LES PET
rais tort d'attacher trop d'importance à un propos en l'air. Si Mlle Sclimidt a ses défauts, elle possède : des qualités sérieuses, de l'élévation et même une certaine grandeur d'âme; j'en sais quelque chose, moi qui te parle; un temps fut où il n'eût tenu qu'à elle de me causer de cruels soucis. Aime-la donc, épouse-la; seulement donne-loi le temps d'y réfléchir; apprends à la connaître... Ali! Victor, si tu savais comme on se trompe quelquefois !
C'était là une imprudente parole, et Anna la regretta presque aussitôt Que penserait Victor d'un tel aveu? Ne semblait-il pas qu'elle voulût l'encourager par là à lui parler un autre langage que celui de l'amitié, pour peu qu'il en eût eu envie? Peur la première fois, elle se rendit exactement compte de ce qui se passait en elle, et elle en fut épouvantée, car elle sentit qu'elle se détachait insensiblement de ses devoirs. Il fallait enrayer, sans perdre un instant, et Anna crut que rien ne lui serait plus facile. Cependant, Victor s'était levé, et après avoir fait quelques tours dans l'appartement, il revint s'asseoir près d'elle.
— Tu viens de me dire là, reprit- il, certaines choses. .. Quoi? tu n'es donc pas aussi heureuse que tu l'espérais?... Ton mari...
— Mon mari... ne m'aime pas! s'écria-t-elle et ne m'aimera jamais. Ah ! Victor, je suis bien malheureuse!
Et puis elle fondit en larmes, et certes le pas était décisif pour une femme qui, l'instant d'auparavant, avait pris de si belles résolutions. iMais quoi qu'elle eût fait pour l'y refouler, ce cri s'était échappé de son cœur, et quoi qu'elle fit pour le ressaisir, il n'était plus temps. Au surplus, elle n'en eût peut-être été tentée que médiocrement. Que Victor en pensât ce qu'il voudrait, advienne que pourra ! En d'autres termes, elle commençait
à perdre la tête, et rien ne fut plus facile à Victor que de la pousser dans la voie dangereuse où elle s'était jetée. Ses déceptions, ses tentatives plus ou moins judicieuses pour conquérir l'affection de Robert, elle lui conta tout dans le plus grand détail. Il l'écouta avec la plus grande attention, cela va sans dire, mais il ne s'empressa pas de la consoler. Loin de là, il observait le plus profond silence. Anna ne s'attendait pas à cela.
— Mais, reprit-elle, j'ai eu tort de te confier mes peines ; cela t'afflige et voilà tout.
— Cela m'afflige profondément à la vérité, répondit-il.
— Je le crois ! s'éeria-t-elle sèchement ; que veux-tu? il faut savoir se résigner à n'être pas aimée quand on n'est pas aimable ! Et je ne le suis pas, je le sais. Oui, je comprends qu'on me dédaigne, au dédain et au mépris que j'ai de moi-même.
— Que me dis-tu là? interrompit Victor. Crois-moi, Anna, ne te laisse pas aller à un découragement funeste. Toi, te prendre en dédain et en mépris, toi n'être pas aimable ! Peut-être se trouve-t-il des gens qui pensent ainsi... Qui se flatterait de plaire à tout le monde ?
Il s'était rapproché d'elle encore ; sa voix avait acquis je ne sais quelles vibrations pénétrantes ; une légère pâleur s'était répandue sur son visage. En un mot, Anna observait en lui tous les indices d'une émotion profonde, et s'y laissait gagner. A vrai dire, elle n'éprouvait plus qu'un aveugle besoin d'être aimée; elle se sentait prête à d'étranges élans de reconnaissance envers celui qui lui ferait entendre ce doux « je t'aime » dont elle savait le prix à présent ! Rompre ce scabreux entretien, se lever, sortir, elle y songeait vaguement, mais elle n'en avait pas la force, et, jetant un regard sur elle-même, elle pensait :
— Comme je suis faible !
— Mais, reprit Victor, faut-il s'affliger outre mesure des inimitiés ou de l'indifférence qu'on peut rencontrer sur son passage? Non, certes, car ce serait empoisonner sa vie inutilement, et l'on n'a qu'une chose à faire envers ceux qui nous dédaignent, c'est de leur rendre dédain pour dédain-. Et pour toi, Anna, rien ne m'ôtera de l'esprit que tu t'abuses, ou du moins que tu t'exag certaines choses. Quand même on se serait un peu éloigné de toi sous l'empire de certaines circonstances, il est impossible qu'on ne finisse pas par te rendre justice. N'es-tu pas jeune et jolie comme autrefois? Crois-tu que tes beaux cheveux bruns n'encadrent pas à merveille ton visage un peu pâli? Ce divin sourire, ces grands yeux noirs au regard caressant et profond qui jadis me remuaient jusqu'au fond du cœur, tu les as toujours, je les retrouve, c'est bien toi, toi tout entière! Oui, la voici, cette Anna, cruelle enfant qui put bien repousser mes vœux, mais non m'empêcher d'emporter son image dans l'exil où elle me condamnait. Anna...
Il lui prit la main ; la porte de la pièce voisine s'ouvrit avec fracas.
— On vient, dit-elle d'une voix altérée, laisse-moi, laisse-moi, de grâce. Et tiens, sors par le billard, qu'on ne nous trouve pas ensemble.
— Oui, mais écoute... je n'ai pas tout dit... Demain. j'irai t'attendre dans le bois, près de la prairie... Viendras-tu?...
— Oui, dit-elle en rougissant, pars maintenant.
A peine avait-il disparu que la porte s'ouvrit pour donner passage à des personnes du voisinage, qui venaient faire visite à M"»6 de Salviac; ils la trouvèrent occupée à broder innocemment.
Cependant, Victor s'était engagé dans un passage obscur, où il trébuchait à chaque pas contre mille ob-
jets entassés pêle-mêle, ce qui n'eût rien été s'il eût pu trouver la porte par laquelle il devait sortir ..
— Allons, disait-il en errant à tâtons, me voici dam une agréable situation ! Et maintenant, que M. Robert de Salviac, si c'est lui qui m'a fait fuir, ait la malheureuse pensée d'entrer ici, et en voilà plus qu'il n'en faut pour nous couper la gorge.
Tout en grommelant de la sorte, il avait fini par trouver cette introuvable porte; mais, au moment de l'ouvrir, il entendit prononcer son nom, et s'arrêta instinctivement. C'étaient M. de Salviac et M. d'Auberteau qui causaient ensemble avec beaucoup d'animation.
Victor prêta l'oreille.
— Tu rêves, disait M. d'Auberteau, c'est impossible!
— Je ne rêve pas, répondit M. de Salviac, et c'est la vérité. Il y a longtemps que je l'observe, et, je le répète, il lui fait la cour.
— Victor? à sa cousine? à ma fille? Non, non, te dis-je.
— On a bientôt dit non. Mais qu'y aurait-il d'impossible à cela? Pourquoi ne l'aimerait-il pas aujourd'hui, comme par le passé? Parce qu'elle ne saurait plus être à lui? parce qu'elle est mariée? Eh! mon ami, nous savons fort bien, l'un et l'autre, à quoi nous en tenir làdessus. On peut être le plus galant homme du monde et prendre la femme de son voisin sans le moindre scrupule, et même en dépit de tous les scrupules possibles, lorsque la passion s'en mêle. ..
— Il n'est que trop vrai, repartit M. d'Auberteau d'un ton quelque peu avantageux.
— Et ton cher neveu, continua M. de Salviac, me fait tout l'effet d'un homme entraîné.
Il s'exprimait d'un ton tellement convaincu que M. d'Auberteau en parut ébranlé. Aussi, ne hâta-t-il
point sa réponse, car la question valait la peine d'être
examinée.
— Et si tu veux savoir, en somme, mon avis sur tout cela, reprit M. de Salviac avec une précipitation intempestive; c'est qu'il faudrait engager notre amoureux à mettre lin à ses visites.
Ainsi, surun simple soupçon, on conseillait àM.d'Auberteau de fermer hi porte à son neveu, au dernier de sa race! La proposition ne devait pas lui plaire, et de ce ton de maître qu'il savait si bien prendre, quand les circonstances l'exigeaient, et surtout avec ses égaux :
— Salviac, dit-il, de toi à moi, tout passe. Passe donc encore pour celle-là; mais à la seule condition de te demander ce que tu penserais toi-même de moi si je fermais ma porte au fils de mon frère, au dernier comte d'Auberteau, sur des griefs aussi légèrement établis. Que Victor aime encore ma fille, c'est possible; qu'il ait le tort de lui faire la cour, c'est moins probable, mais, enfin, il se peut. Résulte-t-il de là qu'il n'y ait plus de ressource que.. . de faire ce que tu disais.
— Alors, que feras-tu?
— Je commencerai par l'observer, pour nous éviter, à lui et à moi, la douleur d'une remontrance injuste, dans le cas où tu te serais trompé.
Victor se mordit les lèvres.
— Et dans le cas où j'aurais raison?
— Je verrais quel parti il me resterait à prendre, répondit M. d'Auberteau. Et probablement il me suffirait de lui rappeler indirectement ce qu'il me doit pour le mettre en garde contre lui-même, sans recourir ni à tes violences ni à certaines explications du dernier bourgeois et auxquelles il me répugnerait de descendre.
— A merveille! Pointant...
— Ah! trêve de pourtant^ Salviac. Après tout, est-ce
moi ou ton fils que cela regarde? S'il était meilleur mari... Au surplus, sois en paix : je sais qu'il n'est rien de ridicule comme de mettre ses cheveux blancs en avant à tout propos; je sais le cas que fait communément un jeune homme du repos d'un barbon; mais il y a entre Victor et moi des liens trop étroits pour qu'il puisse jamais en arriver à me compter pour rien. Nous nous aimons de filsà père, et, s'il a les projets que tu lui prêtes, un jour viendra où il y renoncera de lui-môme; son amour lût-il partagé, — trop tard, hélas! — un jour viendra où il me verra entre elle et lui, et il ne fera pas un pas de plus dans une roule non moins funeste à son honneur qu'au mien. Tu vas me répéter qu'on a vu souvent un homme d'honneur égaré parla passion au point d'oublier tout le reste, c'est vrai! Mais il y a des hommes, grâce à Dieu, prêts aussi à tout oublier pour l'honneur; et, j'en réponds sur mon âme, mon neveu est de ceux-là, en vrai fils de son père ! Cesse donc de me proposer... des choses indignes de moi. Le chasser, lui? Ah! plutôt n'avoir plus de toit où reposer ma tête! Et, si sa présence est un danger, eh bien! j'aime mieux le courir que de me montrer injuste ou seulement défiant envers un homme qui a tout fait pour mériter mon estime, mon affection, et qui les a tout entières; c'est mon dernier mot, Salviac. Maintenant, que Dieu, me juge et me protège !
