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Les petits malheurs d'une jeunne femme

C'était la saison des foins ; fauchée de l'avant-veille et déjà jaunie par les ardeurs d'un soleil resplendissant, la prairie avait perdu sa physionomie accoutumée. L'œil s'étonnait de n'y plus rencontrer ces hautes herbes où l'on enfonçait jusqu'aux genoux quelques jours auparavant, et dont les verdoyants panaches se balançaient si gracieusement au moindre souffle de la brise.

■ — Ah ! mon Dieu ! fit Anna, lorsqivayant tourné la haie d'aubépine, elle se vit en présence de ce spectacle désolant; ils l'ont fauchée! Voici bien les fermiers, rien de sacré pour eux !

Et elle promena lentement autour d'elle des regards attristés. Mais tout à coup, passant de la tristesse à la joie, elle se mit à sourire; puis, comme saisie d'une inspiration subite, elle s'élança avec la légèreté d'un oiseau.

Belle occasion pour un philosophe de démontrer que la femme est naturellement la mobilité même!

Contentons-nou^, simple romancier, de remarquer qu'Anna venait d'atteindre ses dix-sept ans ; qu'il y avait, à cent pas de là, une meule de foin, et qu'elle y courait

de ~"ii pied mignon dans L'intention de l'escalader incontinent. Vêtue d'une robe blanche, coiffée d'an chapeau de paille orné de rubans ponceau, le teint vif, l'œil comme le teint, elle 'tait charmante. Un grand épagneul noir, tacheté de l'eu, la précédait en bondissant, et lût i ment arrivé le premier, si sa jeune maîtresse, le saisissant par le collier, n'eût égalisé la partie. Deux pas encore, et ils atteignaient le but; à deux pas, la meule s'élevait, répandant à l'entour ses parfums capiteux. Déjà même Anna la mesurait d'un regard assuré, quand soudain elle suspendit sa course et baissa les yeux ; quelqu'un la regardait : c'était son cousin Victor d'Auberteau.

— Eh bien! s'écria-t-il, pourquoi t'arrèter en si beau chemin, Anna? Allons! grimpe! tu devrais déjà être là-haut. Mais auparavant, dis-moi comment va mon oncle ; souffre-t-il toujours de sa goutte?

— Beaucoup moins, merci, répondit Anna d'un air grave, et quant à grimper, pour parler comme toi, je t'assure que je n'y songeais nullement. .. oh ! nullement. C'est cette vilaine bête qui ne peut voir une meule de loin sans la mettre au pillage, et je voulais l'en empêcher pour cette fois.

Alors, sans songer à ce qu'elle faisait, elle rendit à Black une liberté dont il ne profita que, pour aller se désaltérer innocemment à la source prochaine.

— Vois comme tu l'avais calomnié! remarqua Victor. Et conviens que si je ne me fusse pas trouvé là...

— Quelle folie! interrompit Anna en redoublant de gravité. Me prends-tu pour une enlant, Victor?

— Tu nie prends bien pour un vieillard, Anna?

— Vu vieillard, non! mais je te prends pour un homme de trente-cinq ans. Est-ce ma faute, à moi, si tu as le double de mon âge. Trente-cinq ans! quand je les aurai,..

— J'en aurai cinquante-deux, c'est incontestable, interrompit Victor. Et voyons, ajouta-il en se reculant de quelques pas, crois-tu que je serai beaucoup plus mal à cinquante-deux ans qu'aujourd'hui? crois-tu que j'aurai le teint plus hâlé, le front plus dégarni? Aurai-je de plus gros souliers? un habit plus rustique que ce confortable habit de chasse que je ne puis me résoudre à quitter, tant je m'y trouve à l'aise? Non! car à moins de porter une blouse et des sabots, je ne saurais pousser plus loin le dédain de l'élégance. Mon teint est, dès à présent, tellement gâté par le soleil et le vent, qu'il affronterait impunément le soleil des tropiques. Qu'en conclure, si ce n'est qu'en consentant à devenir ma femme tu éviterais ce désappointement qu'on éprouve toujours à voir vieillir son mari? tandis que si tu épouses quelque beau fils de vingt ans, tu te prépares, par cela seul, les plus amères déceptions!

A ces paroles, prononcées d'un ton plein de fran~ chise, de gaîté, et que d'ailleurs la tournure du comte Victor d'Auberteau démentait complètement, Anna ne put s'empêcher de rire.

— Les plus amères déceptions, reprit Victor; tu pourrais, il est vrai, me répondre qu'en revanche tu l'aurais eu jeune et superbe pour commencer, que tu vieilliras avec lui; car tu vieilliras. Eh! mon Dieu oui, tout comme une autre, et j'en serai charmé , pour mon compte...

— En supposant que tu ne sois pas mon mari, bien entendu, interrompit Anna.

Cette parole troubla singulièrement Victor. Il ôta son chapeau de feutre, passa la main sur son front, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi dévasté qu'il voulait bien le dire, et se rapprochant d'Anna :

— Ainsi, reprit-il, tout espoir ne serait pas perdu?

Tu cesserais de repousser mes vœux? Ah! je n'ose pas y croire, et ce n'est pas de moi que je te parlerai. de ton père, qui serait si heureux de cette union; songe à lui, Anna, songe qu'il me fait l'honneur de ne pas me croire tout à fait indigne de toi, et que s'il nous voyait mariés, certain par là de n'avoir point à se séparer de sa tille chérie, il retrouverait peut-être, sur la tin de ses jours, cette tranquillité d'esprit qu'il a perdue en perdant la mère. Songe...

Là, il s'interrompit en s'apercevant qu'elle ne paraissait pas lui prêter grande attention. Ce n'était pas qu'elle fût absolument insensible à l'expression de cet amour simple et vrai; mais, cent fois déjà il lui en avait dit autant, et, tout en l'écoutant, elle tournait versla meule des regards mélancoliques. Victor crut donc comprendre que sa présence mettait obstacle aux plaisirs enfantins de sa jolie cousine, et il prit congé d'elle, en se bornant à lui rappeler que, l'année précédente, elle avait gagné à ce jeu une terrible migraine. Anna protesta d'intentions toutes conttraires à celles que lui prêtait la malice de Victor, et celui-ci se retirait lentement, quand un frais éclat de rire lui fit tourner la tête.

Anna était tout debout sur la meule, son chapeau de paille à la main, triomphante! — Victor la regarda quelques instants d'un œil ravi, puis, contrefaisant son geste et sa voix :

— Quelle folie! dit-il, me prends-tu donc pour une enfant, Victor?

— Eh bien! oui! s'écria-t-elle impatientée; oui, je ne suis qu'une enfant ! après?

Victor haussa doucement les épaules et se disposait à se remettre en marche, lorsqu'elle lui cria de l'attendre. En effet, elle si; laissa glissrr de l'autre côté, et ce fut en se donnant le bras qu'ils entrèrent dans un petit bois de

chênes impénétrable aux feux du jour. Là, Anna se dégagea instinctivement.

— Tu me quittes? lui demanda Victor.

— C'est selon, lui dit-elle, de quel côté vas-tu ?

— Belle question! du même côté que toi!

Cette réponse, facile à prévoir, Anna ne l'avait probablement pas prévue, car elle parut en ressentir un certain dépit.Victor en fut un peu piqué et se renferma dans un silence absolu. Nous en profiterons pour retracer rapidement l'historique de la famille d'Auberteau.

Le comte d'Auberteau, l'aïeul de Victor et d'Anna, était mort peu de temps avant la Révolution de 1789, laissant deux fils, Antoine, père de Victor, et Laurent, dont Anna était la fille. Sa famille, si elle était des meilleures de la Normandie, n'était pas des plus riches, et plus d'une lois, quand un cadet allait partir pour la cour ou pour l'armée, on avait dû chercher clans l'aliénation d'une redevance ou dans la vente de quelques arpents de terre, le moyen de pourvoir à son équipage. Grâce à ces sacrifices héroïques, jamais d'Auberteau n'avait quitté le manoir paternel autrement que sur un bon cheval et porteur d'une épée dont la garde pouvait bien n'être point dans le dernier goût du jour, mais qui pour la lame ne le cédait à pas une. Si jamais le chef de la famille n'avait hésité à diminuer son bien pour le service du roi, il faut convenir que, plus d'une fois, le jeune homme parti brave et pimpant, le vieux père s'était demandé quelles ne seraient pas, à la longue, les suites de ce chevaleresque gouvernement de leur patrimoine. Mais il n'était pas impossible que quelque coupd'éclat ne vînt tout réparer, en menant enfin un d'Auberteau à la gloire, à la fortune, et c'était à cette consolante pensée que se rattachaient ceux qui restaient à la maison. Mal-

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heureusement, cette espérance si légitime ne se réalisa point : ils revinrent tous aussi pauvres qu'ils étaient partis, ne rapportant, pour toute marque de leurs loyaux services, que d'honorables amitiés contractées dans les camps où ils avaient vécu, et quelquefois de glorieuses cicatrices. Ainsi, l'aïeul de Victor et d'Anna avait vu la fortune de ses pères tomber entre ses mains dans un état de délabrement que la révolution n'avait fait qu'augmenter. Ainsi, ses deux fils se trouvèrent réduits à cet état de gêne qui ne nous assure le nécessaire qu'en nous privant du superflu, chose si nécessaire, on l'a dit depuis longtemps. De tous ceux qui l'ont éprouvé, nul n'en souffrit plus qu'Antoine et Laurent d'Auberteau.

Frappés dans leurs attachements et leurs croyances, surpris de ce qu'ils voyaient, au point de se demander s'ils n'étaient pas le jouet d'un mauvais rêve, et surtout impuissants contre ce débordement d'idées nouvelles, ils avaient pris le parti de se soustraire, en se renfermant dans leur donjon, au spectacle d'un monde auquel ils ne comprenaient rien. Tout au plus recevaient-ils quelques amis d'enfance, encore plus pauvres qu'eux, si l'on en excepte un certain M. de Salviac, dont le fils, Robert, sera bientôt de nos amis. D'ailleurs, cette figure presque toujours si intéressante du gentilhomme ruiné, ne le fut jamais plus que sous les traits d'Antoine et de Laurent d'Auberteau. Généralement estimés, le plus jeune ne tarda pas à gagner le cœur d'une belle et bonne jeune fille, M"" de Manerville, dont le modeste domaine jouxtait leurs terres, et qui vit promptement son amour partagé. Imbu d'un respect traditionnel pour son aine, Laurent hésitait à se marier avant lui, lorsque cet ami dont nous avons prononcé le nom tout a l'heure, M. de Salviac, crut avoir trouvé pour Antoine un excellent parti: et, en effet, celle dont Us'agis-

saft, sans parler des charmes que lui prêtait une fortune considérable, était on ne peut plus séduisante de sa personne, surtout au premier abord. Célébrés le même jour, ces deux mariages eurent des suites entièrement diverses : à celui de Laurent, il ne manquait rien, si ce n'est un enfant; Antoine, au contraire, avouait confidentiellement à son frère que le seul bonheur qu'il lui fût donné de goûter dans son ménage, était de faire sauter son petit Victor sur ses genoux. Ses chagrins domestiques, qui s'expliqueront d'eux-mêmes quand on connaîtra le caractère d'une femme où plus d'un mari retrouvera la sienne, hâtèrent sa fin en dépit des consolations que lui assurait l'amour d'un fils déjà grandelet.

Il fallut un événement presque inespéré, la naissance d'Anna, pour arracher Laurent aux regrets d'une telle perte, bientôt suivie d'une autre plus cruelle encore, car Mme Laurent d'Auberteau ne survécut guère qu'un mois au jour où elle donna une fille à son mari. A partir de cet instant, M. d'Auberteau tomba dans une mélancolie profonde et à laquelle il n'était que trop disposé naturellement. Mais ce n'est pas de l'oncle qu'il s'agit en cet instant, c'est du neveu.

Victor d'Auberteau, on le sait déjà, avait trente-cinq ans. De sa personne, il était grand, bien proportionné, et d'une vigueur peu commune; son caractère était franc, courageux, et d'une gaîté qui avait résisté à de véritables chagrins : si l'humeur acariâtre de sa mère, si son insuccès auprès d'Anna devenaient pour lui la cause de mille déceptions, il savait les subir sans rien perdre de son entrain et surtout sans gémir. Quand, par hasard, il lui échappait une plainte, elle prenait, malgré lui, dans sa bouche, un accent de bonhomie résignée qui ne semblait pas accuser une douleur bien vive, et

LES PETIT- MALHEURS qui , par cela môme, n'éveillait pas à un Lien haut point la pitié. Savoir se plaindre au moment et sur le ton voulus, est un grand art dans la vie; mais les cœurs généreux n'y veulent voir qu'un artifice peu digne, et ils préfèrent encourir toute l'amertume des chagrins inavoués. Si cette réserve orgueilleuse nous nuit souvent dans nos relations avec les hommes, elle nous perd auprès des femmes, car c'est généralement de la vue des maux dont elles sont la cause que naît en elles le désir d'y mettre lin. Et Anna était plus disposée que toute autre à se laisser émouvoir par une éloquente prière. Plus d'une fois déjà cette voix discrètement suppliante l'avait fait tressaillir, et si Victor eût su profiter de cette émotion propice, la victoire lui restait. .Malheureusement, comme tout amant sincère et rebuté, il ne s'apercevait pas de ces minces avantages ; loin de là, craignant d'être importun, il changeait de ton et détruisait par quelque plaisanterie l'effet de ses premiers discours. C'est que le résultat le moins fâcheux de la mésintelligence qui avait régné entre M. et Mme Antoine d'Auberteau, n'avait pas été d'imprimer, comme il arrive toujours, à tous les rapports de l'intimité, ce caractère de morosité défiante profondément antipathique à la spontanéité d'un jeune esprit : ainsi, les premières années de Victor s'était écoulées dans cette gène de tous les instants, qui souvent paralyse à jamais en nous celte faculté particulière , l'expansion , sans laquelle nous risquons de passer pour ce que nous ne sommes pas, faute de savoir nous révéler tels que nous sommes. Malheur, en ce bas monde, à quiconque attend (prou le devine, surtout s'il s'adresse à cette inexpériente jeunesse, si prompte à juger, en dernier ressort, sur une apparence trompeuse! Enfin, comme Victor le reconnaissait lui-même, il s'inquiétait un ne peut moins de la mode :

ce qu'il ne disait pas, c'est que la tournure triomphait de l'habit, et qu'en dépit d'une mise d'une simplicité excessive, personne ne se fût avisé de se méprendre sur son rang dans le monde. Mais le moyen de voir un fashionabîe amoureux dans cet honnête country gentleman, qui passait sa vie au milieu de ses ouvriers, et parfois même ne dédaignait pas d'aller vendre au prochain marché les chevaux qu'il avait élevés et dressés de sa main! Ah! que n'avait-il songé à fasciner préalablement l'objet de son amour par une de ces exhibitions de gilets et de cravates auxquelleson ne résiste pas! Que n'avait-il appris d'un de nos modernes Lovelaces à rejeter galamment en arrière le revers de sa redingote ; à jouer avec la ganse d'un lorgnon d'écaillé ou avec une canne élégante!

Cependant, tandis que nos deux jeunes gens s'avançaient côte à côte, le soleil continuait de monter; déjà ses rayons perpendiculaires inondaient de lumière la mousse du sentier, partout où leur donnaient passage les éclaircies de la feuiilée, de manière à figurer de brillantes mouchetures d'or, irrégulièrement semées sur nn large ruban vert. A droite et à gauche, le taillis restait sombre et silencieux, tandis que la cigale faisait résonner les sillons voisins de son cri strident et monotone: de temps en temps aussi, l'herbe frémissait sur leur passage, déplacée par quelque reptile inoffensif qui se hâtait de regagner son gîte; une branche morte craquait dans le fourré avec un bruit mystérieux; puis, tout se taisait dans la nature oppressée. Jamais Victor n'avait senti son amour aussi vif; jamais il n'avait éprouvé plus impérieux besoin de l'exprimer librement. Déjà il avait tenté de ranimer la conversation; mais Anna évitait de lui répondre et se contentait de presser le pas. Victor, à la fin, perdit patience, et s'arrêtant brusquement :

— En vérité, dit-il, tu marches si vite que j'ai peine à te suivre, Anna ; moi, le meilleur marcheur du pays! Cela n'est pas aimable, on dirait que tu crains de te trouver seule avec moi ; pourquoi cela? Ai-je l'air d'un loupgarou? Tu ne réponds pas? Fort bien, et puisque ma présence t'es désagréable à ce point lu vas en être délivrée. Seulement, puisqu'il en est ainsi, permets-moi de te demander pourquoi tu m'as rappelé au moment où je me retirais de moi-même? Serais-tu devenue coquette?

— Coquette! moi, coquette! s'écria-t-elle en attachant sur lui des regards pleins d'une inexprimable candeur. Ah ! Victor, songes-tu bien à ce que tu dis là?

— Parfaitement, Mademoiselle, parfaitement, repartit Victor en souriant, et j'en suis bien lâché si le mut vous blesse; mais je le maintiendrai tant que vous n'aurez pas répondu à la question que je viens d'avoir l'honneur de vous adresser. Pourquoi m'avez-vous rappelé? Parlez!

— Soit, dit-elle; écoute-moi donc.

Puis elle s'assit sur un tronc renversé et se prépara à se justifier de son mieux.

Rien n'était plus facile ; mais encore Anna devait-elle prendre le temps de respirer.

— Eh quoi! lui dit Victor, tu te tais? Tu vois bien que

j'avais raison de t'accuser A moins pourtant que la

seule vue de ma décrépitude ne suffise à paralyser une langue dont c'est, en général , le moindre défaut. Soit! je quitterai le pays! tu n'entendras plus parler de moi; tu ne seras plus condamnée à me rencontrer sur ta route!

— Quelles folies me dis-tu là! s écria- t-elle. EU! tu

le sais bien, Victor, ce n'est ni ta vue, ni tes prétendus cheveux blancs qui me déplaisent

— C'est tout simplement mon amour, n'est-ce pas?

— Nullement, Victor, car l'amour d'un homme tel que toi ne saurait déplaire. Ce qui me déplaît, c'est la pensée que, ne pouvant répondre aux sentiments que tu m'as voués, je deviens la cause de ton chagrin. Et ce n'est pas du déplaisir, c'est une véritable douleur ! Oui, cela m'afflige, cela me désole, Victor !

Elle s'arrêta : tandis qu'elle se voyait forcée de s'expliquer avec cette impitoyable franchise, la bonne et loyale figure de son cousin s'attristait par degrés, au point de perdre complètement son expression naturelle. Victor souffrait, et Anna n'était pas faite pour déchirer un cœur, mais pour en panser les blessures : elle s'émut, elle hésita. C'était l'instant où jamais de redoubler d'instances, de laisser parler la passion, qui parle toujours si bien ; mais, cette fois encore, Victor ne sut pas profiter de l'occasion ; cette fois encore, au moment où il allait épancher éloquemment ses désirs et son désespoir, il en fut empêché par je ne sais quelles appréhensions puériles. Mille souvenirs confus de sa jeunesse opprimée se représentèrent à son esprit; il redouta ce douloureux froissement d'une parole glaciale venant couper court à un naïf épanchement ; il jeta sur lui-même un rapide coup d'œil, il se trouva vieux, laid, maussade. Ainsi l'ait, il était ridicule à lui d'aimer une jeune fille de dix-sept ans : et au lieu de lui prendre la main, en tournant vers elle des regards pleins de larmes comme il en avait bonne envie, il s'éloigna de quelques pas, puis s'adossant à un jeune chêne :

— Continue, dit-il avec une feinte gaîté. Achève-mo et n'en parlons plus.

Anna sentit fort bien que c'était là une plaisanterie

forcée, mais ce n'en était pas moins une plaisanterie; le charme était rompu.

— Eh bien ! oui, s'écria-t-elle, je lui porterai le dernier coup, je l'achèverai, cet amour, né je ne sais comment, et auquel il me sera toujours impossible de répondre.

— Toujours?

— Oui, toujours ; et puisqu'il en est ainsi, je crois que ce que j'ai de mieux à faire est de te l'avouer franchement. Maintenant, m'accuseras-tu encore de coquetterie?

Il y a des instants où le moins querelleur des hommes cherche une querelle arec autant de soin qu'il en mettrait, une heure plus tard, à l'éviter; et Victor était alors dans cette disposition d'esprit où tout devient prétexte à récrimination.

— Oui, s'écria-l-il en frappant du pied, oui, je t'en accuserai, et non sans raison, par malheur ! Encore une fois, pourquoi m'as-tu rappelé?

— Mais c'est n'avoir pas le sens commun, s'écria-telle, de me reprocher comme un crime une attention dent tu devrais plutôt me remercier ! Pourquoi je t'ai rappelé? tu veux le savoir! Eh bien! Victor, tu le sauras! je t'ai rappelé, parce que si je n'ai pas d'amour pour toi, je ne t'en porte pas moins une vive amitié; je t'ai rappelé, parce qu'il m'en coûtait de te laisser partir triste comme tu l'étais; je t'ai rappelé parce que j'ai cru bien faire. Épargne-moi donc la peine de le dire, comme j'y serais obligée, si tu insistais davantage sur cet incident sans importance, que c'est te montrer souverainement injuste d'y attacher une signification qu'il n'a fias. Une fois encore, je le le répète, quoiqu'il m'en coûte, je ne t'aime pas Victor, et je ne serai jamais ta femme. Puisse du moins cette franche déclaration mu permettre

de me laisser aller, à l'avenir, aux inspirations de l'amitié, sans que les interprétant un peu légèrement au

gré de tes désirs, tu te croies en droit de me les reprocher comme de vilaines actions !

— Pardon ! répondit Victor, pardon ! J'avais tort ; je le sentais bien, tout en te cherchant cette ridicule querelle ; et s'il me fût resté quelques doutes sur ta sincérité, le ton dont tu viens de t'exprimer les eût malheureusement dissipés pour toujours.

— A la bonne heure, Monsieur ! fit-elle d'un air fâché. Il n'en fallait pas moins pour me faire oublier vos accusations insensées. Je vous pardonne mais

— Mais pourrais-tu me dire comment il se fait que tu te sentes si sûre, si parfaitement sûre, de ne jamais m'aitner, même aussi peu qu'il est nécessaire d'aimer quelqu'un pour en faire son mari?

— C'est bien simple : c'est que je tiens à aimer mon mari autant qu'un mari peut être aimé, et je crois qu'ils peuvent l'être beaucoup, passionnément.,...

— Ou pas du tout !

— Alors, il vaut mieux rester fille, dit-elle.

Victor se tut, et lui offrant de nouveau un bras qu'elle ne crut pas devoir refuser :

— Viens trouver ma mère, dit-il ; elle sera enchantée de te voir; elle te recevra bien, toi, et peut-être te recevrait-elle mieux encore si, au lieu d'être sa nièce, tu n'étais qu'une étrangère. Et, pour en revenir à ce que nous disions lout à l'heure, comment aimer passionnément un homme qui vous a vu naître, qui vous a tait sauter sur ses genoux, sous les yeux duquel on a grandi? Un homme qui vous a vu prendre votre première leçon de lecture, et qu'on n'a jamais quitté d'un instant? sois franche; conviens que le grand défaut de la situation, c'est de manquer de romanesque? Encore si j'étais tombé des

nues comme un héros de Walter Scott. Si ma chaise avait versé, à cent pas du château, par une nuit d'hiver! Si l'on m'y avait apporté blessé en duel, et qu'il m'eût été donné de reposer mollement dans les bras de miss I'arrot, l'institutrice, tandis que la jeune et jolie châtelaine eût couru toute la maison en demandant du vinaigre et de l'éther; oh ! oh ! c'eût été bien différent !

— On ne peut le nier; mais laissons cela, Victor, croismoi.

— Pas avant que tu ne m'aies avoué que j'ai dit vrai.

— Je n'avouerai rien du tout, répondit-elle avec uu embarras qui semblait indiquer que Victor ne s'était pas tout à fait trompé. Mais il me vient une idée, Victor : pourquoi ne te retorquerais-je pas l'argument que tu as mis en avant tout à l'heure ?Si la raison qui m'empêche de t'aimer est dans cette continuité de rapports qui résulte nécessairement de la vie de famille, comment donc n'eût-elle pas agi, cette raison, sur toi dans le même sens que sur moi-même? Quoi! aimer passionnément une personne qu'on a vu naître ? qu'on a fait sauter sur ses genoux? à qui l'on a tait, plus d'une fois, répéter sa leçon de lecture, cela se conçoit-il?

— Mon enfant, répondit-il tristement, je ne sais si tu prends ce raisonnement pour inattaquable; moi, je ne le crois que spécieux. A l'âge où tu vins au monde, Anna, j'avais déjà fait, quoique bien jeune encore, une assez rude expérience de la vie. Déjà, la mort de mon père m'avait coûté bien des larmes, et ce n'était pas la seule cause de mes chagrins : aussi, vivement froissé de ne pas trouver ailleurs cette affabilité de relations qui fait le plus grand charme de la vie, je venais souvent chercher auprès de mon oncle l'oubli de certains tracas d'intérieur. Il nie parlait de son frère, il nu- racontait leur jeunesse, leurs épreuves : tu étais la, et sans le

comprendre toujours, tu semblais prendre plaisir à l'écouter. Quelquefois même, c'était toi qui te chargeais de me consoler : tu m'adressais mille questions ingénues, tu me prodiguais tes caresses enfantines, et cela me faisait grand bien. C'est ainsi que tu atteignis tes quinze ans ; pour moi, je ne t'avais pas vu grandir, et un jour, en te retrouvant après une courte absence, il me sembla éprouver devant toi cette émotion délicieuse que nous cause, dit-on, la première vue de la femme que l'on aimera. Il y avait en toi je ne sais quel rayonnement nouveau, je ne sais quel attrait inconnu. — Est-ce bien elle? me demandais-je en te contemplant avec ravissement. Oh ! c'était bien toi, et il suffit, pour m'en convaincre, des premières paroles qui s'échappèrent de tes lèvres. Oui, c'étaient bien ta bonté, ta douceur, ta gaîté ; c'étaient bien cette vive et franche allure de ton cœur, dont ta personne est la fidèle image. Alors, une pensée vint, c'est que ton mari serait un heureux homme. Pouvais-je, dès lors, ne pas ambitionner ce bonheur pour moi-même? Oui, je l'avoue, Anna, fatigué avant le temps, par la vie que je n'ai connue jusqu'ici qu'à ses amertumes, il me prit un désir immense de me remettre du soin des jours qui me restent à vivre, sur une femme dont l'âme n'avait point de secret pour moi. L'idée d'entrer au port, sans courir les chances mortelles des flots, souriait à ma lassitude, et je voyais en toi le gracieux pilote de mon esquif désemparé. Je ne songeais plus qu'à toi; je ne vivais plus qu'auprès de toi, je t'aimais, et, loin de me l'interdire, c'était le passé qui me le conseillait. Hélas! il en devait être autrement pour toi-même, et le fait est là qui ne le prouve que trop bien ! Pourtant, si j'en cherchais la raison, je la trouverais aisément : quand l'heure a sonné pour moi où l'on aime à s'en tenir aux rives prochaines, aux cœurs éprouvés, l'heure

défiante où l'on redoute une déception dans toute relation nouvelle, toi, tu t'élances vers 1 inconnu sur les

ailes de l'illusion C'est tout simple!

Cette fols Victor avait parlé ; Anna l'avait écouté en silence, et elle lui adressa quelques paroles pleines de sympathie; elle s'excusa de nouveau de ne savoir mieux répondre à une affection si sincère.

— Eh ! je ne t'en veux pas, reprit-il, c'est tout naturel, je te le répète. Puisses-tu seulement ne pas regretter plus tard l'irrésistible élan qui t'emporte loin de moi! Puisses-tu ignorer à jamais cette douleur de frapper sans qu'en vous ouvre, d'appeler sans qu'on vous réponde ! Prends garde de te laisser tromper à la séduisante apparence, qui ne cache qu'un cœur desséché! Prends garde qu'il ne se lève, le jour où tu te dirais : Ah! si Victor était là : que n'est-ce lui que j'ai choisi!

Rien n'était plus contraire aux. habitudes de Victor que d'affecter le ton des prophètes, et Anna fut vivement frappée de ce qu'elle entendait : pour qu'il s'exprimât de cette façon, il fallait qu'il fût sous l'empire de quelque pressentiment plus fort que lui. Qu'il cédât au seul plaisir de l'attrister, il n'y avait pas d'apparence.

— Tu m'effraies avec tes sinistres prédictions, dit-elle. Quel oiseau de mauvais augure !

— Bah! s'écria-t-il, qu'importe à la vive hirondelle qu'un vieux corbeau coasse, solitaire, sur la cime d'un chêne encore plus vieux que lui! autant en emporte le vent! Qu'il en soit ainsi de mes paroles! et que le ciel me préserve de venir encore t'allliger ainsi. Là-dessus, cousine, puisque tu aperçois là-bas la maison de ton ami Victor, que Dieu t'y conduise! pour moi, je me dirigerai vers l'humble demeure de notre ami Schmidt; j'irai lui demander un peu de frais sous la tonnelle, un verre de bière

— Et vous aurez trois fois raison, sandis ! interrompit derrière eux une voix rude et martiale.

— Tiens, dit Anna en se retournant, cet excellent capitaine Floridas! Ainsi vous nous suiviez à la piste, comme un forban suit de loin une innocente goélette, pour se découvrir et l'attaquer à l'improyiste. Savez-vous que c'est fort mal? sont-ce les procédés d'un brave marin tel que vous? Fi! capitaine! je ne vous reconnais plus.

Le capitaine Floridas n'était, à vrai dire, qu'un lieutenant de vaisseau en retraite; mais il se laissait donner le titre de capitaine, d'autant plus volontiers que, selon lui, celui d'amiral n'eût point été de trop. Né sur les rives de la Garonne, son caractère et ses manières tenaient moins de la forfanterie gasconne que de la gravité espagnole. Grand, prodigieusement maigre, la lèvre ombragée de formidables moustaches en croc, le chapeau sur l'oreille, ce n'eût été qu'un parfait capitan , si l'on n'eût senti, sous ce débordement de grandes manières, cette politesse pleine d'élévation et de poésie dont certaines populations méridionales ont conservé la tradition. Aussi lai pardonnaitr-on volontiers les formes tour à tour emphatique? et surannées de sa parole, en faveur des sentiments qui l'inspiraient. Avec cela, le capitaine Floridas était le plus vaniteux de hommes. Sa vanité, toutefois, ne s'épanchait pas en bruyantes fanfaronnades; elle était de celles auxquelles il suffit de se contempler dans une silencieuse extase, et ce sont les plus intraitables. Jamais le capitaine Floridas ne parlait de ses voyages, bien qu'ils eussent été semés des aventures les plus terribles et les plus piquantes, comme il le laissait entendre à demi dans ses heures d'expansion, et , par exemple, après dîner. Bien qu'il eût pris une .part active à nos

dernières guerres maritimes , c'est tout au plus s'il avouait sa présence à Aboukir et à Trafalgar. En revanche, qu'un autre vînt à raconter ses propres exploits, à donner la description de contrées lointaines, le capitaine Floridas prenait aussitôt un air de supériorité distraite; à son avis, voyages, aventures, exploits quels qu'ils fussent, étaient tellement au-dessous des siens qu'ils ne valaient pas même la peine qu'on les écoutât, surtout un homme de sa trempe. Lui demandait-on son opinion sur ce qu'il venait d'entendre, il se renversait sur sa chaise, penchait la tête d'un air superbe et répondait invariablement ;

— Vous me laites sourire.

Puis, après avoir souri d'un sourire inimitable, où se lisait tout son contentement de lui-même et toute sa pitié pour autrui, il rentrait dans un silence majestueux. Au surplus, le ruban rouge qui brillait à sa boutonnière, un sang-froid sans exemple, même parmi les hommes de mer, et que rien n'eût été capable de troubler, — si ce n'est peut-être un regard de femme, — semblaient attester que le présomptueux capitaine n'était pas du moins sans quelque mérite. Il n'en eût fallu pour preuve que l'intrépidité avec laquelle il se portait au secours de tout navire en détresse, dans son embarcation la Néréide, accompagné de son matelot Yvonnet pour tout équipage. En pareil cas, hàtons-nous de le dire, jamais le capitaine Floridas n'avait hésité un seul instant à jouer sa vie pour sauver celle de ses semblables, — si toutefois il admettait qu'il en eût, — et quand il ne s'agissait pas, chose assez rare d'ailleurs, d'un navire à vapeur. Il professait, en effet, pour cegenre de navigation, peu répandu en ce temps-là, une aversion insurmontable et dont ses sentiments d'humanité ne triomphaient qu'à peine. En attendant, il avait pris au sérieux les re-

proches d'Anna, quoique faits d'un ton de badinage. Lui, le capitaine Floridas, la fleur de la chevalerie, se voir traité de curieux, d'indiscret, par une femme ! Il se redressa piqué au vif, et soulevant son chapeau avec une grâce qui, par malheur, rappelait un peu celle d'un maître à danser :

— Ah! Mademoiselle, s'écria-t-il, qui? moi, suivre à la piste — car ce sont là vos propres expressions — un jeune couple divinement assorti, qui s'est égaré dans les profondeurs de ce bocage, loin des regards jaloux...

— Eh ! que diable, interrompit Victor, que diable viennent faire là ces égarements et ce bocage? Laissez ce style, fort à sa place peut-être dans un opéra comique de 1801, mais qui me paraît aujourd'hui d'un goût contestable. Dites-nous tout uniment que le hasard seul vous a mis dans notre chemin, et soyez convaincu que nous ne lui en voulons pas. Maintenant, passez sous le mien votre indomptable bras ; et puisque vous me paraissez vous diriger, comme moi, vers le toit hospitalier de notre ami Schmidt, nous ferons route ensemble.

La vanité du capitaine Floridas avait cela de bon qu'en le maintenant dans l'inébranlable conviction de son infaillibilité, elle le rendait par là absolument insensible au blâme, si ce n'est de la part du beau sexe. Aussi, bien loin de se fâcher de la verte sortie de Victor, il se contenta de le toiser d'un regard protecteur, comme pour lui dire qu'il n'y entendait rien; puis, ayant raffermi son chapeau et exécuté avec sa canne 'un jeu de moulinet des plus savants :

— Qui, moi? s'écria-t-il de plus belle, le capitaine Floridas, suivre à la piste un couple divinement bien assorti, qui s'est égaré dans les profondeurs de ces bocages, loin des regards jaloux... Ah! je me permettrai de vous dire, charmante mademoiselle Anna, que cette

accusation est téméraire, diffamatoire, et diantrement rude ù essuyer pour votre humble serviteur; que je la repousse de toutes mes forces, comme attentatoire à

mon honneur. Et bien plus, si je ne savais pas ce qu'on doit d'égards aux dames, même quand elles abusent de leur empire, je vous dirais, oui, je vous dirais : —Vous me faites sourire.

Anna n'ignorait pas l'immense portée qu'avait, aux yeux du capitaine, celte phrase sacramentelle; mais elle ne crut pas devoir tomber accablée sous ce coup écrasant, et souriant elle-même de son plus joli sourire :

— Je vous fais sourire, capitaine, répondit-elle, eh bien ! j'en suis enchantée, car je n'avais d'autre but, en mettant en doute la courtoisie du plus courtois de tous les hommes. Et maintenant, à bientôt! Vous savez que vous serez toujours le bienvenu chez mon père. Pour moi, ma tante m'attend, et je me sauve !

Là-dessus, elle lui adressa une gracieuse petite révérence, tendit la. main à son cousin et s'éloigna d'un pied léger. Le capitaine la suivit quelques instants d'un regard approbateur, qu'il reporta bientôt ^ur Victor pour s'écrier :

— Divinement assorti; j'avais mille fois raison; oui, vous faites un couple divinement assorti. Ah! Victor, mon ami Victor, vous êtes un heureux mortel!

— C'est cela, repartit Victor, heureux mortel est bien le mot! heureux mortel est bien trouvé. D'honneur, capitaine Floridas, vous êtes d'une perspicacité...

— N'est-ce pas? dit gravement le capitaine.

— Après cela, continua Victor, l'habitude que vous avez vous-même de ces sortes d'affaires... car ow n'a pas couru le momie, comme vous, de l'Orient à l'Occident, du Nord au Sud, sans avoir seine de quelques fleurs le chemin de la vie, n'est-il pas vrai ?

— Peut-être bien, mon ami, repartit le capitaine Floridas d'un air mystérieux. Et là! est-il besoin d'être sorcier. . .

— Pour deviner, lorsqu'on rencontre s'égarant dans les profondeurs d'un bocage quelconque...

— Un couple divinement bien assorti, que c'est l'amour qui lui sert de guide ? Faut-il être sorcier, dis-je, pour deviner cela? Allons, Victor, allons, le jour n'est pas loin où votre flamme sera enfin couronnée. C'est en vain qu'avec une discrétion qui vous honore vous essayez de m'abuser : elle vous aime, son cœur est à vous, et vous venez de lui en arracher le doux aveu. N'en fût-il rien, vous n'auriez-pas à vous en inquiéter davantage ; elle vous adore, je vous le dis et vous pouvez m'en croire : je m'y connais!

Victor n'essaya point de lui prouver qu'il se trompait, car l'entreprise eût été difficile, et il se contenta de lui montrer de la main la maison vers laquelle ils avaient l'intention de se diriger. Tant d'empressement parut suspect à l'ingénieux capitaine, et clignant de l'œil avec malice :

— Morbleu! dit-il, voilà qui me surprend! Quel est donc l'aimant qui vous attire si puissamment de ce côté? Seriez-vous homme à courir, comme oa dit, deux liè-v vres à la fois? Prenez-y garde, c'est un jeu dangereux...

Victor ne répondit pas et se mit en marche.

— Mais, amusant, ma foi! ajouta le capitaine. En avant donc !

Puis il suivit en faisant siffler sa canne d'un air tout aimable.

Le théâtre du petit drame intime et véridique dont nous ne ferons que retracer, en historien fidèle, les péripéties principales, était une de ces vallées normandes, auxquelles la proximité de la mer n'enlève rien de leur fraîcheur ni de leur fécondité. A l'Ouest, s'élevait le manoir d'Auberteau, habité par le père d'Anna, et des fenêtres duquel l'œil découvrait au loin les plaines changeantes de l'Océan. Vers l'Est, on apercevait, au milieu des verdoyantes prairies, une maison de construction moderne, dont le toit plat, le péristyle et les balcons de pierre rappelaient les villas de l'Italie; c'était là que demeuraient Victor et sa mère ; mais ce n'étaient pas les seuls points habités de la vallée.

