‹ Les petits malheurs d'une jeunne femmeChapitre 3 sur 8 · I.; EUBS · texte numérisé non relu

I.; EUBS

à fasciner que le capitaine Floridas lui-même, et, foute de mieux, il se rejeta, suivant sa coutume, sur miss Pàrrot. Celle-là, ce n'était qu'un jeu, et < : peine

e nti ce regard magnétique tomber et se fixer sar qu'elle commença a donm r - non équivoques

d'agitation et de malaise, palpitante tourterelle en pré- ■ de l'épervier ravisseur. Puis, soin un prétexte quelconque, elleretourna brusquement sa chaise. Aussitôt, et par une tactique qui lui était familière en pareil cas, lejugedepaix lit un pas de côté, et l'œuvr nation allait reprendre son cours, quand Floridas, à bon droit outré de tant d'insolence, lit subitement pirouetter lejugedepaix par les épaules. Dire de quel tendre regard la sentimentale Anglaise paya son libérateur, c'est ce <pie nous n entreprendrons pas. Nous nous contenterons d'aj >uter qu'au bout d'un instant, miss Parrot, ayant annoncé qu'elle allait aller faire sur la terrasse quelques observations astronomiqu s, Floridas rassembla tout son courage, et lui demanda la permission de l'accompagner, permission qui lui fut accordée après les refus préliminaires essentiels en pareil cas.

— C'est l'instant de lui peindre nies tortures, se disaitil i n arrondissant le coude avec grâce; et toi, Vénus, viens incendier mes discours!

De toutes les personnes alors reunies dans le salon, Elise seule avait dès longtemps deviné que le prétendu bonheur de m. et de Mme de Salviac n'était qu'un men- B. Élise haïssait Anna; lavoir souffrit était pour elle un bonheur dont elle s'accusait comme d'un crime, mais un bonheur inexprimable, et c'était pour le savou- [u'elle avait consenti à rompre, ce soir-là, avec sa farouche solitude. Un autre bonheur l'attendait sur lequel elle ne comptai! pas : l'attention marquée de Robert, et elle la conquit, sans le vouloir, du premier re-

gard qu'elle lui jeta. Elle l'accepta ; elle aussi, elle tenait sa vengeance ! Anna lui avait pris Victor, elle lui prendrait Robert. Elle le lui prendrait à la manière des coquettes, sans se laisser prendre, et s'il fut jamais femme à jouer ce triste rôle à merveille, une fois s'en mêlant, c'était celle-là, c'était Élise. Son étrange, mais incontestable beauté, qui ne contrastait guère moins avec l'agréable physionomie d'Anna qu'avec la suave figure de Clotikle elle-même, devait seule faire sur Robert une vive impression. S'il n'était ni poëte ni artiste, il y avait chez lui de l'un et de l'autre, et sa première femme l'avait si bien pressenti, qu'elle n'avait pas hésité à le tourner vers l'étude, à lui inspirer cette demi-passion de la gloire littéraire, qui ne messied point à un gentilhomme et le mène tôt où tard à l'Académie, sans être un écrivain pour cela. Bientôt on pria M!le Schmidt de jouer du piano, ce qu'elle fit de façon à enlever les applaudissements de toute une salle. Clotiîde avait certes un beau talent, et son mari avait passé de douces heures à l'écouter; mais il dut s'avouer qu'Élise lui eût donné des leçons. Il avait beau fouiller dans ses souvenirs, il ne se rappelait rien de comparable à ce qu'il venait d'entendre.

— Je ne vous dirai pas, Mademoiselle, s'écria-t-il, que c'est la perfection; car, en fait de piano, la perfection court les rues; je me contenterai de vous dire que c'est admirable. Sans hyperbole, si je tenais à vous comparer à quelqu'un, ce serait à Thalberg. L'avez- vous entendu?

— Thalberg? répondit-elle négligemment; nous étions fort liés. Dites-moi, Monsieur, n'avez- vous pas été en Egypte? Nous aussi, il y a quelques années.

Puis ils se mirent à parler de l'Egypte.

— Ah! l'Egypte, su dit Anna, qui ne la connaissait

que par la description naïve qu'en donne le Manuel de géographie de Lamé-Fleury, encore l'Egypte 1

Chacun sait quelle sotte ligure on l'ait, soi, mortel sédentaire, entre deux voyageurs en train de se communiquer réciproquement leurs souvenirs; il n'est rien de plus humiliant, de plus irritant même quand l'amourpropre seul est en jeu. Qu'on juge du supplice d'une femme condamnée à voir son mari se promener de Marseille à Alexandrie, d'Alexandrie au Caire, du Caire à Thebes, en compagnie d'une jeune et jolie personne, deux heures durant, et le jour même d'une explication!

— Encore, pensait tristement Anna, si, docile aux conseils de miss Parrot, j'avais consenti à lire ce qui s'appelle de bons ouvrages! Mais non ! j'aimais mieux me farcir la tète de sots romans! Et je m'étonne qu'il ne m'aime pas! Une ignorante de mon espèce!

Pendant ce temps- là, la conversation s'animait de plus en plus entre Élise et Robert, et Robert n'eût point songé à s'en plaindre. Sans cesser d'avoir à .-es yeux une personnalité bien distincte, Élise lui rappelait Clotilde par sa brillante éducation, son habitude du monde, ses talents, sa nature arti>tique, en un mot; c'était le charme dn contraste sans le choc qui en est trop souvent la conséquence. Depuis quelques heures, Robeit avait retrouvé cette vie de l'esprit et de l'imagination à laquelle on ne renonce guère une fois qu'on en a goûté, et il ne cachait pas le plaisir qu'il en ressentait.

— La vie de l'esprit ! lui dit Élise, je vous l'avoue, je n'en connais pas de plus belle, surtout pour un homme; je ne comprends pas qu'un homme n'ait pas l'ambition de s'illustrer, Et, dites-moi, n'avezrvous pas recueilli quelques notes dans vos voyages?

— Des notes? Oh! bien mieux ou bien pis, si vous

voulez, s'écria-t-il ; j'ai été jusqu'à concevoir le plan d'un ouvrage...

— Et pourquoi donc en rester là? répondit-elle en lui jetant un regard plein de coquetterie.

Et s'il n'avait qu'une toute petite vanité d'auteur, elle le flatta si bien qu'i! songeait déjà à reprendre la plume. La soirée passa rapidement pour lui; et quand Élise se leva, il eût voulu pouvoir la garder quelques instants encore.

Anna était au désespoir; elle voyait son mari lui échapper doublement, et elle ne sentait point en elle les moyens de le rétenir. Elle n'ignorait pas qu'au fond M1Ie Schmidt était bonne, et elle eut envie de lui demander grâce; mais elle avait compris qu'Elise se vengeait. Or, une vengeance de femme ne désarme pas aisément, Anna en savait quelque chose, et le portrait de Clotilde aussi ! Et loin de se compromettre à implorer une pitié qu'elle n'eût point obtenue, elle parvint à serrer assez cordialement la main qui la poignardait ; puis elle rentra dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil et y passa toute la nuit à pleurer, sans pensera rien.

Cependant, le capitaine Floridas, encouragé par l'ombre propice, avait- il triomphé de la tendre terreur que lui inspirait l'imposante miss Parrot? Hélas! non, car au moment où il allait enfin parler, M. Boisjoli était venu troubler leur tête-à-tête. Ce n'était pas qu'il eût des prétentions à la main de miss Parrot, comme celle-ci se plaisait à se le persuader et à le faire entendre au besoin ; mais, naturellement, il ne lui avait fallu qu'une minute, qu'un instant, qu'une seconde, pour pénétrer i'àme du capitaine, ses desseins, son amour ; et de là à le traverser il n'y avait qu'un pas. Aussi, les ayant vus s'éloigner mystérieusement, il s'était mis immédiatement à leur poursuite et les avait rejoints assez tôt pour que sa pré-

LES PETITS MALII1

senee vînt recul'!' encore l'instant que miss Parrot attendait depuis si longtemps, le doux instant où elle verrait enfin un homme à ses pieds ! Dès lors, son éloignemenl pour M. Boisjoji se changea en une aversion profonde, et peu s'en fallut qu'elle ne le lui dît en face, contrairement au principe qu'elle s'était fait, à savoir que tout célibataire était à ménager. Mais on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et, celte fois encore, miss Parrot sut imposer silence à son ressentiment, comme le voulait la prudence. Quant au capitaine, se rappelant le de certain tour qu'il avait joué jadis au juge de paix, en punition d'une insinuation désobligeante pour Victor, il ne voyait pas pourquoi il ne l'eût pas renouvelé pour sa satisfaction personnelle.

— Si tu as compté sur moi pour t' accompagner ce soir, pensait-il, tu as compté sans ton hôte. Homme quintcux et poltron, c'est là que je t'attends,

Mais Floridas lui-même comptait sans la prudence, pourtant bien connue, du juge de paix. Comme il s'en aperçut au moment du départ, M. Boisjoli avait donné ordre à sa servante et à son greffier de venir le chercher, l'une armée d'un fallût, l'autre d'un bâton, et ce fut sous leur escorte qu'il passa devant le capitaine en le bravant du regard. Floridas en fut quitte pour accompagner M, et MUe Schmidt, et n'y perdit rien. Mais quoiqu'il allongeât passablement le pas, c'est à peine s'il pouvait suivre sa eumpagne.

— Ehl lui dit-il, qu'est-ce donc, ma jeune amie:'' c'est Atalante elle-même! Qu'avez-vous à marcher si vite?

— Moi, répondit-elle, je ne sais...

— Je le sais bit n, moi, pensa son frère. C'est notre mauvaise tète qui nous emporte encore une (bis! fJ Dieu, nous av. ns toujours notre bon cœur a côte, ce

cœur auquel on ne l'ait jamais appel en vain. I

nous ne sommes plus frère et sœur, ou nous aurons renoncé, avant qu'il soit bien longtemps, à certains projets peu dignes de nous.

En effet, rien ne lui avait échappé de ce qui venait de se passer entre Élise et Robert, et il s'était promis d'y mettre bon ordre. Cependant il crut devoir laisser passer la nuit sur cet incident, et, à la façon dont il lui souhaita le bonsoir, Élise supposa qu'il ne se doutait de rien; elle n'en fut pas fâchée, car elle craignait ses représentations. Elle savait bien pourtant que les représentations proprement dites n'étaient pns dans les habitudes de son frère. 51 préférait intéresser le cœur, et il savait s'y prendre à merveille.

— Crois-tu, dit-il à sa sœur le lendemain matin, tandis qu'ils déjeunaient, sur leur petite table, d'une tasse de café au lait; crois-tu que Mme de Salviac soit aussi heureuse que les siens paraissent le croire et qu'elle s'efforce de le paraître, la courageuse enfant?

Élise se troubla.

— Quelle singulière question, dit-elle; et comment veux-tu que j'y réponde, mon frère? Je ne suis pas assez liée, ni n'ai envie de l'être avec Mme de Salviac, pour l'interroger à ce sujet. Et, puis, qu'elle soit heureuse ou non, que m'importe! J'ai bien assez de mes propres chagrins sans m' embarrasser de ce qui peut arriver à des indifférents !

— Oh! dit Schmidt d'une voix angélique, il importe toujours, même quand il ne s'agirait que de ces gens qui s'appellent des indifférents. Mais ni M. d'Auberteau, ni Mme de Salviac, ne sont des indifférents pour nous. Nous n'avons jamais reçu d'eux que des témoignages d'affection, et si nou$ ne sommes pas intimement liés avec eux, nous leur tenons du moins par un ami intime, par ce Victor, que tu n'as pas oublié, j'espère»

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Élise baissa les yeux.

— Victor! reprit Schmidt sans faire semblant de rien, excellent Victor! Ah! il faut que son malheur l'absorbe complètement pour qu'il nous laisse ainsi sans nouvelles. Où est-il? que fait-il, que devient-il ? C'est ce que je me demande chaque jour. Au surplus, mieux vaut pour lui se tenir éloigné, surt mt si mes pressentiments sont fondés : tu le connais comme moi, ma sœur, et comme moi tu jugeras que si quelque chose peut augmenter sa douleur, ce serait de voir Anna malheureuse.

Cela dit, il changea d'entretien, bien certain d'avoir atteint son but. Déjà, en effet; Elise avait répudié ses projets méchants. Comme cette âme, vraiment grande malgré ses défauts, s'était plue jadis à la pensée d'un suprême sacrifice, elle se plut à l'idée que l'amour de Victor allait servir de rempart contre elle-même à celle qui en était l'obj- 1. Elle renonça dès lors à sa vengeance; ce que Victor aimait devait être sacré pour elle. Anna n'avait plus rien à craindre d'Élise. Tout cela se lit sans bruit, sans éclat, et cependant comme le frère avait su donner le conseil, la sœur sut lui faire entendre qu'il avait porté ses fruits, ils se comprenaient si bien! Pourtant il y avait chez Elise un sentiment auquel on n'impose pas facilement silence: la reconnaissance d'une àme naturellement droite, mais tourmentée de mille passions diverses, pour l'âme plus ferme et plus calme qui la domine et la ramène. Aussi lorsqu'ils se levèrent de table, Elise, se trouvant près de son frère, ne put se défendre de presser sur son sein cette tête souffreteuse et I aie, en lui disant :

— Tu es mon guide, mon soutien, mon frère; sans toi, j'étais perdue.

Schmidt repartit gaiement :

— C'est tout simple. Quand on n'est pas de mine à perdre les femmes, il faut savoir les sauver.

Quelques jours plus tard, ou eut la visite dé Robert, comme Élise s'y attendait; mais elle sut lui faire entendre que trop d'assiduités déplairait, et il ne revint plus.

