I.E DOUTE
Pourquoi
Le roi Assis sur son trône, Avec la couronne Que le ciel lui donne ,
Pourquoi
Le roi Scnl-il dans son àinc Brûler une flamme Qui soudain l'enflamme ?
Pourquoi?
208 LES PETITS MYSTÈHES
Commenl
L'amaiu Qui près de sa belle Donl l'œil élinccllc, Dont l'amour l'appelle ;
Comment
L'amant, Au lieu de lui dire :
Aimons-nous, Palmyre, S'en va-l-il maudire?
Comment?
Mystère! mystère!
Dieu, dans sa colère, N'a pas voulu faire Un parfait bonheur A sa créai ure Qui tout bas murmure.
Sentant la blessure Qui saigne en son cœur
Celte blessure, quelle est-elle?
C'est une blessure mortelle Dont chacun de nous doit périr Oui, c'est le Doute qui talonne Le prince, malgré sa couronne, El l'amant, makré son désir.
hï: i;opfj{A 2'.>o
(!ar le loi se dil : — En dépil de ma puissance, Bien «|uc je sois le roi de N;i\aire cl de France, Suis-je sûr (jue là-bas, là-bas, dans le silence,
l/assassin n'arme pas son bras ?
Kl lamant se dil : — En dépit de ma lendrcssc, El malgré mon amour, et malgré ma jeunesse, Suis-je sûr, mais bien sûr, que ma belle mailressc,
Chaque nuit ne me Iraliilpas?
C'est le Doule Qui nous broute.
Nous déroute Et crelera.
Plus de doule C'est le Doule Qui sans doute Toul tuera.
— Assurément, la poésie est une belle chose, reprit >J. de Balzac ; je l'ai du moins entendu souvent répéter par un confiseur de la rue des Lombards, appelé César Biroteau. Ce César était marié , et formait avec sa femme le contraste le plus complet qu'on puisse rêver. Du reste, sa boutique était fort achalandée. Bastignac y venait beaucoup; un peu, je le suppose, pour les encore beaux yeux de madame César. Henri de Marsav, Ferdinand du Tillet , Lucien
de Uii])cm[)ré et d'Adjuda Pinto, s'y muniraient fréquemment, ainsi que madame de Listomère, mada- W me de Nucingen et laprineesse de Blamont-Chauvry, toujours accompagnée de son fidèle Yidame de Pamiers.
« Pour en revenir à ce César, il avait la lèvre lippue, une verrue sur la joue gauche, indice infaillible d'un tempérament bilieux, et de petits bouquets de poil sur les phalanges de ses dix doigts, ce qui témoiiine sûrement d'un é^oïsme démesuré. Son nez avait, pour ainsi dire, une voix humaine. La voix de ce nez avait des notes comparables à celles du cornet à piston, et c'est surtout lorsqu'il lui arrivait d'être enrhumé du cerveau que son nez était le plus en voix. Enfm, il portait toujours des habits marrons. On ne s'est pas encore suffisamment préoccupé de l'influence occulte exercée par l'habit marron sur ceux qui le portent constamment. »
— Tout cela est bel et bon, dit M. Alphonse Karr, en interrompant l'auteur de la Peau de Chagrin, mais c'est vieux et rebattu. — Laissez-moi parler à mon tour. — Les choses que je dis, — moi, — pas un seul des carrés de papier — qui s'impriment à Paris — n'oserait les dire. — Moins de phrases et plus de faits. — Vous faites — des discours — et le peuple a faim. — Du temps — où j'avais encore Freyschutz — mon terre-neuvien — qui voulut — un jour — déjeuner avec moi — et de moi — ^je l'ai déjà crié — par-dessus — les
Di: i;oi>Ku.\. 301
maisons. — Pins \o pain — pst cIhm* — pins — h; poiivrc a — (le |)(Mii(' il se nourrii'. — Demandez an\ prchcnrs d'Klrelal, — mes amis, — cv. (pi'ils en pensent. — Demande/ à (lalavos ce qn'il pense; — des pêciienrs d'Ktrelat. — Là-has, — j'ai nnc; barcpie — je rame — je soigne les flenrs — de mon jardin — et je— ne viens à Paris qne — lorsqne je ne pnis pas — faire; antrement. — Voilà de ces choses — hardies — que pas un seul — des carrés de papier — qui s'impriment à l^uis — n'oserait dire.