M. de Salviac, après quelques instants de réflexion :
— Bien parlé, d'Auberleau ! dit-il ; oui, en y songeant, je crois que nous pouvons tout espérer de ce brave et loyal Victor. Enfin, pardon d'une sortie un peu trop vive, et qu'assurément il ne méritait pas.
— C'e&t cela, dit M. d'Àuberteau. Et maintenant, adieu, car j'entends piaffer Soliman, et aussi bien j'ai
254 LES PETITE MALHE
besoin de prendre l'air, après m'ètre laissé conter de
par illes soi nettes.
Victor attendit qu'ils se fussent éloignés, puis il rentra chez lui toui pensif. Si, du lui-même, il avait senti une répugnance presque insurmontable à poursuivi projets sur le cœur d'Anna, ce qu'il avait entendu devait achever de l'en détourner. Les honnêtes gins sont sujets à des défaillances morales qui les font tomber au-dessous d'eux-mêmes. Alors, l'idée d'une faute n'a plus r'un qui les ell'raie; mais, mis en demeure de la commettre, ils reculent, se redressent et rentrent dans le droit chemin.
Ainsi réduit à l'alternative ou d'immoler son cœur ou de trahir lâchement la confiance d'un vieillard <|ui lui avait servi de père, Victor n'hésita plus, et déjà il avait pris Dieu à témoin de son sacrifice, en le priant d'en adoucir l'amertume. Elle était grande; car une des plus grandes déceptions que puisse éprouver un homme, c'est de voir qu'après s'être Hatté d'avoir rompu la chaîne de sa destinée, il n'a fait que tourner sur lui-même, pareil à la bête captive, qui tend sa corde et ne saurait la briser. Ainsi, après des élans de toile espérance, Victor, en revenait, par la force des choses, au renoncement amer, au désespoir; ainsi, par une exception cruelle, le temps, qui modifie tout, n'avait rien changé à la situation dont cet amant déçu avait tant soullerl jadis. Comme jadis, il fallait sacrifier son cœur. Mais il y a à la longue, dans le retour périodique des mêmes douleurs, dans la nécessité des mêmes efforts, dans le môme sentiment de son impuissance, en présence des mêmes oppressions du destin, une iiritation difficile à exprimer et qui, si l'on n'y prenait garde, se. changerait en haine contre les instruments, quels qu'ils soient, que le soit a choisis pou* nous accabler. Pourquoi ces vies qui absorbent les uô-
très? ces bonheurs qui se font de nos larmes? ces tranquillités de nos angoisses? Victor était donc dans une agitation extrême, quand M. dJAuberteau vint lui demander à dîner.
Déjà son neveu l'avait aperçu franchissant la grille et tournant autour de la pelouse au petit trot de Soliman. C'était un cheval danois, à tête busquée, la croupe large, un peu mou, sans doute, et qui ne manquait pas cependant d'une certaine ampleur majestueuse. Mais M. d'Auberteau, encore qu'excellent cavalier, et même fort décidé, n'avait jamais supporté la pensée d'enfourcher une selle anglaise. Comment son neveu et son gendre parvenaient-ils à se tenir en équilibre sur cette languette de cuir, large comme la main, et qui semble faite exprès pour se jeter par terre? c'est ce que l'élève de Versailles n'avait jamais parfaitement compris. Il avait donc conservé l'usage de ces larges selles de velours rouge à galon d'or, assez rares aujourd'hui, mais dont tout le monde a vu, dans sa jeunesse, un dernier modèle au fond de la sellerie, et qui avaient bien leur mérite. La bride et le mors étaient dans le même goût : cheval et cavalier s'avançaient noblement. Noblement aussi, Victor vint au devant du vicomte, son oncle, devant qui, grâce au ciel, il n^avait plus à rougir, et le remercia de grand , cœur de la visite qu'il lui faisait. Cependant, il n'était pas sans quelque appréhension sur l'effet qu'avaient pu produire les insinuations de M. de Salviac. Il ne tarda pas néanmoins à se rassurer, après s'être convaincu que M. d'Auberteau non-seulement n'y attachait aucune importance, mais qui les avait complètement oubliées. Il eût été impossible d'être plus confiant et plus cordial. Entré par une oreille et sorti par l'autre, c'était le mot.
— Vraiment, se dit Victor quand il fut seul, ^j'eusse
été deux lois, cent fois coupable. Non, il ne suffit pas de s'abstenir, il faut réparer. Je m'étais promis de fuir encore, je resterai; de ne point aller à ce rendez-vous, j'irai !
L'heure approchait, Victor partit.
Dans l'antichambre il rencontra le capitaine Floridas, et le reçut assez mal.
— Je ne vous en veux pas, lui dit ce digne homme, car ce n'est pas la première fois que vous prodiguez les rebuffades à votre vieil ami Qu'importe, puis:|u'au fond vous ne l'en aimez pas moins? Enfin, vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire, mon cher garçon, et il n'est pas besoin pour s'en convaincre du coup d'oeil d'aigle de cet avorton de Boisjoli. Et, soit dit en passant, il m'a joué, peu de temps avant votre arrivée, certain tour... Mais du diable s'il ne le paie pas.. Ah! si ce n'était le respect dû à son caractère, quelle volée de bois vert je lui ferais administrer par ce coquin d'Yvonnet !
— Quoi donc? demanda Victor ; qu'avez-vous à lui reprocher ?
— Le malheur de ma vie, hélas ! soupira Floridas en tournant de l'œil comme s'il eût été sur le point de trépasser. Et je viens justement vous conter...
— Me conter... plus tard, mon ami, plus tard, je n'ai pas le temps de vous écouter. Adieu.
Et il prit sa course vers les bois. Mais était-il vraisemblable qu'Anna s'y lût rendue? Vraisemblable, non; mais la vérité est qu'elle était là, qu'elle y était la première. Comment cela s'était-il fait? Gomment une honnête femme avait -elle commis ainsi imprudence sur imprudence, d'abord en accordant un rendez-vous, ensuite en y venant? C'est ce que personne n'a jamais su, et Anna moins que personne. >i'insistons pas: tout n'estil pas mystère autour de nous?
Cependant, Victor venait de voir au coin d'un buisson les plis gracieux d'unn robe blanche qui flottait au vent. Elle était là, elle l'attendait... A son aspect, il s'arrêta, peut-être pour savourer une dernière fois par la pensée l'image si longtemps caressée d'un bonheur suprême auquel il renonçai', pu:s il se remit en marche, et ils se trouvèrent en face l'un de l'autre :
— Te voici, lui dit-elle froidement, c'est bien heureux, car j'allais partir, et peut-être cela eût-il mieux valu. Entre nous, je ne sais pas jusqu'à quel point j'aurais dû...
— Pourquoi non ? répondit Victor en parvenant à retrouver, il n'aurait su dire comment, ce ton de bonne humeur qui le caractérisait autrefois. Il me semble qu'on doit savoir passer quelques petites choses à un vieil ami, même une demande un peu impertinente en apparence. Moi, un impertinent? Moi, demandant et obtenant un rendez-vous d'une jolie femme, de cette Anna elle-même qui, si longtemps, avait fait la sourde oreille. Que les temps sont changés!
S il eût eu son habit de chasse et son grand chapeau de feutre, elle eût pu croire que ses dix-huit mois de mariage n'étaient qu'un rêve, qu'elle était au lendemain du jour où commence ce récit. Elle le retrouvait enfin ce Victor, simple et bon, qu'elle aimait comme un frère, sans pouvoir se résoudre à l'accepter pour mari... Elle le retrouvait... avec un certain désappointement. Le Victor dandy lui plaisait mieux.
— Enfin, reprit-elle, où veux-tu en venir?
— C'est bien simple : à te dire, à la place même où je t'entretenais jadis de mon amour, que je ne t'aime plus, si ce n'est comme ma cousine et comme la femme d'un homme qui deviendra, je l'espère, un de mes meilleurs amis. Tes deux mains, chère Anna, et encore une fois
258 LES l'I.i tTS MALHEURS
pardonne-moi cette fantaisie... assez inexplicable. Mais, qu'est-ce que < 'esl qu'une fantaisie qui s'explique?
— Ce n'en est plus une, cl j'excuse bien volontiers celle-ci. Ab ! mon cher Victor, que je suis heureuse de ce que lu m'apprends-là !
Et c'était tort bien l'ail de le dire, car on ne s'en fût pas douté. Ainsi, ni l'un ni l'autre! Elle n'avait pas su se l'aire aimer de l'un, l'autre l'avait oubliée' Tout lui était refusé, tout, jusqu'à l'innocent dédommagement de voir mourir d'amour à ses pieds un homme qu'elle ne pouvait rendre à la vie. C'était bien triste. Victor la laissa désespérer de la vie pendant cinq minutes bien comptées, après quoi :
— Maintenant, continua-t-il, il ne me reste plus qu'à te fournir la preuve de ce que j'avance : j'avance donc que je ne t'aime plus, et je le prouve... en te donnant le moyen de te faire aimer de ton mari.
— Oh ! s'éeria-t-elle en joignant les mains, si tu disais vrai. Mon Dieu ! je ne serais pas bien exigeante; je ne lui demanderais pas de l'amour, puisqu'il esl désormais incapable d'en éprouver ; je me contenterais de quelques attentions. Un mot affectueux, de temps en temps l'ait tant de bien !
— Et il te le relus?, dit Victor attendri, à toi ! Il faut qu'il t'aime, il t'aimera. Maintenant, me permettras-tu de te l'avouer? S'il ne t'aime pas, c'est ta faute*
— Peut-être bien. Mais en quoi consisle-t-elle, cette faute?
— Oh ! la question est trop complexe pour qu'on y réponde d'un mot. D'abord, si je m'en tiens aux cou u'dencesque tu m'as laites, lu as le grand toit de n'être pas toi même. Tu as commencé, m'as-lu dit, par l'observer en dessous, et cette attitude sournoise ne devait pas l'aller fort bien, à toi, la franchise personnifiée. En*
suite tu as joué la tragédie, tu as brisé des portraits, ce qui ue t'allait guère mieux. Enfin, tu t'es mise à trancher du bas-bleu : je te demande un peu quelle belle idée c'était là! Sais-tu, Anna, où est ta vraie séduction? Elle est dans ta grâce vive et légère, dans ton âme sans - détour : quand tu dis franchement ce qui se passe en loi; quand tu danses, et même quand tu grimpes sur les meules de foin, tu deviens irrésistible : je ne le sais que trop, moi qui te parle. Ainsi, voilà qui est entendu : danse, grimpe et parle franc.
Elle sentit qu'il y avait du vrai là-dedans., et ses yeux rayonnèrent de plaisir.
— Maintenant, reprit Victor, fais bien attention qu'il faudra ruser, toute franche que tu sois, et cependant dire au besoin ta façon de penser nettement. Tu lui montres trop que tu l'aimes.
