‹ Les petits mystères de l'OpéraChapitre 2 sur 9 · Mais c'est un sacrilège · texte numérisé non relu

Mais c'est un sacrilège

Disant ces mots je me retournai vivement et je fixai un regard furibond sur l'auteur de Pigeon- Vole (paroles et musique).

C'était la première fois que le divin Apollon m'accordait la faveur de contempler ce grand homme. A son aspect, je poussai une exclamation qui, fort heu-

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l'ciiscmciil, se pcidil (huis 1111 n'nforzaiH/o i\v roiclicsh'c. \)c ma vie , je dois en convenii', je n'avais vu uu t'oslumo plus oxtraoï'dinaire, [)lus iiici'oyahhî, [)lus raiilas(jU(\ Il nie scnihla aj)erc(îvoii* Cliodruc-Duclos (U'guisé on Irouvcrc.

— Saluez, nie dit Poinsinet , saluez rauteur de Piljcon- \'oli' (paroles et musique).

— Mais, poiu' Dieu! m'i/eriai-je impatienté, (ju'est-ee donc que ce Pigeon- Vole?

— Vous ne savez pas ce que c'est que P'ujcon-Voh't Vous ignoi'ez ce que c'est que Pigeon- Vole? Pigeon- Voie (paroles et musicpie) est un opéra composé par M. Castil-Blaze, et représenté sur le théâtre royal d'Avignon, avec toutes sortes de succès à la Ponsard. Allez à Avignon , promenez-vous dans Avignon, et vous verrez la l'ue Castil-Blaze , le cours Castil-Blaze , la place Castil-Blaze, la fontaine Castil-Blaze et le café Castil-Blaze. Les femmes du pays portent des manches à la Castil-Blaze, les hommes des chapeaux à la Castil-Blaze. Le pont d'Avignon lui-même, ce pont célèhre sur lequel on danse en rond, a troqué son nom contre celui de pont Castil-Blase. 0 triomphe glorieux ! 0 nohie et sainte conquête du génie î Voilà pourtant quels honneurs a valus à M. Castil-Blaze la composition de ce Pigeon-Voie (paroles et musique). Depuis ce temps, M. Castil-Blaze a fait graver sur ses cartes de visite : Castil-Blaze, citoyen d'Avignon, et il a juré de consacrer exclusivement le fruit de ses veilles

r;o i.r:s rr:TiTs mvstkfu:s

n\i tlu''âtroi;(''néreu\(|ui a accueilli et joué son Pifjeon- Vole (paroles el ....).

J'inferrompis Poinsinel, dont renlliousiasmc devenait inquiétant.

— Permettez, lui dis-je, selon moi et selon beaucoup d'autres, l'une des (pialités distinctives du génie, c'est la fécondité. Si votre M. Gastil-Blaze n'a coujposé qu'un seul et unique opéra, je le déclare indiiine de cette admiration passionnée.

— Qu'appelez^-vous un seul et unique opéra? Si vous parlez d'un opéra unique dans son genre, j'y consens. M. Castil-Blaze, sachez-le, en a composé plus de deux cents (paroles et musique). Si M. Gros-nier lui avait prêté les mains, si MM. Véron, Duponchel et Léon Pillet ne s'étaient pas successivement montrés ses ennemis acharnés, M. Castil-Blaze occuperait, à cette heure, dans l'estime parisienne, la place élevée que lui mérite son rare génie, et qu'il occupe seulement à Avignon.

— Et qu'a-t-il fait de ces deux cents partitions?

— Hélas! soupira Poinsinet , c'est à peine si huit ou dix existent encore au monient où je vous parle. Les autres, M. Castil-Blaze les a brûlées de ses propres mains ! Comme toutes les organisations supérieures, M. Castil-Blaze est d'une nature essentiellement impressionnable et nerveuse ; un rien l'aflecte ; un rien l'exaspère; un rien le désole; et alors ce sont des douleurs amè^'es, qui, si elles ne vont pas jusqu'à un

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désir (lo suicido pliysiquo, vont jusqu'à une niouoinanic de suicide moral, ce; (|ui est cent fois pis.

— Qu'appelez-vous suicide moral?

— Je m'expliipie : cliacpie fois cpic M. Castil-Hlaze est contrarié dans ses \œu\ ou dans ses espérances, il brûle un de ses manuscrits. En d'autres termes, il prive la France d'un che(-d'(x'uvre, il homicide sa gloire! c'est sa m;;nière de se venger; c'est celle d'mi égcïste, diront les imbéciles... c'est celle d'un grand cceur, penserez-vous avec moi. La chambre des dé- |)utés vote-t-elle la loi des fortifications, tout aussitôt M. Castil-Blaze, qui estantifortificationiste, brûle un de ses opéras inédits (paroles et musique). Le beefteack de son déjeuner est-il grillé outre mesure, vite un auto-da-fé, et ainsi de suite, jusqu'à l'entière absorption de ses œuvres complètes.

— Un mot encore sur ce singulier personnage, demandai-je à Poinsinet. — Est-il l'allié , à un degré quelconque, de ce jeune liomme musqué, frisé, verni, ganté et décoré, qui s'appelle Henri Blaze, et qui signe flans Wenier les articles de critique musicale qu'il insère dans la Revue des Deux- Mondes?

— L'un est le père et l'autre est le fils.

— On ne les rencontre jamais ensemble î

— Il ne faut pas vous en étonner. M. Henri Blaze ayant un certain jour hasardé une opinion téméraire à rencontre de Beethoven, M. Castil-Blaze l'a maudit, solennellement maudit, on ne peut pas plus maudit ;

:-^-2 T.i:S PF.TITS MYSTKIIES

maudit en fa mineur, avec cinq dièzes à la clef et plusieurs rentrées de tromhonnes, de tam-tam et de cornets à pistons. On raconte à ce sujet Tanecdote suivante :

« Un soir, M. Castil-I^Iaze se présente au contrôle de l'Opéra. Le contrôleur en chef le salue, Tarrête et lui dit :

— Parmi nos habitués les plus assidus, hrille au premier rang un jeune homme du nom d'Henri Blaze; est-ce votre fds?

— Je n'ai plus d'enfant, répond ce Brutusdu contrepoint, en songeant à l'injure faite à Beethoven. Et d'ailleurs mon nom s'écrit avec un z. Je parie que le sien s'écrit avec un s.

« Dix minutes s'écovdent. Arrive M. Henri Blaze. C'est son tour d'être questionné et de répondre.

« Seriez-vous par hasard le fds de M. Castil-Blaze, journaliste mal vêtu, qui ne manque guère une représentation?

