GYP
('.liez les Raiiicy, au Parc des Princes.
Un hôtel au milieu d'un très grand jardin. Une
petite pièce d'eau. Beaucoup de roses. Touffes do
pivoines. Pas de corbeilles ni de plates-bandes.
Arbres très élagués. Énormément d'air el de
lumière.
Assise sur un banc, lisant un journal :
LA COMTESSE DE RAINGY, quarante-hiùl ans. L'air très jeune. Grande et soujde. Elégante y mais très simple. [A so7i petit- fils Louis, qui joue dans la pelouse au bord de
la petite jnè ce deau.) — Prends garde!... Ne te mouille pas !...
LOUIS d'aiguières, plus connu sous le nom de Louton. Dix ans. Solide, 7'âblé, bien campé sur des jambes qui ont V air en bronze. Costume marin, pantalon à pieds d'éléphant relevé, pour Vinstant, jusqu'au milieu des cuisses. Genoux, mains et figure pleins de terre. Une ligne à la main. — Oh!... faut pas du tout, Grand'mère?...
MADAME DE RAINCY. Quoi, paS du
tout?...
louton. — Pas du tout s' mouiller?...
C'est que...
Explications plutôt compliquées.
MADAME DE RAINCY. Enfin, J)aS
trop!... Quand ta maman va venir diner, je ne veux pas qu'elle te trouve l'ait comme un voleur...
LOUTON. — L'a riiabitude...
MADAME DE RAINCY. C'eSt pOSsiblc!...
mais quand tu m'es confié, je...
LOUTON. • — Oui, Grand'mère !...
Madame de Raincy reprend sa lecture. Louton, après avoir soigneusement altaclié un ver à son hameçon, fait tournoyer dans l'espace sa ligne qui est immense, et, finalement, envoie le ver s'abattre sur le journal que lit sa grand'mère.
MADAME DE RAINCY. — Mais SapHSli,
Louton, fais donc attention!...
Elle se lève brusquement, pour faire tomber le ver, que la secousse a détaché et qui est resté sur Le Gaulois.
LOUTON. — Pardon, Grand'mère!... J'ai pas fait par exprès !...
MADAME DE RAINCY. Je Ic pCUSe!...
LOUTON, qui a conscience de sa valeur.
— Oh ! vous savez, Grand'mère, y en a hien des aut's qui 1' feraient exprès... pour
rigoler... Ainsi, à Janson, y a un p'tit garçon qui...
MADAME DE RAiNCY, préoccupée clu vev qu'elle regarde disparaître dans la terre. — Qui est-ce qui t'a donné ces vers-là?...
LOUTON, fier. — Personne!... j' les ai faits moi-même...
MADAxME DE RAINCY. GommCUt, tU leS
as faits?...
LOUTON. — Oui... Ils étaient pas comme ça quand j' les ai trouvés dans la terre... ils étaient longs... Alors j'en ai fait des p'tits... en les coupant...
MADAME DE RAINCY, écŒurée. — Quclle horreur !...
LOUTON. — C'est pas sale !...
MADAME DE RAINCY. NoU... CC u'cst
pas sale... mais c'est méchant... horriblement méchant !...
LOUTON. — Fâchée, (îrand'mère?...
.AIADAME DE RAINCY. Ouî... tl'ès!...
C'est affreux de faire souffrir des animaux...
LouTOx. — J' vais lâcher ma ligne pour plus faire souffrir rien...
Il prend son fusil posé dans Tlierbe.
MADAME DE RAixcY, qui avait repris son Gaulois, levant la tète tout à coup. — Qu'est-ce qu'on entend donc?... On dirait des branches qui craquent...
LOUTON. — C'en est!... C'est les oncles qui s'exercent pour le football
MADAME DE RAiNCY, agacée. — Ah!...
bon !...
LOUTOx. — Core un jeu qu' vous gobez pas, hein, Grand' mère?...
Madame de Raincy ne répond pas. Louton charge son fusil avec des petites baguettes et s'amuse à tirer sur le mur des écuries qui est couvert d'un lierre touffu.
MADAME DE RAiNCY, elle lève le nez ert entendait le bruit que font les baguettes qui entrent dans le lierre. — Louton !...
LOUTON, empressé. — Grand'mère?...
MADAME DE RAiNfiY. — Ne tire pas comme ça clans le lierre... C'est plein de nids et tu fais peur aux moineaux... sanscompter que ça peut démolir un nid et faire tomber les petits...
LOUTON. — Oui, Grand'mère !... {Urt temps.) V s' aimez beaucoup les bêtes»
Grand'mère?...
MADAME DE RAiNCY. — ■ Oui, mon bonhomme, beaucoup!... Je déteste qu'on leur fasse du mal... ou même qu'on les tourmente...
Elle se remet à lire. Jacques et Jean apparaissent au boni (le la pelouse. Ils courent en envoyant des coups de pieds dans im gros ballon allongé. Un niagni(i(iui> coupde pied de Jacques envoie le ballon sur madame de Raincy, qui se lève effarée.
JACQUES DE RAiNCY, dix-neuf aus. Très grand. Etonnamment vigoureux et musclé mais Vair « très gosse ». — Pardon, M'man !... t'a pas fait mal?...
MADAME DE RAiNGY, agacée, rapprochant les morceaux du Gaulois que le ballon a déchiré du haut en bas, — Au contraire!...
JEAN, dix-sept ans^ même modèle que son frère. — Ça t'embête pas, dis, que nous nous exercions à lancer le ballon?...
MADAME DE RAiNCY. — Comment donc?... Je trouve ça charmant!...
JACQUES. — T'es pas fâchée?...
MADAME DE RAINCY, qui regarde Louton, en elle-même. — Les générations se suivent et se ressemblent... au moins dans les grandes lignes !...
JEAN, il pousse iCn cri sauvage et enlève d'un coup de pied le ballon qui va taper en "plein dans le lierre des écuries. — Go ! î !
8 LESPETITS JOYEUX
LOUTOX, qui recfarde le lierre ébouriffé par le coup. — Ben, j'crois qu'ils ont pris que'qu' chose pour leur rhume, les moineaux, dites, Grand'mère?...
MADAME DE RAINCY, Cl SeS fils. VoUS
savez qu'il y a du monde à dîner?...