Entre le vieux château et le neuf, à peu près à égale distance de l'un et de l'autre, s'élevait une petite maison carrée, occupée par M. et Mlle Schmidt, par le frère et la sœur. Cette disgracieuse bicoque rappelait assez bien ces prétendues maisons de campagne de la banlieue de Paris, construites le plus économiquement possible par de dignes commerçants, pour les recevoir du samedi soir au lundi matin, eux et leur aimable famille. Cependant il suffisait d'un simple coup d'œil pour se convaincre qu'elle n'était pas alors habitée par celui qui l'avait construite pour le plaisir de ses yeux. Tout ce qui était pierre, fer ou charpente, en un mot, tout ce qu'on c'eût pu changer sans qu'il en coûtât de l'argent, subsistait dans sa laideur première ; mais partout où I" goût et les soins suffisaient, on les avait prodigues. Des pots de fleurs étages sur les marches du perron en élargissaient

les proportions mesquines ; devant une grille de mauvais goût croissait déjà une haie vive, qui devait la masquer en peu de temps. A droite, et un peu en arrière, s'élevait une espèce de pavillon rustique, dont l'élégante simplicité semblait vouloir prouver tout le parti qu'on peut tirer de quelques pièces de bois brut et de quelques plantes grimpantes, quand l'art vient à s'en mêler. Enfin, par la fenêtre unique de la pièce qui servait de salon, on apercevait quelques meubles de bon goût et un magnifique piano d'Erard, sur lequel reposait un violoncelle avec son archet. Néanmoins, cette demeure conservait quelque chose d'étroit, d'étouffé, qui semblait la désigner comme le séjour de la gêne. Telle fut à sa vue l'impression du capitaine Floridas : /

— Morbleu ! dit-il à Victor en baissant la voix, je ne vois pas pourquoi je vous le cacherais ; j'ai le gosier aussi sec que vous, et à défaut d'une boisson plus généreuse, une demi-pinte de bonne bière y serait la bienvenue... Mais j'aimerais mieux mourir de soif que d'aller me désaltérer là, car ils sont gens à nous offrir leur dernière bouteille sans hésiter, dussent -ils aller ensuite se pourvoir à la claire fontaine du prochain coteau. Donc, si vous m'en croyez, mon cher ami, nous nous contenterons de leur souhaiter le bonjour, comme en passant, quitte à faire, au retour, une station prolongée aux alentours de votre cave. En vérité, Victor, ces genslà sont ce que j'aime le mieux après vous et votre jolie cousine, et pourtant j'hésite quelquefois à venir leur rendre visite, car j'ai toujours le cœur serré quand je les quitte. Certes, ma pension de retraite ne me fait pas bien riche ; n'importe, quand je sors de cette maison, il me semble que j'ai tout l'or du Pactole en poche. Pour Schmidt passe encore ! Un homme qui n'a pas de quoi s'acheter des habits neufs, en porte de vieux, et tout est

21 LES PETITS MALHÉUES

dit; le pauvre enfant, enfin, n'a pas de prétentions à l'élégance. Mais sa sœur... Ah ! la chère demoiselle, que ne suis-je son oncle ou son parrain, pour avoir le droit de lui envoyer quelques chiffons quand reviendra la Sainte-Elise! Encore, quand on n'a jamais connu que la dure, les coups de vent et les coups de sabre, comme votre serviteur très-humble... Mais avoir vu la changeante Fortune verser sur notre berceau les trésors de sa corne d'abondance, puis nous abandonner tout à coup pour transporter à d'autres la faveur de ses caprices... Inconstante, inconstante Fortune!... car ils n'ont pas toujours été pauvres; ils ont été riches même, cela se voit, cela se sent. Ainsi, voilà qui est entendu; nous n'avons pas soif, et, pour mon compte, j'en lèverais la main s'il le fallait.

— Et Dieu sait si ce serait un parjure, interrompit Victor. Cependant, rassurez-vous, poétique, mythologique et surtout excellent Floiidas, rassurez-vous. Et si l'on vous offre à boire, acceptez sans crainte : notre ami Schraidt a trois passions : sa sœur, la musique et la boisson de sa patrie. Je n'ai rien à voir aux deux premières, et quant à la troisième, je viens d'être assez heureux pour y pourvoir d'ici à quelque temps. En un mot, Schmidt ayant apprécié en connaisseur certains produits de cette cave que vous avez bien voulu honorer quelquefois de vos suffrages, je l'ai prié d'accepter deux ou trois quartauts...

— De son liquide favori, fort bien ! Cependant, à votre place, faisant tant que d'envoyer, j'aurais envoyé du vin, ou du moins une barrique de cette eau-devie

— Bref, vous eussiez traité votre prochain comme vous-même, et, en général, on ne saurait mieux faire. Mais Schmidt, qui ne boit guère de vin, ne doit pas

avoir un goût bien prononcé pour l'eau-de-vie, et vous concevez qu'en suivant votre conseil, d'ailleurs excellent, j'eusse fait précisément le contraire de ce qu'il fallait faire.

— Soit, dit le capitaine. Mais croyez-vous qu'ils en soient là? Croyez-vous...

— Je crois, répondit Victor, que c'est tout au plus s'ils ont de quoi vivre, même ici et avec la plus stricte économie. Quant à moi, je jetterais volontiers cinq ou six billets de banque au feu, à condition qu'il me serait permis de leur en faire accepter autant. Il n'y faut pas songer ; ils sont si fiers! Tenez, si quelque chose est fait pour inspirer le mépris de l'argent, c'est de voir combien il est insuffisant parfois... Que sert-il d'être riche devant des infortunes qu'on n'ose pas soulager?

— Bah ! dit le capitaine, qui avait parfois des mots vraiment chevaleresques, il y a toujours un moyen, c'est de ne paraître pas fes voir. Silence! Schmidt nous a aperçus : le voici qui vient à notre rencontre.

Schmidt était petit, souffreteux, pâle; Schmidt était bossu; mais Schmidt avait sur des épaules difformes une tête charmante ombragée de cheveux blonds cendrés qu'une femme eût enviés ; Schmidt avait de magnifiques yeux bleus, une voix d'une douceur infinie, et je ne sais quoi de poétique et presque de divin qui faisait complètement oublier sa bosse. Mais Schmidt jouait du violoncelle à vous faire entendre la musique du paradis; Schmidt était Schmidt, et on ne pouvait le voir sans l'aimer.

— Bonjour, mon cher Viclor ; bonjour, fier capitaine, leur dit-il en leur tendant la main ; soyez les bienvenus, entrez et reposez-vous.

Puis il passa devant eux, poussa la grille, et s'effaça pour leur faire place, tout cela de la meilleure façon du

monde. Ils entrèrent, et Schmidt, montrant à Victor le

pavillon rustique :

— Vous le voyez, dit-il, on use de vos présents comme vous les faites, de bon cœur.

11 y avait sur la table un pot de bière mousseuse, un cahier de papier de musique et un crayon.

— Et, reprit-il, on a beau dire, quoiqu'elle vienne du ciel, l'inspiration tient à la terre par quelque côté. Il faut bien le croire, puisque je l'ai retrouvée là dedans. — Il montrait son verre. — Et maintenant, nous allons trinquer ensemble, n'est-ce pas, comme si nous étions trois étudiants de la vieille Allemagne? Jeannette, Jeannette ! apportez des verres.

— Un instant! s'écria le capitaine Floridas ; car, pour mon compte, je vous fais l'injure de refuser — injure que je n'ai jamais faite à personne, — si vous ne prenez d'avance l'engagement de nous jouer ce que vous venez de composer là. Je déteste la musique ; mais quand vous vous mettez à racler ce gros violon que voici, parole d'honneur ! il me prend envie de danser, de pleurer ; je ne sais plus où j'en suis.

— Je m'engage à tout ce qui pourra vous être agréable, répondit Schmidt. Asseyez-vous, mon cher Victor. Et tenez, je suis enchanté de vous voir ici tous les deux, d'abord parce que je vous vois, ensuite parce que j'ai quelque chose à vous dire, et quelque chose d'assez important.

— Qu'est-ce donc ?

— Je veux vous dire qui je suis ; je veux vous dire qui nous sommes ma sœur et moi. Voici bientôt deux ans que nous sommes arrivés dans ce pays; voici bientôt deux ans que vous venez nous voir, vous capitaine, vous Victor et toute votre famille ; que vous nous accueillez avec une grâce parfaite, sans nous demander ni d'où

nous venons, ni où nous allons. Cela ne peut durer davantag e ainsi, et même, si je n'en avais cru que mes inspirations personnelles, il y a longtemps que vous seriez édifiés sur notre compte; mais Élise prétendait ne pas voir l'utilité de ces confidences, et j'en reculais l'instant pour ne pas la contrarier. Cependant, elle a fini par comprendre que j'avais raison, et vous allez savoir ce qu'il en est. Nous sommes nés à Francfort, d'un père allemand et d'une mère française. M. Schmidt, notre père, vint à Paris déjà riche, y doubla sa fortune dans le haut commerce; puis, un jour, il se trompa dans ses calculs. Il s'en aperçut le lendemain, paya tout ce qu'il devait, se trouva ruiné, et se remit à travailler comme si de rien n'était. Il était plein d'honneur, d'intelligence, et je ne doute pas qu'il n'eût remonté le courant si la mort ne l'eût surpris. Nous n'avions plus notre mère, nous étions réduits au plus strict nécessaire, et, s'il faut tout dire, nous ne l'eussions même pas eu en demeurant à Paris. Je me demandais ce que nous avions à faire ; je songeais à chercher des leçons de musique ou d'humbles fonctions dans le commerce, quand ma sœur me représenta qu'avec toute la bonne volonté du monde, il me serait impossible de pourvoir à nos deux existences. Je lui fis observer que de son côté elle pouvait trouver à s'occuper y elle me répondit franchement que si elle eût su se résigner à cette extrémité, dans le cas d'une nécessité absolue, elle se croyait en droit de recourir à un expédient moins pénible pour son amour-propre, surtout quand cet expédient s'offrait de lui-même : c'était d'aller nous fixer loin de Paris. Elle ajouta qu'elle avait fait ses calculs, et que, sans me promettre l'aisance, elle s'engageait à nous faire vivre tous deux en province avec ce qui nous restait. Élise est la bonté même, mais elle a un caractère fier jusqu'à l'orgueil, passionné, et

28 LES PETITS MALHEUBS

je dirais difficile si j'avais jamais eu à en souffrir personnellement. Elle était jeune, elle regrettait tes plaisirs de

son âge; elle regrettait son ancienne opulence; elle redoutait le regard insultant de l'envie satisfaite, et, selon moi, il n'y avait rien que de fort naturel là-dedans. Aussi, je m'empressai d'acquiescer au vœu qu'elle m'exprimait: de deux maux, c'était éviter le pire, et quant à moi, j'aime tant la campagne, que l'idée de L'habiter ne pouvait que me sourire. Nous avions fait dans des temps meilleurs, un voyage d'agrément en Normandie, et nous avions conservé un vif souvenir de cette délicieuse contrée : nous y revînmes, et nous trouvâmes à louer cette petite maison, qui, si elle n'est ni de bien bon goût, ni bien commode, a, du moins, le mérite de ne nous coûter qu'un prix des plus modiques. Nous nous y installâmes, elle avec son piano, moi avec mon violoncelle, et, pour mon propre compte, je n'aurais rien à désirer, si ce n'est de voir ma sœur dans une position plus conforme à ses goûts. Fait comme je le suis, qu'avais-je à attendre du monde? Rien, et il vaut bien mieux, pour moi, m'en tenir à la société de deux ou trois amis intimes, que d'aller chercher dans un cercle plus étendu des sympathies douteuses. Voici notre histoire en deux mots ; elle n'a rien de bien curieux; néanmoins, je tenais à vous la dire, car c'est toujours une satisfaction de prouver qu'on n'a rien à cacher. Désormais, il ne me reste plus qu'à vous exprimer, mes amis, toute notre reconnaissance de la réserve si délicate où vous êtes renfermés envers deux étrangers.

— Pardon! pardon! interrompit Victor, que venezvous nous parler d'étrangers, Schmidt? Pour moi, vous n'en ave/ jamais été, ni pour mon oncle, ni pour ma cousine, j'en répoudrais.

-— Non plus que pour le capitaine Floridas! s'écria le

compagnon de Victor, et que ce soit la dernière fois que je choque le verre avec un honnête homme, Schmidt, si vous ne m'avez pas fait tout de suite l'effet d'une vieille connaissance. Maintenant, si je puis vous adresser une pareille question sans manquer à la discrétion qui fait le fond de mon caractère et dont je me pique d'avoir donné quelques preuves, vous nous disiez donc que mademoiselle votre sœur n'est pas heureuse, la chère enfant?...

— Non, il s'en faut de beaucoup, répondit Schmidt. Et, pourtant, elle est déjà moins triste qu'elle ne l'était en venant ici. C'est une âme ardente, mais pleine d'énergie ; elle souffre d'un rien et elle en souffre cruellement, sans pour cela se laisser abattre. Il y a chez elle l'étoffe d'une martyre, je ne le sais que trop, hélas! Je voudrais pouvoir lui inspirer cette résignation, cette tranquillité d'esprit qui me sont si naturelles que je ne songe pas à m'en faire un mérite: ce n'est pas facile! Et, néanmoins, je ne désespère pas d'y parvenir tôt ou tard, car j'y travaille sans cesse.

— Excellent Schmidt ! dit Victor. Oui, oui, vous réussirez dans cette œuvre pieuse. En attendant, tâchez donc de déterminer yotre jeune compagne à vous suivre plus souvent dans les visites que vous faites à mon oncle ; la distraction lui ferait du bien.

— Elle n'en veut rien croire ; elle s'y refuse.

— Pensez-vous, demanda le capitaine, qu'elle se refuserait aussi -à une promenade, de temps en temps, dans l'embarcation de sou vieil ami? Confiez-la moi, et je vous réponds de sa vie sur la mienne. Tenez, la voici qui s'approche, j'entends le bruit de ses pas, et je vais moi-même...

En effet, une femme parut sur le perron, et se mit à sourire au capitaine Floridas qui s'avançait vers elle,

chapeau bas, et en jetant la pointe des pieds en avant, avec une grâce extrême. C'était MIle Elise Schmidt, et, probablement, elle allait tendre au capitaine une main qu'il ne manquait jamais de baiser galamment, lorsque, ayant aperça Victor, elle se retourna et remonta précipitamment à l'étage supérieur.

— Hum ! se dit le capitaine en mordant sa moustache, voilà qui me parait suspect. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce moi qu'elle fuit ainsi? C'est peu probable. 11 faut donc que ce soit... Victor? Diable! diable !

Puis il revint vers ses deux amis, remplit son verre, le vida d'un trait, jeta sur Victor un regard profond, et se renferma dès lors dans un silence qui en disait plus long que les plus longs discours. Schmidt teignit de ne point remarquer ce manège ridicule, et continua à tenir le dé de la conversation avec la plus grande liberté d'esprit, en apparence du moins. Quant à Victor, il était trop accoutumé aux airs importants du vieux marin pour s'y arrêter beaucoup, et il demeura convaincu qu'on ne devait les attribuer qu'à une manie invétérée. Il s'était fort bien aperçu que MUe Schmidt avait fui en le voyant, mais il n'en avait rien conclu, si ce n'est qu'elle ne voulait pas se montrer en toilette du matin. Toutefois, il parut regretter de la voir leur refuser sa présence.

— Aviez-vous donc quelque chose à lui dire? lui demanda Schmidt d'une voix qui peut-être tremblait un peu.

— Oui, repartit étourdiment Victor, oui... c'est-àdire, non!... Mon Dieu, non ! rien du tout!

En réalité, il voulait lui demander si, dans leurs petites causeries, Anna ne lui parlait jamais d'un certain Victor d'Auberteau, ce qu'elle lui en disait, si elle elait aussi fermement décidée qu'elle le prétendait à ne L'aimer

jamais, si elle n'avait pas quelque autre amour en tête ; enfin, tout ce que peut demander un amoureux à l'amie de sa maîtresse. Il ne s'agissait plus que de saisir un instant favorable, et Victor paraissait assez disposé à l'attendre, dût-il y perdre le reste de sa journée. Mais il comptait sans le capitaine, qui semblait s'être juré de lui faire quitter la place. Impatienté de lui voir rouler les yeux, étouffer des soupirs de cyclope, tout en lançant çà et là quelque parole énigmatique, Victor finit par se lever, et peu s'en fallut qu'il ne s'éloignât sans lui dire adieu, tant il était outré de cette inexplicable conduite. Peut-être aussi s'était-il dit qu'il n'avait pas de temps à perdre, s'il voulait trouver encore Anna auprès de Mme d'Auberteau, vers qui nous l'avons laissée se dirigeant de son pied léger.

Anna avait trouvé sa tante étendue sur une chaise longue et maudissant les chaleurs de l'été avec la même énergie qu'elle maudissait, quelques mois plus tôt, les rigueurs de l'hiver. On n'avait jamais su au juste s'il fallait attribuer le mauvais caractère de Mme d'Auberteau à sa mauvaise santé, ou si ce n'était point son mauvais caractère qui avait fini par ruiner sa santé. Ce qu'il y a de certain, c'est que ni l'un ni l'autre ne valaient rien, bien qu'un étranger risquât fort de se tromper, en ce qui concernait le caractère. Mme d'Auberteau était de ces gens qui réservent toutes leurs exigences, toutes leurs bizarreries, toutes leurs injustices pour leurs proches, tandis qu'ils sont tout affabilité pour le public. Gens à double face, comme Janus, dont l'une rit et l'autre toujours gronde. A cela près, Mme d'Auberteau était une excellente personne, d'un commerce sûr, et capable d'autant de dévoûment dans les grandes circonstances, qu'elle apportait d'égoïsme dans les choses ordinaires de "la vie : elle fût morte pour son fils ; mais

s'il s'avisait do rentrer dix minutes plus tard qu'il ne l'avait annoncé, elle lui adressait 1rs reproches les plus amers, et elle l'eût volontiers accusé de vouloir la mettre

au tombeau, par son peu de déférence pour une mère

vieille et infirme. Qui n'a rencontré autour de soi quelque madame d'Auberteau ? Avions-nous tort de dire que plus d'un saurait mettre un nom bien connu de lui sous ce portrait?

Quand Anna entra chez sa tante, M. d'Auberteau était auprès d'elle; ils causaient. M. d'Auberteau, connaissant le caractère de sa belle-sœur, avait sagement pensé que ce qu'il avait de mieux à l'aire était de le prendre avec elle sur le ton d'un étranger. Il s'en était bien trouvé, et Mme d'Auberteau se montrait presque aussi gracieuse envers lui que s'il n'y eût pas eu entre eux. la plus légère ombre de parenté. Par une exception unique, Anna avait le privilège des caresses et des flatteries de cette étrange personne, quoiqu'elle n'eût point apporté dans leurs relations la même réserve que son père. Peut-être aussi était-il permis de supposer que Mma d'Auberteau comptait intérieurement se dédommager sur sa bru de l'affabilité singulière qu'elle témoignait à sa nièce, car elle désirait presque aussi vivement que M. d'Auberteau lui-même le mariage de Victor et d'Anna.

— Eh! bonjour, chère petite, s'écria-t-elle en la voyant. Que c'est aimable à toi de ne pas oublier une pauvre malade de mon espèce !

— Vous oublier, ma tante! répondit Anna en lui présentant son (Vont, ce serait bien mal, vous qui pensez toujours à moi.

— As-tu reçu..,

— Lesécussons»de rosiers que vous avez et! la bonté de m'envoyer par voire jardinier? Oui, ma tante, oui, je les ai reçus, et je vous en remercie.

— S'ils ont... pris? demanda Anna avec un certain embarras; non, ma tante, non, ils n'ont pas pris.

— Non ! Et comment donc cela se fait-il, mon enfant?

— Oh ! c'est bien simple, allez ! s'écria-t-elle en riant. Figurez-vous que celte belle passion d'horticulture qui m'avait prise tout à coup m'a passé de même, et que vos boutures, vos précieuses boutures...

— Ne t'ont servi de rien ?

— C'est la vérité, pardonnez-moi.

Cet aveu fait d'un ton plein de gentillesse, Anna se dirigea vers son père, et l'embrassa. Alors M. d'Auberteau, la retenant doucement entre ses bras :

— Et puis, dit-il., à quoi bon nous donner la peine de cultiver les roses, quand une invisible main en dépose qhez nous un bouquet chaque jour? Et quel bouquet, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Mrae d'Auberteau, un bouquet tel que tout le monde ne saurait le faire, un bouquet qui vous rappellerait vos dix-huit ans.

— Est-il bien vrai? demanda Mme d'Auberteau d'un air de cloute. Réponds, Anna, as-tu tes fleurs tous les matins?... Ce Victor est si négligent!

— Négligent! s'écria vivement Anna, ah! je puis vous affirmer qu'il n'en est rien, du moins en ce qui me concerne. Et plut au ciel qu'il en fût autrement! se ditelle tout bas. Et pour vous, ma tante, permettez-moi de vous le dire, vous n'êtes pas toujours bien juste envers lui.

— Bon, bon, repartit Mme d'Auberteau, on voit bien que tu ne le connais guère! Ce n'est pas que ce ne soit au fond le meilleur ,homme de la terre; mais au point de vue de ces mille petites attentions qu'une femme est en droit d'obtenir de ceux qui l'entourent, ce garçon-là

laisse terriblement à désirer... je suis forcée d'eu convenir, moi, sa mère!

— Eh! Madame, que nous dites-vous là, s'écria M. d'Auberteau, trouvant que c'était s'y prendre d'une singulière façon pour vaincre la répugnance d'Anna au mariage qu'on lui proposait ; Victor est, au contraire, le cœur le plus délicat que je connaisse, et pour mon compte, il serait mon fils, que je ne l'en aimerais pas davantage. Et, en attendant, bonjour, mon neveu !

Victor entrait.

Tout en répondant au salut de son oncle, Victor s'approcha de sa mère, et lui demanda affectueusement comment elle se portait :

— Fort bien, tu vois, répondit-elle sèchement. Et toimême, mon ami, il faut que le médecin t'ait recommandé l'exercice, sans quoi tu ne me laisserais pas seule des journées entières, je suppose.

C'était ainsi qu'elle le recevait généralement ; cette fois, du moins, tant de mauvaise grâce eut ce bon résultat d'intéresser vivement Anna en faveur de Victor. Encore sous l'impression des paroles si simplement éloquentes qu'il lui avait adressées une heure auparavant, elle éprouva une tendre pitié pour un homme qui, de toute part, ne recevait en échange de son affection que l'indifférence ou l'ingratitude; aussi, prit-elle chaleureusement sa défense. Si Victor lui en sut bon gré, c'est ce qu'il est superflu de dire ici : il le lui lil sentir adroitement; elle, entraînée par le plaisir même que lui causait la pensée du bien qu'elle lui avait fait, elle lui dit adieu d'un air plus doux encore que de coutume et

peut-être même avec un regard plus tendre qu'elle ne le croyait. Il en resta stupéfait, il ne pouvait en croire ni ses yeux, ni ses oreilles :

— Eh bien ! lui dit aigrement sa mère, viendras-tu me répéter encore qu'elle n'a pour toi que la plus profonde indifférence.

— Eh ! ma mère, s'écria Victor, je ne demanderais pas mieux que de penser le contraire, sois-en persuadée.

— Et qui t'en empêche, à présent? N'as-tu pas remarqué de quelle façon elle t'a dit adieu ? Crois-tu que l'indifférence ait ces regards et cette voix?

— En effet, il m'a semblé...

— Il t'a semblé, vraiment? Ah ! si tu ne vois là qu'une apparence, tu vois mal, tu es aveugle, mon ami. Et veux-tu savoir mon opinion sur tout ceci ? continua-telle d'un ton grondeur, c'est que si vous n'êtes pas encore mariés, c'est ta faute. Il y a longtemps qu'il en serait autrement si tu avais tenu une conduite plus habile ; mais tu t'y prends le plus maladroitement du monde, je suis fâchée de te le dire. Au lieu de lui parler...

— Cette critique tombe mal; justement, je lui ai parlé tout à l'heure.

— Tu lui as parlé et tu n'as pas su obtenir son consentement ? Tu lui as parlé, et tout le prix que tu en as tiré, c'est son coup d'œil un peu moins froid qu'à l'ordinaire ! Il faut que tu n'aies pas fait grands frais d'éloquence !

— Ma foi, ma mère, l'éloquence n'est pas mon fort ; je dis les choses comme elles me viennent, et arrive que pourra ! Peut-être serai-je plus heureux une autre fois.

— Dieu t'entende ! Et tiens, Victor, j'ai souvent pensé qu'au fond du cœur tu n'attaches pas à ce mariage autant de prix que tu veux bien le dire ; que la vie de garçon te plaît assez, et que si, par un reste de déférence

36 petits MALHEUBS

pour moi, tu feins d'être tout disposé à te plier à mes projets, sous main, tu mets tout en peuvre pour les déjouer.

— Oh ! s'écria Victor exaspéré, c'est trop fort, cette t fois! et je ne saurais en entendre davanl ig .

Puis il se dirigea vers la porte; mais, au moment où il allait en franchir le seuil, Mme d'Auberteau le pria, d'une voix soudainement radoucie, de vouloir bien lui lire le journal. Aussitôt Victor revint sur ses pas, s'assit et commença la lecture de quatre grandes colonnes de nouvelles diverses, enchanté d'avoir à procurer à sa mère cette petite distraction.

Cependant, M. d'Auberteau et sa fille regagnaient le château. M. d'Auberteau, âgé de soixante-trois ans environ, avait une physionomie toute particulière, et qui mérite d'être rapidement esquissée. Il était de taille moyenne, les traits fins, la main belle, et d'une élégance singulière dans toute sa personne, en dépit de ses cheveux blancs. Ses escarpins à boucles d'argent semblaient avoir dû gravir plus d'une t'ois les escaliers de Trianon ; on eût dit que sa redingote et ses pantalons noirs n'étaient là que comme vêtements du matin, en attendant la culotte et l'habit à la française, avec L'épée en verrou; ses gilets à fleurs et à col droit avaient un faux air de veste. Sa constante affabilité, la politesse de son langage, son tact exquis, la dignité île ses manières, faisaient île lui un de ces hommes qu'on aime et qu'on respecte, à quelque classe, à quelque parti qu'on appartienne. Mais, en dépit de l'irrésistible sympathie qui les entraînait vers lui, ni lecapitaine, ni Schmidt, ni miss Parrot, l'institua triée, ni son neveu, ni sa fille, n'étaient complètement à l'aise en lace de M. d'Auberteau. En devenant le chef de la famille par la mort de son frère, il avait revêtu le prestige de cette qualité, de cette dignité, si l'on veut, et

il l'a faisait respecter en lui sans effort, probablement parce qu'il la respectait lui-même. Sa réserve notamment était excessive. C'est ainsi que, tout en détestant cordialement la Révolution, il avait pris le parti de ne jamais exprimer la répulsion qu'elle lui inspirait. Les opinions Jes plus contraires aux siennes ne lui arrachaient pas même une parole d'improbation, et souvent ses adversaires eussent préféré de violentes diatribes au silence dédaigneux dans lequel il se renfermait D'ailleurs, cette abstention convenait, en dehors de tout calcul, à cette âme mélancolique et fatiguée] Quand l'expérience vous a appris l'impuissance de la volonté humaine, quand on a vu toutes ses espérances déçues, tous ses projets déjoués, un jour vient où l'on aime à s'en remettre ^es soins de la vie à ce gouvernement de la Providencewmanifeste à tout œil qui sait voir. Alors, sans abdiquer cette glorieuse faculté, qui s'appelle l'initiative personnelle et qui est l'instrument de notre liberté, nous cessons d'en user autrement que par devoir, laissant à l'ardente jeunessela fièvre enthousiaste de l'action, quand le temps et les épreuves n'ont pas avancé pour nous l'époque du lourd repos de la résignation. Il était cependant un point sur lequel la patience échappait au vieux gentilhomme, c'était l'usage du tabac à fumer. En vain lui faisait-on observer que de cigare à tabatière il n'y a qu'un pas, il ne voulait rien entendre; il s'emportait, il se fâchait; aussi son neveu, fumeur intrépide, avait-il recours aux stratagèmes les plus ingénieux pour éviter ses reproches, tandis que les paysans cachaient leur pipe derrière leur dos du plus loin qu'ils l'apercevaient.

Fidèle à ses principes, M.d'Auberteau, après avoir fait connaître à sa fille le désir qu'il ressentait de la voir s'unir à Victor, s'était abstenu d'instances répétées. Elles n'eussent abouti, selon lui, qu'à rendre impossible

38 LES PETITS M Al. II! M

une union différée ; il lui semblait préférable de s'en remettre au temps et à cette action lento, quoique à pea

près certaine, d'un amour persévérant. Il avait fort bien remarqué de quelle façon Anna avait «lit adieu . cousin ; c'étaient ses prévisions qui commençaient à se réaliser, c'était une raison de plus pour persévérer dans le système qu'il avait adopté. Aussi, ce fut à peine s'il prononça le nom de Victor. Au fond, pourtant, comme il les avait vu causer ensemble dans la prairie, il n'eût pas été fâché de savoir ce qu'ils s'étaient dit. Il comptait, pour cela, sur miss Parrot, qui avait pour instruction particulière de provoquer les conlidences de son élève, et qui, d'ailleurs, était entièrement dans les intérêts de Victor, du moins pour l'instant.

Or, tandis qu'il se proposait d'interroger dès le lendemain l'institutrice, on aperçut , dans l'épaisseur du fourré, un objet de la forme la plus étrange, qui apparaissait de place en place , tantôt immobile , tantôt sautillant comme un feu follet. Quel pouvait-il être? C'est ce dont il était littéralement impossible de se rendre compte au premier coup d'oeil. Ou distinguait bien quelque chose comme de la paille tressée; une trompeuse apparence de fleurs artificielles disposées eu guirlande; un mélange confus de rubans roses et de gaze verte; mais il fallait quelques instants pour se convaincre que cet assemblage hétérogène et hétéroelyte, d'un effet si extraordinaire, n'était, en réalité, qu'un chapeau. Or, si c'était un chapeau, cène pouvait être que le chapeau d'une Anglaise, qui plus est, d'une institutrice anglaise, que le chapeau de miss Parrot. El, en effet, on la vit bientôt montrer, au-dessus d'un buisson, cette ligure mince et crochue, d'une flagrante analogie avec le profil de l'oiseau dont elle portait le nom (1). (1) Eu anglais, pairot veu! dire p irroquet.

— Que cueillez- vous là, miss Parrot? lui demanda Anna, des baies pour les croquer?

— Aô ! fit miss Parrot, j'herborise, miss Anna, et vous seriez bien aimable de venir m'aider un peu.

— Quoi ! reprit Anna, si loin de la maison, toute seule ?

A ces mots, miss Parrot tressaillit et promena autour d'elle des regards effarouchés, tandis que ses joues devenaient presque aussi rouges que son nez, qui ne l'était pas mal. Puis elle poussa un cri d'effroi et se remit à sautiller comme si elle eût eu sous les pieds des charbons ardents et ne sachant plus ce qu'elle faisait évidemment, tant elle était épouvantée de la seule pensée des divers périls auxquels l'avait exposée son imprudente passion pour la botanique. Alors, Anna ayant pris le ^ras de son père :

— Adieu! dit-elle, nous vous laissons, et vous souhaitons bonne chance! Mais, croyez-moi, chère miss Parrot, ne vous éloignez pas . davantage. Peut-être même feriez-vous bien de ne continuer vos investigations qu'en vous rapprochant du château. Ce serait plus prudent. Adieu! adieu!

En les voyant s'éloigner, miss Parrot, de plus en plus effrayée, et surtout de plus en plus choquée de ce qu'avait de contraire aux lois de la bienséance la présence d'une faible femme dans un bois solitaire, sentit qu'elle ne pouvait demeurer davantage dans une semblable situation, sans se compromettre à jamais. Et, rejetant vivement sur son dos l'étui de fer-blanc qui pendait à son cou, ramassant à la hâte les albums, les crayons et jusqu'à une boîte de couleurs à l'aquarelle, dont elle ne se séparait que bien rarement , elle prit résolument sa course à travers les ronces et halliers. Alors, M. d'Auberteau attendit qu'elle les eût rejoints, ce qui ne fut

pas long, car elle allait grand train. D'abord, elle s'arrèta pour respirer : puis elle tourna la lôte pour revoir l'endroit où elle était, quand la malicieuse interpellation d'Anna était venue jeter le trouble dans son aime; ensuite, elle avança de quelques pas, regarda devant elle, et, s'étant convaincue qu'on n'apercevait plus le i U au :

— Juste ciel ! s'écria -t-elle, et moi qui m'éloignais encore !

— Quoi! lui dit M. d'Auberteau, c'est vous qui êtes poltronne à ce point, vous, miss Parrot, qui avez été dans l'Inde?

— Avec la famille du colonel Temple, 1 ad y Temple et leurs cinq filles, Arabelle, Mary, Georgiua... interrompit Anna. Comment donc s'appelaient les deux autres?

— Jane et Nancy, répondit miss Parrot sans voir que son élève s'amusait à ses dépens. Ab! ce fut un terrible voyage, et je ne le recommencerais pas volontiers, bien que je me flatte d'avoir déployé un certain courage dans plus d'un mauvais pas. Mais que voulez-vous; j'aimerais mieux affronter la plus rude tempête du Cap que de me voir insultée par quelque garçon de ferme pris de vin... Une femme seule court de grands risques quelquefois...

— Sans doute, s'écria M. d'Auberteau, mais j'ose vous assurer que vous n'en courez aucun, à dix lieues à la ronde, miss Parrot. Et, pour vous en convaincre, je vous laisse ma lille, en vous engageant à continuer .-ans crainte vos savantes explorations. Eolin, je vous prierai de vouloir bien me montrer cet intéressant herbu r, anquel vous travaillez depuis si longtemps, et dont Anna m'a dit merveilles.

Et, sur celte gracieuse parole, M. d'Auberteau lit à miss Parrot un signe d'intelligence, et s'éloigna. Miss Parrot était la tête la plus romanesque du Royaume-

Uni : ainsi faite, elle avait dû songer, au mariage plus encore que n'y songe ordinairement une personne sans fortune, et qui nourrit l'espoir de conquérir l'indépendance avec le titre de Madame. Malheureusement, nul gentleman n'avait brigué l'honneur de devenir son époux : avoir parcouru l'Angleterre, sillonné le continent en tous sens, à la suite des plus grandes familles ; avoir visité l'Orient, de Thèbes à Constantinople, l'Inde et quelques îles des mers du Sud, en cherchant un mari sans le trouver; certes, c'en était plus qu'il n'en fallait pour se croire condamnée par l'inique destin à un célibat éternel. Loin de là, miss Parrot vivait dans la douce persuasion que, d'un jour à l'autre, un futur allait se présenter, si toutefois il ne commençait par l'enlever de vive force, ce qui eût mis le comble à ses vœux. En attendant qu'elle se mariât elle-même, marier les autres était sa plus chère occupation, et nous serions tentés de dire son plus cher passe-temps : en effet, elle était loin d'apporter dans l'exercice de la mission qu'elle s'était donnée toute la circonspection désirable. Tout mariage lui paraissait excellent par cela seul que c'en était un, et elle semblait avoir moins le désir d'en faire de bons que d'en faire beaucoup. Grâce à cette déplorable manie, de tous ceux qu'elle avait arrangés, il n'y en avait pas le quart qui eussent réussi : l'une avait quitté son mari, l'autre se mourait de consomption, la troisième en était morte depuis longtemps. Mais miss Parrot ne s'arrêtait point h ces détails sans importance, et continuait le cours de ses négociations matrimoniales, avec un redoutable acharnement. Or, depuis plus de sept ans qu'elle était entrée chez M. d'Auberteau, c'était tout au plus si l'infortunée avait trouvé moyen de se mêler indirectement du mariage de maître Pierre, le fermier, avec la sémillante Arthémise. Qu'on se figure

PETITS MÀLHE1

'I ' avec quelle joie elle avait accueilli les i

dé M. d'Auberteati, avec quelle ardeur elle était entrée dans ses projets !

— Vous venez du Château-Neuf, miss Annal manda-t-elle à son élève. Comment se votre tante?

Cela dit, elle s'assit sur le bord de la route pour remettre en ordre sa boîte à couleurs, puis elle reprit linemcnt :

— Et M. Victor, l'avez-vous rencontré?

Anna, voyant quelle tournure allait prendre la conversation, répondit a cette insidieuse question par quelques paroles évasives, puis elle débarrassa l'institutrice d'une partie de son petit bagage scientifique, et elles se remirent en marche. Pour miss Parrot, elle voulut attribuer ce silence à un aimable embarras, et se leva persuadée que son élève s'était enfin laissé fléchir. Elle se promit même d'informer Victor à l'occasion, des bonnes dispositions où elle avait trouvé sa trop rebelle amie; car ta prudence n'était pas son fort quand sa passion favorite était en jeu, et elle était en cela semblable à bien des gens. Puis, quand elle aperçut enfin les tourelles du château, miss Parrot respira plus librement, car la présence d'Anna ne la rassurait qu'imparfaite-1 ment, bien qu'elle n'en dit rien.

Laissons-les continuer leur route ensemble, tandis que nous nous transporterons pour quelques instants à Paris.

C'était dans un somptueux hôtel de la rue du Bac. Assis seul et pensif dans un grand salon ouvert sur un magnifique jardin, un homme de l'âge de M. d'Àuberleau ;i peu près, mais, aussi épais que celui-ci élait mince, paraissait livré aux plus tristes méditations : c'était M. de SalViac, d'une des meilleures familles du Péri-

gord, et dont l'obésité, le teint haut et en couleur, et surtout l'habituelle brusquerie, avaient bien quelque chose d'un peu périgourdin. Cependant, si M. de Salviac avait jadis choqué le verre en bon vivant; si alors encore, par suite d'un tempérament sanguin, il lui arrivait parfois de le prendre un peu plus vivement qu'il n'était nécessaire et même qu'il ne l'eût voulu, évidemment ses goûts et son caractère subissaient , depuis quelque temps, cette altération qui résulte d'un chagrin profond. Cette bonne et joviale figure portait la trace, non d'une mélancolie lointaine, mais d'une de ces douleurs vivaces, récentes, qui accablent et qui dévorent, d'une douleur poignante, et d'une des plus grandes, en effet, que puisse éprouver un homme , comme on le saura bientôt.

Cependant, après quelques instants d'un repos presque léthargique, M. de Salviac se leva et sonna violemment; son valet de chambre parut :

— Ehbien! Jean, lui demanda M. de Salviac d'un ton plein d'anxiété.

— Eh bien? répondit le domestique, j'ai le regret de n'avoir rien de bon à dire à monsieur.

— Toujours là-haut? toujours seul?

— Hélas! oui, Monsieur. Toujours seul. Toujours làhaut !

A ces mots, M. de Salviac, qui s'était assis, se leva de nouveau et si brusquement qu'il faillit renverser son fauteuil, puis il se mit à arpenter le salon à grands pas. Jean n'osa pas hasarder la moindre parole, et se contenta de faire en sorte de ne pas se trouver sur le chemin de son maître, et c'était le plus prudent. Si M. de? Salviac avait quelque peine à se mettre en marche, une fois qu'il y était parvenu, il acquérait, par la seule vertu de sa pesanteur, une force d'impulsion qu'on n'eût

Il LES PETITS MALHEUBS

point bravée impunément, Mais il s'arrêta soudain, et, après quelques instants d'hésitation :

— Jean, dit-il, ma pipe! Ma pipe, te dis-je, puisque c'est désormais la seule distraction qu'il me soit permis de goûter. Qui t'eût dit, quand nous partîmes pour l'Orient, que ton maître en rapporterait cette détestable habitude, et, qui plus est, qu'elle deviendrait sa seule consolation dans les douleurs qu'il a plu au ciel de le frapper? Allons donc, lambin 1

On lui apporta l'objet qu'il demandait; il se rassit en face de la fenêtre et s'entoura d'un nuage de fumée avec la gravité mélancolique d'un pacha. L'action du tabac avait-elle accéléré le mouvement de la pensée chez M. de Salviac? L'inspiration lui était-elle venue d'autre part? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était venue. Et, jetant là son riche narguillé, au risque d'en briser le bout d'ambre gris, M. de Salviac sonna de nouveau ; puis il ordonna à son domestique de se disposer à le suivre dans un voyage de quelques jours.

