Les petits mystères de l'Opéra
Ce jour-là , M. Diiprez avait mal à son ut de poitrine; madame Dorus-Gras était enrhumée; M. Barroilhet avait failli s'empoisonner en teignant son sourcil gauche , et madame Stoltz s'en était allée à Dieppe respirer l'air vif de la mer , sous l'astucieux
prétexte d'un subit enroùment.
-2 i.f:s pktits mysti:ki:s
Ce jour-là, — jour trois fois juaudit, — l'Acudrniie royale de musique ne battait (jue d'une aile ; ce n'était point un théâtre, e'était bien plutôt une succursale de la Pitié, un appendice delà Charité ou de riiùtcl-Dieu. Pour comble d'infortune , les premiers sujets de la danse n'avaient j)as été respectés davantage. Mademoiselle Carlotta Grisi était éclopée, et, par un de ces hasards qui ressemblent l'oit à de la sympathie, M. Petipa avait déclaré qu'il" lui sei'ait impossible d'exécuter le plus mince entrechat.
Ce jom*-là , les chefs du chant et les maîtres de ballet se réunirent en un conseil privé, auquel furent convoqués M. Ilabeneck, le chef d'orchestre, et M. Battu, soii premier lieutenant.
— Et le directeur? allez-vous dire. Est-ce que le directeur ne faisait pas partie de ce congrès diplomatique? Était-il donc malade comme les autres?
— Le directeur? mon cher monsieur... le directeur avait suivi l'exemple de madame Stollz. Lui aussi, il respirait à Dieppe l'air vif de la mer, non pas qu'il fût enroué, mais unicpiement , sans doute, parce qu'il pouvait le devenir.
Les maîtres de ballet étaient consternés; les chefs du chant gémissaient en cadence, et M. Habeneck mêlait ses pleurs silencieux aux larmes éloquentes de M. Battu.
Cependant il fallait prendre une décision. Deux fois
DE i;oi»i<:uA. yi
rimprlmcm' nv;ii( (M1V0V('' (Icmaiidcr hf copie de Tiit-
— Que faire? s'écria M. Beiioîl.
— Que devenir? murmura M. ('oralli.
— (A)iument nous en lirer? demanda M. Battu.
— Si nous donnions la huilième représentation d<' mon ]'a{s.<eau Fanlôme? Iiasarda M. Dietseh.
M. Haheneek bondit sur sa chaise.
— Jamais! s'écria-t-il. Mieux vaudrait encore faire» relâche î
. — Impossible.' fit M. Mazillier. Que diraient les abonnés?
— Et la commission? dit M. Benoît.
— Et M. Edouard Monnais? fit M. Battu.
— Il nous faut, à toute force, organiser un speclacle quelconque, dit à son tour M. Coralli; diU-il être exécrable, abominable et détestable; dussionsnous faire six cents francs de recette... peu importe !
— Alors si nous donnions la huitième représentation de mon Vaisseau Fanlôme? hasarda de nouveau M. Dietseh.
Une violente rumeur couvrit la voix de l'honorable préopinant. M. Habeneck, qui présidait l'assemblée, lui déclara qu'une troisième proposition de cette nature serait le signal de son exclusion immédiate de la salle du conseil.
Après mille pourparlers infructueux, et quelques centaines de propositions sans résultat, le spectacle
(lu soii' l'ut enfin arrêta. Triste spectacle, en vérité, tout composé (le pièces et de morceaux , lambeaux magnifiques, si vous le voulez, mais cousus ensemble sans logicjue et sans goût : un acte de ci , un acte de là, avec accompagnement de ténors de quatrième ordre et de coryphées du plus bas étage. — Interrogez les vieux habitués de l'orchestre, et ils vous raconteront (\ife ce soir là, — ô honte! — on vit les personnages peints sur le rideau du théâtre s'agiter avec colère, et Louis XIV essayer, par trois fois, de se voiler la face sous les innombrables anneaux de sa majestueuse perruque blonde. ^
M. Coralli avait prophétisé juste : la recette encaissée s'éleva au chiffre honteux de six cent quarantecinq francs, soixante-dix centimes. A quelques exceptions près, la salle était vide comme le récipient d'une machinée pneumatique. Les balcons et la galerie ne comptaient pas un seul spectateur; les loges de face n'étaient guère peuplées que de femmes de chambre et (le bonnes d'enfants, protestation éloquente des abonnés à l'année; deux douzaines de provinciaux se pavanaient à l'amphithéâtre , où ils déclinaient le substantif/>raro de toute la force de leurs robustes poumons. La claque garnissait le parterre, et cherchait à communiquer son enthousiasme de commande à quel- (jues sous-officiers en semestre et à un petit nombre d'étudiants récemment débarqués. S. M. Véron I^' occupait seul son avant-scène; il avait l'œil morne et
î)K i;oi'i<:nA. s
la tele ])aiss('e : sauf la cravate, vous eussiez dit Marins pleurant sur les ruines de (]artliat^e.
Kn enti'ant dans celte salle ainsi l'aile, il me sembla (|ue je posais le pied dans une catacomhe. Le lustre me parut ne vei'ser que des lueurs blafardes, et l'oi'-chestre n'exéculer que de funèbres symphonies. Je me glissai bi(Mi vile dans la stalle de M. Rolbsebild , — celle stalle enchantée, dont nous avons, autre pari, écrit la très-véridiiiue histoire, — et, pour mieux échapper aux lugubres influences du spectacle de la salle, je concentrai toute mon attention sur le spectacle de la scène.
Je ne me souviens plus de ce qu'on jouait ce soir là, ou mieux, pour l'honneur de TOpérà, je neveux point m'en souvenir. Le théâtre était livré aux plus obscurs comparses et aux triplures les plus ignorées. Des roulades horriblement équivoques montaient en spirales vers les frises; des points d'orgue dont on ne saurait se faire aucune idée se croisaient dans l'air , où ils voltigeaient lourdement , pareils à une troupe de canards civilisés.
Quand vint le tour du ballet, ce fut cent fois pis :
tous les gros pieds , toutes les grosses mains et toutes
les grosses jambes de l'Opéra s'en donnèrent à cœur
joie. Les danseuses les plus outrageusement maigres
affrontèrent sans pudeur le grand jour de la rampe.
Il y eut, entre autres , un certain boléro exécuté
par mademoiselle Louise Fitzjames et par mademoi-
(> ij:s petits mystères
selle Carrez, durant lequel, à diverses reprises, mes cheveux se dressèrent d'épouvante. A les voir si sèches toutes les deux, je craignais que, venant à se choquer dans une pirouette, elles ne prissent feu tout à coup, comme on voit rétincelle jaillir de deux cailloux frottés Tun contre l'autre. — Horreur! M. Frémolle, odieusement frisé, dansa un pas qu'on eût peut-être applaudi au théâtre des FunamLules.
A cet affreux spectacle, je fermai les yeux el je
DE i;opi:i\A. 7
m'enfonçai bien carrément dans la stalle M. de Uotlisehild. Qnehjnes minntes après, j'avais onhlié l'Opéra, mademoiselle Carrez, M. Ilabeneek, mademoiselle Fitzjames, M. Frémolle et tout 1(^ reste; et je m'endormis aussi profondément que la princesse Isabelle au quatrième acte de Robert.