Lorsque M. Alphonse Karr eut fini, un jeune homme chevelu prit la parole. 11 n'avait pas encore prononcé trois phrases, que j'avais déjà reconnu M. Théophile Gautier, le feuilletoniste excentrique du Journal la Presse : .
— Je ne sais au monde rien de plus ahrutissant (jne la morale, rien de plus embêtant que la vertu. A quoi i)on nous entretenir de vertu et de morale, ô Alphonse? Que me fait à moi le peuple et sa misère? One m'importe que mon bottier doive son terme, et que mon portier grelotte dans son bouge? Toute cette canaille-là ne devrait pas exister : si elle existe, ce n'est pas ma faute, ni la tienne assurément, je suppose. Il n'y a qu'une seule chose respectable, ici-bas, c'est la Beauté. Foin des pédants qui prétendent que la race humaine ne sera complètement civilisée que le jour où elle aura une queue de trois mètres, vissée au bas des reins. Si vous tenez absolument à élever
rhoniiiie jusqu'aux subliiDCS hauteurs oii il lui est pcut-êlrc donné d'atteindre, rendez un eulle public et permanent à la Beauté. Commandez aux sculpteurs et aux peintres des milliers de toiles et de statues, où seront fidèlement reproduits les phis beaux types des temps passés et des temps modernes. Qu'on les suspende à chaque coin de rue, (ju'on en inonde les places pul)liques et les carrefours. La vue d'une belle jambe d un puissant ragoût, ou d'une belle gorge sautelant dans des flots de dentelle, fait cent fois plus pour l'amélioration des races que tous les discours des professeurs et que toutes les àneries des philosophes. Je donnerais les œuvres complètes de M. de Voltaire pour une mèche de cheveux de la Cléopâtre. En ce moment survint un sixième littérateur. Les cinq autres le saluèrent assez légèrement.
— De Russie est-il vrai, Balzac, que vous arriviez? fit-il en s'adressant au compatriote de Raljclais. De vos relations avec l'autocrate, satisfait avez- vous été, dites-moi? Dans un somptueux et vaste palais, logé j)ar son ordre, avez-vous été comme moi? Quel beau, à ma disposition, palais on avait mis ! Surtout, il y avait une certaine du nord tourelle où, de minuit à l'heure solennelle, à promener j'aimais de mon cœur les l'êveries, lorsque de la lune sur les flots amoureusement gambadaient les trendjlotants rayons.
— Venez... venez... me dit Poinsinet, fuyons ces lieux. 11 y a là de quoi asphyxier un honnête homme.
Quel oDiiiiyoïix iiçonlillioninic de IcUrosquo ce vicoiiilc (rAi'lincoml ! il me s(Mnl)l(î toujours, lorsque je l'éeoute, lire uu(î page du SoUlaire. Or, j(; u'ai jamais pu eu lire deux ligues.
Nous IVuiK^s arrêtés dans notre fuite |)ar Lélia, (jui me cliereliail.
— Ravissante sauteuse, lui dis-je, ù vous qui n*av( z |)as moins d'esprit dans la tête que dans les jand)es, ne me ferez-vous pas connaître l'auteur de Lucie, de Lucrèce Jhwgia, de la Favorite et de tant d'autres partitions devenues justement populaires?
— Rien n'est plus facile; le voici en personne, (^est ce grand monsieur décoré, au teint fleuri, à l'œil brillant et à l'imposante encolure, qui vient d'entrer dans la petite loge du directeur. M. Donizetti, qui est encore dans toute la force de l'âge, a déjà composé un nombre formidable d'opéras. C'est l'Alexandre Dumas de la musique, tout comme l'auteur iVAnlouy est le Donizetti de la littérature. Il écrit véritablement à la vapeur, et passe une moitié de sa vie en cbaise de poste; à Paris aujourd'bui, dans quinz(; jours à Vienne, et le mois suivant à Naples, à Turin, à Rome, à Venise, à Milan ou à Florence, partout enfin où il y a un impressario, un tbéâtre, un orcliestre et des cbanteurs. — M. Poinsinet, quelle est donc la déesse du vieil Olympe, qui sortit un jour tout armée du cerveau de Jupiter?
