G LES PETITS MAI. TU
convions; mais quand nous sommes entre nous, tout change, et je t'assure, papa, qu'il est charmant. J i oe prétends j>as qu'il ait complètement oublié... Vautre, mais je m'attendais bien que ce ne serait pas l'affaire
d'un jour, et j'ai déjà une bonne part dans son cœur.
— Allons, chère fille, tant mieux!
— Et surtout, reprenait-elle, si par hasard tu surprenais entre lui et moi quelque chose comme un peu de froideur, une petite querelle, laisse-moi le soin d'arranger cela; ne t'en mêle pas, je t'en supplie, je t'en supplie!
— Eh! ma fille, s'écria M. d'Auberteau, pour qui me prends-tu donc? Je sais ce que c'est que les amoureux, peut-ètiv! J'ai passé par là... et... voyons, ne feras-tu donc rien pour le nom que tu portes, et qui e.4, ma foi, un des meilleurs du Limosin?
— Qui sait? répondait-elle en riant aux éclats.
Et en même temps, elle sentait pâlir son cœur. Il lui était plus difficile d'abuser miss Parrot; mais quand elle devenait trop pressante, Anna en était quitte pour lui demander des détails sur Calcutta, sur Delhi, ou simplement le nom des deux dernières filles du colonel Temple. Dans les grandes circonstances, elle se faisait faire l'historique de quelque mariage fameux.
Mais de tous ceux qui se sont conclus par mes soins, terminait miss Parrot, celui dont je suis le plus fière, Anna, c'est le vôtre.
— Et vous avez bien raison, chère miss Parrot.
— N'est-ce pas? car entre nous, quand je vous demande si vous êtes heureuse, c'est tout simplement pour me procurer le plaisir de vous entendre me le répéter. Avais-je toit, quand je vous disais que le spleen est le signecertain d'un cœur sensible? Et tenez, je ne regrette qu'une chose: c'est que M. Victor ne soit pis ici ; on aurait pu voir à le marier.
— Plut à Dieu! Mais à qui le marier?
— Eh ! ma chère, on trouve toujours !
— Ah! dit Anna, un jour que la conversation avait pris cette tournure, ce cher Victor ! quel bon et loyal cœur!
— Oui, repartit miss Parrot d'un air capable ; mais ce n'était pas du tout le mari qu'il vous fallait.
— Bien certainement, dit Anna.
Et au bout de cinq minutes, quand Robert rentra, elle pensait encore ^ à Victor. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle l'oublia complétemenfren voyant paraître son mari. Pour miss Parrot, elle s'était levée et se disposait à sortir.
— Restez, miss Parrot, je vous en prie, lui dit Robert en prenant un livre et en s'asseyant à l'écart.
11 était bien rarequ'il ne vînt pas, chaque jour, passer obtensiblement quelques instants auprès d'Anna, pour sauver au moins les apparences. Tenant avant tout à être vu, il est tout naturel qu'il engageât miss Parrot à rester ; quant au livre qu'il avait pris, c'était plutôt pour se donner une contenance que pour le lire, et il comptait bien faire à Mme de Salviac la grâce de le déposer de temps en temps pour lui adresser quelques paroles. C'était ainsi que l'après-dînée se passait chaque jour depuis huit ou dix mois, et Robert espérait en être quitte à peu de frais, comme à l'ordinaire. Toutefois, ce n'était pas ainsi qu'Anna l'entendait : depuis longtemps elle voulait avoir avec son mari nne explication, et c'était ce jour-là qu'elle y avait assigné dans la pensée. Aussi, en voyant miss Parrot se rasseoir, elle se mordit les lèvres et remarqua qu'il faisait un temps excellent pour herboriser. Robert devina qu'elle voulait être seule avec lui ; il pressentit Y explication, et il ne songea plus qu'à en reculer le moment.
— Et à propos de botanique, si nous parlions un peu
d'astronomie, miss Parrot, car les oeuvres il" Newton et de Linnéc vous sont également familii e-vous
que \ - m'av< / fort intéressé l'autre soir, sur
— Aô! sir Robert, vous êtes trop aimable, en vérité, suis loin de croire que mes faibles connaissances...
— Et vous vous occupez aussi de géologie, je crois? Ayez donc la bonté de me dire ce que vous pensez de la constitution du sol de nos conl
— Oh ! fit-elle, je n'ai pas la prétention... Pourtant, puisque vous voulez bien me le demander, je m'efforcerai de vous donner tous les renseignements que je possède. Je pourrai même, au besoin, mettre sous vos yeux, la collection d'échantillons que j'ai formée, et, sans me flatter, j'en ai d'assez curieux. Je vous dirai donc, pour commencer... Mais je vous en préviens, Monsieur, ce ne sera pas l'affaire d'un instant.