Combien de temps ce sommeil lélbargique durat-il? je l'ignore. Lorsque je me réveillai, la représentation était finie, le lustre éteint et la salle vide. J'eus beau ouvrir mes oreilles et écarquiller mes yeux, j'étais tout à fait dans la situation de ce malbeureux cbanté par le poète Delille , lequel ne voyait que la nuit et n'entendait que le silence. J'eus froid et j'eus peur. Il me semblait apercevoir, à des borizons considérables, toutes sortes de feux-follets capricieux. Aidé par mes souvenirs et talonné par la frayeur , j'entrepris alors le plus périlleux voyage qu'il soit donné à aucun bomme de rêver. A cbaque pas, je rencontrais quelque obstacle imprévu. En escaladant la barre de l'orcbestre, je crevai la peau des deux timbales et je disparus dans les vastes flancs de la contrebasse de M. Mattbieu, comme autrefois Jonas dans le ventre de la baleine. Après mille et mille détours dans les corridors, nouveau labyrintbe, considérablement augmenté , oii Tbésée en personne se serait infailliblement perdu, j'arrivai sur la scène. C'était là que tendaient tous mes désirs.
— Terre! terre! m'écriai-je avec l'ardeur d'un
« LIvS PKTITS MYSTi:ui:S
marin qui depuis ([iialre mois ne voit fine Vv.wi cl l(î (ici.
— Qui parle? (jui a parlé? demanda une voix (jiii riUenlit tout à côté de nies oreilles.
Je nie retournai aussitôt; mais je n'aperçus rien, fant les ténèbres étaient profondes.
— 11 y a quelqu'un iei? fis-je d'un ton qui n'était i»"uère assuré.
On ne me répondit point. Tout à coup le silence fut interrompu par un petit bruit sec, pareil à une légère détonation.
Je fis un saut en arrière.
— Au secours ! au meurtre ! à l'assassin î criai-je en luyant à toutes jambes.
— Casse-cou! casse-cou! me fut-il répondu.
Par malheur, l'avertissement arrivait trop tard. J'avais à peine couru l'espace de dix pas, que je me heurtai violemment contre un portant de coulisses.
Pour la troisième fois, la voix inconnue se fit entendre.
— Est-ce que vous seriez blessé, monsieur? me demanda-t-elle.
Je me retournai de nouveau, et, cette fois, j'avisai un petit vieillard qui m'examinait sournoisement. Ses cheveux étaient soigneusement poudrés , ses bas blancs et bien tirés accusaient une jambe qui avait du être galamment tournée; il était chaussé en sou-
DK LOPIORA. •)
licrs à talons, et porlail une épée en verrouil. 11 tenait à la main une lanterne sourde, et l'explosion qui nravait si fort elVrayé était tout simplement la détonation (le rallumettc ehimique dont il s'était servi pour éelairer sa lanterne.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demandai- j(; à cet étrange personnage , en m'inelinant jusqu'à tei're. *
Le petit vieillard se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, et, se campant fièrement, le poingsur la hanche.
— Le sieur Poinsinct de Sivry vous salue, me ditil avec une certaine arrogance.
— Vous êtes Poinsinet? m'écriai-je au comble de la surprise.
— Sans doute.
— Poinsinet le poëte?
— Lui-même.
— Celui qui florit au dix-huitième siècle?
— Celui-là en personne.
— Par quel miracle du ciel êtes-vous encore de ce monde?
Poinsinet sourit dédaigneusement , et haussa les épaules.
— Hé ! sandis, jeune homme, dit-il, ne savez-vous pas que les écrivains de génie sont tous immortels?
— Au moins, repris-je , m'expliquerez-vous comment il se fait que je vous trouve, à cette heure
Hl Ll«:s Pl-TITS MYSTI.riFS
îivancée de la niiif, perdu, comme moi, siii' les planches de l'Opéra?
— Ceci est une autre paii'e de manche! les. Je suis condamné à ne point sortir de cette enceinte, et cela par une volonté supérieure, à laquelle vous me voyez contraint d'obéir. Sans doute vous n'ignorez pas que toute ma vie durant j'ai été en hutte aux jalousies les plus ardentes, les plus férocement enracinées?
Il s'est rencontré des hélitres qui ont nié mon esprit, des cuistres qui ont contesté mon imagination, (les ânes qui ont mis en doute ma verve entraînante et mon style harmonieux. J'ai fait des vers, et ils ont sifllé mes vers! J'ai fait de la prose, et ils ont hué n)a prose? Connaissez-vous Ernclinde?
— Non , monsieur.
— Tant pis pour vous, jeune homme, tant pis
pour vous. Ernclinde, ]e ne crains pas de le dire, est
le chef-d'œuvre des opéras français. Vaincu par les
sollicitations de Philidor , je lui abandonnai mon
poëme, et le drôle, avec son ignare musique, fut cause de l'insuccès qui rejaillit sur moi. Quels souvenirs! (juelle journée, monsieur! il me semble y être encore. C'était le 24 novembre J 7(37. Toutes les loges étaient louées , il y avait du monde dès midi, et la salle regorgeait, ainsi que les corridors, les galeries et les avenues. Le sieur de Yismes, le directeur d'alors, se frottait les mains et m'appelait son cher ami. Eh bien !
I)i: LOPIIUA. 11
iiionsieiir, le jnihlic sillla mon Evndinde.., (Jiie (lis-jc ! c'est la ninsi(jU(' do IMiilidor (jui fut siiïlée... co (jiiî iMMiiprclia point mes cnncniis de se ivpandre on médisances de tou(c sorlc et en calonmies de tonte nalnre. (]roiriez-vous(ju'nn obscnr gazetier se permit de l'aii'e courir ré[)ii;ramme snivanle :
l..'i inuso gotliiinic et sninagc
Do roinsiiicl, I.a Musc a fail caca toiil net.
A riiilidor rcncloDS lioinmasc , i;i iTScrvoiis le pcrsinagc
A Poinsiiicl.
Mes ennemis politiques ne s'en tinrent point là Quelques jours après , j'assistais au bal de l'Opéra, lorsque je vis entrer dans la salle une troupe de six masques, trois habillés dans le costume des différents rois, personnages de mon opéra, avec des inscriptions qui les caractérisaient. Un quatrième faisait Ernelinde, et portait écrit sur son fiont : Femme impie, hémistiche superbe, souvent répété dans ma pièce. Le cinquième était en habit déguenillé, en mauvaise perruque, avec un domino de papier chargé de vers tirés du poëme : il figurait ma poésie! Le dernier était revêtu d'un domino bariolé d'une multitude de notes; il figurait la musique de Philidor. De ces deux figures, la première paraissait se soutenir sur l'autre et la faire chanceler. Ce groupe odieux, après s'être promené beaucoup dans l'assemblée et
12 LES PFTITS MYSTIJiFS
s'être fait remarquer de tout le monde, se remit au milieu de la salle, où ils tombèrent ensemble tout à plat. if
— Mais e'est affreux, eelaî dis-je au poëte, dont Tœil étineelait et de qui les poings se crispaient convulsivement.