— Mon père est mort! répliiiue M. Henri Blaze. Et d'ailleurs mon nom s'écrit avec un z. Je gage que le nom de ce monsieur prend un c avec une cédille.

— Si MM. Blaze père et fds tirent toujours, l'un à (lia, l'autre à hue, poursuivit l'auteur (VErncIinde, il n'en est point de même de M. Alphonse Boyer et de M. Gustave Yaëz. Voyez-les : ils occupent, non loin de nous, deux stalles contiguës. Qu'on ne me parle plus de Castor ! qu'on ne me parle plus de Pol-

DK i;oi»i:nA. nz

lux. Polliix et Castor ont l'ait Ivuv temps. Ils sont (JislaiKTs, (l(^(i'ôii(''s, ronvorsés vl rcinpiacrs par les (raducteurs de Ijicii'. M. Alphonse Uoyer est à M. (îiislave Vaë/ ce (pie M. Gustave Yaëz est à M. Alphonse lloyer, e'est-à-dn'e la moitié d'un tout. I*ai' les temps (le piraterie et d'inimitiés littéraires oii vous vivez, ce sont peut-être les deux seuls éerivains de ([ui l'amitié ait résisté à une eollahoration réitérée. Que dis-je? loin de les désunir, la collaboration, cette rouille active qui en a brisé tant d'autres, la collaboration semble fortifier chaque jour la chaîne amicale (]ui paraît les avoir rivés l'un à l'autre. Au point de vue de l'Oreste et du Pylade, les spirituels et ingénieux auteurs duVoyage à Pontoise sont encore plus forts que MM. Duvert et Lauzanne , qui , pour rester collaborateurs unis, se sont vus forcés, tout récemment, de recourir à l'écharpe d'un officier civil et à l'étole d'un prêtre; — ce qui ne veut pas dire cependant qu'ils se soient mariés ensemble, mais bien que M. de Lauzanne est devenu le gendre de M. Duvert. Qui pourrait se flatter d'avoir rencontré M. Yaëz sans avoir aperçu aussitôt M. Rover , ou d'avoir rencontré M. Rover sans avoir immédiatement aperçu M. Yaëz? En ce moment, ils causent à voix basse et d'une façon animée. N'allez pas croire qu'ils discutent le plan d'une comédie nouvelle; ils se demandent quand on reprendra et pourquoi l'on ne reprend pas les répétitions de leur llalieime à Alger,

.'ii LES rKTITS MVSTKKES

De ces deux messieurs, que j(» tiens pour gens cFespril, l'un est Belge et l'autre est sergent dans la garde nationale : n'est-ee pas là le cas de dire que l'exception conlirnie la règle?

« Et puisque j'en suis à jn'occuper des Siamois lit-' térairesqui llorissentà l^aris, j'aurais mauvaise grâce de passer sous silence les frères Escudier. Ce sont ces deux jeunes gens très-bruns et de taille exiguë, placés au troisième rang, à gauche. MM. Escudier peuvent être définis à bon droit les frères Coignard delà criti(pie musicale; tout comme MM. Alphonse Rover et Gustave Vaéz, ils demeurent ensemble, dînent ensemble, se promènent ensemble, travaillent ensemble et vivent ensemble. A une certaine épocjue, l'un des deux frères a dû faire un voyage de quelques mois. Il partit. Je ne vous parle pas de la scène d'adieux, elle fut déchirante. Vous n'avez rien de plus poignant dans le théâtre moderne. Privé de la présence de son jumeau, celui des Escudier qui était resté à Paris ne tarda pas à languir et à s'étioler. On dut rappeler immédiatement l'Escudier voyageur; ce qui iit dire, dans les temps, à M. Théodore Labarre ce mot plus profond que spirituel :

Quand les Escudier vont deux à deux La France Musicale en va mieux.

Cl MM. Escudier font partie, ce soir, du public payant. Ils ont perdu leurs entrées, sauf à les retrou-

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vi'i'j)liis iMi'd. I.cs (Icsliiis, les (lois cl les l'rdaclciiis dos jomiiiMix de iiiusKjnc sont cluingc.'aiils ! ^^)llhlions pas de* le diic, car la posln'ilc sera \nvn aise de le savoir : ce sont MM. l^jscudicrqui, les prcniici's, ont iiiiagiiir dcdonncrccMit éciis de musique auxsou- MM'ipteui's de leur joui'ual dont rahonnemenl coùfc vingt-cjuatre IVanes par an.

« Cette lihéralité folle fera niourii' de eliai>i'iii M. Mauriee Seldesinger, propriétaire de la Gazcne Musicale, assis là haut, aux stalles d'amphithéâtre. Kn .sa qualité de propriétaire d'une feuille rivale, M. Maul'iee Sehlesinger est obligé de suivre MM. Escudier dans la voie périlleuse d'incessants bienfaits où ils galopent les yeux fermés et les mains ouvertes. C'est nn véritable steaplc-chase lyrique.

— Je donne un concert! disent MM. Escudier.

— J'en donnerai deux! riposte M. Sehlesinger.

— Voici trois partitions !

— En voici quatre !

— Voici des autographes !

— Et voilà des portraits !

« C'est tout à fait l'histoire de ces messageries qui, pour s'extorquer des voyageurs, finissent par annoncer qu'elles les transporteront pour rien, et qu'elles les nourriront gratuitement durant la route. M. Maurice Sehlesinger est escorté de M. Blanchard, ex-eheC d'orchestre des Variétés, actuellement exécuteur des hautes œuvres de l'endroit.

riO \AiS PETITS MVSTKIIKS

« Non loin d'eux, j';i perçois M. Jules Lovy, rédacteur en clieCdu Ménestrel, autre feuille de musique à primes et à concerts. M. Lovy a également rédigé pendant longtemps la critique musicale du Tam-Tam, et rédige à présent celle du Tintamarre ; sous le pseudonyme de Jérôme Soldiéze, M. Lovy est l'un des littérateurs parisiens qui enlendent le mieux le petit journal . Lui et son compère Commerson ont fait du Tintamarre un pamj)hlet très-amusant et très-recherché.

« Aimez-vous la littéi'ature vitriolique , la littérature frénétique , la littérature fantastique, cadavéri([ue et amphigourique, saluez son représentant le plus complet et le plus pur, saluez l'auteur des Yeux verts de la Morte j l'auteur des Révélations du Couteau de la Guillotine, l'auteur des Mystères de la Morgue, des Mémoires d'un Damné et du Philtre de la Mort; saluez, sakiez hienhas le commandeur Léo Lespès!

