‹ Les petits mystères de l'OpéraChapitre 8 sur 9 · i;()ïm:il · texte numérisé non relu

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dans nos conlissos la |)lu()îU't des coniposilcui's atli- (irs (\v rOpérn. Connaisscz-vons M. Mc^yerhccr ?

— Non; mais jiM'oiniais M. Ciouin. Poinsincl nie Ta inonli'r.

— (Tost déjà (jnchjno chose, mais ça ne snfïlt pas. Vons montrer M. Tionin sans vons faire voir M. Meverheer, c'est ahsolnment comme si l'on vons faisait voir M. Meyerhecr sans vons montrer M. Gonin. Antant vandi'ait enseigner à un enfant une partie de ral[)liahet et lui en laisser ignorer l'autre. Si M. Gouin représente les consonnes, on peut dire que M. Meyerbeer représente les voyelles. Or, de même que, prises séparément, les voyelles n'ont point de valeur et les consonnes ne signifient rien; de même que, pour arriver à former des mots, il faut absolument combiner ensemble les consonnes et les voyelles, — de même M. Meyerbeer ne se complète réellement que par l'association de M. Gouin, tout comme M. Gouin reste sans signification morale lorsqu'il n'est plus accouplé avec M. Meyerbeer.

— Il me semblait que l'auteur de Uoherl le Diable n'était pas à Paris?

— Il vient d'y arriver, et vous pouvez vous en convaincre par vos propres yeux. C'est ce personnage de cinquante ans, verdatre et en lunettes, que vous voyez causant avec M. Chaude. Si vous n'apercevez pas M. Gouin, c'est que M. Gouin se tient modestement tapi derrière l'illustre redingote de ^on i lustre

278 Li:S PETITS MYSTKRKS

ami. M. Meycrbeer reparaît ce soir rue Lepelletier, parce qu'il trouve qu'on coninience à ne plus s'occuper assez aelivement de sa personne dans les feuilletons et dans les nouvelles diverses des journaux. Et d'ailleurs, c'est sa tacti([ue ordinaire de se remontrer immédiatement avant, ou immédiatemtint après chaque grande pièce nouvelle représentée à l'Opéra. M. Gouin lui aura écrit que Dom Sébastien éfait sur le point de voir le jour de la rampe, et il a bien vite commandé des chevaux de poste. Vous comprenez le fin mot do cette politique astucieuse ? Absent, les critiques auraient tout simplement rendu compte de l'œuvre de M. Donizetti. Présent, il a, j'imagine, réuni les Minos de la presse dans un grand festin, à l'hùtel des Princes, et voyez un peu l'à-propos de cette invitation spirituelle ! Je gage que le festin a eu lieu deux heures avant la première représentation de Dow. Sébastien; si bien que, tout en écoutant les cavatines, les duos et les trios de l'auteur de Lucie, messieurs les feuilletonistes ruminaient encore les blancs-manger, les sahnis de perdreaux et les faisans truffés de l'auteur des Huguenots. Si l'un les abreuvait d'harmonie et de mélodie, l'autre, quelques instants auparavant, les avait inondés de Xérès et de vin d'Aï. Aussi avezvous du observer que, dans bon nombre de feuilletons, après l'analyse plus ou moins bienveillante de Sébastien, suivaient immédiatement, et en forme de post-scriptum, quelques lignes annonçant à Paris, à

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la France, à riMii'ojx^ à riiiiivcrs cl aux ilcs Mai'- (juiscs, l'arrivri' de ^ï. Mcycrlx'ci', la i)i*(''S('n('o (h; M. M('y('rl)(MM',('l('. clc. rie. clc, de M. Mcycrhccr.