— Il se pourrait bien; ô Victor, tu me rends la vie. Ensuite ?
— Ensuite?... Oh! certes, il y a un ensuite... mais en voici bien assez pour un jour. Oh ! oui, bien assez...
Et il voulut la quitter. Mais elle s'y opposa, en lui disant que c'était peu d'avoir fait luire le bonheur à ses yeux, s'il ne lui enseignait le moyen de le saisir. Elle l'accabla de questions, sans se douter qu'elle le mettait à la torture.
Cependant, si M. d'Auberteau était tranquille sur la conduite de son neveu, il ne l'était nullement sur le sort de sa fille, et M. de Salviac lui-même commençait à concevoir d'étranges inquiétudes. S'ils évitaient en général de se communiquer leurs chagrins, ils n'eurent pas la
Force, cejnur-là, de s'interdire le tri.-te plaisir d'en parler ;i cœur ouvert,
— Ali! mon cher rl'Aubert au, rlit M. de Salviac, tu n'es pas heureux, n'est-ce pa«? Eli bien, 'y suis peutêtre encoie plus à plaindre que toi, car tu n'as rien à te reprocher, au moins; lundis qu' moi...
— Ne parlons pas de cela, interrompit M. d'Auherleau. Et cependant, tu as raison, mon vieil ami, je suis ma1héureux, bien malheureux I N'avoir qu'une fuie et la voir sou 11 ri r!...
— CVsl affreux! Et pourtant quelque chose me dit que tout espoir n'est pas perdu. Tu sais si je connais mon fils, tu sais si je l'observe; eh bien! il me semble avilir découvert eu lui d'heureux symptômes. Ou , depuis quelque temps on dirait que cette jeune organisation :-e reveille; je jurerais que le souvenir de Clolilde a pâli.
— Tu crois?
— J'en .»uis sûr.
— Non! non ! lu t'abuses, tant de bonheur n'est pas fait pour moi. Cependant, il ne serait point impossible... car ma fille est charmante, après tout...
— Adorable ! tu verras.
— D^eu t'entende! bien que...
L'un avait soixante-cinq ans, l'autre soixante-huit, et ce n'est pas à cet âge que l'espoir nous revient aisément. Néanmoins, il était entré dans le cœur de ces deux vieillards par cette petite porte secrète qui reste toujours ouverte, même quand la grande est murée, et ils cheminaient plus, gaillardement.
Dès le lendemain matin, Anna se mit à l'œuvre. Sur les indications de Victor, elle commença par reprendre é les bandeaux, qui lui allaient beaucoup mieux que les boucles, et, l'on s'en souvient, elle les avait adoptées au
début d'une malencontreuse campagne. On se souvient aussi que ce changement, sur lequel elle comptait tant, n'avait pas même éveillé l'attention de son mari. Cette humiliante indifférence fut pleinement rachetée ce jourlà :
— Eh! mais, s'écria-t-il dès qu'elle entra dans le salon, à l'heure du déjeuner., qu'avez-vousdoncde changé, ce matin?
Il la regardait enfin ! Cette interpellation lui causa une joie profonde, et elle répondit négligemment :
— Moi quelque chose de changé ! non, rien. C'était le moyen de se faire regarder encore.
— C'est singulier, dit- il, jl m'avait semblé
Et il vint se placer devant elle comme pour l'examiner à loisir.
— Ah ! dit-elle en se retournant aussitôt, je sais ce que c'est : mes bandeaux?
— Vous aviez donc pris les boucles?
— Apparemment, répondit-elle, et cette fois avec un certain dépit, car cttie question lui avait cruellement rappelé l'insuccès de sa tentative.
Néanmoins, elle n'était pas mécontente de ce début, et elle ne. songea plus qu'à pousser vivement les choses, à rentrer, fût-ce un peu brusquement, dans son véritable caractère, et déjà elle s'était dirigée vers le piano.
— Diable! demanda Robert d'un ton moqueur, est-ce que vous allez nous faire de la musqué?
— Et pourquoi pas, si cela m'amuse ? libre à vous de sortir, si vous le préférez au désagrément de ra'entendre. Et, entre nous, je l'aimerais autant: je ne suis pas une grande musicienne, mais enfin, je ne joue pas non plus à faire grincer les dents, et je vous avoue que quand je vous vois hausser les épaules à chaque note, je trouve... ^ — Vous trouvez?.,.
LES PETITS M.M.Ii:
— Que oo n'est pas aimable, répondit-elle froidement.
— Et vraiment, pensa Robert, elle a raison.
Pemtanl ce temps-là, elle avait ouvert le piano et s'était mise àexécuter de toute la vigueur de ses p Mgnets, le plus tapageur, le plus banal quadrille de Herz. Point de nuances, ni piano ni forte, tout de la même vernie, à grand renfort de pédales; bref, un vacarme effroyable. Tant que dura la première ligure, Piobert se contenta de faire comme s'il n'entendait pas ; à la seconde, il commença à s'agiter sur sa chaise: vers le milieu de la troisième, il n'y tint plus, et venant se placer devant Anna :
— Vous le faites exprès! s'écria-t-il, c'est impossible autrement. On n'a jamais rien entendu de semblable, c'est inouï! Et je vous demande un peu quelle lubie vous pousseà trancher de la musicienne, quand vous n'êtes rien moins, de votre propre aveu.
— Je le sais bien, répondit-elle en continuant à marteler l'ivoire de plus belle. Est-ce que vous vous vous imaginez que fs prends cela pour delà musique? C'est du tapage, voilà tout.
— Et un tapage infernal.
— Eli bien! lit-elle d'un ton mutin, et puis après? Qui est-ce qui vous dit le contraire? A-t-on jamais vu? Et si cela me convient, à moi, de faire du tapage? Si cela m'amuse? Est-ce vous qui m'en empêcherez? Moi, je ne suis pas sentimentale, je vous en avertis?
En même temps, elle s'arrêta soudain, et lui adressa son plus joli sourire. Dent blanche, œil noir, teint vif, taille charmante, Robert eut un éblouissement Mais, comme toutes les douleurs sincères, la sienne avait fini par devenir pour lui l'objet d'une espèce de culte, et, en lui dérobant ses adorations, il lui sembla commettre un sacrilège. Il s'éloigna mécontent, presque honteux de lui-même. On se mit à table, et il n'ouvrit pas la bouche,
Anna en profita pour causer librement avec son père, et si elle ne toucha pas à ces grandes questions qui n'étaient point à sa portée, elle sut traiter les sujets qu'elle aborda avec une grâce légère sous laquelle perçait, à l'occasion, un excellent petit cœur. Il y avait des nouvelles d'Italie dans les journaux qu'on venait de parcourir, et M. de Salviac, qui avait visité plusieurs fois ce pays, se laissa naturellement aller au plaisir d'en parler.
— Et qui sait si vous n'irez point le voir quelque jour, vous aussi? dit-il en s'adressant à sa bru.
— Oh ! répondit-elle, je n'y tiens pas.
— Vous avez tort, clière enfant, c'est un superbe climat.
— Je ne me sens pas faite pour voyager. Et, dussé-je vous prêter à rire avec mes maximes à la romaine, je ne vois rien de mieux pour une femme que de rester chez elle et faire de la tapisserie.
— Et Dieu sait, remarqua Robert, que vous en faites... énormément !
— Si vous me la défendez, comme la musique, ditelle, que voulez-vous donc que je fasse, Robert? Je ne saurais passer 'mes journées entières oisive dans ma chambre...
Il sentit parfaitement que c'était un reproche mérité, et il la pria du r-egard. de les lui épargner, au moins en présence de son père et de son beau-père. Elle n'en tint nul compte et continua.
— Et je vous propose un pacte : je vous épargne nm musique, laissez-moi ma tapisserie; vous ne pouvez vous y refuser, puisque je ne suis bonne qu'à cela, selon vous.
— Je n'ai jamais dit. ..
— Pardon, cent fois; car il est manière de faire entendre les choses sans les dire en propres termes, A Dieu ne
plaise que je m'insurgecontre cette décision fie votre haute sagesse : j'aime bien mieux m'incliner et me mettre par là à l'abri des railleries, qui deviendraient une cruauté envers une femme à laquelle vous ne pouvez plus, du moins refuser, comme dernière excuse, le juste sentiment de sa médiocrité. Je vous demande pardon, mon ami, de vous parler avec cette franchise devant mon père et le \ôtre; mai*, puisque nous ne nous rencontrons plus qu'en leur présence, vous deviez vous atiendre à me voir divulguer, un peu malgré moi, le secret de ces petits différends que j'aurais tant aimé à vider dans l'intimiié du ménage. Oui, les paroles qui m'échappent sont la conséquence nécessaire de la situai ion que vous m'avez faite, et, si elles vous sont pénibles, c'est à vous seul qu'il convient de vous en prendre. Pour en revenir maintenant au fond même delà question, je suis toute prête, je vous lerépète, à confesser que je suis ce qui s'appelle, en termes polis, une femme d'intérieur et rien davantage: en retour, je vous demanderai île vouloir bien ne plus railler sans cesse une infériorité d'isprit dont je suis cruellement punie par l'éloignement qu'elle vous inspire. Elle a été longtemps le plus grand chagrin de ma vie, Robert.
Que Robert eût dû s'attendre, comme le lui disait sa femme, à voir éclater, tôt ou tard, au grand jour, un mécontentement auquel il n'était pas permis de s'épancher dans l'ombre et sans bruit, rien n'était plus vrai. Mais c'est toujours cet événement même qu'on aurait dû prévoir entre tous, qui vous prend à ['improviste, et Robert était à peu près dans la situation d'un homme salue par l'explosion d'une mine, au moment où il découpe tranquillement sa côtelette. Revenu de son premier élourdissement,lil sentit gronder en lui cette violente colère d'un homme dans son tort, et il allait repousser son
assiette et se lever, quand le respect des convenances l'en empêcha. Le moment était embarrassant pour tout le monde; aussi ne resta-t-on à table qu'autant qu'il le fallait pour n'avoir pas l'air de la quitter trop brusquement. Alors- Anna, au lieu de rentier dans le salon avec tout le monde, remonta vivement l'escalier et rentra chez elle. Et elle était si leste, sa jolie taille se dessinait si bien dans sa robe du malin, il y avait en elle tant d'agaçante vivacité, que Robert, tout en laissant la palme aux blondes sentimentales, l'ut contraint de s'avouer inpetlo qu'une brune piquante avait du bon. Et, après avoir demandé à son beau-père s'il ne voulait peint faire une partie de billard, eu homme qui serait enchanté de s'en voir dispensé, il sortit, fit seller son cheval et partit comme un fou.