Si de loin le château d'Auberteau faisait assez bonne figure avec ses quatre tourelles, sa herse et son pont-levis, l'intérieur en était des plus modestes. Aussi l'on ne s'étonnera pas de voir la famille réunie dans un salon de la plus grande simplicité, que ses hôtes habituels préféraient pourtant à tout autre, tant ils s'y trouvaient à l'aise. Quel effet eussent fait les guêtres de Victor et la redingote un peu râpée du capitaine Floridas au milieu de riches tentures et de boiseries dorées? Pour Schmidt, qui venait quelquefois s'y l'aire entendre, il affirmait que cette pièce semblait avoir été construite d'après tentes

les règles de l'acoustique. Toutefois, M. Balthazar Boisjoli, le juge de paix du bourg voisin, se séparant, en cela comme en toute chose, du sentiment général, affirmait que cette antique demeure n\ût rien perdu à être restaurée, par l'architecte du département, qui était son cousin à la mode de Bretagne. Alors, adossé à la cheminée d'un air imposant, ce digne magistrat attachait sur le capitaine, qui jouait au trictrac avec M. d'Auberteau, un regard fascinateur. Fasciner le capitaine Florinpas n'était pas chose facile, et bientôt M. Boisjoli reporta sur miss Parrot ces deux yeux gris, au regard fixe et insignifiant, et qui avaient la prétention de fasciner tout ce qu'ils voyaient. Alors miss Parrot, qui le détestait, n'ayant jamais pu se voir dévisager de la sorte sans en être vivement choquée, fit demi-tour à gauche d'un mouvement plein de mauvaise humeur. Mais si M. Balthazar Boisjoli était devenu juge de paix, par une amère dérision du sort, c'était un de ces caractères essentiellement taquins dont le plus grand plaisir est de semer partout la zizanie, et d'accabler de vexations tous ceux qui les entourent. Et à peine miss Parrot lui avait-elle tourné le dos que, faisant lui-même un pas de côté, il se retrouva de nouveau en face d'elle, et recommença à la regarder fixement avec un insistance du plus mauvais goût. Miss Parrot sentit ses joues s'enflammer de colère autant que de pudeur; peut-être même allait-elle se lever et sortir, quand elle se rappela que M. Boisjoli avait droit, comme célibataire, à quelques égards de la part d'une demoiselle à marier. Elle cherchait donc le moyen de mettre fin aux persécutions du juge de paix sans trop le blesser, lorsqu'il la prévint en ces termes :

— Pardon, Mademoiselle, mille pardons; car je m'aperçois que je vous fascine; que voulez-vous? j'ai le regard fascinateur ! Ah! c'est un grand malheur d'avoir

PETITS MALfiEURS un regard tel que le mien! un grand malheur, je vous jure! Pourtant, je dois en convenir, ce conp d'u-il magnétique m'est d'un grand secours dans l'exercice de mes fonctions. Quand mon | ur, — un pauvre

. — renvoyait huit Ibis sur dix les plaideurs accordé*, par l'effet d'une vue des plus courtes qui ne lu permettait pas de sonder toute la profondeur des questions; moi, Mademoiselle, grâce «à c> lynx dont la nature m'a doué, huit Ibis sur dix je révèle au plaignant mille et mille griefs des plus graves, dont il ne se doutait pas, si bien que mon tribunal n'est véritable* ment que l'antichambre du tribunal de première instance, du tribunal de police correctionnelle, et je le dirai même avec un légitime orgueil, de la cour d'assises. Et d'où vient cela, Mademoiselle? uniquement de la faculté qui m'est donnée de fasciner un coupable du premier abord, au point que son cœur n'a plus de secret pour moi. Capitaine Floridas, si je ne me trompe, vous venez d'amener un sept et de compter neuf.

— Vous vous trompez, dit froidement M. d'Aubefteau, monsieur n'a compté qu'autant de points qu'il en avait amené.

— Pardon, monsieur le vicomte, pardon! mais l 'habitude que j'ai de rendre justice. ..

— Vous fait quelquefois voir des torts où il n'y en a pas, n'est-il pas vrai, monsieur lîoi.-joli? interrompit Anna, qui brodait en faee de miss Parrot. Bob ! allezvous aussi me fasciner?

— Et pourquoi non, charmante mademoiselle Anna? s'écria le capitaine : vous qui ave/ fasciné tant de gens, pourquoi doue ne le seriez-vous pas quelque jour a votre tour? Et surtout par M. Boisjoli?

Anna se mit à sourire, et elle eut rai • sou-

rire lui allaita merveille. C'était le sourire qui donnait

à sa figure son expression véritable; c'était seulement lorsqu'elle souriait qu'Anna se montrait dans tout l'éclat, ou pour mieux dire, dans le caractère particulier de sa beauté. Nous devons en convenir pourtant, Anna était plutôt jolie que belle : elle avait de magnifiques cheveux bruns, rélevés en bandeaux ; des dents de perle sous une lèvre un peu épaisse peut-être, mais de l'incarnat le plus vif. Sa taille, quoique un peu forte déjà, n'en était pas moins bien prise et lui donnait quelque chose de leste et d'enjoué ; son nez était le plus mutin du monde. C'eût été, en un mot, ce qui s'appelle un piquant minois, si de grands yeux, surmontés de sourcils arqués comme ceux d'une Circassienne, de grands yeux noirs au regard caressant et profond, n'eussent communiqué à ce joli visage la poésie qui lui eût peut-être manqué sans cela. Complètement heureuse depuis le jour où elle avait commencé à se sentir vivre , enfant gâtée s'il en fut jamais, Anna n'était devenue ni égoïste, ni exigeante; loin de là, elle était toujours prête à s'oublier elle-même, car il y avait sous cette gaieté inaltérable d'inépuisables trésors de tendresse et de sensibilité. Quant à son esprit, s'il n'était pas des plus profonds, il était vif, enjoué, fin avec un grain de malice, et assez romanesque ; Victor le disait bien. On n'aura donc pas lieu de s'étonner, si nous ajoutons que le bon sens n'était pas son fort. Ce n'était pas qu'elle en lut complètement dénuée, mais il était à craindre que dans le cas de ces complications d'intérieur qui demandent avant tout un jugement sûr, une volonté ferme, ce ne fût pas assez pour Anna de son jugement et de sa volonté propre. Dissimuler, ruser, calculer, c'étaient là trois choses également interdites à " cette âme candide et tendre, moins faite pour suivre une ligne de conduite habilement tracée, que pour se livrer à ses entraînements spontanés. Tout le monde l'aimait,

48 PETITS tfALHEUBS

jusqu'à M. Boisjoli. Cependant M. Boisjoli était toujours lui-mérne, et son véritable caractère reparaissait à chaque instant.

— Et quand je pense, s'écria-t-il tout à coup de ce ton sentencieux qui le distinguait; et quand je pense que le jour n'est peut-èlre pas loin où un heureux époux viendra nous ravir notre jeune amie !

— Eh ! n'y pensez pas, interrompit Anna, c'est bien simple.

— Quand je pense, continua M. Boisjoli, que le jour n'est peut-être pas loin où les soucis de la vie viendront mettre sur ce front joyeux leur empreinte morose. Quand je pense...

— - Parbleu ! iMonsieur, s'écria Victor, qui entrait en ce moment, si telles sont vos pensées, vous pourriez bien les garder pour vous. 11 vaut mieux, je suppose, changer d'entretien ; mais, auparavant, je me permettrai de nous demander quel plaisir vous pouvez trouver à n'adresser la parole aux gens que pour les vexer ou pour leur mettre martel en tète, sans en excepter les femmes? Singulier passe-temps que vous vous donnez là. Heureusement, notre chère Anna n'est pas de celles qui voient l'avenir en noir; elle le voit de la couleur de sa robe, rose! N'est-il pas vrai, ma cousine?

— Et j'ai bien raison, n'est-ce pas? lui répondit Anna avec un regard qui l'enchanta.

— Oh! certainement! s'écria miss Parrot, en adressant à Victor un coup d'œil significatif, car vous serez heureuse, Anna, je vous en réponds.

— Elle m'aime, elle le lui a dit, pensa Victor. Victoire!

Et il se mit à rire sans savoir pourquoi. En dépit de sou regard de lynx, M. boisjoli m- s'était nullement aperçu, jusque-là, de l'amour de Victor pour

sa cousine, et il était assurément le seul dans le pays. Ce qu'il venait d'entendre et de voir lui donna fort à penser : l'embarras d'Anna, les signes d'impatience que lui avait arrachés l'indiscrétion de miss Parrot, et, par dessus tout, la joie un peu bruyante de Victor, lui parurent autant de signes certains du prochain mariage des deux jeunes gens.

— Rien ne m'échappe, pensa-t-il; quel homme je fais !

Quant au capitaine, il avait vigoureusement appuyé la sortie de Victor, affirmant qu'on ne doit parler aux dames que pour leur dire de jolies choses, agréables à entendre, et il n'avait pas tort. Aussi miss Parrot s'écria que si la politesse était bannie du reste de la terre, on la retrouverait, avec tous ses raffinements, dans la marine française.

— Assurément, remarqua Victor en jetant un regard de côté sur le capitaine; mais il reste à savoir jusqu'à quel point les bonnes traditions dont elle se pique résisteront à l'introduction de la vapeur.

— La vapeur! s'écria le capitaine, la vapeur! Ah! mon bon ami, que ce ne soit pas cela qui vous inquiète. A la vérité, si nos braves marins en étaient réduits, comme on voudrait bien les y contraindre, à devenir, de vrais fils de Mars qu'ils sont, des forgerons, des mécaniciens, des chauffeurs, en un mot, de vils suppôts de Vulcain, il est à supposer qu'ils n'y gagneraient rien sous le rapport des manières... Au lieu de ces pimpants officiers qui se promènent sur le tillac, le sabre au côté et les revers au vent, vous n'auriez bientôt plus que des serruriers aux mains noires, enfouis dans leur Etna comme autant de Cyclopes ! Mais s'il n'est pas impossible qu'on ne finisse par l'utiliser sur le plancher des vaches, îa vapeur ne vaudra jamais le vent du ciel pour manœu-

50 PETITS IIALttËtfftS

vrer un navire, et il ne se passera pas six mois avant que le règne des cheminées, des tambours, des roues et de tout rot infernal attirail ne soit fini pour jamais! La Tapeur 1 Ja vapeur...

— La vapeur! interrompit une voix enrouée qui paraissait venir de l'antichambre. La vapeur...

.Mais la un de cette phrase se perdit dans un éclat de rire ironique qui ébranla les plafonds.

— C'est Yvonnet, dit le capitaine, Yvonnet à qui j'ai dit de m'apporter mon manteau, car les nuits sont fraîches, et j'ai là, dans l'épaule, un damné rhumatisme qui n'attend qu'un prétexte pour faire des siennes. Yvonnet!

— Capitaine! répondit Yvonnet avec un empressement qui pouvait bien prendre sa source dans le souvenir des inconvénients de la lenteur pour un matelot interpellé par son commandant.

Et, en même temps, la porte s'entr'ouvrant, laissa voir quelque chose qui ressemblait assez à une tête du loup sur un pieu; c'était Yvonnet

— Ainsi, drôle, lui dit le capitaine, tu nous écoutais ! tu seras donc toujours le même? un vaurien, destiné à finir entre ciel et terre, au bout d'une vergue? Ce sera donc en vain que pendant vingt ans de ta vie, je t'aurai roué de coups tous les matins? Te voir pendu bel et bien sera donc la seule récompense de mon affection et de mes soins paternels?

— Mais, capitaine, interrompit Yvonnet.

— Silence, malheureux! reprit le capitaine Floridas d'une voix de tonnerre. Et maintenant ferme la porte, et déliyre ces dames de la vue d'un veau marin de ton espèce.

Yvonnet soupira ; alors Anna, tirant de sa poche quelques pièces de monnaie, alla les lui porter en luidi-

sant de boire à la santé de son père et à la sienne. Victor et miss Parrot en firent autant, et le juge de paix, entraîné par cet exemple, lui promit qu'il ne l'oublierait pas à la prochaine occasion. Après avoir reçu ces pourboires avec force salutations, le pauvre Yvonnet adressa un dernier remercîment à toute la compagnie ; puis il regarda alternativement son argent et son maître, secoua la tête, soupira de nouveau , et se retira le plus loin qu'il put de la porte, pour ne plus encourir le même reproche.

— Pourquoi donc le traitez- vous si durement? demanda Anna ; vous voyez qu'il en souffre ?

— Lui ? répondit le capitaine, hypocrisie, ma charmante amie, pure hypocrisie! On voit bien que vous ne le connaissez pas? Yvonnet, avec son air doux et humble, est le plus grand coquin que la terre et l'onde aient porté.

En réalité, Yvonnet était un paysan breton, dont les débuts dans la vie avaient été signalés par quelques fredaines un peu fortes. On racontait, par exemple, qu'ayant eu maille à partir avec un douanier, un soir qu'il errait poétiquement sur les sables de la plage, un petit paquet sous le bras, il avait appelé à son aide un bon couteau bien affilé; on ajoutait qu'il n'était pas complètement étranger aux trois derniers naufrages, pour avoir allumé, par distraction, son feu de bruyères un peu trop près de la côte, de manière à simuler un fanal trompeur ; mais ce n'étaient là que des bruits plus ou moins vagues. En tous cas et pour plus de sûreté, le capitaine Floridas, après avoir fait quelques difficultés de recevoir à son bord ce jeune fils de l'Armorique, l'avait immédiatement soumis à un régime tout exceptionnel, ainsi qu'il venait de l'avouer lui-même. Ce qu'il y a de certain, c'est que, grâce à cette salutaire discipline. Yvonnet était devenu

LES PETITS MALHEURS en peu de mois le modèle de I équipage: tout le monde le citait pour sa bonne conduite, tout le monde faisait son éloge. Malheureusement, le digne capitaine voyait louj airs dans son fidèle matelot ce mauvais gars de Plougastel, dont il ne s'était chargé que par égard pour la recommandation du cure, et il continuait à le traiter de la plus rude façon, du moins, en paroles, persuadé (pie c'était pour son bien Dieu sait pourtant ce qu Yvonnet n'eût pas donné, hors son âme, pour obtenir de son commandant un témoignage d'estime, une parole de sympathie. C'est qu'Yvonnet avait pour le capitaine Fiondas l'attachement d'un chien pour son maître, du sauvage pour le missionnaire qui l'a soustrait au scalpel de l'ennemi; Yvonnet était le Vendredi du capitaine. Quand celui-ci avait quitté le service, Yvonnet lui avait demandé, comme une insigne faveur, la permission de le suivre, et, depuis lors, il le servait pour l'amour de Dieu. Nonobstant tout ce qu'on avait pu lui dire pour l'éclairer, maître Floridas persistait dans sa cruelle erreur, tant cette cervelle lunatique était convaincue île son infaillibilité. Sans se laisser décourager par les difficultés d'une telle entreprise, Anna se disposait à plaider pour la centième fois la cause d'Yvonnet, lorsque son attention en fut détournée par un bruit inaccoutumé à pareille heure, dans cette paisible retraite. C'était celui d'une voiture qui s'avançait rapidement.

Ce bruit, tout le monde l'avait remarqué; tout le monde écoutait. Faut-il le dire? tout le monde même éprouvait je ne sais quel sentiment d'appréhension, excepté le capitaine, dont 1 impassibilité était à toute épreuve.

— Voilà qui est étrange : Qui ce peut- il être? demanda M. d'Auberteau.

— Probablement une voiture versée, remarqua miss Parrot, dont l'imagination s'était déjà mise en campagne.

— Versée... et relevée, dit Anna, car elle va grand train. Écoutez !

Victor pâlit.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, serait-ce moi qu'on vient chercher? Ma mère serait-elle plus mal?

— Non! non! dit Anna en lui prenant la main, on sait que tu es venu à cheval, et l'on serait venu de môme. Pourquoi, s'il en était comme tu le dis, aurait-on pris une voiture au risque de perdre une demi-heure sur la grand'route?

— C'est vrai, remarqua Victor en respirant plus librement.

Et il gardait dans les siennes une main qu'Anna ne retira pas trop vite. Aussi, toute sa bonne humeur lui était déjà revenue, et s'adressant au juge de paix :

— Monsieur Boisjoli, vous dont le regard ne connaît pas d'obstacle, percez les murs, franchissez les fossés, brisez les glaces de cette mystérieuse voiture, et ditesnous qui elle contient.

— Monsieur, repartit M. Boisjoli d'un air superbe, mon regard ne perce que les cœurs! Attendez que celui qui s'avance soit devant moi, laissez-moi le regarder une minute, un instant, une seconde, et cela fait, je me charge de vous dire qui il est, d'où il vient, où il va, aussi sûrement qu'il pourrait le dire lui-même. Bien plus, je vous dirai quel est son rang dans le monde, quelles sont ses intentions, si vous devez le recevoir ou lui fermer vos portes,, si c'est un honnête homme ou un coquin.

— Je n'en doute pas, Monsieur Boisjoli, interrompit

M. d'Ànberteau; cependant, je crois qu'il serait plus

simple et peut-être aussi sûr de savoir ce qu'il en est de visu. Veux-tu t'en charger, Victor!

— J'y vais, mon oncle, quoique je n'eusse p. fâché de voir M. Boisjoli nous donner une nouvelle preuve de sa haute pénétration.

— Va donc, fou! lui dit Anna en le poussant doucement par les épaules.

— 11 est charmant, n'est-ce pas? lui dit miss Parrot à l'oreille.

— Il est bien bon, répondit Anna. Comme il aime sa mère !

— Et comme il aimera sa femme ! repartit miss Parrot, qui était toujours en plein dans son sujet.

Cependant, on entendait dans la cour le bruit de la poterne que Victor se faisait ouvrir ; presque au même instant, la voiture arrivait devant le pont-levis.

— Ohé! qui êtes-vous? demanda le concierge d'une voix majestueuse.

— Pardicu! l'ami, répondit-on, vous le saurez tout à l'heure; ouvrez toujours. On gèle dans votre pays. Et où diable ne gèlerait-on pas à dix heures du soir, quand on n'a rien mis sous sa dent de toute la journée? Ouvrez, mon garçon, et vous n'aurez point à vous en repentir, non plus qu'à redouter les réprimandes de votre maître, je vous en réponds.

Le Cerbère hésitait encore, quand, sur l'ordre de Victor, le pont-levis s'abaissa; alors un cabriolet, attelé de deux bons chevaux normands, entra dans la cour en sonnant ia tenaille. 11 contenait deux personnes, dont l'une mit lestement pied à terre et s'empressa d'offrir In main à l'autre, qui, a vrai dire, paraissait avoir grand besoin qu'on lui vint en aide. D'abord, on vit s'agiter confusément une masse énorme qui rappelait moins la

forme humaine que ce monstrueux animal dont la première vue fit reculer les légions romaines ; puis on entendit un soupir, puis couvertures et manteaux s'ébranlèrent péniblement, et enfin un gros homme sauta lourdement sur le pavé. — Victor s'avança vers lui en se proposant de -lui demander qui il était et ce qu'il voulait, mais il n'en eut pas le temps, car l'inconnu, ayant pris son élan, se trouva poussé en avant avec une violence telle, qu'il semblait avoir quelque peine à la diriger lui-même. D'ailleurs, comme le nouveau-venu paraissait connaître aussi bien que lui les êtres de la maison, Victor pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de le suivre et d'attendre patiemment la fin de cette aventure. Tous les yeux étaient tournés vers la porte quand l'étranger s'y présenta. C'était, comme nous l'avons dit, un homme d'un embonpoint extraordinaire, et qu'un carrick à huit ou dix collets était loin d'atténuer; coiffé d'un chapeau bas de forme et à larges hords, ayant autour du cou une ample cravate blanche et un col empesé qui lui coupait la figure en deux ; le teint enluminé, l'œil terne, il rappelait assez bien ces bons gentilshommes des comtés du nord de l'Angleterre, dont le Punch a popularisé le type un peu grotesque. Aussi, à son apparition sur le seuil, peu s'en fallut que ce digne voyageur ne fût accueilli par un franc éclat de rire. M. d'Auberteau lui-même eut d'abord quelque peine à conserver sa gravité; mais, après avoir contemplé plus attentivement le nouvel arrivant, il s'élança vers lui en s'écriant :

— Salviac, mon cher Salviac! est-ce bien toi que je revois enfin?

— Moi-même, répondit l'étranger, moi-même, mon cher Laurent. Je n'ai pas trop maigri, n'est-ce pas? Et toi, toujours mince et fluet, à ce que je vois.

LES PETIT- MALHE1 Cria (lit, M. de Salviac promena les yeux autour de lui et salua brusquement Puis, apercevant Anna, il essaya de s'avancer vers elle; soit émotion, soit fatigue, il ne put, cette fois, parvenir à se mettre en mouvement. Alors, Anna, venant à lui, lui souhaita la bienvenue, en ajoutant qu'elle se félicitait d'avoir enfin le plaisir de faire connaissance avec le meilleur ami de son père.

— Car j'étais si jeune, Monsieur, termina-t-elle, quand vous êtes venu ici pour la dernière fois, que cela ne peut compter.

— Oui, remarqua M. d'Auberteau ; mais ne t'ai-je pas parlé de lui bien souvent ?

— C'est vrai, dit Anna. Vous devez être fatigué, Monsieur; vous avez faim, peut-être? Et d'abord, asseyezvous.

Puis, ayant choisi du regard le plus vaste fauteuil qu'il y eût dans le salon, elle le poussa vers M. de Salviac et l'engagea à y prendre place, ce qu'il fit machinalement et sans mot dire.

— Et maintenant, reprit Anna, je vais m'occuper de vous faire servir à souper.

Immobile jusqu'alors, et immobile jusqu'à l'hébétement ou peut s'en faut, la figure de M. de Salviac à ces mots se dérida, s'anima, s'épanouit. Puis, au moment où la jeune fille se disposait à sortir, il l'arrêta par la main et la contempla quelques instants en silence; après quoi il se leva péniblement, l'embrassa, et lui dit:

— Allez, maintenant, ma chère enfant. Quant à moi, je ne m'excuserai pas de tout le mal que je vous donne, car je suis sur que nul plaisir ne vaudrait pour vous celui de vous occuper d'un vieil ami de votre père.

Puis il se rassit et retomba dans son premier accable-

ment. Victor se frappa le Iront en regardant son oncle comme pour lui demander s'il était bien sûr que la cervelle du pauvre homme ne fût pas légèrement fêlée. Cette pensée s'était déjà présentée à l'esprit de M. d'Auberteau et n'élait que trop bien justifiée par les étranges façons de M. de Salviac.

— Mon Dieu ! pensa M. d'Auberleau, pourvu que son fils...

Et, supposant qu'il était peut-être arrivé quelque fâcheux accident de ce côté-là, il n'osa pas prononcer le nom de Robert, comme il eût été si naturel de le faire. Cette crainte, nous devons le dire, était d'autant plus fondée que ce jeune homme avait été récemment frappé d'un coup terrible, comme on l'apprendra dans un instant. Cependant, il fallait bien entamer la conversation, et M. d'Au berteau se décida à présenter ses hôtes en attendant l'arrivée du souper.

— Le capitaine Floridas, dit-il, un de nos bons amis ; M. le jugé de paix du canton ; le comte Victor d'Auberteau, mon neveu... mon cher neveu...

A ces mots, M. de Salviac, qui jusque-là s'était contenté de s'incliner sans même prendre la peine de lever les yeux vers la personne qu'on lui nommait, se retourna brusquement, toisa Victor de la tête aux pieds, et lui adressa un salut froid, presque hostile; puis il reprit son attitude silencieuse et bourrue.

— Diable ! dit Victor bas au capitaine, il paraît que je ne lui plais pas.

— Peuh ! que vous importe ? repartit le superbe Floridas. Ne voilà-t-il pas un aimable monsieur, pour qu'on s'inquiète de l'impression qu'on peut produire sur lui? Si j'avais su à qui nous allions avoir affaire, le diable si je n'eusse pas franchi le fossé d'un seul bond, — ce qui d'ailleurs, n'eût été qu'un jeu pour moi, — plutôt que

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de nie trouver l'ace à face avec cet ours nia! : En aucune façon M. d'Auberteau ne pouvait souffrir

l'impolitesse ; mais qu'on manquât à son neveu chez lui, en sa présence, c'est ce qu'il ne devait pas supporter patiemment; il voulut au moins savoir à quoi il fallait attribuer cet accueil morose, et d'un ton assez sec :

— Ton fils, dit-il, comment l'as-tu laissé?

A ces mots, M. de Salviac soupira, chercha uneréponse qu'il ne trouva pas, puis il appuya ses deux larges mains sur ses genoux, et une larme tomba de ses yeux. M. d'Auberteau ne savait qu'en penser lorsqu'Anna rentra, suivie d'un domestique qui portait le souper sur un guéridon. On le plaça devant M. de Salviac, et nous devons dire qu'il y lit honneur : en moins d'un quart d'heure une truite, pèchée du matin dans le ruisseau , la moitié d'un chapon, une appétissante salade et quelques truits durent y passer, sans parler d'une bouteille de vin de Bordeau^ et d'un verre ou deux de fine eau-de-vie.

— Oh! oh! remarqua assez sottement le juge de paix, monsieur est grand mangeur, à ce qu'il parait. D'ailleurs, je m'en suis douté dès le premier coup d'œil que j'ai jeté sur monsieur...

— Parbleu! s'écria 31. de Salviac, il est aisé de voir à ma mine, que je ne me nourris pas de l'air du temps. Ils sont passés ces beaux jours où j'essayais de mettre un frein h mon robuste appétit, par égard pour la grâce de ma taille. T'en souvient-il d'Auberteau?

— Hum! fit 31. d'Auberteau, pas trop; si tu formais quelquefois cette héroïque résolution...

— Elle ne durait guère ; je t'entends... Ma foi ! j'en conviens ! j'ai toujours eu un faible pour ia table...

— C'est le faible des braves gens, dit Victor, qui, en voyant couler les larmes de cet étrange personnage, avait immédiatement oublié le disgracieux accueil qu'il avait

reçu de lui, et moi-même je ne crains pas... Entre nous, Monsieur, ajouta-t-il spirituellement, qu'y a-t-il de plus aimable qu'un bon vivant, surtout après dîner?

— Ce qui signifie, en bon français, qu'avant il ne l'est pas toujours autant, et malheureusement pour moi, je viens de vous en donner la preuve, Monsieur, dit M. de Salviac. Excusez-moi, j'ai tant de chagrins depuis quelque temps, que mon caractère en souffre, ou pour mieux dire, en devient, en dépit de tous mes efforts, mille fois plus brusque et plus maussade qu'il ne l'est naturellement.

— À la bonne heure ! s'écria M. d'Auberteau, c'est bien Salviac, mon vieux Salviac d'autrefois. Je te retrouve enfin ! Tu nous parlais de chagrins, mon ami, je n'ignore pas quels sont ceux qui t'ont frappé récemment. En serait-il survenu d'autres?..,

Pour toute réponse, M. de Salviac, sur qui la généreuse liqueur des coteaux de la Gironde avait décidément la plus heureuse influence, lui serra la main affectueusement. Puis, après avoir adressé quelques mots aimables au capitaine Floridas et à M. Boisjoli, il pria M. d'Auberteau de lui accorder quelques instants d'entretien. Il avait quelque chose d'important à lui dire, et il désirait repartir le lendemain pour Paris. Chacun se leva sur cette parole; puis, tandis que le juge de paix commençait à siffler un air de bravoure, comme un poltron forcé de se mettre en route au clair de lune, le capitaine prit son manteau des mains d'Yvonnet, non sans le gratifier, en passant, des doux noms d'ivrogne, de fainéant, et finalement de failli-chien. On n'attendait plus que Victor, que son cheval attendait lui-même à la Croix du chemin, selon la coutume. Mais pourquoi Victor se faisait-il attendre? On ne l'a jamais su bien au juste. Ce qu'il y a de certain, c'est que peu d'instants

avant celui où il se rendit enfin à l'appel de ses amis, on crut entendre, dans l'obscurité propice d'une pièce voisine, certains chuchotements significatifs, que la maître d'école eût assurément qualifiés de lenes sub noctem susurri. De toute façon, Victor parut de l'air d'un homme que le sort n'a point trop maltraité, et le capitaine Floiidas se penchant à son oreille :

— Eli bien! nierez-vous encore? Je vous l'avais dit, mon cher, elle vous adore.

— Hum! repartit Victor, je n'ose pas y croire; mais veillons sur nos paroles, la justice a les yeux sur nous.

Rien n'était plus vrai, car M. Boisjoli comptait bien prendre sa revanche des plaisanteries de Victor, et la prendre cruelle. Il commença donc par cheminer en causant de choses et d'autres, d'un ton d'indifférence, puis, revenant brusqument sur les événements de la soirée :

— Que vous semble, dit-il, que vous semble, Messieurs, de ce M. de Salviac qui tombe des nues, avec des airs mystérieux, pour demander au père d'une jolie fille un entretien particulier? Quant à moi, je parierais qu'il s'agit d'un mariage, et qu'avant peu nous aurons une Mm" de Salviac dans le pays? Dites, que vous en semble, monsieur Victor?

A ces mots, Victor s'arrêta, frappé de stupeur, et M. Boisjoli se trotta les mains. Ce fut le capitaine qui se chargea de liu répondre, et la réponse fut des plus simples : c'est que s'il en était ainsi que le supposait M. Boisjoli, M. de Salviac- ne serait pas à plaindre. Cela dit il prit le bras du juge de paix de l'air le plus affectueux, et ce fut ainsi qu'on arriva à la Croix du chemin. Là, tandis que Victor mettait le pied i\ rétrier, fort soucieux de ce qu'il venait d'entendre, Floridas lui adressa quelques paroles propres à lui rendre courage, et lui

conseilla de piquer des deux, ce qui fut fait. Une fois seul avec le juge, Floridas fit un signe à Yvonnet, qui les avait suivis jusqu'alors, et qui prit sur la gauche en courant à toutes jambes. Alors, le facétieux capitaine prit lui-même à droite, et détala si bien qu'en cinq minutes il était hors de portée, laissant M. Boisjoli fort peu rassuré de se voir seul en rase campagne, à pareille heure. Pourtant le capitaine ne s'éloigna pas davantage, sans avoir pris le temps de lui crier :

— Que vous en semble?

— Que vous en semble? répéta de l'autre côté Yvonnet, qui riait à se tenir les côtes.

Épouvanté de ce vacarme fantastique, M. Boisjoli perdit la tête, s'égara et n'arriva chez lui qu'à minuit passé, au grand déplaisir de sa gouvernante, qui le tança de la belle façon.

Pendant ce temps-là, M. de Salviacet M. d'Auberteau avaient eu ensemble un entretien de quelques minutes, et M. de Salviac attendait une réponse.

— En vérité, mon ami, dit M. d'Auberteau, je ne saurais t'en donner une immédiatement. Ce que tu viens de me dire là m'a causé des émotions si diverses que j'aurais besoin de l'entendre encore, pour me rendre exactement compte... Bref, nous en reparlerons demain matin avant ton départ... Pourtant, je ne dois pas te cacher qu'il me sera probablement impossible de me prêter à des vues... d'ailleurs si honorables pour ma fille et pour moi.

En s'exprimant ainsi, M. d'Auberteau espérait intérieurement que son vieil ami interpréterait ces paroles comme elles devaient l'être... en d'autres termes, qu'il les prendrait pour ce qu'elles étaient en réalité, pour un refus poli, et se garderait bien d'insister. Aussi, fut-il assez désagréablement surpris lorsqu'étant descendu au

jardin le lendemain matin, il y trouva M. de Salviac qui l'attendait.

— Quoil lui dit-il, déjà levé!

— Il y a longtemps, répondit M. de Salviac' A quoi bon rester au lit quand on ne saurait fermer les yeuxl Tu m'as exprimé, hier au soir, le désir d'entendre le récit détaillé de mon malheur; écoute-le donc.

M. d'Auberteau en savait assez déjà pour se passer d'une narration détaillée ; mais l'ayant lui-même formellement demandée, il s'assit à côté de 31. de Salviac, qui commença en ces termes :

— Tu le sais, je n'ai qu'un fils, Robert ; tu sais aussi combien son enfance fut maladive; ce que tu ignores, en cela, plus heureux que moi, c'est à quel point l'on s'attache à un enfant condamné par la science. Enfin, grâce aux soins dont j'entourais le mini, j'eus le bonheur de le voir revenir peu à peu à la santé. A partir de cet instant, ce furent douze ans d'un bonheur sans nuage : confiné dans ma terre de Salviac avec un excellent précepteur, je me livrai exclusivement aux soins de l'éducation de mon fils, et, pour cela, je dus refaire la mienne; ce fut une rude besogne, car si ma lourde cervelle retient assez bien ce qui y est une fois entré, rien n'y entre qu'à grand'peine. Cependant, il s'agissait de mon fils, et je ne me rebutais pas! Quant à lui, il apprenait avec une faci'lité surprenante : je n'ignore pas que tous les parents en disent autant de leurs enfants; mais lu m'en croiras peut-être sur parole, ei je fais la part du blâme après celle de l'éloge. J'en dois donc convenir, Robert, des cette époque, offrait, à côte de gran-

des qualités naissantes, de grands défauts en germe. Il était de ceux qu'une sensibilité excessive et une ardente imagination prédisposent à l'exaltation en toute chose, tranchons le mot, aux excès de toute nature, à la fièvre des sens comme à celle de l'esprit. Aussi, quand le temps fut venu d'aborder les grandes questions philosophiques et morales, je le vis passer tour à tour de la foi au scepticisme, du bien au mal, avec une facilité... effrayante. Pourtant je parvins à lui inculquer ces principes fixes, sans lesquels les meilleures naturesrisquent de se fourvoyer., et, quand nous atteignîmes nos vingt ans nous étions à jamais guéri de cette redoutable maladie qui s'appelle l'exaltation. Je le croyais du moins.

Ce fut alors que, dans mon voyage à Paris, Robert rencontra, chez la comtesse de Givray, ma cousine,, MIle Glotilde de Ghaulieu. Ils dansèrent ensemble, et il fit si bien que la soirée ne s'écoula pas sans que Mme de Ghaulieu l'invitât à venir passer la journée du lendemain chez elle, à Ville-d'Avray. C'est une vieille folle qui, à plus de soixante ans, voyait en sa nièce une rivale, et ne songeait qu'à se débarrasser d'elle au plus vite. Tant de précipitation me déplut, et j'essayai d'éloigner mon fils; car si Glotilde me paraissait devoir être une femme accomplie, je trouvais Robert bien jeune pour un mari. Il n'était plus temps, ils s'aimaient, et, n'ayant nulle objection sérieuse à faire à leur mariage, je dus y consentir.

Ah! mon ami, combien j'eus lieu de m'en applaudir! quel joli ménage cela faisait! quel ange que notre Glotilde! adorée de son mari, elle avait pris sur lui, au bout de huit jours, une influence dont l'excellent effet se fit sentir jusque dans les moindres actions de Robert. C'était elle qui avait eu la pensée de ce voyage en Orient que nous entreprîmes peu de temps après leur mariage.

Elle s'était dit que la vive imagination de son mari avait besoin d'occupation, et que la vue des contrées qu'il allait parcourir lui en fournirait abondamment. Déjà même, ayant remarqué que, sans nourrir aucune prétention au mérite littéraire, Robert écrit avec une certaine élégance, elle entendait lui inspirer le dessein d'un ouvrage où il consignerait ses observations. Comme je la félicitais de ce projet, un jour que je me trouvais seul avec elle :

— Oui, me dit-elle, un ouvrage, un véritable ouvrage. Je ne vous promets pas qu'il immortalisera le nom deSalviac; mais peut-être nerestera-t-il pas sans succès. En tout cas, il nous préservera de l'oisiveté, il assurera un aliment à notre esprit; et, s'il ne m'est pas donné de devenir la muse inspiratrice, j'aurai du moins la satisfaction d'avoir été une femme utile à mon mari. C'est ma seule ambition.

Oui, mon ami, oui, 'ce sont là sespropres paroles. Un an se passa. Tantôt fixé dans les villes, tantôt remontant le cours du Nil, tantôt faisant dans le désert de poétiques excursions, nous vivions de la vie la plus douce. Robert avait pris à cœur l'idée de sa femme; il travaillait, il s'instruisait, il aimait... Quand tout à coup Clotilde, qui jusqu'alors avait joui d'une excellente santé, tomba malade d'une fièvre cérébrale et mourut en trois jours.

Ici, M. de Salviac s'arrêta quelques instants et reprit d'une voix brisée :

— Trois jours! trois semaines après, je n'y croyais pas encore. Trois lieures après, les yeux de Robert étaient secs, et, depuis lors, je ne l'ai jamais vu pleurer. Ah! plût au ciel que sa douleur se répandit eu larmes! concentrée en elle-même, égale, persistante, inaccessible aux consolations, elle le tuera...

Conlinuerai-je ce triste récit? Te dirai-je ce qui se

passait en moi à mesure que je voyais pâlir ce jeune front, se ternir ces yeux où le bonheur éclatait hier encore, et surtout se dénaturer ce caractère aigri par le malheur? Déçu dans son affection la plus chère, Robert, extrême en tout, semblait avoir résolu de fermer son cœur à toute affection ; moi-même, moi, son père, j'en étais exclu !

— Cher et malheureux ami! interrompit M. d'Auberteau en prenant la main de M. de Salviac; mais ce que tu me dis là est-il bien possible ? Est-il possible qu'un fils...

— Tout est possible, reprit M. de Salviac, quand le désespoir s'en mêle : et c'est du désespoir, un désespoir froid, effrayant, et qui déjà a altéré les vrais sentiments de ce pauvre enfant au point de ne plus lui permettre d'apprécier le mal qu'il me fait en ne répondant plus à ma tendresse que par un glacial respect. Où donc est le temps où nous n'avions qu'une pensée, qu'un cœur? Aujourd'nui, nous vivons de deux existences distinctes que rapprochent à peine, pour quelques instants, les nécessités de la vie; puis nous nous séparons ; il se plonge dans je ne sais quelles funestes rêveries, et moi je passe le temps comme je peux, flottant entre le désir de l'aller trouver et la crainte de ne faire par là qu'irriter sa douleur, avide des amères délices de la solitude! .l'assiste impuissant au douloureux spectacle de cette vie qui se consume et se précipite peut-être vers une épouvantable catastrophe. Oui, après avoir rêvé les austérités du cloître, mon pauvre Robert est devenu la proie d'un scepticisme hautain, effréné, qui laisse à peine subsister en lui les dernières traces de sentiments meilleurs : doutant de Dieu, las de la vie...

— Quoi?... s'écria M. d'Auberteau.

— Oui, reprit M. de Salviac, le jour n'est pas loin *

86 LES PETIT - MALHÊ1

peut-être où je n'aurai plus de fils; où lé suicidi eendra dans le tombeau stu Salviac, sou

traits déBgurés du dernier d'entre eux !

!.' lîbt de cette horrible confidence fut ce qu'il devait être sur un homme tel que M. d'Auberteau, et l'on i ût pu croire un moment que toute autre considération paraissait pour lui devant la nécessité de prévenir ad pareil malheur. Cependant, et d doute par

un sentiment bien puissant, il se borna à donner à M. de Salviac de vagues consolations. M. de Salviac le laissa dire, après quoi il appela son domestique et lui ordonna de charger sa pipe :

— Ta pipe! s'écria en bon . d'Auberteau qui, on s'en souvient, éprouvait pour le tabac à i'um> i insurmontable aversion. Quoi-! Salviac! tu fumes?