« Quel homme que ce commandeur ! et quel commandeur que cet homme! Regardez-le: il a le nez d'Hoirmann, le sourire de Paganini, l'œil d'Anne Radcliff, la bouche de Cagliostro, le menton du comte de Saint-Germain, le front de Mesmer et les cheveux du Juif-Errant.

a Quel chapeau! quel gilet! quelle cravate, quelle chaîne d'or! et surtout quel paletot de velours ! Comme le costume sied bien au commandeur et comme le commandeur sied bien au costume! 0 commandeur,

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(Wni vicns-di : où vas-tu, o cominandcni'? Je J^agc (|iie tu viens (roù viomicnt les froides hisesdu Nord, (jui caressent en grin(;ant les vitraux du donjon i»()llii(jue, car Ion sourire est mortel, et ton regard a des elUluves qui giaeent et qui luenl. Où iras-tu? tu ii'as reti'ouver AnneRadi TilV, vous vous marierez, et plaise au ciel (jue vous n*aycz pas beaucoup d'enfants î

— Permettez... demandai-je à Poinsinet, pourquoi M. Léo Lespès porte-t-il le titre de commandeur?

— Parce qu'il a été sergent-major dans un régiment de ligne, me répondit-il.

Sur c'eseiitreCaites, les soldats du farouche Gessler, coiinnandés par le capitaine Massol, s'étant brulalenieiit emparés du vertueux Melclilal , — la teudre Hedwige, le petit Jemmy et le peuple suisse entonnèrent ce final sublime qui couronne, d'une si grandiose façon, le premier acte de Guillaume Tell. \a' rideau fut baissé au milieu d'acclamations unanimes.

— Si vous le voulez bien, me dit Poinsinet, nous allons monter au foyer. Nous y achèverons, durant Tentr'acte et tout à notre aise, notre inspection commencée.

— J'accepte d'autant plus volontiers, répondis-je,

()0 LES PETITS MYSTÈKE!^

(juc j'ai souvent observé (juc cerlains liahitucs, irèsassidus à TOpéra , no se montrent jamais dans la salle. Ils se eontentent de venir au foyer , où ils passent une partie de la soirée assis , de distanee en distance, sur les divans peu rembourrés de l'adniinistration. — Ces gens assurément n'aiment pas la musique !

— Ce sont , pour la plupart , des députés et des rédacteurs de grands journaux. Qui pourrait dire le nombre de premier s- Pari s et de discours parlementaires qui se sont élucubrés sur ces divans rouges, dont vous parlez beaucoup trop légèrement, eu égard aux nobles et illustres personnages qui ont daigné en user le velours de coton ?

Je suivis mon cicérone , et bientôt après nous entrâmes dans le foyer.

Le foyer de l'Opéra , il faut bien le dire, est tout à fait indigne de sa réputation européenne. Comme luxe et comme élégance, il est cent fois au-dessous du foyer de rOpéra-Comique ; au point de vue du confortable, il est au-dessous de tout ce qu'on peut imaginer de pis. Il est mal éclairé , plus mal décoré , et pas du tout meublé. Les peintures en sont lourdes et inintelligentes; les fenêtres, dénuées de draperie, présentent à l'œil du public le spectacle médiocrement encbanteur de mille et une petites vitres à vingt sous, lesquelles ne sont pas nettoyées tous les jours. Le panpiet n'y est recouvert d'aucun tapis, à une époque

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cl (linis nii temps où le (aj)is, devenu un ol)jel de eonsonnniiliou générale, a fait éleetion de doniieile jus- (jue dans Tappartenjent modeste de la plus obseure houi'u'eoise.

.le (is paît de mes observations à l'auteur d'/T/-

— Kemereicz-cn M. Duponeliel, me dit-il; e'est ce dieu (pii vous a fait ces loisirs; c'est sous son règne (pie se sont accomplies ces belles clioses. La décoration du loyer de l'Opéra témoigne du bon goût et de l'intelligence artistique de cet bomme, qui est une preuve vivante de ce que peut produire la traile des blancs, lorsqu'elle est faite avec babileté. M. Duponcbel a toujours exploité l'esprit , la science ou le génie des autres. Le seul acte véritablement remarquable de sa vie a été d'épouser un beau-père nabab. C'est la seule fois qu'il se soit montré spirituel. A présent M. Duponcbel commandite un magasin d'orfèvrerie et de bijouterie situé dans la rue Neuve-Saint-Augustin, au premier étage, ce qui lit dire dans les temps, à M. Yéron , cette pbrase qui est presque un bon mot: « Tiens, ce pauvre Duponcbel qui vient de s'établir bijoutier en chambre! »

« Le foyer est au grand complet, poursuivit mon cicérone; voici M. Lourdoueix , l'un des principaux rédacteurs de la Gazette de France, le Pitbias de ce Damon qui s'appelle M. de Genoude. M. Lourdoueix a été censeur sous la restauration, ce qui ne rempêcbe

H^2 LKS i>i:tits MVSTf:iir:s

j)t«s (J'élre, (lit-on, nu lionime distini»n(''. — Antre temps, antres ccnsenrsî

« IJ Echo français est représenté par M. Herbert, son rédaetcnr en ehef. M. Herbert est marqué au B, et, eertes, ee n'est pas lui qui fait mentir le proverbe.

« Yoiei encore un représentant de la presse légitimiste, M. le vicomte Edouard Walsli, rédacteur de la Mode. On a dit de je ne sais plus quel marquis , ({u'il était le dernier des marquis; on pourrait dire avec plus de raison, de M. Walsb, qu'il est le dernier (les vicomtes. M. Walsb est venu au monde quatrevingts ans trop tard : il eut fait le plus joli abbé de cour qu'il soit possible de rêver, et il eût été cbarmant avec un œil de poudre. — M. le vicomte Walsb est le s( ul littérateur parisien qui porte des bas de soie à jour.

— Quel est donc le personnage que vous venez de saluer? C'est sans doute un admirateur passionné de Rossini : je ne l'aperçois à l'Opéra que les soirs où l'on donne Guillaume Tell, ou le troisième acte d(^ Mo'ise.

— Errât qui putal, répliqua mon guide d'un ton magistral. Le personnage en question se moque du génie de Rossini comme de son premier moucboir de pocbe. C'est M. de Jouy , l'un des auteurs du libretto de Guillaume Tell et du libretto de Moïse. Il vient admirer ses propres bémisticbes, et applaudir les poignantes situations issues de son cerveau tragi((ue. In-

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teiTOgcz-Ic , vl il vous dira (|uc, sans aucun doute , l;i musiciuc (le llossini ne nuit pas à la vogue de 6^/j7laiime Tell; mais (ju'il s'en faut de beaucoup ({u'elle en ait fait le succès. Du reste, M. deJouy a un collaborateur, M. lïippolyte IVis, lequel partage tout à fait son opinion à l'endroit des beautés littéraires de l'ouvnige.