— Ii va se casser les reins, dit M. d'Auberteau,
— Non, non, repartit M. de Salviac en se frottant les mains, et, péril pour perd, il y en a moins pour lui sur un bon chenal que sur cet éternel divan où il a passé tant d'heures à rêver.
— Et où penses-tu qu'il aille comme cela ?
— Nulle part, morbleu! nulle part! et voilà le bon ! Je te disais bien qu'il se réveillait petit à petit, le gaillard! Et rien de mieux que cette chevauchée à se rompre les os. Il m'en faisait aussi jadis, dans le temps où il commençait à rêver aux Glotildes. D'Auberteau, tout va bien, je t'en réponds, et, avant qu'il soit trois mois d'ici, tu ne reconnaîtras plus ton gendre.
— Dieu t'eutende! soit dit sans lui faire tort. En attendant, je ne serais pas fâché de savoir ce que devient ma fille.
Ils montèrent chez Anna et la trouvèrent baignée de larmes, désolée de ce qu'elle avait fait, et se reprochant comme un crime le chagrin qu'elle lui avait causé. Elle
en demanda pardon à M. de Salviac, en s'accusant d'être un méchant caractère, une femme dénaturée :
— Du toul! du tout! s'écria- t-il, vous êtes tout simplement une f< mmedecœur doublée d'une femme d'esprit. Vous avez trouvé le bon moyen, et c'est de tomber sur lui, ce qui s'appelle à bras raccourcis; frappez!
— Mais pensez-vous donc, dit-elle, que ce soit si facile? chaque coup que je lui porte me perce le cœur. Tenez, je n'étais pas faite pour cela; j'y renonce; j'aime mieux mourir. Enfin, c'est jouer le tout pour le tout, et si je ne ga<me pas la partie?... S'il achève de se dégoûter de moi, s'il me quitte, s'il vous quitte vous-même, quels reproches ne serez-vous pas en droit de m'adresser?
— Ma lille, interrompit M. de Salviac, ne redoutez rien de semblable. Vous êtes digne de l'affection de votre mari : il vous la refuse, et, après avoir cherché à l'obtenir par les moyens ordinaires, vous tentez un expédient désespéré ; c'e^t juste. Et, quelle que soit l'issue de cette crise, sachez que je veux que toute la responsabilité m'incombe; c'est juste encore. Votre mariage est mon œuvre...
— Oh! s'écria-t-elle avec une vivacité charmante, laissez-moi croire que. c'est la mienne. J'espère que je l'accomplirai jusqu'au bout; vos bonnes paroles m'ont rendu mon courage. Oh! si je pouvais le voir heureux à la fin!
Lui rendre le bonheur, tel avait toujours été le but de sa vie, et il lui était si cher qu'elle n'avait pas craint de se jeter aveuglément dans les difficultés presque inextricables qui l'en séparaient. Ranimé, dès la veille, au souille de l'espoir, son amour avait retrouve, dans un premier succès, toute sa vivacité; il sortait plus fort d'une crise qui avait failli lui devenir mortelle.
Cependant Robert continuait a courir bride abattue,
quand il rencontra Victor qui trottait lui-même sur un beau cheval anglais :
— Où donc allez-vous de ce train ? demanda celui-ci. Quelle est cette manière de chevaucher? Laissez cela au noir cavalier des ballades allemandes ou aux écuyers de vMontmorency.
— Où je vais, répondit Robert en s'arrêtant, je ne saurais vous le dire ; mais, ce que je sais bien, en revanche, c'est que je voudrais fuir au bout du monde.
— Et pourquoi?
— Vous savez que, malheureusement, ma femme et moi nous ne faisions pas excellent ménage jusqu'ici. Cependant, comme, à cela près de quelques éclats qu'il eût été injuste de lui reprocher trop sévèrement, car ma conduite ne les justifiait que trop, elle se montrait, en général, fort douce, fort indulgente ; à la rigueur, nous nous [irrangions. Mais voici bien autre chose! Figurezvous donc, mon cher, que tout à l'heure, en pleine table, devant son père et le mien, elle vient de me rompre en visière, de me traiter, mais de me traiter...
■ — Elle a eu tort.
— Grand tort! Et pourtant... est-il possible d'admettre que cette douce et simple créature en fût venue là, si je n'eusse pris soin de l'y pousser moi-même à force d'injustice? Des torts... ah! quels que soient les siens, j'en ai de grands envers elle.
— Et d'abord le plus grand de tous, celui de ne pas l'aimer.
— Quant à cela, je n'y puis rien, je ne l'aimerai jamais. Et pourtant... Tenez, Victor, maintenant que je suis revenu du premier étourdissement que m'a causé cette sortie inattendue, je serais tenté de croire qu'elle m'a fait plus de bien que de mal. J'aime la franchise, moi ! ne vaut-il pas mieux dire franchement ses griefs
LES PETITS MALHEURS que de nourrir de sourdes rancunes?Oui, plus j'y songe, plus je me sens disposé à l'absoudre. Enfin... il nie semble que je viens de la voir sous un jour tout nouveau... De fort beaux yeux, sa\ez-vous,et vive, légère, piquante, en un mut, on ne p ut dire le contraire.
Une lieure après, Anna, s'étant mise à la fenétrrjj aperçut, tout au bout de l'avenue, son mari qui revenait. Loin d'aller bride abattue, comme au départ, il avait mis son cheval au pas, et, autant qu'on en pouvait juger de si loin, son attitude était celle d'un homme perJu dans ses rêveries.
— A laquelle des deux songe-t-il, à moi ou à l'autre? se demanda t Anna avec anxiété.
La réponse était difficile, et Anna sentit redoubler ses incertitudes quand elle le vit mettre pied à terre, attacher son cheval au tronc d'un jeune peuplier, et se diriger vers un petit ruisseau qui coulait à quelque distance sur la dioite. C'était là qu'il avait coutume de cueillir les fleurettes bleues, les « ne m'oubliez pas », dont quelques brins se fanaient et se renouvelaient incessamment audessus du portrait de Clotilde. A cette vue, Anna quitta vivement la fenêtre pour aller se jeter sur un fauteuil dans le coin le plus reculé de l'appartement. Là elle eut une recrudescence de désespoir qui dura tout un grand quart d'heure: elle était vaincue; elle ne voulait plus combattre; il ne lui restait plus de force que juste ce qu'il en faut pour expirer de douleur et de lassitude. Elle en était là quand elle entendit, au bas de l'escalier, la voix de Robert qui demandait si Madame était chez elle.
— Il va venir! se dit Anna en tressaillant!
C'était un événement; car à partir de la fameuse scène du poiiiait, Robert n'avait pas mis le pied dans la chambre; de sa femme. 11 fallait se disposera le recevoir; en un clin d'œil, Anna eut rajusté ses cheveux devant la glace
et séché ses larmes. Puis s'cm parant «l'un gros volume, elle le posa sur un guéridon qu'elle approcha de sa chaise, et fît mine d être plongée dans ia lecture. Elle était bienheureuse, sans doute' Et pourtant ce n'était qu'un bonheur empoisonfié. Entrerait-il cliez elle, tenant à la main de> fleurs qui ne lui étaient pas destiné* s? Cela n'était pas prol able, et il était tout simple de supposer qu'il commencerait par aller déposer son offrande « sur l'autel du souvenir », eût dit le capitaine Fioridas. Et, une fois- là, devant celte image chérie, était-il probable qu'il s'en an achat pour celte odieuse 'realité qui s'appelait Anna? Anna n'y comptait guère. Néanmoin-, comme cela n'éUnt pas tout à fait impossible, elle voulut être ce qui s'appelle sous les armes, et se demanda quelle diablerie de femme elle pouvait bien imaginer pour décider de la victoire Et, tout en se creusant la tète, elle s'aperçut que, tandis qu'elle posait son coude sur la table, la manche de son peignoir avait reflué vers l'épaule de manière à laisser nu un admirable bras. Et de la main droite, elle roula la baptiste sur elle-même, comme on fait d'une manche quelconque pour l'empêcher de retomber. D'ailleurs, cette œuvre du démon avait tout l'air de n'être que celle du hasard. Pour Anna, elle était toute surprise elle-même d'avoir si bien et surtout si promptement fait.
— Mais pourquoi me presser tant? se dit-elle, j'avais tout le temps, car la station sera longue.
Et toute sa vie passa dans cette oreille d'enfant qui avait je ne sais quoi de mutin, se découpant, toute petite et toute ro.se, sur ce large bandeau noir. L'instant était décisif; Robert arrivait sur le pallier. 0 prodige ! au lieu d'entrer chez lui, il se dirigea tout droit vers la chambre de sa femme, et déjà il en avait ouvert la porte. La première chose qu'il vit, ce fut ce beau bras blanc, ferme,
veiné de bleu, négligemment accoudé sur la tafyle et soutenant une tète un peu petite peut-être, mais admirablement modelée. Le visage, il ne le voyait pas, car il était penché sur le livre. Il n'eut joint à s'en plaindre; le bras lui Suffisait. Pour les Qeurs,*il les avait à la main ; mais à la façon terriblement négligente dont il les portait, il devenait évident qu'il les avait complètement oubliées. Après s'être tenu quelques secondes immobile sur le seuil, dans une attitude qui ressemblait assez à l'hésitation craintive d'un amant, il referma la porte et s'avança vers le guéridon, en se demandant quel pouvait-être ce gros livre qu'elle lisait avec tant d'attention.
— L'ouvrage de Champollion sur les hiéroglyphes, probablement, ou quelque gros traité de philosophie allemande, tout cela pour se rendre aimable. La malheureuse! — Que lisez-vous là, Anna?
Pour toute réponse, elle tourna le livre de son côté. Naturellement le bras dut se déployer dans toute sa grâce. Trouvant même qu'il ne faisait pas mal nbnchalemment étendu sur l'ébène, elle l'y laissa. C'était une provocation flagrante, vraie laçon de brune piquante, dont jamais ne se lût avisée blonde sentimentale.
— Oh ! pensa Robert, ce n'est pas elle qui se fût permis ces petites coquetteries bourgeoises. Elle n'avait pas besoin de recourir à ces agaceries vulgaires. C'est de mauvais goût, c'est choquant, je m'en vais.
Et il posa les fleurs sur le guéridon sans savoir ce qu'il faisait. Ensuite il se pencha sur le livre, comme pour en lire le titre; mais en réalité parce que c'était un prétexta d'approcher ses lèvres de ce beau bras, de ce bras bourgeois, choquant 5 faire fuir. Lhielbis là, on ne sait pas ce qui fût résulté de ce rapprochement, si les yeux de Robert n'étaient toutàcouptumbés sur ces mots, qui déroutaient
complètement ses charitables conjectures : journal des modes. Il y avait loin de là à la philosophie allemande ou à l'ouvrage de Champollion :
— Journal des Modes ! s'écria Robert en reculant stupéfait. Ah! vous charmez vos loisirs à étudier le Journal des Modes! Ce sont là des lectures dont vous vous nour- ~ vissez ! Journal des Modes !