— Comme un Turc! Tu prises bien, toi?

— Priser, c'est autre chose.

— Hum ! Pourtant, si cela t'incommode...

— Non! fume, mon pauvre ami. Seulement, cliaui déplace, de façon que je ne me trouve plus sous

le vent. Pouah! — Là, fort bien !

31. de Salviac aspira en silence quelques bouffées d'un excellent tabac du Levant et reprit :

— Enfin, si j'ai parfois encore quelqi

qu'en fumant. C'est en fumant que j'ai eu la p qu'un second mariage pouvait seul sauver mon lils, et voilà pourquoi je viens te d. mander pour lui la main de ta fille. La lui refuserais-tu?

M. d'Aubert :au i ùl payé bien cher le droit de ne pas répondre; car il comprenait en père ce qu'il avait entendu. Mais compromettre le bonheur do sa fille en la livrant à un homme dominé par le souvenir d'un.' mière femme, rompre un engagement pris ave. neveu, c'était impossible.il n'y avait donc plus qu'à

donner à son refus la forme la plus propre à en. adoucir la rigueur.

M. de Salviac, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir, interrompit brusquement M. d'Auberteau pour s'informer si l'on avait commandé les chevaux et si l'on n'allait pas bientôt déjeuner. M. d'Auberteau alla donner ordre qu'on servît, et l'on se mit à table. M. de Salviac mangea du même appétit que la veille et sans accorder, en apparence, la moindre attention à qui que ce fût, bien que M. d'Auberteau crût remarquer qu'il ne cessait d'observer sournoisement sa fille. Puis, le déjeuner fini, le digne Périgourdin fit ses adieux d'un air bourru, remonta péniblement dans le cabriolet qui l'avait amené, et laissa tout le monde stupéfait d'un départ plus étrange encore que son arrivée.

— Singulier homme! dit Anna à son père. Ce n'est pas ainsi que tu me l'avais représenté.

M. d'Auberteau répondit qu'à la vérité le chagrin avait beaucoup changé le caractère de son ami. Puis, comme il fallait bien donner une explication quelconque à cette visite inattendue, il ajouta que Robert de Salviac ayant l'intention d'épouser en. secondes noces une personne dont la famille avait jadis habité la Normandie, son père était venu prendre des renseignements dans le pays.

— Malheureusement, ajouta-t-il, je n'en avais pas d'excellents à lui donner, et il est probable que le mariage est rompu. C'est une grande contrariété pour Salviac, tu le conçois sans peine, mon enfant, et là aussi est, en partie, la raison de sa mauvaise humeur.

— Oh! fit Anna en souriant, s'il en est ainsi, tout s'explique.

Elle devinait fort bien que cg n'était pas là l'exacte vérité, que c'était elle-même que M. de Salviac avait de-

mandé pour son fils, et qu'on l'avait refusée. Elle trouvait qu'on avait eu raison.

— Certainement, reprit-elle, il est fâcheux que ce mariage n'ait pu s'arranger... surtout pour M. de Salvia& Quant à celle qu'on lui destinait, je ne sais si j'oserais en dire autant. La pauvre jeune fille se serait peutêtre préparé là une triste existence, et, quant à moi, je ne voudrais, pour rien au monde, épouser un veuf.

— Vraiment, Anna?

— Oh! très-sûrement, mon père. De deux choses l'une : ou l'autre est oubliée déjà, et alors qu'attendre d'un cœur si prompt à se consoler? ou son souvenir vit encore, et alors, oh! alors, ce doit être affreux!

— Ces petites filles ont quelquefois assez de bon sens, même celles qui en ont le moins, dit M. d'Auberteau.

— N'est-ce pas? reprit Anna ; un veuf! oh! j'aimerais cent fois mieux rester fille toute ma vie. Et vous, miss Parrot?

— Moi de même, repartit l'institutrice. Et cependant...

Quoique cet incident parût définitivement vidé, M. d'Auberteau ne restait pas sans inquiétude : il avait le pressentiment que M. de Salviac ne se laisserait pas rebuter par l'insuccès de celte première tentative. Il le savait naturellement entêté, et il comprenait à merveille que l'amour paternel s'armât d'un certain égoïsme; on remarqua donc chez lui plus de mélancolie ce jour-là que de coutume : était-ce encore un projet qui allait s'écrouler? l'espoir si longtemps nourri d'un petit— iils qui porterait son nom, n'était-ce qu'un beau rêve?

Cependant, Anna et miss Parrot causaient tic l'événement du jour, et Anna développait la thèse qu'elle venait d'exposer avec toute la vivacité que peut mettre une jeune fille dans l'examen d'une, semblable question :

— Tenez, Anna, interrompit miss Parrot, à votre place, je prendrais tout de suite un parti qui ne me laissât pas la moindre inquiétude à ce sujet. Monsieur votre cousin peut se lasser de vos refus, M. de Salviac peut venir ici, — car il est certain qu'il vous a fait demander, — et, en pareil cas, qui se flatterait de prévoir le résultat de sa visite? M. d'Auberteau, n'ayant plus à compter sur M, Victor, vous presserait peut-être d'accepter M. de Salviac. J'admets que vous résistiez d'abord, soit! Mais, ma chère, on ne peut pas toujours résister! de façon qu'un beau jour et sans savoir comment, vous vous trouveriez être la femme... d'un veuf. Choisissez, M. Victor, et vous voilà pour toujours à l'abri d'un tel mécompte. Moi, je vous le répète, je n'hésiterais pas!

— Peut-être auriez-vous raison, bien que peut-être aussi ce soit un assez mauvais calcul de prendre un mari qu'on n'aime pas, dans le seul but d'en éviter un autre, qui vous serait odieux, il est vrai, mais dont il n'est pas même question. Cependant, j'aimerais mille fois mieux devenir la femme de Victor que Mme de Salviac!

— Oh! très-bien, très-bien! dit miss Parrot. Allons, je vois que c'est une affaire arrangée. Je vous l'avais bien dit.

Dès lors, l'excellente miss Parrot donna des signes non équivoques d'une vive agitation; c'était quelque chose comme cette inquiétude qui résulte, pour certaines personnes, de la possession d'une importante nouvelle qu'ils brûlent de répandre dans le voisinage, lorsque tout à coup, ayant vu passer, sous la fenêtre, la femme du fermier, la sémillante Arlhémise, qui allait porter des œufs frais à Mme d'Auberteau, elle la pria de vouloir bien l'attendre un instant, désirant, disait-elle, profiter de sa compagnie pour continuer en toute sécurité ses études d'histoire naturelle. Et bientôt

elle reparut, tenant cette fois un filet de gaze à prendre les papillons.

— Où peut-eile aller ainsi? se demandait Anna en la regardant s'éloigner de cette gracieuse démarche des filles d'Albion.

Quant à nous, si nous devons la retrouver bientôt, ce ne sera qu'après avoir passé quelques instants" dans l'humble demeure de M. et de M"e Schmidt.

Le frère et la sœur achevaient un frugal déjeuner. Ils parlaient peu et paraissaient être, l'un et l'autre, sous le coup de graves préoccupations. Enfin, Schmidt demanda à sa chère Élise ce qu'elle avait, si elle n'était pas souffrante. Élise répondit que non, en ajoutant que la chaleur du jour était la seule cause de son accablement. Puis, elle promena autour d'elle un regard dédaigneux, et s'écria qu'elle ne pouvait se faire à cette habitation incommode, qu'elle y étouffait. Alors, son frère lui conseilla de venir s'asseoir avec lui dans ce pavillon rustique dont nous avons parlé déjà, et où ils trouveraient probablement un peu d'air Irais, et elle y consentit.

— Combien je suis lâché, lui dit-il, combien je suis fâché de voir, ma chère Elise, qu'en dépit île tous tes efforts; tu ne parviendras que bien lentement à prendre ton parti du malheur qui nous a frappés!

— Lentement! sïrria-l-elle, tu devrais dire jamais! Puis elle se renferma dans Un silence obstiné, presque farouche;

Elise offrait lo type de cette beauté irrégulièré et tourmentée, mais essentiellement originale, qu'on ren-

contre si souvent dans certaines contrées du Midi, sous les oripeaux voyants de la bohémienne, de la gitanà. Hàtons-nous maintenent d'ajouter que cette analogie frappante n'excluait en rien la modestie qu'une femme bien élevée sait allier., au besoin, à une certaine excentricité de manières. Brune au teint olivâtre, à la taille cambrée, à la démarche élégante, le pied mince et haut, la main sèche, Elise avait encore cet œil d'un bleu sombre, au regard navré, que lève sur vous, au passage, la pauvre créature assise sur les berges du chemin, son jeu de cartes et son tambour de basque à ses côtés. Tout en elle annonçait une âme ardente et blessée.

— Jamais ! reprit son frère de sa voix si douce, c'est trop dire.

—Eh ! non, interrompit-elle, c'est dire franchement ce qu'il en est, voilà tout! J'aimerais mieux, je ne dirai pas mourir, — ce ne serait rien!— mais vivre éternellement de cette vie plate, humiliante, horrible, que d'en devoir une autre à l'infâme banqueroute ou à de honteux calculs désapprouvés par ma conscience. Plutôt que de changer de sentiment là-dessus, je préférerais souffrir mille fois davantage. Mais souffrir sans l'avouer, du moins, à toi, mon frère, c'est chose au-dessus de mes forces. Et comment en serait-il autrement? Tout à coup, sans motif, à l'âge où l'éducation a donné a l'esprit sa tournure définitive, ma position change; je tombe, sans transition, de la richesse dans la pauvreté; mes goûts, mes habitudes, ma manière d'être, mon langage, jusqu'alors admis, loués même, comme les choses les plus naturelles du monde, deviennent, d'un instant à l'autRe, ridicules, déplacés. Pour bien faire, il aurait farîu, du jour au lendemain, me transformer; car les laiues et les cotons avaient baissé de valeur, et je n'avais plus le droit d'être ce que je suis. Me vois-tu avouant

tout haut aujourd'hui que j'aime l'opéra, le bal, les courses de chevaux, les voyages? Veux-tu savoir ce que diront ceux-là mêmes qui applaudissaient jadis à ce qu'ils appelaient les gracieux entraînements d'un esprit artistique? « Elle aime le monde, le luxe, et ses goûts la perdront. » Voilà ce qu'ils diront. Et pourtant, puis-je faire, moi, que je ne sois pas née dans le rang inlime où me voici? Est-ce ma faute si, après avoir vécu dans la sphère des plaisirs et de l'intelligence, après y avoir régné, j'en ai contracté l'habitude, le besoin! Tuas beau dire, il ne dépend pas de moi de ne pas regretter ce que j'aimais; quand j'étais en droit d'espérer de la vie tout ce qu'elle peut donner à une femme de plus doux, et que cet espoir est déçu, je suis peut-être excusable... Et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Elle les sécha, et se levant brusquement :

— Allons, dit-elle d'une voix étranglée, je vais aller compter avec Jeannette pour me divertir. Et voilà comme on fait les bonnes maisons ! n'est-ce pas, mon frère?

— Oui, mon enfant, répondit Schmidt avec le plus grand sang-froid ; mais rien ne presse, rassieds-toi.

— Au fait, répondit-elle, qu'a de mieux à faire une pauvre femme que de s'asseoir et d'attendre là que lu malheur la tue?

Quoique habitué à. ces plaintes amères, Schmidt n'avait jamais entendu sa sœur s'exprimer avec autant de véhémence, et s'il reconnut dans ces paroles le cri de l'amour-propre blessé, il y crut distinguer aussi l'accent d'une douleur bien plus intime et bien plus profonde encore.

— Tout cela est vrai, dit-il.

— Je le crois bien ! sVcria-t-elle. Et n'avoir qu'à souffrir en silence : rien à faire! Oh! si j'étais homme r

si je pouvais aller tenter au loin la fortune ! monter à cheval, tenir une épée! que sais~je, moi? Comprends-tu ce qu'il y a d'irritant, d'humiliant dans l'inaction à laquelle une femme est condamnée !

— Parfaitement, dit Schmidt, et d'autant mieux que cette inaction m'est imposée à moi-même qui suis un homme. Pour l'épée, Lise, je te l'abandonne, car si ce n'est guère par l'épée qu'on fait fortune, en même temps le métier de soldat n'eût point été de mon goût. Mais il y en a d'autres ; et si pénible que fût celui-là qui eût pu te rendre, entre mes mains, la position dont tu es digne, je l'aurais embrassé, je m'y serais cramponné ; tu aurais bien vu. Malheureusement, ma mauvaise santé et ma disgracieuse personne sont là pour me défendre jusqu'au désir de m'occuper utilement pour ma bourse. Tandis que,, si j'étais bien portant, et surtout si j'étais fait comme tout le monde, mille voies s'ouvriraient à mon activité. Tu as raison, Lise, l'inaction forcée est le plus grand de tous les maux.

Cela dit d'un ton plein de simplicité, Schmidt attendit l'effet de cette douce leçon. Il n'en fallait pas tant à Élise pour rentrer en elle-même ; elle comprit aussitôt que le sort dont elle se plaignait si amèrement n'était rien auprès de celui que son frère subissait sans murmurer. Elle comprit combien il devait être cruel pour lui de voir sa bonne volonté paralysée par une disgrâce de la nature, son affection si sincère comptée pour rien, et se rapprochant de lui :

— Ne pourrais-tu donc, lui dit-elle, me donner une fois pour toutes le secret de cette résignation à toute épreuve ?

— Mon secret ? répondit-il., je n'en ai pas. Ma tranquillité d'esprit ressort de l'essence même des choses ; n'ayant jamais formé d'espérances, je n'en ai point à pleurer. Si j'ai parfois été tenté de me révolter contre

l'injustice de la destinée, je suis venu facilement à bout de ces colères d'un instant par lesoip que j'ai pris de

1 t constamment au-dessous et non au-dessus de moi. Ce n'est pas que je trouve dans la vue d'infortunes plus grandes que les miennes d<s consolations VU] mais j'y vois le saisissant indice de cette incalcu profondeur do maux, au-dessus de laquelle la vie humaine Hotte au bout d'un lil, près de s'y abîmer au premier instant. Et lorsque je me suis demandé ce qui lût advenu de nous deux s'il ne nous lût ; deste rente qui subvient, au moins, a dos premiers besoins, je ne songe plus à regretter le superflu. Quant au bouleversement de notre position, je n'en souffre pas ou presque pas, par la raison que n'ayant j u joui] plaisirs de la richesse, la pauvreté est, pour ainsi dire, sans privations pour moi. Le peu d'avantages que je regrette, je le regrette faiblement : e'est moins un regret qu'un souvenir agréable, encore qu'il s'y înèie quelque tristesse; je comparerais assez bien ce sentiment à celui qu'on éprouve, lorsque, après avoir vécu sous le cie 1 de Florence ou de Map! -s, on y songe par vnc froide journée de nos climats. On le regrette sans doute, mais on est heureux d'en avoir joui quelques mois, et son souvenir vous réchauffe au moins autant qu'il vous attriste. Je trouve enlin que si le passé n'eût servi qu'à m'assurer le privilège d'une éducation libi raie, c'en serait assez pour y peOS< r .une.

Là, il parla des plaisirs de t'élude. 11 expliqua i ment elle lui avait appris à comprendre la nature; il peignit ses sensations lorsqu'il la contemplait; mais il insista surtout sur cette insigne faveur du ciel qui lui donnait une sœur aimante et dévo n'eût-il pas à jamais ignoré le plus doux bien de '...

l'affection d'une femme?

Élise, eu l'écoutant, sentit se calmer son âme inquiète et troublée; elle admira cette résignation douce et s'y laissa gagner peu à peu. Elle regretta l'emportement auquel elle venait de se livrer, mais elle ne songea point à présenter des excuses dont on n'eût point voulu; elle se contenta de faire apporter, par la petite paysanne- qui les servait, le violoncelle de son frère, et ce qu'il avait dit, Sclimidt se mit à le chanter. Cette musique large et simple comme l'âme qui l'avait dictée, en reproduisait fidèlement l'image ; l'âme de Schmidt s'exhalait sous son archet. Excellente musicienne elle-même, Élise lui prêta d'abord toute son attention ; mais soudain la petite servante Jeannette vint rôder autour du bosquet, et à partir de cet instant, Schmidt ne joua plus que pour lui-même.

Et comment en eût-il été autrement, lorsque, après avoir fait à sa maîtresse force signes d'intelligence, auxquels celle-ci n'avait rien compris, Jeannette avait à demi tiré de la poche de son tablier... un billet. De qui donc pouvait-il être? Si elle n'en eût cru que son cœur, peut-être Élise n'eût-elle pas hésité sur la réponse qu'il y avait à se faire; mais elle n'avait plus assez de confiance en son étoile pour se laisser facilement abuser par l'illusion de ses désirs. En tout cas., elle s'esquiva, prit le billet, monta vivement dans sa chambre, et lut ce qui suit :

« Mademoiselle,

« Depuis une huitaine de jours, j'attends en vain le « moment de vous voir et de vous parler sans témoins. a J'ai quelque chose à vous dire, quelque chose d'im- « portant; consentirez-vous à m'entendre? Je l'espère, « car j'ose croire que vous ne m'attribuerez aucune pen- « sée dont vous puissiez être offensée. Peut-être eûl-il

7f> LES PETITS MALHEURS

« mieux valu m'en remettre à l'occasion du soin de me a ménager cet entretien avec vous; peut-être est-ce « dépasser les bornes de l'amitié que de vous écrire ; « mais s'il en est ainsi, vous nia pardonnerez dès que « vous saurez ce dont il s'agit.

« Enfin, puisque j'ai tant fait que d'encourir votre « déplaisir, je prends mon courage à deux mains, et « j'affronte votre colère : en d'autres termes, Mademoi- « selle, je me hasarderai à vous attendre aujourd'hui, « jusqu'à cinq heures, sur la route des Fenaux, sans « trop espérer pourtant avoir le plaisir de vous y ren- « contrer, bien que vous y passiez quelquefois.

« De toute façon, je vous conjure de ne pas oublier, « Mademoiselle, que celui qui trace ces lignes est le> « meilleur ami de votre frère, comme aussi votre ser- « viteur respectueux.

« V. d'Auberteau. »

Ainsi, le pressentiment d'Élise ne l'avait pas trompée; cette lettre était de Victor. De quelles affaires pouvaitil donc avoir à l'entretenir, si ce n'est de celles qu'on traite si bien en s'avançant pas à pas sous la feuillée? On parlait, il est vrai, comme d'une chose probable du mariage de Victor et d'Anna, mais ce n'était pas chose faite. Pourquoi donc Victor n'eut-il pas hésité à associer sa destinée à celle d'une femme assurément un peu trop jeune pour lui, et surtout quand il y avait à côté une autre femme à qui la vieille expérience de ses vingt-quatre ans avait permis de L'apprécier, comme il le méritait; quand cette femme, enfin, n'était ni sotte, ni laide; quand elle l'aimait de toute L'ardeur qu'une âme ulcérée peut mettre dans la seule affection qui la rattache à la vie? Car Elise aimait Victor et l'aimait depuis Longtemps. Elle avait été on ne peut plus

surprise et de la soudaineté de cette passion, et de cette passion en elle-même, car ce n'était nullement un gentilhomme campagnard qu'elle avait espéré pour mari ; un artiste, un poëte, à la bonne heure! Mais il n'est rien de plus commun que de s'attacher à un être entièrement dissemblable de celui qu'on avait rêvé. Celui-là, on se le dépeint, trait par trait, on l'orne à loisir de tous les charmes qu'on préfère, et puis, c'est aux séductions même auxquelles on n'avait pas songé qu'on se rend. C'est ainsi qu'après s'être' plu à prêter à l'homme dont elle porterait le nom, le brillant prestige du talent et de la renommée, Élise s'était trouvée prise par les manières franches, par la simplicité cordiale d'un obscur honnête homme. Il n'y avait pas d'apparence qu'un des plus riches propriétaires du pays prît pour femme une étrangère sans fortune, et Élise était trop fière pour appeler la coquetterie à son aide, surtout envers un homme plus riche qu'elle.

Mais si celui-là faisait lui-même les premiers pas ? si elle lui plaisait ? s'il la préférait à l'autre ? repousseraitelle ce bonhenr inespéré? Oh! non, certes ! Et, après avoir pénétré dans l'esprit d'Élise, l'espoir d'être aimée s'en empara complètement. Il s'y mêlait une orgueilleuse joie d'avoir triomphé d'une femme plus riche, plus jeune, plus jolie qu'elle, d'une femme à laquelle elle n'avait pu s'empêcher de vouer une haine profonde, conséquence nécessaire de leur rivalité, dans cette âme ardente et mêlée. Elle se peignit la stupéfaction des deux familles, elle écrasa de son dédain celle qui l'avait écrasée de sa position, fût-ce involontairement. Son œil brilla d'un éclat sauvage, ses narines se dilatèrent, enfin, toutes les passions dont ce cœur était plein, l'emportèrent pour un instant.

Mais, qufoique passagèrement accessible aux senti-

monts les plus condamnables, comme lo sont toujours les caractères de cette nature, I qtle méchante, et elle ne tarda pas à s'expliquer que c'était mal remercier Dieu du bonheur auqui I croyait toucher. Elle se rappela n'avoir reçu d'Anna que des témoignages de l'amitié la plus délicate, et, loin de songer encore à l'écraser, elle se rut sacrifiée pour elle. Alors ses traits se détendirent, sa respiratiori devint plus régulière, et levant les yeux au ciel :

— Mon Dieu, dit-elle, voulez-vous me rendre bonne? Rendez-moi heureuse !

Mais il était temps de partir. Elle descendit pour voir l'heure; car sa charabrette n'avait pas le luxe d'une pendule, et elle avait vendu secrètement sa montre pour éteindre quelques petites dettes. Deux heures ! Il fallait songer à s'habiller, et, déjà Élise procédait à la revue de ses tiroirs, qui fût bientôt faite ; cependant, elle en tira des manches brodées, un joli mouchoir et une robe de taffetas noir encore fraîche; si elle n'avait pas commencé par le chapeau, c'était pour de bonnes raisons; il lui en restait deux ou trois, mais ils n'étaient plus de mode, et elle prévoyait tout ce qu'allait avoir d'affreux l'ouverture des cartons. Elle y procéda néanmoins d'une main ferme, el l'ut heureusement su-prise de voir qu'avec un peu de ruban et beaucoup d'industrie, il ne lui était pas impossible de rendre le chapeau bleu pn table. Mais le temps lui manquait, et quel désavantage n'est-ce point qu'un chapeau fané, un jour (le rendezvous? Plutôt mille (bis s'en passer! Et après avoir jeté sur sa tète une pointe île dentelle noire, Élise" sortit sans

être aperçue. Cependant, elle avait eu la présence d'esprit de cueillir, en passant dans le parterre, un.' rouge qui alla se nicher, à tout hasard, au-dessus de

l'oreille gauche où elle fit merveille. Puis, elle s'avança

palpitante et peureuse, dans ce chemin qui la menait elle ne savait où ! Pauvre enfant isolée, que son cœur emportait, comme tant d'autres, crédule et sans guide !

Les Fenaux sont un petit village sur la côte, où nous retournerons bientôt, et qui doit peut-être son nom aux feux ou fanaux qu'on y voyait jadis, et qu'on allumait au haut d'une tour aujourd'hui démantelée. On y arrive soit par une route qui suit la falaise, soit par un chemin tracé dans les prés, et c'est celui-là qu'on désignait ordinairement sous le nom de chemin des Fenaux. Pour Élise, à peine y avait-elle mis le pied, qu'elle aperçut Victor qui l'attendait. De son côté, il la vit aussitôt, s'avança vers elle, la remercia d'avoir bien voulu lui donner cette preuve de confiance, et lui fit, de sa rose rouge, un compliment qui l'enchanta. Mais, à mesure qu'ils s'avançaient, Victor, à la grande satisfaction d'Élise, prenait la mine d'un homme qui ne sait par où commencer; sa jeune compagne crut donc qu'il ne lui était pas interdit de lui venir en aide, et d'une voix tremblante :

— Vous avez quelque chose à me dire, Monsieur ?

— Oui, Mademoiselle, et quelque chose d'assez embarrassant pour que je vous remercie d'avoir bien voulu me mettre sur la voie. Vous me croirez si vous voulez, mais quand il s'agit de certaines choses, je deviens d'une timidité ridicule.

Élise baissa les yeux, plus heureuse qu'elle ne l'avait jamais été.

— Mademoiselle, reprit Victor, je suis amoureux : j'aime ma cousine Anna !

— £e le savais, dit Élise d'une voix ferme. Ensuite, Monsieur ?

LES il.l ITS MALHEURS

— Ensuite, répondit Victor, il faudrait lui taire partager mon amour, et...

— Pardon, interrompit Élise, mais je ne devine pas où vous voulez en venir, Monsieur.

Et pourtant elle ne le voyait que trop bien !

— Le voici, Mademoiselle. 11 m'importerait beaucoup de savoir au juste quelles sont les dispositions d'Anna à mon égard. Si je m'en tenais à ses paroles, mon opinion serait bientôt faite, je devrais m'interdire tout espoir: ce serait là le parti le plus sage, peut-être, mais il m'en coûterait tant de le prendre! Je voulais donc vous prier de lui parler de moi, et de me dire ce qu'elle vous aura répondu ; selon ce qu'il en sera, je tenterai un dernier effort ou je renoncerai à elle pour jamais.

— C'est une mission bien délicate que vous me donnez là, dit Élise, et pourtant... je l'accepte!

— Que je vous en remercie! lui dit Victor.

— Oti! s'écria-t-elle, cela n'en vaut pas la peine, vraiment KLa première fois que je verrai Miltf d'Auberteau, je lui parlerai de vous, et je ne suis pas femme si, dès les premiers mots, je ne lis dans son cœur aussi clairement que dans le mien.

— Je m'en rapporte à vous; mais... j'ai quoique raison de croire qu'il est question d'un autre mariage...

— Et vous voudriez savoir le plus tôt possible à quoi vous en tenir... n'est-ce pas? C'est tout naturel; fiezvous à moi, et je ne vous ferai pas attendre. A la première occasion...

— Eh bien ! dit Victor, il est encore quelque chose de mieux que de prendre aux. cheveux l'occasion, c'est de

la faire naître. C'est dimanche prochain que les Fenaux fêtent leur saint. C'est un prétexte tout trouvé pour se réunir et pour aller prendre place au spectacle si intéressant des marionnettes et des courses en. sac : je me charge de tout arranger.

— Volontiers, répondit Élise, quoique j'accepte là un rôle assez singulier pour une femme de mon âge, convenez-en.

. Victor fut frappé de l'accent dont cette remarque fut faite. Au fond, pourtant, il sentait bien qu'elle n'était que trop juste, et il regretta cette démarche, assez inconsidérée, il faut bien le dire. Pourtant, il n'y avait point à revenir là-dessus, et tout ce qu'il pouvait faire était de chercher à effacer cette impression pénible, en se montrant aimable. Mais il y a loin du ton de la simple amabilité à celui de la passion , et Élise sentait grandir, d'instant en instant, sa douleur et son dépit. Avide de s'y livrer sans contrainte, elle ne cherchait plus qu'un prétexte pour rompre cette conférence, si différente de celle qu'elle avait espéré, lorsque, ayant aperçu miss Parrot à quelque distance , elle se hâta de disparaître d'un autre côté.

Élise marcha, pendant vingt minutes environ, d'un pas rapide. Ce n'était plus cette hâte gracieuse, ces hésitations plus gracieuses encore d'une femme qui flotte iudécise entre le désir d'avancer et de revenir sur ses pas : c'était cette démarche égale, déterminée, qui indique une résolution prise. Pourtant, Élise fut bientôt contrainte de s'arrêter pour reprendre haleine, car la respiration lui manquait. Elle s'assit sur une grosse pierre, au bord d'un ruisseau, dont elle regarda, d'un œil fixe, couler les flots transparents. Puis, tout à coup, elle arracha sa rose rouge, la froissa, et en livra les pétales flétries aux caprices du courant.

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Cola fait, elle tira le billet de Victor de sa ceinture et se préparaît à le déchirer en mille morceaux, quand, se rappelant que c'était là le seul souvenir qu'elle eût de lui, elle le serra précieusement. En même temps, son Iront rayonna d'une joie sombre. C'était d'elle, d'elle seule que dépendait désormais le mariage de Victor et d'Anna, et elle s'était juré qu'elle le romprait. Ce n'était pas qu'elle espérât en profiter; mais, si Victor n'était pas à elle, il ne serait à nulle autre. Sur cette réflexion consolante, elle se leva et regagna la maison.

Cependant, Victor avait été au devant de miss Paraît et l'avait trouvée singulièrement émue.

— On le serait à moins, dit-elle en s'àppuyant toU! essoufflée sur la canne de bambou au bout de laquelle était emmanché son filet à papillons. Sachez donc, Monsieur, qu'ayant à vous dire quelque chose de la dér importance, j'avais profité de la compagnie de mistress Arthémise pour franchir la distance qui nous sépare du Chàteau-Neuf. J'y arrive sans encombre; mais vous n'y étiez pas, et j'allais retourner, désespéré de ne pas vous avoir trouvé, lorsque le garde me dit vous avoir vu prendre la route des Fenaux. .le lui demand i de vouloir bien m'y conduire, il y consent, nous partons. Tout allait bien, quand soudain an coup de feu retentit...

— Que me dites-vous! s'écria Victor; ce pauvre homme est-il tué?

— Retentit à une demi-lieue de là, peut-être, au plus épais du bois. Supposant que ce pouvait bieji être on braconnier, Laplume d'y courir et de me laisser e:i pleins champs...

— Seule et dans des régions lointaines! interrompit Victor. Infortunée miss Parrot? One voulez-vous? !.;;plume est l'esclave de son devoir!

— Ah! Monsieur, dit uiUs Parrot, c'est mal de vous

moquer ainsi de moi; d'autant plus que, si j'étais aussi méchante que vous, je trouverais bien moyen de vous taquiner un peu, car.. . vous n'étiez pas seul ici ?

— C'est vrai, interrompit Victor, assez Tâché de se voir à la merci d'une bavarde de cette espèce. Mais vous avez quelque chose à me dire ?

— Et quelque chose qui ne peut manquerde vous être agréable. Figurez-vous donc, Monsieur, que ce M. de Salviâc qui nous est tombé des nues venait tout simplement demander la main de miss Anna pour son fils.

— Le juge de paix avait vu clair une fois par hasard, pensa Victor. Ensuite?

— Voilà. Anna éprouve pour ce mariage un tel éloignement qu'elle m'a dit de sa propre bouche, à moi, tout à l'heure, qu'elle était décidée à vous épouser, absolument décidée. Oui, Monsieur, elle me l'a dit !

Comme Victor hésitait à l'en croire, elle jura qu'elle ne disait que la vérité, et elle le pensait en effet, car, semblable à tous ceux que la passion fait mentir, la digne miss Parrot était sujette à mentir de bonne foi. Devant cette déclaration, la démarche d'Ëlise auprès d'Anna devenait inutile; toutefois, ce moyen terme convenait trop bien à la timidité de Victor pour qu'il y renonçât. Aussi différa-t-il jusqu'à plus ample information toute initiative personnelle.

Et quelques jours après, vers sept heures du soir, tout ayant été convenu à l'avance, on vit entrer dans la cour du château un équipage à quatre chevaux que Victor conduisait lui-même en homme pour qui le fout in hanci n'est qu'un jeu. C'était une de ces voitures anglaises du genre de celles qu'on appelle sociables, et qu'inventa un carrossier philosophe dans le but de resserrer les liens de tous les membres d'une famille ou de deux familles entre elies, par le plaisir de la promenade en

commun. Ce no sont que sièges, banquettes, strapontins. Munque-t-il trois places, six places? on pousse un ressort, une banquette supplémentaire surgit comme par magie; il y a place pour tout le monde. On s'attendait à voir, dans cette précieuse voiture, M. et M"* Schmidt, que Victor devait prendre en passant : mais Élise avait,, dit-il, préféré se rendre à pied sur le lieu de la fête, où on la retrouverait avec son frère.

— Pauvre enfant, remarqua M. d'Auberteau, je crains bien que le bonheur d'autrui ne lui fasse mal !

Puis il lit monter miss Parrot, s'assit à côté d'elle, le capitaine en face : on n'attendait plus qu'Anna.

— Anna! cria miss Parrot.

— Anna ! répéta Victor du haut de son siège et en faisant claquer sou fouet, dépèche-loi ; sans cela, M. Boisjoli va nous joindre et nous serons forcés de l'emmener !

— Juste ciel! repondit-elle de sa chambre, et moi qui ne sais où sont mes gants?

Pendant quelques instants encore, on l'entendit aller et venir, ouvrir et fermer bruyamment ses tiroirs. Puis elle parut sur le perron en robe blanche et en chapeau bleu, fraîche comme une rose. A sa vue, le domestique qui se tenait à la portière la rouvrit ; mais elle lui lit signe de la refermer, tourna la voiture, escalada toute une échelle de marche-pieds, avec su légèreté d'oiseau, et se percha sur le siège, à côté de Victor.

— A merveille! s'écria M. d'Auberteau, voilà une lille bien aimable pour son père!

Elle se retourna, haussa légèrement les épaules et dit en souriant :

— J'aime à grimper]

— Et tu sais, remarqua Victor, qu'aux endroits périlleux tu auras le droit de L'accrocher a mon bras.

— 'fais-toi! lit-elle, ou je descends.

La voiture s'ébranla, et le capitaine, se penchant vers M. d'Auberteau :

— Eh bien ! lui dit-il, il me semble que le cher neveu gagne du terrain! Aussi, convenez que, depuis quelque jours, le gaillard ne s'y prend pas mal.

— Hum! fit M. d'Auberteau en hochant la tête ; pourtant c'est mieux, beaucoup mieux. Et tenez, capitaine,, on ne m'ôtera pas de l'esprit que vous n'y soyez pour quelque chose. Vous lui avez donné des conseils, vieux routier que vous êtes ?

— Moi? s'écria le discret Floridas en se rejetant vivement en arrière, nullement. Tout au plus me suis-je borné à lui faire comprendre qu'il n'y avait pas à douter un seul instant du résultat; et cela rend courageux, vous savez! Allons, c'est chose convenue.

— Dieu vous entende ! dit M. d'Auberteau. Quant à moi, j'ai vu si rarement mes projets réussir, que je ne me hâte jamais de croire au succès.

Cependant, la voiture roulait doucement sur cette route de la Falaise, dont nous parlions un peu plus haut. A gauche régnaient de vastes communaux où paissait un troupeau de vaches, dont quelques-unes s'avançaient sur le bord du chemin, ayant encore à la bouche la touffe d'herbes qu'elles venaient de brouter. A droite s'étendait la plage, car la mer semblait avoir disparu, tant elle s'était loin retirée. C'est tout au plus si l'on distinguait à l'horizon la blanche écume des lames, courant obliquement sur le sable jusqu'au moment où elles cessaient complètement, pour quelques minutes : c'est ce qu'on appelle une accalmie ou embellie. C'est l'instant que le nageur doit choisir pour prendre pied, sous peine d'être entraîné au large par le flot. Plus loin encore, on apercevait des femmes en cotillon rouge et dans l'eau jusqu'à mi-jambe, qui poussaient pénible-

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ment (lovant elles ce filet «mi demi-cercle, «font un se sert pour pêcher la salicoque. De . elles

s'appelaient et se répondaient, de ceta£ il par-

ticulierau pays, et plein de je sais quel le poésie mélancolique : tantôt gutturales, tantôt perçantes, mais toujours affectant le mode mineur, ces voix normandes se mariaient admirablement, dans leur douce monotoni. paysage aux tons si fins, formé d'un ciel bleu pâle et et d'une plage grise où bouillonnaient ça et là des traînées d'écume argentée. Rien de plus calme et de plus recueilli. Mais tout à coup Souillait du large une lourde rafale qui semblait dépêchée par le vieil Océan, comme pour vous rappeler qu'il était toujours la dans sa puissance; tout à coup, on entendait, vers le Sud, de sourds rouiements de galets froissés, des mugissemenls di chers battus par l'onde, qui semblaient être les soupirs du Génie des tempêtes.

— Que dites-vous de ce temps là, capitaine? demanda Anna en se retournant à demi.

— Qui se flatterait de prédire les lubies du temps, ma charmante amie? répondit le capitaine. 11 est changeant comme la femme.

— Quoi! c'est vous qui vous exprimez avec tant d'irrévérence. Voilà que vous vous mettez aussi à nous déchirer, vous, un chevalier des anciens jours!

— Vous déchirer, moi? Ah! plutôt mille morts! Et qu'importe, SèTte enchanteur, qu'on s'aperçoive de l«s caprices, pourvu qu'on soit toujours prêt à les ad<

— Ouf! lit Victor, quelle é Heureusement, nous arrivons! Et voici déjà que j'aperçois DOS amis.

Anna, de son côté, reconnut Elise, pria son cousin d'arrêter, descendit et se dirigea vers M11" Sclunidt. D'abord, elle songea à l'inviter à prendre place dans la

voiture; mais on arrivait, et, d'ailleurs, elle eût craint de lui faire une proposition désagréable. Elle se rappelait qu'Élise avait refusé, une heure plus tôt, les offres de Victor, et, sans la comprendre parfaitement, elle respectait cette fierté qui aimait mieux aller à pied que de monter dans la voiture d'autrui. Elle la jugeait bien préférable à cette vanité sotte qui fait d'une femme sans fortune le satellite effacé d'une femme riche, et trouve le dédommagement de mille humiliations inavouées dans le seul plaisir d'éblouir un instant les passants. En voyant s'approcher sa rivale, Élise pâlit encore; elle mordit sa lèvre tremblante; elle parut livrée à un violent combat intérieur. Puis elle se leva pour aller au devant d'Anna, et lui tendit la main d'un geste sec, forcé. Habituée aux in galités de ce caractère fougueux et triste, Anna se contenta de répondre cordialement à cette avance, puis elle offrit à Élise de prendre avec elle un sentier qui s'éloignait de la route, mais plus court, et qui devait les rendre aux Pénaux en même temps que la voiture. Élise y consentit et en profita pour lui annoncer qu'elle avait quelque chose à lui dire.

— Qu'est-ce donc? demanda Anna.

— Vous allez le savoir. Avant tout, Mademoiselle, je dois être la première à convenir que c'est peut-être là une démarche assez inconsidérée de ma part, et que si j'avais eu le temps d'y réfléchir, je ne m'en fusse probablement pas chargée. Que voulez-vous? oii m'a prise à l'improviste. Oh! oui, à l'improviste, c'est le mot! Et je me suis engagée. Je tiendrai ma parole. Pardonnez-moi cette indiscrète question, mais... RI. d'Auberteau ne vous a-t-il jamais dit qu'il vous aime?

— A moi? Victor? s'il m'aime et s'il me l'a dit? Non ! fit Anna d'un ton plein d'innocence.

Élise la regarda fixement; elle rougit et baissa les yeux.

— Ali ! reprit Élise. Au surplus, cela ne m'étonne pas, car s'il vous l'eût dit, il ne m'eût pas chargé de ce soin. Il prétend qu'il ne l'ose pas, et surtout qu'il ne sait pas le faire convenablement....

Anna ne put réprimer un léger mouvement d'impatience, car elle ne s'attendait à rjen moins qu'à de semblables paroles.