Cependant la vie n'était guère moins triste pour Elise que pour Anna. A quelques pas l'une de l'autre, deux femmes se consumaient, toutes deux aimables et dédaignées. Laquelle était la plus à plaindre? On n'aurait su le dire. Malheureux lui-même, le capitaine allait de l'une à l'autre, oubliant chevaleresquement ses ennuis, à la vue de leurs souffrances. Car si ses relations étaient restées les mêmes avec le château, elles avaient pris un nouveau caractère d'intimité avec la maisonnette. Aimer, protéger au besoin ces deux êlres isolés, faibles tous deux, cette idée devait séduire un homme en qui il y avait, parmi force ridicules, de l'Amadis et du meilleur. Un jour même, il avait reçu d'Élise une confidence qu'elle n'avait jamais faite à son frère : elle lui avait avoué qu'elle aimait Victor. A ces mots, qui ne lui apprenaient rien, le capitaine, en homme délicat, avait eu le bon goût de feindre la plus grande surprise. Seulement, il n'était point absolument indispensable de faire avec cela un haut-le-corpsde trois pieds, pour le moins. En tout cas, le capitaine, après s'être bien récrié, avait juré, par tous les dieux de l'Olympe, que cette flamme serait infailliblement couronnée.

— ■ Et vous le savez, charmante Élise, avait-il ajouté, sans me vanter, je ne me trompe guère, surtout sur ce chapitre-là. Ce cher Victor ! et tenez, j'ai le pressentiment que nous ne tarderons pas à le revoir.

Nous, retournons auprès d'Anna, qui, une fois de plus, se flattait d'avoir trouvé le moyen de se faire ai-

l"l LES PETIT- MALHEUBS

mer de son mari, et cette épreuve devait être décisive.

Ce moyen (Hait des plus simples : s'arranger de façon à rappeler, enfin, Clotilde, Irait pour trait, à eelai qui ne pouvait se consoler fie l'avoir perdu-. Bien qu'il n'eût pus eu de suites, le goût de Robert pour W,le Schmidt semblait prouver surabondamment que le secret de lui plaire était de jouer du piano d'une façon remarquable, de parler d'art et de littérature en femme qui n'y est pas étrangère elle-même, d'avoir une certaine portée d'esprit, d'être, en un mot, tout le contra : ce qu'était Anna. Eh bien! Anna se transformerait, aidant l'amour et miss Parrot. Ce n'était pas plus malin que cela,

Cette belle détermination une fois prise, l'imprudente ne songea plus qu'à la mettre à exécution le plus promptement possible. Sainte maladresse d'une douée et simple nature méconnue, qui, dans l'aveuglement de sa douleur, ne voyait pas que ce serait se violenter sans se transformer, abdiquer son charme propre sans acquérir les séductions après lesquelles elle allait courir follement. Mais, on ne le sait que trop, le raisonnement n'était pas son fort. Alors, on la vit se lever à sent heures du malin pour s'asseoir à son piano. Du déjeuner au dîn t. i lie lisait, la plume à la main, des livres qui l'ennuyaient mortellement : n'importe, elle les lisait, elle en faisait des extraits, elle en copiait d es tout

entiers, d'abord, pour se les graver dans l'esprit, ensuite pour réformer cette détestable écriture, si dissemblable il igante anglaise de Clotilde. De la lecture elle passait au dessin, ,iu dessin elle retournait à la musique.

Elle avait secrètement espéré que son mari, frappé de la voir étudier avec cette ardeur, lui donnerait au moins quelques encouragements.

— Ça, chère amie lui dit-il un jour, vous avez martelé l'ivoire toute la journée sans désemparer ; à quoi bon, vous n'êtes pas née musicienne.

— Eh bien ! répondit-elle d'un ton ferme et digne, je le deviendrai.

— Essayez, si cela vous amuse.

Piquée au vif, elle étudia huit jours une sonate bien facile, puis un soir elle la joua d'un bout à l'autre sans faire une seule fausse note, excepté la dernière.

— C'est assez net, lui dit Robert; mais vous n'êtes ni dans le mouvement ni dans l'expression.

— Soit, répondit-elle avec une douceur infinie; indiquez-les moi.

— Moi? Vous savez bien que j'en serais incapable; je ne suis pas professeur de piano.

Quelques jours après, elle eut la pensée de lui montrer ses dessins; mais elle les trouva si mauvais qu'elle les déchira, et il y avait longtemps qu'elle n'avait été aussi bien inspirée. En revanche, elle mit la conversation sur les arts, auxquels elle n'entendait rien. Robert, revenu du premier ahurissement que lui avait causé cette sortie inattendue, cherchait en vain à se l'expliquer. La pensée que ce fût pour lui plaire était la dernière qui dût se présenter à son esprit, et, désespérant de pénétrer ce triste mystère, il la regardait avec un sourire ironique se passionner à froid et s'embarrasser dans des phrases qui n'en finissaient pas. Elle se sentait dans le faux, elle balbutiait, elle rougissait. Enfin, par une hspiralion désespérée elle lui demanda s'il ne songeait point à continuer cet ouvrage sur les antiquités égyptiennes dont il s'était occupé jadis-. C'était la première ibis qu'il en était ques-

tion en eux; rien n'avait amené une pareille demande, et Robert bondit sur sa chaise, comme si l'ombre de Rhamsès ou de Touthmosis lui lût apparue. Anna répéta sa question.

— Nullement, répondit-il; non, je n'y songe nullement.

— Eh bien!» vous avez tort, reprit-elle d'un air capable : d'abord parce que ce serait vous créer une utile occupation, ensuite... parce que je ne serais pas tachée, je vous l'avoue, de me voir la femme d'un homme célèbre.

— Alors, s'écria-t-il impatienté, vous avez eu tort de m'épouser, Anna, car je ne suis nullement du bois dont on les t'ait.

— Pourquoi donc pas? dit-elle; je sais que vous écrivez admirablement...

— Admirablement est bientôt dit, et je vous suis infiniment reconnaissant de la haute opinion que vous avez conçue de moi; mais je ne la partage pas. et, loin de là, je sens si bien tout ce qui me sépare de « l'admirable » en tout, et en Fait de style particulièrement, que j'ai pris la sage résolution de ne jamais écrire.

— Vous en reviendrez.

— Oh! je n'en crois rien.

.Alais elle s'était juré qu'il reprendrait la plume, et dès le lendemain elle revint à la charge. En même temps elle se proposait à relire les épreuvi s, quand il en serait temps; bref, elle fut ce qui s'appelle, dans le vocabulaire du m en agi , insupportable; et elle pensait au fond du cœur :

— La célébrité, comme je m'en ris! Combien je préférerais a un mari « de génie » le simple mari de tout le monde : un mari qui m'aimerait, qui me mènera* au bal de temps en temps, qui me permettrait d'en donner

moi-même ; un mari qui me dispenserait des phrases à effet, et me laisserait vivre de cette vie de mouvement et de gaieté pour laquelle je suis faite, sauter, danser et escalader les meules de foin dans la saison.

Et puis elle se jeta dans une dissertation à perte de vue sur les Pyramides. Robert n'y tint plus.

— Yoyons! s'écria-t-il en croisant les bras sur sa poitrine, voyons, ma chère, dites-moi un peu où vous voulez en venir avec tous ces grands mots qui ne vous vont pas du tout? Qu'espérez-vous?... que voulez- vous?...

— Mais... je veux que tu m'aimes, Robert! s'écriât-elle en fondant en larmes.

— Ah ! s'écria-t-il en grinçant des dents, vous voulez que je vous aime? On ne s'en douterait pas, à la façon dont vous agissez, permettez-moi de vous le dire. Tantôt ce sont des éclats peu digues d'une femme bien élevée, tantôt des larmes, tantôt... des tirades à perte de vue sur des sujets dont vous ne savez pas le premier mot. Au nom du ciel, chère amie, d'où vous vient cette fantaisie de vouloir faire de moi, à toute force, un écrivain, et, pour me servir de vos propres expressions, un homme célèbre? Eh! mon Dieu! laissez-moi être tout bonnement ce que je suis !

— Mais... interrompit-elle timidement.

— Ce que je suis, vous dis-je, c'est-à-dire un honnête gentilhomme campagnard, plantant ses choux et les regardant pousser... avec délices!

11 se leva, mit ses mains dans ses poches avec un laisser-aller qui ne lui était pas habituel, et reprit amèrement:

— Oui, avec délices, et je vous demande un peu ce que je pourrais désirer de mieux? Autrefois, peut-être, j'ai nourri d'autres ambitions, j'ai cherché d'autres plaisirs, mais autrefois et aujourd'hui font deux...

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— Et vous donneriez avec joie aujourd'hui pour autrefoi interrompit-elle en patin frappant du pied. Ali! prenez garde à ce nue vous allez répondre, Monsieur, ou vous fin ce que qu'une femme jalouse !...

— Oh! je le sais, Madame, je ne le sais que trop ! Va vous-même, voulez-vous savoir ceque ; tout ce qu'il y a au monde... déplus ennuyeux... l'a mais vous m'avez poussé à bout.

Puis il se sauva, en se demandant comment une femme pouvait abdiquer son amour-propre au point de solliciter avec cet acharnement une affection qu'on lui avait si hautement refusée. A citte seule pensée, sa dignité d'homme se révoltait. Et, oubliant à quel ab .: mentGlotilde avait su le réduire, quand une fois ou deux, il s'était élevé entre eux deux depetiles querelles, il prenait en pitié, presque en mépris, une personne capable de s'abaisser ainsi. Il commençait à la dédaigner, non plus parce qu'elle n'était pas Clotikle, mais parce qu'elle était Anna. C'était un caractère mesquin, un petit esprit, et tous lçs torts étaient de son c>Ve.. Ah! dût-il avoir recours à quelque expédient désespéré, il saurait 1 soustraire au joug; il élèverait entre elle el lui des barrières infranchissables, il partirait pour Salviac et il s'y installerait définitivement; il plaiderait eu séparation. Aii. si, ce galant homme, doué non-seulement de tous ntiments dont l'ensemble compose ce qui s'appelle l'honneur, mais outre cela d'une àme sensible, tendre, de manières polies, d'un esprit affable, allait devenir le fléau d'une femme innocente et charmante. Criant • anomalie, sans doute, maisqui n'est que trop fréquente chez ei'e par nulle, qui seraient incapables de la plus légère injustice envers une étrangère, et qui poussent envers leur femme l'injustice jusqu'à l'odieux ;

qui, bons pour tout le monde, sont cruels pour elle seule ; qui ne passeraient pas devant leur garde-chasse ou leur cocher sans lui rendre son salut, et qui daignent à peine répondre par un mouvement de tête au sourire de bienvenue dont elle les salue au retour ; qui sont, en un mot, si différents pour elle de ce qu'ils sont pour les autres, qu'on dirait deux hommes en un, et que la pauvre créature en est réduite à se demander si cette dualité d'existence est possible, ou si plutôt elle n'est pas le jouet d'une hallucination douloureuse.

Ce fut précisément ainsi qu'il en fut pour Anna. Si cette seconde explication avait continué l'effet de la première, la troisième l'acheva : décidément son mari l'avait prise en grippe. Et, n'osant lui parler, elle lui écrivit. Encore si elle eût écrit tout naturellement, disant les choses comme elles lui venaient. Loin de là, préoccupée d'imiter le beau style de Glotilde, elle allongea sa phrase, elle la brisa, la tortura ; elle dit tout le contraire de ce qu'elle voulait dire, elle larmoya ; ce fut une amplification de pensionnaire et non une lettre de femme.

Tout n'eût pas été perdu, que cette lettre eût tout compromis Quand Robert, qui, depuis huit jours, esquivait l'explication avec un rare bonheur, vit que l'explication était venue le chercher jusqu'au sein de ses propres lares, sous la forme de ce pli mystérieux, ostensiblement déposé sur son oreiller, il entra dans une violente colère. Puis il ne songea plus qu'à faire à cette malencontreuse épître quelque réponse tellement humiliante qu'on ne s'avisât plus de prendre la plume. 11 y songea toute la nuit, et le lendemain matin, il tendit la lettre à sa femme en lui disant : « Je n'ai jamais pu parvenir à déchiffrer ce griffonnage, tenez! »

11 posa la lettre sur le panier d'Anna et reprit :

— Enfin, si vous avez quelque chose à me dire, faites-

moi la grâce de me le dire vous-même. Des correspondancrs, quand on vit à côté l'un de l'autre! rien n'est de plus mauvais goût!

Le désespoir dans l'âme, rebutée, humiliée de cent façons, Anna avait eu néanmoins jusque-là la force de persister dans son rôle de femme heureuse. Pas une plainte, pas un soupir! Aussi, la sécurité de MM. de Salviac et d'Auberteau était complète, et Anna se félicitait d'être au moins à l'abri des conso'ation^. Elle eût mieux aimé mourir, souffrir mille morts que de s'entendre dire:

— Pauvre femme!

Mais plus d'une fois déjà elle n'avait dû qu à b te au rouge le compliment que M. de Salviac ne manquait jamais de lui adresser sur l'éclat de son teint. Plus d'une Ibis elle avait pensé se trahir quand son père lui renouvelait amicalement certaine question délicate. Pourtant, il lui restait encore un espoir : elle se coiffait en bandeaux, Clotilde portait des boucles; Clotilde, s'il fallait en croire son portrait, affectionnait la couleur vert d'eau. Anna essayerait de prendre les boucles et de quitter ses propres couleurs pour adopter le vert d'eau. La première de ces deux modifications ne regardait qu'elle-même, et un beau matin elle fut accomplie. Robert ne s'en aperçut même pas. Restait une dernière ressource : la robe vert d'eau. Anna la fit venir de Paris sur échantillon, mais non sans de mûres réflexions, sans de cruelles incertitudes; elle allait donner sa dernière bataille. Mais comment douter du succès quand on s'en remet à sa robe? Déci dément, cette robe lui irait à ravir, la rendrait irrésistible. Cependant, elle ne crut pas devoir en confier la clion a sa couturière ordinaire, et elle manda la Victorinc du chef-lieu tout exprès. Puis, lui ayant prodigué les recommandations les plus minutieuses, ayant

longuement et congrûment expliqué comment elle voulait les manches, comment les agréments, la jupe et le corsage, elle offrit de payer double, si la robe était faite le lendemain.