— An YII de la République française, comme vous pouvez voir, répondit Anna sans se déconcerter. Ah ! mon cher Robert, je ne suis qu'une femme futile; il faut en prendre votre parti.
Il fit le mouvement d'un homme qui proteste, et s'assit en se demandant quelle conversation avoir avec une femme qui lit le Journal des modes, et s'y absorbe au point de ne pas entendre qu'on entre chez'elle.
— Au surplus, continua-t-elle d'un ton assez moqueur, comme l'archéologie n'est pas mon fait, je vous prie de croire que je ne m'en tiens pas à ces vieilleries. J'ai là du neuf.
Elle se leva, courut à une table, — comme elle savait courir, — ■ et revint à son mari en lui présentant quelques cahiers brochés en papier rose tendre.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-iL
— Le Journal des Modes d'aujourd'hui, les trois dernières livraisons.
— Tiens! tiens! fit-il. Ainsi, vous vous êtes abonnée à cette intéressante publication ? Vous ne me l'aviez pas dit.
— Vous voyez que, du moins, je ne tiens pas à vous le cacher. Voulez- vous voir la robe que j'aurai la semaine prochaine?
— "rolontiers! répondit Robert, très-volontiers. Et en même temps il pensait :
— Peut-être qu'elle va me demander des avis. M ïie manquait plus que cela.
— Tenez, lui dit Anna en lui passant le dessin. VoiH ! Robert recula vivement la télé comme tout surpris de
ce qu'il voyait.
— Qu'avez vous donc? lui demanda-t-elle.
— Rien. Que voulez-vAis que j'aie? CVsl-à-dire... vous vous èies trompée, Anna; non, ce ne peut è re là la robe dont vous pi étendez \ous parer la semaine prochaine.
— Pourquoi pis?
— Parce que c'est une robe de bal, et que vous n'irez pas au bal.
— Je vous demande pardon, et si vous voulez savoir où, ce sera chez Mme de Fl-U'y, qui en donne un à l'occasion du mariage de sa nièce. On nous a invités...
— Et vous avez accepté?
— T.. ut de suite. Que dites-vous de ces rubans-là?
— Ravissants! fii Robert d'un ton sec.
Puis il jeta la gravure sur la table, et après quelques instants de silence :
— Ma chère Anna, dit-il, vous avez pu vous convaincre que je ne suis pas un de ces tyranniques maris qui imposent brutalement leur autorité, et je vous laisserai toujours libre autant une femme peut souhaiter de l'être. Pourtant il me semble que vous auriez bien pu me consulter avant d'accepter cette invitation. J'ai le monde, le bruit, et particulièrement le bal en horreur ; je n'y veux pas aller, je n'irai pas.
— Comme il vous plaira, répondit- elle; si vous ne voulez pas m'accompaguer, mon père me rendra ce service, voilà tout.
— A,h I dit-il, c'est fort bien !
— Car vous comprenez, reprit-elle, que je ne peux pas passer ma vie à pleurer seule dans ma chambre sur l'incompatibilité de nos goûts et de nos humeurs. Il y \
deux façons d'arranger sa vie entre mari et femme : ou se sacrifier réciproquement quelques petites choses et vivre de la même vie ; ou vivre chacun de son côté, en conservant toute l'intégrité de sa manière d'être. De ces deux alternatives, j'aurais choisi la première ; c'est la seconde que vous avez préférée, je l'adopte ; de quoi vous plaignez-vous?
— Je me plains, dit-il, que vous n'êtes plus reconnaissable depuis ce matin.
— Vous devriez vous en applaudir, puisque je n'ai pas le bonheur de vous plaire telle que j'étais auparavant. Ainsi, vcus trouvez que ces rubans...
— Sont lourds, laids, affreux, dit Robert en reprenant la gravure.
Et il développa son opinion tant et si bien qu'il y en eut pour une grande demi-heure. La question enfin vidée, à la satisfaction des deux parties, Robert se trouva singulièrement honteux de lui-même, car Clotilde n'aimait pas à parler chiffons, et il ne concevait pas comment il avait pu se plaire à une chose qui ne lui plaisait pas.
Il eût bien voulu pouvoir se dire que ce n'avait été que pure complaisance; mais il n'y avait pas moyen. Anna avait soutenu son dire avec tant de gentillesse, tant de vivacité, qu'il y avait du plaisir à l'entendre, et Robert eu avait eu. Fâché de se prendre ainsi à chaque instant en contradiction avec lui-même, il résolut de couper court à cette situation humiliante, et se retira si brusquement qu'il oubia sur le guépidon les fleurs destinées au portrait de Clotilde. C'était là qu'Anna Patten dail, et, le rappelant :
— Vous oubliez cela, lui dit-elle en lui montrant le bouquet.
— Je l'oublie, répondit- il en rougissant, c'est ce qu'il
-7 1 LES PETITb MALHEURS
faudrait savoir. Mais du moment que vous ne voulez pas
de ces fleurs...
— Ont-elles été cueillies pour moi? dit-elle.
Il lus prit et soitit sans répondre. Le soir, on eut la visite de Victor :
— Ah! lui dit Anna, que ne te devrai-je pas! Cela va tout seul et ton moyen est des plus simples. Il ne s'agissait que de le trouver!
— Comme l'Amérique, repartit Victor. Étant donné que la terre est ronde, et n'étant connu que 'a moitié de la sphère, quoi de plus simple que de se dire : L'autre moitié existe, cherchons-la ! Et toute la gloire de Christophe Colomb se réduit à ce raisonnement des plus simples. Du courage ! le plus rude est lait.
Anna ne demandait qu'à se l'entendre dire, et redoubla d'ardeur.
Tout en renonçant à captiver son mari par le charme de l'esprit proprement dit, elle savait pourtant lui prouver peu à peu qu'elle n'était ni trop ignorante ni trop sotte. Lui venait-il une répartie vive, une remarque un peu moqueuse ou Iranchement gaie tout simplement, elle la laissait passer, en la donnant pour ce qu'elle valait, et ses bons mots, s'ils n'affluaient pas, avaient du moins ce rare mérite de n'être jamais apprêtés. Elle était redevenue, en un mot, ce que nous l'avons vue d'abord, une beauté piquante sans coquetterie; un esprit assez superficiel, mais trop heureusement doué pour n'être pas aimable, en dépit de ce qui lui manquait. Elle savait bien que ce n'était pas ce qu'il y avait de meilleur en elle, et pour ne pas se priver de son plus grand mérite, celui du cœur, elle avait imaginé de prodiguer à son père et à M. de Salviac toutes les marques d'attention qu'elle s'interdisait systématiquement à l'égard de son mari. Souvent, en la voyant apporter son Iront aux bai-
ers de ces deux vieillards, Robert s'était surpris à les envier.
Elle puisa dans cette première victoire la force d'en remporter une seconde, et au bout de la semaine, il y en avait six bien comptées, une par jour. De jour en jour, en effet, Anna acquérait, en redevenant elle-même, une séduction nouvelle aux yeux de son mari. Si elle ne lui inspirait pas ces grands mouvements du cœur que Vautre lui avait révélés, elle avait à ses yeux un attrait presque aussi puissant déjà, quoique d'une nature toute différente : eeiui d'une femme qui, élevée simplement, n'emprunte rien aux prestiges de l'éducation et des talents, mais tire d'elle-même tout son charme, ou plutôt , n'a qu'à se montrer telle que Dieu l'a faite pour paraître charmante. Si Anna avait cru devoir commencer par réagir un peu violemment contre ses maladresses passées, elle s'était bien gardée de se dénaturer d'une autre manière en outrant son véritable caractère. Eile était restée vive et quelquefois un peu bruyante, sans s'étudier à devenir tapageuse; en même temps qu'après avoir prouvé une fois pour toutes à son mari qu'elle savait dire nettement, au besoin, sa façon de penser, elle s'était abstenue de continuer à le faire d'une façon blessante pour lui.
— Ma chère Anna, lui dit-il un jour, m'en voudrezvous de suivre votre exemple, d'être franc?
— Nullement, Robert, car mon souhait le plus ardent a toujours été d'obtenir votre confiance.
— Eh bien ! ce souhait est accompli ; jugez-en. Sachez le donc, Anna, il s'opère en moi un travail de transformation tellement étrange, qu'à peine y puis-je croire moimême, tout eu en constatant les progrès un à un. Après m'êire livré jadis tout entier, et d'un seul coup, à un amour passionné qui m'élevait au-dessus de moi-même,
27b LES PETITS MALHEURS
je me laisse prendre peu à peu à une affection dont le principal attrait est de me promettre un bonheur facile et sûr, en limitant les élans de mon esprit, en me soustrayant aux dangers de ma nature ardente et mobile par la lixité d'une vie restreinte et calme. Sans le savoir, peut-être, ce que j'aimais surtout en Clotilde, c'était cette influence dont elle avait su me faire un appui, chose si précieuse pour un homme tel que moi, dont les violences ne sont guère qu'une réaction instinctive contre ma débilité. Eh bien, celte influence, Anna, vous l'avez conquise : comme Clotilde, vous avez su arracher votre mari aux périls de l'oisiveté, mais par des moyens tout opposés. Clotilde avait fait luire à ses yeux les récompenses si souvent mensongères de la réputation ; Anna me propose pour but les calmes destinées du père de famille, vivant sur sa terre et ne songeant qu'à l'améliorer, au profit de ses enfants. Ce n'est pas qu'elle m'accable de conseils qui risqueraient de choquer certaines idées adoptées jadis par moi avec tant d'ardeur : plus adroite, elle se borne à me prouver, par sa manière d'être, qu'elle a tout ce qu'il faut pour embellir la vie d'intérieur.
— Oh! s'écria-t-elle, vous dites cela aujourd'hui, et puis demain vous repartirez pour ces magiques contrées de l'Orient, dont le souvenir vous poursuit toujours.
Il lui en coûta beaucoup de lui faire une telle réponse, et si elle n'en avait cru que son premier mouvement, elle lui eût avoué sans détour, tout le bonheur qu'il lui causait. Mais elle avait une revanche à prendre, et elle la prit des le lendemain. C'était ce jour-là que devait avoir lieu le bal dont il a été question.
Jusque-là, Robert avait annoncé qu'il n'irait pas, et cependant, au moment du départ, il se trouva prêt, car envoyant arriver la robe, — parfaitement réussie celle-
là ! — je ne sais quelle fantaisie l'avait pris de voir comment elle irait.
— Vous venez donc ? lui demanda sa femme.
— En êtes-vous fâchée ?
— Nullement, mais j'en suis surprise. Ce matin encore vous étiez dans de tout autres dispositions, il me semble du moins.