— Oh ! reprit vivement Élise, ne craignez pas que j'insiste, Mademoiselle, sur un sujet que j'ai eu à peine la force d'aborder. Un mot encore et j'aurai fini. Ce n'est pas de plaider sa cause auprès de vous que m'a chargé M. d'Auberteau, c'est simplement de savoir si cette cause est définitivement perdue. Si vous croyez devoir me faire une réponse, je la lui transmettrai fidèlement, quelle qu'elle soit; le reste le regarde. Me permettez-vous d'ajouter que je crois son amour sincère, et que vous auriez là. ce me semble, un excellent mari? Maintenant. Mademoiselle, veuillez bien n'expliquer ma démarche que par le seul désir d'être agréable à un ami de mon frère : lui et moi, nous avons à M. d'Auberteau des obligations de tout genre, et il est certaines positions qui ne vous laissent pas le choix des moyens, quand il b'agit d'exprimer notre reconnaissance. Je n'en avais pas d'autres pour témoigner la mienne que de me prêter à cette demande assez étrange, et c'est pourquoi je l'ai fait.

— Chère Élise! s'écria Anna en saisissant la main de Mlle Schinidtj pourquoi donc mettre tant de soin à vous excuser? Ce que vous m'avez dit devait me surprendre ; mais je ne vous eu veux pas. S'il y a quelque maladresse là-dedans, ce n'est jus de vous qu'elle vient....

— Oh! assurément non, dit Élise d'une voix radoucie; car elle savait que la maladresse est ce que les femmes

pardonnent le moins. Et l'espérance se glissa dans son cœur. —

— Mais comment ne lui pardonnerais-je pas, puisqu'il m'a donné par là l'occasion d'apprendre encore mieux quel excellent cœur vous avez, Élise.

— Vous êtes trop bonne, Anna. Et... quelle réponse lui ferai-je?

Anna hésita quelques instants, et finit par s'écrier, avec toute la volubilité dont est capable une langue de dixsept ans :

— Vous lui direz qu'il s'est conduit comme un maladroit, que quand on a quelque chose à dire, et surtout quelque chose de ce genre-là, il faut savoir s'en charger soi-même. Vous lui direz que je le trouve trop vieux, vous lui direz que je ne songe point à me marier, vous lui direz que je ne l'aime pas, vous lui direz. . . que je l'attendrai demain dans la prairie, pour le traiter comme il le mérite. Enfin, vous lui direz tout ce que vous voudrez!

Élise baissa la tête : elle sentit que si Victor n'était pas encore aimé, l'instant où il allait l'être n'était pas loin, si rien ne venait à la traverse. Pourtant, elle ne regretta pas l'acte de dévouement qu'elle avait accompli.

Nous l'avions laissée, regagnant sa demeure, déterminée à les séparer à jamais, et rien n'eût été plus facile, du moment qu'on lui avait imprudemment confié le soin d'un rapprochement. Peut-être même avait-elle déjà arrêté son plan, quand elle sentit sa droiture naturelle se révolter spontanément contre une pareille conduite. Cependant, elle n'y renonçait qu'avec peine, quand son frère devina qu'il s'était passé dans la matinée quelque chose d'insolite, et peut-être qu'elle nourrissait quelque dessein peu digne d'elle. Ramenant alors l'entretien sur le sujet qu'ils avaient traité le matin, il s'accusa d'à-

voir oublié un ries meilleurs côtés de leur position, le meilleur; ils n'avaient rien à se reprocher ni !'i:n ni l'autre. Puis il s'était étendu, sans affectation, sur le bonheur d'une conscience tranquille, et Élise n'avait que trop bien senti combien il devait être grand* Alors elle avait passé brusquement de l'idée de la veng à celle du sacrifice, et elle avait accepté celui qui s'offrait. Que veut l'amour, sinon le bonheur de l'être aimé?

/ — - Que Victor soit heureux, s'était dit Élise, dussé-je j I payer son bonheur de ma vie !

Et l'on a vu comme elle avait tenu sa promesse. En attendant, répondre aux caresses d'Anna autrement que par la plus froide politesse, c'est ce qu'elle n'eût pu obtenir elle-mêmeJLa vue de sa rivale lui était odi et elle n'aspirait plus qu'à en être délivrée.] Elle pressa donc le pas, et l'on rejoignit la voiture au moment où elle s'arrêtait à quelque distance du champ de Fête, Là, Élise lit à Victor un signe, qu'il comprit aussitôt, ils s'éloignèrent un peu et, dès qu'ils furent seuls :

— J'ai parlé, dit-elle ; mais on eût mieux aimé que vous eussiez parlé vous-même. Eu tous cas, on vous attend demain dans la prairie. Ayez bon espoir.

Puis elle chercha à s'esquiver; mais Victor lui offrit " son bras avec tant d'insistance qu'elle dut l'accepter. Anna avait pris celui de son père; le capitaine conduisait miss Parrot. On circula de boutique en boutique, on grignotta des macarons, puis on lit une station prolongée devant le tir au pistolet. Tandis qu'Anna tressaillait et se bouchait les oreilles à chaque coup, il 3'était établi une véritable lutte d'adresse entre le capitaine, Victor et Élise, qui Cassait poupée sur poupée, avec tout l'aplomb d'une lionne de la Cliaussée-d'Autiu. Il y avait loin, sans doute de ces plaisirs champêlresà ceux au»

elle s'était accoutumée, bien loin de cette foule rustique à celle qui assiégeait les salons de son père. Néanmoins, et malgré sa douleur, le bruit, le mouvement dont elle était si avide agirent favorablement sur elle, et quand Victor parla d'une contredanse, Élise ne dit pas non. Pour Anna, du plus loin qu'elle avait entendu les violons, ses pieds mignons avait commencé à frémir d'impatience, et Victor s'en était bien aperçu. Naturellement, chacun gardait pour danseuse la femme à laquelle il donnait le bras : Victor, Élise, et le capitaine Floridas, miss Parrot. Mais M. d'Auberteau ne dansait pas? Serait-il donc dit que la plus jolie, qu'Anna resterait sans cavalier? Tel n'était pas son compte, et avisant son frère de lait, Petit-Pierre5 qui passait par là, elle courut à lui, lui mit la main sur l'épaule et lui dit nettement :

— Petit-Pierre, veux-tu danser avec moi?

Mais comment Petit-Pierre n'eût-il pas été épouvanté de la pensée qu'il allait avoir à figurer dans un quadrille avec la demoiselle du château, lui qui ne manquait jamais d'embrouiller la danse chaque fois qu'il s'en mêlait? Àh! que ne lui avait-elle dit : « Petit-Pierre, veux-tu aller me chercher ce nid là-haut, tout là-haut, au risque de te casser le cou? » Ce n'était pas de cela qu'il s'agissait, et, après avoir attaché sur Anna de gros yeux ébahis, Petit-Pierre partit soudain comme une flèche et -/^

court encore. On ne s'attendait pas à ce résultat et déjà l'on avait pris place, tandis que Schmidt, après avoir emprunté un violon au ménétrier, commençait à jouer les choses les plus dansantes du monde. Déjà il était facile de voir que le capitaiue se préparait à ses entrechats les plus hardis , peut-être même était-il à craindre qu'il ne les accentuât un peu trop vigoureusement, car il n'avait pas dansé depuis le jour où, ayant échoué clans une île du Nouveau-Monde, il avait ouvert le bal

92 LES PETITS MALHEUBE

avec une princesse sauvage, dans un pas de caractère.

En attendant, Anna revenait Tort dépita :

— Quel ennui! s'écria-t-elle. Pas de danseur!

— Pas de danseur? dit une voix qui lit retourner tout le monde, et qui n'était autre que celle de M. de Salviac. Pas de danseur, une danseuse telle que vous! Oh! il n'en sera pas ainsi. Allons, Robert!

Il n'y avait pas à dire non, et Robert de Salviac prit la main d'Anna après s'être incliné gracieusement.

Tout le monde resta stupéfait de celte apparition inattendue, excepté M. d'Auberteau, et l'on se rappelle que la brusquerie de leurs adieux ne l'avait pas laissé sans quelque inquiétude. Il n'en lit pas moins bon accueil à M. de Salviac. Néanmoins, l'effort était visible, mais M. de Salviac avait pris d'avance son parti de toutes les froideurs au devant desquelles il courait de propos délibéré, et, secouant vigoureusement la main qu'on lui tendait :

— Enchanté de me revoir, dis-tu? Parbleu ! je n'en doute pas, et c'est pour cela que j'ai cru pouvoir m'inviter à venir passer quelques semaines chez toi, sans plus de laçons, et comme je l'ai t'ait tant de fois jadis, dans le bon temps. Ce cher d'Auberteau !

— Décidément, pensa M. d'Auberteau, ce Salviac est un rusé compère, avec son air emprunté, et je n'ai qu'à le prendre comme il vient. Ce qu'il affecte d'appeler le bon temps a été pour notre maison le temps des épreuves : et avec quel plaisir ne voyions-nous pas arriver alors cet ami dévoué, ce joyeux compagnon ! M'est-il

donc permis de l'évincer, maintenant qu'il est malheureux à son tour ?

— Tu as parfaitement bien fait, mon ami, dit-il tout haut, de penser que la porte de mon humble demeure t'était toujours ouverte. Entre nous, ajouta-t-il finement, je suppose que le désir de distraire ton fils de sa douleur n'est pas tout à t'ait étranger à ce petit voyage ? Eh bien! nous nous efforcerons d'entrer dans tes vues : nous le promènerons dans le pays ; nous organiserons des parties de pêche en attendant la saison des chasses. Bref, nous ne négligerons rien de ce qui peut commencer la guérison d'un esprit malade, et j'espère qu'il nous quittera en meilleur état qu'il ne nous arrive. Il a l'air bien souffrant, bien fatigué.

— C'est cela, répartit M. de Salviac, que ce pauvre enfant recouvre au milieu de vous les couleurs et la gaieté de son âge, je n'en demande pas davantage. L'air est sain et fortifiant sur vos falaises ; quant à moi, je me sens déjà un furieux appétit, bien qu'en arrivant au château, j'aie pris la liberté de me faire servir quelques petites choses.

Cependant la contredanse avait commencé, et si Victor maudissait intérieurement ce danseur qui tombait des nues, il n'en était pas de même d'Anna. Ce n'était pas que Robert de Salviac se fût déjà emparé de son cœur; loin de là, c'est à peine si elle l'avait regardé. Elle avait assez à faire de danser, ce dont elle s'acquittait d'ailieurs avec une grâce ravissante, quoique empreinte d'une certaine gaucherie. Cependant, le quadrille fini, curieuse de savoir quel était celui avec qui elle avait dansé, elle leva les yeux sur lui ; mais leurs regards se rencontrèrent et elle détourna les siens, n'ayant rien vu, si ce n'est une cravate de taffetas noir nouée d'une certaine façon, et qui fit impression sur son esprit. Alors

elle courut à Schraidt, et elle lui demanda s'il les ferait bientôt valser.

— Quand vous voudrez, chère enfant, répondit» Sclunidt ; mais voyez, tous nos danseurs se sont dispersés !

En cllet, tandis qu'Elise écoutait d'un air distrait les commérages de miss Parrot, Victor s'était éloigné, et le capitaine l'avait rejoint. Celui-ci, persuadé que son compagnon pensait n'avoir qu'à s'applaudir des événements de la soirée, fit quelques pas en silence, attendant patiemment qu'il plût à Victor d'épancher son bonheur dans le sein d'un ami. Mais Victor, en proie aux plus funestes pressentiments , eût payé bien cher Tanière consolation de les promener solitairement, et à peine s'il paraissait remarquer l'importune prés de maître Floridas , quand tout à coup celui-ci , lui frappant rudement sur l'épaule, l'apostropha d'un « heureux mortel! » trois fois répété sur trois notes différentes, et qui lui semblait d'un merveilleux à-propos.

— Eh! de grâce, épargnez-moi votre ridicule refrain! s'écria Victor. Le moment n'est-il pas bien choisi pour me parler de mon bonheur?

— Ma foi ! répondit le capitaine, je ne vois pas qu'il le soit si mal. N'est-il pas évident, comme je le disais tout à l'heure à M. d'Auberleau, que vous gagnez du terrain chaque jour? Pensez-vous que ce soit uniquement pour le plaisir tic voir les choses de pins haut que cette jolie perruche ait été se jucher à côte de vous? Que voulezvous donc? Vous êtes trop exigeant, mon cher! l'n peu de patience, et tout ira bien. N'oubliez pas n :: plus qu'il y a longtemps que je vous l'ai prédit.

— Je le veux bien, et... m'aviez-vous aussi prédit l'arrivée de ce blond et langoureux M. Robert de S.lviacî

— Non, j'en conviens; mais en quoi cela peut-il infirmer. . .

Victor sourit d'un air dépité, puis, se retournant vers le capitaine, il le saisit par les deux épaules et le secoua si rudement que le feutre du vieux marin en alla mordre la poussière.

— Ah ! disait-il, — tandis que le digne Floridas allait d'avant en arrière et d'arrière en avant beaucoup plus vite qu'il n'eût voulu , — ah ! vous me demandez en quoi l'arrivée de ce beau fils infirme vos prophéties? Mais vous ne voyez donc... (Il le poussa rudement en arrière.) Vous ne voyez doncpas>ô prophète... (Il le ramena violemment en avant.) que ce'jeune monsieur a toute la mine d'un héros de roman, et qu'avant huit jours d'ici.. (Une secousse.) on l'aimera à la folie?... (Autre secousse.) Dites, vous ne le voyez donc pas... (Deux secousses pour ainsi dire dans le même instant.) Vous n'avez donc pas d'yeux, capitaine Floridas?

Ici les secousses se succédèrent avec tant de rapidité que le capitaine en fut étourdi.

— Mille sabords ! mon camarade, s'écria-t-il en faisant en arrière un bond désespéré, quand j'aurais tort cent fois, ce ne serait pas une raison pour me secouer comme un prunier. Mille tonnerres î Victor., si vous n'étiez pas mon ami intime, cela ne se passerait pas en conversation, je vous jure! J'ai été terriblement secoué dans ma vie, mais par les flots et le vent, et non de la main d'un homme. Et, sur ma foi ! . .

En s'exprimant ainsi, il se frottait douloureusement le bras et ramassait son chapeau , puis, en ayant soigneusement enlevé la poussière, il se coiffa résolument, et emboîtant le pas à côté de Victor de cet air vainqueur qui n'appartenait qu'à lui :

— Cependant, reprit-il d'un ton radouci, je ne vous

en veux, pas : la première conséquence des blessures du dieu malin est de nous taire perdre la raison. Ali! Gupidon, Cupidon, que de folles et de fous n'as-tu point faits 1 Ainsi, c'est de cela que vous vous tourmentez!

C'est ce petit M. de Salviac qui vous inquiète ! .Mon Dieu, je ne dis pas qu'à la rigueur on ne puisse snpp à son vieux phoque de père 1 intention de le marier à celle que vous adorez et qui vous adore...

— Ali! fit Victor en frappant du pied, pas un mot de plus sur ce sujet, ou, dussiez-vous me passer votre formidable épée au travers du corps, je...

Et il fit le geste de secouer un objet quelconque de manière à le déraciner, si c'était un arbre, si c'était un homme, à le désosser. Le capitaine, lui, fit prudemment un pas de côté, puis, avec un sang-froid imperturbable :

— Et qui vous adore, continua-t-il. Mais que celle-là nous préfère à un freluquet de Paris : vingt-quatre ans tout au plus, blond comme une femme, mince comme un peuplier, avec une face de carême prenant, sauf votre respect, un air de veuf à porter en terre... Et cela, tandis qu'd lui suffirait d'ouvrir la bouche pour s'assurer d'un mari bien tourné, solide sur ses jambes, bref, dans la force de l'âge, comme vous et moi... Quelle erreur! Victor, elle vous aime, je vous le dis...

■ — Et vous, ne vous ètes-vous jamais trompé?

— Jamais! repartit Floridas en prenant un air modeste. Je ne songe pas à m'en faire un mérite, mais c'est un fait; je ne me suis jamais trompé, ou si rarement que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Maintenant, si vous me permettez de vous donner un conseil, c'est île retourner sur vos pas, au lieu de rester la, solitaire, connue un cormoran sur son pic. Vous avez des droits...

— Bien légers!

— N'importe, faites-les valoir. Et soufflez-lui la belle sous la moustache, en supposant qu'on puisse appeler du nom de moustaches ces trois poils follets qui ombragent la lèvre de l'adolescent, semblables au duvet de la pêche timide rougissant sous les regards de Pomone. De la résolution, morbleu !

Victor convint aisément que le capitaine avait raison et lui promit de suivre ses avis. Il ne demandait qu'un instant pour se remettre du trouble que lui avait causé l'arrivée de Robert, après quoi il reparaîtrait à la fête ; en même temps, il engagea Floridas à l'y devancer, et celui-ci ne se fit pas trop prier, car l'espoir d'une seconde contredanse avec miss Parrot n'avait rien qui lui déplût. S'il n'avait accordé jusque-là, à cette intéressante vieille fille, que l'attention qu'il jugeait due indistinctement au beau sexe, le charme de sa conversation, l'aimable laisser-aller avec lequel elle s'était confiée au bras de son danseur pendant le galop final , tout cela avait éveillé chez le bon capitaine certaines idées toutes nouvelles. La pensée lui souriait infiniment d'avoir pour femme une personne d'une éducation aussi brillante, une femme qui ne fût ni une reine de bals équivoques, ni une princesse sauvage; une femme, en un mot, telle qu'il n'en avait jamais eue, en dépit de tous ses airs mystérieux. Saurait-il avouer son amour, quand le temps en serait venu? Serait-il aimé? c'étaient là deux choses dont il ne doutait pas. Or, tandis qu'il se dirigeait en toute hâte vers la pelouse, il crut entendre le bruit sourd d'un coup de canon. Il leva les yeux ; le ciel était noir, le vent soufflait avec violence; un second coup retentit. Le capitaine ne l'avait pas attendu pour prendre sa course dans la direction de la mer; tout en s'avançant rapidement, il remarqua que le bruit de l'orchestre rus-

98 LES PETITS MALHEUEfi

tique avait cessé, et qu'un silence de mauvais pré avait succédé aux mille cris joyeux de la fête Quand ify arriva, il n'y avait plus personne; les marchands euxmêmes avaient déserté leurs boutiqu» .-.

— Diable ! se dit le vieux Triton, il faut que le navire soit en vue; dépêchons.

Quand le capitaine Floridas, président de la société des sauveteurs, parut sur la falaise, la foule le salua d'une acclamation des plusflatteuses.il s'inclina d'un air plein de condescendance, et d'une vois terrible :

— Yvonnet!

— Capitaine? fit Yvonnet en sortant aussitôt d'un groupe de pêcheurs et de paysans.

11 ne s'était pas écoulé trois secondes entre l'appel et la réponse, et le malheureux Yvonnet s'attendait à se voir complimenté sur cette exactitude toute militaire ; vain espoir !

— Ah ! ah ! reprit le capitaine en lui jetant un regard qui le fit frémir, te voici donc enfin! il est bien temps, depuis trois quarts d'heure que je t'appelle !

— Trois quarts d'heure ! lit Yvonnet eu s'arracliant les cheveux. Trois quarts d'heure, quand j'ai répondu au commandement avant qu'il ne lut achevé? Ce n'est pas l'affaire d'un jour de hisser pavillon; mais encore faut-il le temps de tirer la drisse! Et tenez, capitaine, laissez-moi vous le dire, si vous continuez à traiter de la sorte votre pauvre Yvonnet, qui se met en quatre pour vous contenter, vous le ferez mourir de chagrin. — parlant par respect !

— C'est bon! c'est bon! répondit le capitaine d'une voix moins rude. Et maintenant, drôle, arrange-toi pour me procurer une embarcation quelconque, car nous allons avoir à faire ensemble une petite promenade d'à-

grément. Et, malheureusement, nous n'aurions pas îe temps d'amener ici la Néréide.

Cela dit, il avança de quelques pas, grimpa sur une éminence, regarda attentivement le navire que le vent poussait à la côte, haussa les épaules, et, se faisant un porte-voix de ses deux mains :

— Yvonnet, s'écria-t-il, ne te presse pas tant, mon garçon, et va, retourne achever ta bouteille! Quanta moi, je suis bien décidé à ne pas m'en mêler : ce n'est qu'un navire à vapeur qui se noie !

Yvonnet s'arrêta court.

— Une vapeur ! dit-il en entrecoupant ses phrases de ces formidables éclats de rire qui ébranlaient les murs, mie vapeur! Ah! ah! ah ! la farce est bonne, et nous qui allions nous mettre en campagne, comme s'il eût été question d'un fin voilier! Une vapeur! Eh bien! qu'elle se tire toute seule du mauvais pas où elle s'est mise, la sotte ! Je suis comme vous, capitaine ; je verrais sombrer toutes les vapeurs du monde sans me mouiller la pointe des pieds pour leur venir en aide ! Une vapeur ! ah ! ah! ah!

Puis il fléchit les genoux, appuya dessus ses larges mains calleuses, et continua à rire de plus belle. Chose plus étrange, cette hilarité ne tarda pas à gagner l'impassible capitaine, qui, se plaçant en face de son matelot et dans la même posture, se mit à rire encore plus fort que lui :

— Le vois-tu fumer comme la cheminée d'une vieille femme, disait l'un, le vois-tu?

— Le voyez-vous rouler de droite à gauche sur ses tambours , comme le berceau de la nourrice, disait l'autre.

— Ah! mes petits messieurs, qui prétendez naviguer

comme on tait la lessive, avec une chaudière et «lu charbon]

— Eh bien ! ils vont savoir ce que c'est d'une K

Et, pendant cinq minutes, ce lut un feu roulant do plaisanteries, toutes plus spirituelles les ones que les autres, et dont on peut juger par cet agréable échantillon.

— Assurément, dit enfin le capitaine, on ne saurait appeler du nom de marins des mécaniciens, des serruriers, des intrigants, ces navigateurs a la vapeur, enfin ! Pourtant ce sont des chrétiens aussi bien que nous, Yvonnet...

— Quant à ça, dit Yvonnet, on ne peut pas dire non.

— Et fussent-ils païens comme Mahomet, reprit le capitaine, ce seraient encore des hommes...

— Quant à ça, dit Yvonnet, on ne peut pas dire non . . .

Le capitaine Irisa sa moustache, fit deux ou trois tours de droite à gauche en attachant sur le malheureux navire, qui se rapprochait à vue d'oeil, un regard satanique; puis il se retourna brusquement vers Yvonnet.

— Misérable! s'écria-t-il, quoi ! tu n'as pas encore exécuté mes ordres? Une embarcation, te dis-je ! ne voistu pas que ces braves gens vont périr ?

Yvonnet s'élança dans le roide sentier qui descend de la falaise à la plage, et l'on pensait que le capitaine allait l'y suivre ; au contraire, il demeura immobile, promenant les yeux autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un. C'était miss Parrot, ni plus ni moins; conséquent avec lui-même, le capitaine avait décidé qu'il ferait preuve pour son propre compte de cette résolution qu'il prêchait aux autres en matière d'amour. El quel moment plus favorable pour se déclarer que celui OÙ l'on

va jouer sa vie par dévouement à l'humanité? Quelle impression ne produiraient pas sur une femme sensible des paroles d'amour sortant de cette bouche qui allait commander aux flots? Par une fatalité inexplicable, miss Parrot n'était pas là : dérision ! Il avait fallu que, seule entre tous, elle s'éloignât dans l'instant même où il lui a été donné de voir enfin un homme à ses pieds! et quand cet homme était le capitaine Floridas !

— Qui donc cherchez-vous ainsi? lui demanda-t-on. Il leva les yeux au ciel, soupira, et il allait s'éloigner,

lorsqu'il vit flotter au-dessus d'un bloc de rochers un voile vert. Elle était là, s'enivrant poétiquement du spectacle de la tempête. A cette vue, l'indomptable capitaine sentit sa résolution l'abandonner, et partit à toutes jambes d'un autre côté.

Assez confus d'une telle conduite, il prit le parti de se l'expliquer à lui-même par la gravité des circonstances.

— En vérité, se disait-il, j'étais fou! c'est bien l'instant de conter fleurette à la beauté quand la mer monte. Vite, je n'ai plus un instant à perdre.

Il disait vrai, et quand il arriva sur la plage étroite qui s'étend entre la falaise et la mer, le navire en détresse avait donné contre un récif, à une demi-lieue de la côte environ.

— Eh bien! dit 3e capitaine, sommes-nous prêts?

— Dans un instant, répondit Yvonnet.

En même temps le navire tira un nouveau coup de canon.

C'était un de ces petits bâtiments de l'Etat, au service de la douane, légers, coquets, mais peu faits pour ré-

sister à la tourmente. Battaparune mer furieuse, celuilà oe paraissait pas devoir tenir plus d'une heure. Aussi, grande était l'anxiété des assistants. Les uns, rest la l'alaise, contemplaient, immobiles, ce spectacle émouvant ; 1rs autres préparaient 1rs cordages ou s'efforçaient de mettre l'embarcation à la mer. Cette seule opération présentait mille difficultés, ainsi qu'il en est toujours à la marée montante par le gros temps. Poussée vers le large par trente bras vigoureux, la chaloupe s'ébranlait; l'avant touchait aux vagues, parfois même elle commençait à flotter, lorsque la lame, la prenant de biais, elle pirouettait et rebroussait à la côte en criant sur te galet broyé. Alors, sous peine d'avoir les jambes brisées, les hommes qui l'entouraient devaient s'éparpiller en toute hâte, mais ce n'était que pour revenir aussitôt s'attacher aux flancs de cette masse rebelle et l'ébranler avec une nouvelle ardeur. Tout dépend, en pareil cas, de l'ensemble des mouvements, et, pour régler les leurs, ces braves gens avaient recours à la plaintive mélopée des matelots qui hissent une voile trempée de pluie ou poussent un lourd fardeau sur le quai. À entendre ces accents lents et réguliers, on eût été tenté de maudire cette énergie patiente, si calme qu'elle ressemblait à de l'apathie ; puis, au même instant, la barque s'ébranlait... on la croyait à Ilot. Elle reculait encore, et tout était à recommencer. Cinq Ibis on recommença, sans perdre une minute, tout en sachant se préserver de cette hâte intempestive qui né sert de rien, sans enthousiasme comme sans découragement Si la sixième tentative ne donna pas d'abord un résultai définitif, il n'en fut pas moins meilleur que les autres : encore un instant et l'on aurait réussi. Cependant, une vague énorme s'avançait, en creusant devant elle un large sillon, et il elait à craindre que tant d'efforts ne fussent vains, si elle atteignait

la rive avant que la barque n'en fût assez loin pour subir, sans atterrir de nouveau, le mouvement de recul qui allait lui être imprimé.

— Allons, dit le capitaine, encore un coup de collier, mes gens ! Yvpnnet, lâche coquin, auras-tu bientôt fini de bayer aux corneilles?

De tous les reproches dont le capitaine avait abreuvé son matelot, il n'en était pas un qui fût plus injuste, car Yvonnet se signalait entre tous par son sang-froid et sa vigueur. Exaspéré de se voir traiter de la sorte, en présence de ses camarades, il lâcha prise, se retourna et se préparait à se justifier énergiquement, lorsqu'il se rappela que la discipline le lui défendait. Etouffant donc sa rage et sa douleur, il se mit en devoir de retourner à la besogne.

— Va, mon garçon, lui dit un des siens, prends ton temps, rien ne presse, car ce ne sera pas encore pour cette fois-ci, et ce n'est pas ta faute! N'Importe, poussons toujours, et ferme ! Hôô ! his !

Cet homme se trompait, car au même instant, grâce à un renfort inattendu, déjà la barque échappait à leurs mains. Robert de Salviac s'y était élancé armé d'une gaffe, et, l'appuyant au rivage, il avait imprimé à l'embarcation une impulsion d'arrière en avant, qui l'avait ainsi mise à flot. Reçue par la redoutable vague que l'on avait vu venir de si loin, elle se dressa sur elle-même perpendiculairement et prête à se renverser; mais Robert avait déjà saisi les avirons, qui ne furent point inactifs entre ses mains, et après avoir hésité une ou deux secondes sur la crête écumeuse du flot, la barque piqua de l'avant et surmonta deux ou trois lames moins fortes, dont chacune Téloigna sensiblement du rivage; après quoi, barque et nautonnier disparurent derrière une montagne humide.

— Mon Dieu! dit Anna à miss Parrot rfni teS avait rejoints, n'est-ce point M. do Salviacqui <Jtait dans la chaloupe?

— Lui-même; mais le doute est bien permis, car tout cela s'est fait si rapidement!... Voyez, voyez, Anna, la barque reparaît... 11 y est encore sain et sauf! Bon! voici le capitaine à la nage! Yvonnet le suit!

Miss Parrot disait vrai : en quelques brasses les deux intrépides nageurs rejoignirent la chaloupe, l'un à gauche, l'autre à droite, et posant la main sur le bordage, ils s'enlevèrent lestement et furent bientôt installés, Yvonnet à l'aviron avec Robert, et le capitaine au gouvernail. Déjà celui-ci avait mis le cap sur le navire, et tout annonçait qu'il le joindrait bientôt. Cependant, la chaloupe venait d'embarquer trois lames coup sur coup.

— Coulés ! dit un matelot.

A ce mot, un cri perçant retentit sur la rive; c'était Anna qui l'avait poussé; blanche comme sa robe, elle fléchit, chancela et lût tombée si M. de Salviac ne l'eût soutenue dans ses bras. 11 était aussi pâle qu'elle; il avait peine à se soutenir lui-même. Mais, en voyant quelle impression avait produite sur Anna l'acte héroïque de son lils, il se ranima soudain; puis, sa ligure ayant pris l'expression froidement résolue d'un homme qui va voir se jouer devant lui le coup suprême dont dépend sa vie, il saisit la main d'Anna et lui dit il' une voix brève :

— Venez !

En même temps, il l'entraîna vers un bloc de rochers, d'où elle ne devait rien perdre de ce qui allait se passer au large. Anna le suivit sans résistance, et .1 ■ l'espèce de plate-forme où il l'avait aidée à se hisser, après y être parvenu lui-môme on ne sait comment, elle attacha sur la chaloupe, qui voguait toujours, un regard plein d'anxiété.

La tempête était alors dans toute sa force; le vent soulevait d'énormes masses d'eau de toutes parts : les unes déferlaient sur la plage à grand bruit; les autres s'abîmaient circulairement sur elles-mêmes en tourbillons dévorants. Toute cette immense plaine liquide n'était qu'agitation et que chocs : l'œil eût en vain cherché un seul point immobile dans cette incommensurable étendue, dans cette mêlée furieuse de mouvements contraires se heurtant, s'absorbant les uns les autres et affectant, de minute en minute, des formes plus étranges et plus monstrueuses. Chaque flot semblait un être vivant, animé d'une aveugle fureur contre le flot prochain, un ennemi se jetant à corps perdu sur son ennemi ; ou plutôt il semblait que la main qui les gouverne eût laissé échapper les rênes, les abandonnant à leur fougue sauvage ; il semblait que ce fût trop peu, pour cette force exaspérée et sans frein, de sou champ ordinaire, qu'elle fût prête à envahir le monde et que le chaos dût renaître de ce délire de la nature.

Cependant, la barque s'avançait, assaillie par toutes les forces de l'Océan; mais toujours triomphante, déviant à chaque instant de sa route, mais la rectifiant toujours; menacée de mille morts, mais y répondant par mille défis, jusqu'au moment où, victorieuse une fois de plus, elle recommençait à glisser sur les abîmes déjoués, avec sa grâce coquette et hautaine. Noble spectacle 1 C'était la pensée de l'homme qui marchait sur les flots. Déjà l'esquif avait franchi la moitié de sa route, et sa persévérance intrépide avait fini par rendre l'assurance à tous ces cœurs qui le suivaient.

— Ils arriveront ! criait-on de toute part; ils arriveront !

Puis, on leur envoyait delà main l'encouragement dû à leur intrépidité; les mouchoirs s'agitaient; les yeux se

LES PETIT- MALH1

remplissaient de larmes : de tous les hommes qafles regardaient l'aire, il n'en était pas un qui eût voulu être

avec eux; de toutes ces femmes, p retenir son frère, son mari, ni son fils : la lièvre du dévouement dévorait toutes ces poitrû

— Ils arriveront! criait-on.

Mais déjà on les distinguait à peine dans la demiteinte du crépuscule, aux dernières lueurs d'un- soleil rougeâtre, traînant, au loin derrière, un sombre rideau de nuages fantastiques... Bientôt le dernier segment du disque enflammé tomba derrière l'horizon, et ce lut en vain que l'œil voulut percer ces ténèbres mugissantes.

— Ah ! dit Anna, si je pouvais les voir encon ! ..

— Descendons, mon enfant, repartit M. de Salviac, et rapprochons-nous plutôt du lieu où se fera le débarquement.

— Et où croyez-vous qu'il se fasse ?

— Je ne sais, mais il faut souhaiter que ce soit làbas, là où la plage est moins danger

Elle allait y courir, quand M. de Salviac lui fit observer qu'il était bien inutile de se presser.

•— C'est vrai, répondit-elle ; mais ce sera une affreuse attente, savez-vous?

Ils retrouvèrent leurs amis où ils les avaient laissés. M. d'Auberteau, en les voyant s'avancer, alla serrer la main deM.de Salviac, puis il baisa sa fille au front d'un air pensif, et l'on attendit le dénoûment de ce drame terrible. Au bout de trois quarts d'heure, on entendit un bruit de rames et de voix qui se rapprochait lentement : puis on distingua deux embarcations qui nageaient vers la côte en se guidant sur les feux qu'on y avait allumés. Alors, on s'empressa de leur faire parvenu" des grelins; un va-et-vient fut établi en quelques secondes, et une trentaine d'hommes gagnèrent la côte un à un. On ap-

prit d'eux qu'une des chaloupes était commandée par le capitaine Floridas, l'autre par Yvonnet, qui seuls étaient en état de les guider dans ces parages dangereux.

— Et... demanda M. de Salviac, ne ramenez-vous pas quelqu'un qui était parti avec eux?,..

— Un jeune homme.. . blond, mince, dit Anna, malgré elle ; dites, parlez ?

— Ma foi, ma jeune demoiselle, s'écria celui à qui cette question s'adressait, je ne saurais vous dire s'il est blond ou brun, mais c'est un luron, je puis vous en répondre... Sans lui... Et vous, tranquilisez-vous, mon gros père, il est là... vous allez le revoir... quoique entre nous il ne paraisse pas bien pressé de quitter la partie. N'est-ce pas, Cardonnet?

— Positif, dit Cardonnet, en se secouant philosophiquement devant un brasier de broussailles. Et, parole d'honneur, je commençais à en avoir assez, moi, Cardonnet! Diable de petit bonhomme, va! Eh bien! en voilà un qui se moque de la vie comme de la fumée de sa pipe.

En cet instant, Robert mit le pied sur le rivage, M. de Salviac courut à lui, en renversant Cardonnet sur son passage, et il allait se jeter dans les bras de son fils, quand celui-ci lui tendit la main froidement. Glacé, M. de Salviac recula. Il y eut quelque chose d'affreux à voir ce fils se soustraire, en un pareil moment, aux embrassements de son père ; tous les coeurs se serrèrent, et l'admiration due au dévouement de Robert suffit à peine pour étouffer un murmure d'improbation, trop bien justifié par la sécheresse d'un tel accueil. Sans y accorder la moindre attention, il se dirigea vers le brasier, où Cardonnet et son compagnon lui firent place avec un empressement qui ne paraissait pas exempt d'une certaine appréhension superstitieuse. Et, il faut bien le dire, il y

LES l-i: 1 11'-' MALHEUBS

avait en lui quelque chose d'étrange qui justifiait jusqu'à un certain point les craintes des deux marins.

Robert de Salviac,|âgé de vingt-quatre ans environ, était grand, mince et pouvait passer pour débile au premier abord. Pourtant, quiconque le regardait attentivement, s'apercevait aussitôt que, sans être précisément vigoureux, comme Victor, par exemple, Robert devait être doué au plus haut point de cette force particulière aux gens nerveux, irrégulière, fantasque, mais irrésistible dans ses passagers élans. Sa figure était belle, quoiqu'elle manquât trop souvent de cet attrait sympathique qui attire et qui retient : en le voyant, on était saisi plutôt que charmé. Pourtant, on voulait le revoir encore : il s'attachait à toute sa personne cet intérêt irritant que communiquent à certains hommes la présence et jusqu'aux ravages des passions; quant aux femmes, celles que l'expérience avait instruites des dangers d'un caractère ainsi fait, elles se tenaient à l'écart, comme si elles eussent craint de voir se changer malgré elles en un sentiment plus vif, l'intérêt avide dont elles étaient saisies devant cette âme malade, devant cette beauté d'ange déchu. Mais quelle curiosité ne devaient-elles point exciter chez une jeune fille]

Celle d'Anna était vivement piquée; d'ailleurs, si cette première entrevue avait eu jusque-là le prestige de l'imprévu, tout concourait à l'augmenter d'instant en instant. Éclairé par les reflets rougeàtres de la flamme, le visage de Robert acquérait je ne sais quel charme fantastique dans son immobilité hautaine. Les cheveux défaits les habits ruisselants et en désordre, il conservait tout sa distinction, toute sa grâce, et Anna le trouvait cen fois mieux ainsi que lorsqu'il la ramenait à son père gauts gris-perle et .si bien cravate! Tandis qu'elle l'o servait à la dérobée, le capitaine Ploridas paru! enli

D'UNE JEUXE FEMME 109

dans cette sérénité tout olympienne qui ne l'abandonnait jamais. On s'empressa autour de lui, on le félicita d'avoir si heureusement échappé aux périls qu'il avait courus.

— Des périls, s'écria-t-il ! Tenez, vous me faites sourire. Le vieux Neptune est bien malin ; mais je le suis encore plus que lui, et je me ris des fureurs d'Éole comme du souffle badin de Zéphyre.

Cela dit, il écarta de la main ceux qui l'entouraient, et se dirigeant vers Robert :

— C'est à Monsieur que reviennent tous lés honneurs de la journée; sans lui, ajouta-i-il eu montrant l'équipage du navire naufragé, je les laissais sauter à la mer, comme des grenouilles à l'approche d'un héron.

On le pressa de s'expliquer :

— Nous voilà partis, reprit-il, et je vous fais grâce des incidents du voyage, ne connaissant rien de plus ridicule que cette coutume, bonne tout au plus pour les marins d'eau douce, de s'appesantir sur de semblables bagatelles. Nous arrivons donc, et à peine avionsnous accosté cette sotte machine qu'on appelle un navire à vapeur, que mes gaillards, ouvrant une écoutille, se mettent en devoir de sauter à qui mieux mieux dans la chaloupe. Or, de deux choses l'une : ou il en tombait les trois quarts à la mer, ou nous coulions bas. Encore si c'eût été la Néréide ! Ce que j'avais de mieux à faire était de les engager à renoncer à ce saut périlleux, pour mettre la yole à la mer, de manière que nous n'eussions plus à prendre que la moitié d'entre eux. Mais que peut la voix d'un homme sage sur une troupe d'oisons? trois déjà avaient sautés, et le reste allait suivre, quand M. de Salviac, avisant un cordage qui pendait en dehors, le prend à deux mains, grimpe comme un chat sauvage, arrive à l'écoutille, et tirant de sa poche deux pistolets,

Jour fait comprendre qu'il ne ferait pas bon forcer le p sage. Il n'en fallut p is daj^btage pour couper court. a ce sauve-qui-peut général; ou suivit mes conseils, et

l'on s'en trouva bien. Il n'en est pas moins vrai qi;. eu brave jeune homme, tout était perdu. Maintenant, Messieurs, tout eu reconnaissant que le cordage au moyen duquel notre généreux ami a pu faire son ascension périlleuse s'est trouvé là fort à propos, permettezmoi de vous demander ce qu'il faut penser d'un navire où l'on se permet de semblables uég nlage

pendant par dessus le bord, et cela sur un navire de guerre ou prétendu tel? De mon temps, on était plus soigneux... On cordage par dessus le bord! Mais il y aurait eu là de quoi perdre de réputation le plus brave oflicier. En effet, Messieurs, quel désavantage en cas d'abordage! Niais depuis qu'on navigue à la vapeur...