— C'est Minerve, cbère belle.
— A ce compte-là, reprit-elle, M. Doiiizetti n'est pas seulement l'Alexandre Dumas de la musique, il en est aussi le Jupiter. Si jamais sa chaise de poste vient à verser, — ce qu'à Dieu ne plaise, — et s'il se fend la tête sur un caillou du chemin, je suis hien sùrc qu'il sortira de son cerveau une soixantaine d'actes tout armés comme Minerve, c'est-à-dire oi'chestrés et tout prêts à entrer en répétition. L'autre soir j'ai entendu dire à ce maestro un mot qui le représente au naturel.
— Est-il vrai, lui demandait-on, que Rossini ail fait son Barbier de Séville en quinze jours?
— C'est encore possible, répondit-il naïvement; il est si paresseux !
G Depuis la mort du tant regrettable Bellini, et depuis le mutisme obstiné de Rossini, M. Donizetti est l'unique, le véritable représentant de l'école italienne, école charmante, école bénie des dieux, qu'on dirait éclose par un beau jour de chaud soleil, et que je ne saurais mieux comparer qu'à une harmonieuse couvée de rossignols chantant leurs joies et leurs amours dans une touffe d'aubépines fleuries. Les adeptes de cette école me paraissent être les seuls musiciens qui accomplissent dignement la sainte mission que le bon Dieu leur a confiée. ïls se font les esclaves de la Mélodie, cette jeune tille aux tresses blondes, aux formes pures, au doux sourire, qui a tant de cjrAce, tant de séduction, tant d'ardeur et de
DE i;opi:ka. 5ori
|)oésie. Ils ont \v bon esprit et le bon i^oùt de laisser, j)oiir ee qu'elle vaut, eette vieille leinriK; jaune, sèelie et ridée, qui a nom Tllarmonic, eourtisanc sans passion et sans divines tendresses, qui n'ofïVe à ses amants que des appas llétris, des baisers glacés et des caresses au-dessous de zéro.
« M. Donizelti s'est voué, corps et âme;, au vnhc de la Mélodie. De [dus babiles que moi dans l'art du contre-point vous diront sans doute qu'il se montre; envers elle d'une tendresse un peu trop exclusive. Les rigoristes intraitables, les critiques farouclies, les feuilletonistes humanitaires, vous prouveront par A plus B qu'il se conduit avec la science d'une trop irrévérencieuse façon. Laissez-1( s dire : ils sont de cette insupportable famille de gens qui passent leur vie à découvrir des taches dans le soleil. De quel droit, je vous le demande, ces littérateurs hargneux veulent-ils refaire ce que Dieu lui-même a fait? Astreindre M. Donizetti aux règles froidement compassées de l'école germanique, cela me paraît être aussi ingénieux que si l'on attelait à une diligence Laffitte et Gaillard un pauvre papillon aux ailes d'or. Ce maestro a écrit, en une seule nuit, tout le quatrième acte de la Favorite, cet acte sublime que je n'entends jamais sans pleurer. Vingt fois sur le métier il eût remis son ouvrage, que nous n'y aurions rien gagné, ni lui non plus.
« Quoiqu'il ait affronté un grand nombre de ba-
tailles qui, pour lui, ont presque toujours été d'éclutantes victoires, M. Donizetti n'en est pas moins resté on ne peut pas plus sensible aux émotions des premières représentations. Ces jours-là, il s'établit dans les couloirs obscurs du passage de l'Opéra, et il s'y promène depuis sept heures jusqu'à minuit. Vous (liriez le juif errant ou un écureuil dans sa cage. Quelques amis dévoués lui portent, de cinq minutes en cinq minutes, des bulletins consolateurs. Ce n'est guère que vers la cinquième représentation de son œuvre, alors que le succès en est solidement établi, (pie M. Donizetti se hasarde dans nos coulisses.