— Nous avons tout le temps, dit Robert.
— Depuis quand donc vous a pris celte belle passion pour la géologie, Robert? interrompit Anna.
— Depuis que j'ai entendu miss Parrot pour la première l'ois, répondit-il iïun ton moitié sérieux, moitié railleur. Allez, Mademoiselle, je suis tout oreilles.. .
— Je vous dirai donc pour commencer...
— Pardon, dit Anna, où commencez-vous, s'il vous plaît? Quand il s'agit de géologie, en peut remonter jusqu'au déluge...
— Et même plus haut, Anna, beaucoup plus haut ; mais, à vrai dire, ce n'est gnère qu'à partir de celte époque que les données de la science acquièrent un certain degré de certitude, et j'y serai tout à l'heure.
Et elle allait donc aborder l'époque preadamatique. lorsqu'on entendit, sous la fenêtre, le pas martial de maître Kloridas qui venait rendre visite à M. d'Aubcrteau. Et tout à coup miss Parrot, loin d'entrer résolu-
ment dans son sujet, se mit à battre la campagne, de façon à compromettre sa réputation de bas-bleu, si elle n'eût été au-dessus de toute atteinte. Mais quant, au lieu du pas, ce fut la voix, la voix vibrante et douce de l'aimable capitaine qui vint frapper son oreille ebarmée, elle se leva brusquement, en déclarant à Robert que, toute réflexion faite, il lui était impossible de répondre convenablement, sans avoir pris le temps de se remémorer la question à l'aide de ses cahiers, puis elle disparut comme une ombre légère.
— Et celte fois, se disait-elle en descendant l'escalier quatre à quatre, si je ne le force pas à se déclarer, il y faudra renoncer.
— Enfin, pensa Anna, la voilà partie ! je le tiens.
Mais presque en même temps son mari se leva, s'approcha d'elle, lui baisa la main, et se retira avec ce gracieux sourire stéréotypé sur ses lèvres, et dont la seule vue donnait des crispations à la malheureuse Anna.
— Oh! se dit-elle, il se moque de moi, mais cela ne se passera pas ainsi !
Puis elle acquit la conviction qu'il était rentré chez lui par le chemin le plus long. Il y en avait un plus court, et déjà Anna mettait la main sur le boulon de certaine porte qui ne s'était pas ouverte depuis bien longtemps, lorsqu'elle s'arrêta, voulant se donner le temps de calmer son dépit et de rassembler ses idées.
Du calme, c'était ceque les circonstances demandaient avant tout, et Anna se promit d'en avoir. Ce n'était point une scène qu'elle allait faire à son mari; elle te contenu rait de lui exposer amicalement ses griefs, comme une
femme en a le droit, puis elle entrerait dans ses idées; elle Dallerait habilement l'étrange passion à laquelle elle était sacrifiée; elle parlerait de Clotilde comme d'une amie, comme d'une sœur : n'était-elle pas sa sœur dans Je ciel ? Et sur celte pensée elle s'attendrit de bonne fui; elle aimait Clotilde, elle vénérait sa mémoire; elle s'exalta même jusqu'à lui adresser mentalement une petite prière, comme à sainte Clotilde en personne, en lui demandant sa protection. Elle lit vœu d'aller en pèlerinage sur sa tombe; elle la vit apparaître en robe bleue sur les nuages, puis descendre jusqu'à elle et la baiser au front. Bref, ou n'avait jamais vu femme plus conciliante, plus maîtresse d'elle-même, et ce n'était pas sans une vivesatisfaction qu'Anna se sentait dans ces excellentes dispositions. Quant au succès elle n'eu doutait pas , dans une heure, au plus, elle aurait enfin conquis le cœur de son mari, par ce mélange de douceur et d'adresse, la seule arme dont veuille se servir une femme bien avisée.
Après s'être ainsi préparée à une lutte toute pacifique. Anna ouvrit la porte qui donnait chez son mari, et se trouva en présence... de Vautre, accrochée à droite de la cheminée et entourée de fleurs. Si Robert était là, s'il n'y était pas, c'est ce dont elle ne se rendit pas compte au premier moment. Elle ne vil que ce portrait audacieusèment exposé aux regards, à la place qu'eût dû occuper le sien, et entouré de ileurs quand il n'avait jamais songé à lui offrir un bouquet. Une rage jalouse la saisit ; elle sentit ipie la raison l'abandonnait, qu'elle allait tout perdre par un éclat, et elle regretta de s'être avancée jusque-là. Robert s'en aperçut, et comme il ne demandait pas mieux que de lui favoriser la retraite :
— C'est le quatorzième volume de Vanity fuir, que vous venez chercher, lui dit-il; pardon de ne vous lavoir pas rendu. l'uis il le lui tendit, toujours avec un
gracieux sourire. Elle prit le livre, le jeta par terre, et s'assit.
