SCÈNE XII
TRAPOLIN, puis SUZETTE.
• TRAPOLIN.
Martial ! Martial ! qu’est-ce qu’il me raconte avec son repas de fiançailles et ces vingt mille livres... Ah bien, Amélie a eu là une jolie petite idée !
SUZETTE
Ah ! monsieur que je suis heureuse 1 bien vrai ! vous consentez à me nommer votre fille ?
TRAPOLIN.
Allons, bon ! le troisième enfant! (criant par la porte.) Marion, n’en laisse plus monter.
SUZETTE
Ah ! monsieur, que vous ôtes bon !
Mais je n’ai pas dit du tout que je consentais, Mademoiselle, au contraire!...
SUZETTE
Comment, mais Placide vient de me dire...
TRAPOLIN.
Je me moque pas mal de ce qu’il vous a dit... Ce que je vous dis. moi, c’est que j’en ai par dessus la tête de mes enfants, de leurs amours et de leurs affaires!... qu’on m laisse tranquille, à la fin!
SUZETTE, pleurant.
Ah! monsieur, c’est bien mal !
TRAPOLIN.
Voyons, voyons, faut pas vous désoler!... (à part.) Ah! bien ! si elle se met à pleurer, bonsoir, je n’y suis plus, moi! (Haut.) Il n’y a pas que Placide sur la terre !
SUZETTE
Ah! monsieur! je n’aime que lui, je ne veux que lui, et si vous refusez de nous unir, eh! bien, nous nous ferons périr ensemble, et nous écrirons sur notre porte... C'est monsieur Trapolin qui nous a tués...
TRAPOLIN.
Allons bon! il ne manquait plus que ça! Tout à l’heure, duelliste, à présent assassin! Mais réfléchissez donc un peu que maintenant Placide se trouve avoir une position dans le monde, tandis que vous...
Sl’ZETTE.
Tandis que moi...
TRAPOLIN.
Dam ! vous, vous n’avez rien!... Et nous autres négociants...
SUZETTE
Je n’ai rien! ah! monsieur, c’est vous qui me dites cela, vous!
COUPLETS
L’autre jour, je me le rappelle.
En me regardant d’un air doux,
Vous me disiez tout bas : Ma bell c.
Que de grâces l’on trouve en vous.
Vous avez une main mignonne,
Un front chaste un maintien charmant.
Tout séduit en votre personne,
Et vos beaux yeux ont un regard brûlant.
Vous avez une taille fine,
Vous avez le pied d’un enfant,
Vous avez une voix divine,
A votre aspect le cœur se rend...
Ne niez pas ! Je m’en souviens !
Je m’en souviens.
Et maintenant ce n’est pas bien !
Vous prétendez que je n’ai rien !...
J’avais l’air de ne pas entendre J’entendais fort bien sur ma foi,
Vous ajoutiez d’une voix tendre :
Quel doux feu se réveille en moi.
Cette ardeur dans mon âme éclose.
Me fait réver â mon printemps.
Achevez la métamorphose Par un baiser, rendez-moi mes vingt ans !
Si le sort se montrant avare.
Vous refusa les biens et l’or En vous même je le déclare,
Vous possédez un vrai trésor Ne niez pas, je m’en souviens,
Je m’en souviens.
Et maintenant ce n’est pas bien Vous prétendez que je n’ai rien !...
TRAPOLIN.
Ah! vous exagérez, Suzeltc , certainement vous êtes charmante, mais jamais...
SUZETTE
Comment jamais... au contraire et l'autre jour... (Baissant les yeux.) Pendant que je vous essayais des gants, ne vous êtes vous pas écrié. Ah! Suzetle! si par hasard je devenais veuf!
. TRAPOLIN.
Moi, j’ai dit ça. (A part.) Mais c’est que c’est vrai, ô Aurélie !...
SÜZETTE.
Vous voyez bien que vos raisons sont détestables, et que vous n’avez [aucun motif pour refuser plus longtemps... Et puis, moi, monsieur, avec quelques rubans et quelques dentelles, je veux vous confectionner des objets que vous vendrez fort cher et qui feront la réputation de votre magasin... vous verrez !...
TRAPOLIPT.
Eh! bien Suzette... plus tard... je ne dis pas...
SÜZETTE, le calmant.
Non ! mon petit monsieur Trapolin, tout de suite.
TRAPOLIN.
Allons! bon! je m’attendris!... Eh bien, voyons, Suzette, je consens, là! viens m’embrasser... non, attends!... (Allant à la fenêtre et criant.) Eh! conducteur! un coucou à quatre places! (Il revient sur le devant du théâtre, A Suzette.) Maintenant dans mes bras! ma fille! Dans mes bras! (il l'embrasse au front.)