« Kl ils (Ml onl sans doulc conclu, ces joiirnalislcs primilifs, (juc le célchrc h'<>j>li(-((\ on lonl an moins la déjà i;loriense Aj'vivaiuc, ne lai'derait pas à resplendir à riiorizon lyriipie. Car cVsl là le lalent profond, la science éniinenle de M. ]\ï( vcrheer. A force de réclames, les nnes gralnites et les antres payées; grâce; à une multilnde infinie de poignées de main, de coups de cliapeau et de coiiipliments à l)rùlc-pourpoint, il parvient, dix années d'avance, à populariser les litres d'opéras qu'il n'a pas encore faits, et qu'il ne fera peut-être jamais. Pour en venir à son but, qu'emploie-t-il et que n'emploie-t-il pas, en y comprenant ou sans y comprendie les dîners de l'hôlel des Princes? — On enlève tant de choses à la pointe d'une fourchette ! — On ne peut pas nier que M. Meyerbeer ne soit du bois dont sont faits les plus habiles diplomates.Si, au lieu d'étudier la fugue et leconlre-poinl, il s'était, dès sa jeunesse, adonné au grand art des roueries politiques, vous l'eussiez vu briller d'un vif éclat aux Congrès Européens. Ses protocoles n'auraient pas obtenu moins de succès que n'en obtiennent ses opéi'as. La question d'Orient eut été son Roberl le Dithle, et le droit de visite eût pris la place de ses IliKjuenols.

a Les amis de ce maestro ont eu le tort urave, dans

280 LES PETITS MYSTÈUES

divers aliDanaclis, de vouloir lui imprimer un caractère fantastique. Peu s'en est fallu qu'ils ne fissent de lui riiéi'itier direct de ces adorables maîtres de chaj)elle si joliment mis en scène par l'immortel Hoffmann. Ils nous l'ont dépeint composant sa musique dans un grenier à peine éclairé, tandis que le vent souflïe dans les tuyaux des cheminées, comme un trombone dans son instrument, et tandis que la pluie exécute sur les toits mille gand)ades folles avec son petit clapotement continu, en guise d'accompagnement de castagnettes. Les Italiens ont un proverbe ainsi conçu : « Si ce n'est pas vrai, c'est du moins bien tr'ouvé. » Je ne pense pas que, dans cette circonstance, le proverbe italien soit de mise.

c( La vérité vraie est que M. Meyerbeer, musicien arcbimillionnaire, compose, soit en Allemagne, dans son palais, soit à Paris, dans un splendide appartement de l'hôtel des Pi'inces. Mais si sa manière de composer n'est aucunement fantastique, elle n'en est pas moins curieuse. Chaque jour, que le temps soit brumeux et chargé de nuages, ou que le soleil loule son globe de feu à travers l'azur du ciel, chaque jour M. Meyerbeer s'assied devant son piano; là, durant trois heures, il cherche des idées, c'est-à-dire qu'il frappe au hasard, et comme un sourd, sur toutes les touches de l'instrument, jusqu'à ce qu'elles j)roduisent des accouplements de sons bizarres et impossibles. Lorsque le hasard ou la continuité de ses coups

i)K i;opKn\. isi

(le j)()ii)i;' Ta coiidiiil à un l'i'siilhil , il s iiilcnoiiipl cl li'iUiscril sur le papier sn [irrcicusc (l'ouvjjillc.

ft 1^11 ce moment, il cause avec M. (Chaude, l'ami iulimc (le noire direcleur, cl je suis d'avance [)ersuai\cr (jue M, ('liaudc rintci'roge au sujet de l'Africaine et du Prophète. Approchons-nous tout doucement, atiii que vous puissiez, avant (!(* mourir, raconter à vos enfants et aux enfants de vos enfants comme (juoi les dieux justes et bons permii'ent à vous, sim[)le morlel, d'entendre la voix de M, Meyerheer. »

-^ Ne craignez-vous pas que ee ne soit un peu indiscret?

— Ce n'est pas être indiscret que d'espionner les grands hommes. On doit à ses contemporains et à la postérité de ne pas perdre un seul de leurs mots, de ne pas laisser s'égarer la moindre de leurs pensées. Où en serions-nous, juste Dieu! et qui de nous se ferait, à cette heure, une idée convenable de la grandeur et du génie de Napoléon, si M. Emile Marco de Saint-Hilaire n'avait pas scrupuleusement apj)liqué son (eil investigateur sur toutes les serrures impériales. — Bannissez donc une délicatesse exagérée, et suivez-moi.