— C'est monstrueux, monsieur, e'est monstrueux* les envieux firent si bien que mon Erneh'nde n'eut que dix-huit représentations.' M. le duc de Chartres, encore l'unde'mes ennemis politiques, celui-là, avait parié cent louis que mon opéra n'irait pas vingt fois. Jl gagna! ! ! ErneUnde fut donc retirée du répertoire , et je n'en demeurai pas moins persuadé que j'avais fait un chef-d'œuvre lyrique. On m'a accusé d'être vaniteux. C'est un tort; je n'étais que juste et consciencieux vis-à-vis de mon talent; et pourtant les dieux eux-mêmes ont fini par prêter l'oreille aux niaises criailleries des stupides humains. Ils m'ont condamné à ne quitter l'Opéra que le jour où j'aurai abjuré ce qu'ils appellent mes erreurs littéraires. « Montrez-moi, leur ai-je dit, un seul poëme qui vaille mieux (\u ErneUnde , et je suis tout prêt à signer (pie Poinsinet n'était qu'un âne. »
— Vous comprenez^ monsieur, ajouta l'auteur du Cercle, en souriant avec malice, que, par les Reine de CInjpre et les Dom SébasUcn qui courent, je ne saurais concevoir aucune crainte pour ma réputation de grand auteur et de poëte éminent.
i)i: LOPKRA. ir,
— Et depuis qiiairc-vingts ans vous avez toujours vécu sur les planches de FOpéi'a? deniandai-je à Poins^net.
— Tel est l'ordre du (h^stin , me répondit-il. Je suis là, guettant toujours la venue du Messie qui doit me délivrer. Mais, entre nous, ce ne sera pas M. de Saiul-GeoriTes.
— Otte captivité vous paraît-elle dure?
— Pas ti'op. J'ai tant de choses à voir, tant d'histoires à entendi'c , tant de mystères à approfondir , ([ue, franchement , je n'ai pas le loisir de m'ennuyer; mais aussi , rien de ce qui se passe en ces lieux ne m'est inconnu, et si jamais je publie mes mémoires, vous verrez quel joli petit succès de scandale ils obtiendront.
En ce moment cinq heures sonnèrent à la mairie du deuxième arrondissement.
— Il se fait tard, ou mieux il se fait tôt, dit Poinsinet. Je vais me coucher, et je vous engage à er faire autant. Suivez-moi, et s'il vous plaît d'ouïr quelques-unes de mes confidences, trouvez-vous, aprèsdemain vendredi, à l'orchestre, côté droit, stalle 85.
Ce disant, l'auteur d'Ernelinde me prit par la main et me conduisit jusqu'à une petite porte qu'il ouvrit en pressant un ressort secret. Une minute après, je foulais le trottoir de la rue Grange-Batelière.
Comme bien vous le pensez, je n'eus garde de manquer au rendez-vous que m'avait assigné l'auteur d'/^rneUnde, Les bureaux étaient ouverts depuis deux minutes tout au plus , lorsque je pénétrai dans la salle de l'Opéra. Il n'y avait eneore personne, si ce n'esl au parterre le cbef de la claque, Auguste, qui plaçait ses hommes et qui échelonnait ses phalanges avec cette remai'quable habileté et cette profonde intelligence de la stratégie qui sont sanscontreditlesdeuxvertusprimordiales du métier. A mon sens, et de l'avis de beaucoup d'autres, un chef de claque bien appris, — et ceuxlà sont rares , — ferait, au besoin , un excellent génél'al. Quelle promptitude et quelle sûreté dans son
16 LES PETITS >fYSTi:UFS
coup (I'clmI! comme il connaît le fort et le faible du terrain sur lecjuel il est a|)pelé à combattre ! avec quelle science ingcnieuse il fait mouvoir ses escadrons, modérant la foulque imprudente des uns , éperonnant l'ardeur paresseuse des autres! Qu'était, après tout, remj)ei'eur Napoléon , je vous le demande , sinon le (bef de cla([ue de la Grande-Armée?
Je ne tardai pointa voir paraître Poinsinct. Je le reconnus tout d'abord , ([uoique , à vrai dire, son costume eût subi de notables modifications. Il avait abdiqué l'épée en verrouil et avait accrocbé à quel- (jue clou du magasin son liabit de satin couleur gorge de pigeon. Il était mis avec la souveraine élégance d'un petit-maître d'à présent, c'est-à-dire qu'il portait par-dessus sa redingote un de ces liorribles ^sacs appelés Uci*/ie , importation britannique qui devrait être à la France , toute proportion gardée , ce que l'opium est à la Cbine, un casus belli des plus i>'raves.
Sitôt qu'il m'eut aperçu , Poinsinet me salua de sa main étroitement gantée. En deux enjambées il fut à mes côtés.
— Votre exactitude me plaît, jeune liomme, dit-il en prenant place dans la stalle voisine de la mienne.
— Monsieur, répliquai-je d'une voix essentiellement câline , on ne doit jamais faire attendre les rois , non plus que les poètes, qui sont les rois de l'intelligence.
Di: LOPKUA. i:
Poiiisinet sourit et m'oflril une prise de lahac.
— Vous avez là une inagnifKjue (ahatii're, in'écriaiji' à la vue de sa boîte qui reluisait de mille Ceux, ainsi (ju'une escarhoucle au soleil. C*est de l'or le plus tin et le j)lus pur?
— El voilà ee qui vous trompe. C'est tout simplement du métal doré à froid par le procédé du vicomte (le Uuolz.
— Uuolz? interrompis-je; ce nom-là ne m'est pas inconnu. Est-ce un parent du malencontreux auteu' de la Vvndclia?
— C'est le même.
— Sa musique n'était pas bonne î
— Sa découverte est admirable î
— Entre nous, ce n'était qu'un médiocre compositeur.
— Qu'importe ! c'est un chimiste de génie, auquel il sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucou[) doré.
Cependant la salle se garnissait peu à peu.
— Nous sommes beureusement partagés, reprit Poinsinet. On donne Guillaume TelL II ne restera pas une seule place inoccupée, et les habitués du théâtre seront tous à leur poste. Jarry réalisera dans sa soirée une cinquantaine de francs de bénéfice.
— Qu'est-ce que Jarry? serait-ce par hasard un collaborateur anonyme de M. de Jouy et de M. Hip-
polyteBis? Ce Jarry aurait-il trempé, de près ou de
18 LES PETITS MYSTfUtES.
loin, dans la perpétration de ee foi'f'ait litlérain; (jul a nom : le poëme de Guillaume Tell?
— Comment! vous ne connaissez pas Jarrv? Jarry est le Maître-Jacques de l'administration; il est employé à la distribution des billets de faveur pendant la journée , et le soir, ouvreur et placeur du côti' droit de l'orcbestre. Diable ! mais c'est tout à fait un personnage que ce M. Jarry; et, pour ma part, je ne serais aucunement étonné de le voir, dans quelques années , directeur de l'Opéra. En attendant, c'est le drôle le plus désagréable que je connaisse, insolent comme un laquais, et se faisant baut la main un revenu de buit mille francs avec son petit commerce de lorgnettes prêtées , de stalles gardées el de tabourets réservés.
— Huit mille fi'ancs?
— Au bas mot. — M. Guillaume, le colonel Montaigu et quebjues autres abonnés lui paient une ^\]n^si de cinquante francs par mois; à ce prix, M. Jarry leur conserve des places, — mais il ne les salue pas.