« Ce personnage blond, un peu chauve, en habit noir, verni et ganté jaune, c'est M. Burgmùller, le gracieux auteur de la partition de /a Péri. Aujourd'hui vous le voyez dans sa grande tenue d'apparat. Il ne s'habille ainsi que les soirs où l'on exécute sa musique ; le reste du temps il se montre au théâtre en redingote un peu crottée et avec des gants de couleur. M. Burgmùller est d'origine prussienne, mais il ari'iva un jour oii il n'était plus d'aucune nation. — Le roi de Prusse ne concède à ceux de ses bien-aimés sujets qui veulent pérégrinor que des permissions temporaires. Faute de revenir à temps ou de les faire renouveler dans le délai de rigueur, on s'expose à être rayé des registres de l'état civil prussien. C'est justement ce qui advint à M. Burgmùller, lequel -s'empressa de se faire naturaliser Français. Le len-
DK I/OPKPxA. noT
demain du joui* oii sa demande fui accordée, noire nouveaucompatriole, incorporé dansia milice citoyenne, recevait nn billet de garde 11 y avait bien (h;
quoi lui l'aire i'(^grettcr de n'être pas resté Prussien toute sa vie ! — De grands succès attendent M. Bur^miiller sur la scène de rOpéra-Comique.
« Voici M. Auber, esprit toujours charmant et toujours jeune, inspiration toujours féconde, verve que j'ien ne ralentit. M. Auber, c'esl le Rossini de Técole française, avec la paresse de moins, fort heureusement pour nous. M. Auber est encore plus peureux que M. Donizetli; il n'a pas vu jouer un seul de ses ouvrages. Un soir, il vint à l'Opéra ; Talfiche annonçait Guillaume TclL Mais si l'aftiche propose, Y ut de poitrine dispose. Un subit enrouement avait forcé Tadministratioji de substituer la Muette à Guillaume Tell, C'étaient toujours, comme vous le voyez, de nobles chants patrioti(iues et de saintes hymnes à la Liberté. M. Auber, qui ne savait rien de ce changement à vue, entre à l'amphithéâtre et prend place dans une stalle inoccupée. Cependant le régisseur a frappé les trois coups, M. Habeneck donne le signal, et l'orchestre entonne triomphalement l'ouverture de la Muette. A la quatrième mesure, M. Auber s'était déjà enfui comme une avalanche, bousculant, renversant tout sur son passage. — M. Auber a trouvé , dit-on , ses plus jolis motifs et ses plus heureuses inspirations dans les allées du bois de Boulogne, où il est visible
rm LES PETITS MYSTÈRES DE L OPÉRA.
trois ou quatre fois par semaiue, tantôt à cheval et tantôt en voiture. M. et madame Tliillon sont souvent admis à l'honneur de se promener avec lui. — C'est M. Auber qui a succédé à M. Chérubini comme directeur du Conservatoire royal de déclamation et de musique. La comparaison est tout à l'avantage du successeur. Puisqu'on doit la vérité aux morts, j'ai bien le droit de dire que M. Chérubini était un personnage désagréable, qui avait plus de bile que de talent. Ce n'était qu'un père Genty musical.
« Apercevez-vous, à ma droite, ces deux messieurs en lunettes ? L'un est M. Adolphe Adam ; l'autre est M. Fromental Halévy. M. Adam est un musicien et un littérateur également S[)irituels. Il n'a qu'un seul défaut à mes yeux, celui de ne pas assez se souvenir, lorsqu'il compose pour M. Crosnier, de toute la grâce et de toute la distinction dont il fait preuve lorsqu'il compose pour M. Pillet. En d'autres termes, je voudrais que la musique de ses opéras fût aussi charmante que celle de ses ballets. Quant à M. Halévy, c'est à coup sûr un homme de talent, la Juive et /'/iclair le démontrent suffisamment; mais ne trouvezvous pas que cet homme de talent a beaucoup de revanches à prendre ?
« Connaissez-vous MM. Ambroise Thomas et Diestch... » ^
— Assez, assez, interrompit Poinsinet, De minimis non curât prœtor .
— Voici le cinquième acte qui s'achève, médit Lélia. Je n'ai plus que deux pirouettes à faire, et je redeviens libre de mon corps et de mes jambes. D'ici à une demi-heure, je me serai complètement débarbouillée, déshabillée et rhabillée. Que ferai-je cette nuit? Je n'en sais trop rien, en vérité. On m'attend à souper à la Maison-Dédorée; et, d'autre paît, je suis conviée au grand bal que donne M. Guillaume. Vous y verrai-je?
— Je ne suis pas invité.