JEAN. — Oui, M'man!...
JACQUES. — Disais-lu ra pour quelque chose?...
MADAME DE RAINCY. — Pour que VOUS
alliez vous habiller...
JACQUES. — On s'habille?...
MADAME DE RAINCY. Ou s'IiabiUc
sans s'habiller... mais puisque vous devez aller à la fête de Neuilly après le dîner...
JACQUES. — Tu dis ça comme si lu ne devais pas y aller aussi, toi?...
MADAME DE RAINCY. Jc VCITai... Jc UC
sais pas si les autres gens respectables iront...
JEAN. — C'est qui, au juste, les autres gens respectables?...
MADAME DE RAIXCY. C'cSt leS Vil-
preux...
JEAN. — Et leurs enfants...
MADAME DE RAiNCY. — Naturellement!...
les Groussan et leurs enfants... les Désaubry-Laluette...
JACQUES, interrompant. — Et leur phénomène !...
MADAME DE RAiNCY. — Je ue vois pas qu'il y ait de quoi se moquer si fort de Charles Désaubry-Laluette... C'est un bon garçon, plus pondéré, plus sérieux, plus travailleur que vous autres, c'est certain... Il est très gentil...
JEAN, avec enthousiasme. — Ben, oui!...
MADAME DE RAiNCY. — Je ne sais pas ce
que vous lui reprochez?...
JEAN. — D'être trop cité comme exemple ! . . .
On nous répète tout le temps : « Ah!... st vous étiez comme Charles!... En voilà uià qui ne fait pas de bêtises!... et qui travaille!... »
JEAN, continuant, — « ... et qui a des principes solides!... et des bonnes manières!... ]► et patati... et patata !...
JACQUES. — Et cœtera pantoufle î...
MADAME DE RAINGY. — VoUS SaVCZ qu'il
est sept heures et demie... Vous ne serez pas prêts...
JEAN. — Pour Imit heures?... Oh! quesi!...
MADAME DE RAINCY. VoS SŒUrS ne*
sont pas encore là... Les avez-vous vues ?..- Louton!... baisse ton pantalon et va te laver les mains... Tu m'entends?...
LOUTON, sans bouger. — Oui, Grand'mère!...
MADAME DE iiAiNcv. — Ta mauiau va.
l'attraper, ton papa aussi, si tu es sale et en retard...
JEAN. — Ah ! les Aiguières viennent!...
MADAME DE RAINCY. Dame!...
JACQUES. — Tant mieux !... J'adore Paul, moi!...
MADAME DE RAINCY. — G'est gentil pouf ta sœur, ce que tu dis là!...
JACQUES. — Mais oui, c'est gentil!... Ça doit lui faire plaisir qu'on gobe son Paul qu'est un si chic type...
MADAME DE RAINCY. A COudition qu'OH
la gobe aussi elle... pour parler comme vous...
JACQUES. — Mais on l'aime tout plein, Cloclo... Seulement c'est pas un bon zig comme son mari... (A Jean.) Tricotonsnous, mon vieux !... il va être la huitième!...
Ils disparaissent eu courant.
LES PETITS .lOYElX
MADAME DE RAINCY, à LoutOïl. Va te
laveries mains, mon petit?...
LOUTON, qui s' installe dans le petit bateau
de la pièce d'eau. — Oui, Grand'mère !...
Il repousse la barque d'un coup d'aviron et s'éloigne du bord.
MADAME DE RAINCY. — LoutOO!... YeUX-
lu revenir?... Tu entends ce que je te dis?... LOUTON, qui rame avec majesté vers ce quil appelle (( le larcje ». — Oui, Grand'mère!...
On entend la sonnette de la grille. .Madame de liaincy rentre. Les invil<''s arrivent les uns a])rès les autres.
CLOT IL DE d'aiguières, vincjt-ncuf ans. Grande, majestueuse. Très belle, ti^ès élégante. — Je ne vois pas Louton?... Il est allé se laver les mains et se recoiffer, probablement?...
madame de RAINCY, avec un peu d'embarras. — Probablement... {Elle louche sur
UNE PETITE FARCK J3
la fenêtre.) Je... {Elle se lève et va vers son gendre qui cause sur le perron avec M, de Vilpreux.) Paul!... Ecoulez donc !... Louton est là... qui tourne en rond sur le bassin... Il m'est impossible de le faire revenir à terre... Je ne veux pas le dire à Clotilde pour ne pas amener un drame...
PAUL d'aiguières, un beau grand g as de trente-huit ans. Une sorte d'Hercule qui a une bonne figure aimable et douce. — Je vais tâcher de le rattraper...
madame groussan, quarante ans. Eiicore très jolie. Mignonne et chiffonnée. Elle fait des signes à son fils Xavier, qui s est installé dans le meilleur fauteuil. — Xavier !... Psttî... Pstt !!.. [Elle lui fait signe de se lever.)
XAVIER GROUSSAN,?; ingt ans , jo li garçon . Ressemble en mal à sa mère. L'aplomb que donne V argent, mais mal élevé et dune intelligence assez courte. La moustache rasée.
Trop bien habillé. — Qu'est-ce ([ue c'est?... (// 7ie bouge pas.)
MADAME GROussAN. — Ne l'cste pas là!... Voyons, mon Chéri?... quand tout le monde est debout!... Tu ne vois pas?...
XAVIER, paisible. — Si, si, je vois!... Mais c'est idiot de rester debout... idiot et fatigant...
MADAME GROUSSAN, ennuyée. — Voyons, Xavier!... [A demi-voix.) Tu es dans le fauteuil de madame de Kaincy...
XAVIER, toujours vautré, interpellant madame de Raincy) — C'est vrai, dites, Madame, que c'est ça vot' fauteuil?...
MADAME DE RAINCY, polic. — Mais
non?... Je n'ai pas de fauteuil... Restez donc...
M. GROUSSAN, soixunte ans, gros rouge, vulgaire et sympathique. Il fonce sur Xavier. — Vas-tu te lever, bougre d'àne !...
MADAME GROUSSAN. Elle regarde autour
d'elle avec inquiétude pour voir si personne na entendu. A son fils. — Je t'en prie, mon Chéri, ne mets pas ton père en colère...
