J. DE LAMARCHE DUPERRON
Enseigne de vaisseau
Brest.
Ça peut passer... mais le tien?... Impossible, ton nom, tu sais?...
JACQUES, regardant une carte quil lit :
LE COMTE ROLEUR
Non !... Il est pas mal, ce nom !... D'ailleurs il ne va pas le lire tout haut, n'est-ce pas?... Ça n'est que quand on le lit tout haut qu'on peut être frappé de la consonnance... Et puis, n'oublie pas?... Si je n'ai pas, sur ma carte, mentionné ma qualité de maréchal des logis de cuirassiers, c'est parce que je n'ai, à Paris, que des cartes avec mon titre... Rappelle-toi bien!... Je ne veux pas donner le numéro d'un régiment de Versailles... où on pourrait constater tout de suite qu'il n'y a aucun maréchal des logis du nom de
Roleur... Ne nous coupons pas, hein?... Tout est bien compris?... Je sonne, alors?... (Il presse le bouton de la sonnette,) Allons !... Vas-y ! . . . Parle ! . . .
JEAN, à la bonne qui vient ouvrir. — Monsieur Chopin?...
LA BONNE. — Si ces niessicurs veulent bien venir?...
Elle les introduit dans un beau salon.
JACQUES. — On nous attendait!... Pas besoin de cartes!...
JEAN. — J'aime autant ça!... Pourvu que ça ne soit pas un témoin ferré, Seigneur!...
JACQUES. — Mais non!... Quelle chance y a-t-il pour ([ue ce soit un témoin ferré?... Aucune !...
JEAN. — Celui-là... Mais nous ne savons pas le nom de l'autre... Si ça allait être Rouzier-Dorcières. . .
JACQUES, optimiste. — Pas de danger!...
Comment veux-tu...
JEAN. — Enfin, si c'était lui?...
JACQUES, inquiet. — Si c'était lui?... Ma foi, je lui avouerais tout !... Tu crois pas que c'est ça qu'il faudrait?...
JEAN. — Si!... mais ça serait rudement dommage maintenant que c'est si avancé...
JACQUES, se composait brusquement une tête de circonstance, correcte et gourmée. — Méfiance!... le v'ià!... {Entre M. Chopin. Salut s.)
M. CHOPIN. Quarante-cinq ans. Gros et
7^éjoui. Des bons yeux qui rient et une large
bouche gourm,ande. Sans aucun souci de la
correction, il ment aux deux jeunes gens la
main tendue. — En vérité. Messieurs, je suis
désolé de ce qui arrive !... (Un peu gêné par
V attitude réfrigérante de Jacques et de Jean.)
Alors... c'est sérieux!... Monsieur Dantibes
ne veut pas accepter les excases de notre jeune collaborateur?...
JEAN, glacial. — C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux!... Notre ami ne veut, et ne pourrait d'ailleurs même s'il le voulait, accepter des excuses... Il serait trop commode d'insulter gravement et grossièrement une femme durant plusieurs colonnes de journal...
M. CHOPIN, conciliant, — Un journal si peu lu, Monsieur!...
JEAN. — Mais lu par des gens d'un milieu plus spécial que les autres journaux... par des commerçants qui, précisément, apprécient en général, les choses du théâtre... et protègent même parfois les artistes...
JACQUES. — Justement!...
M. CHOPIN. — Mais, Monsieur, Gilbert Darquebuze n'a pas compris la portée de ce qu'il faisait...
JEAN, de plus en plus glacial. — Tant pis pour lui !... Il est d'âge et de métier à accepter la responsabilité de ses actes... Notre ami, monsieur Dantibes, a le choix des armes en qualité d'offensé... Il prend le sabre de cavalerie... [Mouvement de M. Chopin.) C'est l'arme dont le maniement lui est le plus familier...
&> JACQUES, appuyant, d'un air aimable. — Oui... le plus familier...