— Qu'importe? Je vous apprendrai le mot de passe; vous le jetterez au concierge, et tout sera dit. Aujourd'hui le mot d'ordre est Tortillard. Au dernier bal, c'était la Louve; au prochain, ce sera la Choïielic
510 LES PETITS MYSTÈUES
H ainsi de suite jusqu'à extinction du carnaval et des personnages des Mystères de Piiris. Grâce à ce mot magique, vous serez le bien reçu. Venez donc, vous trouverez bon nombre de gens de votre connaissance. Aux bals de M. Guillaume, tout le monde se connaît; il n'y a que M. Guillaume qui n'y connaisse personne.
A ces mots, Lélia jeta au nez de sa camériste la pelisse de satin rose, brodée d'hermine, qui couvrait ses jolies épaules. D'une main vigoureuse elle se suspendit à un portant, et se prit à exécuter quelques plies et cinq ou six entrechats, afin de rendre à ses petits muscles d'acier leur souplesse endormie; puis elle entra en scène. Elle n'y demeura guère que trois minutes, juste le temps de couronner, entre deux ronds de jambes, la flamme amoureuse de M. l^etipa, après quoi l'on chanta un chœur final, et la toile tomba au milieu des applaudissements du parterre.
Aussitôt je vis plusieurs de ces demoiselles s(> précipiter vers ces deux trous parallèles, percés aux deux angles du rideau, et qui sont pour ainsi dire le binocle des coulisses. Si j'en crois l'auteur tVErnelimh', on se livre, chaque soir, au moyen de ces innocentes ouvertures, à un langage de sourd-muet qui, pour être des plus concis, n'en est pas moins très-explicite. Il y a de simples mouvements de doigts, parfiiitement compris par les OEdipes de l'orchestre et
ni<: i; on: Il A.
r.ii
(lu halcoii, qui significiil : « AUeiKlcz-mui dans le j)nssagc noir, » ou : « II m'est unpossible d'aller souper avee vous. »
.'!.ii^;u'ViA.^^.,
— Parlons, dit Poinsinet , le tliéâtre va être livré aux pompiers et aux machinistes. Nous risquerions de recevoir une douclie en pleine poitrine ou une forêt au niilieu du dos.
II prit mon bras, poussa une petite poi'te et me fit
312 IJ:S petits MYSTERES
traverser un long corridor ohscur. Nous arrivâmes devant une vaste pièce froide et nue où régnait un grand désordre. Des hommes allaient et venaient dans tous les sens, se pressant, s'appelant, se bousculant.
— Ce sont, me dit-il, les musiciens de l'orchestre ; ils serrent précieusement leurs divers instruments dans ces armoires numérotées oii ils viendront les reprendre après-demain, à l'heure de la représentation. Reconnaissez-vous M. Tulou, M. Dorus, M. Schiltz, M. Delvedez, M. Gras, M. Landormi, M. Mathieu, et tant d'autres dont j'ignore les noms? Entendezvous cette voix qui glapit désagréablement? c'est celle de M. Habeneck ; il se livre à ses catilinaires accoutumées. Je ne sais pas s'il trouve qu'on a ralenti le mouvement ou pressé la mesure ; mais soyez certain qu'il trouve quelque chose. Le Mi est qu'il est chargé de conduire un troupeau assez difficile à diriger. L'orchestre de l'Opéra est essentiellement insoumis et gouailleur. Il n'applaudit que Duprez et madame Dorus. Le côté droit encourage beaucoup Adèle Dumilâtre. Les sympathies du côté gauche appartiennent à Sophie. — Outre les charges qu'on y invente quotidiennement, telles que la plaisanterie qui consiste, pour tous les instruments à cordes, à imiter, avec leur archet, le geste de Duprez au cinquième acte de la Reine de Chypre, au moment oii il tire son épée, il est d'autres charges traditionnelles qui se
Di: i;()n:uA. r,i-
|)orj)t'lnoron( jusqu'à la lin des siôcics et des oiclicslrcs. Au pivniicr acic de (iuillaïuïie Tell, lurs(jue Fcidiiiîind Prévost :i|)|tai;jil s(» s()ul<'naiil à peine sur sa lanic de nautonier, selon la lorniulci poéti(|uo de M. de Joiiv, e( qu'il s'éei'ie en j)ran(iissant sa haelie : « }'(}y('z ce sau(j ! » roreheslre, d'une voix unanime, |)oussc une exclanialion d'honeur. — Au premier aete du même ouvrage, lorsijue Guillaume ehante, en eontemplanl le eiel, ce (jui, au tliéâli'e, se traduit par un regard oblique, laneé du eôté du lustre :
les dançrrs sont bien grancîs, m;ils lo pilote osl là 1
rorehestrc tourne la tête, et jette sur ce même lustre un coup d'œil narquois et tout à fait voltairien ; — et beaucoup d'autres charges que je passe sous silence, parce que j'aurais peur que mon bavardage nous fit manquer le curieux spectacle d'une sortie de TOpéra. Nous reprîmes notre course à travers les couloirs. Mon cicérone me montra la porte bâtarde qui sert de communication entre la saHe et les coulisses, et près de laquelle rôde sans cesse une foule de gens qui viennent y brûler leurs ailes comme font les papillons aux rayons d'une bougie flamboyante. Cette porte est percée par une sorte de meurtrière, laquelle sert au dragon, — à qui la garde en est confiée, — à reconnaître les audacieux assez osés pour y frapper. On n'ouvre qu'après une inspection préalable.