Nous nous approchâmes de M. Meyerbeer. Au même instant, M. Chaude salua et s'éloigna.

M. Meyerbeer resta donc seul avec son ami Gouin.

— Gouin! dit-il avec un accent nasillard très-prononcé.

M. Goiiin parut sortir de la poche du maestro ; il tit un demi-tour à gauche et avança à l'ordre connue un tourlourou hien dressé.

— Gouin ! répéta M. Meyerbeer.

— Pkitil?

— Ce monsieur qui nous quitte esttrès-aimahle.

— Effectivement, il est très-aimable.

— En outre, il est très-poli.

— Effectivement, il est très-poli.

— Il m'a parlé du Prophète avecbeaucoup d'intérêt.

— Ça ne m'étonne pas.

— Il m'a également entretenu de mon Africaine.

— Je n'en suis pas surpris.

— Je ne le connaissais pas.

— C'est pourtant une bonne connaissance.

— Je ne l'avais jamais vu.

— A l'avenir vous le verrez souvent.

— Est-il pour quelque chose dans la direction de l'Opéra ?

— Il y est pour beaucoup.

— Et tu le nommes?

— M. Chaude.

— Et qu'est-ce que M. Chaude? demanda M. Meyerbeer.

M. Gouin réfléchit quelques minutes.

Puis, après avoir suffisamment réfléchi, il répondit naïvement :

— C'est le Gouin de M. Léon Pillet.

m: i;opi<:nA. -ia-

M. Movorhoer s\''l()ii;na , loujoiirs accomp;)i>ih'' de son («oiiin lidMc; (juand j<' dis accoinpagiu'!, je me trompe : M. (louiii iraccompagnait pas M. Moyerbeer, il le précédail d'une demi-cnjanihcc, connue un suisse de paroisse précède une procession , pour chasser les cliiens et pour écarter la foule. — Vous eussiez dit un Bélisaire des rues, conduit par ce quadrupède, souvent hydropliobe, que M. de Buffon a détini néanmoins le meilleur ami de Thomme. La ressemblance était quasi fi'appantc; il ne s'en ftdlait que d'une clarinette entre les lèvres de l'un, et que d'une sébile dans la bouche de l'autre.

Lorsqu'ils furent partis, je priai Lélia de me montrer M. Berlioz. Curiosité fatale, et qui m'a coûté une illusion !

— Je ne l'ai jamais vu, lui dis-je, et j'ai souvent pensé que c'était un personnage purement imaginaire. 11 me répugne de supposer que l'auteur d'//arold et de la Reine M ah puisse être vulgairement couvert d'un paletot et coiffé d'un chapeau Gibus. J'aime à croire qu'il est tout au moins aussi maigre que l'était Paganini; je ne dis pas plus maigre, parce que c'est tout simplement impossible. Vous m'affirmeriez qu'il est doué d'un ventre pointu , de joues pendantes et de mollets de chanoine, que je refuserais positivement d'ajouter foi à ces allégations mensongères. L'ouverture des Francs Juges n'est certes pas l'œuvre d'un homme gras et qui se nourrit de bif-

281 LF.S PKTITS MYSTIMIF-.S

tecks aux pommes; le cerveau qui a conçu la marche funèbre en l'honneur des victimes de Juillet ne peut pas, ne doit pas ressembler au cerveau de tout le monde. Je ne serais point surpris que M. Berlioz exhalât une légère odeur de soufre , et je suis bien persuadé que sitôt après son trépas il sera institué gi'and maître de chapelle de monseigneur Satan.

— Parkz [lus bas, me dit Lélia, ï\ pourrait vous entendre ; et elle me désigna un monsieur ni trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop vieux, ni trop jeune, vêtu d'un habit bleu à boutons de métal, — l'habit classique de M. Berryer et de M. Jides Janin, — décoré de l'ordre royal de la Légion d'honneur, et qui, en un mot, n'avait dans toute sa personne qu'une seule chose qui fut un peu bien fantastique , à savoir une épaisse chevelure blonde souverainement ébouriffée. Il riait aux éclats, et avec une joie tout e'nftintine, d'un énorme calembour dont il venait de se rendre coupable. Je m'approchai de lui; mais aucun parfum infernal ne frappa mon nerf olfactif. Il n'exhalait qu'une seule odeur , celle du cigare.