M. CHOPIN, affolé. — Messieurs, je vous en prie?... Comprenez-moi?... Je ne peux rien décider seul... et monsieur Dupieu, l'autre témoin de Gilbert Darquebuze.... est retenu en ce moment à la Bourse du Commerce... Oui... Vous aviez choisi cette heure et je n'avais pas le temps de vous avertir qu'il ne pourrait pas être là...
JEAN. — Vous voudrez bien, Monsieur, lui transmettre les conditions du duel... Je
vais vous les redire : Le sabre de cavalerie ; le torse nu jusqu'à la ceinture ; pas de gants. On se battra jusqu'à ce que l'un des deux adversaires soit en état d'infériorité notoire constatée par les témoins et reconnue par les combattants eux-mêmes...
M. CHOPIN. — Mais, Monsieur, elles sont sauvages, vos conditions !... Il m'est impossible d'y souscrire... et j'ai la conviction profonde que monsieur Dupieu sera de mon avis...
JACQUES. — Et nous. Monsieur, nous ne céderons sur rien, parce que nous ne pouvons pas céder... Songez à la gravité de l'injure?... (Il sort le journal de sa poche et montre le passage souligné au crayon
bleu.) Il y a : « immonde femelle. »
Voyez plutôt?...
M. CHOPIN, désolé. — Gilbert Darquebuze est un exalté, un excessif, qui s'excite et
crie sans même, les trois quarts du temps, savoir pourquoi...
JEAN. — C'est regrettable!... Mais nous n'avons pas mission d'analyser le tempérament plus ou moins équilibré de Monsieur Darquebuze... Nous venons seulement lui demander réparation d'une insulte irréparable...
M. CHOPIN, saisissant la balle au bond. — Irréparable!... Vous voyez?... Vous avouez vous-même que c'est irréparable... Alors pourquoi vouloir une réparation que vous reconnaissez impossible?...
JACQUES. — Mais nous ne voulons personnellement quoi que ce soit. Monsieur... Nous sommes de simples mandataires qui se font scrupule d'obéir à des instructions reçues... des instructions formelles...
M. CHOPIN. — Messieurs, attendez!...
Attendez-moi un instant ici, je vous prie?...
Je vais à la Bourse du Commerce chercher
monsieur Dupieu... Il vous dira que nous ne sommes, nous non plus, que des mandataires qui n'ont pas mission d'accepter, non seulement des conditions que je trouve impossibles, mais encore un duel quel qu'il soit...
JACQUES. — Autrement dit, monsieur Darquebuze refuse de se battre?...
M. CHOPIN, sincère. — Absolument!...
JACQUES. — Alors, Monsieur, c'est vous, qui avez accepté de représenter ce... cet individu... qui devenez responsable en son lieu et place et vous battrez avec l'un de nous?...
M. CHOPIN, suffoqué. — Moi?... Mais pas du tout. Monsieur!... Ab ! bien!... Ah!... par exemple !...
JEAN. — Pourtant, Monsieur, les règlements du duel sont formels...
M. CHOPIN, affolé. — Voulez-vous me permettre, ainsi que je vous l'ai demandé déjà, de quérir monsieur Dupieu...
JACQUES, ti'ès digne. — Quérez-le, Monsieur, quérez-le !.... {Jean le regarde ahuri. M. Chopin s'élance dehors.)
JEAX. — T'es pas fou, toi, d'inventer des mots grotesques?...
JACQUES. — Ça m'a échappé!... Il ne s'en est d'ailleurs pas aperçu... Ce pauv' bonhomme!... j'ai des remords, moi, de le sabouler comme ça!...
JEAN. — Maintenant que tu as voulu commencer, il n'y a pas à reculer... Mais c'est vrai qu'il est sympathique, le pauv' gros!... et peu au courant des choses du duel!...
JACQUES. — Heureusement!... Parce que nous ne sommes pas tellement ferrés, nous non plus î... (// regarde autour de lui.) C'est cossu, ici !...
JEAN. — Cossu... mais vilain !... {Il prend un album de photographies posé sur une
table.) Tiens !... l'Empereur !... et FEmpereur !... (// feuillette.) Et encore l'Empereur, pour changer !...