« Le soir où ce cbef-d'eeuvre fut représenté pour la première fois, à l'issue du spectacle , rorcbestre de l'Opéra se rendit sous les fenêtres de Rossini; et là , en manière de sérénade, on exécuta l'ouverture de (inillaumc Tell.

« A peine cette magnifuiue sympbonie était-elle acbevée, que la foule, assemblée devant la porte du maestro , se prit à crier : Bis! bis! de toute la force de ses mille poumons.

« Tout à coup une fenêtre s'entr'ouvre , et un bomme paraît sur le balcon.

« Quel est cet bomme? est-ce Rossini? Non, c'est M. de Jouy , qui a accompagné le grand musicien pour convenir avec lui de quelques coupures à faire dans le poëme.

« Bis! bis! liurle toujours la foule en délire.

« M. de Jouy fait signe qu'il veut parler. Peu à peu la foule se résout au silence.

— Mes amis, mes bons amis, dit-il d'une voix émue, M. Hippolyte Ris, que vous demandez avec une opiniâtreté si flatteuse , ne saurait se rendre à vos vœux : il n'est pas à Paris. *Je suis M. de Jouy,

a LES PETITS MYSTÈRES

son collahoratcui', et, en son nom eomme au mien, je vous remercie avec effusion de l'enthousiasme que vous nous témoignez depuis une heure : c'est notre plus douce récompense; ce sera notre droit d'auteur le plus précieux. »

Après avoir, tout en marchant, échangé quelques paroles avec divers individus plus ou moins inconnus, Poinsinet poursuivit :

— J'aperçois, assis sur les divans du foyer, les trois hommes les plus actifs et les plus industrieux de l'époque; l'un est M. Boulé, l'autre est M. Dujarrier, le troisième est M. Dutacq. M. Boulé est propriétaire de F Estafette, du Courrier français, de la Patrie, du Magasin littéraire, du Salon littéraire, d'une vaste imprimerie et de cinq ou six autres affaires dont le titre m'échappe.

« M. Dujarrier est ce grand jeune homme mince et pale, de qui l'occiput commence à se dégarnir. M. Dujarrier n'a pas encore trente ans, et il a déjà fait, défait et refait plusieurs fois une fortune de millionnaire. Il y a sept ans, M. Dujarrier était simple employé dans l'administration des Omnihus, à huit cents francs par an. Aujourd'hui, il est copropriétaire du journal la Presse, dii'ccteur du Bulletin des Tribunaux, et il occupe, dans la rue Lalfilte , un somptueux appartement tout plein de richesse et de bon goût.

« M. Dutacq est peut-être le plus étonnant des

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trois; c'est le journal fait homme; c'est la s|)é(*iilation incarnée. M. l)ii(ac(|, (|ui n'est ^^ubm plus âgé que M. I)u|an'ier, est déjà chauve comuK; lui; mais il est heaucoup plus gros (\uv. lui. M. Dutacq s'est élancé, il y a huit ans, du fond d'une étude d'avoué, où il n(^ (îorissaitpasen qualité de deuxième clerc. Il a déhuté dans le monde industriel par fonder le journal le Droit. Moi ([ui vous parle, je l'ai connu à une certaine époque, et tout à la fois directeur-fondateur du Siècle, propriétaire du Charivari, directeur du théâtre du Vaudeville, l'un des principaux propriétaires dt* l'imprimerie Lange-Lévy, propriétaire de la Caricature, du Figaro, de la Gazette des Enfants, d'un journalprogramme de spectacles, de Paris au dix-neuvième siècle, des Guêpes, rédigées par M. Alphonse Karr, et de la Petite Pievuc parisienne , rédigée par M. i\e Balzac. Si M. Dutacq possédait la hosse de la conservation , comme il possède celle de l'invention , ce serait, à cette heure, l'un des hommes les plus riches et les plus puissants de toute la France. Il a soutenu, depuis qu'il fait desafraires,deux cent quatre-vingt-six procès; et, sur cette quantité colossale, il n'en a pas perdu plus de huit ou dix. — M. Dutacq , tant calomnié, est de ce petit nomhre d'hommes de qui l'on peut dire hardiment, et la main sur la conscience, qu'ils valent infiniment mieux que leur réputation. Connaissez-vous heaucoup de gens d'affaires à qui l'on puisse adresser un semhlable compliment?

m LES PETITS MYSTEKES

« Contraste bizarre, ct(|ui, peut-être, n'est point seulement l'eflbt d'un hasard , ainsi que vous seriez tenté de le penser au premier abord. Yoiei M. Roger de Beauvoir qui se promène au l)ras de M. Paul Foueher, c'est-à-dire la laideur accouplée à la beauté, Quasimodo remorqué par Narcisse. Oh! M. Roger de Beauvoir, pousseriez-vous donc la coquetterie jusqu'à ce point de raffinement quintessencié? s'il en est ainsi, il faut convenir qu'il ne pouvait choisir nulle part une ombre plus favorable que n'est l'ombre-Foucher. M. Roger de Beauvoir aspire à devenir mon confrère <!! Ubretlo, et j'ai oui parler vaguement d'un poëme de sa façon, que ^1. Ilalévy se chargerait de mettre en musique. Quant à M. Paul Foucher, il a déjà fait ses preuves, et quelles preuves! il est le triste auteur de ce triste Vaisseau-Fantôme, dont la triste musique fut écrite par M. Dietsch, et qui servit de triste début au triste M. Canaple. — M. de Beauvoir vient immédiatement après le vicomte Walsh dans la hiérarchie des bas de soie littéraires; seulement, les siens ne sont pas à jour.

« La Sylphide est représentée par M. Guénot-Lecointe , que vous voyez là-bas suspendu au bras du directeur de la Chronique, journal dans lequel il rédige la critique théâtrale sous le pseudonyme de Marforio, M. Guénot-Lecointe jouit, depuis peu, de ses entrées dans les coulisses de l'Opéra. Le gaillard n'a pas perdu son temps. En moins de trois semaines, il

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a sc'dnil (jiialorzc dansiMiscs , cl cnllainiiK' le nvuv trop sensihie (rmic douzaine do cliantouses passionnôos. Aussi il n'y a plus moyen de tirer de lui une li|;iie de copie. La Sijlplu'de languit; la Chronique s'étiole; ^1. Desehère se laelie , M. de Villemessant lenipête... M. (lUénot-Leeointe n'en reste pas moins {mpavidmu^ au milieu de toutes ces colères, comni<' riionnuc^ juste d'Horaee. On dit, je n'ai pas de peine à le croire, que les nombreux éditeurs de journaux (jue M. Guénot-Lecointe enrichit de sa collaboration signent en ce moment une pétition où ils supplient M. Léon Pillet de lui retirer ses entrées sur la scène.