Un iastant tout sembla seconder ses vœux. La nuance était charmante, la couturière avait promis merveille, et Robert ayant annoncé qu'il comptait s'absenter le lendemain pour toute la journée, Anna se plut à voir dans cette circonstance une disposition providentielle en faveur du succès. Il la laissait dans sa robe de tous les jours; à peine rentré, il l'apercevait dans sa robe vert d'eau, et tombait à ses pieds : coup de théâtre. Il y en eut un, mais tout différent de celui-là. La robe fut manquée, indignement manquée, hors d'usage sans avoir servi. A ce contre-temps inattendu, ou plutôt à ce spectacle épouvantable. Anna demeura muette, interdite, plus verte elle-même que sa robe vert d'eau. Puis elle s avança de trois pas vers la couturière, et d'un accent que la tragédie n'eût pas désavoué :

— Malheureuse 1 dit-elle, qu'avez-vous fait! Sortez d'ici, sortez, Madame, et n'y remettez jamais les pieds, je vous chasse !

De sa \ ie, Anna ne s'était mise en colère ; mais ce début semblait promettre, et la couturière, effrayée, croyant qu'elle avait affaire à une frénétique, ne songea plus qu'à détaler. Au bas de l'escalier, elle rencontra M. d'Auberteau, qui se disposait à partir paisiblement pour sa promenade quotidienne.

— Où donc allez-vous? lui demanda-t-il en l'arrêtant au passage.

— Ah! monsieur le vicomte, répondit-elle, je crois que madame vient de perdre la tête ou de gagner un accès de fièvre chaude, et je n'ai nulle envie de lui passer par les mains.

2M LES PETITS RIALHB1

M. d'Auberteau monta en toute haie, devat» M. de Salviac, que tout ce vacarne avait é somnolence, et l'éWt où ils trouverai Anna leur lit craindre d'ab »rd qu'on ne leur < ût dit vrai

— Eli! ma fille, dit .M. d'Auberteau, je ne te reconnais point là. U uoi ! c'est pour une robe mauquée.

— 'Oui, s'écria-t-elle, car cette robe manqaée, c'e^t ma vie, c'est mon bonheur manqué. Je n'avais plus que cela sur quoi compter pour lui plaire, et puisque cet espoir, ce dernier espoir, est il cm eb bien...

Celte fois, il fallut tout av .mer; d 'ailleurs Anna n'eût plus eu la force de dissimuler.

Elle avait sonné, l'heure triste des aveux humiliants, l'heure où, après des années de luttes désespérées, nous désertons la lutte, l'heure où le courage manque au plus courageux, l'heure où la femme abandonnée cesse de farder sa détresse, où l'honnête homme ruiné tend la main, où l'humanité succombe.

En attendant, M. d'Auberteau et U. de Salviac, désespérés de ce qu'ils venaient d'apprendre, no aient point se regarder, l'un redoutant de voir un reproche trop mérité dans les yeux de son ami, l'antre dans la crainte qu il ne l'y vît. Tout en accablant Anna de questions, ils évitaient de s'adresser directement la parole, et quand ce triste interrogatoire lut fini, ils se tournèrent le dos sans affectation, également affligés tous deux. Elle ne leur avait rien cache, son ma heur était complet.

■ — Et, dit enfin M. d'Auberteau, que comptes-tu faire à prés, nt que tu as essayé de tout, pauvre enfant?

— Rien, répondit-elle, car tout serait iuutile.

— Oh! oh! dit M. de Salviac, c'est ce qui ne a

rail pas prouvé; je ne suis ni bien actif ni bien rusé, et

pourtant, quand une fois je m'y mets Et je m'en

charcel

Anna secoua la tête.

— Nous défendrais-tu encore de nous en mêler? lui demanda son père.

— Non, dit-elle; faites donc ce qui vous plaira. Mais, pour mon compte, je n'ai plus d'espoir, j'y renonce!

— Bon! bon! fit M. de Salviae. Laissez-moi seulement le temps de méditer mon plan, et si je parviens une fois à mettre la main sur une idée, je réponds du succès.

Puis il se leva péniblement et sortit en roulant sur luimême, sans faire semblant de voir M. d'Auberteau qui s'était placé sur sa route, car ii n'eut pas mieux demandé que de iui serrer la main. Une fois seul avec Anna, le bon gentilhomme se rapprocha d'elle et voulut la rappeler à cette résignation qu'il pratiquait lui-même, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que serrer sa fd'e dans ses bras. Robert rentra vers l'heure du dîner, et M. d'Auberteau espéra que son père Tirait trouver et lui parlerait immédiatement. Or, pris à l'improviste comme il l'avait été, M. de Salviae avait besoin de quelques heures de réflexion pour disposer ses batteries, et le lendemain, à pareille heure, il n'avait encore rien tenté.

— Et je l'avoue, disait-il à M. d'Auberteau, je ne veux pas faire cette campagne à la légère. Elle ne comportera qu'une seule bataille, et si je la perds... Mais, aussi bien, il me semble que je sens venir l'inspiration,.. Bon! pas mal... oui... c'est cela! Tiens, je vais de ce pas le trouver, et dans une heure nous saurons à quoi nous en tenir. Attends-moi.

— Soit. Je t'attends.

Et M. d'Auberteau attendit deux mortelles heures, après quoi il vit revenir M. de Salviae, ayant, à ce qu'il lui sembla, toute" la mine d'un soldat de Waterloo.

— Enfin, lui demanda-t-il, que lui as-tu dit?

— Hum ! repartit M. de Salviac, pas grand'chose ! Que dire .1 un homme qui répond atout par un étemel : « Je ne l'aime pas! »

M. d'Auberteau leva les yeux au ciel, et ce regard déchira le cœur de M. de Salviac.

— D'Auberteau, dit-il d'une voix pénétrée, je me sens bien coupable.

— Mais bien puni, n'est-ce pas, mon vieil ami? répondit M. d'Auberteau avec cette grâce qui n'appartenait qu'aux hommes de l'ancien régime; et... va, je te pardonne.

Puis il lui tendit la main; M. de Salviac la secoua vigoureusement, ensuite il alluma sa pipe. M. d'Auberteau le regarda d'un œil d'envie s'entourer d'un nuage de fumée blonde, puis il lui dit :

— Et tu prétends que c'est le moyen d'engourdir ses peines?

— Le seul et infaillible.

— Eh bien !... passe-moi cela, que j'essaye !

— Quoi! s'écria 51. de Salviac avec attendrissement, tu y viendrais enfin !... Fume donc, et tu t'en trouveras bien.

Et M. d'Auberteau se mita fumer comme un Suisse.

Le lendemain, ce fut son tour de tenter une démarche auprès de son gendre; mais Robert sut reconduire poliment; puis, quand sa femme voulut plaider ellemême sa cause :

— Pourquoi donc n'en pas charger vos avocats ordinaires? lui demanda-t-il froidement.

Elle n'insista pas, et un instant après elle prit son chapeau et s'en alla errer au hasard dans la vallée. Le ciel était bas et gris, la matinée avait été pluvieuse, et l'on apercevait à l'horizon ces traînées qui indiquent uni; averse, ou plutôt qui sont l'averse elle-même. Le sol était mouille, l'air humide, el cependant telle était

la lassitude d'Anna, qu'au bout de quelques pas elle dut s'asseoir, à défaut de saule, sous un vulgaire pommier. Là elle éprouva les premiers symptômes de cette maladie morale qui s'appelle le découragement , maladie lente et mortelle. Il lui semblait que le brouillard la pénétrait par tous les pores : elle sentait les ressorts de l'âme et du corps également détendus en elle; elle croyait qu'elle n'aurait jamais la force de se lever, qu'elle allait mourir là, et peu lui importait. Si quelqu'un eût essayé de lui rendre l'espoir, il eût été forcé d'y renoncer, car elle avait perdu la source de tout espoir, lajoi^ Où donc était le temps où elle croyait en elle? Sfquelque autre se fût vantée de posséder ce bien suprême qu'elle n'avait plus, elle eût répondu :

— Présomptueuse!

Toute parole consolante, tout heureux augure n'eussent en cet instant provoqué chez elle qu'un sourire incrédule. Quel crime avait-elle commis qu'il lui fallût expier? Où donc était la tache de ses dix-neuf ans? Elle avait beau chercher, elle ne trouvait aucun reproche grave à s'adresser. N'avait-elle pas fait tout ce qui dépendait d'elle pour mériter l'affection de son mari? Alors elle se rappelait une à une toutes ses tentatives avortées; elle comptait tous ses efforts un à un. Que de fois ne s'était-elle pas crue sûre de la victoire, et que de fois ne l' avait-elle pas vue lui échapper ! Amers déboires! et pourtant elle se prenait à regretter ce temps-là; c'était une affreuse vie, mais c'était la vie, et elle se sentait gagner à l'engourdissement de la mort.

Cependant ii pleuvait toujours là-bas, et Anna aimait à contempler ce paysage mélancolique comme son âme. Peu à peu, ils s'ideniilièrent si bien qu'ils se modifièrent insensiblement l'un par l'autre : le vent avait balayé le ciel, le soleil avait reparu, tout renaissait à la gaîté dans

la nature, et Anna lit comme elle. Alors elle sentit cou- I : , plein d'ardeur dans ses v<

elle qui se croyait morte, el pleine de vie. Elle éprouvait un vif besoin de mouvement, fût-il sans but; elle lorma le dessein d'une promenade qui la mènerait n'importe où, pourvu qu'elle durât longtemps. Elle se leva; el ... Mais à

quoi bon? ce qu'elle cherchait n'était la-bas non plus qu'ici, et elle revint s'asseoir c 11 soupirant sous son triste pou; m ici*.

D'ailleurs, ce n'était point Robert qu'elle accusait de son malheur, c'était elle-même, et elle seule. Ainsi qu'il en est presque toujours après une déception de ce genre, surtout quand elle vient se placer au début de la vie, elle s'exagérait ses légers défauts, au point de ne phiS rien voir de tout ce qu'il y avait d'aimable en e!i ■■: renonçait dans son c.t ur au bonheur d'être jamais aimée. Puis elle se disait :

— Et pourtant il y en a qui le sont ! Comment fontelles? Oh! que ce doit être bon ! Oh! qu'elles doivent être heureuses, celles-là!

Elle en était là de ses tristes réflexions, quand le trot d'un cheval lui lit tourner la tête : c'était un domestique à la livrée de Victor. Cet homme la reconnut, mit pied à terre, et s'approcha d'elle avec une familiarité respectueuse.

— îionjour, Baptiste ! lui dit-elle. Est-ce que M. le comte est de retour?

— Non, Madame, répondit Baptiste; mais nous l'attendons de jour en jour.

— Quelle lionne nouvelle vous m'annoncez-là, Baptiste ! Et... qu'avez-vous lait depuis si 1. . Vous avez voyagé?

— Non, Madame, noua sommes restes à Paris.

— Ah ! Mais vous avez là un bien beau cheval, ce me semble.

— Ah ! dame! répondit Baptiste avec un légitime orgueil, c'est que M. le comte vient de renouveler son écurie, et je crois pouvoir dire à Madame qu'on n'en a guère vu de mieux montées. Et les voitures à l'avenant! Il n'est pas jusqu'au mobilier

— Vraiment? interrompit Anna d'unevoix sèche. Et... cela doit avoir une raison.

Alors Baptiste répondit, en tordant les bords de son chapeau, que c'était fort probable, mais que de la donner, cette raison, c'était ce dont il ne se flattait pas ; puis il finit par avouer que le bruit courait dans la maison du prochain mariage de M. le comte.

— Et avec qui? dit Anna.

— Oh ! c'est ce qu'on ne sait pas encore.

Anna respira plus librement; puis elle regagna le château en songeant au plaisir qu'elle aurait à embrasser ce cher Victor, marié ou non.

Quand nous avons décrit la demeure de chacun des acteurs de ce petit drame de famille, le manoir d'Auberteau, le château neuf et jusqu'à la maisonnette de Schmidr, il serait injuste de laisser à la belle étoile un personnage de l'importance du capitaine Floridas : nous dirons dune quelques mots de son intérieur, bien digne qu'on s'y arrête pour lui-même, et où, de plus, nous ne tarderons pas à retrouver une ancienne connaissance.

En quittant le service, le capitaine Floridas était venu se fixer dans un petit port de mer, à trois quarts de lieue du manoir dWuberteau. Après avoir passé toute sa vie

dans d'obscurs entreponts, dans des cabines étouffées, maître Floridas se réjouissait fort de la pensée qu'il allait enfin occuper un logis où il aurait ses coudées franches; il n'en fallait pour preuve que celui qu'il avait choisi. Loin de se contenter d'une installation de garçon, il avait voulu un appartement complet et dont chaque pièce eût les dimensions d'un salon de réception, ni plus ni moins. Il s'expliquait aisément que son modique budget s'accommoderait assez mal de celte fantaisie; mais il en était pour le moment tellement entiché qu'il avait résolu de la satisfaire coûte que coûte. D'ailleurs, le taux des loyers n'était pas bien élevé à cette époque en basse Normandie, et le vieux marin, à force de marchander, était venu à bout de concilier autant que possible son goût avec les exigences de sa bourse. Et assurément le jour où il se vit locataire, à un prix raisonnable, d'un appartement où quatre ou cinq personnes se fussent trouvées à l'aise, avait été le plus beau jour de sa vie.

— A la bonne heure/, disait-il en allant de chambre en chambre à. grands pas, on se remue, on marche, on re>pire! et loin de ces appareils de tortures où l'on n'entre qu'en courbant l'échiné, et où l'on ne peut étendre le bras sans rencontrer un mur ou un plancher. N'est-ce pas ton avis, Yvonnet?

Pour toute réponse, Yvonnet s'était gratté l'oreille de l'air d'un homme qui devait toujours regretter son hamac.