« Regardez bien cet bomme qui entre à l'orcbestre des musiciens; cet bomme n'est ni im bomme ni un musicien, c'est un mytbe. Il s'appelle Llrban , ce qui n'est déjà pas mal mytbique comme cela. Il compose de la musique catbolique et s'intitule, sur ses cartes de \mtes * professeur de violon ch ré lien. \0\e7Ac se diriger vers son pupitre.
I)i: i;OF»KKA. 19
Quel ail' saiiilcnionlcoiid'il ! (jiiclhî physionomie pit'iistMiiciit niorlifu'c ! II salue en passant son eollègue M. Tulou. Vous croyez peut-être qu'il lui demande de ses nouvelles ?[)ar exemple î pour qui le prenez-vous? Il se contente de lui dire, d'une voix sépulcrale - « Frère , il faut mourir! » (a- sont là ses tendresses.
« M. Urlian a de rré(|uentes visions. Les anges du ciel lui apj)araisscnt avec une prodigieuse facilité, ec causent avec lui de toutes sortes de choses intime^. Quehjuefois ces mêmes anges lui chantent des mélodies que M. LIrhan transcrit et vend ensuite à son éditeur. Quelques personnes prétendent même que lesdiles mélodies donnent une assez pauvre idée de la musique qui s'exécute dans le paradis. — Les visions de M. Urhan ont ordinairement lieu au bois de Boulogne, allée de Madrid , sous le quatorzième arbre, en montant à gauche, au dernier coup de midi.
« M. Urhan fait partie de l'orchestre de l'Opéra depuis longues années, et je vous affirme qu'il n'a jamais vu jouer un seul des ouvrages qu'on y représente. Il n'a d'yeux que pour la partition posée sur son pupitre, et d'oreilles que pour les commandements de son chef, M. Habeneck. Un jour que, sans songer à mal , il avait levé la tête un peu plus que de coutume, il aperçut les jambes appétissantes, et même quelque chose de plus, de Mademoiselle Adèle Dumilàtre, qui pirouettait en ce moment tout au bord de la rampe. A ce spectacle inaccoutumé, l'artiste chré-
-<^ I KS PETITS MYSTKKFS
îien laissa tomber son archet et sVnfuit à toutes ,'onibes en marmottant : Vade relro , Salamis, — ::. Urhan dîne au eafé Anglais, où il se nourrit (i'imfs durs, de légumes secs, de viandes hlanclies et de pieuses lectures. »
— Quelle est, demandai-jc à mon cornac, cette tête
hevelue et remarquablement barbue qui se dessine en silhouette mélodramati(iue dans les obscurités du couloir de l'orchestre? Dieu me pardonne, il me sembi- que M. Jarry lui a presque adressé un sourire! — C^( ,;tM. Léon Halevy, frèi'c cadet de M. Fromental Halev;. M. Léon Halévy exerce deux professions bien distinctes. Il est homme de lettres de deux jours l'un. Le reste du temps, il est le chef de claque par excellence de monsieur son frère. 11 a assisté aux eent trente-deux représentations de la Juive, aux quarante représentations de Giddo et Gineira, aux dixhuit représentations du Drapier, aux cinquante-trois représentations de la Reine de Chypre, et aux trentecinq représentations de Charles VI. Ces jours-là, il se montre successivement aux deux côtés de l'orchestre , à l'amphithéâtre, aux galeries, au balcon et aux lucarnes des loges. Aperçoit-il une place vide , aussitôt il s'en empare, et lorsqu'il l'abandonne, il a le soin d'y laisser un vieux gant jaune , ce qui épargne à son frère le désagrément de paraître ne pas attirer une foule compacte. Lorsque, par extraordinaire, comme ce soir, on ne joue pas un des cinq opéras de M. Fro-
I)i; LOPKUA. i2l
incntjil , il nssislv à la r('[)rrscn(nlion vi calcule; soi- ^nicuscnx'iit le iioinhre (le stalles inoccupées , disanl à (|ui vcul Tenlendre que la musique fraternelle a seule le i^lorieux |)rivilége de faire d(\s recettes de dix mille francs.
« Le séide de M. Meyerheer est un emj)Ioyé supéi'i(Mii' des postes, appelé M. Gouin. Et tenez, le voici précisément qui apparaît sui' les marches de rampliithéàtre. M. Gouin ne jure que par Robert le Diable et (pie parles Iluguenols. Parlez-lui de l'auteur iVOielIo , et il vous dira que c'est , sans contredit, un agréable compositeur de quadrilles. Ce dévouement absolu lui vaut l'bonneur insigne d'être tutoyé par M. Meyerbeer, avec qui, du reste, il entretient une correspondance des plus suivies. Rentré chez lui ce soir, après la représentation , il écrira à M. Meyerbeer une lettre ainsi conçue :
« Mon cher et illustre maestro ,
« Je sors de l'Opéra , où , faute de ne pouvoir exécuter ni les Huguenots, ni Robert, on a servi aux abonnés un spectacle de contrebande. On a représenté Guillaume Tell, et, pour la centième fois, j'ai pu me convaincre que le règne de Rossini est tout à fait passé. Le premier acte n'a produit aucun effet; au second , le public n'est point sorti de son engourdissement, et si l'on a quelque peu applaudi au troi-
22 Li:S PKTITS MVSTKHES
sième, Tlionncur en revient nni(jncment à Dupiez. J'ai compté six loges vides; l'orchestre était veuf de ses habitués; le reste delà salle était peuplé de billets donnés, et envahi par des nuées de provinciaux venus de Rouen et d'Orléans, le njatin même, parle chemin de fer.
« P. S. Quand nous revenez-vous avec la partition du PropJtêle? »
— Qu'est-ce que c'est que le Prophète? demandaije à Poinsinet.
— Si M. Urhan est un mythe, le Prophète est un syn)bole. — Le Prophète n'existe point, n'a jamais existé, et, ti'ès-probablement, n'existera jamais. On en cause par tradition , de même qu'on parle souvent des merles blancs , de l'éléphant de la Bastille et des fdets de Saint-Cloud; à cette heure, il n'y a guère , dans toute la France, que M. Gouin qui croie à la réalité du Prophète.
« Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est ce même M. Gouin qui rédige ces réclames hebdomadaires par lesquelles le public parisien est officiellement prévenu que l'auteur de Robert le Diable vient d'être décoré de l'ordre delà Pantoufle-dWrgent, de l'ordre duHanneton-d'Or, de l'ordre de la Bretelle-Élastique et de mille autres ordres non moins inconnus. M. Gouin est un ami essentiel et précieux : c'est lui qui a imaginé de faire poser les affiches des Huguenots et de Robert à un demi-pied au-dessus de toutes les autres affiches. De cette
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fac^'uu , elles rt'sicnl on vue trois cl (iiialre lois vin^^tquatre lioiires. D'ahord elles sont hien plus tlilïieiles à arracher , et puis lorsqu'on vient afficiicr le speclacle (lu lendemain , loin d'être couvertes par les aHicIies du jour , elles les dominent encore de tonte lem* superbe hauteur.