« Marseille n'est plus à Marseille, elle est toute a Paris! — Marseille, terre ingrate qui, sans doute , ne peut pas nourrir ses enfants, nous en expédie chaque année une incommensurable pacotille. A voir ces arrivages périodiques, on serait tenté de dire que Marseille est à la littérature et aux beaux-arts ce que la Savoie est au ramonage des cheminées. Quelle source inépuisable de ramoneurs littéraires que cette ville de Marseille ! Comptons seulement les Marseillais-ramoneurs qui assistent à la représentation de ce soir, et jugez par ce faible échantillon du chiffre officiel qu'ils occupent dans le total général de la population parisienne.

« J'aperçois M. Léon Gozlan, M. Eugène Guinot, M. Charles Revbaud et M. Louis Revbaud, le docteur Vidal de Cassis, l'un des médecins de l'Opéra. M. Au-

i>ust(; Morol, M. ïaxilo Delord, M. Amédée Acliard, M. Etionnc Arnaud, compositeur de romances et éleveur do ténors, et plusieurs autres dont l'énumération deviendrait fatigante. C'est M. Anténor Joly, un journaliste sourd comme un pot, qui a inventé les Marseillais littéraires. On ne l'a pas décoré. Les Marseillais littéraires brillent surtout par l'espril ; il y m a même quelques-uns qui en ont trop. »

En ce moment la foule déserta subitement le foyer.

— Voici le second acte qui commence, me dit l^oinsinet; vite, regagnons nos places : il y a là une certaine fanfare de chasse que je serais désolé de ne pas entendre.

Tandis que madame Dorus-Gras gazouillait, avec son adorable perfection , cette suave élégie que le divin maestro a placée dans la bouche amoureuse de la princesse Mathilde, mon cicérone reprit en ces termes :

c( Regardez à gauche , dans l'avant-scène de M. ïhiers, le roi des Marseillais; ce gros ventre, ces épaules carrées , ces cheveux roux et frisés outre mesure , ces joues rebondies et hautes en couleur, cet ensemble digne d'un tambour-major et d'un chantre de paroisse , vous représentent l'une des expressions les plus fines et les plus délicates du suprême bon goût et de la superlative élégance de votre époque platement constitutionnelle. Ce

Lauziin I)âtar(] , ce Fronsac dégénéir , n'csl autre (jue M. Aeliille Yigicr, pour l'appeler par son nom. Glorieuse conquête, il faut en convenir! triomphe véritablement inappréciable! Nous avions, nous, (le notre temps, une aristocratie en souliers de satin; vous Tavez spirituellement et démocratiquement remplacée par une aristocratie en bottes fortes et en chaussures ferrées. Et dire qu'il n'a pas fiillu moins de deux révolutions pour amener un semblable résultat! — Voyez avec quelle grâce M. Achille Vigier se dandine et se pavane ! Ne dirait-on pas un personnage de Marivaux ou de Crébillon le fds! Je ne suis pas très-sûr que M. Yigier ne soit point quelque peu vicomte ou tout au moins baron, et l'on m'a assuré qu'il était en train de se foire confectionner un blason. Si le fait est vrai, j'aime à croire que le d'Hozier chargé de cet important travail héraldique n'oubliera pas d'y faire intervenir un champ de serviettes , écartelé de savon noir.

« Derrière M. Achille Yigier, dans l'angle le plus obscur de la loge, j'aperçois M. Martin , ou plus vulgairement le petit Martin. — Encore un ramoneur de Marseille ! Avez-vous observé que la plupart des grands personnages politiques de tous les temps et de tous les pays ont toujours traîné à leur suite un familier dévoué, un comparse fidèle, une manière d'alter ego, et de fidus Acliales, Le petit Martin est à M. ïhiers ce que le père Joseph était au cardinal Richelieu, le com-

|K'iT Ti'islaii ail roi Louis XI , vl la nvinj)li(' Egri'ic à l'astucitMix Niima Pompiliiis. M. Martin csl, (Icdt'oil, l«' clu'ldii cahincl de M. Thicrs, lorscjuo celui-ci est wiiiiislrc. — Kn allciidanl (jiic l'cx-président du cons(mI l'cvicnnc occiipci' riiùtcl des Capucines, il utilise les loisirs de son démon familier, en le faisant collahorer à cette fabuleuse histoire du Coimlal et de V liinpire, achetée d'avance, par le libraire Paulin, au prix honnête de 500,000 fr.

« J'ai eu tort, tout à l'heure, en vous parlant de M. Achille Yigier, de le définir le Lauzun l)âtardet le Fronsac dégénéré de notre épocpie constitutionnelle. Je devais, en bonne justice, réserver l'une de ces deux cippellationspourM.Yatout, que je reconnais là-haut, |)apillonnant dans la loge de madame de LaRiboissière. M. Vatout, c'est tout simplement M. Yigier, avec quehjues hivers de plus et quelques cheveux de moins. Ce sont, du reste, et la même grâce, et la même élégance, et le même parfum d'OEil -de-Boeuf, ou, pour être plus vrai , d'OEil-de-Yeau. Comme littérateur , M. Yatout ne m'est connu que par la publication d'un assez médiocre roman nommé l'Idée fixe. C'est pourquoi il mourra dans la peau d'un académicien.

« Connaissez- vous la dynastie des Piothschild ? Elle occupe une des loges de face, attenante à la loge royale. Les Rothschild , vous ne l'ignorez pas , ne se marient qu'entre eux , ce qui explique cette ressemblance malheureuse qui les relie tous ensemble. De-

7â LES PETITS MYSTERES

puis les liommes, qui sont fort disgracieux, jusqu'aux femmes, (jui ue sont pas belles, c'est toujours dans cette nombreuse famille le même galbe, le même type, le même moule. Cette accumulation de fortune, cet entassement de ricliesse feront, dans un temps donné, de la dynastie des Rotliscbild quelque chose de plus puissant que le roi et de plus fort que la loi ; en attendant, (jui dit Rothschild , dit prince de la finance , empereur du report, autocrate de l'emprunt et sultan (kl tiers consolidé. Parla grâce de leurs millions, ces Crésus sont cent fois plus estimés et plus considérés ({ue tous les grands écrivains, tous les grands savants, tous les grands guerriers et tous les grands ministres de la terre. Que dis-je? ces gens-là ne sont pas dignes de dénouer les cordons de leur bourse ! Les Rothschild fréquentent assidûment l'Opéra. iN'allez pas croire qu'ils aiment la musique. A coup sûr, ils n'aiment rien , et c'est là le triste revers de cette médaille dorée. L'aîné de la dynastie, celui qu'on désigne par le titre de baron, n'a pas su se créer de distraction plus intelligente que celle de nourrir des poissons rouges , et les autres sont tout juste de la force de ce grand flandrin de marquis dont il est parlé dans le Misanthrope de Molière, lequel passait volontiers son temps à cracher dans un puits.