— Que me voulez- vous donc? lui demanda froidement Robert.
— Ce que je veux, s'écria-t-elle, en se jetant à son cou, mais je veux que tu m'aimes, Robert!
« Je veux que tu m'aimes! » Cri sublime et ridicule. Et n'a-t-on pas dit que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas? En tout cas, l'explication était commencée ; il n'y avait plus qu'à la laisser suivre son cours tout en précipitant le dénoûment, et Robert n'en désespérait pas. Il avait déjà sur sa femme l'avantage du sang-froid, et il en profita.
— Ma chère amie, répondit-il, en se débarrassant doucement des bras qui l'enlaçaient, je vous aime beaucoup, je vous jure !
— Ah ! s'écria-t-elle, on n'aime pas beaucoup ou peu ; on aime, ou l'on n'aime pas !
Il était résolu d'avance à tout pour en finir vite.
— Eh bien! reprit-il, supprimons ce beaucoup qui vous chagrine. Je ne demande pas mieux, moi! Enfin, pour que vous m'adressiez le reproche d'indifférence, il faut que j'y aie donné lieu, sans savoir comment : ditesle moi, dites-moi ce que je puis faire pour vous prouver combien je vous suis sérieusement attaché, Anna, et cela sera fait sur l'heure.
La question était perfide.
— Oh! c'est bien simple, s'écria-t-elle exaspérée; regardez ce portrait, puis retournez-vous vers moi et dites-moi : Je vous aime ! Faites cela, Robert, et je vous crois.
La réponse était terrible; Robert baissa la tête et se tuf.
— Vraiment, repnt-il plus doucement que jamais, je vous avoue, Anna, que vous avez là une étrange fantai-
'on moi. Voyons, chère ami?, parlons raison. \ et • une femme raisonnable, n'est-ce p
— Oui, dit-elle en s'animant d
quand, au bout de quelques mois de mariage, on entre dans la chambre de BOQ mari pour y voir le portrait d'une autre à la place la plus apparente, c'e^t peu de chose que la raison pour combattre sa souffrance.
— Je conçois cela, continua Robert, toujours impassible, et je conviens que je n'aurais pas dû exposer votre amour- propre...
— Vous êtes vraiment trop bon, Robert; mais c'est reconnaître ses torts quand il n'est plus temps de les réparer. Tout le monde l'a vu, ce portrait Et pensez-vous que ce soit bien agréable pour moi?
Cette scène en se prolongeant commençait à irriter Robert; néanmoins il ne pouvait se dissimuler que les reproches d'Anna étaient tondes, et c'était une raison de plus pour lui de montrer du calme... au besoin, de l'indulgence. Même il eût bien voulu trouver à lui dire quelque chose d'aimable, et il la regarda dans l'espoir d'évoquer ainsi l'inspiration. Mais le joli minoisd'Anna était Fait pour exprimer la tendresse, le bonheur, tous les sentiments doux... et si, à la rigueur, il s'arrangeait assea bien du dépita la colère ie déparait complètement. Or, il était facile de voir qu'un orage terrible grondait en elle, et Robert la trouva laide; il resta muet, glacé, eunq intérieurement la réalité un peu prosaïque qu'il avait sous les yeux, à la poétique image dout sou coeur était rempli. Anna le devina.
— Ainsi, s'écria t-e!le, même en ma présence, nié. ne quand je vous parle, vous ne pouvez vous détacher d souvenir, si blessant pour moi! Ah! tenez, Robert, vous me ferez mourir de jalousie !
— Ehl de qui? dit-il en s'asseyaat auprès d'elle cl en
parvenant à lui serrer la main assez amicalement, de qui jalouse, Anna ? D'une ombre?
— Ah ! s'écria-t-elle, plût au ciel que ce fût d'une femme ! Je pourrais au moins me venger, si je ne pouvais me défendre !
— Anna, dit-il, quittez ce ton ; il ne vous va pas.
— J'en suis fâchée, reprit-elle, mais je suis lasse de la trouver toujours entre vous et moi, et si ce n'était le respect qu'on doit à ceux qui ne sont plus, j'userais de mon droit, je briserais cette image détestée... car je la déteste, entendez-vous, je la déteste!
Robert fit un pas vers le portrait comme pour le défendre.
— Oh! dit Anna, ne craignez rien, ce serait niai, ce serait odieux, et je serais incapable... Mais je n'y tiens plus à la fin... portrait maudit, tiens!
Et, violemment lancé sur le parquet, l'ivoire se brisa en trois ou quatre morceaux. Robert poussa un léger cri de douleur, puis, pâle de colère, il ramassa ces débris sacrés, et les tendant à sa femme :
— Continuez à exercer votre droit, Madame ! recommencez.