« Mais, chut! parlons plus has , ajouta Poinsinet, voici M. llal)eneck qui s'installe dans son fauteuil. A la vuedesoncheféminemment bourru, mais très-peu bienfaisant, l'orchestre rentre dans l'ordre et fait silence. Les basses mettent un terme à leurs calembours, les violons prennent un air grave et compassé, et les cornets à piston interrompent une conversation qui pourrait être éminemment spirituelle. Imitonsles pour quelques instants, car déjà l'ouverture de Guillaume Tell commence, et, dussiez-vous me traiter de barbare, je vous avouerai franchement que je ne partage pas du tout les hérésies de M. Gouin à l'endroit de Rossini. »
Cette jwétique et sublime élégie qui s'appelle tout uniment Touverture de Guillaume Tell fut exécutée au milieu d'un silence religieux qu'interrompirent , tout d'un coup, mille applaudissements frénétiques. On eut dit que la salle allait crouler sous une tempête de bravos.
— Quelle mélodie céleste! quelle harmonie puissante ! s'écria Poinsinet. Voilà de la musique ! Avec uï\ collaborateur tel que Rossini, mon Ernelinde serait montée aux nues !
— Il paraît, mon cher poète, que tout le monde
ici ne partage pas votre saint enthousiasme.
Parlant ainsi, je lui désignai M. Gouin, qui bâillait ostensiblement à se déeroelier la maehoire.
— Il en est jus(ju'à deux que l'on pourrait citer, répliqua l'auteur du Cercle,
Et, d'un geste courroucé, il me montra M. Léon llalévy, (pii suivait, d'une façon servile , l'exemple de M. Gouin.
— J'avais deviné juste, poursuivit-il, tout Paris sera, ce soir, à l'Opéra. Journalistes, comédiens, agents de change, avocats, députés, et la cour et la ville , personne ne manquera à l'appel. Voyez comme les loges s'emplissent; le parterre, l'amphithéâtre, l'orchestre, les galeries et les balcons regorgent déjà de spectateurs. Il n'y aura de vides , dans un instant, que l'avant-scëne de M. Aguado , l'avant-scène de M. le duc d'Orléans, l'avant-scène de M de Claparède et l'avant-scène de M. Schickler.
— Quelle bizarre et fatale coïncidence! repris-je à mon tour. Voilà quatre loges, et des plus importantes, fermées , pour cause de décès , dans l'espace de six mois. Fortune, considération, puissance, richesse , qu'êtesvous donc, si vous ne pouvez nous défendre des victorieuses étreintes de cette main glacée qui , tôt ou tard , doit nous appréhender tous? — 0 Providence ! ce sont là de tes coups î
Poinsinet me regarda en souriant.
— Ma foi , jeune homme , dit-il , vous prêchez à merveille. Toutefois , et quels que doivent être vos
Di: l; on: Il A. 27
siicci's (Inns co 'j^cuvi^ iV v\{)(\\wncv , je vous ongngc (bi'l à rcngninor vos phrases. La Providence n'a que faire dans ces lugid)res événements. La faute tout entière en est à M. Massol.
— A M. Massol, le baryton?
— Précisément.
— L'arliste de TOpéra?
— Comme vous dites.
— Allons ! vous voulez vous amuser à mes dépens?
— Non pas que je sache.
— Hé quoi , vous me soutiendrez sérieusement que c'est M. Massol qui a causé la mort de M. Scliickler, la mort de M. Claparède , celle de M. Aguado et celle du prince Royal?
— Devant Dieu, je le soutiendrais!
Il y avait dans la voix de Poinsinet un tel accent de conviction , que je n'osai plus le contredire. — En me rappelant que, le matin même , j'avais salué, en plein boulevard, ce baryton quatre fois bomicide , je me sentis pâlir et rougir alternativement.
— Mais, c'est borrible! m'écriai-je, lorsque je fus redevenu un peu plus tranquille ; et comment la police ne s'est-elle pas encore emparée d'un personnage si dangereux?
— C'est que le cas dont il s'agit est extraordinairement délicat et difficile. Après tout, M. Massol ne saurait être accusé de préméditation , et la faute, — si faute il y a , — doit être imputée uniquement à la
^8 LES PETITS MYSTÉHES
fatale puissance de jetlalor qui s'est révélée en lui tout récemment.
— M. Massol serait un jetlalor? demandai-je avec une angoisse impossible à décrire.
— J'en ai peur, répondit l'auteur à' Ernelitide , et c'est à cette terrible faculté de jellalura qu'il faut attribuer la quadruple perte que l'Opéra a faite l'an passé. Vous vous souvenez peut-être des couplets que M. Massol chantait au troisième acte de la Reine de Chypre, et du passage ainsi conçu :
Ce Crcsus (ju'on rcmar(|uc
Tient-il Plus que nous de la Parque
Le fil?
Tout en déclamant ces quatre méchants vers , le chanteur, pour se conformer aux nécessités de la pantomime , gesticulait , tantôt de la main droite et tantôt (le la main gauche, semblant, de cette façon, indiquer un Crésus imaginaire. Durant les premières représentations de l'ouvrage, M. Massol gesticula de la main gauche, et quelques jours après M. Aguado , ce Crésus des temps modernes, prouvait d'une façon éclatante qu'il ne tenait pas mieux le tU de la Parque (jue le dernier prolétaire venu. M. Massol n'y prit point garde, et, pour sa commodité, sans doute, il se mit à gesticuler de la main droite dans la direction de la loge du duc d'Orléans. Une ou deux semaines
i)i: i;()pi:ir\. 2'j
sY'COul(M'(Mi( à peine, et la loge était vide. Que vous dirai-je? M. h* eonilc i\v (ilapaivdc et M. Seliiekier, — encore un vérilahlc Crésus., eelui-là, — n'y oui point résisié davantage. Le geste de M. Massol , dans eet ()\)vi'î\ , ressemble tout à fait au geste elassique de Tarquin décapitant avec une baguette les pavots de son jardin. Cette remarqne , ce n'est pas moi seul qui l'ai lai le. OI)servez M. Yéron à la procbaine représentation de la Heine de Clujpre, et vous le verrez sortir brusquement de sa loge au commencement du troisième acte. Quant à J\ï. Tliiers, dontravant-scène esl cote à côte avec celle de M. Aguado , il a pris le sage parti de ne revoir jamais la Reine de Chypre^ et il ne s'en porte pas plus mal.
— Vous venez tout à l'beure de prononcer le nom de M. Yéron, demandai-je à Poinsinet, l'avez-vous connu du temps où il était directeur de l'Académie royale de musique?
— ïrès-particulièrement.
— On dit que c'était un directeur-modèle, habile au plus haut point, et magnifique à l'instar iVun prince.