XAVIER. Il se lève et se traîne comme un malade. — Je l'y mets pas... il s'y met bien tout seul !... C'est sa santé de s'y mettre !...
MADAME DE RAI NC Y, à Jacqucs , qui arrive avec une cravate mise à la diable. — Veuxtu dire à tes sœurs de venir... il est incroyable... [Elle le regarde.) Ta cravate, mon petit!... (// arrange sa cravate.) Il est incroyable qu'elles ne soient pas là pour recevoir leurs amies?...
SUZANNE GROussAN, scizc ans . Ressemble à son père. Une bonne grosse fille i^éjouie et fraîche, agréable à regarder. Beaucoup plus intelligente que son frère, mais tout à fait nplatie par lui. Robe de voile rose, à taille courte, simple et fraîche comme elle. — Si vous permettez, Madame, nous monterons
chez Françoise et Rosette?... [Elle appelle les petites Sercières.)
MADAME DE RATNCY. Si VOUS VOUleZ,
mes enfants !...
Ail nièiiie instant, Jean, Françoise et Rosette, l'ont leur entrée. Jean habillé à la galope comme son frère ; les deux petites très pomponnées.
M. DE RAiNCY, uu h 07117716 entre deux âges,
lin peu distrait, mais très bien élevé et que
les manières modem-style horripilent. —
Enfin!... c'est pas malheureux!... On vous
attendait pour sonner... Il est inouï que
vous ne puissiez jamais être à l'heure...
Froufrou de jupes sur le perron. Madame d'Aiguières passe poursuivant Louton hérissé et crotté, qui tourne en courant autour de la maison.
MADAME F)E R A INC Y. — Patatras ! . . . VoiU'i
Ge que je craignais !...
On entciul sonner la cloclie du dfiuM'. Ouel- (|iH's instants après, h; maître d'hôtel .iiihdnce :
— ^[adame la Comtesse est servie!...
JACQUES. — Et l'oncle Etienne?... pas là, l'oncle Etienne!... (Joyeusement.) L'est en retard!...
LE VICOMTE DE RAINCY, dit l'oNCLE
ETIENNE, soixante ans. Très grand et solide. Beaucoup de chic, mais le chic de V Empire. [V Empire de 'Napoléon III.) Vair narquois. Il se lève d'un grand fauteuil oit il était assis. — Je te prie de ne pas t'occuper de moi !... JACQUES, ahuri. — Tiens!... Vous êtes là!... j'vous voyais pas, Oncle Etienne!...
Mouvement, broulialia. Madame d'Aiguières repousse Xavier Groussan, qui fonçait sur elle le bras arrondi, et prend le bras de M. Groussan.
XAVIER, il recule en faisant une grimace et
entonne la Marseillaise qu il arrange un peu.)
Nous n'entrerons dans la carrière Que quand l's'aincs n'y seront plus !
M . GROUSSAN, exaspéré. — Merci ! . . .
Dans la salle à manger.
On cherche les places. On s'installe. Le potage. Un petit silence.
XAVIER, qui ne mange pas de potage, après avoir examiné la table. — Moi, quand j'étais crapaud et que maman m'envoyait dans le jardin cueillir un bouquet pour les dames qui lui faisaient des visites, ça m'embêtait, turellement !... Alors je collais une fleur de marronnier.... avec ses feuilles.... deux pivoines, un rhododendron... et ça y était... c'était assez gros |)Our a|)[)orter... {Tout le monde le regarde interrogative-
7nent.) Ah! Oui!... Faut que j'explique que c'est la vue de la table qui m'a inspiré cette parabole... parce que nous sommes vingttrois, si je ne m'abuse... Ce qui démontre qu'il suffît de cinq familles un peu fournies pour composer un grand dîner...
MADAME DE RAiNCY, rectifiant. — Pas un grand dîner, mon petit Xavier!... Un dîner nombreux.... et très modeste... C'est tout différent!...
XAVIER. — ...'videmment!... voulais pas dire que vous allez nous offrir à tortiller la sueur des veilles de Potel et Chabot... Veux dire qu'on est beaucoup à tanner vos chaises.... Voilà!....
Un froid. Les Groussan sont consternés, les autres convives gênés. Il n'y a que les Raincy qui prennent gaiement la chose.
M. DE viLPREux, cinquante ans . Ti^ès distingué et sympathique, mais provincial et
gaffeur. {Il veut chan(jer la conversation et s adresse à Jacques de Raincy.) — Je vous ai aperçu avant-hier, Jacques !... Vous ne m'avez pas vu...
JACQUES. - — Où donc, Monsieur?...
M. DE viLPREux. — Boulcvard Saint- Germain... Vous paraissiez préoccupé...
(Jacques devient rouge comme une tomate.) Vous faisiez les cent pas... (L Oncle Etienne regarde Jacques narquoisement .)
JACQUES, se remettant un peu. — Ah!...
parfaitement. Monsieur!... J'attendais un camarade qui m'avait donné rendez-vous pour aller au cours?...
l'oncle ETIENNE, qui sttit très bien que sonneveu attendait une petite femme de Cluny à la sortie de la répétition. — On n'est pas trop de deux pour s'instruire... {Jacques le regarde avec des yeux arrondis.)
u E N R Y 1)1-: V I L p II E u X , dix-ku it ans . Très
gentil et intelligent, bon enfant, sans aucune pose. Du même modèle que ses amis Raincy. A Jacques, à côté de qui il est assis. — On dirait que l'oncle est au courant, hein?...
JACQUES. — J'en ai peur!... mais pas de danger qu'il pipe à la maison... (Un temps.) Il me fichera un poil de première grandeur, par exemple!... [Autre temps.) Et encore, peut-être que non !... L'est très chic, au fond, l'oncle Etienne !...
HENRY. — Il a été jeune?...
JACQUES, cowvamcz^. — Oh! çà!... Sûr!...
Entrée de Louton rouge et penaud, mais irréprochablement coiffé et habillé.
MADAME d'aiguières. — Pai'dou, Maman!... [A Louton.) Tu sais ce que je t'ai dit?...
MADAME DE RAINCY, à SU fille, Ne
t'inquiète pas de ça, voyons!...