r.li LES PETITS MYSTÈr^ES
En passant, jo regardai la salle. Elle était déjà vide. Les ouvreuses tendaient sur les loges et sur les halcons de longues toiles grises destinées à protéger les dorures. Le lustre était remonté dans sa eage ; la toile avait été relevée et faisait place à un rideau en fil <le fer qui se déroulait avec un bruit assourdissant. A I l'avers les mailles étroites et serrées de ce rideau, destiné à couper les flammes en cas d'incendie, on voyait s'agiter une légion de machinistes empressés à déblayer la scène de tous les portants, de toutes les coulisses, de toutes les fermes et de tous les accessoires employés pendant la représentation.
Parvenus au vestibule de l'Opéra, nous nous accoudâmes contre l'une des barrières du contrôle. La foule encombrait les deux grands escaliers, et descendait avec une lenteur majvestueuse. Sur les marches se pressaient des femmes élégamment parées ; vous eussiez dit l'échelle de Jacob, — cette échelle merveilleuse dont chaque échelon portait un ange.
— Vous voyez devant vous, me dit Poinsinet, ce qu'on est convenu d'appeler tout Paris. Outre ceux et celles dont je vous ai déjà parlé, et dont je ne vous répéterai pas les noms, voici la princesse de Beaufremont et la princesse de Ligne, la belle ambassadrice (le Belgique, aiubassade privilégiée où les ambassadrices se suivent et se ressemblent; — la vicomtesse de Noailles; sa fille, la duchesse de Mouchy; la duchesse de l^oix et madame Sabine de Noailles, la Grisi des
\)E \:ov\:\{\. :{i:t
snlons. — Voici la inar(|nis(' d'Osniond, inadjiuir de (j'illon , la cliarmante madame Poz/.o di Hoii^o <■( madame de Laiii'islon, escortée do M. de Belmont. Voici M. et madame Thiei's et madame Dosne. — .Madame Thiers, celte eliarmante tleiir hlonde qu'on se prend à aimer rien qu'en la voyant, donne le hras au haron de Maussion, un si excellent homme qu'il est resté bon (juoi(|uc diplomate. M. d(; Maussion est le heau-père de Maroclietti, le Denvenuto de notre siècle. — Voici encore la duchesse de Valencay, madaunde Liadières, madame de Coussy, madame de Poittalha et la comtesse Merlin. — Cette dame, qui |)orte un abatvjour vert sous son chapeau, c'est une princesse russe, la princesse Radziwill ; ses yeux ne peuvent supporter Téclat des lumières. Cette autre, c'est la princesse Bagration.— Ce groupe qui se tient à gauche, attendant ses voitures, vous représente les Thorn et lesTudor, ces richissimes étrangers qui se sont implantés dans la société parisienne par la toutepuissance de leur argent. — Voici les Demidoff; le dm de Coigny, président de la commission des théâtres lyriques, et le prince de Konitz, tonneau des Danaides qui absorberait le Pactole. — Cette belle personne, c'est mademoiselle Amigo, la chanteuse des Italiens, abonnée de l'Opéra, oii elle trône dans la première baignoire, à gauche du spectateur. — Saluez le prince ïufiakin et madame Georges, cette seconde édition des Némorin et des Estelle.