Mise avec un goût parfait, gracieuse et vive, dansant à ravir, Mme de Salviac obtint les honneurs de la soirée, et son mari n'était pas des derniers à la lorgner. Qu'il trouvât jolie, très-jolie, une brune rondelette, toujours en mouvement, toujours prête à rire, lui donc l'idéal était si différent de celte réalité, c'était à n'y rien comprendre, ' et cela était néanmoins. Une chose infiniment plus étrange encore, c'est qu'à force de la voir danser avec tous ces beaux jeunes gens, il sentait je ne sais quoi d'assez semblable à de légers accès de jalousie. Enfin (c'était la soirée des élonnements), l'idée la plus étonnante lui vint tout à coup à l'esprit :
— Comment, se dit-il, je verrai tous ces freluquets danser avec elle, et moi, /noi son mari... je serais bien sot...
Et, fendant la presse, il fut bientôt auprès d'Anna.
— Que me voulez vous? lui demanda-t-elle.
Elle s'en doutait bien un peu. Quant à lui, il sentit son cœur battre assez vite pour que sa respiration en fût troublée.
— Ce que je veux, dit-il, je vous le donne en mille. Bref, voulez-vous me faire le plaisir de... de m'accorder une contredanse... mon Dieu, oui!...
— Oh ! bien volontiers, Robert, dit-elle en rougissant deplai-vir.
Cette petite demande en disait si long ! k
— Et laquelle, je vous prie, repritRobert; la... trente-
septième, hein? car ce ne sont pas les invitations qui
vous manquent, j'espère I Ali! certes, vous n'avez pas à
vous plaindre de ce côté-là! Vous pouvez vous flatter
(1 être ce qui s'appelle entourée. Oui! Ainsi, c'est pour
la...
— Pour la première, dit-elle en souriant. Un mari qui danse avec sa femme ! c'est un spectacle trop édifiant pour en priver le prochain.
Et tandis qu'ils allaient prendre leur place, elle crut sentir trembler près de la sienne cetle main jusque-là si froide.
— Voyez donc Madame de Salviac, disait-on de toute part. Quelle charmante tournure ! Les beaux veux ! Des épaules!...
— Et pnis, remarqua d'un ton envieux une femme assz mal mise, une toilette éblouissante! sans parler des bijoux, il y a là pour mille écus de dentelles. Et vous savez : oui, toujours la parure embellit la beauté.
— Assurément, Madame, repartit vivement une vieille marquise, surtout la parure par excellence, j'entends le bonheur de plaire et d/ètre aimée, précieux diadème qui ne s'achète pas, du moins à beaux deniers comptants. C'est dommage, car Dieu sait s'il s'en vendrait!
Cependant, l'heure du départ avait sonné, et, durant le trajet, Robert entoura sa femme des soins les plus délicats. Il aimait à la sentir p es de lui, à respirer le parfum de sa chevelure, et, quand il se trouva làee à face avec ce portrait adoré, il éprouva qu'a la longue un portrait n'est pas absolument ce qui peut embellir nos jours. Le lendemain et les jouis suivants, sa conduite fut c< Ile d'un homme amoureux, qui ne songe qu'a se Pendre agréable. Constamment occupé d'Anna, il recherchait le téte-u-tèle avec autant de soins qu'il en
avait mis jadis à l'éviter; et, comme elle se faisait un malin plaisir de se soustraire à ses empressements, il imagina de lui dire gravement qu'il fallait enfin songer à faire leurs visites de noces. De cette façon, il passa forcément des matinées entières avec elle, dans une belle voiture qui les berçait doucement. Mais, soit que ce fût le sentiment de ses torts passés ou timidité d'amant, il n'en était encore qu'à de gracieux préliminaires, dont il n'eût pas été fâché de sortir à la fin. Ne pouvant se résoudre à parler, il imagina d'écrire. Il était assez content de sa lettre, et, à la façon dont Anna la tenait quand il entra chez elle, il jugea qu'elle ne l'avait pas lue sans plaisir. Mais, par malheur, il se rappela en même temps et qu'Anna avait recouru jadis au même expédient, et qu'elle ne s'en était pas fort hien trouvée. 11 se troubla. Sa femme, devinant ce qui se passait en lui, reprit la lettre qu'elle avait déposée sur un guéridon, la regarda les yeux pleins de larmes, et s'adressant à Robert :
— Vous voyez, lui dit-elle, qu'il est des cas où il est plus facile d'écrire que de parler.
— Oui, s'écria-t-il en fléchissant le genou, c'est quand on aime !
Elle ne répondit pas.
— Parlez, reprit- ii, dites-moi que vous me pardonnez, que vous m'aimez. Vous me rendriez si heureux !
— Heureux, dit-elle, soyez-le donc, Robert Et, Dieu m'en est témoin, je n'avais d'autre but, en vous aimant, que de vous rendre le bonheur!
Quelque- j >urs après, Victor la surprit à orner de fleurs le portrait de Clotilde.
— Oh! pensa-t-il,il faut qu'elle soit bien sûre d'avoir vaincu!
Il toussa légèrement; elle se retourna et rougit en l'apercevant
— Oli ! Victor, dit-elle, si tu savais comme il m'aime! Il pâlit; mais, se remettant aussitôt :
— Anna, lui demanda-t-il, tu es heureuse?
— Oui, h< ureuse, répondit-elle en levant au ciel ses beaux yeux baignés de larmes, bien heureuse, car il est heureux enfin!
— C'est tout ce qu'il me fallait, dit Victor.
Et, s'emparant de sa main, il y. déposa un baiser tendremmt respectueux. Quand il r< leva les yeux vers elle, .c'éiail sou tour d'être pâle. Elle avait deviné l'héroïque sacrifice dont son bonheur était le prix ; elle avait deviné qu'il l'aimait toujours; elle se rappelait qu'il avaitété bien près d'être aimé. E:îe lui devait mille fois plus encore que le bonheur, car elle devait s'avouer qu'elle avait été à sa merci. Hommes ou femmes, la vertu chez nous ne tient qu'à un fil, et l'on ne ris |ue rien à le dire, car la vraie raison de la plupart de nos fautes est d'avoir pris ce fil pour un câble. Toutes ces pensées se heurtaient dans la tète de la gentille Anna, et il lui fallut quelques instants pour s'y retrouver..
— Oui, reprit-elle enfin, comme je te le disais, je suis heureuse, et c'est à toi que je le dois. Aussi, je veux que tu sois heureux, vois-tu ?
— Et je le voudrais bien aussi, répondit-il ; mais cela me paraît bien difficile.
— Veux-tu me laisser faire?
Il secoua la tête.
— Bon, dit-elle, qui ne dit mot consent. Et elle se sauva vive et légère.
Rentrée chez elle, elle sonna, demanda sa voiture, et, une heure après, elle arriva chez M. et Mlle Schmidt. En la voyant descendre d'un élégant équipage, dans une fraîche toilette de printemps, riche, épanouie par le bonheur, Elise frémit de rage et de jalousie dans sa pauvre petite robe de mérinos noir. Si grand que fût le changement que les conseils de son frère eussent opéré en elle, elle n'en était pas encore au point de se contenir parfaitement en présence d'une rivale détestée.
— Juste ciel! pensa-t-elle, que je l'eusse bien dispensée de sa visite. Venir chez une pauvre fille comme moi en voiture à la d'Aumont et dans une toilette du bois de Boulogne! Oh! les femmes sont bien méchantes entre elles! Encore, si mon frère était ici !
Mais il venait de sortir en compagnie du capitaine Floridas; il fallait descendre, il fallait se montrer. D'abord, tout se passa fort bien, et, en dépit de la mauvaise humeur d'Élise, Anna fut lrappée, comme l'avait été Victor quelque temps plus tôt, de l'air calme et de digniié qui avait remplacé chez elle les premiers emportements d'une déception amère.
— Votre frère n'est point ici? demanda-t-elle, après qu'elles eurent échangé les compliments d'usage.
— Non, Madame, il vient de me quitter.
— Madame! fit Anna d'un ton de reproche. Depuis quand en sommes-nous à cette cérémonieuse formule, chère amie, dites?
Élise sentit bien qu'elle devait répondre quelque chose d'aimable; mais, tandis qu'elle cherchait, sa mauvaise tête l'emporta sur les conseils de la raison, sur les lois
de la politesse, et, frappant du pied avec impatience :
— A quoi bon toutes ces faussetés, dit-elle. Pourquoi se donner de la chère amie quand on se déleste?
— Vous me détestez, Élise? repartit Anna avec un doux sourire. Délestez- vous aussi mon cousin Victi r?
— Non, Madame, je l'aime, répondit fièrement Élise. Et qu'avez-vous à dire à cela?
— Oue c'est fort heureux, parce qu'il m'a chargée de vous demander en mariage à monsieur votre frère.
Elle mentait un peu ; mais elle le prenait sur ellemême, se croyant en mesure de déterminet Victor à ne point la désavouer. A cette foudroyante apostrophe, la pauvre Élise eut envie de tomber aux genoux de celte rivale délestée ; mais c'eût été trahir toute l'étendue de sa passion à toute celle de son bonheur, et la sainte pudeur le lui défendait. Cette riche et puissante nature trouva donc en elle la forée de dissimuler sa joie ; et, sans tomber dans une ridicule affectation de hauteur, Ense accueillit cette ouverture avec autant de calme et do dignité que si elle eût encore habité son riche hôtel de la Chaussée d'Antin. En ce qui la concernait personnellement, elle était prête à accueillir favorablement la demande de M. d Auberb au ; mais elle demandait le temps de consulter son frère avant de formuler sa réponse.
— C'est tout simple, dit Anna, et, justement, je crois r entendre.
C'était bien lui. Anna lui répéta ce qu'elle venait de dire à Élise, et, dès les premiers mois, Schmidt commença à se troubler de plus en plus. Quand Anna eut. cessé de parler, il chercha quehjue chose à lui répondre; mais il eut beau chercher, le bonheur l'avait rendu muet. Pale, oppressé, il piomenait de sa sœur à M,ue de Salviac ses beau.v yeux baignes de pleurs, et l'on ne sa-
vail trop comment tout cela allait finir, quand, s'élançant dans les bras d'Élise :
— Heureuse, riche, honorée, tu seras tout cela! s'écria-t-il. Oh ! je puis mourir!
Quelle réponse eût valu celle-là ! Et le frère et la sœur se tinrent longtemps embrassés. Puis cette frêle organisation, si forte contre le malheur, succomba à cette surprise de joie, Schmidt s'évanouit dans les bras du capitaine. Celui-ci n'était pas homme à laisser passer une si belle occasion de se donner de l'importance, et il parlait déjà d'aller jusqu'à Caen à franc étrier pour en ramener tout ce que la Faculté avait de plus illustre, quand Élise affirma qu'un peu d'air et d'eau fraîche suffiraient. D'ailleurs, le bon Floridas n'était nullement surpris de ce qui surprenait tant son ami; il y avait longtemps', affirmait-il, qu'il l'avait prédit.