Louton, de plus en plus rouge, s'assoit silen-
cieusement près de l'oncle Etienne, qui lui a fait réserver une place à côté de lui, au mépris de toutes les convenances.
l'oncle Etienne. — Fais pas de bruit, mon Louton...
LOUTON, bas. — J' suis puni, Oncle Etienne?...
l'oncle Etienne. — Gomment ça?...
LOUTON. — M'man a dit quand j' suis entré... « Tu sais c' quej' t'ai dit?... » Y' s'avez pas entendu?...
l'oncle Etienne. — Si... mais...
LOUTON. — Ben ça veut dire que si j'étais en retard, j'irais pas à la tête ce soir... (Larmes silencieuses.)
l'oncle Etienne, qui a e?ivie de pleurer aussi. — C'est bien fait!... Voilà ce que c'est que d'être désobéissant !....
LOUTON, qui est pourri d'amour-propre et cherche à faire contre fortune bon cœur.
— Vous y allez, vous, à la fête, l'Oncle Etienne?...
l'oncle Etienne, qui projette de faire une partie avec le gosse pour lui remplacer la fête. — Non, mon bonhomme... Je suis trop vieux !...
LOUTON, presque rasséréné. — Ben, si vous voulez, on pourra jouer à que'qu' chose nous deux?...
l'oncle Etienne. — Oui... Nous verrons ça... Ne parle pas si haut!...
LOUTON, avec un sourire complice. — Pour pas que m'man entende?... (Ravi.) J'suis content, l'Oncle Etienne!...
l'oncle Etienne. — Content de quoi?...
LOUTON, conscient de son importance.
— Content qu'on a un secret tous les deux...
M. DE RAiNCY, Continuant une conversation commencée. — Je suis désolé de n'avoir
24 LKS PETITS JOYEL'X
pas retenu de places... Je ne savais pas que c'était ce soir...
MADAME SERVIE R ES, ims excellente femme , comm,e il faut^ naïve et popote. Absolument menée et bernée par ses filles qu elle croit des anges. — Qu'est-ce qu'il y a donc ce soir?...
MADAME DE RAiNCY. — La travcrsée de la Seine de madame Belphégor...
ROSETTE DE R A INC Y, scize ans . Pas régulièrement jolie, mais pire. Une taille ravissante. Gentille et drôle comme tout. Robe de voile blanc, toute simple. — Et dire que nous ne verrons pas ça î... Si c'est pas rageant !...
ROBERT DELZÉAR, un Camarade de Jacques. Le seul qui soit là sans sa famille. Vingt-quatre ans . Très poseur. Pas amusant du tout. — Consolez-vous, Mademoiselle, vous aurez l'occasion de revoir ça une autre fois...
ROSETTE, consternée. — Ah! Ouiche!...
Quand?... Où?...
CHARLES DÉSAUBRY-LALUETTE , vingt-
quatre ans et demi. Ni bien ni mal. Sérieux et travailleur . Correct et insignifiant. A été un élève remarquable. Est le modèle des fils. — Mademoiselle!... bientôt je crois... le jour du grand prix... madame Belphégor traversera encore la Seine... ou un lac du Bois... enfin quelque chose...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE, quarautc-huit ans. Très bien de sa personne. Peu intelligent^ mais instruit. Cousu de préjugés. — Comment diable sais-tu ça, toi?...
CHARLES. — Je ne le sais pas positivement... Je l'ai entendu dire...
MADAME SERViÈRES, qui u'est jamais au courant de rien. — Mais qu'est-ce que c'est?... De quoi parlez-vous ?...
PAQUERETTE SERVIERES, S appelle en réa-
lité Pauline, A changé de nom parce quelle trouvait le sien <i coco » . Quinze ans et detni. Intelligente^ jolie, affreusement mal élevée. Robe de mousseline de soie bleu -pastel, très ornée et fanfreluchée. Le type dernier cri. — De madame Belphégor !.... Mais M'man, |i on n' parle que de ça !... T'as l'air de sortir d'une bouteille !...
MADAME SERVIÈRES. Mais je...
MIREILLE SERVIÈRES, s' appelle Marie, mais affirme que c est un nom de cuisinière qu on ne peut pas porter. Dix-sept ans. Très jolie. Moins intelligente, mais encore plus mal élevée que sa sœur. Robe de crépon rouge aussi ornée et fanfreluchée que celle de Pâquerette. — Voyons, M'man!... Madame Belphégor !... ïu sais bien?.... Cette jeune lille du monde qui a épousé Belphégor...
MADAME Gï^ov s s A^ , elle p?'oteste. — Oh !... du monde !...
MIREILLE. — Enfin, son père était fabricant de produits chimiques !...
l'oxcle ETIENNE. — 11 était surtout mort!... sans ça il est bien probable qu'elle n'aurait pas fait ce mariage-là ! . . .
PAQUERETTE. — Pourquoi ?... puisque ça lui chantait... et qu'elle avait une grosse fortune?...
XAVIER GROussAN. — Elle avait pas une si grosse fortune que ça!... {Méprisant,) cinquante mille francs de rente !... Y a pas d' quoi pousser des cris !....
MIREILLE. — Enfin, quand on a cinquante mille livres de rente, épouser un saltimbanque parce qu'il plaît, j' trouve ça très chic !...
JEAN DE RAiNCY. — S'il ne plaisait pas, je me demande pourquoi on l'épouserait, par exemple?...
PAQUERETTE. — On Comprend d'ailleurs
qu'il lui ait plu... Il est truffé d' galbe, c' type-là ! . . .
l'oncle Etienne, à Henry de Vilpi'eux qui est à côté de lui. — Si elle était à moi, cette petite fille-làje lui donnerais le fouet... ou à sa mère. . . Oui ! . . . plutôt à sa mère ! . . .
FRANÇOISE DE RAiNCY, dix-huit ans . Plus régulière que Rosette. Une très jolie taille aussi. Gentille, intelligente, assez correcte. Robe exactement pareille à celle de sa sœur, A Henry, — Qu'est-ce qu'il raconte, l'oncle Etienne?...
HENRY. — Il n'aime pas beaucoup les façons de mademoiselle Pâquerette Servières... et il le dit...
FRANÇOISE. — Sans indulgence, hein?...