— Lâche! triple lâche! s'était alors écrié son maître, sais-tu pourquoi tu aurais voulu me voir périr dans quelque trou, sans air et sans soleil? C'est tout simplement par fainéantise, et parce qu'on a plus tôt fait une mansarde que des appartements comme ceux-ci, comme les miens! C'esl tout simplement, parce que tu scias toujours ce mauvais gars de Plougastel qui aurais fini

sur la potence si je ne l'avais pris sous ma protection ; et puisque tu renâcles à la besogne, va chercher condition ailleurs. Ya, serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!

Et sur cette aimable apostrophe, il s'était remis à arpenter son Louvre, tout en se demandant s'il n'eût point été à propos d'abattre une ou deux cloisons. Huit jours plus tard, il avait condamné trois portes. Au bout du mois, las, disait-il, de ne pouvoir rien faire chaque fois qu'il avait à se pourvoir d'un objet quelconque, il avait réuni dans la même pièce le mobilier du salon, ceux de la salle à manger, de la chambre à coucher, de la bibliothèque, et, nous devons l'avouer, sans qu'il en résultât le moindre encombrement.

— C'est cela dit Yvonnet en riant dans sa barbe; de cette façon vous aurez tout sous la main. Et voyez-vous, capitaine, l'habitude est une seconde nature, on a bien raison de le dire,

— C'est bon; silence partout" donc ! avait répondu Floridas , et d'un air embarrassé : Est-ce qu'on vous demande des avis, matelot?

Puis, le surlendemain, il profita de l'absence d'Yvonnet pour s'installer définitivement dans une sorte de petit cabinet de toilette, tout au fond des appartements, mais d'où l'on découvrait la pleine mer, et qui n'était guère plus grand que ces appareils de tortures, que cette cabine où le capitaine avait passé ses meilleurs jours. Cela fait, il alla chercher le menuisier auquel il commanda un cadre, en jurant qu'il n'y avait plus moyen de s'en passer, une fois qu'on en avait goûté.

— Ainsi, mon camarade avait-il ajouté, hâtez-vous, si vous voulez qu'un honnête homme ne soit pas plus longtemps sevré des douceurs de Morphée. Et d'honneur, je crois que je dormirais partout excepté dans un lit.

810 LEB PETITS MÀLHETJ

.Mais, croyant reconnaître les pas d'Yvonne*, il s'était esquivé pour n'avoir point à le voir i tpans. Ce tut

môme dans cette crainte que le capilain i ■ soir-1 1, une heure pins tard que de coutum ■. trouver son domestique endormi. Loin de la, il l' surpris le marteau à la main, occupé à planter dans le mur des clous pour le sabre et les pistolets, pour le chronomètre, pour les tire-bottes, pour les mille objvers que les marins, faute de place, sont forcés d'accrocher aux parois de leurs flottantes demeures. Yvonn< t avait deviné la pensée de son maître, et il avait pris sur lui de lui rendre, petit à petit, la cabine du bon vieux temps. Le capitainefuttouc.be jusqu'au fond du cœur de cette délicate attention; néanmoins il se garda bien de le faire paraître, car c'eût été avouer hautement qu'il était en contradiction avec-lui même, et il craignait que la discipline n'en souffrit à bord. De son cùté, le menuisier faisait merveille; le cadre était en place; et quand le capitaine s'y fut glissé, après s'être assuré qu'il avait ses armes et son porte-voix sous la main, il se sentit rajeuni de dix ans, et s'endormit d'un somnv.il déjeune homme qu'un enseigne eût envié. Quelque chose lui pftta son réveil; ce furent ce haut plafond et celte croisée qui n'en unissait pas. Mais grâce à l'industrieux Yvonnrt, le plafond s'abaissa par le moyen d'un châssis tendu de papier peint, tandis qu'un appareil semblable réduisait la fenêtre aux proportions réglementaires, Encore quelques modifications île détails, et l'illusion allait être Domplèti . Elle le fut enfin. Oui, Yvonnet avait tant et si bien lait, que le capitaine lui-même put se croire un jour sur un vaisseau en pleine nier; d n'y manquait que le roulis et le tangage.

— Mais quoi 1 dit Yvonnet qui se tenait sur le seuil

pour jouir de l'agréable surprise de son maître, c'est un calme plat, voilà tout !

A cette parole qui achevait de l'abuser, le capitaine eut grande envie d'embrasser son fidèle Yvonnet, de lui dire qu'il lui accordait enfin son estime, mais il s'en abstint, toujours par égard pour la discipline, et Yvonnet dut attendre encore un témoignage si bien mérité, si longtemps attendu. A partir de cet instant, les appartements se divisèrent en deux parties bien distinctes, la cabine et le pont; et tout ce qui n'était pas cabine était pont. Il va sans dire que c'était sur le pont, c'est-à-dire dans . sept ou huit grandes pièces inoccupées, que le capitaine se promenait tout le temps qu'il ne passait pas dans la cabine, et c'est là que nous le retrouverons nous-mêmes.

Depuis le moment où l'apparition intempestive de M. Boisjoli vous avait forcé, tendre Floridas, à refouler au plus profond de votre cœur le secret de votre amour, vous étouffiez, Floridas!

Oui, telle était l'exacte vérité, Floridas se mourait d'amour; son air, et pardessus tout des soupirs que lui eût enviés Don Quichotte, alors que, devenu berger, il ne songeait plus qu'à faire résonner les forêts du nom de Dulcinée, tout en lui annonçait un homme blessé du trait mortei. Au bout d'une demi-heure, las de tramer ses dévorants ennuis de long en large sur le pont, il rentra dans la cabine et se laissa tomber sur l'unique chaise qui s'y trouvât. Là, iï demeura quelques instants accablé, après quoi il emboucha un porte-voix et hêla Yvonnet à pleins poumons. Yvonnet parut :

— Yvonnet, lui dit brusquement le capitaine, veux-tu reconquérir mon estime?

— La reconquérir! repartit Yvonnet, la reconquérir, dites- vous? Eh quoi! aurais-je jamais eu le bonheur de h posséder ?

— Non, reprit le capitaine, et quand je dis reconquérir, c'est ce qui s'appelle un lapsus calami, ou on lapsus

linguœ, je ne sais pas au juste. Mais peu importe, puisque c'est l'un des deux. Ainsi donc, ne vous ilattez pas à la légère, Monsieur le drôle... Et pourtant, cette estime que vous n'avez jamais eue, l'occasion s'offre enfin pour vous de la mériter. Yvonnet, vous sentez-vous capable...

— De tout, capitaine, interrompit vivement Yvonnet.

Pour avoir votre estime, mais je commettrais des

crimes !

— Bien, mon enfant, bien, repartit le capitaine d'une voix attendrie; je vois que tu t'es amendé à mon service. Yvonnet, mon garçon, la chose est délicate. Il s'agit d'un billet.

— D'un billet. Bon, je vois ce que c'est. Et il retroussa ses manches d'un air féroce.

— Qu'est-ce à dire, béte sauvage? fit son maître, qui ne s'expliquait pas ces préparatifs de combat.

— Dame! quand on parle billet, les recors ne sont pas loin... Qu'ils y viennent donc, et s'il ne s'agit que de les manger tout crus, j'en fais mon affaire !

— Ah! le bourreau! fit le capitaine en gémissant. Mais, traître, ne vois-tu donc pas que tu m'assassines avec tes quiproquos? Fi ! l'épaisse intelligence que voilà! Il s'agit bien d'un billet à ordre, ma loi! Enfin, n'est-il pas triste à penser, Yvonnet, qu'il suffit d'un rien pour réveiller vos instincts sanguinaires? Allez, allez, vous serez toujours ce monstre, effroi de l'Armorique, de la sauvage Armorique elle-même, qui tireriez le couteau contre votre prochain.

— Capitaine, interrompit Yvonnet en accompagnant ces paroles d'un geste de dénégation des plus énergiques, c'était pas mon prochain, c'était un douanier, Eulin... il en a été quitte pour huit jours d'hôpital, et faut bien,

comme on dit, passer quelque chose au plus honnête homme du pays? Mais puisqu'il n'y a pas de papier timbré dans l'affaire, faut qu'il s'agisse de queuque jeunesse.... qui vous aura donné dans l'œil.... pour sûr...

— Jeunesse, dit le capitaine d'un ton radouci, n'est peut-être pas tout à fait le mot; car tu comprends bien, mon fils, que ce serait folie à un Sylvain dans son automne, d'unir son sort à celui d'une Nymphe dans toute la fleur de son printemps. J'aime! Yvonnet, et je veux te charger de remettre à ma belle le billet qui décidera de mon sort.

— Et si je sais m'acquitter de la commission de manière à vous satisfaire, j'ai votre estime, enfin?

— Tu l'as, enfin!

— Bon ; donnez-moi la chose.

— Quelle chose?

— Le mot d'écrit, parbleu !

— Comme il y va! fit maître Floridas.

Puis il avoua à Yvonnet qu'il lui manquait trois choses essentielles pour jeter ses. pensées sur le papier : du pa-. pier, une plume...

— Et de l'encre?

— Non, Yvonnet, des pensées. Ou plutôt j'en ai tant, que je ne sais pas laquelle choisir. Enfin, hardi comme je le suis auprès des femmes, c'est la première fois que, par une fatalité inconcevable, je me vois réduit à recourir à cet expédient de collégien. Et, quand on n'a pas l'habitude d'écrire... tu sais, tu comprends...

— Je le comprends d'autant mieux, repartit Yvonnet, que je ne comprends pas du tout comment on parvient à se servir d'une plume. Pour mon compte, j'aimerais mieux monter tout seul à l'abordage d'une frégate que de signer mon nom. Cependant, autant qu'il m'est permis

(te m'en rapportera nus faibles lumières, je erois qu'il n'v ii rien de tel que de s'y m

Le capitaine était fov1 de cet avis, mais il n'avait pas de papier à lettre ; Yvonnet lui proposa d'en aller chercher, chez l'épicier du coin.

— Et je vois d'ici ce qu'il vous faut. Une belle î rose ou violette avec un petit dessin dans le coin, a gauche, comme qui dirait deux cœurs enflammés p d'un harpon.

— D'un trait, d'une flèche, imbécile! Un harpon! miton jamais un harpon aux faibles mains du dieu malin? Et puis, j'aimerais mieux quelque chose de plus te

un nid de tourterelles, par exemple.

— Ah! farceur de capitaine, pensa Yvonnet en riant de son rire formidable. Eh bien! va pour, les tourterelles; on vous trouvera ça, ajouta-t-il, en se disposant à partir.

— Arrête! s'écria le capitaine; tout considéré, je crois préférable de nous en tenir aux cœurs embrochés; l'image esta la fois plus décente et plus vive. El maintenant, que le dieu Mercure te prête ses ailes !

Yvonnet ne se le fit pas répéter, et il s'acquitta de cette mission préliminaire avec tant de diligence qu'au bout d'une demi-heure, son maître enfin pourvu du néoessaire, eût été sans excuse pour reculer. Il n'était pas jusqu'à la pensée qui n'eût enfin répondu à l'appel, et taudis qu'Yvonnet se tenait debout derrière lui dans un respectueux silence, Floridas traça le billet suivant de sa plus belle écriture :

« Divine miss Parrot, « Dévoré d'une flamme brûlante que vos beaux veux « ont allumée, depuis près d'un demi-lustre, dans mon « cœur, j'ose vous prier de daigner l'éteindre, eu accep-

« tant mon nom. Fils de marin, marin moi-même, je « n'ai pour toute fortune à vous offrir que ma modeste « pension de retraite : mais qu'importent les faveurs de « Plulus à deux amants épris d'un beau feu? Chacun sait « que l'amour se plaît dans les chaumières, et je préfé- « rerais la plus humble de toutes aux lambris dorés d'un « palais, si j'avais le bonheur de la partager avec une « femme sensible. Avec vous, ô divine Parrot, auprès « de vous je verrais en pitié tous les honneurs de la « terre, et d'ailleurs, plutôt que de laisser manquer a de rien la chère compagne de ma vie, je travaillerais « de mes deux bras qui sont encore solides.

« Mais, à la seule perspective d'un semblable bonheur, « ma tête s'égare, ma plume s'arrête, impuissante à « peindre ce que je sens, je n'ai plus qu'à la laisser fuir « de ma main tremblante, pour aller offrir un sacrifice « propitiatoire aux autels d'Hyménée.

« Et vous, âme de ma vie, cœur de mon cœur, ô di- « vine Parrot, ne repoussez pas les vœux du

« Capitaine Floridas.

« P. S. J'ai signé capitaine, par suite de l'habitude que « j'ai de m' entendre donner ce titre; mais je dois vous « avouer, Mademoiselle, que mon gracie est lieutenant « de vaisseau, pas davantage ! Sur ce point, moins encore « que sur aucun autre, je ne voudrais vous tromper. »

Sans parler de la lettre elle-même, dont la chevaleresque emphase n'eût point trop déparé un roman héroïque, ce post-scriptum avait bien son mérite. Cette âme si droite ne s'y révélait-elle pas tout entière? Assez content de son ouvrage, le capitaine allait en appeler au jugement d'Yvonnet, faute de mieux, quand on entendit la porte d'entrée rouler sur ses gonds.

— D'o'ù vient cela? demanda Kloridas. Est-il d'usage d'ouvrir l'écoutille à pareille heure, au premier canotte qui se présente? Avez-vous posé des sentinelles, au moins? En tous cas, allez savoir ce qu'il en est, et ne manquez pas de consigner la chose au rapport.

Mais si c'était une surprise, il n'était plus temps de la repousser, l'ennemi était à bord, on l'entendait s'approcher. Néanmoins, il hésitait dans l'obscurité.

— Qui vive? ditYvonnet.

— Ami! répondit une voix qui les fit tressaillir tous deux. Eh quoi! personne à l'échelle, personne sur le pont! qu'est-ce que qu'un navire de cette espèce-là? La vapeur aurait-elle tout envahi?

Et presqu'en même temps, Victor apparut sur le seuil de la cabine.

— Vive Dieu! dit le capitaine en lui sautant au cou, voilà qui va bien. Et maintenant il faudra que le diable soit bien malin s'il m'emporte avant que j'aie eu le temps d'embrasser mon meilleur ami comme je l'aime. Ainsi, vous voici de retour parmi nous?