— Prout! fit-il en hochant la tète et en haussant les épaules , et voilà pourtant comme on écrit l'histoire! Cette habileté tant vantée, mon cher monsieur, se borne à n'avoir représenté Robert le Diable qu'à son corps défendant. Quant à sa magnificence , elle consistait à réduire le plus possible le budget de
no LKS PETITS .MYSTÏ:ili:S
son tliéâtre, et à envoyer des hoiKjiiets de violettes de dix centimes ;uix artistes qui, la veille, lui avaient procuré une recette de trois mille écus. — M. Véron serait, sans contredit, riiomme le plus heureux de France, s'il n'avait pas d'ambition polilicpie, et s'il ne possédait un frère. Ce frère et cette ambition abréi^eront ses jours. 11 sollicite avec instance une préfecture, et on ne lui a encore offert qu'un bureau de pa- [)ier timbré. Voilà pour l'ambition. — Quant à son frère , on assure qu'il lui a proposé douze mille francs de rentes, à la charge par lui d'aller les manger aux lies Marquises; mais ledit frère a refusé avec une noble fierté; il préfère gagner dix-huit cents francs dans une administration obscure à Paris. Je dois ajouter qu'il existe entre les deux Véron une certaine ressemblance qui fait qu'on les prend quelquefois l'un pour l'autre. Or, c'est là l'unique joie du cadet, connu généralement sous le nom du faux \^cron. Il copie exactement la mise de son aîné, poussant le fanatisme jusqu'à porter des cols de chemise aussi démesurés que les siens. Ce sosisme désespère le vrai Véron , qui , un de ces jours, tuera le faux Véron , ou sera tué par lui. — Dans ce cas, on l'enterrera dans sa cravate.
— Nommez-moi donc , dis-je à mon cornac , les deux personnes qui entrent en ce moment dans l'avantscène de M. Véron. Ce sont de ces visages qu'on rencontre quotidiennement sur le boulevard des Italiens.
Di: i;()i»ki;a. 5i
— I/iin osl M. Nestor U()(|U{'|)laii, diiTcleiir des Variélés, etrautroM. le l)ar()n de Hazaneoiirt, genlilhomiiK» de lettres , (jui cultive les Muses à ses moments perdus. M. Nestor Roqueplan est un homme de heaneoup d'esprit , qui n'a (ju'un défaut , celui de prendre au sérieux les trois quarts de ses paradoxes. Crest un des cinq ou six faiseuis de mois qui soient à Paris; il est infuiiment supérieur à M. lïarel, tant vanté , et je ne connais guère que M. Auguste Lireux, le directeur de l'Odéon, qui puisse lui être opposé. Os jours passés, un homme du monde demandait à M. Roqueplan pourquoi il ne faisait pas. de vaudevilles pour son théâtre : — Pourquoi ne cirez-vous pas vos hottes vous-même? lui répondit-il. — M. Ro- (jueplan déteste les vaudevillistes, qui du reste le lui rendent hien.
c( M. le haron de Razancnurt a puhlié récemment, dans le feuilleton du journal la Presse, un roman sous ce titre : Noblesse oblige. — Il paraît, lui dit un soir, M. Roqueplan, qu'elle n'ohlige pas à savoir le français. — M. Nestor Roqueplan est le frère de M. Camille Roqueplan , un de nos peintres les plus distingués, auquel nous devons, entre autres tableaux célèbres, le Lion amoureux, ravissante composition d'après l'apologue de La Fontaine : — Une belle fdle blonde , coupant les ongles d'un lion qui se laisse faire sans songer à mal. — La chronique prétend que les deux principaux personnages de ce tableau , — le
r,2 LKS PETITS MYSTKHES
lion et la belle fille — ont été posés par M. Nestor Roqueplan et par mademoiselle Delphine Marquet, l'une (les plus jolies et des plus blondes eorypbées de la danse.
— Parbleu! mon eber maître, m'écriai-je , puis- (jue vous êtes d'humeur si causeuse , v-ous me direz bien quel est ce petit personnage, haut de quatre pieds, de qui les jambes fluettes disparaissent dans l'immensité exagérée de ses larges pantalons? ses bottes sont armées d'une paire d'éperons féroces, qui pourraient, au besoin, passer pour des armes offensives et défensives. Le voici qui s'assied près du colonel Montaigu.
— Ce personnage est une énigme dont tous les sphinx parisiens cherchent inutilement le mot depuis quinze années. C'est un officier étranger appelé le major Frazer. Ses camarades les plus intimes connaissent à peine son adresse. On sait vaguement qu'il occupe, dans une maison de modeste apparence, un appartement composé d'une chambre à coucher et d'une écurie. L'écurie est meublée de cinq chevaux; dans la chambre à coucher, il n'y a qu'un lit , une table, une chaise et une commode; mais dans le tiroir du milieu de cette commode, il se trouve, assure-t-on, une inscription de quarante mille francs de rentes. Cet officier a le monopole des paris extravagants et impossibles. Pariez cinq cents louis avec lui , et je gage qu'il va s'élancer, avec son cheval, du haut
I)K i;()PKI{A. -)-
de l'Arc-de-TrioinpIu'. Je le souj)(;onne véliéinenlement (le descendre des amazones par les femmes et (l(\s centaures par les maies.
— Voyez-vous ce vieillard crasseux et mal v«Hii qui se glisse modestement dans cette loge du second rang, où Ton vient de lui offrir une gratuite hospitalité? C'est un marquis de très-bonne maison et l'un des plus riches conti'ihuahles qui soient en France. (>et homme, à lui seul, est plus avare que dix escompteurs ensemble. Lorsqu'il souftle son feu , il est toujours tenté de poser son doigt sur le bec du soufflet. « Mon Dieu! mon Dieu ! s'écrie-t-il dans ces momentslà , peut-on bien dépenser tant de vent pour allumer un misérable feu! » — Un jour, vaincu par la douleui-, il s'est résigné à visiter son dentiste , qui lui a extirpé une dent fort délabrée ; selon son habitude , il s'en alla sans payer. Deux mois s'étaient écoulés , le dentiste vint réclamer cinq francs à l'hôtel de ce mauvais riche ; mais celui-ci entra dans une grande colère.
— Monsieur, lui dit-il , loin d'être votre débiteur d'une si forte somme, c'est moi qui me proclame votre créancier de trente et quelques sous.
— Comment cela , monsieur le marquis?
— C'est tout simple. La dent que vous m'avez arrachée, je vous l'ai laissée, n'est-il pas vrai? Eh bien ! cette dent , vous l'avez plombée il y a cinq ans. Pour prix de cette opération , vous me demandâtes 6 fr. oO centimes, sous prétexte, me dites-vous, que vous
l'aviez plombée avec une ffîuille d'or. Alors j'étais jeune, j'ignorais le prix de l'argent, et je fis la folie de vous payer sans sourciller. Mais aujourd'hui je serais impardonnable si je retombais dans ces déportements. J'ai eu la délicatesse de vous laisser ma dent ; si vous ne m'avez pas trompé , elle est ornée d'une feuille d'or, paye*^.-vous donc en nature. Quant aux trente sous qui me reviennent, gardez-les, monsieur, je veux bien n'en pas poursuivre le remboursement. En ce moment , une forte odeur de musc se répandit dans tout l'orchestre.
— C'est M. de Saint-Georges qui arrive, me dit Poinsinet.
Effectivement, je vis apparaître la moustache bien cirée, les bottes parfaitement vernies , le pantalon rigoureusement collant , les gants soigneusement ajustés et la redingote irréprochablement coupée de l'illustre auteur de la Gipsy.
— Ce M. de Saint-Georges descend-il du célèbre chevalier de ce nom qui fut , je crois , votre contemporain? demandai-je à Poisinet.
— C'est le même.
— Impossible !
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Mais je ne lui aurais pas donné plus de trentesix ans.