JACQUES. — Lequel?...
JEAN, qui continue à feuilleter Valhum.
— Le grand !... mais voilà aussi Napoléon III !... et le prince Impérial !...
JACQUES. — Le petit Prince!... comme dit Grand'mère...
JEAN, qui feuillette toujours, — Et le prince Napoléon!.... et la princesse Glotilde!.... et la princesse Matliilde !...
JACQUES. — On dirait l'album de M'man!...
JEAN. — Absolument!... {Il feuillette.) Voilà le prince Victor!...
JACQUES. — Vive l'Empereur !,..
JEAN. — Si c'était vrai tout de même?... Si l'Empire allait revenir?...
JACQUES. — Ah!... Non d'un petit bonhomme !... Ce que ça serait chic!... {Il réfié-
chit.) C'est tout de même idiot d'être venus faire une sale blague justement chez un coreligionnaire ?. . .
JEAN. — Oui!... C'est embêtant!... Mais il y avait des chances pour que ça soit comme ça... C'est les Impérialistes qui dominent, sans qu' ça paraisse !... Alors... du moment que nous avions affaire à des gens du monde commerçant de Paris... nous pouvions tomber sur... (// replace brusquement V album sur la table,) Les v'ià !... [Entrée de M. Chopin et de M. Dupieu.)
M. CHOPIN. — J'ai précisément trouvé monsieur Dupieu qui arrivait
M. DUPIEU. Cinquante-cinq ans. Petit j chétif et bilieux. Uair assez comme il faut^ mais beaucoup moins sympathique que son compagnon. — Messieurs... mon ami, monsieur Chopin, m'apprend que vous n'arrivez pas à vous entendre... Voyons donc cela?...
JEAN, reprenant son petit honiment. — Monsieur, c'est bien simple... Monsieur Darquebuze a insulté gravement une personne que notre client juge digne de respect...
M. DUPiEu. — Ah ! Monsieur, permettez !... Mademoiselle Anémone d'Antibes n'est pas digne de...
JEAN, glacial. — Nous n'avons pas à nous occuper de ce qui est ou n'est pas... Je vous ai dit que notre ami juge que cela est... et son avis doit, dans ce cas, nous suffire pleinement...
M. DUPIEU, se montant. — Mais, Monsieur...
JEAN, de plus en plus calme. — Veuillez me laisser achever ?... Donc, monsieur Dantibes entend...
M. DUPIEU, regardant une lettre qu'il vieiit de déplier. — Vous dites que monsieur Dantibcs est le frère de mademoiselle Anémone
d'Aiitibes?... Et d'ailleurs lui-même, dans cette lettre qu'il adresse au petit Darquebuze, revendique cette parenté... Or, les deux noms ne s'orthographient pas de la même façon ?...
JEAN. — En effet. Monsieur, mademoiselle d'Antibes a fait à sa famille, en entrant au théâtre, cette concession de modifier un peu son nom... Elle a séparé, par une apostrophe, le D de l'A...
M. DUPIEU, examinant Jean par-dessus ses limettes. — Et vous êtes l'ami de monsieur Dantibes?...
JEAN. — C'est surtout mon fr... (Se reprenant vivement.) monsieur Roleur qui est son ami... et maréchal des logis comme lui dans le même régiment... Moi je ne suis, à vrai dire, qu'un ancien camarade de collège de Dantibes... ma^is comme je suis très lié avec Roleur et, que j'étais de passage à Paris,
alors, il m'a prié d'être témoin avec lui...
M. DUPiEU, examinant toujours Jean. — Vous êtes enseigne de vaisseau?...
jE^^-. - Oui, Monsieur... à Brest...
M. DUPIEU. - A bord de quel bateau?...
jEAN,;jn5 au dépourvu. — De... de la Méduse... {Jacques le regarde effaré.)
M. DUPIEU, faisant tourner entre ses doigts la carte du comte Roleur qu'il regarde, sans aucune méfiance d'ailleurs. - Votre qualité de maréchal des logis ne figure pas sur votre
carte?...