— C'est là M. Berlioz? demandai-je à Lélia.

— En chair et en os; et vous voyez qu'il a plus de Tune que des autres, tout maigre que vous le supposiez pourtant. — Comment se fait-il que vous, un homme de lettres dont le métier, m'a-t-on dit, consiste à observer , vous en soyez encore à vous

lii^mvr que les gens ont le pliysKjiie de leur (aient? Vous ig-noroz donc ce qu'est M. de Iî;d/ac? Cet liistoriogra[)he juré et hreveté du luxe parisien, de l'élégance parisienne et des lemnies de Paris, a l'air d'un marchand de bœufs de la basse Normandie; — un des vaudevillistes dont les pièces sont le plus compléteuKMit bouiVonnes, M. Duvert, ressemble à un croqucuiort, vu dans un temps où l'inhumation ne donne pas. Je pourrais vous citer des milTKîrs d'exemples de cette nature. Mais qu'importe? Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et je ne vois pas trop ce que nous gagnerions, vous et moi, à ce que M. Berlioz fût décharné comme un squelette, et lugubre autant qu'un cinquième acte de tragédie.

« Je n'ajoute qu'une foi médiocre à toutes ces belles vocations innées dont il est fait mention dans les livres. Je me défie autant des futurs peintres qui dessinent des chefs-d'œuvre sur les murailles avec un bout de charbon ramassé dans le foyer paternel, que de ces jeunes futurs poètes que les biographes nous représentent bégayant des fragments de poème épique au berceau. Il y gros à parier que les uns mourront dans la peau d'un pharmacien, et les autres dans l'enveloppe d'un conliseur. Brillât-Savarin a dit qu'on devenait cuisinier, et qu'on naissait rôtisseur. C'est un paradoxe : on ne naît rien, et l'on devient tout. Il n'y a pas de vocation ; il y a un hasard qui, un

jour donné, vous fait sortir d'une voie et vous pousse dans une autre. Vous aviez [)ris à droite, et voici (|ue, (out d'un coup, vous prenez à gauche, sans trop savoir pourquoi. Vous déraillez comme un convoi de wagons, comparaison d'autant plus juste qu'on risque beaucoup de culbuter dans une ornière durant cette périlleuse opération.

« Pendant les dix-huit premières années de sa vie, M. Hector Berlioz rêva de médecine, niais de musique, pas le moins du monde. M. Scribe dirait que c'est exactement la même chose, lui qui a fait chauler dans un de ses vaudevilles, la Mansarde des Arlistes, ces deux vers devenus célèbres comme modèle de logique, et ils le méritaient à tous égards :

La méilecinc est sœi/r de la musique, Car Esculipo csl le fil.9 d'Apollon.

« Par quel hasard Tapprenti-Hippocrate s'éveillat-il, un matin, avec une aversion profonde pour ses études médicales, et dévoré de mille feux pour l'art delà fugue et du contre-point? Qui sait? peut-être, la veille, et pour la première fois de sa vie, avait-il entendu exécuter une œuvre de Mozart ou quelque symphonie de Beethoven.

« A dater de ce moment, M. Berlioz abandonna ses cours et ses am[)hithéâtres, et il se livra à l'étude delà musique avec toute la sainte ardeur d'un néophyte.

\)K LOI'KUA. 287

l*lciii (le lorco c( de palicncc, parcoqu'il croyait en hiiinênie, il supporta sans se [)laiii(lre,etavcciin courat^o luM'oiquc, la rude misère des premiers temps. Son père, (pii ne se souciait pas d'avoir un musicien dans sa maison, lui avait coupé les vivres, espérant réduire Tennemi par la famine. Mais l'ennemi tint I)on; il se créa de petites ressources qui l'aidèrent à vivre, ou mieux qui rempéclièrent de mourir de faim. Chose honorable à dire, M. Berlioz s'engagea comme chanteur dans les chœurs du théâtre des Nouveautés, et le modique salaire qu'il relirait de ce travail de manœuvre lui servait à continuer ses études d'artiste.

« Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce dut être le bon temps pour M. Berlioz. Il était jeune, il avait la foi, il vivait avec quelques amis, jeunes comme lui, qui lui criaient bravo et qui l'encourageaient du geste et de la voix. Obscur, inconnu, ignoré, les critiques le laissaient vivre tranquillement dans son coin. Mais à présent, quelle différence, juste ciel! et quel artiste pourrait se flatter d'avoir été plus que lui injurié, vilipendé, travesti, caricaturé et charivarisé dans des journaux de toutes couleurs et de tous formats.

« Aussi, pourquoi vouloir marcher le premier dans un sentier qui n'est pas battu? Dans les arts, comme dans l'industrie, les novateurs ne réussissent pas : — l'inventeur des Omnibus s'est brûlé la cervelle après s'être ruiné; les propriétaires actuels de

son idée touchent , année commune , trente pour cent de leurs actions. M. Berlioz, qu'on a si amèrement critiqué, sera peut-être, dix ans après sa mort, le chef illustre d'une école qui portera son nom révéré. Pourquoi pas? chaque jour le nomhi'e de ses partisans augmente et le nombre de ses détracteurs diminue; et ses concerts annuels du Conservatoire, où je me rappelle avoir vu jadis trois spectateurs parmi lesquels figurait le concierge de M. Berlioz, — ses concerts, à présent, regorgent d'auditeurs.

« M. Hector Berlioz n'est pas seulement un compositeur plein de verve, d'audace et d'originalité ; c'est aussi un littérateur spirituel, et vous avez pu vous en convaincre en lisant le feuilleton du Journal des Débats. J'iiTfnore s'il se ressouvient de son ancien métier de cai'abin lorsqu'il prend sa plume de critique ; mais le fait est qu'il dissèque ses malheureux confrères avec une dextérité merveilleuse et un impitoyable sang- froid. Ces jours-là , le rez-de-chaussée des Débats ressemble fort à une succursale de la Clinique ou de l'amphithéâtre de Clamart. »

— Attendez-moi un instant, me dit Lélia; j'ai à causer avec M. Coralli, et je crains qu'il ne quitte le théâtre avant la fin du spectacle. Je n'en ai pas fini avec les compositeurs. Il me reste à vous entretenir de M. Auber, de M. Donizetti, de M. Halévy, d M. Adam, de M. Burgmiiller, et du très-petit nombre d'autres maëstri privilégiés admis à figurer sur l'affiche de l'Académie royale de musique.

La danseuse s'éloigna, et je demeurai seul, assez embarrassé de ma contenance , et ne sachant trop comment faire pour me donner une apparence assurée. Dans ce petit monde oii chacun se connaissait,

tW LKS PKTITS MYSTÉIitS

je nv connaissais personne, ce qui est la situation inorale la plus gênante qui se puisse imaginer. Une figure inconnue dans les coulisses de l'Opéra, c'est presque un événement; aussi me regardait-on quasiment comme une béte curieuse. Tant que j'avais été sous le patronage de Lélia et de Poinsinet, la chose était encore supportable; mais sitôt que je demeurai abandonné à moi-même, mon embarras s'accrut de moitié. J'avais beau tenir mon regard modestement cloué sur le planclier, je devinais qu'on me considérait avec une curiosité qui n'était rien moins que bienveillante. Alors je me sentis mouillé par une sueur froide; et ce petit phénomène connu vulgairement sous le nom de la chair de poule se manifesta m sur la surface de mon épidémie. Par un examen aussi rapide que la pensée, je passai en revue tout mon modeste équipage. Mes bottes étaient-elles convenablement vernies et mes gants sufiîsamment jaunes? mon habit avait-il cette tournure idéale et capricieuse (jue j'avais tant admirée dans les habits des abonnés de l'endroit? mon gilet n'était-il pas trop court et trop étroit? et cent autres points d'interrogation (|ui entrèrent dans mon cœur comme le fer d'une lance.

