‹ Les petits mémoires de ParisChapitre 17 sur 34 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

LE CARNET D'UN SUIVEUR

foncés dans des chaussons de feutre qui remplissaient ses sabots en rejetant leur trop plein sur leurs bords.

Une figure ronde, aux yeux flambants avec un nez écrasé de kalmouck, une bouche sensuelle, entr'ouverte, qui montrait une rangée de dents blanches et serrées comme celles d'un jeune bouledogue, donnaient à l’ensemble de cette physionomie un air de bestialité sensuelle.

Elle tenait à la main un filet à provision; au travers des mailles on voyait un litre, des léscumes et la tache jaune d’un papier de boucherie.

Sale comme un peigne, ses vingtans disparaissaient sous des chaiïrs grassouillettes qui formaient des petits plis à son cou très blanc. Son corsage aux boutons absents avait peine à contenir des seins fermes et puissants meublantun torse de modèleitalien sur des hanches préparées pour d’abondantes maternités.

Je l’avais rencontré quelquefois dans le quartier où j'aimais à fouiller les vieilles

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rues aux boutiques de province. Elle devait

rouler avec tous les terrassiers ef les garcons bouchers qui voulaient d’elle. Elle se donnait non pour de l’argent, mais pour une paire de bottines, un peigne en celluloïd ou un dîner de bistro. C’était un morceau faubourien, plantureux, propre à satisfaire copieusement les appétits d’une heure des gens habitués aux chloroses de la prostitution bourgeoise. |

Quel scrupule m’empêcha de mordre à belles dents dans cette chair de peuple?

Elle roula dans le monde de garçons de lavoir et de mégissiers. Quelqu’un qui l’eût gardée quelques mois, qui l’eut décrassée, en eut fait une fille, qui, maintenant, tutoyerait des grands ducs.

Dans les faubourgs, il est de ces femmes qui ne quittent jamais leur quartier. Elles y naissent et elles y meurent.

À trente ans, elle sera encore plus grosse et aura épousé un paveur.

On la retrouvera grimpant la rue Mouffe-

LE CARNET D'UN SUIVEUR

tard avec une croupe d’hottentote, un ventre de silène, et une face de curé, poussant devant elle une voiture de marchande des quatre saisons dont les cahotements promèneront sur ses salades le tumultueux va-et-vient de ses seins énormes.

Je sortais d’une soirée mondaïine, impatient d’aller évaporer dans l’air frais de la nuit tous les parfums, toute la musique, toutes les lumières et toutes les odeurs de femme dont mes sens étaient imprégnés.

J’allumai un cigare, je descendisle Trocadéro, en suivant les quais; je humais à pleines narines gourmandes la fraîcheur de l’eau, les yeux perdus au loin dans un ciel splendide, voilé d'un incroyable fourmillement d'étoiles.

J'arrivais à un pont, quand, de l’autre côté du parapet, je vis une étrange forme se dresser devant moi. C’était une longue et maigre femme enveloppée, de la tête aux

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