{Elle rit,)
MADAME SERVI ÈRES, qui ne s'occupe ni du théâtre, ni des courses, ni de rien, et qui ne comprend toujours pas pourquoi madame
UNE PKTITE FARCE 29
BeJphécfor excite à ce point la curiosité. — Est-ce qu'il y a longtemps que cette dame traverse la Seine?.... Et d'abord... comment la traverse-t-elle?...
MIREILLE. — Ah!... Tu penses bien qu' c'est pas sur un pont!...
M. GROussAN. — Madame, vous avez dû connaître comme tout le monde, dans le temps, cette histoire bien parisienne ?... Vous l'avez oubliée?... Voici... Mademoiselle Lazaru... la fille d'un fabricant de produits chimiques.... s'est toquée d'un beau gaillard appelé Belphégor qui faisait, de l'équilibre sur un fil de fer.... et, contre vent et marée, l'a épousé...
MADAME SERviÈRES. — Mais c'est épouvantable ! . . .
M. GROUSSAN. — Et c'cst pas tout!...
Quand elle Ta eu épousé, elle a voulu faire
la même chose que lui... Alors elle a
travaillé silencieusement... puis elle s'est essayée d'abord en province à côté de son mari!... et, maintenant, elle est ici où elle a un grand succès de curiosité... Ainsi ce soir, elle va traverser la Seine sur un fil de fer incandescent... Eh bien, on s'est rué sur les places...
M. DE RAiNCY. — G'cst idiot ! . ..
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. G'cst SUrtOUt
immoral !...
ROSETTE. — Pourquoi, immoral?... Elle est pas habillée ?...
JACQUES. — Mais si!...
MIREILLE. — Elle a un maillot... comme tout le monde !...
MADAME SERVIÈRES, étonnéc. — Tu Tas donc vue?...
MIREILLE. — Sûr quejTai vue?...
PAQUERETTE, avcc intié. — Qui est-ce qui ne l'a pas vue ?...
MADAME SERViÈRES. — Mais OÙ l'avezvoiis vue... puisque je ne l'ai pas vue, moi?...
MIREILLE. — Ben, au cirque... avec
Miss...
MADAME SERVIÈRES. — VoUS êtCS allécS
au cirque avec Miss?...
PAQUERETTE, agressive. — C'est mal?...
MADAME SERVIÈRES. — Gc n'cst pas mal d'aller au cirque... Ce qui est mal, c'est de ne pas me le dire... (Elle revient à son idée et se tourne vers M. Groussan.) Il est vraiment extraordinaire qu'une femme d'un certain milieu s'abaisse à...
XAVIER, narquois. — C'est l'amour!...
M. GROUSSAN. — Tu dis dcs bêtises...
pour changer!... Une fois qu'elle l'avait, son saltimbanque, ça aurait dû lui suffire...
l'oncle Etienne. — Et la folie de l'exhibition, qu'est-ce que vous en faites?...
LES PKTITS JOYEUX
MADAME DE RAINCY. Est-CC joli, 'dVL
moins, ce qu'elle exhibe?...
l'oncle Etienne. — Oh! mais non!...
Charles Désaubry-Laliiette fait un mouvement aussitôt réprimé.
LOUTON, logique. — Alors pourquoi vat-on voir, si c'est pas joli?...
l'oncle Etienne. — Parce que c'est la mode... Tu comprendras ça plus tard..^
louton. — Plus tard?... quand?...
l'oncle Etienne. — Quand tu seras devenu un petit snob...
HENRY DE viLPREUx, à Charles Desaubry-Lahœtte. — Dis donc, à propos de snob, j'ai rencontré Darquebuze qui m'a chargé de te dire qu'il aurait des places pour Le Bois 5«créf vendredi...
MADAME désaubuy-laluette, quarantecinq ans. U7ie belle femme très disthiguée et bienveillante^ qui napas inventé la poudre.
(A son fils.) — Pourquoi dis-tu : « à propos de snob?... » Gilbert Darquebuze n'est pas snob î...
CHARLES, déférent. —
XAVIER. — Non!... C'est l'peintre !...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. VouS
dites?... Je n'ai pas compris !...
XAVIER. — Oh!... C'est pas un désastre !... c'que j'disais n'était pas pilpatant...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, cUgnant
les yeux, — Hein?...
HENRY, expliquant. — Palpitant... palpitant... C'est une façon de parler...
M. d' A^iGniÈJ^^?,^ à ses petits beaux-frères. — C'est un de vos amis, monsieur Gilbert Darquebuze?...
JACQUES. — Non!... Nous ne l'avons même jamais vu... C'est Charles Désaubry- Laluette qui le connaît... et aussi Xavier Groussan...
XAVIER. — Ohî... moi je le rencontre chez Charles !... Un point, c'est tout!....
HENRY DE VILPREUX. — C'cst COITime
moi !...
JEAN. — Paraît que c'est un type insupportable?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Mais
non ! . . . . Mais non ! . . . C'est un très gentil garçon... qui écrit très bien... Quand je dis très bien... je n'ai jamais rien lu de lui... mais enfin, il s'occupe...
M. d'aiguières. — Qu'est-ce qu'il écrit?...
MADAME DE VILPREUX. — Il fait dc la
critique théâtrale...
M. d'aiguières. — Où ça?...
MADAME de VILPREUX. — Ail!... je ne sais pas trop!...
HENRY. — Dans un petit journal peu connu... « L'Avenir du Commer'ce ».
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Enfin,
<^a rapporte... {Henry sourit,) Quand ça ne serait que des places de théâtre... C'est toujours ça !...
XAVIER.. — Ah !... oui !... au fait !... Il en a fait une hien bonne dans son petit canard, à propos du vol des bijoux de madame Laurencieux...
MADAME SERVIÈRES, qui U BSt paS aU
courant. — On a volé les bijoux de madame Laurencieux?... Je ne le savais pas !...
MIREILLE. — Ben, M'man, tu peux te dire que tu es la seule !...
MADAME SERVIÈRES, effarée. — Encore les apaches?...
PAQUERETTE. — M'mau, tu mc fais delà peine !... V'ià huit jours qu'il n'est pas question d'autre chose!....
MADAME SERVIÈRES, houteuse. — Ça m'aura échappé!... Qui est-ce qui a volé
madame Laurencieux si ça n'est pas les apaches?...