ÔJd LKS PETITS MYSTÈRES
« Les quatre personnes qui viennent de nous eoudovcr résument le journ-il le Siècle : Fun est le direeteur, M. Louis Perrée ; l'autre est le rédaeteuren elief littéraire, M. Louis Desnoyers ; les deux autres sont MM. Charles de Matliarel et Hippolyle Lucas, les feuilletonistes assermentés de l'endroit. Derrière eux, voiei M. Emile de Girardin, le rédacteur de la Presse. La dame blonde qui lui donne le bras s'appelle le vicomte de Launay. — Cette physionomie mobile et intelligente, cet œil d'aigle, appartiennent à un orateur éminent et à un écrivain distingué, M. Paillard de Villeneuve, le rédacteur en chef de la Gazelle des Tribunaux.
«La Comédie -Française est représentée par MM. Bi'indeau et Firmin, le jeune premier qui arrive et le vieux premier qui s'en va ; la peinture, par M. Eugène Delacroix, le fougueux coloriste ; la poésie j)ar M. Arsène Houssaye ; le drame par MM. Frédéric Soulié et Félix Pyat, et la presse musicale par M. Emile Dardon ville, rédacteur du Monde Musical, le spectateur assidu de l'Opéra, plus assidu que les cîaqueurs, plus assidu que les chanteurs, plus assidu (|ue les danseurs, — aussi assidu que le souffleur.
« Le grave Institut est représenté par M. Raoul- Uocliette, ce savant décoré de tous les ordres connus etinconnus, à ce point qu'on Ta surnommé M. Raoul- Brochette. »
Cependant la foule s'écoulait peu à peu ; Poinsineî
i)i: i;()im:k\. ôit
(juiUa soiî poste (rohscrvntioii ol je 1(* suivis. I^^ii travoi'saiit la riu* L(*j)('ll('tier, nous viincs madame J)()l'ho qui montait clans sa voiture, madr'moiselle Ozy (|ui montait dans sa voiture, mademoiselle Nathalie qui montait dans sa voitiu'e, inadanKî Arsène (vhaumont qui montait dans sa voitm'e, madame Marie Duplessis qui montait dans sa voiture, madame Gressin qui montait dans sa voiture, — et plusieurs autres des plus jolies Madeleines de Paris qui montaient dans leur voiture.
Comme nous toueliions au boulevard, une forme légère glissa près de moi, en murmurant à mes oreilles ee seul mot : TorliUard ! — C'était Lélia qui se rendait au bal de M. Guillaume.
Lorsque nous fûmes arrivés à la hauteur du Café de Paris, Poinsinet s'arrêta brusquement, et me prenant à partie :
«Ah! çà, mon elier monsieur, dit-il, convenez avec moi que Paris n'est pas habitable en ce moment! il pleut, il neige et il vente; les rues sont odieusement crottées; nous touchons au saint temps du Cal'ème, des loteries et des bals par souscription au protit des indigents; et, qui plus est, nous entrons dans la saison des concerts, qui est la pire des saisons.
« Si vous êtes bien avisé, vous suivrez mon exemple : vous fuii'ez Paris; vous viendrez avec moi. Où cela? quehiue part où il n'y a pas de pauvres qui
VOUS attristent la vue, pas do grands pianistes qui vous attristent les oreilles, pas de politique qui vous attriste l'esprit. Le lieu dont je vous parle est entouré de forêts giboyeuses oii Ton peut chasser le chevreuil sans craindre les gardes champêtres; on y danse avec (le charmantes personnes, on y cause avec des gens spirituels, on y lit tous les romans et toutes les revues; on y mange mieux qu'au Rocher, on y loge dans des palais, on s'y promène dans des serres chaudes, et l'on est exposé à y devenir millionnaire en moins de trois semaines.