Oh! combien j'enviai l'aplomb de tous ces superbes habitués qui allaient et venaient autour de moi, appelant ces demoiselles par leur nom, les tutoyant, leur pinçant la taille, se posant victorieuse-

i)K i;oi»i:ka. i>f»i

incnl (IrvanI elles, et les eonsidéiniil le loii'iion (hjns VœW, eoimne s'il so fut n^i d'eslimei' une jiinir'iit.

Obéissant malgré moi à je ne sais quelles infliieiices magnétiques, je levai la tête et je reconnus avec terreur que je ne m'étais point trompé dans mes conjectures. Un groupe de jeunes filles de tout ât^e

(depuis quinze ans jusqu'à trente-neuf et au-dessus) s'était arrondi autour de moi, et je ne ressemblais pas mal au due Robert de Normandie au moment où , pour mieux le séduire, les nonnes damnées l'enlaeent, comme ferait un serpent, dans leurs mille replis voluptueux. Seulement, dans cette circonstance, il ne s'agissait ni de volupté, ni de séduction, mais tout simplement de curiosité. Enbardies par mon silence et par la timidité de mes allures , (^es demoiselles s'approchèrent peu à peu , pareilles à des souris ijui reconnaissent qu'elles ont affaire à un chat empaillé.

— Connais - tu ce monsieur? demanda la jolie Olympe Saint - Georges à mademoiselle Sidonio Toussaint.

— Ma chère, répondit le rat avec une feinte pruderie qui fit beaucoup rire l'assistance, je n'ai jamais connu que deux messieurs : mon portier et papa; l'un qui me tire le cordon, et l'autre qui me tire les oreilles.

— A-t-il été salué par M. Yéron? demanda mademoiselle Laure Lecliêne.

— Je ne crois pas, dit mademoiselle Dimier.

— Alors, ça ne doit pas être quelque chose de bien cossu , dit mademoiselle Julie Dabas avec une petite moue significative.

— Son pantalon est la mode de Tannée dernière, observa mademoiselle Mathilde Mai'quet.

\)K i;opki;a. 2or,

— A (jiicl ùivv a-t-il pu priu'lrcr dans nos coulissas? fit riniposantc niadonioisclhî Laurent.

— (]Vst pout-ôlre l'ami d'un dos pompiors de service... réprKjua mademoiselle Courtois.

— Après ça, c'est si mal composé ici, qu'il n'y aurait rien d'impossible, exclama madame Blangy.

— On y fait hien bonne mine aux gens de la Bourse, fit observer mademoiselle Palmyre Petit.

— Tu mens! s'écria mademoiselle Passe-Lacet, ce n*est pas aux gens de la Bourse cpi'on fait bomie mine; — c'est à la bourse des gens.

— A coup sûr ce monsieur est muet, ditmademf)iselle Drouart.

— Sans doute il a déposé sa langue au vestiaire, dit mademoiselle Cellarius, qui rit longtemps de son bon mot.

— Mesdames, interrompit mademoiselle Célestine Emarot, je trouve que vous en usez un peu trop librement avec monsieur. J'ai vuLélia causer pendant une lieure avec lui; or Lélia , vous le savez toutes aussi bien que moi, connaît trop le prix du temps pour perdre soixante minutes avec un premier venu.

Cette observation parut frapper vivement mon entourage.

— Ceci est juste! s'écria mademoiselle Baillet.

— Où avions-nous donc l'esprit? dit mademoiselle Courtois ; il n'est pourtant pas difficile de voir que monsieur est très-bien.

— Je parie que monsieur ne va jamais en omnibus.

— Je gage qu'il ne fume que des eigares à cinq sous.

— Monsieur, un vieux bonhomme de savant (jui demeure sur mon carré m'a priée de vendre sa bibliothèque en détail. Voulez-vous vous arranger des œuvres complètes de M. Ducis, un de nos premiers poètes de tragédie? ça lui sera agréable, et à moi aussi.

— Monsieur, dans quinze jours je donne un bal dans les salons de Durand, place de La Madeleine. La meilleure société de Paris y sera... On dansera la Polka... et l'on mans^era toute la nuit... ca ne coûte ({ue vingt francs, et il y aura des cabinets particuliers.