— Lis saintes traditions se perdent, interrompit M. de Salviac. Et toi, Robert, comment donc te trouvais-tu avoir sur toi des pistolets ? je ne t'en connaissais pas.

— Je les ai achetés il y a peu île jouis, répondit Robert, et je les ai apportés ici pour les essayer.

— Nous les essayerons ensemble, dit le capitaine; car j'espère bien, Monsieur, que j'aurai l'honneur de faire plus ample connaissance avec un homme dont le courage...

— De grâce, Monsieur, remarqua Robert, ne parlons pas de cela. Le courage n'a de mérite qu'autant qu'on tient a la vie, et...

Il s'aperçut que son père lYcoutait, et n'acheva pas par égard pour lui. Néanmoins, M. de Salviac n'en avait (pie trop entendu, et il s'éloigna en soupirant. Alors M. d'Auberteau, qui n'avait point encore adressé la parole à Robert, s'approcha de lui, en lui prenant la main :

— Voici, mou qui ne sont point na-

turelies à votre âge, lui dit— il . Songez à ce qui vous reste! . #^

— Ah! Monsieur, répondit Robert d'un accent qui allait à l'âme, si vous saviez ce que j'ai perdu !

Anna l'entendit, et fut plus émue de celte simple parole que des scènes si dramatiques auxquelles elle venaient d'assister. Cependant, soit que Robert succombât au contre-coup de fatigues au-dessus de ses forces, soit que certains souvenirs eussent pour lui une amertume presque mortelle, il était devenu plus pâle encore, il allait s'évanouir. Heureusement, miss Parrot se trouvait près de lui, et ce lut dans ses bras que l'heureux Robert perdit connaissance... Pour Anna, elle se retourna en toute hâte et demanda à la première personne qu'elle aperçut un flacon de sels :

— Je n'en ai pas, répondit-on d'une voix brève. C'était Victor. S'il avait promis au capitaine de le

suivre de près, il ne s'était point senti le courage de tenir sa promesse, et il était rentré chez lui. Mais il n'avait pas tardé à apprendre qu'il y avait eu un sinistre en mer, et il s'était immédiatement dirigé vers l'endroit qu'on lui avait désigné. Il y arriva à l'instant même où l'intérêt d'Anna pour Robert se manifestait dans toute sa vivacité. En même temps, l'état des vêtements du jeune malade, les discours de la foule, vinrent lui apprendre que cet intérêt avait des motifs sérieux.

— Quelles singulières coïncidences il y a dans la vie ! pensa-t-il. Et moi qui lui parlais en riant, l'autre jour, d'un beau jeune homme qui se serait évanoui dans les bras de miss Parrot : allons, j'ai la fortune contre moi !

Cependant, Robert avait reprisses sens et se dirigeait, suivi de son père, de M. d'Auberteau, d'Anna et de miss Parrot, vers la voiture qu'on avait fait approcher le plus possible de la falaise. On allait y monter, quand on vit

venir une demi-douzaine de personnes, dont la démarche solennelle annonçait dus gens d'importance.

C'étaient les autorités de la ville voisine qui s'étaient cm pressées d'accourir au premier bruit du désastre. Si elles arrivaient un peu tard, il ne fallait s'en prendre qu'aux difficultés du chemin, à la tradition qui défend expressément aux. autorités d'arriver à temps, et enfin au trouble bien pardonnable de dignes magistrats auxquels on vient annoncer une nouvelle de cette sorte, taudis qu'ils sont encore à table. Au surplus, l'un d'entre eux s'était déjà lancé en éclaireur, et promenant son regard d'aigle des divers groupes qui stationnaient encore sur la plage, à Robert de Salviac et au capitaine Floridas:

— Arrêtez, Messieurs, dit-il en se retournant vers les siens! Arrêtez! il devient inutile d'avancer d'un seul pas; en effet, Messieurs, il m'a sul'li d'un coup d'oeil, d'un simple coup d'oeil, pour pénétrer la situation, et je suis en mesure de vous fournir tous les détails dont \ pouvez avoir besoin pour établir votre enquête. Et d'abord, Messieurs, l'état de la mer m'indique qu'un naufrage a bien pu signaler cettenuit terrible, si toutefois, — si toutefois, — il y avait quelque navire en vue. Et remarquez, s'il vous plaît, Messieurs, la justesse de mes conjectures : d'où viendraient ces braves marins étrangers à notre port, si ce n'est d'un vaisseau perdu? Que signifient les vêtements trempés d'eau de mer du digne capitaine Floridas et de son brave compagnon Yvonnet, si ce n'est qu'ils se sont courageusement portés au devant (U's naufragés, comme ils l'ont fait déjà tant de fois? N'est-il pas vrai, capitaine? Répondez, Yvonnet!

En cet instant M. Boisjoli s'arrêta court. S'il avait reconnu M. de Salviac, il ne savait pasqueRobërl fûl son fils, et cette idée, qui Fût venue à tout autre, ne se présenta même pas à l'esprit du suppôt de Tliemis, comme

l'appelait souvent le capitaine Floridas. Quel pouvait donc être ce jeune et intéressant étranger ? Voilà ce que M. Boisjoli se demandait, quand tout à coup on le vit se frapper le front du geste d'un homme qui a enfin trouvé ce qu'il cherchait. En réalité, il avait pris Robert pour un naufragé et s'avançant vers lui d'un air théâtral :

— Jeune et intéressant étranger, dit-il, ô vous que la tempête a jeté sur ces rivages, loin de votre patrie, loin de votre famille, daignez accepter l'hospitalité dans nos murs.

Cela dit, M. Boisjoli enchanté de sa pénétration, s'arrêta de nouveau pour jouir de l'admiration qu'elle devait causer aux autres, et il s'apprêtait à continuer sur ce ton, lorsque le capitaine Floridas lui enfonça son chapeau sur les yeux d'un vigoureux coup de poing, ce dont il s'excusa en affirmant qu'il l'avait pris pour Yvonnet. M. Boisjoli dut l'en coire sur parole. Robert avait ri comme les autres de l'étrange bévue du juge de paix, et M. de Salviac, ravi de ce résultat inespéré, eût volontiers embrassé le perspicace magistrat.

Pour Schmidt, réduit à l'impuissance devant cette scène douloureuse, il s'en était promptement éloigné^ et sa sœur l'avait suivi.

Ce fut dans cette nuit mémorable qu'Anna connut, pour la première fois, l'insomnie. Continuellement présente à son esprit, l'image de Robert était comme une vivante énigme, dont elle cherchait le mot malgré elle, irritée par l'impossibilité même où elle était de le trouver. Elle avait beau se dire qu'après tout peu lui importait que

M. de Salviac fût mauvais ou bon, c'était là unequestion [uelleelle revenait toujours, n'en laissant le côtémoml que pour fe livrer aux séductions qu'exercent toujours une jolie figure, une tournure élégante La

première personne qu'elle rencontra le lendemain matin, ce fut le père de celui dont elle avait rêvé toute la nuit.

Assis sur le banc même où nous l'avons vu précédemment confier ses peines à M. d'Àuberteau, M. de Salviac méditait sur ce qu'il avait à Faire pour as le mariage de Robert et d'Anna, car il l'avait juré. Après le refus de M. d'Auberteau, en présence d'un mariage presque arrangé déjà, un tel serment avait quelque chose d'assez répréhensible : c'était un étrange abus de l'hospitalité que cette visite inattendue; c'était assamer sur sa tète une responsabilité immense que de traverser ainsi, dans un intérêt personnel, les projets de deux Familles! M. de Salviac le sentait parfaitement; mais la voix de l'amour paternel, la seule passion qu'il eût jamais ressentie, étouffait en lui, jusqu'à un certain point, celle de la délicatesse : sauver son fils, telle était sa seule pensée. C'était la fortune qui lui amenait Anna, et il se promit d'en profiter.

11 commença par lui demander si elle était remise des émotions de la soirée précédente :

— C'est à vous, Monsieur, qu'il Faut demander cela, répondit-elle, car vous en avez éprouve de cruelles.

— Certainement, quoique, à vrai dire, mes' jours s'écoulent dans ces transes mortelles ! Si mon Ûls a expo>é sa vie pour sauver celle de ces braves gens, c'est avant tout parce qu'il est las de vivre. A quoi bon le dire? Ne l'ave/.-voiis pas entendu de sa bouche? Oui, vous le s.:\v/ aussi bien que moi, tout est perdu. Un? affection nouvelle pourrait seule...; mais sa première femme a eu

son premier amour, et il sera le dernier. Et puis, quel cadeau à faire à une jeune fille que celui d'un mari tel que Robert, d'un mari tout entier au souvenir d'une autre? Assurément je serais capable de bien des choses pour le salut de ce cher enfant ; et pourtant, vous me croirez si vous voulez, au point où il en est, lui choisir, lui imposer une femme, bien que j'y aie songé quelque fois, c'est là une responsabilité devant laquelle j'hésiterais. Cette femme serait-elle heureuse?

— Oh! interrompit Arma avec une certaine impatience, c'est peu probable!

■ — N'est-ce pas? Sans doute ce serait se donner une sainte mission de le rattacher à la vie, mais bien difficile, et celle qui l'accepterait risquerait fort de compromettre son bonheur.

Anna se leva, alla cueillir une rose à quelque distance, et tout en s'éloignant :

— L'autre était donc bien belle?

M. de Salviac, qui la voyait venir petit à petit où il la voulait, feignit de ne l'avoir pas entendue.

— Vous ne me répondez pas ? demanda-t-elle en revenant vers lui.

— Quoi donc?

— Je vous ai dit : L'autre était donc bien belle? Alors M. de Salviac se dirigea vers le château, sans

rien dire :

— Où donc allez-vous?

— - Je reviens ; veuillez m'attendre un insttmt.

Anna n'eut garde de s'y refuser, et elle le vit promptement reparaître tenant à la main un objet qui lui sembla être un écrin de maroquin ; elle devina qn'il contenait le portrait de Glotilde, et elle éqrouva un tel désir de le contempler, qu'elle eût couru au devant de M. de Salviac et le lui eût arraché des mains, si elle n'en eût

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cru que son impatience. Aussi, quand elle le vit, au moment où il la rejoignait, glisser l'écrin dans sa poche, m. un prétexte de l'impression douloureuse que lui causait toujours la vue de cette peinture, elle n'y tint plus,

— Si vous ne vouliez pas la montrer, dit-elle, pourquoi donc l'aller chercher?

M. de Salviaelui tendit l'écrin; elle s'en empara vivement, pressa le bouton, le ressort joua : Anna et Clotilde se trouvèrent en présence l'une de l'autre.

Anna demeura dix minutes, lixant sur le portrait le regard d'une jolie femme qui cherche un défaut dans la figure d'une autre femme. Elle ne le trouva pas, il n'y avait là rien à reprendre : si ce n'est peut-être cette grâce un peu trop sévère qui tempère l'affection par le respect. Devant cette éclatante beauté, Anna prit en pilié son joli minois, et rendant l'écrin à M. deSalviac :

— C'est admirable, dit-elle. Mais je veux le revoir encore; rendez-le moi.

La beauté de Clotilde était cette écrasante beauté qui réalise les conceptions les plus hautes de l'art; c'était l'idéal.

— Réellement, demanda Anna, sans détacher les yeux de cette tète vraiment divine, était-elle aussi belle que

Cela?

— Oui, réellement.

— Et... intelligente autant que belle, cela se voit.

Cela se voyait, en effet; mais tout en le proclamant bien haut, Anna nourrissait peut-être le secret espoir d'être contredite.

— Jugez-en, dit M. de Salviac en tirant de sa poche deux ou trois lettres. J'étais resté au Caire tandis qu'elle parcourait le pays avec son mari, et voici ce qu'elle m'écrivait :

L'écriture seule avait quelque chose d'élégant, d'aris-

tocratique, et les pattes de mouches de la pauvre Anna n'eussent pu soutenir la comparaison. Le style, dans sa négligence inimitable, était celui d'une grande dame qui écrit un peu trop comme elle parle, mais qui doit parler admirablement. Les descriptions étaient vives, les pensées justes, le ton général élevé, poétique: à chaque instant aussi le savoir éclatait sans pédantisme, et celle qui avait tracé ces lignes disposait évidemment de toutes les séductions d'une éducation également judicieuse, brillante et solide. Clotilde parlait de la nature en femme qui l'a vue sous ses aspects les plus divers, et de l'art avec cette sûreté qui ne s'acquiert que par l'étude. Elle avait noté en passant uneromance du pays; elle avait mis son mari sur la voie d'une découverte intéressante ; elle l'avouait confidentiellement à son beaupère.

— Bah! pensa Anna, ce n'était qu'un bas-bleu! une miss Parrot... très-jolie!

Les dernières lignes déjouèrent cette charitable supposition. Tout entière consacrée à l'expression de son amour pour Robert, cette page de Clotilde eût compté parmi les meilleures d'un livre excellent. Elle était de celles qui émeuvent tous les lecteurs indistinctement, hommes ou femmes ignorants ou lettrés. Ainsi, à tant d'autres attraits, Robert] oignait encore celui-là d'avoir inspiré une grande passion!

— Oh! dit naïvement Anna, je comprends qu'il la regrette, car il était tendrement aimé! Ainsi, belle, intelligente, bonne, elle était donc parfaite?

— Parfaite, répondit 31. de Salviac; et quant à moi, je comprends trop bien les regrets de Robert pour ne pas m'expliquer. ..

— Qu'il ne trouve plus aucune femme digne de son affection.

118 LES PETITS MALHÉUEJS

— Mon Dieu oui, bien qu'il y en ait, sans doute !

Il crut voir à l'air dont on accueillit ces paroles, qu'il n'avait pas complètement perdu sou temps; mais il eut la force de dissimuler le sourire de satisfaction que lui causait cette pensée. Et quelle femme, à la place d'Anna, n'eût été piquée de se voir mise ainsi hors de cause et sa beauté comptée pour rien? Eu montrer la puissance, pour toute réponse, quelle Femme ne se fût plue à la pensée d'un semblable triomphe? Lutter contre de tels souvenirs, les voir pâlir, s'elîacer, puis régner enfin sur ce cœur inaccessible à toute autre, n'y avait-il pas là une tentation presque irrésistible?.

— Quant à moi, se dit Anna, une telle entreprise ne serait pas mon fait; mais qu'une autre s'y laissât séduire, je n'en serais point surprise.

Elle venait de se rappeler qu'elle était résolue à ne point épouser un veuf, qu'elle eût mieux aimé crut fois être la femme de Victor que celle de Robert. En attendant, avant de rentrer dans sa chambre, elle passa chez miss Parrot qu'elle trouva occupée à essayer de mémoire un croquis des scènes de la veille :

— Ce ne sont que les nuises, lui dit-elle, en se reculant avec amour pour considérer son œuvre. J'avais d'abord songe à faire de cela un tableau de cheval :. à donner à chaque ligure son expression propre; mais comment eussé-je rendu!...

Elle s'interrompit pour reloucher un groupe de rochers, puis elle reprit en soupirant :

— Ah! ma chère, qu'il a l'air sentimental ! quel désenchantement sur cette ligure! il a le spleen. On! quel charme n'est-ce point chez un gentleman?

— Le spleen?

— Oui. A la vérité, il faut prendre les maris tels qu'ils viennent...

— Quand ils viennent, voulez-vous dire.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, ils viennent toujours. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai souvent désiré que le mien eût le spleen... C'est romantique!

— Soit, mais de qui parlons-nous?

— De M. Robert de Salviac... Oh! celui-là doit savoir aimer.

— Vous croyez?

— Si je le crois! Et cette paire de pistolets qu'il avait dans sa poche. .. Est-ce assez significatif? 11 se tuera !

— Vous me faites peur, miss Parrot.

— A moins qu'un autre amour... continua miss Parrot en se penchant sur son esquisse... Mais est-il probable?.. Tenez, Anna, je ne vous le cache pas, son arrivée imprévue, son courage, tout cela a fait sur moi une impression...

— Enfin, vous êtes amoureuse de lui, avouez-le?

— Non ! non ! Je ne suis pas assez folle pour cela ; amoureuse... Vous le seriez vous-même, Anna, que cela ne m'étonnerait point.

— Merci bien! dit Anna d'un ton sec. Quoi! vous supposez que j'aime M. de Salviac, quand hier même vous affirmiez que j'aimais Victor. Pour qui me prenez-vous donc, Mademoiselle?

— Eh! mon Dieu, ma chère, reprit miss Parrot, ne« vous fâchez pas ; tous les jours le cœur hésite, et ce n'est pas un crime,.. Vous êtes ce matin d'une irritabilité... Je gagerais que vous avez mal dormi.

Anna haussa les épaules.

— Et, puisque nous parlons de M. Victor, reprit miss Parrot, j'aurais bien quelques petites choses à vous dire sur son compte, s'il vous était agréable de les savoir...

— Oh! je n'y tiens nullement, interrompit Anna, puis elle sortit en fermant brusquement la porte.

PETITS MALH1 I

On s'étonnera peut-être de voir miss Parrot abandonner ainsi la cause qu'elle avait si chaudement servie jusque-là, et il serait assez difficile de justifier cette détection, mais elle s'expliquait tout naturellement par le caractère romanesque 'le la vieille fille. Quant à ses Insinuations défavorables sur le compte de Victor, elle les croyait suffisamment motivées par certain tête-à-tête que sa présence avait troublé, on ne l'a pas oublié. II lui fal • lait vis-à-vis d'elle-même, une raison telle quelle de ce revirement subit; celle-là lui paraissait excellente, et elle en était déjà à se dire que l'intérêt bien entendu d'Anna voulait qu'elle épousât Robert et non Victor. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos faiblesses ou nos torts; cela satisfait cette portion de nous qui est pour ainsi dire spectatrice de l'autre. Mais c'est trop nous arrêter à ce nouvel entraînement de la vive imagination de miss Parrot, et nous irons retrouver Anna.

Elle n'attachait pas grande importance aux paroles de la digne institutrice; néanmoins; celles qu'elle venait d'entendre ne pouvaient passer inaperçues. Ainsi Robert était de ceux qui « savent aimer, >> elle n'était pas seule à le croire. Et tout en lissant ses beaux cheveux noirs, tout en ajustant ses rubans, Anna demandait souvent à la pendule combien de temps devait s'écouler encore avant qu'elle ne le revît. Enfin, on sonna le déjeuner, et Anna descendit. Au moment où elle allait entrer dans le salon, elle reconnut la voix de Robert qui s'entretenait avec 31. d'Auberteau, et elle s'arrêta toute tremblante. Elle le revit et le trouva plus séduisant encore.

Soit que la dépense de forces inaccoutumée qu'il avait faite la veille, eût déterminé chez ce frêle jeune homme une fatigue salutaire, soit qu'il subit déjà quelque bonne

influence, les traits de Robert étaient moins tendus, son attitude moins hautaine. Il était moins alors l'image du désespoir que d'une tristesse simple et intéressante. On voyait, enfin, qu'il faisait sur lui-même un effort prodigieux pour prendre part à la conversation, et il causait à merveille. Il disait juste et vif; il avait le don de ces mots aimables qui semblent si naturellement amenés que tout le monde se croirait capable de les trouver, et Anna crut remarquer que son père lui-même s'était déjà laissé gagner aux charmes de cet esprit gracieux et poli. Dès qu'il aperçut Anna, Robert alla à sa rencontre et lui présenta ses hommages avec une aisance dont le premier résultat fut de la mettre elle-même parfaitement à l'aise. Et puis, sans affectation, il trouva moyen de dédommager son père des torts qu'il avait eus la veille envers lui, en lui adressant quelques paroles affectueuses :

— Sais-tu, dit tout bas M. d'Auberteau à M. de Salviac, que ce n'est plus le même homme, et que tel que le voici... il est fort bien.

— Tu trouves? répartit M. de Salviac d'un air paterne. Au surplus, je te l'avais bien dit qu'il avait du bon sous son naturel fantasque.

Il y avait dans tout cela ample matière à réflexion, et Anna prit bientôt un prétexte quelconque pour remonter chez elle, avide de commenter longuement ce qu'elle venait de voir et d'entendre.

Déjà ce n'était plus d'un triomphe d'amour-propre qu'il s'agissait : actif aiguillon, la pensée que Robert en avait aimé, qu'il en aimait encore une autre, était toujours là ; mais l'espérance de le rendre au bonheur touchait bien plus Anna que le vain plaisir de l'arracher à un souvenir chéri. En laissant échapper devant elle les mots de sainte mission, de dévouement et d'autres semblables, M. Salviac avait fort bien su ce qu'il faisait. Il le

savait encore, lorsque, loin de pallier les périls de l'entrepris';, il ^e plaisait à les mettre en relief, spéculant sur

cet héroïsme d'un cœur novice, qui compte pour rien la souffrance* parce qu'il l'ignore. Sans cette imprévoyance de la jeunesse que la fausse sagesse raille parfois si amèrement, loin d'aspirer a entrer dans la vie comme loua le font, nul n'aurait le courage d'en franchir le seuil fatal : elle est comme une arène mortelle, où les plus résolus ne sauraient descendre qu'un bande;!! sur les yeux. Si l'on a le pressentiment confus des luttes qui vous attendent, on se sent si fort qu'on ne les n doute pas; on s'imagine qu'il s'agit de ces combats qui se terminent d'un seul coup, quand mille coups et mille autres encore fatigueront votre bras sans le rendre vainqueur; on croit que la vie foudroie, alors qu'elle ne fait, la plupart du temps, qu'user nos résistances lentement et sans gloire. Quant aux gémissements qu'on entend sur le bord du chemin, on les attribue, dans son ignorance arrogante, à de lâches découragements, jusqu'au jour où l'on se couche à son tour dans le fossé, gémissant soi-même et désabusé d'un courage inutile.

Mais si l'on ne doute point de la victoire, c'est surtout lorsqu'on est femme et lorsque c'est l'amour qui doit s charger de vous fournir des armes. C'était bien I qu'Anna comptait prendre les siennes; car déjà ëll avait accepté le combat. Déjà elle ne résistait plus à 1 séduisante pensée de s'emparer de ce cœur que la Pn vidence lui amenait à consoler. Déjà elle jouissait de 1 surprise île M. de Salviac, lorsqu'il la verrait opérer cet! cure dont il désespérait. Ce résultat n'était pas doutett à ses yeux : après tout, de quoi s'agissail-il. si ce n'est d se faire aimer ?

— Et il m'aimera, se dit-elle.

N'était-ce pas avouer qu'elle l'aimait déjà? D'ailleurs

elle eût pu en convenir tout haut; /qu'importe que l'amour vienne un peu vite, s'il ne s en doit pas aller de même Ij

Quant à Victor, Anna ne songeait guère à lui : on sait pour combien compte l'amant dédaigné en présence de son heureux rival.

Deux ou trois heures plus tard, elle descendit, et le hasard, qui ne fait riea à demi, voulut qu'elle trouvât Robert seul dans le salon. Elle ne s'y attendait pas, et, en l'apercevant, elle s'arrêta comme prête à se retirer.

— Je vous fais fuir, Mademoiselle? dit-il.

Pour toute réponse, elle entra.

Il y avait en elle un tel éclat de jeunesse, de fraîcheur, de gaieté, que Robert dut lui accorder une attention que nulle autre femme n'avait obtenue depuis la mort de Glotilde. Elle s'en aperçut et se flatta d'une facile victoire :

— Quelle belle contrée vous habitez, Mademoiselle, lui dit-il. Je suis sorti quelques instants après le déjeuner : Je n'ai jamnis rien vu de plus frais et de plus calme que votre vallée.

— Vous trouvez? dit Anna. Eh bien! je ne vous contredirai pas : j'aime tant ce pays, pour mon compte, que je n'ai jamais souhaité en voir d'autres.

■ — Jamais?

— Non, jamais : les voyages ne me tentent pas.

— Vous avez raison, répondit Robert en soupirant. Et plût au ciel, qu'à votre exemple, je n'eusse jamais quitté le coin de terre où je suis né. Si nous fussions restés en France, elle vivrait encore, peut-être!

Anna baissa la tête sur son ouvrage, fit deux ou trois

il LES PETITS MALHEURS

points de travers et se piqua les doigts. Mais il se leva et elle s'imagina qu'il* allait tomber ;'i ses pieds, tant était grand le. désir qu'elle eu avait; son cœur battait à se rompre.

— Combien je regrette que ma pauvre Clotilde ne vous ai pas connue, Mademoiselle, lui dit-il ; elle vous eût aimée, et quoique d'un caractère tout différent du sien, vous l'eussiez aimé aussi, j'en suis sûr.

— Oh ! j'en suis sûre, répondit Anna d'une voix suffoquée.

L'autre encore, l'autre toujours î

Cependant, en y réfléchissant, Anna s'expliqua qu'il n'en pouvait être autrement. Et elle-même, qu'eùt-elle pensé d'un homme capable de passer en si peu d'instants de regrets prétendus éternels à un nouvel amour? Elle laissa Robert s'asseoir, et reprit d'un ton qu'elle s'efforça de rendre calme :

— Je regrette beaucoup, de mon côté, de n'avoir pas connu Mme de Salviac. Je le regrette d'autant plus, que M. votre père, Monsieur, m'a parle d'elle dans des termes à me faire comprendre tout ce que vous avez perdu. Il avait même sur lui un portrait d'elle qu'il m'a l'ait voir... Oh! elle devait être bien belle!...

D'abord elle avait assez bien imité le ton do l'indifférence; à la rigueur, on sait encore reconnaître froidement la supériorité d'une rivale, en ce qui est des talents ou de l'esprit. Qu'il .s'agisse de la beauté, ce charme suprême, c'est autre chose, et au seul souvenir de celle de Clotilde, Anna eût cru qu'une main de fer lui serrait le cœur; elle étouffait. Pour la première fois, elle conçut de vagues pensées de haine. Et, en songeant qu'elles s'adressaient à une jeune tombe à peine fermée, elle eut

houle d'elle-même; elle s'accusa devant Dieu de .et affreux mouvement de jalousie. En même temps, elle se

dit qu'elle devait se soustraire à tout prix à une passion qui la dénaturait ainsi. Mais Robert fit un mouvement; involontairement, elle leva les yeux sur lui, et elle sentit ses sages résolutions s'évanouir, fascinée qu'elle était par l'étrange beauté de cette tête maladive.

Pour lui, rien de tout cela ne lui échappa, et il en fut vivement contrarié. Quand M. de Salviac, à force de prières, l'avait déterminé à l'accompagner en Normandie, Robert s'était bien douté que ce voyage avait un but, et il l'avait aisément deviné, sachant que M. d'Auberteau avait une fille. Mais il s'était dit qu'il en serait quitte pour déclarer qu'elle ne lui convenait pas, dans le cas où on la lui proposerait pour femme ; la pensée qu'il serait aimé sans aimer lui-même, ne lui était point venue à l'esprit ; ce n'était point un fat, et il voulut douter de cette fâcheuse complication. Pourtant, quand il eut récapitulé mentalement les différents incidents de cette courte entrevue, il crut y voir les premiers symptômes d'un sentiment beaucoup plus vif que la simple bienveillance due à un étranger. C'était un cœur droit, et déjà il avait pris son parti : se retirer d'abord, et partir le lendemain pour ne revenir jamais. Et, avec une promptitude qui prouvait à quel point il était insensible au plaisir d'une conquête, il se leva de nouveau.

— Vous me quittez, Monsieur? lui dit Anna. Attendez quelques instants encore : mon père va rentrer, et vous ferez une partie de billard avec lui. Pour aujourd'hui, nous n'aurons pas autre chose à vous offrir; demain, nous tâcherons de nous arranger" pour vous faire passer le temps un peu plus agréablement.

Cela dit, elle tourna sur elle-même ce regard intérieur au moyen duquel, par un phénomène inexplicable, nous voyons notre âme aussi nettement que l'œil voit un objet quelconque. Elle s'attendait à se trouver confuse d'en

avoir tant dit, et, loin de là, elle sentit qu'au besoin elle en -ut dit davantage. Elle éprouvait un désir impérieux, irrésistible, de l'avoir encore auprès d'elle, de rai | et de l'entendre encore ; elle était bien résolue a le n tenir par tous les moyens permis, et déjà elle en imaginait mille et mille, étonnée de se trouver si fertile en expédients. Elle en était même un peu effrayée; elle l'était surtout de se voir ainsi dominée par une puissance invincible, elle, jusqu'alors si libre de cœur et d'esprit! Cependant, Robert s'était rassis, en protestant contre les paroles d'Anna, mais d'un ton glacé.

— Je devais m'y attendre, pensa-t-elle.

Qu'elle s'y attendit ou non, elle en fut vivement froissée. Il régnait entre eux un silence embarrassant et qui risquait de se prolonger indéfiniment; car, cette fois, Robert paraissait déterminé à ne pas le rompre le premier. Au surplus, s'il s'était tû d'abord par calcul, le calcul n'était plus pour rien dans le silence qu'il gardait .encore, sa pensée était ailleurs; elle était avec Clotilde. Sous l'empire de ces funestes souvenirs, ses traits respiraient une tristesse si profonde, si vraie, qu'Anna n'éprouva plus qu'une compassion sans bornes pour lui, et, s'oubliant elle-même, elle lui dit par une inspiration charmante :

— Vous devez aimer à parler d'elle?...

— Oui, je l'aimerais, répondit Robert. Et cependant i! est des choses qu'on ne peut dire comme on les sent, et l'on préfère les refouler dans son cœur.

Évidemment, il avait tout oublié, et le naissant amour d'Anna et sa résolution d'y couper court.

— Ah ! reprit-il, sans songer à qui il s'adressait, et comme s'il eûl pensé tout haut, si vous saviez ce qu'elle était l|si vous saviez comme mon amour est venu fite, pour ne s'en aller jamais! .le n'y croyais pas moi-même,

à plus forte raison n'y croiriez-vous pas si je vous le disais.

— Pourquoi cela? fit-elle d'une voix tremblante.

— Oh ! parce que c'est vraiment incroyable, continuat-ii, parce que ce sont de ces subites révolutions de la vie qu'il faut avoir éprouvées soi-même. Ce fut au bal que je la vis pour la première fois...

Il s'exprimait avec une croissante animation, et Anna supposait qu'il allait faire la peinture de son bonheur. Elle l'attendait avec une anxiété fiévreuse, lorsque, passant sans transition du commencement à la fin de son amour :

— Et elle n'était plus, continua Roberf, et elle était morte! morte! Et l'on veut que je vive! Je le voudrais aussi, car je le dois, je le sais bien... mais, en vérité, je ne le puis ! Je ne le puis, j'en prends Dieu lui-même à témoin? Vivre! Eh bien! je vivrai, mais qu'on mêla rende ! ! !

0 mort impitoyable, combien de fois ne l'as-tu pas entendu ce cri déchirant! Que de bras vainement suppliants ne se sont point tendus vers toi !

Devant une telle douleur, il n'y avait plus de place, chez Anna, pour les mesquines passions de la terre, et dans l'abnégation sublime de l'amour vrai :

— Vous la rendre!... Ah! que je voudrais donc le pouvoir !

Et elle ne mentait pas. Oui, elle la lui eût rendue, fûtce au prix de sa vie. Ce mouvement vraiment grand de son cœur fut mal récompensé. Au lieu de prendre cette réponse pour ce qu'elle était, cet esprit malade voulut y donner un sens qu'elle n'avait en aucune façon ; il s'imagina qu'Anna, en manifestant le désir de lui rendre Clotilde, s'offrait indirectement à la remplacer. Il s'en offusqua.

— Voilà, Mademoiselle, dit-il (l'un ton sec, des paroles dont je ne saurais trop vous remercier. Mais que votre compassion, à l'exemple de ma douleur, cesse de s'égarer en souhaits impossibles ! Excusez-moi enfin «lu spectacle pénible que je vous ai donné, et croyez bien que je vous l'eusse épargné si cela n'eût dépendu que de ma seule volonté. Je me rends justice et je me garderais bien d'affliger des étrangers de la vue d'un homme tel que moi : c'est seulement pour obéir aux désirs de mou père...

11 sentait qu'il dépassait les bornes, et il ajouta avec un mélange d'affabilité et de respect :

— Non, Mademoiselle, nom personne ne peut me la rendre, et je ne l'ai jamais si bien compris qu'en vous voyant.

Anna se sentit devinée et refusée du même coup. Pour un instant, le dépit l'emporta sur tout autre sentiment ; elle ne songea plus qu'à tirer vengeance de cette injure, et, regardant Robert de cet air moqueur que les femmes savent si bien prendre en certains cas :

— Ce doit être là un compliment, dit-elle d'un ton de persiflage ; mais je vous l'avoue, Monsieur, je ne le comprends guère, et, par conséquent, ne le goûte que médiocrement.

Robert perdit contenance, car il crut s'être trompé, et il ne savait trop comment cacher son embarras, quand la porte s'ouvrit pour donner passage à Victor.

— C'est toi? lui dit Anna ; et d'où viens-tu donc ainsi?

— D'où je viens?... repartit Victor, de la prairie...

— Où je t'avais prié de m'attendre, dit Anna , et moi qui l'avais oublié, étourdie que je suis !

Puis elle regarda Robert, espérant qu'il allait se piquer au jeu ; au contraire, il saisit cette occasion de se retirer, en leur disant, avec un sourire, que s'ils avaient à eau-

ser, il ne voulait pas être un obstacle à leur entretien ; puis il s'esquiva.

— Il est donc revenu de son évanouissement? demanda Victor en raillant.

— Tu conviendras, répondit aigrement Anna, qu'après ce qu'il avait fait, il avait bien le droit...

— De s'évanouir? Certes ! Et c'était plus qu'un droit : c'était un devoir.

— Oh ! reprit-elle, je ne suis pas en humeur de plaisanter, Victor, je t'en préviens !

— Ni moi non plus ! s'écria-t-il. Voyons, avais-tu chargé, oui ou non, Mlle Schmidt, de me dire d'aller t'atendre à l'endroit d'où je viens?

— Eh bien... oui! mais...

■ — Les mais ne sont pas de mise ici, Anna, interrompit-il avec emportement.

— Voyez-vous cela ! s'écria-t-elle. Et quand je n'aurais voulu que te donner une petite leçon bien méritée? Ne voiià-t-il pas une belle idée que tu as eue là d'aller mettre la première venue dans nos confidences? Cela m'a rendue furieuse...

/ A ce début, Victor pressentit que s'il ne se hâtait pas de faire sa soumission, le moment n'était pas loin où elle lui aurait prouvé sans répliqué que tous les torts venaient de lui, suivant la coutume immémoriale des femmes qui i sont dans leur tort. Aussi, ne songea-t-il plus qu'à l'apaiser :

— Et pourtant, reprit- il au bout d'un instant, plût à Dieu que tu n'eusses songé, en manquant à ce rendezvous, qu'à me punir de ma maladresse ! Hélas! je crains bien que ton absence ne vienne plutôt d'un oubli. Tu baisses la tête, Anna, et cela devrait me suffire. Allons ,

s'ilf'aut renoncer à toi, — décidément, — j'y renoncerai ! En disant cela, ii s'assit à côté d'elle, et resta quelque

LES PE1 tTS MALHEUBi:

temps le visage caché dans ses mains, puis il reprit en attachant sur elle des yi u\ attendris :

— J'y renoncerai, mais ce ne sua que sur un ordre formel de la bouche. Il me faut un « non] » définitif! Jusque-là, j'espérerai malgré moi. Gela doit bien J

ner, n'est-ce pas? Tu dois avoir peine odre,

qu'après tant de rebuts, l'amour-propre s<ul ne me défende pas...

— Ah ! s'écria-t-elle, l'amour-propre ! qu'importe ! quand on aime? s'il se révolte, ou 'e met sou- ses pieds !

— Te voici bien savante, dit-il tristement, Anna, tu aimes ce Robert de Saiviac ?

— Oh ! s'écria-t-elle d'un accent passionné, de toute mon àme, Victor.

Elle était rayonnante ; il détourna les yeux, et elle ajouta :

— Il a l'air si malheureux !

Victor secoaa la tète, et les prédictions de mauvais augure qu'il avait faites jadis à sa cousine lui revinrent en mémoire : « Puisse-tu ne jamais regretter de ne m 'avoir pas choisi lui avait-il dit, » et il eut envie de les lui répéter; il s'en abstint pourtant, pensant que c'eût été l'affliger inutilement, car le mal lui paraissait trop grand déjà pour qu'il lût temps d'y porter remède. Et c'était au moment même où il la croyait sur le point de répondre à sa discrète constance, qu'elle venait lui avouer tout haut qu'elle en aimait un autre! Anna s'excusa du mal qu'elle lui avait lait. Il lui répondit qu'il lui pardonnait. Puis, avec mie bonhomie charmante, il convint qu il comprenait fort bien qu'elle lui préférât Robert de Saiviac. 11 loua son courage, sa Qgure, en se moquant de la sienne, et en finissant par s'écrier qu'il n'avait que ce qu'il méritait.

— Seulement, lermiua-L-il, te rends-tu bi i

pauvre enfant, des difficultés de la tâche que tu t'imposes. Sais-tu comment tu devras t'y prendre pour conquérir ce cœur tout à une autre ?

— Oh! interrompit vivement Anna, je l'aimerai tant qu'il faudra bien qu'il me le rende!

— jHélas! dit Victor, il ne suffit pas d'éprouver de l'amour pour en inspirer, et j'en suis la preuve J.. Allons* ne parlons plus de cela, et sois heureuse! Seulement, si par hasard tu ne l'étais pas... autant que tu le mérites, n'oublie pas, Anna, que tu trouveras toujours en moi un ami. . .

Mais il ne put continuer sur ce ton, et après quelques instants de silence :

— N'oublie pas, s'écria-t-il avec feu, n'oublie pas, que je t'aimerai toujours ! Et maintenant, ta main !

■ — Oh! bien volontiers, dit-elle.

En cet instant, Black, notre ancienne connaissance, se précipita dans le salon avec mille aboiements joyeux.

— Voici Black! dit Anna, mon père ne doit pas être loin.

Et M. d'Auberteau parut avant qu'elle eût eu le temps de retirer sa main de celle de Victor. Cette vue n'avait rien qui dût lui déplaire.

— Eh bien! leur dit-il en souriant, vous voilà donc d'accord ?

— Complètement, mon oncle, répondit Victor ; déci • dément nous ne nous épousons pas.

M. d'Auberteau le regarda d'un air stupéfait ; puis il s'inclina froidement.

— Maintenant, reprit Victor, il ne me reste plus qu'à prier d'excuser cette déclaration un peu brusque ; mais que voulez-vous attendre d'un sauvage de mon espèce ? Et puis, à quoi bon se marier quand on ne s'aime pas? Et..

L82 LES PETITS MALHE1

— Et, remarqua lentement M. d'Auberteau, vous ne VOUS aimez pas? Soit! je n'ai jamais eu l'intentioi (!•• vous contraindre... l'ourlant, mon neveu, vous comprendrez qu'un pareil langage ait lieu de me surprendre, si je le rapproche de celui que vous me t ni /. hier encore. Un changement si subit doit avoir une raison , et je vous serais fort obligé de me la dire. Sortons.