— Et quel est le nom de ce pays féerique? Seraitce l'ile de Geylan ou quelque autre de ces contrées (|ui ne se trouvent mentionnées que sur les caries géographiques des Mille et une Nuifal
— Nullement. La ville en question se nomme lîomhourg; elle est à deux lieues de Francfort-sur-le- Mein; en un mot, c'est le seul endroit de l'univers où l'on joue durant les douze mois de l'année. Tandis (jue Bade, Ems, Spa et les autres s'endorment paresseusement à l'instar des marmottes, la banque de Hoiubourg va toujours, distribuant à ses fidèles les billets de banque, les frédérics, les guillaumes et les louis d'or. — Tout bien considéré, je partirai demain, et je vous engage fort à venir avec moi.
Là-dessus, nous nous séparâmes.
Poinsinet est parti depuis un mois, et déjà il m'a
Di: i;()i»i:uA. .",ii>
r( ril (li'iix Iclli'cs. Il nTiissiirc (jiio le cliiii;i( de llojiihoiirg lui est on uv peut pins lîivorahlo. — Je le croîs snns jx'ine : dîins sa dcrnièi'c é[)i(r(', H m'annonce (ju'il a ^aii;né soixante mille francs!
Ilélas! lu' las! cpie n'ai-je snivi ses conseils!
Tandis que Poinsinel s'amuse cl s'enrichit à llonihoni'g, je suis rcslé à Paiis, où j'ai eu la malenconh'cuse idée de publier le livre que vous venez de lire.
C'est bien le cas de m'écrier avec l'immortel Figaro:
« Me fussé-je mis plutôt la corde au cou ! »
Paris. — I\I;irs ISi'i.
PosT-scRiPTLM. — Depuis cjiie ces lignes ont élé éciiles, diverses choses ont eu lieu qui méritent d'être enregistrées dans cette très-véridique histoire de TOpéra en 1844.
Madame Aguado a lepiis possession de son avant-scène. Elle continue à se retirer dans le lond de sa loge durant le troisième acte de Dom Sebastien de Porlugal, — dont la pompe funèbre lui rappelle sans doute Tenterrement de première classe de feu le marquis, son époux.
Le roi a tout à fait abandonné sa loge de face, au-dessus de laquelle est peint son chiflVe, un L colossal et un P gigantesque. Le chilTre a néanmoins été conservé. Ces deux initiales, ne désignant plus S. M. Louis- Philippe, ne peuvent désigner désormais que S. M. Léon Pillet.
Les avant-scènes de MM. Schikler et Claparède sont occupées par de nouveaux locataiies.
M. le marquis de Louvois, mendtre de la commission des théâtres rovaux, est mort. Sa succession a été conférée à un député, M. de Vatry; aussi offre-t-on de parier qu'avant une semaine le nom de Mlle Olympe Saint-Georges brilleia sur rafiiche en petites capitales.
M. lïabeneck s'est cassé le poignet, — ce qui est triste. Il a été lemplacé par M. Ratlu, — ce qui est <loublenient triste.
M. Dietscli, atteint et convaincu de détournement de ténor mineur et italien, a passé (juinze jours dans les cachots de l'inquisition. 11 n'a dîi sa lil)erté (|u'à son titre (Kanteur du Vaisseau fantôme. La police milanaise ayant déclaré qu'un pareil compositeur était bien capable de troubler l'harmonie. pul»li(iue et de faire naître le désaccord dans les esprits, on nous l'a renvo\é sain et sauf.
MM. Roucher et Saint-Denys ne font i^lus partie de l'Opéia, Dieu merci ! — On a également congédié Mme Roland et Mlle Forsler, danseuses âgées de quatre-vingt-trois ans, — à elles deux.
M. Poultier nous a écrit pour nous dire qu'il est beaucou|) moins riche que nous l'avons supposé. Depuis que nous avons imprimé qu'il a cent mille francs placés chez un notaire, il ne se passe pas de jour qu'on ne cherche à lui emprunter de l'argent .
M. Yéron (le vrai) vient d'acheter le Constilulionncl. M. Yéron {le faux) a dû couper ses favoris, alin de ressembler un peu mpins à son frère, — M. Yéron agit avec son cadet comme FEmpereur agissait avec ses proches; seulement il néglige de lui donner la couronne d'Espagne ou le trône de \Yestphalie.
ALR. S.
BINDINGS-'^T JUL '^uigro
ML Second, Albéric 1727 Les petits mystères de .8 l'Opéra
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