En quittant la maisonnette, Anna se fit mener chez Victor. Si elle avait donné l'ordre assez résolument, à mesure qu'elle se rapprochait du château, elle se demandait, avec un trouble croissant, comment un mari assez enclin à la jalousie prendrait cette visite, assez contraire à l'usage. Peut-être allait-elle rebrousser chemin, quand elle aperçut Victor tournant autour de sa pelouse, pensif, préoccupé. Elle fit arrêter sur la route, à quelque distance de la grille, et envoya son valet de pied le prévenir qu'elle le priait de venir lui parler, et, un instant après, il était assis à côté d'elle, roulant vers le manoir d'Auberteau. Le hasard l'avait servie de toute façon i car si, au- lieu d'une voiture, c'eût été dans un salon qu'Anna eût instruit Victor de sa démarche auprès de M. et de iW1" Schmidt, il est probable qu'il n'eût pas été facile de remettre la main sur Loi. Il sautait sur lui-même, il se fâchait, il s'emportait, et il ne parlait de rien moins que de s'expatrier, plu-
tôt que de contracter un mariage contre son cœur.
— Contre ton cœur? dit Anna en le regardant fixement, qui aurnitcru cria, quand tu as été le premier à me faire l'éloge d'Élise? Quand tu m'as dit en propres termes que lu la trouvais aimable? quand elle a eu ta première visite? Franchement, j'ai cru que tu l'aimais; te sachant un peu timide, j'ai cru te rendre service...
Puis elle lui peignit la si:ène touchante dont elle venait d'être témoin; elle lui demanda s'il voulait les plonger dans la douleur; quelles objections il pouvait raisonnablement faire à ce mariage? En un mot, elle noya sa résistance dans un déluge de bonnes raisons, telles qu'eu ont toujours les femmes dans leur tort. Pendant ce temps-là, Victor se rappelait involontairement la douce émotion qu'd avait éprouvée quand il avait revu la maisonnette, après dix-huit mois d'absence ; il songeait au bonheur de Schmidt, aux rares qualités d Élise, à l'affection qu'elle voulait bien lui porter, à ses quarante ans qui venaient grand train, et il finit p;ir ne plus dire non. Seulement, il demanda que ce projet lût tenu secret pendant quelques jours encore ; il n'aurait su dire pou i quoi. Anna lui promit de n'en parler à qui que ce fût elle garda à dîner. Il se retirade bonne heure, et, à peine était- il parti, qu'Anna, se rappelant que ni son mari, ni son père, ni M. de Salviac n'avaient été nominativement exclus delà confidence, crut pouvoir les en mettre sans violer son serment. En apprenant que son neveu se mariait sans l'avoir consulté, M. d'Auberteau se sentit quelque peu blessé dans ses prérogatives de chef de famille; mais cet événement lui causa uue joie qui imposa silence à ce petit mécontentement.
— Et qui épouse-t-H?
— iM"'1 Schmidt.
~ M1U Schmidt ! dit brusquemeut M. d'Auberteau,
assez peu flatté d'une telle alliance, c'est impossible I
— Bon ! fit Anna, tout est rompu.
— Comment cela, rompu?
— Eh ! oui, mon père; car Victor me disait ce matin encore qu'il craignait que ce mariage n'eût point ton assentiment, et que jamais il ne se marierait sans ta permission.
— Il a dit cela? demanda M. d'Auberteau soudainement apaisé.
Anna inclina la tête affirmativement, en comptant sur ses doigts tous ses mensonges de la journée, gros et petits. Pendant ce temps-là, M. d'Auberteau s'était levé, et tout en se promenant de long en la: ge dans le salon :
— Leur père était banquier, c'est vrai,* mais c'était un fort honnête homme, et, s'ils se conviennent... après tout, s'ils ont un fils, il sera d'Auberteau, aussi bien que son père et moi!
Robert et sa femme échangèrent un sourire d'intelligence.
— -Savezvous, lui dit-il quand ils se trouvèrent seuls, que vous avez de l'esprit jusqu'au bout des ongles?
— N'exagérons rien, répondit-elle, j'en ai assez pour n'être pas sotte, voilà tout. Et qu'est-ce que c'est donc, Monsieur, quelle idée!
C'était ce bpau bras qu'il avait voulu voir de plus près.
A un mois de là, le mariage de Victor et d'Élise fut célébré à l'église du village. Le soir, il y eut un bal au manoir d'Auberteau. C'était Robert qui l'avait voulu; car sa femme lui avait paru si jolie à ce bal de MraB de Fleury, auquel il avait déclaré ne vouloir pas aller, qu'il avait saisi avidement la première occasion de la revoir danser encore un de- ces quadrilles qu'elle dansait si bien. C'était qui lui avait ordonné la fête, et ce fut lui qui l'anima. Il était gai, causeur, heureux, et personne ne
\.\:> i* i: t i -i s malh EURS l'eût reconnu, car il mettait tout Immonde en train. Tout le pays était là, jusqu'à M Baltliàzaf Boisjbli, et, la clarinette ayant fait une fausse note, il prétendit qu'il ne
fallait s'en prendre qu'à son regard fascinateur; n'était lui qui avait fasciné, sans le vouloir, ce pauvre diable de musicien. Il manquait cependant quelqu'un à cette joyeuse soirée : c'était le capitaine Floridas.
— Où peut-il être, se demandait-on, pourquoi ne le voyons-nous pas?
C'est ce que l'on apprendra, si l'on veut bien nous prêter encore quelques instants d'attention.
Floridas avait pour Victor un sincère attachement, en dépit des légers nuages qui s'élevaient quelquefois entre eux dans la chaleur de la discussion, et pour parler son propre langage, il avait vivement applaudi à l'heureux hymen qu'on célébrait en ce jour. D'abord, parce qu'il l'avait prédit, et que sa réputation d'infaillibilité, assez gravement compromise par le mariage d'Anna, se relevait du coup, dans toute son intégrité; ensuite, parce que « l'événement » qui se préparait allait, disait-il, devenir, pour le jeune couple, « la source d'un long tissu » d'années tramées d'or et de soie. En conséquence, dès sept heures du matin, il sautait à bas de son cadre, s'emparait d'un volumineux paquet, apporté la veille au soir par le tailleur, et, à huit heures, il sortait de la cabine, en erav;ite blanche et tout de iioir vêtu, comme un avocat. Reçu avec les honneurs dUs à son grade, par l'équipage rangé en bon ordre sur le pont, il avait répondu au salut militaire par une gracieuse inclination de tète et en soulevant légèi émeut son chapeau; puis il s'était dirigé vers l'église, suivi du même équipage, c'esl-à dire d Yvonuel , et l'on n'avait pas encore allumé les cierge^ qu'il était déjà installe dans son banc, attendant de pied lèrme l'arrivée Ûé ft
mariée. Mais si, d'un côté, cette cérémonie remplissait de joie son cœur d'ami, de l'autre, elle éveillait chez l'amant de « la divine Parrot » les regrets les plus amers, en lui mettant sous les yeux l'image d'un bonheur auquel il aspirait de toutes les puissances de son âme, sans avoir la lorce de dire ce qu'il fallait pour l'obtenir. Floridas quitta donc l'église en proie à toutes les tortures d'un amour réveillé par la vue de celle qui en est l'objet. Que miss Parrot fît partie du cortège nuptial, il est inutile de le dire, et il ne le serait peut-être pas moins d'ajouter qu'à force de se mêler de la corbeille et du trousseau, elle avait fini par se persuader que ce mariage était son œuvre personnelle :
— C'est, disait-elle avec orgueil, le dix-septième que j'arrange ainsi.
Et elle continuait tout bas : .
— Aussi, quand il sera question du mien, je ser"ai femme à faire la leçon au notaire et au curé.
Et tandis qu'elle allait de son banc à la sacristie, et de la sacristie à la porte d'entrée, avec toute l'activité de la mouche du coche, Floridas ne la quittait pas des yeux et pensait :
— Qu'elle est belle!
De retour chez lui, il avait tiré de son portefeuille la lettre qu'il avait écrite jadis sans avoir eu le courage de la lui faire tenir; il l'avait relue et, la trouvant tort bien, il avait pris la résolution de l'envoyer à son adresse, arrive que pourra! Déjà Yvonnet, accouru au son du porte-voix, se tenait immobile sur le seuil de la cabine, lorsque son maître, changeant d'avis une fois encore, avait serré la brûlante épître en feignant de ne pas même savoir ce que lui voulait son matelot. On ne l'avait pas appelé, il avait rêvé; les oreides lui cornaient, et, s'il voulait en croire un conseil amical, il dé-
288 LES PETIT- MALHEUBS
camperait au plus vite, afin de ne pas avoir les os rompus. En réalité, le capitaine avait résolu de confiera Victor son amour et sou embarras. Une fois déjà il avait été le trouver dans cette intention, et Victor, qui avait alors bien d'autres affaires en tête, — Anna l'attendait dans le bois, — l'avait prié de revenir un autre jour. Floridas, au fond du cœur, n'en avait pas été lAclié. S'avouer timide à ce point devant un homme auauel il avait si souvent conseillé l'audace, en se proposant pour exemple, était une chose embarrassante, et voilà pourquoi le capitaine n'arrivait pas. Il parut, enlin, pâle comme la mort, et, après avoir demandé à Victor quelques instants d'entretien particulier, il lui confia, en baissant les yeux, qu'il aimait miss Parrot, qu'il la voulait pour femme, et le pria de vouloir bien en informer cette adorable personne.
— Je ne demande pas mieux, répondit Victor, car j'ai tout lieu de croire que vos vœux ne seront pas repoussés. Mais... pourquoi ne les lui exprimez-vous pas par votre propre bouche ?
Le capitaine se gratta l'oreille, s'agita douloureusement sur sa chaise et finit par répondre d'un air piteux :
— Je n'ose.
Il s'attendait à voir Victor partir d'un ironique éclat de rire; mais celui-ci connaissait trop bien les supplices do la timidité pour s'en moquer jamais, et il se contenta de renouveler au tremblant Floridas l'assurance de sa bonne volonté. Il fut plaisant de voir L'effet de cette réserve délicate sur cet incorrigible vantard. Déjà il avait retrouvé tout son aplomb, toute sa confiance en luimême; déjà il s'était redressé de toute la hauteur de sa taille, et frisant sa moustache (l'un air vainqueur :
— Il est inconcevable, s'écria -t-il avec une bonne foi parfaite, combien les eifets d'une grande passion sont
différents de ceux d'une amourette. Moi, jusqu'ici audacieux auprès des femmes, et je dis audacieux jusqu'à la témérité, voilà que je n'ose même pas lever les yeux...
