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LE CARNET D'UN SUIVEUR
- comme un aérolithe qui serait venu tomber . sur des cloches à melon! Il m’accueillit sans
émotion, et comme s’il m'avait vu la veille.
Je lui dis qu’un hasard m’avait amené près
de lui. Enfin, ça va-t-il ?..... il me répondit comme répondrait un homme qu’on va guillo-
tiner et qui vous dirait que ça va aussi bien que la situation le comporte.
Tu sais, me dit-il, je suis marié. — Oh!
sans tambour ni trompettes! Je n’ai nrévenu personne, même pas toi. Je t’aurais dérangé pour mon enterrement, mais pour un mariage à mon âge, à quoi bon? C’est une formalité, voilà tout! J’attendais toujours pour te l'écrire. Mais, tu sais, la paresse, je n'écris plus, je ne sors même plus; il faut toujours arriver à faire une fin. Je vis, là, entre mes coloquintes et mes rosiers, ou, plutôt, entre mes salades et mes artichauts, car ma femme a trouvé qu'il était inutile d’avoir ur jardin où ne poussaient que des fleurs, que les petits pois et les salsifis faisaient des plats confortables, tandis qu'on ne
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mangeait ni les roses trémières ni les géra- Ÿ niums. St En somme, elle avait raison ; je l'ai laissée faire. 51e
Maintenant, ma bibliothèque, avec tous mes bouquins et un tas de saletés qui ne servaient à rien, à été débarrassée. Nous avons percé une porte dans le jardin, cela nous fait une très belle pièce où nous remisons la volaille l'hiver ; les poules et les oïes que nous engraissons, car tout cela se vend, mon cher. Alors, au lieu de dépenser de . l’argent, j'en gagne. En tous cas, la vie ne nous coûte rien et nous ne touchons pas à nos revenus.
À mon âge, que veux-tu? mauvaisestomac, mes sacrés rhumatismes m'’interdisent un tas de choses : pas d’alcool, plus de café, à peine de l’eau rougie. Le vin — surtout le bon — m’est interdit. Je ne fume plus, non plus, à cause de mon catarrhe. Tu vois, c'est la vie d’un sage et d’un anachorète. Nous mangeons et couchons dans cette pièce.
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Alors, ma femme, ayant de la famille, le premier leur est réservé. Son vieux père est venu demeurer avec nous; et, entre parenthèses, il nous est bien utile pour les travaux de la maison ; puis, les enfants de sa sœur viennent en vacances... elle à aussi un frère maréchal des logis qui vient passer ses congés avec nous. Tout cela fait un peu de remuement à la maison — Ah! ce n’est pas triste, je t’assure!
Tu tombes mal aujourd’hui, tout le monde est dehors et parti à la noce d’un cousin aux environs. Ils reviendront tous passer quelques jours ici.
Ah! ne me parle plus de ma vie d’autrefois ! quelle idiotie? J’ai foutu au feu tout ce qui me la rappelait et si je ne t'avais pas donné la fameuse malle, elle aurait suivi le même chemin. Ah! mon vieux! mon vieux ! s’écria-t-il comme essoufflé, haletant d’en avoir dit si long, s’arrêtant pour cracher dans les cendres, cherchant ce qu’il . pourrait ajouter à cette oraison funèbre que
ere
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j'écoutais, comme on écoute des litanies à éructées par quelque chantré forgeron dans 4 une église de village. + |
Je n’avais plus qu’une idée : m’enfuir!
m’enfuir à tout prix ! et trouver une raison, un prétexte pour disparaître au plus vite de M cet ossuaire, pour ne plus voir ce lambeau n. d'humanité, affalé devant moi comme quel que bête inutile.. Je tirai ma montre : —Dis £ donc, la voiture repart, je venais seulement « pour te serrer lamain. Au revoir, je reviendrai. Tu sais, c’est un voyage d'affaires...
autrement. à
Il ne me retint pas. Je retrouvai ma place en haut sur la voiture près du conducteur. — Déjà de retour, Monsieur? — Oui, j'étais pressé... J'aurais pu, par ce conducteur, savoir bien des choses, mais après avoir vu cette loque, ma curiosité n’était même pas excitée.
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L’horizon rougissait devant moi, le bord . de la forêt se poudrait d’or... de temps en temps, un coup de fusil trouait l’air, un petit nuage de fumée s'élevait au-dessus de quelque sillon; une nuée de perdreaux mouchetait les longs nuages qu’un léger . vent chassait vers le nord; des hommes, des . femmes rentraient des champs; les grelots tintaient sur le large collier bleu des chevaux, un coup de fouet griffait le ciel et jetait son » petit bruit sec et aigu de carabine de foire pendantque ma pensée s’engourdissait...….
C’est là, pensais-je!l’observation, l’esprit de boulevard, le scepticisme, la vie de Paris absorbée pendant trente ans et rendue là, dans ce coin de hameau, comme on rejette une fiente infertile et malsaine.
Sur un arbre un oiseau s’égosillait, disant son hymne à la splendeur du soleil couchant ; déroulant la joaillerie de ses trilles sur les bruits mystérieux qui montaient des profondeurs de la terre ; et ce petit oiseau, meilleur
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fils devant la nature, que tous les Béjarol | qui n’en ont vu que les maquillages et qui
n’en ont compris que les tares, m’en disait
plus long que toutes les philosophies. Pendant longtemps on rit et on blague; mais la
nature, ce créancier implacable est là, qui dis-
pose de vous, et qui prend le peu qui vous. 4
reste pour se payer de ce qu’on lui doit.
Je n’ai plus revu Béjarol. J’ai su qu’en
construisant une grange qui aurait pu être
tout aussi bien ailleurs, on lui avait bouché l'horizon... cet horizon où le ruban de moire de la rivière se déroulait sous l’ombre des
sapins, où, en haut, les couchers du soleil
flambaient, paraissant manger les arbres comme des fagots dans une cheminée d’auberge.
LL e e e e e e e e e e e. e e
Béjarol usait ses jours, enfoncé dans un
vieux fauteuil à oreille, enveloppé de flanelle,
les pieds dans une chancelière, engourdi par l’odeur des baumes et des laudanums.