« La loge voisine est occupée par le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine , l'un des hommes d'Ktat les plus laids qu'ait mis en lumière la révolu-

DE i;0P!:itA. 7-

tion (le Juillet. Il s'entrcruMit avec l'hoiiorahlc M. Tiiic'Iiiroii, un (excellent lioinnie, sur le complo dv (|ui il n'v aurait absolument rien à redire s'il n'avait eu, à diverses reprises, la coupable faiblesse d'enrourelier' Péiçase et de caresser les Cluses. Fantaisie nialencontreuse, caprice chèrement payé ! Pour M. Fulcbiron , le Parnasse s*est transformé en roche Tarpéienne.

« Tout à coté d'eux, et séparés seulement par une mince cloison , j'entrevois deux pairs de France , M. le duc de Dreux-Brézé et M. Viennet. M. le duc de Dreux-Brézé est certainement l'honneur du parti léi^itimiste , comme M. Viennet est l'honneur do la littérature contemporaine. — Chose triste à penseï*! Voilà un homme dont la probité est inattaquable et dont l'esprit est éminent... Eh bien! durant quinze années, cet homme a été en butte à plus d'injures , à plus d'outrages qu'on ne serait raisonnablement en droit d'en prodiguer à un malfaiteur et à un crétin. M. Viennet est colonel, M. Vfennet a été député, M. Viennet est pair de France, et , à ses yeux , tous ces titres réunis ne valent pas sa qualité simple d'homme de lettres. M. Viennet est tout à la fois un grand esprit et un noble caractère. Lorsqu'il mourra,

— et plaise au ciel que ce soit le plus tard possible î

— mille bouches entonneront ses louanges. Quant à moi , je n'attendrai pas si longtemps pour lui rendre la justice qui lui est due. Comme fabuliste, j'estime qu'il renoue la chaîne poétique brisée depuis La Fon-

7i LES Pr:TrrS MYSIEIiFS

laine, dont il s'est, dans maints apologues, montré le eontiniiateiir ingénieux, profond, philosophe et spii'ituel à un degré supérieur. »

En ce moment, j'interrompis l'auteur d'/irne/m^e.

— Jl me sendjle, lui dis-je, que j'entends comme un hruit d'altercations. On dirait que l'on se dispute.

— C'est M. Jarry qui fait des siennes, répliqua Poinsinet.

— Encore ce Jarry! Quelle nouvelle impertinence se permet-il de commettre?

— Il essaie de harrer le passage à M. Guillaume.

— Qu'est-ce que M. Guillaume? demandai-je à mon cicérone.

— Vous ne connaissez pas M. Guillaume? fitPoinsinet d'une voix étonnée.

— Nullement.

— Vous n'avez jamais dîné chez M. Guillaume?

— Non , que je sache.

— Et vous n'avez jamais soupe chez M. Guillaume?

— Pas davantage.

— Par la corhleu! vous me surprenez fort, et vous êtes , sans aucun doute , le seul journaliste parisien de votre espèce. Dans quelle solitude obscure vivez-vous donc, que les pressantes invitations de M. Guillaume ne soient pas encore venues vous chercher? M. Guillaume est l'heureux possesseur de quelques cent mille livres de rentes , dont il fait un usage gastronomique très-recommandable. Sa maison brille

DK i;()i>i:ka. m

(Ml lrl(' (l(^s iiijiisoiis (''('ossaises de Paris, ainsi iioininôcs, pai'cc (jiK' rh()s|)i(alil(' s\ donne et ne s'y vend jamais, non janiais, jamais, jamais! — comme cela se clianle dans la Dame blanche , paroles de ^I. Scrihe. (îar(le/-vous de croire , cependant , qu'on ne fasse (pie manger clioz M. (iuillaumc; son salon est mie véiilahle succursale du Conservatoire; on v déclame, on y roucoule, on y danse , — l'on y danse surtout! — <pie c'est à ravir les yeux , sinon les oreilles. M. (iuillaume est fou de la danse. Terpsichore est la seule déesse qu'il adore, etYestris l'unique dieu devant (jui il s'incline. C'est lui qui a l'étrenne des jetés battus , la virginité des ronds de jambe et la primeur des entrechats. — Depuis quelques mois, M. Guillaume aspire à la direction de l'Opéra , et depuis ce temps , sa bonne intelligence avec l'administration est rompue de fond en comble. Sa présence au théâtre est considérée comme une calamité publique. On lui a retiré ses entrées de faveur dans les coulisses, entrées auxquelles il avait presque droit en sa qualité d'abonné; et comme on n'ose pas l'exclure de la salle, où il pénètre comme le dernier venu , grâce à son argent, on a organisé un petit complot qui consiste à lui jeter, de quelque côté qu'il se présente, ces trois mots sans réplique possible, véritable argumcntum ad hominem : « Toit est loikî » Pour M. Guillaume, tout est loué depuis la stalle d'orchestre jusqu'à la quatrième loge de côté. Son signalement est donné

7r» LES PETITS MYSTÈRES

aux ouvreuses, et il est enjoint à tous les employés (le le traiter comme h lépreux de la vallée d'Aosle. Vous devez comprendre à présent le motif de son altercation avec le sieur Jarry. C'est en vain que le faux Véron lui offre sa place; c'est en vain que le colonel Montaigu l'encourage à violer la consigne , Jarry est inffexible, et M. Guillaume en est réduit à aller promener dans les couloirs sa rage et sa fureur, — trop heureux encore si les ouvreuses lui permettent de regarder le spectacle à travers la lucarne d'une première \oii:e.

— Ce colonel Montaigu dont vous venez de prononcer le nom , est-ce le même qui fut jadis aide de camp de l'Empereur?

— C'est le même. Laissez-moi vous faire seulement observer que de tous^ses titres de gloire militaire, vous venez précisément de rappeler le seul dont le souvenir ne lui est pas agréable.

— Comment cela?