— Et ce n'est pas la moindre de mes joies, répondit Victor, de vous serrer la main, mon vieil ami. Vous le voyez, j'arrive, et ma première visite est pour vous.

Le capitaine le pria de s'asseoir, c'est-à-dire qu'il lui céda sa propre chaise, puis il se mit à l'examiner avec une persistance amicale.

— Ah ça! dit-il enfin, vous arrivez donc en droite ligne de la fontaine de Jouvence?

— J'avais donc l'air bien vieux, quand je suis parti ?

— Ce n'est pas cela que je veux dire, mais il est certain que vous avez rajeuni.

— Sans compliment?

- — Vrai comme je le dis.

— Eh bien ! tant mieux, Floridas. Pour vous, vous ôtefi

et vous serez toujours le même, et c'est ce qu'on peut vous dire de mieux.

Le capitaine s'inclina d'un air convaincu ; puis il ordonna à Yvonnet d'aller commander un bon souper à l'auberge des Trois-Couronnes, et, une heure après, on avait servi su£ ie pont, c'est-à-dire dans l'ancienne salle à manger. Victor avait employé cet intervalle à s'informer des diverses personnes de sa famille, sans oublier M. et Mlle Schmidt, et n'avait plus songé ensuite qu'à faire honneur à la sole frite et au caneton de rivière. Naturellement, le repas fut couronné d'un bol de punch, et, tout en ranimant la flamme bleuâtre à l'aide d'une cuillère à long manche :

— Ainsi donc, dit le capitaine, vous venez de vivre près de deux ans de la vie de Paris. Je m'en serais douté, rien qu'à votre façon d'entrer, rien qu'à la coupe de cette redingote de voyage, qui, ma foi, vous va comme un gant. Et... je ne ne vous demande pas si vous avez eu des succès auprès des belles?...

— Comme il vous plaira, dit Victor. Mais vous conviendrez qu'en eût-il été ainsi que vous voulez bien le penser, ce n'eût été que justice, car un temps fut où je n'étais pas gâté de ce côté-là. Et maintenant, laissons cela, car sans médire d'un sexe enchanteur, ce qu'on appelle un succès...

— Ne vaut pas toujours la peine qu'on y prend ; tel fut toujours mon avis.

— Les vôtres vous en ont donc donné beaucoup?

— C'est-à-dire que vous n'avez plus qu'à vous présenter pour vaincre ? Eh bien ! je vous crois. Qu'est-ce qui vous manquait? De l'audace, mon cher, de l'audace, je vous l'ai toujours dit.

— En essayant de me communiquer quelque chose delà vôtre, et vous aviez raison, quoique l'audace ne suffise pas.

— Eli ! mais, comment dites -vous cela? répétez un peu, remarqua le capitaine, évidemment flatté de cette ouverture qui l'excusait a ses propres yeux. Ainsi vous pensez que l'audace ne suffit pas? sur ce point-là encore, je me garderai bien de vous contredire ; je dirai plus, on ne risque rien d'y regarder à deux fois avant de se montrer audacieux, et l'on en sait plus d'un qui s'est perdu par une audace intempestive. Souvent un moyen terme, on biais, une lettre, par exemple, est encore ce qu'il y a demieux.

— Quelle erreur ! Floridas, quelle erreur! Mais, quoi ? vous me paraissez mollir sur le chapitre de l'audace ?

Si jamais le capitaine eut besoin de tout son sang- froid, ce fut pour parer cette botte; heureusement, il ne lui lit pas défaut, et d'un air superbe :

— Vous me faites sourire ! dit-il.

Et Victor demeura convaincu qu'il avait eu face de lui l'audace en personne. Son hôte l'ayant alors prié de développer sa pensée, il dit que la ruse avait aussi son mérite, et que la meilleure était de ne pas se montrer imprudemment dans toute la plénitude de son amour, quand, on en avait.

— C'est Lauzun ! c'est Richelieu ! s'écria Floridas. Oui reconnaîtrait en vous ce timide Victor... Un clou chasse l'autre, dit le proverbe, et vous avez voulu voir s'il en a menti. A merveille ! Ainsi, à force de voltiger de la brune à la blonde, nous nous sommes guéri de notre premier amour?

Victor laissa échapper un mouvement qui ne disait ni OUI ni non.

— Quoi ! dit Floridas, la piquante Anna vous tiendraitelle encore rangé SOUS ses lois?

— Eh! s'écria Victor impatienté, que le diable ?ous emporte, vous et votre rhétorique éventée! Au nom du

ciel, quelle rage vous tient de ne rien dire comme tout le monde?

— Et vous, répartit le capitaine d'un air mortifié, est-ce de Paris ou de chez les Scythes que vous arrivez, pour montrer cette insensibilité aux grâces du langage, et pour traiter de la sorte un vieil ami qui ne vous veut que du bien? Au surplus, ce n'est pas la première fois que je m'en aperçois, vous avez l'amour irritable ; mais je ne vous en veux pas ; je sais que le premier effet des passions contrariées est d'aigrir le caractère. Et, pour le faire court, êtes-vous toujours amoureux de votre jolie cousine?

— Toujours, dit Victor, et plus que jamais.

Pour toute réponse, le capitaine baissa la tête en se caressant le menton de la main droite, puis il essaya de changer le cours de l'entretien. Ce fut peine perdue, car Victor le ramenait toujours sur le compte de Mme de Salviac, et le capitaine fut bien forcé de lui avouer que, selon toute probabilité, l'union du jeune ménage était loin d'être parfaite. Si pendant longtemps Floridas avait été dupe comme les autres du courageux mensonge d'Anna, ses yeux s'étaient dessillés depuis quelques semaines.

— Et pour tout dire, ajouta-t-il, c'est encore un mariage qui a mal tourné.

. — Cela ne m'étonne pas, répondit Victor.

— En effet, reprit le capitaine, vous sembliez le pressentir ; du moins s'il faut m'en rapporter à certaines paroles que vous m'avez dites un soir sur la bruyère. Je crois me souvenir même que vous vous promettiez de profiter un jour de leur mésintelligence... Paroles en l'air, n'est-ce pas ?

Victor ne répondit point.

— Quoi, dit le capitaine, reviendriez-vous avec de mauvais desseins ?

— Non, interrompit Victor. Mais... encore une fois, je l'aime toujours; est-ce ma faute? Oui, le temps, loin de dissiper ma passion, n'a fait que l'augmenter; je la sens la, forte, vivace, ardente. Ainsi, elle n'est pas aimée?...

Le capitaine hocha la tête et lui adressa quelques paroles où Victor crut lire la désapprobation de projets évidents, quoique inavoués. Probablement il les désapprouvait lui-même tout en s'y livrant, car il semblait avoir perdu cette bonne humeur constante, qui procède, avant tout, d'une conscience tranquille. Et, chose triste à dire, à un certain point de vue, il y avait gagné. Il avait acquis, en quelque sorte, ce reflet poétique qui caractérisait la personne de Robert et qui avait décidé pour lui d'une victoire dont il se souciait si peu. Comme chez Robert, on pressentait alors chez Victor une douleur amère, une de ces blessures du cœur que le temps même a tant de peine à cicatriser : lui aussi, ft pleurait son rêve envolé. Puis tout à coup, renonçant aux vaines larmes, il avait de magnifiques élans de désirs et de volonté, et qui ne venaient pas, ceux-là, se briser contre le marbre d'un tombeau. Il lui échappait certaines paroles qui, se coordonnant d'elles-mêmes dans l'esprit de l'auditeur, impliquaient un dessein préconçu chez celui qui les avaient prononcées, et, en effet, Victor avait un plan, un plan des meilleurs, car il était des plus simples : c'était ce plan de tout le monde, qu'il ne s'agit plus que d'approprier dans l'exécution aux exigences particulières de la situation. Il consistait à se faire aimer en se rendant aimable par tuus les moyens possibles, tout en feignant l'indifférence, au besoin, un autre amour, et en profitant des circonstances, une à une patiemment. Ce plan, après l'avoir conçu, sous la première inspiration d'un dé-

sespoir qui ne connaissait plus de lois, Victor l'avait vainement repoussé plus tard commeindignedelui. Plus d'une fois, tandis qu'il se flattait de l'avoir abandonné ; il s'était aperçu tout à coup que, sans le vouloir, il ne faisait rien qui n'y concourût. La résolution de s'imposer la vie de Paris, qu'il n'aimait pas, le soin qu'il prenait d'acquérir le ton et l'air du monde, l'incertitude où il laissait sa famille sur le lieu de sa demeure et sur l'emploi de son temps, le bruit de son prochain mariage habilement répandu avant son arrivée, tout cela n'avait qu'un but : réussir auprès d'Anna, en dépit des obstacles et du devoir. Triste fin, il est vrai, d'une vie toute de loyauté, mais que la passion environnait de trop de prestiges pour que l'honneur n'en fût point aveuglé. Une grande question restait pendante : Anna était-elle heureuse? Anna était-elle aimée? Du oui ou du non dépendait le succès et que de fois Victor ne les avait-il pas longuement pesés l'un et l'autre dans ses longues nuits d'incertitude et d'insomnie ! Souvent il avait pensé à faire prendre adroitement des renseignements auprès des gens de la maison ; mais c'eût été risquer de se découvrir. Enfin, si son espoir n'était qu'une erreur, il ne voulait s'en séparer qu'à la dernière extrémité, tant elle lui était chère. S'éclairer sur ce point important, tel était le véritable but de la visite de Yictor, et, désormais fixé, il prit congé de Floridas brusquement, en homme à qui la fermentation de ses idées ne permet pas de demeurer en place.

— Hum ! hum ! grommela le capitaine en fermant l'écoutille, c'est-à-dire la porte, voilà, si je ne me trompe, un grain qui pourrait bien n'être que l'avant-coureur de la plus belle tempête!... Il avait bien raison de le dire, quand une fois un poltron se met en frais de courage, la mère qui l'a lait ne le reconnaîtrait plus !

A ce compte, l'audace amoureuse du capitaine ne devait pas connaître d'obstacles, quand l'heure de l'audace aurait enfin sonné pour lui. .Mais il n'en était pas encore là, car Yvonnet lui ayant demandé de vouloir bien tacheter le billet en question et le lui remettre, il répondit (jue, toute réflexion laite, il renonçait à l'audace pour s'en remettre à la ruse. Yvonnet, qui se voyait par là frustré d'une récompense au-dessus de laquelle il n'y avait rien pour lui, proportionna ses instances à son désir; rien n'y lit, et le pauvre garçon dut quitter la cabine comme il y était entré, sans l'estime de son commandant, sans l'espoir de l'obtenir. Aussi, une fois seul sur le pont, on eût pu Je voir s'arracher les cheveux, et se gourmer lui-même à poings fermés, en maudissant sa malheureuse destinée.

Pendant ce temps-là, Victor gagnait sa demeure, en méditant sur ce qu'il venait d'apprendre, et en se disant avec une amère joie :

— Ainsi elle n'est point heureuse, elle n'est point aimée ; et s'il eût conservé quelques doutes sur la vérité de cette hypothèse, la rencontre qu'il lit le lendemain les eût promptement dissipés.

Or, nous le demandons, qui donc l'amant doit-il rencontrer le premier sur son chemin, et tout exprès pour achever de le lui aplanir, si ce n'est le mari? qui donc Victor devait-il rencontrer, sinon Robert? Ce fut Robert qu'il rencontra. Bien qu'ils se connussent à peine, l'accueil n'en fut pas moins cordial des deux côtés. I>e la part de Victor, c'était calcul ; c'était sincérité chez

Robert. Depuis trois semaines, il ne voyait autour de lui que des figures hostiles ou attristées, et il accueillit avec empressement ce bienheureux cousin qui lui tombait des nues. On remarquera peut-être que cet empressement même semblait indiquer que Robert commençait à ne plus trouver dans ses regrets un aliment qui suffît à sa vie : nous ne prétendons pas le contraire. Il reste seulement à savoir si sa femme eût eu lieu de s'en applaudir, oui ou non. Et, apparemment, il eût fallu trancher cette question par la négative ; car si Robert pensait un peu moins à Clotilde, il était évident qu'il ne souhaitait rien tant que d'oublier complètement Anna. Et, voyantde quel côté soufflait le vent,Victor continuait à lui parler de Paris, des courses de Chantilly, des spectacles, des concerts; il l'aidait, en un mot, le plus charitablement du monde, à oublier la Normandie, les soirées de famille entre une femme qui s'essuie les yeux et un beaupère qui les roule. Il le pria même à déjeuner.

— Ma foi! j'accepte, dit Robert; cette promenade matinale m'a mis en appétit.

Ils se prirent le bras fort amicalement, et arrivèrent bientôt chez Victor, où la table était servie. Tandis qu'ils y prenaient place :

— Mais j'y songe, remarqua Victor, votre femme vous attendra. Ne pourriez-vous la prévenir par un billet que vous déjeunez ici ?

— C'est cela. Faites-moi donner ce qu'il faut; j'écrirai là, sur le coin de la table.

Un domestique apporta des plumes et du papier ; Robert lui fît un signe qui signifiait « dans un instant ; » puis il attaqua les œufs frais, en reprenant la conversation où ils l'avaient laissée. Au bout d'un quart d'heure, on vint lui dire que l'homme qui devait porter la lettre attendait.

— Quelle lettre? demanda-l-il de la meilleure foi du monde.

— Eb bien ! dit Victor, la lettre où vous informez ma cousine de noire petite débauche de garçons.

— C'est vrai ; ce sera l'affaire d'une minute.

Il déposa sa fourchette, prit la plume, leva les yeux au ciel en invoquant l'inspiration ; mais comme s'il eût désespéré d'obtenir d'elle-même le plus vulgaire des billets de cette espèce.

— Qu'on dise tout simplement à Madame, s'écria-t-il, que je déjeune ici. Cela suffira.

— En tout cas, pensa Victor, il ne m'en faudrait pas davantage pour m'apprendre à quel point vous en êtes. Allons, le capitaine ne m'avait pas trompé, il ne l'aime pas, il la délaisse. Donnez du vin, François.