— Il n'en a guère que cent vingt -huit à cent trente. Il faut sans doute attribuer cette merveilleuse
DE L'OPI'.UA. 35
conservation au soin exlrùnie (ju'il prend de sa personne. C'est ainsi qu'à Dieppe , où il se baignait l'an passé, il n'entrait jamais dans la mer sans avoir, au préalable , versé dans les Ilots un rouleau d'eau dv (]olot;ne.
— Une dernière objection , fis-je d'un air vainqueur. Le clievalier de Saint-Georges était mulâtre foncé , tandis (pie celui-ci a le visage blanc comme un lis...
Mon cicérone m'interrompit , et d'un ton qui ne souffrait pas de réplique,
— Ignorez- vous donc, dit-il, qu'on blancbit en vieillissant? — Le chevalier a beaucoup vieilli, ce qui explique la blancheur de son teint et la caducité de sa poésie.
Poinsinet poursuivit en ces termes :
— Avant d'en arriver au personnel de l'Opéra, clianteurs , danseurs et gens de l'administration , avant de nous hasarder au milieu de tout ce monde roucoulant, beuglant, gazouillant, faussant, pirouettant, folâtrant etentrecliatant, qui s'agite et fourmille sur la scène, nous allons, si vous le voulez bien, continuer nos excursions dans la salle. Dans un théâtre, vous ne l'ignorez point, le véritable seigneur, c'est le public, et vous n'êtes pas sans connaître le proverbe : « A tout seigneur, tout honneur. »
« Le public de l'Opéra se divise en deux caté-
-,S I.i:S PLTITS MYSTKUES
gories : le public flottant et le public assidu, lequel se subdivise lui-même en abonnés et en entrées de lîiveui'.
« Parlons d'abord des entrées de faveur; les abonnés ne perdront rien pour attendre.
c( On est convenu, fort improprement selon moi, d'appeler entrées de faveur les entrées accordées aux rédacteurs des divers journaux qui se publient à I^aris. Dans une semblable façon de s'exprimer, il y a plus que de la mauvaise foi, il y a de l'ingratitude. Il m'a toujours paru qu'un journaliste paie royalement sa place par les articles de critique amicale ([u'il consacre bebdomadairement aux tbéâtres, par l'annonce quotidienne du spectacle qu'il insère à la ({uatrième page de sa feuille, et surtout par l'accueil ultra-bienveillant qu'il ne cesse de faire aux réclames le plus souvent ridicules et mensongères de messieurs les directeurs.
a Les entrées à l'Opéra sont très-enviées et trèshaut cotées dans les bureaux de journaux. C'est une faveur qui ne se distribue point à tout venant, et, pour la mériter, il faut avoir fait preuve, à diverses reprises, de gants plus ou moins jaunes et de chaussures à peu près vernies. Quant à des notions techniques, quant à une éducation spéciale, c'est ce dont on se préoccupe le moins, et l'on fait bien. Il est bien reconnu, à cette heure, que les plus détestables juges, dans l'espèce, sont précisément ceux qui, de-
puis loniitciiips adonnrs à la mus'Kjiic, oui l'ait par cola inriiie mu* rludo ap[)roron<rK' do la malirro. Lisez j)lnlôl les comptes rendus des feuilletonistes spéciaux, et vous ne tarderez pas à vous convaincre (pi'ils sont, pour la plupart, injustes, exclusifs et passionnés au plus liant point. Soit cpi'ils aient arboré les couleurs de Técolc allemande, de l'école irançaise ou de Técole italienne; soit qu'ils adorent Mozart ou qu'ils exaltent Rossini, leur procédé ciitique est le même toujours, et peut se résumer en dix mots : Qu\ n'est pas avec nous est nécessairement contre nous. — Honnêtes garçons, au demeurant, mais ne se doutant pas du tout qu'il y eut jadis une secte de philosophes dont les membres s'appelaient éclectiques. — Véritables philosophes ceux-là, admirant tout ce qui était beau, par cela seul (pie c'était beau, et sans s'inquiéter autrement du nom, de la patrie et des tendances de l'auteur.
« Ce système d'injuste partialité, quelque fôcheux qu'il vous paraisse, n'est point le seul inconvénient que traîne après elle la collaboration des hommes spéciaux. En sa qualité d'écrivain spécial, le feuilletoniste spécial se croit dans l'obligation de parler w.i langage exclusivement spécial qui ne laisse pas que d'être peu intelligible pour le lecteur qui a le malheur de n'être pas spécial; c'est une accumulation dr* fugue, de contre-point, de cabalette, de fa majeur, de si bémol, d'orchestration, de re mineur, de dièzes
iO LES PETITS MYSTÈRES
à la clef, de Ix'Tarres et de dominantes à vous faire fuir au liout du monde. Lorsqu'il m'arrive de jeter les yeux sur Tailicle d'un homme spécial, il me semble entendre le Sganarelle du Médecin malgré lui demander au père de Lucinde :
— Entendez-vous le latin?
— En aucune façon.
— Ah! vous n'entendez pas le latin! Cabricics arci tliuram singulariter calalamiis bonus bona boniim, et ainsi de suite durant neuf colonnes.
« Il y a quelques années , le feuilletoniste du AV/^îo^î«/, rédacteur spécial s'il en fut jamais, était un brave homme d'Allemand, nommé Joseph Mainzer, qui ne comprenait , n'estimait et n'aimait que la musique ennuyeuse. J'ai lu deux ou trois de ses feuilletons : c'était du cabricias arci ihuram singulariter catalamus bonus bona bonum tout pur; cet homme éreintait les compositeurs avec l'ardeur sauvage d'un cannibale et la légèreté de main d'un boucher. Il n'est pas un seul aligneur de notes, du plus grand jusqu'au plus petit, qui n'ait reçu, en mainte occasion, les éclaboussures de ses rudes taloches. Ce critique atrabilaire a été remplacé dans ses fonctions par M. Gustave Hecquet, que vous voyez assis, là-haut, sur la dernière marche de l'amphithéâtre. M. Gustave Hecquet est l'auteur d'une moitié de Madame Duchâldet, vaudeville en un acte, pétillant d'éi^rillardises et de toutes sortes de choses
l)i: LOPKUA. il
à U'iplo sons. Je uv lui connais pas d'autres liti'cs iiltérnires et musicaux.
G Le Commerce est l'eprésenté ce soir par trois pei sonnes : M. Charles de Lcsscps, M. Auguste Aniould et M. I)oniface. — M. deLesseps, l'un des esprits les plus fermes elles plus lucides, l'une des capacités les plus hrillantes de la poîiti(pie de ce temps-ci, est, dej)uis six ans, le rédacteur en chef du Commerce. C'est ce jeune homme de frêle apparence, assis, le troisième, à votre gauche; il rêve en ce moment à son premier Paris de demain, lequel n'est pas encore fait, et dont il n'écrira le premier mot qu'à minuit, après sa sortie du théâtre. — M. de Lesseps est très-sensible à la ])onne musique, et l'on a observé que son opposition n'est jamais plus brutale que les jours où il a entendu les ouvrages de M. lîalévy. »
— Quel est ce personnage aux deux tiers chauve qui vient d'entrer à l'orchestre, du côté de M. Jarry? A quel journal appartient-il?
— H appartient au ministère de l'intérieur, section des Beaux-Arts , et répond au nom de Perpignan.
— Et quelles sont ses fonctions?