— C'est toute une histoire que je vais vous dire en deux mots. — Dans une des épopées napoléoniennes qui se sont jouées au Cirque-Olympique , et dans lesquelles M. Edmond représentait l'Empereur avec une vérité historique si frappante , et avec un nez en cire d'une vérité non moins frappante, les auleurs avaient imaginé de mettre en scène M. Montaigu , qui , à cette époque , n'était que simple officier d'ordonnance. Son rôle, on ne peut pas plus épisodique ,

DK ]:OVK\{\. 77

avilit été ronfir à un iii^urant du dernier ordre, le(jnel ne faisait qu'entrer et sortir, après {[ue l'iMnperenr lui avait adressé ees mémorables paroles, d'un (on essentiellement bourru et impératif : « M'sieu Montaigu, portez-moi clc lettre! »

« Le vrai Montaii'u fut médioerement (latte de cette (^xbibition matérielle de son individu , d'autant plus que le faux Montaigu était fort sale, très-mal vêtu, et d'ime pbysionomie tout à Aut inintelligente , un pur comparse à dix-buit sous par soirée ! M. Montaigu passa une nuit très-agitée, et, le lendemain, il se rendit auprès du directeur du Cirque, lui exposa sa requête, demandant avec instance que son nom fut cbangé , ou bien que le comparse fut habillé proprement. — Le directeur trouva plus économique de changer le nom, et le colonel se consola en songeant que, probablement, personne à l'Opéra n'avait eu vent de l'aventure.

« Deux années s'écoulèrent dans un calme plat essentiellement perfide. — Si l'on en croit les poètes descriptifs, tous les calmes sont aussi perfides que plats. — Un soir, à l'orchestre de l'Opéra, M. Montaigu discutait avec M. Perpignan , qu'il poussait trèsrudement, et auquel il ne ménageait pas les bottes les plus assassines. Les stalles voisines prêtaient une oreille attentive à ce duel de la parole , s'apprêtant à couronner le vainqueur qui , selon toute apparence, devait êti'e M. Montaigu.

« Tout à coup un sourire étrange illumine la bouche plissée de M. Perpignan ; il bondit dans sa stalle. — Tel le cerf aux abois redouble d'élasticité et (le vigueur à Taspect d'un épais fourré où il espère se dérober aux poursuites de la meute, son bourreau.

— Avoue-toi vaincu, lui dit le colonel.

A ces mots humiliants , M. Perpignan se redresse , et pastichant, à s'y méprendre, le ton et le geste de l'Eiiipereur-Edmond, il s'écrie d'une voix fortement accentuée :

— M'sieu Montaigu, portez-moi cte lettre! « La chronique rapporte que le colonel poussa un

jurement effroyable, et qu'il disparut comme une ombre ; il resta plus de six mois sans reparaître à l'Opéra. »

— Quels sont donc, demandai-je à Poinsinet , les deux jeunes gens assis près de M. Montaigu?

— L'un est M. Gaumartin , l'autre est M. le vicomte Saint-Génies. M. Gaumartin , qui doit vous f être connu par son malheureux procès en Belgique , reparaît ce soir à l'Opéra pour la première fois. Aussi, voyez avec quel remarquable empressement les dames braquent leurs binocles sur cet intéressant héros de cour d'assises. Je suis persuadé que la mort de M. Sirey a déjà valu à M. Gaumartin et lui vaudra encore* une foule de bonnes fortunes. — Quant à M. Saint- Génies, c'est un jeune vicomte qui a des éperons, mais qui n'a pas de chevaux. En attendant qu'il lui

1)1-; LOPIJIA. 79

en pousse, il copie servilenuMU la mise (h; M. Nestor |{o(luej)l;ui; el , certes, j'imagine vous surj)ren(lre heaueoup en vous disant ({u'ij a trouvé le moyen d'exa gérer les nœuds de cravate de son éléij^anf modèle.

viir.

« Il se fait tard, me dit Poinsinet; déjà la représentation tire à sa fin. M'est avis que nous ne ferons pas mal de compléter tout de suite notre revue des mystères de la salle.

— Et les mystères des coulisses? demandai-je avec empressement; est-ce que vous ne me les ferez pas connaître? Voulez -vous donc vous arrêter au moment le plus intéressant de vos confidences?

— Rassurez-vous; je n'oublierai rien. Vous en serez quitte pour revenir, dans deux jours, à la même place et à la môme heure ; et si mon bavardage ne vous ennuie pas trop, je renouerai sans peine le fil

rompu (le mon discours, pour mo sorvir d'une tournure d(; phrase en grand lionneur dans (es Mille et Une Nuits,

Tout aussitôt, je protestai avec chaleur de mon vil' intérêt pour les révéhuions de Poinsinet. Cet empressement parut hii être ai^n'ahh; au plus h;iiil point. Il me serra hi main entre ses doigts osseux et parcheminés, puis il continua en ces termes :

« Je ne vous ai rien dit encore de cette baignoire d'avant-scène, bien connue du pid)lic sous le nom de loge infernale, et que j'ai baptisée, moi, lo(/e maudite.

— Pourquoi ce nom de malheur? interrompis-je, je me suis laissé dire que c'est le rendez-vous habituel des lions les plus rutilants de l'époque, et des sportsmen les plus quinlessenciés du turf de Chantilly. Les locataires de cette loge passent dans le public pour être la fine fleur des pois de la gentilhommerie française. Ils volent, m'a-t-on dit, de victoires en conquêtes, et de triomphes en succès. Les femmes, et j'entends les plus huppées, n'ont rien à leur refuser. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont nobles , riches et spirituels ; du diable si je vois là-dedans rien qui justifie l'épithète de mauvais augure (pie vous appliquez à cette loge cinq fois favorisée des dieux!

L'sLUteuv iVErnelinde me regarda fixement, après ([uoi il se prit à souriie d'une façon toute particu-

\\ln\ Je lui (l(MiKin(lai coniph^ de cette liilarité itnperlinente.

— (Tesl voire crédulité naïve qui provoque ma honne humeur, me dit-il. Ah! vous en êtes encore à croire à l'existence des lions, à l'esprit des lions, à la fortune des lions, à la jeunesse des lions et à niille autres halivernes de la même farine? Les lions, mon cher monsieur, ont été inventés il y a une douzaine d'années. Ils avaient alors de trente à trente-cinrj ans, et depuis ils ne se sont point renouvelés; comptez un peu sur vos doigts quel nombre respectable de printemps ils doivent posséder à cette heure! Si la plus grande partie de ces aimables jeunes gens n'est pas depuis longtemps père de famille; si même quelques-uns ne sont pas grands-pères de famille, cela tient probablement à ce qu'ils n'ont jamais trouvé à se marier.

a Pour ce qui est de leurs dépenses sardanapalesqucs, elles se bornent à payer un millier de francs leur part de loge et à débourser cent écus pour la cotisation du club. Ils dînent dans l'antichambre du café de Paris, à cent sous par tête, y compris le pourboire du garçon et le cure- dent de rigueur, usent pour cinquante francs d'éperons annuels, fument pour trois cents francs de cigares , et font netloyer deux fois leurs gants jaunes. — J'ai calculé qu'il ne fallait pas moins de huit mille livres de rentes pour mener cette existence de sultan.