— Pourquoi pas, dit Robert d'un ton de gaillardise qu'on ne lui connaissait point. Eh! non, non, du vin de Grave, François. Victor, voici d'excellent vin, sur ma parole.

— Vous trouvez? Ainsi, vous n'avez pas écrit? Savezvous pourtant que c'eût été plus aimable?

— Certainement; mais...

— Mais...

Alors Robert tira de sa poche un étui à cigares, en offrit un à Victor, en prit un lui-même, l'alluma, et se renversant sur sa chaise :

— Mais, reprit-il (m vino veritas), mais, mon cher, n'est pas aimable qui veut. Voilà.

— Eh quoi ! que me dites-vous, je vous prie? Votre femme est jolie.. .

— Fort jolie.

— Elle est bonne...

— Excellente.

— Et vous n'êtes pas aimable ?

— Pas toujours autant que je le devrais, peut-être. Mais écoutez cela, mon cousin, pour en faire au besoin votre profit. De mari à femme et de femme à mari, il n'est qu'un mot qui vaille, et c'est : « Nous nous convenons ou nous ne nous convenons pas. » Et malheureusement, Anna et moi, nous ne nous convenons pas; mon Dieu ! non.

Les maris ont de ces naïvetés, pour parler poliment. On ne sait quel malin esprit les pousse, par instants, à d'inexplicables démarches, à de sottes confidences. On dirait qu'ils appellent à grands cris l'infortune, et c'est peut-être pour cela qu'on les trouve si peu intéressants, quand par hasard ils se plaignent.

— Aussi, mon cher, s'écria Victor, pourquoi vous êtes-vous remarié ?

— C'est mon "père qui m'a remarié, ce n'est pas moi.

— La distinction est subtile.

— Il n'en fut jamais de plus nettement établie, voulez-vous dire? Allons, je vous quitte.

— Vous ne prenez pas même le temps de me battre au billard ?

— Tant que vous voudrez, si toutefois je suis de force à lutter contre vous.

— ■ Allons, pensa Victor, je le retiendrais jusqu'à la fin du mois, si je voulais m'en donner la peine. Tout est consommé.

Après la troisième partie, Robert, qui ne demandait qu'à réintégrer le plus tard possible le domicile conjugal, entamait bravement la quatrième, quand Victor lui déclara qu'il en avait assez pour ce jour-là.

— Adieu donc, lui dit Robert, et laissez-moi compter sur vous pour ce soir...

— Oui, pour ce soir ou demain matin au plus tard, répondit Victor.

Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, avide de réfléchir à ce qu'il avait entendu. Une voix secrète lui d'il qu'il pouvait tout espérer.

Quand le premier trouble où cette pensée l'avait jeté se fut calmé, Victor entendit de nouveau la voix de la conscience s'élever à côté de celle de la passion. Elle était si faible, cette fois, la tentation était si forte, l'occasion si proche, que l'honnête Victor eut peur de luimême. Il résolut de fuir, et, voyant qu'en ne perdant pas une minute, il pouvait arriver à la ville voisine à temps pour y profiter du passage de la malle de Paris, il sonna et ordonna qu'on attelât son tilbury.

Pendant ce temps-là, Robert rentrait chez lui fort satisfait de sa matinée, la meilleure qu'il eût passée depuis longtemps. Tout à coup, pourtant, il s'arrêta comme frappé d'un spectacle des plus désagréables : c'était la grande tour du manoir d'Auberteau qu'il avait aperçue.

— Sot que je suis! pensa-t-il, j'ai pris le plus court. Et, faisant volte-face, il s'engagea dans un sentier à

lui connu, qui devait le conduire à la maison, à peu près comme une route qui passerait par Marseille pour aller de Paris à Lyon. Et sûr qu'il en avait pour une bonne heure sans se presser, il respira plus librement. Mais il n'avait pas fait cent pas qu'il s'arrêta de nouveau : c'était sa femme, c'était Anna, qui, à l'exemple di! Mahomet, allait au devant de ce mari assez osé pour imiter une impertinente montagne, dont chacun sait l'histoire.

— Allons, pensa Robert, on ne fuit pas sa destinée. Et il attendit Anna sans faire un pas à sa rencontre,

quoiqu'elle accourût, et peut -être parce qu'elle accourait. Ils allaient se joindre, lorsque Anrça s'arn La tout à coup. On l'avait appelée, et ce cri respirait une terreur si

vraie, qu'elle s'était involontairement retournée. En même temps on vit apparaître encore au-dessus d'une haie la longue figure de miss Parrot.

— Anna, disait-elle avec l'accent de la plus vive inquiétude, au nom du ciel, revenez ; ne me laissez pas ainsi perdue dans l'épaisseur de cette forêt. Ce sont de vos plaisanteries, et pourtant vous savez bien que je ne les aime pas. Anna !

— Bénie soit la vieille folle, pensa Robert. Point de tête-à-tête, point d'explication, et le Seigneur eh soit loué! Maintenant, soyons aimable.

Mais il l'avait dit, on n'est pas aimable à point nommé avec sa femme, quand on ne l'aime pas ; et d'une voix glacée :

■ — Quel heureux hasard nous réunit, Madame? Comment donc se fait-il que vous ayez eu la bonne inspiration de prendre ce chemin qu'on ne prend jamais ?

Anna s'attendait à le voir au moins lui serrer la main; cet accueil la blessa.

— Et pourtant, se dit-elle, pas d'amertume, pas de récrimination !

Mais quand on en a pris une fois l'habitude, il ne suffit pas, pour se les interdire, d'en avoir la volonté.

— Comment il se fait que j'aie pris ce chemin? ditelle d'une voix aigre-douce. Rien de plus simple, Monsieur; c'était celui-là que vous deviez prendre vousmême pour me revenir, puisque c'est le plus long. (

— Allons, s'écria miss Parrot, qui arrivait tout essoufflée, sa boîte de fer-blanc en bandoulière, sa boîte à couleurs sous le bras, son filet à papillons dans la main droite, son album dans la gauche, sans parler de quelques autres menus objets; allons, ne le querellez pas, ma chère, tout chemin mène à Rome.

— Oui, dit Anna ; mais une femme n'est pas la Ville

Éternelle, qui a le temps d'attendre, et c'est pour cela que nous aimons assez, dit-on, qu'on ne tourne pas tant en route.

Robert fut intérieurement charmé de cette repartie, qui était tout à fait dans le caractère d'Anna, ce caractère charmant, mais qu'il n'avait vu qu'éclipsé par la retenue de la fiancée ou les maladresses de la femme dédaignée.

— Encore, pensa-t-il, si elle avait le bon esprit de rester ce que la nature l'a laite : une bonne petite personne, assez drôlette. Pas du tout, il faut qu'elle se lance dans le haut sentiment, les dissertations sur la statue de Memnon et les explications.

En même temps, il avait eu soin de faire comme s'il ne l'eût point entendue, car c'eût été pour lui un véritable chagrin de paraître lui reconnaître quelque mérite.

— Vous ne me demandez point des nouvelles de votre cousin? dit-il.

— C'est que je supposais bien que vous alliez m'en donner de vous-même, répliqua-t-elle d'un ton légèrement ironique.

Que fallait-il en penser? Cela signifiait-il : « Assez disposée comme je le suis à écouter les consolateurs, s'il en vient, je n'ai point à m'occuper de les introduire, car ce soin-là, de tout temps, regarde les maris. » Etait-ce propos en l'air? Était-ce menace de femme? Pour Robert, reprenant le iil de sa pensée :

— Je dois dire, continua-t-il, que je viens de faire là une agréable connaissance, car c'est à peine si je l'avais entrevu jadis. Néanmoins, je me rappelle assez bien ce qu'il était alors pour pouvoir vous annoncer qu'il a beaucoup gagné à la vie de Paris.

— Ah I lit Anna. Et qu'entendez-vous par ce gagne.

— Ce qu'on entend généralement par là. Et si vous

tenez à le savoir en détail, eh bien ! il a acquis l'aplomb qui lui manquait ; ses manières ont plus d'élégance, tout en continuant d être simples et franches comme par le passé. Sa mise est dans le dernier goût. Le capitaine Floridas, qu'il a vu à son arrivée, lui a affirmé, m'a-t-il dit, qu'il le trouvait rajeuni de dix ans, et c'est aussi mon avis. Enfin, toujours affectueux, bon, sensible! Tenez, ma chère, c'est un loyal cœur, et je me sens tout disposé à le chérir en frère.

— Et, demanda-t-elle, ne vous a-t-il pas confié quelque chose ? Oui, ne vous a-t-il pas dit qu'il songeât à se marier ?

— Non, mais cela n'a rien d'impossible.. . Et au fait.. . oui... il y a peut-être bien quelque chose comme cela... Cette tenue si soignée... ce luxe inusité de chevaux et de voitures, ce mobilier qu'il renouvelle...

— Alors, interrompit Anna, il est évident qu'il se marie.

— £h bien ! tant pis !

— Pourquoi tant pis?

— Parce qu'un homme marié reste chez lui, tandis qu'un célibataire n'a rien de mieux à faire que d'aller passer son temps chez ses amis. Enfin, il y a mille à parier contre un que sa femme et vous, vous ne vous entendrez pas. Et moi, je vous l'avoue, j'aurais été charmé de le recevoir souvent. Je n'ai guère vu d'homme qui me plaise autant. Et, pour commencer, je l'ai invité à venir passer la soirée avec nous.

Cet entretien causait à Anna les émotions les plus vives, les plus diverses. Ce que lui disait Robert de la transformation qui s'était opérée chez Victor, piquait sa curiosité de manière à inquiéter sa conscience ; en même temps, elle était cruellement humiliée de voir son mari, loin de manifester la moindre contrariété du retour de

cet ancien rival, l'accueillir à liras ouverts, et vouloir faire de lui, à toute force, l'ami de la maison. Tant de confiance était, pour ainsi dire, une insulte, et bientôt la douleur d'un si entier abandon fut ce qui domina tout le reste.

— Je vous avoue, reprit Anna eu s'éloignant un peu de miss Parrot, que je suis loin de penser comme vous sur ce chapitre-là : oui, pour mon compte, je serais enchantée de voir Victor prendre une femme. Et, à ne vous rien cacher, Robert, son mariage, loin d'être un obstacle à nos bonnes relations, y contribuerait puissamment. Ce serait seulement dans ces cas-là que je me croirais permis de l'attirer chez moi autant que vous paraissez le désirer et que je le désire moi-même.

— Et pourquoi cela? demanda Robert, feignant de ne pas voir où elle voulait en venir, et cela pour le seul plaisir de la contrarier.

— Pourquoi cela, répondit-elle |d'une vois saccadée, mon Dieu! j'aurais aimé d'être dispensée de vous le dire. Puisque vous m'y forcez, sachez donc que Victor m'a fait la cour autrefois; qu'il m'aimait... beaucoup...

— Eh bien ! après, interrompit Robert d'un ton narquois; croyez-vous m'apprendre quelque chose?

Elle baissa la tête, et pensa :

— Quel homme! Ah! si j'avais su!

Or, quand une femme l'a dit ce : « Si j'avais su ! » ce mot qui pleure et qui menace, n'eût-ce été que dans le plus secret de son cœur, son front en reflète quelque chose. M. de Salviac crut donc remarquer dans les manières de sa bclle-lille une amertume inusitée et qui n'était pas de bon augure.

— Bon! bon! s'était-il dit, je saurai bien ce qu'il en est, Il n'est besoin que d'un peu d'adresse... j'ai mon plan !

Mais, en parlant de son adresse et de ses plans à tout propos, M. de Salviac ressemblait un peu à ces poltrons qui, après s'être trouvé de la valeur au moment où ils s'y attendaient le moins, s'en vantent tout le reste de leur vie comme d'une qualité qui leur serait naturelle.

— Anna, dit-il, le plus maladroitement du monde, il s'est passé quelque chose entre vous ef votre mari. Anna, vous ne l'aimez plus?

— Si, Monsieur, s'écria-t-elle, si, je l'aime encore et ma souffrance en est la preuve. Mais si j'ai conservé longtemps et jusqu'à tout à l'heure encore, l'espoir d'être aimée de lui un jour, cet espoir je ne l'ai plus. Et je ne vous le cache pas, Monsieur, c'est lui qui l'a brisé.

— Enfin, dit amèrement M. d'Âuberteau.

Puis, s'adressant à M. de Salviac :

— Si nous allions fumer un peu ?

Mais là, tandis qu'il allumait un cigare, M. de Salviac laissait éteindre sa pipe.

— Tu ne fumes pas? lui demanda M. d'Auberteau.

— Non ; j'ai trop de chagrin.

— Eh ! fume toujours ! je t'assure que cela console! Et ces deux vieillards se regardèrent tristement. Pendant ce temps-là, Anna se demandait si la visite

de Victor serait pour le soir même5 ou si elle se ferait attendre jusqu'au lendemain matin.

Nous avons laissé Victor prêt à monter en tilbury, dans le dessein de retourner à Paris, et il n'en avait pas changé en prenant les rênes , il n'en avait pas changé en franchissant la grilli

bouchant (11- l'avenue sur le chemin; mais il en changea quand il fui arrivé a l'embranchement de ce chemin sur la grand'route, et, au lieu de tourner à gauche, il prit à droite. Où dune allait-il de ce train? Était-ce vers celle qu'il voulait fuir il n'y avait qu'une minute? Non: et tous ceux qui connaissent le cœur humain ont déjà deviné qu'il y avait là -dessous un de ces compromis au moyen desquels nous nous plaisons à diminuer à nos propres yeux la honte de nos contradictions. On répète chaque jour que l'homme passe du noir au blanc en une minute; il serait plus vrai de dire qu'il passe communément du blanc au gris, et du gris au noir. Rien ne lui est plus cher que ces gradations insensibles qui lui permettent de s'abuser sur son inconstance, et voilà le biais que Victor avait trouvé :

— Puisque ce n'est pas assez, s'était-il dit, de toutes les barrières qui s'élèvent déjà entre elle et moi, je vais en créer d'autres. Floridas m'a affirmé jadis que MUeSchmidt veut bien me porter quelque intérêt; je la demande à son frère, il me l'accorde, et, à moins que je ne sois le dernier îles hommes, je n'irai pas faire la cour à Anna le lendemain du jour où j'aurai donné mon nom à une autre. En prenant ce parti, je me verrai délivré de cette alternative : ou me conduire indignement, ou fuir.