Puis il passa devant sa fille en lui jetant un regard qui la lit trembler. Victor le suivit, et ils montèrent dans le cabinet de M. d'Auberteau sans échanger une parole. Une fois là M. d'Auberteau s'assit gravement, tandis que Victor restait debout, car son oncle lui imposait, comme à tout le monde dans la maison, et le moment était solennel. Quant au vieux gentilhomme, cette marque de déférence était si naturelle à ses yeux qu'il ne s'en aperçut même pas, et, ayant ouvert sa tabatière :

— Mon neveu, dit-il, vous m'avez demandé la main de ma fille; je vous l'ai accordée; maintenant vous n'en voulez plus. D'où vient cela?

Rien n'eût été plus facile à Victor que de motiver son désistement; mais c'eût été trahir la confiance d'une femme, et il en était incapable. Au heu de répondre que s'il renonçait à sa cousine, c'était parce qu'elle lui avait avoué qu'elle en aimait un autre, il se jeta dans les banalités : il allégua la différence d'âge, la santé de sa mère, qui n'aurait pu se passer de lui; il avait réfléchi, disait-il, il avait entrevu...

— Tout cela ne signifie rien, interrompit M. d'Auberteau. Au surplus, peu importe ! je suis fixé. Si vous ne voulez plus d'Anna pour femme, c'est tout simplement [>aree qu'elle vous a avoué qu'elle en aune ou du moins qu'elle croit en aimer un autre... Oh ! pas de dé-

négations, Monsieur, cela ne servirait à rien. Il est des secrets qu'un galant homme ne trahit pas, et à votre place, je ferais comme vous.

Cela dit, il se leva, et, tout en se promenant dans la chambre de long en large :

— Voyez- vous, mon neveu, dit-il, on ne gagne pas ses soixante-trois ans sans avoir appris ce que vaut la volonté de l'homme devant les décrets de la Providence, et vous avez pu vous convaincre que j'ai pour système de la laisser faire. Mais, par la corbleu ! autre chose est la résignation, autre chose la faiblesse, et je ne suis pas faible, Monsieur, je vous prie de le croire.

— J'en suis persuadé, mon oncle, intimement persuadé.

— Je suis le chef de la famille, et je saurais y faire respecter mon autorité.

— Qui donc oserait la méconnaître, mon oncle?

— Ma fille, en ne vous épousant pas, Monsieur.

— Ma foi, mon oncle, si ma cousine croyait devoir me prendre pour mari uniquement par respect pour l'autorité paternelle, je ne sais si cela ne suffirait pas pour m'engager à m'y soustraire moi-même, bien que je ne sache rien de plus respectable au monde. Permettez-moi donc de vous dire qu'en pareil cas, la rigueur ne me paraît pas de mise. Enfin, depuis la Révolution...

— Tout est changé, c'est vrai, et puisse le monde en aller mieux, interrompit M. d'Auberteau d'un ton sec. D'ailleurs, tu sais bien aussi que quand je parle de mes droits un peu plus haut que de coutume, ce n'est pas une raison de croire que je serais homme à les pousser jusqu'à l'injustice.

Il se rassit, prisa de nouveau, en demandant ironiquement à Victor d'où lui venaient ces magnifiques cigares

l.il

dont un ou deux sori aient à demi de sa poche, puis il reprit en soupirant :

— Enfin, si ce dernier projet doit encore manquer, si je ne dois point te voir mon gen Ire, que la volonl Dieu s'accomplisse! Encore un coup, ceux qui ont tu ce que j'ai vu, savent ce que c'est que la résignation] Mais il n'est pas défendu de lutter contre le soit, et, morbleu ! je lutterai jusqu'à la fin, puisqu'il s'agit du bonheur de ma &lle. Et elle ne serait point heureuse avec ce fantasque Hubert, quelques qualités qu'il ait d'ailleurs... et il en a, je n'en doute pas...

— Et puis, répondit Victor qui ne savait guère résister à la tentation de placer un bon mot, et qui en eut fait la mort dans l'âme, il a pour lui et les vents et les flots, on ne peut le nier !

— Tu en conviens donc, à la fin ?

— Qu'il s'est héroïquement conduit hier soir, et que l'héroïsme plait aux femmes? Si j'en conviens? oui!

— Fort bien, assez! Mais si ce gros Salviac a pu penser qu'il se jouerait ainsi de moi, il s'est trompé, et je le lui ferai voir. Pour que les choses aient été si vite, il faut qu'il s'en soit mêlé sous main; c'est en cela justement qu'il a eu tort, et qu'il me donne barre sur lui, somme nous disions au collège. Je vais l'aller trouver de ce pas et lui parler d'une façon... Quant à toi, mon u laisse-moi te le dire, tu te décourages trop vite : ce n'est point ainsi qu'on obtient des succès.. .

— Hélas! mon oncle, repartit amèrement Victor, il m'a toujours manqué ce qui vous aide a en avoir d'autres, le premier.

— Eb bien ! lu l'auras! à u,. i pourtant, c'est que... ce sera le dernier, n'est-ce pas?

Kl il partit pour se mettre à la recherche de M. de Salviac.

M. de Salviac, nous l'avons dit, était ravi du résultat de son entretien avec Anna; car le succès avait dépassé ses espérances : le premier pas était fait, c'était l'important. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'en était pas venu à ses fins sans un rude effort d'esprit qui l'avait épuisé. Aussi s'était-il promis de terminer dans les douceurs du repos une journée si laborieusement commencée. Dans cette intention, il avait gagné le parc aussitôt après le déjeuner, et, s'étant mis en quête d'un endroit solitaire et frais, il s'était mollement étendu sur l'herbe, espérant bien n'y faire qu'un somme jusqu'à l'heure du dîner., et bientôt les nymphes de ce bocage, eût dit le capitaine Floridas, l'eussent entendu ronfler comme la conque d'un Triton.

M. d'Auberteau savait son homme sur le bont du doigt, et, l'ayant vu~se diriger vers le bois, il s'était bien douté que c'était pour y goûter les nonchalantes voluptés de la sieste, suivant une vieille habitude. Et, en effet, il n'avait pas tardé à découvrir celui qu'il cher- > chait. Profondément endormi, M. de Salviac n'entendit point venir M. d'Auberteau, et il fallut même que celuici lui frappât assez rudement sur l'épaule pour l'éveiller. Au premier choc, le dormeur continua de ronfler de plus belle; au second, il fit entendre un sourd grognement de dogue en colère ; au troisième, il ouvrit les yeux, les fixa sur M. d'Auberteau d'un air menaçant, puis il se retourna de l'autre côté, avec un « le diable t'emporte » des mieux articulés. Et déjà il se rendormait ; M. d'Auberteau vit bien qu'il lui serait impossible de le réveiller autrement qu'en frappant un grand coup :

— Allons, dit-il, allons, Salviac, debout! j'ai à te

parler... de ton lils.

Et en un clin d'oeil cette masse inerte s'anima, se remua; M. de Salviac était sur ses pieds et, regardant M. d'Auberteau avec une angoisse inexprimable :

— Mon fds! s'écria-t-il, mon fils? qu'est-il arrivé? Parle donc, d'Auberteau, tu me fais mourir! Ah! je l'avais bien dit que ce malheureux enfant nourrissait de mauvais desseins...

M. d'Auberteau s'empressa de le rassurer, en lui disant qu'il n'était rien arrivé de fâcheux à Robert.

— Alors... que signifie?

— Accorde-moi quelques instants d'attention et tu vas le savoir.

— Soit; asseyons-nous.

— Non, tu te rendormirais; marchons plutôt.

Cela dit, M. d'Auberteau ouvrit sa tabatière, et, à la seule façon dont il massa sa prise, M. de Salviac comprit qu'il s'agissait d'une grave explication.

— Permets, dit-il d'un air inquiet, permets que j'aille chercher ma pipe.

— Nullement. Nous n'avons point de temps à perdre. Et, de plus, j'ai là certain mal de tète qui ne s'arrangerait guère de tes parfums de garnison.

— Je n'ai pas ma pipe, il a sa tabatière, pensa M. île Salviac; je suis battu d'avance. N'importe! faisons bonne contenance.

— Mon cher Salviac, reprit M. d'Auberteau, nous sommes, toi et moi, ce qui s'appelle deux amis. Nous nous connaissons depuis la plus tendre enfonce; nous avons gémi ensemble sur le rudiment; nous avons tué ensemble ootre premier chevreuil. Plus tard, si tu m'as arraché à une mort certaine en me prenant en croupe, ce beau soir ou nous fûmes serrés de près, dans le Bo-

cage, par un parti de sans-culottes, — que, par parenthèse, nous avions assez chaudement étrillés; — la semaine suivante, je t'ai sauvé la vie en te cachant, au péril de la mienne. A l'heure qu'il est, toi, riche, et moi pauvre, chacun de nous aiderait volontiers l'autre de son pouvoir. Le peu que j'ai est à ton service ; tout ce que tu possèdes est à moi. Cependant, il convient d'excepter du partage nos biens les plus chers : ton fils et ma fille. Tu ne me sacrifierais point Robert, n'est-ce pas? — Oh! tu aurais mille fois raison ! — En revanche, tu dois trouver tout naturel que je me refuse positivement à te sacrifier Anna.

— Eh! morbleu! interrompit brusquement M. de Salviac, que viens-tu me conter avec tes sacrifices ; je t'ai demandé la main de ta fille pour mon fils; tu me l'as refusée, nous sommes quittes, et je ne vois pas ce que viennent faire là tous ces grands mots? Serait-ce une façon indirecte de me reprocher la liberté que j'ai prise de tomber chez toi à l'improviste? Je ne m'attendais pas à cela, et je pensais plutôt que tu me saurais gré de te prouver ainsi que je suis sans rancune. Valait-il mieux nous brouiller?

— Rien ne saurait nous brouiller, Salviac, j'en suis convaincu, et je vais t'en donner la preuve par la franchise de mes aveux. Sans médire de ton fils, sans méconnaître tout ce qu'a d'intéressant la position de ce jeune homme, je persiste à croire qu'il ne rendrait pas ma fille heureuse...

— Et pourquoi? Parce qu'il est veuf? Gomme si l'oo n'en avait jamais vu se consoler! moi, par exemiie? Assurément, j'aimais fort Mme de Salviac; à la fin, néanmoins, j'ai cessé de la pleurer, je l'avoue!

— Oui, remarqua doucement M. d'Auberteau ; mais il n'en a pas été de même pour moi, et, . .

— .! mu vi.il ami, je le sais! et maintenant (jùelle i st ta conclusion ?

— La voici : c'estque si j'en juge par certains indices, ma fille a déjà la tête montée par un mariage que je désapprouverais.

— Eli ! que veux-tu que j'y fasse?

— C'est bien simple : que tu t'abstiennes dorénavant de la pousser dans une voie où je serais désolé de la voir entrer, et comme tu l'as déjà fait, j'en suis sûr. Eb ! mon Dieu, je ne t'en veux pas; il est probable qu'à ta place, je ne mêlerais pas scrupule non plus... Il n'est pas moins de mon droit, de mon devoir, d'éviter à ma fille un triste avenir, en la détournant d'un mariage que je ne crois pas bon, et j'attends de ta loyauté l'abstention la plus complète.

Pris dans ses propres filets, M. de Salviac eût payé bien cher les conseils d'un habile homme ou seulement de sa conseillère habituelle, de sa pipe. Toutefois, il eut la présence d'esprit de ne point précipiter sa réponse; même, pour se donner le temps de la préparer, il puisa largement dans la boîte de M. d'Auberteàu, et aspira sa prise avec violence. Mais il n'en usait pas habituellement, et ses idées, loin de s'éclaircir, achevèrent de s'embrouiller au dernier point. Pendant dix minutes, il ne fit qu'éternuer et s'essuyer les yeux, tandis que M. d'Auberleau le regardait d'un air goguenard. Pourtant il (allait répondre, et M. de Salviac en désespérait, quand ses yeux étant tombés sur la pomme de sa canne il imagina de l'approcher de ses lèvres, en guise de tfchibouck. Cela lait, il aspira, puis il lança vers le ciel quatre ou cinq bouffées d'un latàkié imaginaire, et,

l'esprit lui étant revenu, grâce à cet ingénieux expédient :

— Tu viens de formuler là contre moi, dit-il, d'un air

digne, une étrange accusation, mon ami. Je la repousse de toutes mes forces. Moi, engager ta fille à une union qui n'a p.oint obtenu ton agrément? et cela par de sourdes manœuvres? Pour qui donc me prends-tu?

Ce fut le tour ^de M. d'Auberteau de perdre contenance, car le rusé compère, imitait, on ne peut mieux, le ton de la sincérité :

— Et pour te prouver, continua M. de Salviac, à quel point tu te méprends sur mes intentions, dès demain, mon fils et moi, nous partirons...

— Mais. . .

— Point de mais. Nous partirons, te dis-je ; car je ne puis souffrir que tu doutes plus longtemps de la droiture de mes intentions.

Puis il répéta une troisième fois : « Nous partirons! » d'un ton tragique, en ajoutant à part lui :

— Et l'absence fera le reste! Oui, avant qu'il soit six mois, Mlle d'Auberteau sera devenue Mme de Salviac, et ne s'en trouvera pas plus mal pour cela.

M. d'Auberteau s'attendait bien à ce résultat, et quoiqu'il lui en coûtât de penser qu'au fond il n'avait Fait qu'éconduire poliment son meilleur ami, les circonstances étaient trop graves pour lui permettre d'hésiter à profiter de la victoire. Il fut donc convenu que M. de Salviac feindrait d'avoir reçu de Paris une lettre qui l'y rappelait, et qu'il en prendrait le chemin dès le lendemain matin. Ce fut en effet ce qui arriva. Nous devons remarquer toutefois qu'il avait eu avant son départ un entretien de quelques instants avec miss Parrot. Quant à Robert, il s'en allait aussi indifférent qu'il était venu.

Ce coup fait, M. d'Auberteau pensa qu'il n'avait plus qu'à s'en remettre au temps du soin d'effacer une impression passagère, et de ramener Anna à ce point de bienveillance pour Victor, voisine d'un sentiment plus

vif, et où l'avait surprise la Fatale arrivée de Robert.

C'était une erreur, le cœur d'Anna s'était donn

RI. d'Auberteau commençait déjà à craindre d'être

obligé de céder. Ce n'était pas que la santé d'Anna lui inspirât ces inquiétudes que tant de pères ont connues, et qui s'expliquent par les ravages "d'une inclination contrariée; mais il la voyait malheureuse, c'en était déjà trop. Néanmoins, missParrot, qui n'avait pas eu besoin de beaucoup d'adresse pour obtenir de son élève les aveux les plus complets, était bien loin de combattre cette passion romanesque, et quelquefois même, elle s'expliquait sur le compte de ce poétique Robert avec une vivacité singulier..'.

— Vous avez beau vous en détendre, lui disait Anna, vous l'aimez un peu, convenez-en.

— Non, s'écria miss Parrot en soupirant; non, sur ma parole, et si cela ne vous suffisait pas, je n'aurais que trop déraisons à l'appui de mon dire. Oui, que trop, ma chère, que trop. Mais dispensez-moi de m'explipuer plus clairement.

Cependant il ne régnait plus entre les différents personnages que le vieux salon rassemblait encore de temps en temps, la même intelligence qu'autrefois. Victor n'y venait presque plus : le capitaine Fioridas, sans être moins assidu que par le passé, semblait avoir perdu quelque chose de sa désinvolture ordinaire, et même de politesse raffinée dont il se piquait avec le beau sexe. Du moins, lui arrivait-il souvent de répondre à miss Parrot avec une incompréhensible brusquerie.

Un jour enfin, il s'était lourdement trompé sur une question de mythologie, en recevant à ('improviste de L'aimable institutrice un coup d'œil que n'eût point désavoué Yrims en personne. M. Balthazar Boisjoli était le

seul qui ne se Laissât pas gagner au malaise gênerai; car

devant ces dissensions sourdes, en présence de ces peines inavouées, il n'avait plus qu'un mot à dire pour mettre tout le monde de mauvaise humeur, et il ne lui en fallait pas davantage pour être content. Il se plaisait surtout à lancer, au moment où l'on s'y attendait le moins dans la conversation, les noms de Roberl et de Victor, dont son regard d'aigle avait immédiatement saisi la rivalité. Un soir, même, il avait si habilement exploité ces dispositions fâcheuses, que Schmidt et son violoncelle n'avaient point suffi à ramener le calme dans les esprits. Pour Élise, désolée que les rebuts d'Anna ne lui ramenaient point Victor comme elle l'avait espéré un instant, elle en était tellement irritée, qu'elle se refusait à voir qui que ce fût. Las d'un tel état de choses, M. d'Auberteau prit le parti d'interroger sa filie, et celle-ci lui avoua ingénument qu'elle aimait Robert. M. d'Auberteau lui représenta fortement les dangers d'une telle passion : il lui parla une dernière fois de Victor; mais, s'apercevant qu'il perdait son temps, il n'insista pas. Sur ces entrefaites, il eut une attaque de goutte, le mal remonta vers le cœur, on craignit pour sa vie.

■ — Encore, dit-il à miss Parrot dans un instant de découragement, si ma fille était mariée ! Cette suprême douleur me sera-t-elle donc réservée de la laisser sans protecteur, sans appui ?

Ces paroles ne furent point perdues, car miss Parrot s'empressa d'écrire à M. dé Salviac pour l'informer, ainsi qu'elle le lui avait promis, des dispositions présentes de 31. d'Auberteau, et ne craignit pas d'affirmer qu'en saisissant cette occasion de reproduire une demande précédemment écartée, tout en annonçait le succès. Telle fut aussi l'opinion de M. de Salviac, et il se mit en devoir d'agir avec d'autant plus d'empressement que l'instant

142 LES PETITS MAI.IIi.

lui paraissait au moins . îce en cequi concernait

son fils.

Ce n'était pas que l'état moral de Robert se fût amélioré; il empirait, au contraire, de jour en jour. Hais cette maladie avait ses intermittences, et alors Robert éprouvait une certaine honte de sa faiblesse, un vif sentiment de ses torts envers un père dont il repoussait les conseils et l'affection. Un jour même il lui dit qu'il était prêt à lui obéir en tout, à se remarier s'il le fallait.

A' ssitot M. He Salviac écrivit à M. d'Auberteau que son fils était devenu éperdûment amoureux d'Anna, il le suppliait de la lui donner pour femme. M. d'Auberteau, sans prendre cette assurance au pied de la lettre, ne crut pas devoir persister daus ses refus. Il répondit que si Robert croyait pouvoir rendre Anna heureùs -, il l'obtiendrait. Quelques semaines s'écoulèrent en préliminaires sans intérêt; aussi les passerons-nous sous silence pour en arriver promptement à cet instant éternellement palpitant où deux fiancés ont enfin le droit de se voir et de se parler sans témoins. Nous nous contenterons de remarquer qu'en se voyant demander en mariage par Robert, Anna en avait conclu qu'elle était aimée,'et qu'elle le croyait fermement.

Il faut avouer aussi que ce n'était point là une opinÏGn inadmissible, comme son miroir le lui avait répété quelques instants auparavant. C'était immédiatement après le déjeunerque devait avoir lieu ce tête-à-tête décisif, et, en la voyant entrer, son père, M. de Salviac, Robert lui-même, furent éblouis de sa fraîche et vive beauté. Tour miss Parrot, elle était fièrede penser quecette ravissante personne était son élève; mais en femme sensée qui compte plus encore sur les séductions des talents que sur celles de la beauté, elle proposa à Anna de profiter de la demi-heure qui devait s'écouler avant qu'on se mit à

table, pour exécuter à elles deux l'ouverture du Barbier de Séville. Pour toute réponse Anna se sauva dans le jardin; Robert la suivit. En cela il avait moins consulté sa volonté, qu'obéi à ce mouvement involontaire qui l'ait que lorsqu'on voit passer devant soi une jolie femme. . . on la suit ! Ils se trouvèrent donc seuls beaucoup plus tôt qu'ils n'y avaient compté, et ne surent se défendre, ni l'un ni l'autre, d'un certain embarras. Mais déjà ils étaient revenus de leur surprise, quoiqu'ils éprouvassent des sentiments bien différents. Anna, ne voyant dans l'empressement de Robert qu'une délicieuse flatterie, en était tout heureuse. Pour lui, il en était d'autant plus stupéfait, que plus approchait le jour où il se serait créé, par ce mariage, des devoirs qu'il croyait au-dessus de ses forces, plus il regrettait d'avoir donné sa parole. Ce qui se passait alors en lui était bien fait pour augmenter ses regrets. Non-seulement l'inexplicable impulsion à laquelle il avait cédé un instant auparavant avait cessé d'agir, mais déjà une force non moins puissante l'éloignait de celle vers qui il avait été passagèrement attiré. Jamais le souvenir de Glotilde n'avait été plus vif, plus puissant : en quelques secondes^ il vit passer sous ses yeux tout le tableau de leurs amours, depuis cet orgueilleux bonheur qu'on étale au grand jour, jusqu'à leurs secrètes joies; et il n'éprouva pour tout le reste que dédain et dégoûtâCependant, il fallait parler :

— Puisqu'on m'avait permis, Mademoiselle, dit-il, de vous demander quelques instants d'entretien, je profiterai de l'heureux hasard qui me ménage, de lui-même., le... bonheur de me trouver seul avec vous.

Il s'exprimait d'un ton glacé. Anna pressentait la vérité; elle frissonna tout en s'efforçant de s'abuser encore.

— Mon père, Mademoiselle, continua-t-il, a demandé au vôtre votre main pour moi, et on hu* a fait l'honneur

lu LES PETITS M au;;.

de lui répondre que je l'obtiendrais si j'étais assez heureux pour que votre décision vînt ratifier le consentement dont j'avais besoin, avant de vous dire moi-même...

tout le prix que j'attacherais à... une telle laveur. Pourtant, quel que soit mon désir de vous voir agréer mes veux, je ne vous cacherai pas, Mademoiselle, que, de moi-même, je n'aurais osé en former de semblables : n'ètes-vous pas en droit de souhaiter mieux qu'un cœur prêt à renaître sans doute, si vous daignez en accepter l'hommage, mais jusque-là flétri par une immense ception?

Il voulait dire quelque chose de plus, il n'en eut pas la force, et certes c'était là une étrange déclaration d'amour. Ou plutôt ce n'en était pas une, et c'était même tout le contraire; Anna ne s'y méprit pas : en la demandant en mariage, Robert n'avait fait que céder aux obsessions de son père; l'amour n'y était pour rien, et, si elle passait outre, elle allait se trouver la femme d'un homme tout prêt à la prendre en aversion.

Bref, le bandeau tomba de ses yeux; elle vit l'abîme.

Elle vit l'abîme, et, n'écoutant que son cœur, elle s'y élança:

— Mon père m'avait déjà dit, Monsieur, répondit-elle, que vous lui aviez demandé ma main. Je ne puis qu'être flattée de porter votre nom, et, puisqu'on m'y autorise, je l'accepte. Quant aux regrets auxquels vous venez de faire allusion, croyez que, sans désespérer de les adoucir, je saurai toujours les respecter.

Il n'y avait pas moyen de reculer devant une telle réponse; mais, nous devons en convenir, Robert n'en fut

pas médiocrement touché. Tout ce qu'un prétendu peut décemment dire pour se faire congédier, il l'avait dit, et^ loin de là, on allait au devant de lui.

— Allons, pensait-il, je suis pris !

Un instant, il songea à s'en tirer par un éclat, à rompre ouvertement. Mais il songea en même temps à son père, à la douleur que ce serait lui causer, et, ne voyant qu'inconvénients de part et d'autre, il prit le parti de ne plus songer à rien, d'aller à l'aveuglette ; ce n'était pas le premier qui en eût fait autant en un pareil moment!

Puis, sur cette judicieuse résolution, il baisa la main d'Anna avec un respect légèrement ironique. La pauvre enfant était navrée ; mais elle appela tout son courage à son aide, et personne ne so douta de sa douleur : elle alla même jusqu'à se vanter, auprès de miss Parrot, d'avoir reçu de Robert l'assurance formelle d'un amour passionné. Quant à lui, s'il ne témoigna pas ces empressements d'un cœur épris qui voudrait pouvoir précipiter le vol du temps, du moins sut-il se conduire en homme bien élevé, et rendre publiquement assez de soins à sa future pour qu'elle n'eût point à souffrir dans son amour-propre. La grâce de sa figure et de ses manières, son esprit délicat et bienveillant obtinrent l'assentiment général ; l'opinion commune était que Mlls d'Auberteau faisait un excellent mariage. Mais, si des étrangers ne pouvaient saisir certaines nuances presque imperceptibles, elles n'échappaient point aux gens de la maison, et tous ceux qui portaient à la mariée un intérêt particulier sortirent de. l'église avec un sentiment d'indéfinissable tristesse. Le moins triste, il est superflu de le dire, n'était pas Victor; pourtant, s'il Unit par régner quelque gaîté entre les convives vers la fin du déjeuner qui suivit la cérémonie, ce fut à ses efforts qu'on le dut. Si la situation était difficile pour lui, il sut en tirer le mei'l-

LES ! :: i [TS MALHEURS

1 ur parti : qu'il p >rta

la santé de li fit rais in,

et i >mme il avait la tête un peu montée par les divers toasts auxquels il avait déj i répondu, ou ne put l'< ch r de (rendre occasion de celui-là pour entonm .

son de circonstance à la moJc du bo:i vieux temps. D'ailleurs il n'était plus le même hom : triomphe, convaincu que : ait retrouver le

bonheur auprès d'une femme chérie, sa larg lieu de se pencher hébétée vers la terre, avait repris la

lion qui convient à la dignité de l'h unit comme le sol

— Conviens dit-il en sortant de table à M. d'Aubert ai. que je n'ai pas mal conduit mon jeu ! conviens que le jour où tu m'as si bien pris en traître là-bas, dans le parc, tu te flattais que j'allais me laisser battre! Là, entre nous, qu'avais- je de mieux à dire que ce que j'ai l'ait? D'AuberUau, lu auras beau dire, j'étais né pour la

atie.

— Eh ! je n'ai jamais prétendu le contraire, mon ami, et en ce qui regarde notre diplomatie persounelle tu l'as emporté sur moi, c'est vrai! Puisse-tu seulement ne jamais t'en repentir, je n'en demande pas davantage.

— Encore les idées noires! Us seront heureux, te dis-je, parfaitement heureux, et je ne veux pas qu'il se

trois mois avant que tu ne me remercies de leur bonheur, mon ouvrage. Enfin, n'est-ce rien que de terminer notre vie comme nous l'avons commencée? Nous ronsdu passe, nous nous promènerons, nous chasserons ensembli '. En emble omis viderons notre bouteille... Et lien t'apprendre à fumer...

—Oh ! quanta cela, interrompit M. d'Auberteau, je t'en di li-! Aussi bien je' ne t'en veux pas d'avoir remis cette

question sur le tapis, carj'avais certaines choses à te dire à ce sujet, et je profiterai de l'occasion.

En disant cela, il le prit amicalement sous le bras, et continua :

— Tu viens de jme faire la peinture d'une vie qui ne peut que me sourire, et, je te l'avoue, l'espoir de t'avoir près de moi a bien été pour quelque chose dans la balance. Vieillissons donc et mourons ensemble, mon vieil ami; mais. .. au nom du ciel, arrange-toi de façon que je ne voie jamais entre tes mains ce ridicule instrument, bon tout aupluspour des Turcs mécréants ou pour des sauvagesdu Nouveau-Monde, ta pipe, pour appeler les choses par leur nom ! c'est une faiblesse si tu veux ; mais j'ai cette mode en horreur. Cette abominable odeur m'attaque les nerfs, et je n'ai jamais pu comprendre qu'un gentilhomme s'en accommodât...

— Diabie! diable! dit M. de Salviac, voilà qui pourrait bien nous brouiller quelque jour. Eh bien! soit, je ne fumerai plus...

— Eh non! non! ce n'est pas cela que je te demande. Assurément, il n'y a pas de comparaison à établir entre l'usage de la pipe, emprunté des soudards, et celui de la' tabatière, usage de cour, s'il en fut... Néanmoins, je m'imagine bien que si l'on me privait de la mienne... Fais comme mon neveu, contente-toi de quelques précautions , qu'il t'indiquera lui-même, et...

En s' exprimant ainsi, M. d'Auberteau chercha des yeux Victor; mais il ne le trouva pas, car celui-ci s'était esquivé dès qu'il l'avait pu sans éveiller l'attention, et cheminait alors à quelque distance, accompagné du capitaine Fioridas. Ils arrivèrent ainsi sur une éminence d'où l'on découvrait le château qu'ils venaient de quitter. Là, Victor s'arrêta, contempla silencieusement cette

il I LES PETITS MALHEURS

vieille demeure où il avait laissé la meilleure part de laimême, puis se retournant vers le capitaine :

— Vous rappelez-vous, lui dit-il tristement, qu'un

jour, et à cette place à peu près, vous me disiez qu'elle m'aimerait? Ah! capitaine Floridas, comprenez que vous vous êtes un peu trompé.

Le capitaine, humilié d'être pris en flagrant délit

d'erreur, lui, l'homme infaillible par excellence, hésita, balbutia :

— Eh bien ! oui, dit-il enfin, je me suis trompé.

— Allons donc!...

— Permettez, permettez : oui... et non! Voyons, Victor, soyez franc : convenez que si vous n'avez point épousé votre charmante cousine, comme je m'étais cru autorisé à vous le prédire, il n'en résulte pas pour cela que je me sois trompé, là, ce qui s'appelle trompé. Et je le prouve.

— Je suis curieux de voir comment?

— Par un exemple frappant. Je suppose donc que je suis sur un navire commandé par un ignorant... par un marin à la vapeur... Or, voilà que le mécanicien me demande ce qu'il doit faire pour aller en Amérique; je le lui indique, et lui prédis qu'il ira touchtr droit a Jjlew- York, s'il l'ait telle, telle et telle chose. Mais voilà que le serrurier t'ait tout juste le contraire, et qu'il revient au Havre. Et voila que là, le cyclope se croit en droit de me dire : « Capitaine, vous m'aviez assuré que j'aborderais en Amérique, et je suis eu France ; donc vous vous êtes trompé, capitaine! » Mais, suppôt de Vulcain, suis-je en droit de lui repondre en le saisissant à la gorge...

— *■ Eh ! là, là ! lit Victor, vous m'étranglez, mon ami...

— Ah ! pardon, s'écria le capitaine, je croyais tenir le misérable. El, pour en revenir au sujet qui nous occupe,

vous ai-je dit, oui ou non, qu'il fallait mettre toutes voiles dehors, donner la chasse en vrai forban, et non louvoyer misérablement comme la lourde patache de MM. lesgabelous? Vous ai-je dit, oui ou non, qu'il fallait la lui souffler sous la moustache, et pour cela vous mettre bravement en campagne, au lieu de bouder dans votre coin comme un marmot? Mais avez- vous obtempéré à ces sages avis de ma vieille expérience? Non, et pour n'en citer qu'une preuve, croyez-vous que si vous eussiez été là pour vous élancer dans la chaloupe à la place du Parisien, cela vous eût nui ? Mais vous n'y étiez pas. Mais vous êtes précisément dans le cas de mon navigateur à la vapeur. Et vous osez prétendre que je me suis trompé! Vous me faites sourire! tenez, vous me faites sourire !

Puis il haussa les épaules, et se remit en marche en ajoutant que, pour réussir auprès des femmes, c'est de l'assurance qu'il faut avant tout.

■ — Ce n'est que trop certain, dit Victor ; que voulezvous, tout le monde n'en a pas ! Ah ! si j'avais eu la vôtre!...

Maître Floridas crut que c'était une épigramme motivée, sur sa gaucherie auprès de miss Parrot, à qui il n'avait pas adressé quatre paroles, bien qu'il eût été .tout le temps à côté d'elle. Elle lui paraissait, en effet, de plus 'en plus imposante à mesure qu'elle se révélait à lui dans la multitude de ses talents, dans la variété de ses connaissances, et le bon capitaine sentait si bien son infériorité, qu'il osait à peine ouvrir la bouche en présence de cette adorable créature. Supposant donc que les paroles de Victor étaient une allusion à sa timidité, il rougit jusqu'aux, oreilles; mais retrouvant bientôt tout son aplomb :

— Oui, reprit-il, de l'audace, de l'audace et toujours

de l'audace 1 Et, grâce aux dieux, jamais man-

qué pour mon co

s, et j'étais Follement amoureux de lad y... En dire plus long eûl scrupuleuse dont il se piquait, et il s'interrompit tout à coup pour prendre son air le plus mys fut complètement dupe.

— C'est un inappréciable avantage, dit-il, que la confiance en soi et je vous en félicite; mais j'ai l'intention d'aller rendre visite à nos amis Schmidt; êtes-vous homme à m'accompagner?

— De grand cœur, repartit le capitaine, et je vous conseille même, de prendre ce chemin le plus souvent possible; d'abord, dans la disposition d'esprit où vous voici, la distraction ne peut que vous être salutaire; ensuite Schmidt est un homme de bon conseil. Enfin... sa sœur elle-même est une personne fort agréable, et la société d'une femme aimable a toujours son charme.

Il prononça ces derniers mots de ce ton important qu'il savait si bien prendre quan 1 les circonstances le demandaient et souvent même quand elles ne le demandaient pas; mais son compagnon avait l'esprit jtrop préoccupé pour en faire la : et ils arris

sans que Victor eût, non plus qu'auparavant, le moindre soupçon de l'amour sans espoir de la pauvre Ê

Schmidt, à son ielle, eom-

., méditant, rêvant tour à tour. Victor lui adressa quelques paroles amicales, puis, l'abandonnant à !

du capitaine, qui lui témoignait chaque jour plus d'amitié, il entra dans le salon, où il espérait trouver . Tout homme qui souffre éprouve un irrésistible besoin de confier ses peines à un cœur de femme. Quand Victor se présenta sur le seuil, la porte était ouverte, Élise travaillait. Brodait-elle quelque délicat ouvrage?

La laine de Berlin se transformait-elle sous ses doigts en fleurs brillantes, en arabesques fantastiques? Hélas! non : le temps n'était plus de ces élégants travaux. Élise... Élise raccommodait une paire de ba>. Victor craignit de lui être désagréable en la surprenant livrée à cette occupation peu relevée, et il toussa légèrement, Élise leva la tête, et, comme il l'avait prévu, elle se hâta de cacher son ouvrage. Du moins, tel fut son premier mouvement, car rougissant aussitôt de cette faiblesse, elle se contenta de le laisser sans affectation ; puis elle l'invita à entrer d'un air qu'une grande dame n'eût point désavoué. Elie n'avait pas voulu être du déjeuner ; mais elle n'avait pu se dispenser d'assister à la cérémonie, et d'un ton d'indifférence qui dissimulait mal un besoin irrésistible de raillerie :

— Eh! quoi, Monsieur, dit-elle, vous voici déjà?

— ■ ïl me semble, Mademoiselle, repartit Victor, que si j'ai quitté la place le plus tôt possible, cela n'a rien qui doive vous surprendre.

— Oh! rien, il est vrai et je serais désolée de penser que vous eussiez pu voir une cruelle plaisanterie dans les paroles qui me sont échappées.

Elle avait la voix, brève, saccadée; elle raillait, quoi qu'elle en pût dire.

— Ah! s'écria Victor, voici bien les femmes! Toujours prêtes à se moquer de ceux qui n'ont point su réussir.

— ■ Aussi, répondit-elle, convenez là, convenez que vous vous y êtes pris... singulièrement.

— Dites, sottement, Mademoiselle, et n'en parlons plus.

— Je le veux bien. Pour moi, lorsque je vous ai vu traiter cette affaire-là par ambassadeur, j'ai pensé...

— Que tout était perdu. Alors, permettez-moi de vous

le demander, pourquoi vous ôtes-vous prêtée à une mission dont vous auguriez si mal?

— Pourquoi? Eh! Monsieur, tout simplement pour vous [rendre service... autant qu'il m'appartenait Décidé, comme vous l'étii /., à procéder par voie diplomatique, mieux valait encore pour vous que votre représentant ne fût pas une personne trop sotte. ..

— Bon ! Mais quand on aime les gens et qu'on les voit se tromper, on les en avertit, on les en détourne... Et vous ne m'avez rien dit... Au contraire, vous avez accepté tout de suite...

— Que n'ajoutez-vous « et avec plaisir? » interrompitelle d'un air ironique. El, à la vérité, il aurait fallu que je fusse bien difficile pour ne pas être enchantée... Tenez, j'aime mieux vous l'avouer, si je n'ai pas cherché à vous dissuader de cet étrange projet, c'est que j'ai cru sentir que tous mes raisonnements n'eussent servi de rien. Osez soutenir le contraire.

— Vous avez peut-être raison, dit Victor singulièrement irrité de la voir insister aussi impitoyablement sur cette faute. Et maintenant, laissons cela.

Mais une femme qui se venge ne se venge pas à demi, surtout une femme de ce caractère.

— Laissons cela est bientôt dit, reprit-elle; pourtant, quand on accuse les gens, c'est bien le moins qu'on leur accorde le temps de se justifier, et. .. vous m'accusez tout simplement devons avoir laissé commettre de gnilé de cœur une grande faute.

— Irréparable, interrompit Victor, et tout ce que nous dirions n'y saurait rien changer.

— Carjesuppose, continua-t-elle méchamment, qu'au lieu de perdre votre temps à sonder le terrain, vous eussiez marché au combat résolument et les yeux fermés. Je suppose que vous lui eussiez arraché son consente-

ment avant l'arrivée de M. de Salviac, il est clair que cela eût mieux valu pour vous.

Victor trépigna sourdement.

— Ne pensez-vous pas même, continua-t-elle, qu'avec un peu plus d'adresse, vous eussiez pu être son mari depuis deux ou trois mois, quand M. de Salviac est venu pour la première fois... sonder le terrain, lui aussi. Du moins celui-là sait comment il faut s'y prendre, et une fois qu'il a dressé son plan.. .

C'était aller trop loin, Élise le sentait; mais ces natures ardentes sont inhabiles à se gouverner, et après avoir continué quelque temps sur le même ton, elle finit par se laisser aller à la plus insultante gaité. D'abord Victor la laissa faire, puis il lui dit froidement. :

— Savez-vous, Mademoiselle, comment cela s'appelle, ce que vous faites là? Cela s'appelle rire au nez du malheur,

— Et cela doit vous paraître odieux, s'écria-t-elle, à vous, l'ami des malheureux? Oh ! pardon, Monsieur, pardon! Que voulez-vous? je ne suis pas bonne. a Oh! ne secouez pas la tête, ce que je dis est la vérité ; si je n'avais pas auprès de moi ce frère qui me ramène et me soutient...

— Eh! dit Victor, vous voyez bien que vous pourriez vous passer de lui à la rigueur.

Elle le remercia de cette gracieuse parole par un sourire plein de larmes, et Victor sentit qu'il n'avait plus à redouter ses railleries :

— Ah! s'écria-t-il, qu'elle était jolie le jour de la fête ! comme elle dansait bien! quelle élégance! quelle grâce naïve ! Et c'est au moment même où je me voyais sur le point de devenir son mari qu'un autre me l'a prise! Enfin, le croirez-vous? Elle a eu le triste courage, la barbarie de me dire en face qu'elle l'aimait? Com-

prenez- vous ce que j'ai souffert alors? Comprenezi puel de voir l'être qu'on aime vous ent qu'on d prenez-vou

— Oli ! parfaitement, dit-elle. Mais... il : attacher trop d'importance... En de pareils moments, on pèse mal le poids de sis paroles... Et certainen elle ne savait pas ce qu'elle faisait... sans quoi... elle ne l'eût pas fait, j'en suis sûre.