JACQUES. -Pas sur celle-là... Non, Monsieur!... C'est une de mes cartes de civil, si je puis ainsi dire... Comme j'arrive du Maroc... et que je ne savais pas dans quel régiment je serais versé, je n'ai pas encore... M. MUPiF.u. — Parfaitement!... Eh bien, nous allons conférer avec notre jeune ami... et voir ce qu'il y a moyen de faire...
JEAN, impéticeusement. — C'est tout vu, Monsieur!.,. 11 faut que monsieur Darquebuze donne au plus vite satisfaction à notre client... au plus vite, vous entendez?... Je suis obligé de regagner mon poste...
M. DUPiEU. — Je comprends ça parfaitement...
JEAN. — Et il faut que tout soit terminé avant mon départ...
M. DUPIEU, — Comme vous y allez, jeune homme !...
JEAN. — Comme on y va dans ces sortes d'affaires!... La coutume n'est pas de les laisser traîner... Donc, Monsieur, je vous répète les conditions imposées par notre client...
M. DUPIEU. — Ah!... mais, permettez?...
Pourquoi serait-ce votre client qui imposerait ses conditions plutôt que le nôtre les siennes?...
JACQUES. — Parce que c'est le nôtre qui est l'offensé, Monsieur!...
JEAN. // reprend son petit boniment, — Et en cette qualité, il exige : le sabre de cavalerie ; le torse nu jusqu'à la ceinture ; pas de gants, et le combat arrêté seulement quand l'état d'infériorité de l'un des combattants sera constaté par...
M. DUPiEu. — Taratata!... Ça n'a pas le sens commun, tout ça!... C'est sauvage!... C'est sanguinaire!... C'est abominablement dangereux!...
JACQUES. — Quand on ne veut pas courir de danger , il ne faut pas insulter les gens!...
M. DUPIEU. — Mais, Monsieur, ce petit Darquebuze a cette piteuse manie!... Il ne sait pas ce qu'il fait... il s'excite...
M. CHOPIN. — C'est ce que j'ai expliqué tout à l'heure à ces messieurs... qui m'ont
répondu qu'ils n'ont pas à entrer dans ces considérations-là. . .
JEAN. — Nous ne retenons qu'une chose : l'insulte... Et elle est immense !... {Il met le journal sous le nez de M, Dupieu.) « immonde FEMELLE ! )) Yous compreucz que notre ami ne peut pas laisser appeler sa sœur « immonde femelle », par le premier écrivailleur venu...
M. DUPIEU. — Mais, Monsieur, ce petit malheureux ne sait même pas ce qu'il a fait!...
JEAN. — Allons donc !... On n'appelle pas quelqu'un « immonde femelle » sans s'en apercevoir...
M. DUPIEU. — Mais quand je vous dis qu'il ne sait pas!... Ça serait sa mère, qu'il en parlerait comme ça... s'il était lancé...
JACQUES et JEAN. — !... !... !...
M. DUPIEU. — Darquebuze fera toutes les
excuses les plus plates... Nous l'y contraindrons...
JEAN. — Non, Monsieur!... Des excuses... surtout lorsqu'elles viennent d'un individu comme celui-là, n'ont aucune valeur... Ce que nous voulons c'est un duel, un bon duel...
M. DUPiEU, /e^ yeux au ciel, — Un bon duel!...
JACQUES. — Un duel très sérieux... qui venge vraiment l'honneur de mademoiselle d'Antibes !...
M. DUPiEu. — Avec ça qu'il existe, l'honneur de mademoiselle d'Antibes I...
JACQUES. — En admettant qu'il n'existe pas à l'heure qu'il est, il existera quand son frère aura tué monsieur Darquebuze...