S/i LES PETITS MYSTÈRES

(c Quant à r^pithète que j'ai appliquée à leur loge, elle est juste, et je le prouve. Que sont devenus, je vous le demande, la plupart de ces magnifiques liabituésqu'on voyaitjadis y resplendir d'un lustre si éclatant? Comme si le doigt de Dieu les avait touchés au ii'ont, ils se sont brisés en mille pièces ; et, pour ma part, j'admire fort le courage de ceux qui continuent à franchir le seuil de cette baignoire maudite. Voyez plutôt : M. Duranton s'est brûlé la cervelle; M. Conrad de Lagrange est mort subitement une nuit de mardi gras; M. Charles de Boigne s'est vu dépouillé, du jour au lendemain, de cinquante mille francs de rentes; le comte Germain a été contraint de laisser vendre à l'encan les magnificences de son appartement du boulevard Montmartre; M. Lautour est, à celte heure, modeste sous-préfet dans un trou ignoré de la Dordogne ou de la Haute-Vienne, et M. Chégaray a disparu subito comme un simple notaire. Je ne connais que M. le marquis de La Valette qui soit sorti sain et sauf de cette galère : il a épousé une veuve opulente , et le voilà secrétaire d'ambassade.

c Les familiers de la loge maudite se sont fait fabriquer par l'ingénieur Chevalier des lorgnettes qui grossissent trente-deu\ fois les objets et les rapprochent d'autant. Grâce à ces binocles-monstres qu'on pourrait tout aussi bien appeler des monstres de binocles, pour eux le maillot est une chimère. 11 n'v

l)K i;OrKI{.\. h:,

:i pas (le jninhcs si liicn cuirassres qu'ils ne (Ic'cliirt'icnl à jii|)oi)s oiivcris.

« Un (le mes griefs K's plus sérieux contre ces messieurs que vous appelez des lions, c'est d'avoir engendré les demi-lions, qui oiît donné naissance aux quarts de lions, qui ont procréé les huitièmes de

Stî LES PETITS MYSTERES

lions, cl ainsi de suite jusqu'aux fractions les plus minimes. Il y a telle avant-scène des troisièmes, occupée tout entière par des huitièmes de lions. Ces jeunes gentilshommes sont, durant le jour, clercs de notaire ou associés de l'associé d'un associé d'agent de change. Le soir, ils s'empilent dans une cage d'où il leur est matériellement impossible de rien apercevoir. — Ceux qui ont des gants propres se mettent sur le devant de la loce.

<L Du côté opposé, et précisément au-dessus de l'avant-scène vide de ce pauvre M. Schikler, si méchamment mis à mort par les prédictions de M. Massol, vous apercevez la loge réservée aux artistes de rOpéra : elle est occupée, ce soir, par mesdemoiselles Pierson, Roland, Forster, Dimier, Robert, Saint- («eorges et Caroline Lasciat, une jeune et jolie coryphée de la danse, qui ne rit jamais, sous prétexte (le ne pas montrer ses dents, ce qui a fait dire à M. Nestor Roque pi an :

« C'est un rat qui a peur des souris. » (( Mademoiselle Héloïse Florentin y tient noblement sa place. Mademoiselle Florentin, sur le compte de qui j'aurai certainement à revenir lorsque j'entamerai les mystères des coulisses , est sans contredit la fdle d'Opéra la plus spirituelle qui soit. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle est l'une des plus belles, sinon la plus belle, vous n'avez qu'à la lorgner pour vous en convaincre.

DK i;OPKU.\. Hl

— C'est celle (laine (ini lit si altenlivenienl un journal ?

— Klle-même. Ce journal, c'est le Moniteur Parisieiiy le Messager ou tout autre organe oificiel du soif, et je peux bien vous alfirmep que ce ne sont ni les alVaires d'Espagne ni les discours d'O'Connell (pii la préoccupent à ce point. Mademoiselle Flor(;ntin ne s'intéresse qu'à une sorte de politique, et celle politique est la polilique africaine. Au seul nom d'Alg(M', son cœur s'émeut et palpite. Les victoires du duc d'Aumale lui sont particulièrement sensibles ; aussi épie-t-elle avec soin l'annonce de son retour en France , désireuse de témoigner , de vive voix , à S. A. R. combien ses succès récents de la smala l'ont charmée.

« Pour en revenir à la physionomie de la loge des artistes, je dois vous dire qu'il n'y a pas dans toute la salle un seul coin où l'on soit plus dur et plus impitoyable pour le pauvre monde. Les points d'orgue téméraires et les pirouettes hasardées y sont jugés avec une rigueur dont pas un feuilleton n'approche. Ces dames, entre elles, s'y déchirent à belles dents. — Je ne dis point ça pour mademoiselle Caroline Lasciat.

a Les deux avant-scènes des cinquièmes, vulgairement nommées les fours, appartiennent au bataillon nombreux, mais nullement sacré, des rats de la danse et des figurantes du chant. Mesdemoiselles

(]oiirlois, Matliildc iMarquet, Pêche et Sidonie Toussaint y brillent au preniier rang. C'est là qu'elles reçoivent en audience particulière leur petite cour composée d'un demi-quarteron de jeunes apprentis lions, complètement imberbes, lesquels ne craignent pas de manger en bouquets de violettes à un sou et on marrons rôtis la pension de douze cents livres que leur octroient papa et maman.

« Tout là-haut, là-haut, à plusieurs mètres audessus du niveau du lustre, et non loin des combles, est située la loge des pensionnaires du Conservatoire. Ces jeunes gens, s'il faut les en croire, sont tous destinés à briller de l'éclat le plus vif sur les nobles planches de l'Académie royale de musique. Ce sont de jeunes ut de poitrine, qui tous se donnent à euxmêmes les plus grandes espérances. Mais, comme l'a dit un poète :

Hélas! (iiic j'en ai vus mourir d'ul de poilrinc!

c( Et qui pourrait nommer les théâtres obscurs de la banlieue où ces messieurs achèveront leurs ténébreuses carrières? £n attendant, on les envoie à l'Opéra, afin qu'ils puissent se perfectionner dans l'art difficile du chant. C'est pourquoi ils se montrent assidus surtout aux représentations du ballet.

« Descendons un étage. Cette loge de face des troisièmes, la dernière à votre s^auche, c'est la loge

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