Comme il allait fort vite, il ne tarda pas à découvrir l'humble maisonnette sur la droite. Elle n'était plus reconnaissable. La haie avait crû de façon a masquer complètement la grille, les murs disparaissaient sous les plantes grimpantes; on avait trouvé moyen de repeindre a peu de frais les persieunes; on aurait pu croire, en un mot, que le modeste édilice avait été rebâti de fond en comble. Pour Victor, il éprouva à la vue de cette demeure, une émotion douce et pure; puis ralentissant l'allure de son cheval :

— Voyons, dit-il, puis-je faire une pareille demande de but en blanc ? Ne vaudrait-il pas mieux en charger une tierce personne?

Et en mettant le pied sur le marchepied :

— Décidément, pensa-t-il, j'en chargerai le capitaine Floridas.

Cela dit, il entra et trouva Schmidt sous sa tonnelle un marteau et des clous à la main.

— Je vois, lui dit-il, que vous vous êtes donné le goût de la menuiserie pour passer le temps.

— Ce n'est pas tout à fait cela, répondit Schmidt, et plutôt que de clouer et rabotter, j'aimerais mieux faire de la musique ou ne rien faire, car c'est aussi un délicieux passe- temps. Mais ma sœur veut orner d'une jardinière notre humble salon, et je suis en train de lui en façonner une, tant bien que mal, voyez...

Cela dit, il posa ses outils et, revenant vers Victor :

— Mon cher ami, dit-il, c'est donc vous que je revois enfin? dites-moi si vous nous revenez pour longtemps ? ah! plût au ciel que ce fût pour toujours! vous ne saurez croire combien vous m'avez manqué. Je pensais à vous tous les jours. Et vous, pensiez-vous quelquefois à moi.

Victor n'avait pu douter un seul instant qu'on ne lu fît un excellent accueil; mais celui-là était si doux, il y avait dans la voix et dans le regard de Schmidt, tant de calme, que cet homme troublé parla passion en fut comme interdit. Quand, dans les grandes crises de la vie, nous rencontrons tout à coup sur notre route une âme sereine et placide, nous éprouvons à sa vue autant d'étonnement que nous lui en inspirons à elle-même, lorsqu'à l'improviste elle se choque à notre agitation. Seulement l'impression funeste, ou du moins pénible pour elle est salutaire et agréable pour nous.

— Allons, dit Victor, vous êtes toujours ce même homme qui faites pénétrer dans les âmes une douceur infinie. Ah ! voici mademoiselle votre sœur.

En effet; Élise s'avançait, tenant à la main des aiguilles à tricotter qu'elle faisait fonctionner tout en marchant, à la manière allemande. Son peloton de laine était dans la poche d'un petit tablier de soie noir, et de temps en temps elle tirait une longue aiguillée qui flottait derrière elle au petit vent frais qu'il faisait. Certes son trouble fut grand à la vue de Victor, et Victor le vit bien. Mais il crut s'apercevoir en même temps qu'un apaisement profond avait succédé dans cette jeune âme à ce trouble fiévreux qui la caractérisait autrefois.

— Vous avez vaincu; votre œuvre est accomplie, dit Victor à l'oreille de Schmidt.

— Ne me l'avez-vous pas prédit? répondit Schmidt. Elise s'assit près d'eux, sans quitter son tricot.

— C'est un vêtement, dit-elle, que je fais pour mon frère; vous me permettez de continuer, Monsieur?

— Et voilà qui vous l'ordonne, Mademoiselle, dit Victor en montrant la jardinière commencée. Ainsi toujours occupés l'un de l'autre.

— Sans cela, qui s'occuperait de nous? répondit-elle brusquement.

Le naturel avait reparu, mais non sans quelque grâce. Victor se trouva si bien entre eux deux qu'il s'y oublia jusqu'à l'heure du dîner ; on le pria d'en être, et comme on l'invitait il accepta, cordialement et sans façon. Vers sept heures et demie, sa voiture vint le reprendre ; il y monta, résolu à retourner chez lui. El naturellement, il toucha vers le manoir d'Auberleau.

C'était à peu près l'instant où M. de Salviae et RI. d'Auberteau se regardaient tristement en se renvoyant d'énormes bouffées de tabac, tandis que Robert

regardait dans sa chambre le portrait de Clotilde, raccommodé tant bien que mal. Pour Anna, après avoir longtemps regardé par la fenêtre pour voir si elle ne voyait rien venir, elle s'était mise à regarder dans son cœur.

N'y verrait-elle rien venir non pins? C'est ce qu'il nous serait malaisé de dire au juste, car elle, ne le savait point elle-même. C'était cette perplexité d'une jeune iêmme, placée entre l'amour qui vient et l'amour qui s'en va : s'il en est d'éternels, ce ne sont que les amours paartagés. Les autres peuvent durer un temps plus ou moins long, en raison du caractère particulier de celui qui les ressent; mais un jour vient où ils meurent d'inanition : le cœur a ses appétits, il exige sa nourriture, et quand on la lui refuse là où il l'implore d'abord, il est bien rare qu'il n'aille pas la chercher ailleurs.

Ce n'était point, on le sait, qu'Anna eût cessé d'aimer son mari; seulement elle était lasse d'aimer seule, elle n'en avait plus la force. Ah! si elle fût venue de Robert, cette parole d'amour qu'elle attendait depuis longtemps, que le passé eût été vite oublié! Qu'il eût fallu peu de chose pour raffermir cette affection chancelante! Hélas! il n'en fallait guère plus pour lui porter les derniers coups, et, sans s'avouer à elle-même toute l'imminence du péril, Anna sentait qu'il y avait péril, — et n'en était pas fâchée. C'était peut-être parce que, vertueuse jusqu'alors et faite pour la vertu, elle ne concevait nullement la pensée d'une faute, parce qu'elle ignorait nécessairement la fatale puissance d'inpulsion vers l'abîme que nous acquérons en mettant le pied sur la pente insensible d'abord, et où cependant nous attend à deux pas du départ le vertige qui nous précipite. Sûre d'elle-même elle se croyait en mesure de n'avoir point à redouter la lutte. Et quelle charmante diversion à ses ennuis qu'un amour

qui reviendrait languir innocemment à ses pieds, vainqueur des dédains, du temps et de l'absence! Quel plaisir ce serait pourelled'enaccepter les adorations timides, maintenant qu'elle en savait le prix ! Cependant étaitelle en droit de compter sur ce dédommagement après ce qu'elle avait appris et quand le bruit du prochain mariage de Victor était généralement accrédité?

— Mais faut-il ajouter foi à de simples conjectures? se disait-elle en même temps.

D'ailleurs, l'instant approchait où son incertitude allait avoir une fin. Déjà Victor avait aperçu la silhouette mélancolique du manoir d'Auberteau se profilant au loin dans l'incertaine clarté du crépuscule. Sans savoir ce qu'il faisait, il ramena vivement les rênes, et le cheval s'arrêta en se cabrant un peu.

S'il n'avait pu se défendre d'une certaine émotion à la seule vue de la maisonnette de Schmidt, devait-il contempler froidement cette vieille demeure où il était né, à l'ombre de laquelle s'était écoulée son enfance, et qui portait son propre nom? A cet aspect seul, le séducteur s'évanouit et le vrai Victor reparut. Puis tout à coup, honteux de cette sainte faiblesse, il se rattacha plus fortement que jamais à la pensée qu'il nourrissait depuis si longtemps; il poussa son cheval; il arriva et il engagea l'action avec une habileté consommée.

Au bruit des roues, Anna s'était hâtée d'accourir, comptant aller à lui et l'embrasser, comme on a le droit d'embrasser, après une si longue absence, un cousin qui est presque un frère. Mais comment eût-elle retrouvé son cher campagnard d'autrefois dans cet élégant citadin qui s'avançait tranquillement vers elle en bottes vernies, en gants gris perle, cravate dans la perfection, avec un je ne sais quoi de fashionable et de parisien? Ce n'était plus le même homme, et Anna s'arrêta au milieu de

sa course, interdite, confuse : tout Je trouble de cette première entrevue fut pour elle. En même temps, quoiqu'elle vînt de caresser certains projets qui ressemblaient assez à de la haute coquetterie, il s'en fallait qu'elle fût une coquette, et elle laissa naïvement paraître son émotion, novice qu'elle était ! Victor s'aperçut donc aisément que la première impression avait été vive, qu'elle ne lui était pas défavorable ; plus habile qu'elle, il sut cacher la joie que lui causait cet heureux début :

— Bonjour Anna, bonjour chère cousine ! s'écria- t-il d'un ton affectueux, mais assuré. C'est moi, c'est votre fugitif, c'est Victor.

— Et le ciel en soit loué ! s'écria M. d'Auberteau, qui venait d'arriver. Oui, c'est bien mon cher neveu, quoique en vérité il faille de bons yeux pour le reconnaître.

— Vous trouvez, mon oncle?

— Oui, parbleu ! Quelle bonne mine tu nous rapportes de Paris !

Et en même temps il se tourna vers M. de Salviac, comme pour le prendre à témoin de ce qu'il avançait. Mais celui-ci, regardant Victor comme le rival de son fils, avait toujours éprouvé de Féloignement pour lui, et c'était de mauvais œil qu'il le voyait revenir en un pareil moment. Aussi, loin de répondre à la question qu'on lui adressait, il se contenta de le saluer d'un air bourru, comme il l'avait fait la première fois qu'ils s'étaient rencontrés :

— M'aime-t-il encore ? se demandait Anna, tout en l'observant à la dérobée,

— Et maintenant, reprit Victor après avoir embrassé son oncle, en resterons-nous là, après une si longue absence, ma cousine? Ne me sera-t-il pas permis de te souhaiter la bienvenue à la vieille mode?... de t' embrasser?... Pourquoi pas?

Et il déposa sur les jours d'Anna un bon baiser fraternel, bien appuyé, bien bruyant, sans se troubler, sans hésiter.

— Il ne m'aime plus, se dit-elle.

Puis, se rappelant le temps où il lui était si facile de l'intimider, elle essaya de le faire en le regardant d'une certaine façon. Ce fut lui qui l'intimida; les rôles étaient changés. Cependant, l'accueil malveillant de M. de Salviac n'avait point échappé à Victor. Jadis, quand il n'était encore qu'un paysan du Danube, il se fût contenté d'attendre que cet accès de mauvaise humeur eût 'passé de lui-même; mais il savait l'influence qu'exerce sur une femme l'opinion des autres relativement à l'homme qui a entrepris de lui plaire, et il voulait que tout le monde chantât ses louanges dans la maison ; aussi ne négligea-til rien pour triompher de la mauvaise volonté de son ennemi, et il y parvint, tant il sut bien s'y prendre. On arriva dans le salon et la conversation s'engagea. Comme Anna et Victor se trouvaient différer de sentiment, Victor cembattit l'opinion de son interlocutrice avec tous les ménagements possibles, après quoi, s'étant convaincu qu'il avait tort, il céda.

Habituée qu'elle était à céder elle-même depuis dixhuit mois sur toutes choses, et sans avoir même le dédommagement d'une contradiction bienveillante, Anna fut fort étonnée de se trouver en présence d'un homme qui ne semblait pas se croire en droit de lui témoigner ce superbe dédain qu'elle avait fini par croire mérite à force de s'en voir accablée. Ce fut un étonnement délicieux. Un instant après, le souffle humide de la nuit ayant glissé sur son épaule par la fenêtre entr'ouverte, Victor alla la fermer; ce ne fut plus de l'etonnement, ce fut du bonheur qu'elle éprouva. C'était la première attention qu'on eût eu pour elle depuis bien longtemps.

En cet instant Robert entra.

— Bonjour, cher ami, dit-il à Victor en lui serrant les deux mains. Je vous demande mille pardons de vous recevoir dans ce costume : je ne sais comment cela s'est fait, mais la journée a passé si vite que je n'ai pas eu le temps de m'habiller.

Et, à la vérité, il était encore en veste du matin, les souliers poudreux, la cravate froissée. C'était la première fois qu'il se laissait aller à tant de négligence ; mais il n'y a que le premier pas qui coûte, Victor ne le savait que trop bien, car il en avait fait jadis l'expérience par lui-même.

— A merveille, pensa-t-il, voilà qui fera merveilleusement ressortir mon dandysme.

En même temps Robert ouvrit la fenêtre en s'écriant qu'on étouffait.

— Ce n'est pas du tout mon avis, dit Anna, et il me semble que nous n'avons guère eu de soirée aussi fraîche depuis un mois.

— Soit, ma chère, repartit Robert, et du moment que vous avez froid, je referme. Seulement, pour ce qui est de la fraîcheur de la nuit, je me vois forcé de vous contredire, car il est évident qu'elle comptera parmi les plus chaudes de la saison.

S'il prétendait étouffer quand elle grelottait, s'il affirmait que le même vent qui soufflait frais pour elle, soufflait chaud pour lui, ce n'était ni une mesquine taquinerie, ni un mensonge . Tout dépend de la manière de sentir en ce bas-monde, et quand un mari et une femme ne sont pas d'accord sur les points importants, il leur devient impossible de s'accorder sur les choses les plus futiles. On en a vu se contredire de part et d'autre si radicalement, et chacun d'eux soutenir son dire avec tant de bonne foi, que les auditeurs ne savaient

ïi' LES PETITS MALHEURS

bientôt plus de quel coté était la vérité. Le diable vent qu'en pareil cas la même cause produise sur le mari ou sur la temme des effets entièrement contradictoires, et

l'on conçoit aisément que le diable n'y perde rien. Pour Victor, qui avait décidément du sang de Lovelace dans les veines, il se garda bien de se ranger de L'avis d'Anna, préférant de beaucoup la laisser sous le coup de la contrariété que lui avait causée l'absurde contradiction de son mari.