— Oh ! pardon ! s'écria-t-elle en tombant à ses genoux. Au fond, je la respecte, je la prie comme une sainte, et tout à l'heure encore, oui, tout à l'heure... Qu'ai-jefait, mon Dieu !... Robert, dis-moi que tu m'aimes!...
Si cette apostrophe avait désagréablement affecté l'oreille de Robert, la première fois qu'elle s'étaitproduite, elle fit alors sur lui l:efîet d'une discordance effroyable, et il eût été impossible, en effet, de rien dire qui sonnât plus faux ; mais quand la passion ne trouve pas la note et quelle détonne, ce n'est pas à demi: l'art hésiterait alors à reproduire la réalité. En tout cas, l'exaspération de Robert était à son comble.
181 LES PETITS MALHEUBS
— Eli h'un, non ! s'écria-t-il, je ne vous aime pas, et je ne vous aimerai jamais! car j'en aime une autre, et combien, puisque la mort n'a pu l'arracher de mon cœur! Oui, c'est celle-là que j'aime, c'est cette Clotilde, dont vous venez de briser limage; et si cet amour étrange, eu se trahissant malgré moi à chaque instant, en usurpant dans ma vie la place à laquelle vous avez droit, doit faire le tourment de la vôtre, séparons-nous, Madame, séparons-nous! car si le devoir, l'honneur même, me commandent une autre conduite, je ne saurais y obéir, eu dépit de tous mes efforts; ce qui me ramène en arrière, est une puissance invincible, ce qui m'y retient est un attrait inexprimable. Je n'ai garde de méconnaître votre charmant caractère, vos vertus, votre beauté; je sais, en un mot, lout ce que vous valez; mais fussiez-vous mille fois meilleure, mille fois plus belle encore, je préférerais à tous vos charmes, la volupté solitaire de souvenirs devant lesquels toute réalité pâlit !
A ce dernier trait qui lui perça le cœur, Anna chancela, et se fût évanouie si elle n'eût ciaint qu'en appelant du secours, Robert ne donnât l'éveil sur ce qui venait de se passer entre eux. Elle trouva donc la force de triompher de sa souffrance, dans la crainte d'une humiliation, et après avoir respiré une minute ou deux à la fenêtre, elle salua froidement son mari et rentra, chez elle. Là, elle se consulta sur ce qu'elle avait à faire ; mille projets lui vinrent à l'esprit, mais elle n'en adopta aucun, ou plutôt elle les adopta et les rejeta tous successivement. Vers huit heures du soir, on vint l'avertirque leur société habituelle était au grand complet : il y avait, outre le capitaine Floridas et .M. Boisjoli, M. et M" Sehmult. Anna eût préféré rester dans sa chambre; mais elle ne pouvait guère se dispenser de descendre ; elle rencontra son mari dans l'escalier. Ils comprirent l'un et l'autre que
s'ils ne rompaient pas la glace immédiatement, jamais ils n'en viendraient à bout, et que le secret de leur mésintelligence, jusque-là demeuré entre eux deux, allait se trahir à tous les yeux; et d'un accord tacite, ils entrèrent dans le salon en riant et en se parlant à demi-voix, comme des gens qui n'ont pas assez des longues heures du tête-à-tête pour épuiser l'interminable litanie de leurs petites confidences. A cette vue, M. d'Auberteau, ravi, poussa le coude de M. de Salviac, qui commençait à sommeiller, comme pour lui dire :
— Vois comme ils sont heureux, comme ils s'entendent, comme ils s'aiment!
Précieux spécimen delà justesse des conjectures qu'on forme dans le monde sur la paix des ménages ! Il y a des gens qui, de dépit, sont devenus de vrais saint Thomas sur ce chapitre-là, et quand, par hasard, ils sont mariés, la chose est grave. Simple célibataire, comment soutenir la discussion? que répondre? On se sent écrasé.
Quant à M. de Salviac, peu satisfait d'être ainsi réveillé, il se contenta de répondre par le mouvement d'épaules d'un homme auquel on viendrait annoncer mystérieusement la mort du roi Henri IV, après quoi il ne songea plus qu'à disparaître sans bruit, pour gagner ce lit moelleux qu'il aimait tant. Cependant M. Boisjoli ne pouvait laisser passer cette occasion de montrer sa perspicacité, et, après avoir promené son regard d'aigle de l'un à l'autre époux :
— Couple fortuné! s'écria-t-il en prenant sa pose la plus majestueuse. Ah ! si jamais je me sentis heureux du don de lire dans les cœurs, c'est en vous voyant, car je ne lis dans les vôtres que le bonheur et l'amour !
Puis, il essaya pour la centième fois sur Robert la puissance de son œil fascinateur; pour la centième fois, il se convainquit que Robert était au moins aussi difficile