A peine avait-elle prononcé ces paroles, qui n'él que l'aveu indirect de ses propres souffrances, quesa li rté les désavoua. Heureusement, Victor les avait à peine entendues, et, toujours plein de ses regrets :

— Vous me permettrez bien de venir quelquefois vous parler d'elle, n'est-ce pas?

— Oui, répondit-elle d'une voix ferme, si ce'a peut vous faire du bien.

Ils en étaient là, quand Schmidt et le capitaine vinrent les rejoindre. L'héroïque effort que Victor avait fait sur lui-même depuis le matin pour dissimuler son désespoir sous un air de bonne humeur, avait visiblement altéré son visage.

— Vous paraissez bien souffrant, mon ami, lui dit Schmidt, vous avez les mains brûlantes et vous êtes pâle?

— Que me dites-vous là ! s'écria Victor avec amertume, aurais-je l'air intéressant à la fin? Ah! ce serait m'y prendre un peu tard!

Puis il s'assit à l'écart, sombre et taciturne; mais on de l'abandonner à cet accès d'humeur noir1. Pressé de bienveillantes questions, il répondit qu'il était surpris lui-môme de la force de sa doul< ur, qu'il ne savait plus ce qu'il ferait de sa vie, et qu'il l'eût perdue sans regret, effrayé de l'avenir qui l'attendait.

D'UNE JEUXE FEMME 155

— Ah ! dit Schmidt, l'avenir, toujours l'avenir? C'est là la grande préoccupation de l'homme, surtout dans la mauvaise fortune; malheureusement, il affecte presque toujours à nos yeux les couleurs du présent, surtout quand le présent est noir. Alors, aux maux que nous subissons s'ajoutent ceux auxquels nous nous croyons destinés-; l'âme ne suffit plus à tant de larmes, et ce qu'avait commencé le fait, l'imagination l'achève, funeste et trop souvent mortelle puissance! Pour moi, quand je me suis trouvé sans force contre les coups du présent, j'ai presque toujours vu que c'était pour m'être épuisé de terreur aux menaces de l'avenir. Et quelle raison y a-t-il de s'effrayer d'un fantôme qu'on s'est créé soi-même? qui se flatterait de pénétrer le mystère des temps à naître des temps? Que sont nos prévisions, si ce n'est rêves? Notre sagesse, si ce n'est chimère? A tant d'orages imprévus éclatant sur nos têtes, ne nous désabuserons-nous point, à la fin, d'une abusive prévoyance? Contentons-nous de saisir le présent corps à corps; ayons pour chaque minute ce qu'elle demande de courage; de minute en minute l'heure s'accomplira, et notre tâche avec elle. Sachons aussi que presque jamais le courage n'est sans effets, bien qu'ils ne soient pas toujours immédiats : c'est une graine qu'on livre au vent qui passe, et qui fleurit dans l'avenir ; s'il n'est que trop d'exemples du contraire, gémissons- en sjms nous en effrayer ; plaignons et respectons ces victimes de la vie, frappées par exception, mais sans nous voir pour cela réservés à leur sort; ne désespérons jamais de nous-mêmes ; n'oublions pas non plus que le véritable avenir n'est point de ce monde. Et vous, Victor, soyez digne de votre caractère. Savez -vous ce qu'il vous réserve, cet avenir devant lequel vous tremblez?

— Rien de bon, je le crains, interrompit Victor. N'im-

porte, vos paroles m'ont fait du bien, Schmidt. Vous êtes un philosopha

— Tous les Allemands sont philosophes , répondit Sclimidt en souriant.

— Je veux bien le croire, remarqua le capitaine; mais ce que je croirais plus difficilement, c'est que, philosophes ou non, tous vos compatriotes fussent aussi courageux que vous.

— Eh ! dit Schmidt, le courage n'est point chose si difficile qu'il vaille la peine d'en parler. Vous le savez aussi bien que moi, capitaine Floridas.

— Entendons-nous, repartit le capitaine, il y a courage et courage, et dans mon genre je n'en manque pas. Mais, Dieu me damne si j'ose comparer votre courage au mien, qui n'est après tout que la bravoure d'un marin assez peu soucieux de sa vieille peau, d'ailleurs terriblement coriace. Du courage! quand j'en ai montré pendant une heure ou deux, de temps en temps, me voilà quitte! Et pour vous, ami Schmidt, vous en dépensez laid, qu'en vérité l'on ne sait où vous le prenez.

— Où vous le prendriez vous-même au besoin, ami Floridas : dans la nécessité; c'est la source inépuisable.

Puis il jeta sur sa chétive personne un regard plein d'une résignation mélancolique, et il eut un accès de toux assez violent, comme il y était sujet lorsqu'il s'animait en parlant. Aussitôt sa sœur lui offrit une boîte pleine de bonbons calmants qu'elle préparait elle-même exprès pour lui. Ce n'était rien; mais à la manière dont elle lui rendit ce petit service, au regard dont il l'en remercia,

on eût deviné tout ce qu'étaient l'un pour l'autre ees

deux êtres isoles dans le monde. Ensuite, sur la demande du capitaine, le frère prit son violoncelle, la S03UT se mit au piano, et ils exécutèrent une fugue de la composition de Schmidt.

Cependant la nuit était venue; Jeannette avait apporté la lampe, et l'on s'était remis à causer. Cette fois encore, c'était Schmidt qui tenait le dé de la conversation, et personne n'eût songé à le lui disputer, tant sa douce et persuasive éloq-uence vous subjuguait doucement. Victor lui-même, s'il n'avait point retrouvé sa gaîté, était néanmoins dans des dispositions meilleures qu'en arrivant ; il en convint, et se plut à en attribuer à ses amis tout le mérite.

— Certes, dit-il, après un pareil jour, je ne m'attendais point à une pareille soirée.

— Eh bien ! remarqua Schmidt en souriant, que vous disais-je tout à l'heure? Si, à l'aurore de cette journée néfaste, on vous eût demandé comment vousen passeriez le soir, vous eussiez répondu : « Dans le désespoir, dans les larmes, » réponse toute naturelle. Et voici qu'au lieu de vous frapper la poitrine, vous avez souri; voici que l'heure même dont vous redoutiez tant les angoisses est celle-là qui vous apporte la première un peu de calme et de tranquillité. Vous le voyez, l'avenir a ses surprises agréables.

Victor en convint, puis il les quitta après leur avoir cordialement serré la main. C'était pour, tout le monde l'instant de se retirer, et il était plus que probable que le capitaine allait l'accompagner. Mais, quoiqu'il vînt de faire l'expérience des avantages d'une amicale société, Victor n'eût pas été fâché d'esquiver la compagnie du vieux marin. Saisissant donc l'instant où, le dos à la cheminée et les pouces dans les entournures de son gilet, maître Floridas comparait l'archet de Schmidt à celui d'Apollon, Victor entr'ouvrit la porte et disparut sans bruit.

C'était une belle nuit d'automne, fraîche et claire ; la terre était sèche, et Victor en profita pour s'avancer ra-

pidement, car il se méfiait des longues jambes du capitaine. H crut pourtant qu'il lui •'■tait permis de ralentir quand il eut mis entre eux une certaine distance, et il commença a marcher en rêvant, s'arrétant même quelquefois pour se livrer, tout à son aise, .1 pensées. Il traversait alors ce petit bois où nous l'avons vu, pour la première fois, entretenir Anna de son amour, et ce n'était pas, on le pense bien, les sujets de préoccupation qui lui manquaient. Comme il l'avait dit quelques instants auparavant à ses amis, sa douleur était plus grande qu'il ne l'eût cru lui-même ; déjà l'impression bienveillante dis conseils de Schmidt s'était effacée pour taire place, chez Victor, à de tumultueuses pensées, m contraires à son caractère qu'il nes'y reconnaissait plus. C'était de bonne foi qu'un jour il avait assuré sa cousine qu'il ne lui en voulait pas de lui en préférer un autre; c'était de grand cœur (pie, le matin même, il avait bu à son bonheur : comment donc se faisait-il que ces généreux sentiments eussent disparu tout à coup, et que, pour acquérir toute sa puissance, son amour eût attendu d'avoir perdu tout espoir? Comment donc, à la calme satisfaction du sacrifice accompli, avait-il soudain succédé des regrets amers et dévorants?

— Ah ! sot que je fus , se disait-il en se mordant les lèvres.

Il éprouvait, en un mot, ces défaillances qui, presque

toujours, sont la suite d'un grand acte d'abnégation, et

uveiit nous abaissent au point de nous le faire re-

grelteripe dévouer n'est rien, car ce n'est guère qu'un

mouvement spontané de l'âme; le difficile est d'accepti r

1rs conséquences, à peine entrevues, de son dévouement,

a mesure qu'elles se dessinent plus nettement, et d'y.

immoler une à une les plus chères passions de son cœur. H Tâche quelquefois au-dessus de celui qui se l'est Impo-

sée sans l'avoir bien mesurée, et "qui verra bientôt sa personnalité se redresser et réclamer impérieusement ses droits frustrés par une sublime imprudence. Ainsi marchait Victor, plein de trouble et de sourde vengea!! ce.

Néanmoins et quelque préoccupé qu'il fût, il aperçut fort bien, à cent pas de lui environ, sur la clairière, un robuste gaillard qui se promenait de long en large, suivi d'une ombre gigantesque. D'abord, il crut se tromper ; mais, s'étant assuré que ce n'était point une illusion, il choisit dans un tas de falourdes un maître gourdin, ni trop lourd ni trop léger* ni trop long ni trop court, en un mot, juste ce qu'il faut pour assommer son homme, et il s'avança résolument, car il n'était pas embarrassé de mettre un rôdeur de nuit à la raison. S'il faut tout dire, même, il ne fut pas taché de voir son brigand ou celui qu'il croyait tel, venir à lui de son côté et non moins résolument. Dans l'état d'irritation où il était, Victor eût assez aimé avoir sous la main quelqu'un à qui rompre les os; et, pour se dégourdir le bras, il se mit à faire siffler son arme en homme qui saura s'en servir pour l'attaque et la parade. A ce bruit de mauvais augure, l'autre s'arrêia, puis, levant une canne qui paraissait de taille à rompre le gourdin comme une simple badine, il fondit, pareil à la foudre, sur celui qu'il considérait déjà comme un assassin apo^té. Grâce au ciel, cette énergique agression fut appuyée d'une demi-douzaine d'exclamations mythologiques qui permirent à Victor de reconnaître qu'il avait affaire au bon capitaine. 11 s'effaça devant le coup, en disant qui il était, puis ils se regardèrent, assez honteux l'un et l'autre de leur méprise.

— Comment diable étiez-vous là-bas? Il faut que vous ayez des bottes de sept lieues pour m'a-voir de-

vancé, carje crois avoir marché d un bon pa>, dit enfin Victor.

— C'est possible ; mais j'ai pris à travers champs, en môme temps que tu nu; prêtaisdes ailes, ô sainte amitié!

— Qu'avez-vous donc à me dire?

• — Quelque chose que je crois intéressant pour vous, mon ami... c'est... une prédiction que j'ai à vous faire, et une prédiction qui, celle-là, se réalisera, à moins...

— A moins qu'elle. ne se réalise pas. Voyons, parlez, interrompit Victor en haussant les épaules, de quoi s'agit-il, que me prédisez-vous?

— Qu'un jour viendra où vous vous consolerez des dédains de la piquante Anni dans les bras de la fougueuse Élise! s'écria le capitaine dans un langage un peu vif, mais précis. Oui, un jour viendra où vous l'aimerez comme elle vous aime...

— Mademoiselle Schmidt!

— Elle-même.

— Et où avez-vous pris qu'elle m'aimât?

— A bonne source, et ce n'est pas d'hier. Seulement, vous voyant sur le point de vous engager dans d'autres nœuds, je jugeais inutile de vous révéler l'existence d'une flamme dont votre hyménée...

— Vous êtes fou, dit brusquement Victor. Ah ! voilà ce que vous avez trouvé? C'est par là que vous pensez rétablir votre réputation de prescience, quelque peu compromise? Le moyen n'es! pas bon. D'abord, il ne me parait nullement prouvé que j'aie fait la moindre impression sur le cœur dont vous m'attribue/, la COU | ensuite... ce paisible dénouement ne serait nullement de mou goût, et, s'il y en a un, je le veux tout autre, je vous en préviens.

— Mh! dit le capitaine, Uw^)^ du ton dont il s'exprimait, vous m'effrayez, mon ami. Quoi ï une àme telle

que la vôtre nourrirait-elle des projets de vengeance?...

— Pourquoi non? Comme il y a courage et courage, il y a vengeance et vengeance... On peut se venger autrement que par le fer ou le poison, surtout d'un rival, d'un... mari! Elle reviendra de cette belle passion pour un homme dont elle n'obtiendra jamais que l'indifférence...

Il s'interrompit, fit quelques pas à droite et à gauche? en proie à une extrême agitation, puis il reprit :

— Vous avez vu quelquefois, sans doute, un poltron se piquer de bravoure, et vous savez qu'alors rien ne l'arrête plus; le plus hardi hésiterait à le suivre... Eh ! bien! puisqu'on aime l'audace, j'en aurai, vienne l'occasion. Maintenant, pas un mot de cela, sur votre honneur, et adieu !

Puis il le laissa stupéfait de cette sortie inattendue. La voix, le geste de Victor, semblaient indiquer une résolution ferme, comme ses paroles un plan bien arrêté.

— Allons! allons! pensa le brave Floridas, on a bien raison de le dire, il n'est pire eau que l'eau qui dort. Il est certain que la pauvrette ne sera point heureuse et qu'un consolateur aura beau jeu, s'il en vient à son heure, et s'il a... de l'audace. Ah! l'audace auprès des femmes, la belle chose! Et faut-il que moi, qui combattrais Belzébuth, Astaroth, tout l'enfer, je n'ose seulement lever les yeux sur celle que j'aime! 0 divine Parrot, ne devin erez-vous point à la fin les tortures que n'ose vous avouer votre timide adorateur !

Si Victor s'était plu à prolonger sa visite à M. et Mlle Schmidt, nous devons convenir que le désir de re-

PETITS MALHED

culer l'instant où il se trouverait seul avec sa mi entrai! bien pour quelque chose. Loin de prendre parti pour son fils,dans des circonstances si ci Au-

bi rteau s'était ouvertement déclarée contre lui. Si Anna épousait M. de Salviac, c'était exclusivement ta tic Victor.

— Eh bien ! lui dit-elle amèrement quand elle le revit le lendemain matin, eh bien! mon ami, tu dois être maintenant tout à fait tranquille et content'.'

— Au comble de mes vœux, ma mère, tu l'as dit!

— Ali! ne pr< nils pas cet air ironique, qui ne m'en imposerait pas. 11 y a longtemps que je l'ai dit pour la première fois, tu as l'ait tout ce qui dépendait de toi pour rompre ce mariage.

— Allons, ma bonne mère, allons, répondit V

en lui prenant la main, cesse de m'imputer des toits auxquels tu ne crois pas toi-même. Moi? c'est moi qui ai rompu ce mariage! Eli! j'aurais cru que mon visage seul affirmait le contraire : réellement, ai-je l'air d'un homme heureux?

— Non, c'est vrai, remarqua Mma d'Aùberteau avec inquiétude; et, sans se mettre en peine d'une contradiction si brusque: Tu es pâle.... défait.... te sens-tu mal? Il faudrait consulter. Et tiens, tu ferais peutêtre bien de demander des distractions à un long voyage.

— Te 1. lisser, ma mère? et que deviendras-tu sans moi? Oui ferait la partie de boston? qui te lirait le journal? Et moi-même, quelles distractions veux-tu que je goûte loin de loi, le sachant seule et malade?...

— Eli! mon Dieu! interrompit froidement Mme d'Aùberteau, nedirait-on pas que je suis moribonde ou pour le moins paralytique? Mais il faut toujours que tu fasses du sentiment à propos de rien. Au fait, lu tiens cela de ton pauvre père! Pars et ne m'en dis pas si long.

Mme d'Auberteau était tout entière dans ce peu de mots. Capable du plus grand sacrifice qu'elle pût s'imposer, c'est-à-dire de se priver des soins de Victor, qui lui étaient indispensables, quoi qu'elle en pût dire; incapable de répondre à une etfusion touchante autrement que par une parole sèche, blessante.

— Quelle singulière femme tu fais ! remarqua Victor en souriant. Tu ne pourrais te passer de moi et tu m'engages à te quitter, et puis...

— Eh bien! n'est-ce pas là la meilleure preuve que je puisse te donner de mon affection? A quoi bon, dès lors, tant de paroles? Je ne vois donc pas que je sois une femme si..-, singulière! Et c'est là un reproche qu'il y aurait quelque raison de te retourner, mon ami. Croirat-on jamais que tu n'aies pas su obtenir l'affection d'une jeune fille qui ne demandait que cela? Qu'après avoir

'eu, pour lui faire la cour, toutes les facilités désirables, l'assentiment de son père, le mien, la sourde coopération de nos amis communs, et, qui plus est, de tous les gens de la maison, depuis l'institutrice jusqu'à la femme de chambre, en l'absence de tout rival, dans les circonstances les plus propices, en un mot, tu te sois si sotte-, ment conduit qu'elle ait dû te préférer le premier venu?

— Je ne disconviens pas de mes torts, ma mère ; mais il n'est plus temps de les réparer, et, par conséquent, je ne vois pas à quoi bon me les reprocher si durement,

— La réponse me plaît; ne faudrait-il pas t'adresser des éloges?

— Je ne demande rien moins.

— Il ne manquerait plus que cela! Brisons -là donc, j'y consens. Maladroit!

— Maladroit, soit! répondit Victor perdant patience à la fin. Oh! certes, si j'avais su peindre ce que je sen-

tais, elle m'eûï aimél Mais si je ne l'ai pas su, à qui la faute?

— C'esl peut-être à moi? demanda aigrement M"" d'Auberteau.

— A toi-même, repartit Victor. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu me reproches impitoyablement la timidité de mon caractère, et, malheureusement, ce ne fut pas toujours avec autant de justesse. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois pleuvoir sur moi les reproches les plus mortifiants et surtout les plus immérités; ce n'est pas d'aujourd'hui que date cette défiance de moimême qui a consommé le malheur de ma vie, et i

toi, oui, à toi, ma mère, qu'en incombe la lourde responsabilité. Déjà, quand tout petit j'arrivais à toi le cœur naïvement ouvert, je m'en retournais bientôt le cœur refermé sur une blessure... Un jour vint où il ne sut plus s'ouvrir... Pardonne-moi de m'expliquer avec cette franchise, mais il y a trente ans que je souffre!

— El que ne parlais-tu! s'écria M,ne d'Auberteau, qui, semblable en cela à toutes les personnes de son caractère, devait baisser pavillon devant un langage ferme et respectueux. Que ne parlais-tu? je ne fais nul cas, il est vrai, de ces démonstrations extérieures qui ne signifient rien et dont l'indifférence se masque si souvent. Pour toi, qui parais y attacher tant de prix, il fallait le dire. Voilà ce que c'est que d'être sournois, et tu l'as toujours été, mon pauvre ami, oui, oui, toujours un peu...

Adressé au plus franc de tous les hommes, ce reproche n'avait aucune portée, et Victor se contenta de l'accueillir par un long éclat de rire, auquel il ne mit tin que pour aller embrasser son cher tyran... Alors, M1"0 d'Auberteau fondit en larmes, en s'ecrianl qu'il ne l'aimait pas, qu'il la tuait, qu'il désirait sa mort. Bien

plus, il l'avait toujours désirée, son père aussi, et si M. d'Auberteau était parti le premier, ce n'était pas sa faute. Au surplus, elle ne demandait plus au fils qu'un peu de patience, car le jour approchait où il serait enfin délivré d'elle, et, par parenthèse, elle ne savait pas dire si vrai. Dans son délire, elle ne respectait plus rien, ni les justes susceptibilités de l'amour filial; ni la tombe, ni Dieu lui-même, en qui elle ne voyait plus qu'un en-

; nemi personnel , acharné contre elle depuis tantôt soixante ans. Tout ce que put dire Victor pour l'apaiser fut inutile, et toute la matinée se passa en attaques de nerfs et en criailleries, mot un peu trivial, mais qui dit si bien ce qu'il veut dire. Le médecin qu'on avait appelé était à bout de prescriptions, et Victor commençait à concevoir de poignantes inquiétudes sur l'issue de cette crise, quand on entendit une voiture rouier sur le sable delà cour. C'étaient M, et Mme de Salviac qui venaient faire à leur tante leur visite de noces. A cette nouvelle, la moujante Mme d'Auberteau revint à la vie comme par magie. En un instant, elle eut effacé la

! trace de ses larmes, rajusté ses jolis cheveux blancs, et jeté sur ses épaules un petit cachemire de salon, qu'elle portait d'un aii* de reine. Puis elle s'avança gracieuse., prévenante, fort belle encore.

— Sais-tft, lui dit Victor, que tu aurais été bien em- ! barrasséedu rôle de grand'mère, et que tu dois me remercier de te l'avoir épargné; quelle démarche! quelle

; tournure !

— Tu trouves?

— Et comme tu t'es improvisé une toilette en un instant i

— Tu conviendras, reprit Mme d'Auberteau avec une adorable naïveté, qu'il faut bien faire quelques frais pour

visite était assez embarrassante pour tout k- monde; mais celle qui la recevait, celte Mn,ed,Auberteau, que Victor venait d'entendre déraisonner trois heures d'horloge, déploya tant de tact, tant de bonté, que tout le monde se sentit à l'aise au bout de dix minutes. Robert de Salviac, qui n'avait guère enl qu'une ou deux lois cette étrange personne, fat ébloui de son esprit, charmé de son amabilité. Et tandis que Victor les reconduisait jusqu'à leur voiture :

— Je comptais bien, Monsieur, lui dit-il, vous demander la permission de venir souvent ici pour vous. Hais je crois que vous ne m'en voudrez pas si j'ajoute que je viendrai quelquefois pour madame votre mère, pour elle seule. C'est assurément la femme la plus aimable que je connaisse, après la mienne, bien entendu. Oh ! la vie doit être bien douce auprès d'elle. Hum ! hum !

Anna lui avait poussé le coude, et il avait senti qu'il faisait fausse route.

— Aussi, lui dit-il en riant, quand ils eurent franchi la grille, que ne m'aviez-vous prévenu? Mais non.

ma faute : on ne devrait point s'aventurer ainsi, sans savoir au juste le fond des choses... si jamais on le sait. Encore un intérieur désuni !

— Ah ! s'écria-t-elle, ah! Robert, le nôtre ne sera point de ceux-là.

11 ôta son gant sans répondre.

— .N'est-ce pas? ajouta-t-tlle en se penchant vers lui.

— Oui sait? répondit-il en raillant.

— Oui sait? continua-t-elle, ah! vraiment, qui sait?

Cela voulait dire en langage vulgaire : « Je l'aimerai tant et tant qu'il Faudra que lu sois heureux, malgré toi. » Anna savait bien la réponse qu'elle lui eût faite s ji lui en iiit dit autant! Elle lui eût jeté ses deux beaux bras autour du cou et l'eût couvert de baisers, ni plus

ni moins. Aussi espérait-elle peut-être quelque chose de semblable, et, après avoir vainement attendu une réponse quelconque, elle s'enveloppa de son cachemire d'un air dépité, et se mit à bouder. Elle bouda pendant... cinq minutes au moins, après quoi elle se retourna brusquement vers son mari, et lui dit :

— Vilain!

Si Robert eût été amoureux, il n'eût vu dans cette petite scène qu'un enfantillage adorable : il ne l'était pas, il la trouva niaise. Elle le devina et se dit :

— Il a raison, j'ai des façons de pensionnaire, tout simplement. Soyons digne.

Et elle chercha quelque chose de digne, soit à dire, soit à faire. Elle ne trouva rien, et elle se trouva sotte. Dès lors, la crainte s'en mêla et Anna cessa d'être elle-même.

Pendant ce temps-là, Victor avait sifflé ses chiens, décroché son fusil et battait le guéiet. Mais, en réalité, il ne voulait que se livrer librement à ses pensées, sous prétexte de chasse, et, dès qu'il eut abattu le perdreau dont sa mère devait dîner le lendemain, il se coucha dans un fossé et se mit à réfléchir. Naturellement, la visite du jeune ménage devint l'objet de ses réflexions. Il les avait observés l'un et l'autre avec une froideur surprenante, et en resongeant à ce qu'il avait vu, il en arriva à cette conclusion qu'Anna pensait à son cachemire^ et Robert à Glotilde. Cette certitude le fit sourire, et il rentra chez lui vers l'heure du dîner beaucoup plus calme qu'il ne l'était en partant., Mme d'Auberteau, qui, apparemment, eût préféré le. voir se couvrir de cendres, pensa un moment à s'en prévaloir pour mettre en doute de nouveau la sincérité des regrets de son fil s. Mais la petite leçon qu'elle s'était attirée avait eu sur elle un effet des plus salutaires, et elle se contenta de décocher quelques épigrammes inoffensives. Victor

fut d'autant plus charmé de ce résultat inespéré que pendant un mois la santé: de sa mère se releva sensiblement; et certes, elle n'était pas la première à qui l'on eût rendu service en la rappelant a la raison, iul-ee un peu durement.

— Une bonne petite semonce de temps en temps, disait le médecin, et le moral réagissant sur le physique, je ne désespère pas de la sauver, surtout si vous obtenez d'elle qu'elle ne fasse pas d'imprudence.

Elle en lit une, un soir que Victor n'était pas là, et le lendemain elle y avait succombé. La douleur de Victor fut grande; ce fut celle d'un lils quia aimé de toute son âme une mère on ne peut moins aimable. Il lui rendit les derniers devoirs pieusement, et huit jours après, il quitta le pays à l'improviste, sans faire d'adieux à personne et sans dire où il allait. Tout le monde fut sincèrement affligé de ce départ inattendu, quoiqu'en gênerai on en pénétrait trop bien les motifs pour songer à le lui reprocher. Seul, lecapitaineFloridasenfutoutre.il ne s'expliquait pas qu'on pût violer à ce point les lois de la politesse.

— Quoi! disait-il un jour, d'un air pince, devant M. d'Auberteau, nous quitter ainsi, nous, ses meilleurs amis, c'est inexplicable, je n'y conçois rien.

— Vous conviendrez, mon cher capitaine, repartit M. d'Auberteau qui n'avait rien perdu de sa tendresse pour son neveu, vous conviendrez (pie m quelqu'un a le droit d'être surpris de ce brusque départ, c'est moi, n'est-ce pas?

— D'accord.

— Et je le suis un peu, je vous le confie. Pourtant, je connais trop bien mon neveu pour n'être pas persuadé qu'en toute occasion il agit comme il croit devoir le faire, et non par caprice. S'il s'est refusé au plaisir de nous dire adieu, c'est qu'il craignait probablement d'é-

tre trop ému en nous embrassant. Vous m'entendez, suppose ? Enfin, quand je l'absous, moi, son oncle et le chef de la famille, il me serait pénible de l'entendre accuser... par les miens, ajouta-t-il en tendant la main au capitaine avec une grâce charmante.

— Ventre saint-gris ! fit le capitaine enchanté de cette réponse, quoiqu'un peu verte, voilà parler en digne père de famille. Oui, Monsieur le vicomte, oui, touchez-là, c'est de l'honneur que vous me faites.

— Et que je ne ferais de meilleur cœur à personne, Floridas. Voyez-vous, c'est le fils de mon frère, et je l'aimais fort, ce pauvre Antoine! Enfin, je puis bien vous l'avouer, à vous qui êtes son ami, je ne me consolerai jamais de ne l'avoir pas pour gendre; jamais, Floridas, jamais!

Et cet homme excellent essuya une larme furtive. Le capitaine n'était point sot, on l'a peut-être vu, et en vrai chevalier errant, toutes ses sympathies étaient acquises à la faiblesse et à la douleur. De là, à leur venir en aide, il n'y a qu'un pas, et la seule consolation à donner au vicomte d'Auberteau, âgé de soixante-quatre ans et sans héritier mâle, ce vieux loup de mer la trouva :

— Hélas! dit-il, personne ne conçoit mieux que moi ce qui se passe en vous, Monsieur, et s'il n'avait dépendu que de mon influence... Et puis, je suis sur que le chagrin de ce digne jeune homme n'entre pas pour peu dans le vôtre. Mais, tenez, j'ai l'idée qu'il se mariera, et quand il aura une bonne petite femme, un fils...

— Il est certain, dit vivement M. d'Auberteau, que s'il avait un fils, ce serait une grande consolation pour lui...

— Et puis, le nom ne périrait pas, et il vaut, ma foi, la peine qu'on le perpétue.

i: i PETITS .MAI. III.

— Eh! elil lit H. d'Auberteau en souriant, ce n'es! pas moi qui dirai le couti

là il s'en alla à dem Quant à Floridas, il lit

un détour d'une demi-lieue pour devant le Château-Neuf, dont il craignait de voir les les fenêtres fermées, il était néanmoins de si mauvaise humeur en rentrant chez lui, qu'il faillit mettre à bout la patience d'Yvonnet lui-même, qui pourtant n'en manquait pas.

Cependant, où en étaient M. et M"10 de Salviac après un mois de mariage?

En apparence, ils vivaient en parfaite intelligence; en réalité, ils étaient brouillés. Déjà Anna avait acquis la conviction que, tout entier au souvenir de son premier amour, son mari était absolument incapable d'en éprouver un second|Ce cœur qu'elle s'était targuée de ranimer d'un souflle, était à jamais paralysé du cour>de foudre qui l'avait atteintj A cette pensée, Anna fondit en larmes; mais on sonna le dîner, et elle dut se refuser jusqu'à l'amer plaisir des pleurs.

— Voyez, qu'elle est fraîche et vive! Voyez, qu'elle a l'air heureux! s'écria M. de Salviac en la voyant entrer.

Elle était fraîche, elle elait vive, elle avait l'air heureux. ML d'Auberteau lui-même y fut trompe; une mère .seule eût deviné peut-être que ce n'était la «pie la première scène de cette poignante comédie <U' la Femme heureuse, que tant du femmes ont jouée la mort dans l ami-. M. de Salviac surtout était ravi devoir à sa bellefille celle mine épanouie. Bien qu'il eût marché droii à son but, sans hésitation, sans scrupule, il n'en nourris-

sait pas moins quelque appréhension au fond du cœur, et quand M. d'Auberteau lui avait si nettement déclaré qu'il n'entendait pas lui « sacrifier » sa fille, il avait frémi. Il devait donc saisir avidement la première occasion de se mettre en paix avec lui-même, en s'assurant que#tout finirait bien. A ses yeux, dès lors, ce résultat n'était plus douteux, et après avoir jeté un regard triomphant à M. d'Auberteau, il offrit galamment le bras à sa bru pour la conduire à table. On remarqua que les paroles aimables qu'il lui adressa dans le trajet furent à peu près les dernières qui sortirent de sa bouche jusqu'au jour où de graves complications lui imposèrent de nouveau une initiative pour laquelle il était si peu fait. Après le prodigieux effort qu'il avait obtenu de lui-même, cet apathique M. de Salviac n'éprouvait plus qu'un immense besoin de repos. Et comme il ne dormait jamais si bien que sur une pointe de vin, il commença par en vider trois bouteilles, après quoi il posa voluptueusement sa tête énorme sur un moelleux oreiller, en invoquant le sommeil, qui n'eut garde de se montrer rebelle envers ce dormeur émérite.

De toute façon, Anna n'eût point dîné de grand appétit; mais il était dit que la journée serait mauvaise, et quelque chose achevait son malheur : une futilité, s'il en est quand le cœur s'en mêle. Ayant remarqué que son mari portait habituellement une épingle de cravate qui lui venait de Clotilde, elle n'avait pu résister au plaisir de lui en donner une autre, et naturellement c'était de celle-là que Robert se servait depuis lors. Ce soirlà, pourtant, l'autre avait reparu. Anna en fut cruellement blessée.

— Eh! mais, dit-elle à demi- voix, tandis qu'on quittait la table, qu'est-ce donc que cette épingle-là ? je ne vous la connaissais pas.

A l'exemple de tout homme qui n'aime pas la femme dont il est aimé, et surtout quand cette femme est la sienne, Robert en devait venir petit à petit à se moquer drs raffinements et des susceptibilités d'un sentiment qu'il ne partageait pas. Toutefois, il n'en devait arriver là que par suite des funestes entraînements d'une situation fausse, et ce moment était encore assez éloigné. Aussi s'accusait-il amèrement d'un oubli qui avait l'air d'une bravade de mauvais goût; il essaya d'en atténuer l'effet :

— Ne m'en veuillez pas, ma chère Anna, dit-il, l'habitude seule...

Sotte réponse pour un homme d'esprit Robert le sentit et resta court. Anna perdit la tête, si ce n'était l'ait depuis longtemps.

— Ali ! Monsieur, dit-elle, il faudra pourtant bien que vous choisissiez entre lune ou Vautre.

Robert allait répondre : « J'ai choisi, » quand, arrêtant au passage cette sanglante répartie, il se contenta de jeter sur sa femme un regard glacial, presque dédaigneux. Alors elle se jura de le traiter comme il le méritait, de Turque à More. Ou plutôt, non ! Elle n'opposerait à l'indifférence que l'indifférence, que le dédain au dédain ; dès cet instant, elle allait commencer à vivre de son côté comme lui du sien; tout était fini entre eux, bien fini ! Comment donc avait-elle pu trouver aimable cet être odieux ? croire qu'elle aimait, quand elle détestait cet homme?

Ils entrèrent au salon, où l'on venait d'introduire cet infernal M. Boisjoli.

— Madame, dit-il, mes hommages respectueux; votre très-humble serviteur, Monsieur.

Kl en s'exprimant ainsi, il se frottait les mains d'un air de satisfaction qui annonçait quelque méchanceté.

— Je suis sûre, se dit Anna, qu'il va trouver le moyen d'évoquer le souvenir de Clotilde. Au fait, que m'importe, puisque je n'aime plus Robert?

— Eh bien ! demanda M. d'Auberteau, comment avezvous passé la journée, monsieur Boisjoli?

— De la façon la plus charmante, monsieur le vicomte. J'ai relu certaine relation d'un voyage en Orient, qui m'a vivement intéressé. Beaux pays que ceux-là! Ne les avez- vous point visités, vous, Monsieur? ajouta-t-il en s'adressant à Robert.

— Il est vrai, répondit froidement Robert, qui ne voulait pas s'aventurer dans ce chemin scabreux.

— Beaux pays, superbes pa,ys ! reprit M. Boisjoli. Mais pardon, Monsieur, pardon ! J'oubliais que vous y avez fait une de ces pertes dont on ne se console jamais. Quand je dis jamais... Est-ce que vous avez pénétré dans le désert, Monsieur?

— Souvent.

— Ah! bah! Ah! vraiment? Voilà qui est singulier. Et que mange-t-on dans le désert, Monsieur?

— Ce qu'on y emporte, et, la plupart du temps, des œufs durs et du riz.

— Singulier! fort singulier! Et... n'est-il pas vrai qu'on doit promptement-se lasser d'un pareil genre de vie?

— Pour mon compte, repartit Robert en s'animant par degrés, je m'en arrangeais à merveille. Si la tente ne comporte pas tout le comfort d'un hôtel parisien, on est amplement dédommagé de quelques privations par les spectacles magnifiques qu'on a sous les yeux, par les poétiques pensées qui vous assiègent. Que de fois n'avons-nous pas formé le projet de rompre à jamais avec le monde pour venir ensevelir notre bonheur au fond de quelque bourgade ignorée!...

— Projets d'amoureux, interrompit M. I) lisjoli, car vous ne me Ferez jamais entendre qu'une jeune dame, habituée a imites les recherches de la vie parisienne... .Vais pardon, Monsieur, pardon de réveiller en vous...

— Eh ! de quoi donc vous excusez-vous? interrompit aigrement Anna, ne voyez-vous pas que vous lui rappelez le plus beau temps de sa vie?

Il soupira, et elle sentit qu'elle l'adorait. Que lui restait-il donc à faire? Lutter. Bien plus, elle se jura de vaincre. Mais ce n'est pas toujours chose facile: elle commençait à s'en apercevoir; la peine de son mari était entre elle et lui comme un mur d'airain contre lequel tous ses efforts se brisaient. C'était une peine profonde, incurable, à laquelle il succombait jour par jour, minute par minute, et d'autant plus touchante qu'elle avait acquis, en perdant sa première fougue, une simplicité qui lui avait quelquefois manqué jadis. Robert ne parlait plus d'en finir avec la vie; niais toutes ses actions, toutes ses paroles et jusqu'à son attitude annonçaient que la vie n'avait plus nul attrait pour ses vingt ans. Il dédaignait de .s'entourer du luxe qu'autorisait sa fortune; le premier meuble où se laisser tomber, le premier mets pour sa faim languissante, le premier cheval pour le porter où il devait aller, lui étaient bons; et sans L'habitude de ces soins personnels dont il s'acquittait machinalement, on lût pulediretombédansla plus entière incurie. Il ne s'intéressait à ri< n, ni à la culture de ses champs, ni aux réparations intérieures qu'il avait fait commencer par déférence pour son beau-père. Lui montrait-on des fleurs : — Une me font les fleurs, répondait-il dédaigneusement. Essayait-on de l'émouvoir en lui racontant un malheur survenu a de pauvres gens du voisinage : Une me font ces gens? En un mot, il était devenu de ceux qui, suivant la spirituelle expression de Chamfort, crie-

raient volontiers au rossignol : — Tais-toi, vilaine bête \ Et cependant il n'y avait pas moyen de le croire égoïste; car il répandait à pleine main l'argent chez le pauvre. ïl était même évident qu'il poursuivait en cela l'exécution d'une pensée qui n'était pas la sienne, tant il y mettait de persévérance et de suite. Il dota la commune d'un hospice d'une dizaine de lits que les accidents survenus dans les fabriques environnantes ne laissaient guères inoccupés ; il suppléa à l'insuffisance du traitement de l'instituteur; il fit restaurer l'église à ses frais, mais à la condition qu'on le laisserait exclusivement maître de diriger l'architecte. Ce point facilement obtenu, il exigea de ce Michel-Ange de Normandie des modifications tellement profondes que le temple rustique se retrouva comme rebâti. Ce ne fut pas sans étonnement qu'Anna le vit se jeter dans ce surcroît de dépenses ; elle soupçonna que l'autre n'y fût pour quelque chose, et, en effet, elle surprit un jour, sur la table de son mari, un album où était dessiné le croquis d'une chapelle avec ces mots au-dessous: Projet d'une chapelle pour notre terre de Salviac. Cette légende était de la main de Clotikle, et il va sans dire, que la nouvelle église rappelait ce dessin aussi exactement que possible. Anna eût bien voulu le trouver laid, ridicule, mais si ce n'était rien moins qu'un chef-d'œuvre, il n'en accusait pas moins beaucoup de goût et une sûreté de main remarquable chez une femme. Ainsi l'autreélaït toujours la. Il faut avoir été personnellement soumis à un semblable supplice pour s'en faire une juste idée, et la souffrance d'Anna se trahissait quelquefois, en dépit de tous ses efforts.

— Ne me caches-tu rien, lui disait alors son père? il me semble que ton mari a quelquefois des manières un peu froides avec toi.

— Oui, répondait- elle de l'accent de la sincérité, j'en

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