M. GROUSSAN. — Son fîls... le jeune Gaston Laurencieux...
MADAME SERVIE R ES, ouvrant les yeux et la bouche en rond. — Son fils !!!!...
XAVIER — ... faitement î... Voilà comme nous sommes, nous autres jeunes gens commencement d'siècle!...
MADAME GROUSSAN. Xavicr!....
MADAME SERVIÈRES. PourCJUOi a-t-il
volé sa mère?...
M. GROUSSAN, distrait. — Pour donner les très beaux bijoux qu'elle a... ou plutôt qu'elle avait.... à mademoiselle Anémone d'Anlibes qui...
MADAME SERVIÈRES, inquiète ^ à cause de ses filles, de voir la conversation glisser sur un terrain danijereux. — Oui... parfaitement...
M. GROUSSAN, Continuant. — Qui, sans ça...
MADAxME DE RAiNCY, le 7'egardant et toussant pour le faire taire. — Hum î . . . Hum ! . . . (M. Groussan s arrête interdit.)
MIREILLE S E R V I È R E S , reprenant et achevant la phrase de M. Groussan. — ... qui, sans ça, n'aurait pas voulu marcher...
XAVIER. — Que Gaston ait barboté les bijoux de la famille... c'était sans importance...
Madame groussan, effarée. — Mais Xavier !...
XAVIER. — Seulement, la mère Laurencieux, qui savait pas d'où venait 1' coup, a poussé des cris d' putois et déposé une plainte!... Alors tableau!...
HENRY. — C'est ça que Darquebuze
raconte dans sa critique théâtrale?...
XAVIER. — Tu n' voudrais pas !... Non î...
à propos d'un p'tit boutd'rôle qu'Anémone a joué je n'sais où, il s'échappe en couplets vertueux et tonne contre elle en l'appelant « cette femelle... »
JEAN. — C'est de mauvais goût !...
XAVIER. — Plutôt!... Si Anémone a un protec... [Un regard de sa mè?'e F arrête.) il pourrait bien être giflé...
HENRY. — ■ Ça, ça serait drôle, parce qu'il n'y a pas plus capon que lui...
SUZANNE GROussAN. — Aloi's, qu'cst-ce qu'il ferait si on le giflait?...
XAVIER. — Il se mettrait à genoux et il demanderait pardon...
JACQUES. // lui vient une idée fantaisiste, — Ben, il va avoir l'occasion de s'y mettre, à genoux, parce qu'Anémone d'Antibes a un frère qui est décidé à marcher... et même à grands pas... (Jean le regarde interrogativement.)
HENRY. — D'Amibes a un frère?...
JACQUES. — J'te crois !...
XAVIER. — C'est la première nouvelle...
Et qu'est-ce qu'il fabrique, ce frère ?...
JACQUES, avec aplomb. — Il est maréchal des logis de cuirassiers... à Versailles...
FRANÇOISE, intéressée, — Tu le connais?...
JACQUES, un peu hésitant. — Pas personnellement... mais je connais ses témoins... ou, du moins, un de ses témoins...
M. DE ^xi^cx, vaguement intéressé aussi. — L'affaire en est déjà là?... (Un temps.) Qui est ce témoin ?...
JACQUES, cherchant. — Un... (Négligemment.) un officier de marine...
M. DE RAiNGY. — Qui s'appclle ?. ..
JACQUES, interloqué. — Qui s'appelle?...
(// cherche.) qui s'app... (Très vite.) qui s'appelle de Lamarche-Duperron... (U oncle Etienne le regarde en souriant,)
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, inquiète.
— Alors, ce pauvre petit Darquebuze va avoir un duel?...
XAVIER. — Non!... C'que c'est rigolo!... J'en rirai jusqu'à ma mort!...
Le dîner finit. On passe dans le salon.
HENRY à Jacques de Raincy, — C'est une blague, pas, celte histoire de duel?...
JACQUES. — Mais non!... mais non!...
{A demi-voix.) Nous allons bien nous amuser... Darquebuze ne nous connaît pas!... Ça sera Jean et moi, les témoins !...
HENRY, effaré. — Comment... lu veux...
JACQUES, ravi. — Ce que nous allons rigoler, c'est rien de le dire!...
UENRY. — Comment?... sérieusement...
lu vas...
JACQUES. — Ecrire à Darquebuze une
belle lettre pour lui demander raison des insultes qu'il a osé adresser à ma sœur... et le prier de vouloir bien mettre deux de ses amis en rapport avec deux des miens qui se présenteront à son domicile demain... Ah î... à propos!... donne-moi son adresse... Nous irons d'abord au journal... mais ensuite...
HENRY. — Mais si tes parents apprenaient. . .
JACQUES. — Rien du tout !... Gomment veux-tu qu'ils apprennent ça?... {Un temps.)
HENRY. — J'ai peur qu'il ne me demande d'être son témoin... Il ne connaît personne...
JACQUES. — Ben, tu refuseras...
HENRY. — Oui... mais il demandera sûrement à Désaubry-Laluette qui est sa plus belle relation... Et alors, gare !...
JACQUES. — Charles refusera aussi forcément, voyons !... Son tempérament, d'abord, doit l'éloigner du duel et de toute casse possible, de quelque genre qu'elle soit... et puis,
à cause de ses parents... Non, vois-tu le nez qu'ils feraient, ses parents, en apercevant dans les journaux le procès-verbal d'un duel où ligurerait leur fds?...
HENRY. — Oui... évidemment... Mais enfin, s'il a des témoins qui vous connaissent, ne fut-ce que de vue...
JACQUES. — Et la Providence?... Qu'est-ce que tu en fais, de la Providence?...
LOUTON, qui trouve qu'on est bien long à prendre le café. {A V Oncle Etienne.) — Y s'en vont donc pas à la fête?... {Confideiitiellement.) J' voudrais qu'y partent... pac'que, après. Oncle Etienne, j'vais vous dire, on pourrait, des fois, faire une partie d' cachecache nous deux?... Dans 1' noir, y a rien d'amusant comme ça!...
MIREILLE sERViÈRES, à M. de Raincy . — C'est vrai, dites, M'sieu, c' que dit Rosette, qu' vous n' voulez pas qu'on aille à Marseille...