Il en était là de son apologie, quand il s'aperçut que Victor l'avait quitté, et probablement pour se mettre à la recherche de miss Parrot. Probablement aussi allaitil la ramener, et, à celte pensée, Florid'as éprouva comme un vague besoin de s'esquiver; mais il se souvint qu'il était militaire, et il demeura.
Ses conjectures étaient des mieux fondées, et Victor, après avoir parcouru des yeux le grand salon, avait fini par découvrir miss Parrot réfugiée dans un angle obscur; en face d'elle était 31. Buisjoli, le jarret tendu, le regard fascinateur. On se rappelle quel indicible malaise causait à la vieille fille les gros yeux gris du juge de paix, quand une fois ils se plantaient sur elle dans leur insignifiante fixité : aussi fuyait- elle de place en place depuis le commencement de la soirée, dans l'espoir de se soustraire enfin à cette obsession. Vain espoir! M. Boisjoli s'attachait à sa victime, et peut-être miss Parrot alfait-clle tout oublier, tout, jusqu'aux égards dus à un célibataire, quand Victor vint la tirer de peine en la priant de le suivre. Miss Parrot ne se le fit pas répéter, et telle était son agitation, qu'elle ne songea qu'à y donner libre cours sans demander à son cavalier où il la menait ainsi :
— Quel homme, disait-elle, que ce M. Boisjoli, quelle insolence de regard! Je le crains comme la peste, je le fuis, je le déteste?
— Vraiment! lui demanda Victor d'un air narquois. Voyons, une femme est-elle en droit de se lâcher parce qu'on la regarde? N'est-ce pas un hommage rendu à sa beauté? Miss Parrot, on vous demande en mariage ; si c'était M. Boisjoli, le refuseriez-vous ?
— Non, répondit vivement miss Parrot, car..,
— Car il faut bien épouser quelqu'un, n'est-ce pa>? Mais, rassurez-vous, ce n'est pas M. Boisjoli qui aspire à votre main, c'est... celui qui attend là que vous décidiez de son sort.
Et il la poussa dans le petit salon, où le capitaine Floridas, tombant audacieusement à ses pieds, la supplia de couronner sa flamme.
Ce fut encore un mariage, et Yvonnet, profitant de l'allégresse d'un si beau jour, tomba de son côté aux pieds de son commandant en le suppliant de lui accorder ce qu'il sollicitait depuis si longtemps, son estime. Mais elle lui fut durement refusée, car le capitaine trouvait le moment mal choisi pour l'arrêter au passage quand sa douce fiancée l'attendait aux pieds des autels. De désespoir, Yvonnet s'en fut au cabaret au sortir de la messe, et s'y grisa trois jours durant, sans désemparer. Sur la fin du quatrième, comme jl rentrait au logis en battant les murs, il rencontra sur sa route M. et Mme Floridas, impatients d'étaler leur bonheur aux yeux de toute la contrée :
— Mort de ma vie! pensa le pauvre diable, c'est fait de moi, si le capitaine me voit dans cet état. Yirons de bord et filons notre nœud vent arrière, et plus vite que ça !
Mais Floridas ne lui laissa pas le temps d'exécuter cette savante manœuvre, et, s'avançant vers lui d'un air plein de bienveillance :
— Tu es un peu gris, mon enfant, lui dit-il ; mais, baste! qu'est-ce que cela prouve, sinon que tu as bu, en bon serviteur, à l'heureux hymen de ton maître ? Yvonnet, je t'accorde mon estime.
Sur cette parole, on aurait dû s'attendre à voir Yvonnet au comble de ses vœux; mais, pris de boisson comme il l'était, il parut ne point sentir parfaite-
ment toute l'étendue de son bonheur, et se contenta de répondre qu'il l'avait bien gagné. Il ajouta même entre ses dents que le moindre verre d'eau-de-vie eût bien mieux fait son affaire, et que quiconque n'a rien à se reprocher, excepté d'avoir lardé quelque douanier dans la première chaleur des explications, est en droit de se moquer de l'estime des gens comme d'une pipe de tabac. Le capitaine eut le bon esprit d'attribuer de pareils propos à l'ivresse.
Quant à Schmidt, c'était lui qui avait tenu l'orgue le jour du mariage de sa sœur, et, grâce à lui, l'assistance avait entendu la plus belle musique qui eût jamais retenti sous les voûtes sacrées. Grâce aux innombrables ressources de ce magnifique instrument, qui se prête si bien aux caprices de l'improvisation, l'âme de Schmidt avait pu s'épancher tout entière, et se communiquer, pour ainsi dire, à l'âme des fidèles, dans sa force et dans sa grâce. Tous ceux qui l'entendirent ce jour-là conservent le souvenir de cette divine harmonie, et notamment du cantique d'actions de grâces qui termina cette sainte solennité : le bonheur éclatait dans chaque note, en même temps que, par un procédé bien connu, mais qui demande une habileté consommée, le céleste musicien prenait soin de tempérer, à l'aide d'un accompagnement plus grave, ce que le chant aurait pu avoir de trop vif. C'est que Schmidt était bien heureux. Toutefois, comme tous ceux qui sont nés destinés à la souffrance, son bonheur l'effrayait un peu, et il disait souvent qu'il n'en jouirait pas longtemps. De jour en jour, son doux visage, sans rien perdre de son expression naturelle, acquérait cette beauté grave et recueillie qui n'est pas de la terre; de jour en jour, son esprit prenait un vol plus haut, qui touchait souvent au sublime; sa parole, une autorité singulière. Il aimait surtout à abor-
lLHEURS
il. t ces grandes questions de philosophie:, de religion,
d'histoire ou de politique, qui ont toujours un attrait nouveau, et il les traitait avec une hauteur de vue dont ses amis même étaient surpris. Il aimait surtout à parler de Dieu, et qui ne sait que c'est aux faibles et aux petits de la terre que le Créateur des choses daigne se révéler de préférence? Quelquefois aussi Schmidt s'écriait, en regardant sa sœur, devenue la meilleure des femmes et des mères de famille :
— Mon œuvre est faite, je puis partir.
Élise l'avait dit un jour : « Mon Dieu, si vous voulez me rendre bonne, rendez-moi heureuse! » Sa prière avait été entendue, et Élise se montrait digne de cette faveur du ciel. Devenue la femme de Victor, elle avait commencé par user largement de cette vie large et même un peu trop luxueuse qu'elle avait menée jadis et qu'elle avait si amèrement regrettée. Les courses à cheval, les voyages à Paris et même de plus lointains, le spectacle, le bal, elle avait voulu goûter encore de tous ces bruyants et mensongers plaisirs. Mais,iout en s'y livrant avec une sorte de fiévreux emportement, elle n'y trouvait plus la même saveur, et bientôt elle avait cessé de les chercher autrement que par une sorte de bravade. Puis, en devenant mère, elle y avait soudain renoncé, et s'était définitivement fixéeàla campagne, pour assurer à son fds le bénéfice d'un air sain et fortifiant. Mais il était un point sur lequel elle n'avait pas varié, c'était son amour. Elle aimait passionnément son mari, et peu à peu Victor avait fini par oublier Anna aussi complètement que Robert avait oublié Clo tilde; si bien qu'un beau jour ils s'étaient réciproquement avoué qu'on peut aimer deux fois.
Y avait-il là matière à rire? Peut-être un peu, et pourtant n'oublions pas que le scepticisme nous égare
dès que nous lui demandons ce qu'il ne saurait fournir de conclusions. En ce qui concerne nos deux amis, quel esprit sensé ne sera d'avis qu'ils avaient pris l'un et l'autre le bon parti? On l'a dit souvent, il n'y a rien de stérile comme le désespoir, et s'il est intéressant, c'est à la seule condition de réagir contre lui-même et d'accepter les consolations que le ciel lui fournit. On n'en trouve pas toujours de pareilles, et, assurément, ce qu'il y a de plus rare au monde c'est l'équivalent d'un amour perdu : il est des cœurs qui ne refleuriront pas! A ceux-là la vie de l'esprit, la vie de l'âme, et ce n'est pas la moins belle. C'est là que l'homme, victime de ses passions, trouvera, dans un austère mais sûr asile, la pleine satisfaction de ce besoin de revivre, si puissant en lui, et la meilleure preuve, peut-être, d'une immortalité dont il n'est que le pressentiment.
Trois ans s'étaient écoulés, c'était la saison des foins. Fauchée de l'avant-veille, la prairie, quoique un peu court tondue, présentait aux yeux le spectacle le plus animé.
Les deux familles, qui n'en faisaient plus qu'une, s'y
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étaient donné rendez-vous; c'étaient, assises à l'ombre d'un bouquet d'aulnes, MBflde Salviac et Mme d'Auberteau, Anna et Elise devenues d'inséparables amies ; Anna, elle aussi, avait été prendre l'air de Paris, et l'on s'en apercevait à ses manières aussi bien qu'à sa mise. Elles avaient acquis cette certitude que donne seule la fréquentation de la haute société, et qu'on ne saurait exiger d'une jeune fille élevée dans un vieux château, fùt-elle des mieux nées. Toujours gaie, toujours vive, Mme de Salviac n'en possédait pas moins cette sorte de dignité calme, base de la vraie distinction, et qui avait un peu manqué à Mlle Anna d'Auberteau; mais qu'importe, puisqu'elle devait prendre un jour une éclatante revanche ?
Debout, devant les deux jeunes femmes, se tenaient Victor et Robert, bras dessus, bras dessous, tandis que M. d'Auberteau allait et venait de long en large, selon sa coutume, et que M. de Salviac,voluptueusement étendu sur l'herbe, ronflait légèrement.
— En conscience, se disait-il, j'ai bien le droit de me reposer un peu, après cette rude dépense d'activité. Leur bonheur à tous est mon ouvrage. Aussi, je savais bien ce que je faisais, que diable ! J'avais mon plan !
Et ce groupe était d'un effet d'autant plus heureux que le bonheur brillait sur tous les fronts. Mais celui qui se distinguait particulièrement par sa gaieté, c'était Robert. Bien plus, fantasque jusqu'au bout, il avait engraissé, il était frais et vermeil, et il avait assez la mine d'un joyeux compagnon. A quelque distance , deux beaux enfants; une petite Anna et un petit Victor, donnaient l'assaut à une meule de foin, sans plus se soucier de leurs robes de mousseline brodée que si crussent été de vils sarraux de toile.
— Mais voyez donc ma tille, s'écria Mme de Salviac:
dans quel état elle se met ! Sa robe toute chiffonnée ! et c'est la troisième d'aujourd'hui. Anna, vilaine enfant...
— Bah ! dit Victor, laisse-la faire, car il fut un temps!..
Schmidt seul n'était pas là. Fallait-il l'en plaindre? Non ! Quel sort meilleur que de partir pour le ciel en laissant ici-bas dans les cœurs un souvenir qui ne périra pas?