M. DUPIEU, suffoqué, — Tué!... Tué!...
Mais vous êtes donc féroce !... Et vous, c'est impardonnable!... C'est vrai!... Que votre
ami... le marin de Brest, soit pour la casse quand même, ça s'explique à la rigueur par la privation où il vit des batailles et des coups... Mais vous?... Vous qui arrivez du Maroc!.... Vous devriez rester tranquille, vous... au lieu d'être affamé de carnage et assoiffé de sang !...
JACQUES, qui se retient de pouffer, — Monsieur, je...
M. DUPiEu. — Vous avez eu le Maroc...
et il vous faut encore quelque chose!... Mâtin !... vous êtes difficile à satisfaire!...
JEAN. — Vraiment, Monsieur, il faut en finir!... Vous connaissez notre ultimatum... (// récite :) Le sabre de cavalerie; le torse...
M. DUPIEU. — Assez!... assez!... Vous l'avez déjà dit!...
JEAN, paisible, — Plusieurs fois...
M. DUPIEU, illuminé, — Mais... j'y songe!... Il y a, pour ces sortes d'affaires.
quand on n'est pas d'accord, des gens compétents qui règlent les questions litigieuses?... {Jacques et Jean qui n^ ont pas du tout envie de voir mêler des tiers à V affaire ne disent rien.) Or... ça a un nom... qui ne me revient pas pour l'instant... Je suis si troublé... si ému...
JACQUES et JEAN.
M. CHOPIN, à M. Dupieu, — C'est des arbitres que vous voulez dire?...
M. DUPiEu. — Justement!... C'est bien le nom que je cherchais!... Eh bien, Messieurs, nous allons nous adresser à des arbitres...
JEAN, très embêté de voir que ça se gâte positivement. — Mais, Monsieur...
JACQUES, Vair triomphant. — Mais oui.
Monsieur!... Il faut vous adresser à des arbitres!... C'est tout ce que nous demandons... parce qu'ils vont vous saler, les
arbitres, et nous accorder des conditions Lien plus dures que celles que nous demandions...
M. DUPiEU, inquiet, — Lesquelles donc?,., JEAX. — Celles que nous vous demanderons quand nous nous sentirons soutenus par eux...
M. CHOPIN. — Encore une fois, Messieurs en ma qualité d'actionnaire et surtout de presque directeur du malheureux petit journal qui a amené cette si fâcheuse affaire laissez-moi vous supplier amicalement de comprendre que la situation qui nous est faite, dans cette histoire, est infiniment pénible et fausse... Nous sommes des hommes sérieux, des commerçants, des gens ennemis par profession et par tempérament de toute violence, et nous n'avons pas pu, néanmoins, refuser à notre jeune ami de l'assister...
M. DUPiEu. — De l'assister à condition, bien entendu, d'une solution toute pacifique, et...
JEAN, avec autorité. — Laissez parler monsieur Chopin !...
M. CHOPIN. — Donc, nous voilà, mon ami monsieur Dupieu et moi, engagés dans une affaire dont tout l'odieux, si elle tourne mal, retombera sur nous... (// est ému.) sur nous qui...
Il bafouille.
JACQUES. Il est toujours inquiet d'une demande possible d'arbitrage, et, d ailleurs, une 7îouvelle idée vient de lui pousser. — Mon Dieu, Monsieur, pour vous être agréable, et parce que vous êtes sympathique...
JEAN, distrait. — Et Bonapartiste...
M. DUPIEU, bo7idissant. — Je suis républicain, Monsieur !...
JEAN. — Je m'en doute bien, Monsieur!... Aussi, en disant bonapartiste, ai-je parlé au singulier...
JACQUES. — Et moi de même en disant sympathique... (// se tourne vers M. Chopin.) Je reprends, Monsieur!... Pour vous être agréable... à vous personnellement.... (Mouvement de M, Dupieu.) nous voulons bien, monsieur de Lamarche-Duperron et moi faire, auprès de monsieur Dantibes, une démarche de conciliation.... relative.... {Jean écoute curieusement.) Je dis relative, parce que je préférerais, quant à moi, le duel à la solution plus... prudente que je vais vous proposer...