M. DE RAiNCY, qui ne comprend pas un mot. — A Marseille?... pour quoi faire?... Qui est-ce qui veut aller à Marseille?...
MIREILLE. — Nous, pardi !... C'est c' qu'il y a d'plus amusant à la fête... Comme qui dirait r gros numéro!.... Et paraît qu'vous voulez pas qu'on y aille ?...
M. DE RAiNCY, qui Comprend enfin, — Mais... je...
MIREILLE. — Enfin, pourquoi n' voulezvous pas?... Dites-le?...
M. DE RAiNCY, agucé. — Parce qu'il me déplaît que mes filles assistent à ce genre de spectacle...
MIREILLE. — Non?... Ben, vous êtes rien vieux bateau !... Ah ! la la !... Mais toutes les jeunes filles du meilleur monde vont voir les lutteurs... C'est 1' plaisir à la mode.... {U7i temps.) Alors?....
M. DE RAINCY
Il s'éloigne.
PAQUERETTE, à sa SŒuv. — Eh bien?...
MIREILLE. — Rien à faire !... C't'un vieux fourneau...
CHARLES DÉSAUBRY-LALUETTE, à Sa mère,
— Maman, j'ai horriblement mal à la tête... Si ça ne vous contrariait pas, je rentrerais au lieu de vous accompagner à la fête?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, inquiète,
— Depuis quand as-tu mal, mon pauvre Chéri?... Pourquoi ne nous as-tu rien dit?...
CHARLES. — Mais... parce que je n'avais pas mal avant le dîner... C'est la chaleur...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Mais
tout était ouvert!... Il faisait délicieux dans la salle à manger!...
CHARLES. — Je ne sais pas... C'est peutêtre les fteurs... les lumières...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. — DeS
pivoines sans odeur... et des bougies...
CHARLES, embêté^ mais doux. — Alors, je ne sais pas ce qui m'a fait mal...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Mais
c'est justement ce qui m'inquiète!.... S'il y avait une raison... un motif quelconque, ça me rassurerait...
CHARLES. — Eh bien, Maman, je crois, en cherchant bien, que c'est la glace... Je l'aime beaucoup... j'en ai beaucoup mangé...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Et trOp
vite, mon Chéri... trop vite!... Tu manges toujours trop vite...
CHARLES, qui louche sur la pendule, — Alors, je rentre, n'est-ce pas, Maman?... C'est entendu?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. J'ai
bien envie de rentrer avec toi...
CHARLES, qui sent quil va pleurer d'éner-
vement. — Alors... je reste!... Vous pensez
bien, Maman, que si vous partez, papa par-
tira aussi... Alors, de quoi ça aura-t-il l'air?... Ça sera très désagréable pour les Raincy...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Tu aS
raison, mon Chéri... Tuas toujours raison!... {Elle le regarde comme si elle devait ne jamais le revoir.) Alors, tu pars?... Préviens ton père, n'est-ce pas ?...
CHARLES, qui na pas envie daller^ som les yeux malins de V oncle Etienne^ raconter à son père quil a mal à la tête, — Il cause avec le frère de monsieur de Raincy... je ne veux pas le déranger... Vous l'avertirez, Maman, s'il vous plait?... {Il file.)
MIREILLE SERViÈRES, bas à Rohcrt dElzéar. — Voulez-vous venir au Luxembourg demain?...
ROBERT d'elzéar, has aussi. — Si je veux?.... Alors, vous êtes libre?... Votre sœur...
MIREILLE. — Elle va au dispensaire...
Moi je m' baladerai avec Miss...
ROBERT. — Et moi?...
MIREILLE. — Et vous.... si ça vous chante?... Alors, à trois heures, devant la femme jaune de Sargent...
ROBERT. Il roule des yeux langoureux. — A trois heures...
MIREILLE. — Et surtout, ne m' faites pas piquer l'banc... pac' qu' alors, si basse de plafond qu'elle soit, Miss finira par s'apercevoir de quelque chose... Oui!... Pour que ça ait l'air naturel, faut qu' nous tombions l'un dans l'autre du premier coup... Autrement <^a peut pas coller... (Elle fait un mouvevement pour s en aller,)
ROBERT. — Où allez-vous?... Flirter avec ce gros butor de Jacques, je parie?... [Roulement d'yeux.)
MIREILLE. — L'est pas du tout butor,
Jacques!!... l'est gentil tout plein!... Et
rigolo donc ! . . . Avec lui on s'embête jamais ! . . .
M. DE RAiNGY. — Je CFois que si nous
voulons aller à la fête, il en est temps?...
Brouhaha, préparatifs, chapeaux, etc., etc.
LOUTON, à Voncle Etienne. — J' suis pardonné, Oncle Etienne...
l'oncle ETIENNE. — Ah!... bou !... Alors je peux aller à la fête?...
LOUTON, lui prenant la main, — Nous y allons nous deux!...
l'oncle Etienne. — Parfaitement!... Tu as de la veine d'avoir trouvé un camarade de ton âge?... (// rit.)
LOUTON. // regarde Voncle Etienne avec des yeux frisés. — Vous dites ça pour blaguer, mais vrai de vrai, Oncle Etienne, y a pas un seul petit garçon avec qui je m' comprends aussi bien comme avec vous...
l'ongle ETIENNE. — Allons, tant mieux, mon gros!...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE, à sa femme. — Je ne vois pas Charles?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Il eSt
rentré... Il avait horriblement mal à la tête!...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. EnCOre!...Il
a bien souvent mal à la tête depuis quelque temps !...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Oui...
Ça m'inquiète !... Lui qui avait une si belle santé !...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. — Si uous rentrions aussi?... Moi, du moins?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. G'est Ce
que je voulais !... Seulement j'ai vu que ça le contrariait énormément... Il m'a dit que ce serait malhonnête pour les Raincy... Mais je crois que ça le vexait surtout que nous ayons l'air de le suivre comme un petit enfant...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. Il est Vrai
que nous avons un peu trop cet air-là!...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Oui !...
Mais nous ne l'aurons plus longtemps !... Un de ces jours il se mariera !...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. Ça Ue UOUS
empêchera pas de l'avoir encore!... Il ne se mariera pas au Congo, j'imagine?...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. NoUS
l'aurons moins!... ça ne sera plus la même chose... Gomment trouvez-vous la petite Groussan?...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. Ma foi!... je
ne la trouve pas!... Je ne l'ai jamais beaucoup regardée...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Eh
bien, regardez-la!... Elle est gentille comme tout!...