Quelques instants après l'arrivée de Robert, la conversation était devenue générale, et Victor en avait habilement profité pour utiliser ce talent de causerie qu'il avait acquis dans les salons de Paris. Il n'avait ni l'intelligence aussi vive, ni la parole aussi facile que Robert ; mais il disposait d'un jugement plus mûr; il connaissait mieux les hommes, et l'entretien ayant pris un tour sérieux qui lui permettait d'utiliser des avantages trop souvent inutiles dans une société frivole, il en avait profité, il avait éclipsé Robert ; tous les honneurs de la soirée lui restaient. Enfin, au moment même où tout le monde, et spécialement Anna, éprouvait le plus vif plaisir à l'entendre, il s'était retiré, et l'on sait que c'est là le sublime du genre. Voulez-vous qu'il soit question de vous après votre départ? C'est à vous de vous lever à un moment donné, ni plus tôt, ni plus tard, sous peine de manquer votre sortie. Mais ce moment, qui vous l'indique? Tout, et rien ; c'est une affaire de tact. Quant à Victor, il avait si bien pris ses mesures qu'il ne fut question que de lui :

— Décidément, remarqua le premier M. d'Auberteau, c'était une judicieuse coutume que d'envoyer les fils de

famille prendre l'air de la cour, et mon neveu n'y a rien perdu.

— C'est clair, dit M. de Salviac d'un ton moitié gracieux, moitié bourru, et entre nous, le gaillard avait un peu trop vécu dans son village.

— Eli! sans doute, interrompit M. d'Auberteau; mais c'était par pur dévouement pour sa mère, et l'on aurait mauvaise grâce à le lui reprocher.

— Bon! s'écria, M. de Salviac, le voilà bien! On dirait que ce garçon est l'arche sainte et qu'il n'est pas permis d'y toucher.

— En tout cas, dit Robert, c'est l'homme aimable par excellence, et comme je le disais ce matin à ma femme, je suis enchanté de le voir de retour parmi ;nous. Et vous, Anna, maintenant que vous l'avez vu, avais-je eu tort de vous annoncer que vous ne le reconnaîtriez pas?

— Oh! mon Dieu, pensa-t-elle en lui faisant une réponse évasive, quel besoin ont-ils donc tous de me faire remarquer à qui mieux mieux tout ce qu'a d'aimable un homme que je ne puis aimer ? Et mon mari qui s'en mêle tout le premier !

Alors miss Parrot, qui, tout le temps que Victor avaitété là, n'avait songé qu'à se faire oublier,, car elle n'était pas sans quelques petits torts envers lui, vint à son tour déposer sa palme aux pieds de l'idole :

— Pour moi, reprit-elle, quand je l'ai vu entrer, j'aurais juré que c'était lord Deloraine en personne, un des membres les plus éminents de la haute chambre, particulièrement renommé pour son élégance personnelle. Et maintenant, il ne lui manque plus qu'une seule chose pour être ce qui s'appelle un gentleman accompli.

— Le spleen? lui demanda ironiquement Anna.

— Non, repondit miss Parrot en rougissant jusqu'aux oreilles, d'être marié.

LES PETITS MALHEUBS

— Eli bien ! vous le marierez.

— Et pourquoi pas, ma chère? j'ai l'ait plus d'un mariage dans ma vie, je vous prie de le croire.

— J'en suis persuadée.

— Etpourquoi ne le marieriez- vous pas de vos propres mains, ma chère enfant? demanda M. de Salviacavec intention.

— Parce que miss Parrot ou vous-même, cher père, l'aurez marié avant que j'aie seulement eu le temps de songer à lui chercher une femme; vous ne vous y prenez pas mal quand vous vous en mêlez; j'en sais qnelque chose.

— Bravo! s'écria Robert, sans songer à ce qu'il disait ; très-bien! Décidément, pcnsa-t-il, elle ne manque pas d'un certain esprit de repartie, et elle est en veine aujourd'hui.

Étonnée, stupéfaite d'obtenir de lui un mot d'approbation, Anna hésitait à en croire ses oreilles, et elle le regarda comme pour se convaincre que cette parole aimable, — si c'en était une, — était bien de lui : et elle en douta, car il avait déjà repris sa mine froide et dédaigneuse. On se sépara, et il est inutile dédire qu'Anna rentra chez elle la tête pleine de Victor. Ainsi tout le monde proclamait qu'il était devenu ce qui s'appelle un homme aimable ; ainsi tout annonçait qu'il avait été le lion de réunions plus brillantes, comme il venait de l'être de cette soirée de famille.

— Il a vu le grand monde et... et il n'y a pas été mal vu, avait dit M. d'Auberteau en se frottant les mains d'un air mystérieux ; il a eu des succès, j'en réponds !

— Et pourquoi pas? se dit Anna. Et tant mieux pour lui!

Au même instant elle se rappela les deux incidents marquants delà soirée : cette petite discussion où il se-

tait laissé battre si gracieusement ; cette fenêtre qu'il avait été fermer de lui-même, au moment où elle allait l'en prier.

— Mais, ajouta-t-elle, je ne voudrais pas jurer qu'en dépit de toutes ses brillantes conquêtes, je n'eusse encore un petit coin dans son cœur, moi, provinciale. Il ne s'est pas jeté à mes pieds, c'est vrai; mais il faut convenir que c'eûtétédifficile d'en trouver le moment. Au fond, comme je ne dois pas, comme je ne puis pas l'aimer, qu'il m'aime ou qu'il ne m'aime pas, cela m'est bien indifférent. Seulement, je ne serais pas fâchée de savoir à quoi m'en tenir là-dessus. Certainement, il vaudrait mieux qu'il fût radicalement guéri d'une passion qui ne saurait que faire son malheur; mais s'il en était autrement, quelle conduite conviendrait-il que je tinsse ? Eh ! je me laisserais aimer donc! Serait-il en mon pouvoir de l'en empêcher ?

Et tout en se parlant ainsi, elle se délaçait d'une main tremblante. Tout à coup, elle sonna sa femme de chambre.

Justine pensa que si Madame, qui généralement se déshabillait toute seule, l'appelait à moitié défaite, comme elle était, c'est qu'apparemment Madame avait envie de causer. De même, en fille avisée, elle devina tout de suite de quoi il s'agissait, et tout en offrant ses services :

— Madame voudra bien m'excuser, dit-elle, si je l'ai fait attendre un peu ; mais quand j'ai entendu la sonnette, je riais tant, et tant, que je n'aurais jamais osé me présenter devant elle dans cet état»

— Et qui est-ce donc qui vous causait cette gaieté extraordinaire, Justine ?

— Bob, Madame, et ses histoires ! Oh ! le drôle de garçon que ce Bob !

244 LES PETITS MALHEUBS

— Bob?

— Oui, Bob, le groom de M. le comte d'Auberteau. Figurez-vous, Madame, que c'est un petit Anglais, gros comme le poing, pour ce qui est de la taille; mais pour la malice, un colosse de Rome, comme l'a si bien dit le valet de chambre de monsieur.

— Permettez, n'est-ce pas Rhodes que vous voulez dire?

— Ma foi, Madame, je n'en sais rien. Et pour en revenir a Bob, figurez-vous qu'il avait laissé son cheval à un petit garçon de la ferme, et qu'il nous en a dégoisé...

— Et naturellement il vous a parlé de son maître ?

— Naturellement, répondit Justine avec beaucoup de naturel.

— Et ne vous a-t-il pas dit... que le bruit de la maison fût que M. le comte allait se marier.

— Oui, Madame.

— Et, M. Bob sait-il avec qui?

— Il dit que ce pourrait bien être avec une demoiselle dont il ignore le nom, mais qui demeure près d'ici. D'après ses indications, nous avons tous pensé qu'il s'agirait de MlleSchmidt.

— Ah! vraiment, dit Anna d'une voix sèche, et ce plaisant M. Bob vous a-t-il donné ses raisons?

— Une seule, Madame, et qui les vaut toutes. C'est pour Mllc Schmidt qu'a été la première visite de M. le comte; ils en venaient, et Monsieur y avait dîné.

Si jamais le classique : « Prenez donc garde,. \ous me piquez, maladroite! » vint aux lèvres d'une jolie femme apprenant de sa chambrière une nouvelle désagréable, ce fut aux lèvresd'Anna. Elle eut heureusement lapré>ence d'esprit de s'interdire cette exclamation compromettante, sans parvenir, néanmoins, à réprimer un mouvement de dépit. Il n'en fallut pas davantage à Justine pour se for-

mer cette conviction que Madame était éperdu ment amoureuse de son cousin, et ses camarades, à qui elle s'empressa de la communiquer, n'y virent aucune objection.

— Et, entre nous, remarqua la cuisinière d'un air capable, c'est ce qui devait arriver uti jour ou l'autre avec un mari tel que Monsieur : avoir la plus jolie femme du pay?, et ne pas seulement faire semblant de s'en apercevoir !

Entièrement dévoué à son maître, le valet de chambre de Robert essaya de le disculper ; mais il n'avait pas ouvert la bouche que toute la partie féminine de l'assemblée se déclara contre lui, et il jugea prudent de s'esquiver.

Pendant ce temps-là, Victor, loin de se mettre au lit, se promenait à grands pas dans son parc, demandant à l'air et au silence de la nuit un apaisement qu'ils ne lui donnaient pas. Il l'avait donc fait, ce premier pas si longtemps médité, et devant lequel il reculait tout à l'heure encore! Il l'avait fait, et le succès dépassait son espérance. Il réussirait, elle l'aimerait, elle se donnerait.

Ce n'était plus un vague espoir, c'était une certitude. Et si l'on voit tressaillir d'orgueil à une semblable pensée un de ces séducteurs de profession qui se font un jeu des pernicieuses amours qu'ils inspirent, avec quelle ardeur ne devrait pas l'embrasser un homme sincèrement épris. Mais c'était un bonheur amer, plein de remords ; car si Victor, qui n'était pas un saint, avait pu, comme tant d'autres, oublier le respect dûà la foi conjugale, sans en perdre le repos, il était bien forcé de s'avouer que c'était alors une tout autre affaire. Il s'agissait d'une parente, d'un oncle qui lui avait tenu lieu de père, et la conscience de l'honnête Victor se révoltait encore :

— Je ne dois plus la revoir, se disait-il, ou du moins changer de conduite.

Il n'en changea pas; c'est-à-dire qu'il l'avait revue. Ce qui le rassurait un peu, c'est qu'à la rigueur, il ne lui était pas tout à l'ait impossible de se persuader qu'il ne lui faisait pas la cour. Et pourtant cela eût mieux valu cent l'ois : une déclaration d'amour nettement formulée l'eût mise en garde et contre lui et contre elle-même ; tandis qu'elle s'offrait sans déliance à cette passion habile à s'insinuer sous le masque de l'amitié dans un cœur qu'une autre passion exténuée et mourante laissait à moitié vide ; les progrès du mal étaient rapides. Déjà Anna s'était fait un besoin presque irrésistible des soins de Victor; elle attendait ses visites dans un trouble plein de charme. Lui offrait-il un bouquet, elle en détachait secrètement une fleur pour la garder. C'est-à-dire qu'on eût pu déjà constater l'existence au sein du ménage de ce tiroir aux secrets, véritable boîte de Pandore, plein d'un menaçant escadron de maux de toute espèce. Il n'y avait encore que des fleurs, mais d'un jour à l'autre il pouvait y avoir un billet. Si l'on eût essayé de lui en glisser un, peut-être bien ne l'eût-elle pas refusé, pour peu qu'on s'y fût pris un peu délicatement. En effet, Victor acquérait chaque jour plus d'influence sur Anna, il l'aisait d'elle à peu près ce qu'il voulait. Et assurément elle eût été la première à s'en effrayer, si elle eût été capable de penser. Mais elle ne pensait pas : livrée à je ne sus quel engourdissement agréable, à je ne sais quel doux et rapide courant, elle allait elle ne savait où, sans savoir comment. L'incertitude où Victor la tenait sur la véritatable nature de son attachement était peut-être ce qui le servait le mieux. Mille fois elle avait tenté de lui arracher son secret; mille lois elle u'v avait gagné que île voir redoubler ses doutes et son impatience. On eût dit aussi

qu'elle évitait d'aborder directement la question, comme si elle eût craint d'obtenir une réponse presque aussi vivement qu'elle le désirait. Un jour pourtant elle n'y tint plus :

— Tu vas me trouver bien indiscrète d'attaquer la première un semblable sujet, dit-elle à l'improviste; mais le bruit court que tu es sur le point de te marier?

— Oui, répondit-il ; eh bien ! il est vrai que j'y songe. Cette parole lui fit mal; les larmes lui vinrent aux

yeux, et se penchant sur sa broderie :

— On va même, continua-t-elle, jusqu'à nommer ta femme.

— Alors, repartit Victor, on va trop loin, car je serais moi-même bien embarrassé...

— Oh ! voyez-le donc! comme si l'on ne savait pas que votre première visite a été pour Mlle Schmidt, monsieur le discret.

Il n'entrait nullement dans les projets de Victor de mêler le nom de quelque femme que ce fMà ses combinaisons machiavéliques; mais, obéissant aux entraînements de la situation :

— Je serais désolé, dit-il, de répondre légèrement à une insinuation de cette nature. Pourtant, situ me promets le secret, je ne vois nul inconvénient à t'avouer, ma chère Anna...

— Que tu l'adores.

— L'adorer!... non. Et pourtant je la trouve aimable,

— Et elle l'est assurément, dit Anna. Elle n'est précisément ni belle ni jolie; elle a un caractère détestable, des goûts... à ruiner un mari; elle est fort coquette, un peu bas-bleu ; mais tout cela n'empêche pas une femme d'être aimable, n'est-ce pas?

— Oh ! remarqua Victor, le portrait n'est pas flatté.

— Après cela, reprit-elle au bout d'un instant, tu au-

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