M. CHOPIN, un peu rasséréné. — Dites, Monsieur?...
JACQUES. — Voici... Nous nous faisons
fort... je crois du moins que nous pouvons
nous faire fort, de faire accepter à Dantibes
une lettre d'excuses telle que sa légitime susceptibilité pourra être absolument satisfaite...
M. CHOPIN. — Oh !... Si vous saviez combien je vous serai reconnaissant !...
JEAN, qui juge qu'il faut aussi dire quelque chose. — Seulement, monsieur Darquebuze consentira-t-il à écrire la lettre que nous exigerons?... C'est peu probable, car elle sera terrible...
JACQUES, en écho. — Terrible!...
JEAN. — Pour son amour-propre de critique...
JACQUES, ironiquetnent. — Et d'homme du monde !...
M. DUPiEU, important, — Il écrira ce que nous voudrons... Alors finissons, je vous prie. Messieurs... Je suis pressé!...
JACQUES. — Eh bien, nous allons, si vous le voulez bien, écrire ensemble cette lettre...
C'est-à-dire que nous allons vous la dicter... {Bas à Jean, pendant que messieurs Chopin ^ et Bupieu échangent quelques mots,) — Qui est-ce qui dicte?... Toi ou moi?...
JEAN, bas aussi. — Toi... Toi... (// rit.) Tu as un sacré culot, tu sais !...
M. DUPiEu, qui a vu rire Jean, — Vous êtes gai, Monsieur l'officier de marine I...
JEAN, étonné, — Oui... je suis gai !.., Mais comment le savez-vous?...
M. DUPIEU. — Quand on a la force de rire à l'heure où la vie de deux hommes est en danger...
JEAN, qui ne comprend pas, — La vie de deux hommes?...
M. DUPIEU. — Dont l'un est soi-disant votre ami...
JEAN. — Ah!... C'est de Dantibes et de Darquebuze que vous parlez?,.. Ben, si vous voyez leur vie en danger, on peut dire, sans
crainte de se tromper, que vous voyez gros... {Il rit.) Ahl... Oui!... Ah ! plutôt!...
M. CHOPIN, qui s'est assis à une table, une plume à la ^nain. — Quand vous voudrez, Messieurs?...
JACQUES, il dicte en se promenant dans le salon. — « Le frère de mademoiselle Ané- » mone d'Antibes s'étant trouvé offensé par » un article de monsieur Gilbert Darquebuze )) qu'il jugeait outrageant pour sa sœur, a )) prié deux de ses amis de demander à mon- » sieur Darquebuze raison de cette offense. » Après de longs pourparlers entre les » témoins, monsieur Darquebuze a écrit la )) rétractation suivante :
» Je me fais un vrai plaisir de reconnaître » que je me suis trompé grossièrement » {Mouveme7it de M. Chopin.) sur la per- » sonnalité, pourtant bien connue, de made-
» moiselle Anémone d'Antibes, et que mes » assertions étaient, en ce qui la con- » cerne personnellement, fausses de point » en point... »
M. CHOPIN. — Mais, Monsieur, il est impossible de faire écrire une telle chose à monsieur Darquebuze...
JEAN, péremptoire . — C'est à prendre ou [à laisser!... Ça ou le duel avec le sabre de cav...
M. DUPiEU, à M, Chopin. — Allez, allez donc, mon cher ami !... Le petit Darquebuze [peut très bien écrire ça!... Je me charge de lui faire écrire tout ce que ces messieurs [voudront...
j xcQUES y repreîiant sa dictée. — « fausses
5) de point en point... Je reconnais également
» que je n'avais jamais entendu personne
» dire de mademoiselle Anémone d'Antibes,
b les choses que j'ai affirmées dans ma cri-
» tique de samedi dernier. Chacun se plaît, » au contraire, à rendre hommage, aussi )) bien à sa grande dignité de vie, qu'à son i> très charmant et déjà si grand talent.
» Pour M, Dantibes :
)) J. DE LAMARCIIE-DUPERRON, » COMTE ROLEUR.
)) Pour M. Gilbert Darquebuze :