M. DÉSAUBRY-LALUETTE. — Et elle aUFa
trois cent mille francs de rente... au moins !...
MADAME DKSAURRY-LALUETTE, C07lVain-
vue. — Je suis sûre que ça serait une petite femme parfaite pour notre Charles?...
M, DÉSAUBRY-LALUETTE, également convaincu. — Et elle pourrait se flatter d'avoir le meilleur des maris...
PAQUERETTE SER V lER ES, à XaVZer GvOUS-
san. — Alors, comme ça, vous avez manqué vous casser une quille?...
XAVIER. — Oui... J'ai pris la tape de première grandeur... j' croyais bien qu'ça y était!... J' voyais déjà les tronches d' la famille quand une voiture d'ambulance allait m' vomir sur son seuil...
PAQUERETTE. — Fallait vous faire remiser à not' dispensaire !... C'est Bibi qui vous aurait soigné. . . et aux pommes, j'ose le dire ! . . .
XAVIER. — C'aurait été très bath!... je n'y contredis pas... Mais j'aimerais mieux, au cas oh j'aurais celui d'passer quelques
instants avec vous, ne pas être détérioré à c' moment-là...
PAQUERETTE. — Ça veut y dire qu' vous m' gobez, c'te parabole?...
XAVIER. — Gober?... tout à fait gober?... Sais pas... pac' que pour savoir faudrait...
PAQUERETTE. — Quoi?...
XAVIER. — Ben... Non!... Rien!... Peux pas vous expliquer...
PAQUERETTE, PourqUOi?...
XAVIER. — Pac'que ça serait pas à faire !... Non!... Si à la coule qu'elle soit, y a des choses qu'on doit pas dire à une gosseline...
PAQUERETTE, qiil suît suii idée. — Alors, vous m'gobez qu'imparfaitement pac'que...
pac'que vous pouvez pas m' distiller?...
XAVIER. — Voilà!... Mais j' vous ai à la bonne, comme on dit... i)ac' que vous êtes farce...
PAQUERETTE, déçue, — Seulement pour ça?...
XAVIER. — Pourquoi donc croyiez-vous qu' c'était ?...
PAQUERETTE. — Mou Dicu!... J' sais bien qu'j'ai pas la beauté grecque, mais enfin, j'ai des tas d' choses pas mal... Alors... j' croyais que p't'être vous les aviez reluquées...
XAVIER. — Quoi donc?...
PAQUERETTE. — Bcn... les choscs pas mal?...
MADAME SERViÈRES, elle est saus aucune défiaiice. — Qu'est-ce que vous racontez là tous les deux?...
Xavier, surpris, rougit violemment. Pâquerette reste sereine et souriante. On entend un coup de canon très rapproché. Exclamations diverses.
— Oh !.. . Mon Dieu ! . . . Une explosion ! . . .
MADAME SERviÈRES. — Avec toutes ces nouvelles inventions on n'est jamais tranquille I...
l'oncle ETIENNE. — C'est bien mon avis !... Mais ceci n'est pas une catastrophe... C'est le coup de canon qui annonce que madame Belphégor va traverser la Seine...
MADAME GROussAN. — Est-ce daugereux ?...
M. DE RAiNCY. — Damc!... On peut toujours tomber dans l'eau... qui est profonde...
ROBERT d'elzkar, /'«^zV écœuvé. — Qui est surtout sale !...
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Est-il
possible, quand on a de quoi vivre proprement, que l'on fasse des tours de force... en public...
l'ongle ETIENNE. — Je crois que si on
UNE PETITE FARCE 5o
les faisait chez soi, ça n'aurait aucun attrait ! . . .
MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. — Ça doit
être un monstre, cette femme-là !...
Tous sont prêts. On part pour la fête de Neuilly.
Une belle maison de l'avenue de l'Opéra. Jacques et Jean de Raincy montent l'escalier qu'ils regardent d'un air étonné.
JEAN, redingote noire. Chapeau à haute forme, brillant comme un miroir. Gants gris perle. Une belle canne. — Matiche!... Il est bien logé, le témoin!... Gomment s'appelle-t-il donc déjà?...
JACQUES, même tenue^ seulement la redingote est grise. — Monsieur Chopin... Tache de ne plus l'oublier... membre de la Chambre de Commerce... président de...
JEAN. — Oui!... oui!... Mais ça ne doit
pas être le témoin?... Ça doit être un ami... qui s'est chargé d'arranger les choses...
JACQUES. — Probablement!... Il est bien convenu que nous ne voulons rien entendre?... Notre client est l'olîensé... il choisit l'épée de combat... ou le sabre?... Voyons?... qu'est-ce que nous décidons?... l'épée ou le sabre?... Soyons bien d'accord avant d'entrer... s'agit pas de patauger... Le sabre lui fera plus peur...
JEAN. — Oui... mais si il cause avec des gens du métier, on lui dira qu'il a beaucoup plus de chances d'attraper un sale coup à l'épée... Je sais bien que le sabre, c'est plus rigolo...
JACQUES. — Bien plus rigolo!... Prenons le!... Tu entends?... le sabre... c'est bien décidé... C'est toi qui parleras... moi je poufferais!... Je t'appuierai seulement de temps en temps, pour affirmer que la volonté
ferme et inébranlable de notre client est de tuer monsieur Gilbert Darquebuze... lequel a gravement outragé sa sœur qui est digne de tous les respects...
JEAN. — C'est pas un peu fort ça?...
JACQUES. — Quoi?...
JEAN. — Digne de tous les respects?...
JACQUES. — C'est fort pour le monsieur... et même pour nous!... mais pas pour le frère... qui se bat parce que sa sœur lui apparaît telle que nous disons...
JEAN. — Oui... c'est vrai !... Mais ça m'a l'air tellement énorme, tout ça, que je me demande comment il y a des gens qui couperont dedans?... C'est comme nos noms... Tiens!... (// sort de sa poche une carte de visite.) Je ne peux pas m'y faire, à nos noms!... C'est trop farce !... le mien, ça va encore... à la grande... très grande rigueur... (Il lit :)