— Elles consistent à arrêter, s'il est possible, les progrès toujours croissants d'une certaine danse appelée cancan^ laquelle, si Dieu et M. Perpignan lui prêtaient vie, ne tarderait pas à devenir une danse souverainement nationale.
'ri I>KS l'Kins MVSTKKKS
« L'lî()noral)lo M. Perpignan a heau déployer dans l'exercice de ses difficiles Ibnclions tonte l'énergie de son caractère ; c'est en vain qn'il essaie de faire à la morale puMicpie nne digue de son corps, le satané canran monte, monte toujours. Avant deux ou trois ans, il inondera la France, entraînant dans ses flots fangeux M. Perpignan, lequel du moins sera mort glorieusement à son poste, pareil à une Vestale des bons temps (le Rom(\ Voilà ce que c'est que M. Perpignan, envisagé au point de vue du fonctionnaire. Comme simple particulier, c'est un excellent homme, de qui l'on raconte mille anecdotes boufl'onnes, — entre autres celle-ci :
« C'était il y a (luekjues années. Le colonel Yusuf se trouvait à Paris, oii sa présence faisait rage. On se le disputait, on se l'arrachait, comme on faisait dernièrement de M. Ponsard , avec cette notable différence pourtant qu'il n'était pas du tout question de Lucrèces dans cette aflaire.
c( En ce temps-là, il y avait à l'Opéra une figurante fort naïve, nommée Palmyre , et un chef du chant très -spirituel qu'on appelait généralement Chênecerf, faute de pouvoir l'appeler autrement, son nom d'Allemand, son nom véritable n'étant pas susceptible de prononciation dans aucune langue humaine.
— Pôdmyre, dit un jour M. Chênecerf, tu chantes plus faux que de coutume, ce qui est beaucoup dire, î^erais-tu malade, ma fille?
— Je suis aniourousc, irpondit P^lmyrc cji poiissîHil un s()iij)ir ollIroYahlo.
— Et (jucl est rh(Mir(Mi\ niorlcl (jiii a loiicli" Ion
— Ah! ce n'osl pas un mortel : c'est un Tiu'c! IV qui est bien différcut, le beau Yusuf! î î
M. Chênccerf réfléchit un instant.
— Écoute, (lit-il, tu es une bonne fille, et je tiens à t'obliger. Le Yusuf est beaucoup demandé en (•<► moment sur la place parisienne ; je ne pense pas que tu puisses y arriver de si tôt. Mais je connais particulièrement son secrétaire intime, et je te présenter;!} à lui.
— Est-il joli garçon?
— Pas précisément; mais il a une grande influence sur l'esprit de son maître, et je ne doute pas, s'il veut bien te recommander, cjue tu n'arrives bientôt jusqu'à Yusuf lui-même. Précisément je l'aperçois qui s'avance de ce côté. Ne t'éloigiîe pas. Ah^ j'oui)liais de te prévenir qu'il comprend le français, mais qu'il ne sait pas le parler.
M. Ghênecerf court au-devant de M. Perpignan, lui coule deux mots dans l'oreille et revient auprès de Palmvre.
— L'aflaire est arrangée, dit-il; j'ai plaidé ta cause avec succès; il t'attend dans ma loge pour convenir du jour de la présentation. Sois aimable, et séduis-le. Je te répète que son maître n'entend
U KfvS PKTITS .MVSTi:[U:s
(jiio par ses oreilles et ne voit que [)rir ses yeux.
Une demi-lienre après, M. l^M'pignan sortait de la loge du chef de chant. Un certain petit air vainqueur rayonnait sur sa figure.
M. Chênecerf l'attendait sur le seuil. A son aspect, il s'incline jusqu'à terre à la ûiçon des Mamamouchis du Bourgeois GentiUiomme,
— Eh hien! seigneur, demande-t-il , êtes-vous satisfait et content?
M. Perpignan s'arrête, lui rend son salut mania mouchien, et répond en désignant Palmyre :
— Belle Sultanicoff !... mais bête comme un chouliff!...
Palmyre est demeurée persuadée que M. Perpignan est un Infidèle, et qu'il parle turc comme le Koran.
« J'entrevois la chevelure flottante de M. ïéophilc Gautier , feuilletoniste juré de la Presse, M. Théophile Gautier, vous ne l'ignorez pas, est sans contredit l'écrivain le plus chocnosophe, le plus superlificoquentieux et le plus déicochicococandard qui soit à Paris. Le très-spirituel auteur de Mademoiselle de Maupin s'adonne avec un grand succès, depuis quelque temps, à la composition des œuvres chorégraphiques. Il promet d'être tout à la fois, sur ses vieux jours, un académicien des plus illustres, et un père Coralli fort agréable. En attendant, et pour se perfectionner dans cet art difficile, il prend des leçons quotidiennes de mademoiselle
I)i: LOPKKA. 4;;
(]arl()tta Grisi. Le fait est que M. Théophile Gautier lie pouvait elioisir une plus eliariuante maîtresse de hallets.
« Voiei M. 31ei'le, de la Quolidienne, esprit fin et judicieux, véritable J^rotée du journalis^iie, (jui signe J. T. ses léuilletons de théâtre, le causeur sa revue (\c la semaine, l'amateur ses appréciations de peinture, et (jui ne signe pas du tout les petits articles qu'il envoie à la Mode. Il s'entretient avec M. Théodore Anne, rédacteur distingué de la France. De quoi causent-ils? là est le mystère : à coup sûr, ce n'est pas de madame Dorval , mais ça pourrait bien être de mademoiselle Sophie Dumilàtre.
— Messieurs, dit tout h coup une grosse voix qui retentit à mes oreilles avec les accents harmonieux d'une trompette romaine de M. Schiltz, messieurs, vous m'obligeriez beaucoup de vouloir bien vous taire. Votre bavardage est sans doute très-spirituel, du moins j'aime à le croire, mais il distrait mon attention. Ce que je vous en dis, ce n'est point du I tout par fanatisme pour Rossini , soyez-en persuadés; c'est uniquement parce cjue vous m'empêchez de remar(iuer certaines fautes graves d'orchestration que je compte signaler dans mon prochain article de la France musicale.
48 LES PETITS MYSTEIIES
— Quel est donc , dcmandai-je à Poinsinet, cet illustre personnage qui en use avec l'auteur de Gm'llaunie Tell d'une si irrévérencieuse façon? Ah! si c'était M. Léon Halévy ! ah ! si c'était M. Gouin ! . . . mais ce n'est ni M. Gouin, ni M. Léon Ilalévy.
— Eh quoi! vous ne reconnaissez pas le suhlime auteur de Pigeon-]'ole (paroles et musique)?
— M. Castil-Blaze?
— - Lui-même.
— Mais je le croyais dévoué corps et plume à Rossini, et au génie de Rossini. N'est-ce pas lui qui a gagné quelques cent mille francs à traduire et à déranger le Barbier de Séville.
— Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes naïf! V Est-ce que vous ne devinez pas que l'auteur de Pigeon-
l o/e (paroles et musique) est désolé de n'avoir pu exercer son petit commerce sur Guillaume Tell, comme il l'a fait sur le Barbier de Séville? — indè irœ,
— Et vous croyez qu'il osera critiquer cette partition irréprochable ?
— J'en suis convaincu.