— Silence, mesdames, dit mademoiselle Olympe Saint-Georges. Voici venir Héloise Florentin; demandons-lui le nom de monsieur. Si quelqu'un ici doit le connaître , c'est assurément Héloïse , la femme du monde qui possède le mieux son Paris.

La belle Florentin s'étant approchée du groupe f qui m'entourait, cinquante bouches l'interrogèrent à la fois sur mon compte.

— Est-il noble?

— Est-il riche?

— Est-ce un diplomate?

— Est-ce un fils de pair de France?

— Ce n'est rien de tout cela, répondit mademoiselle Héloïse Florentin.

— Qu'est-ce donc?

— Un journaliste.

A cette révélation inattendue, ces demoiselles s'éparpillèrent dans le plus grand désordre et de tous les côtés. Deux ou trois mères de danseuses, qui semblaient me dévisager avec une certaine complaisance, s'enfuirent aussitôt en faisant un L'^esU; d'Iiorreur.

Fort heureusement, j'avisai Poinsinet ; je me dirigeai vers lui et je me suspendis à son bras.

— Qii^ faites-vous là? lui demandai-je.

— J'écoute causer quelques-uns de vos illustres confrères. C'est un plaisir que je me donne de temps à autre; cela me dispense de lire les œuvres contemporaines.

Effectivement, à deux pas devant nous, je reconnus M. Jules Janin, M. Victor ïïugo, M. de Balzac, M. Théophile Gautier, M. Alphonse Karr et quehjues autres.

Comme Poinsinet, je prêtai l'oreille et j'entendis ce qui suit :

— Hugo ! disait M. Jules Janin avec cette verbeuse loquacité qui n'ôte rien à son talent; Hugo, vous êtes poète... heureux sont les poètes! Le poète , c'est la fleur qui s'épanouit au soleil, c'est l'oiseau qui chante sur la branche, c'est l'abeille qui s'enivre dans le calice des roses , c'est le papillon qui s'endort sur le sein parfumé des lis au front d'argent. Pourquoi Dieu ne

ni*a-t-il pas créé poète? liélas! hélas! il s'en faul Ijit'ii

que Dieu m'ait créé poëte ! Oh! si j'étais poëte

mais je ne suis pas poëte! Poëte, je fuirais la ville en toute hâte, sans perdre une minute, au grand galop de deux bons chevaux, qui galoperaient vite, les nobles bêtes; et je tomberais dans une campagne, quelque part , où l'on voudrait , ça m'est égal , ici ou là, n'importe où, pourvu qu'il y eût des bois bien sombres, des prés bien verts, des ruisseaux bien limpides, de beaux agneaux bêlants, de beaux troupeaux paissants, et de belles fdles aux mains rouges, aux pieds solides, au teint hàlé aux robustes appas. Et je verrais le soleil se coucher et la lune se lever, sublime spectacle! et je verrais la lune se coucher et le soleil se lever, radieux spectacle! et je me roulerais à rond3re des grands arbres, siih tegmine [agi, lisant Horace le divin poëte, Virgile le divin poëte, Homère le divin poëte, et tous ces autres divins poètes qui sont poètes. parce qu'ils sont divins, et qui sont divins parce qu'ils sont poètes !

« Mais non, je ne suis pas poëte, je suis un critique; critique... entendez-vous bien? Critique! ohî le misérable métier que celui de critique ! Et combien vous nous plaindriez, vous tous, si vous saviez ce que c'est que d'être un critique. Mais vous ne savez pas, mais l'on ne saura jamais les soufTi^ances qu'endure le critique. Croyez-vous, par hasard, que le critique soit encore un homme? Erreur! ce n'est plus

DE L'OPÉRA. iy?

un honmK^ (jiio le ('riti(|iio, c'est un paria, e'esi un esclave, un (l()niesti(|ue, une chose aux ordres de ceux-ci et de ceux-là, et des uns et dcis autres, pourvu (pi'ils s'appellent le drame, la comédie, le mélodrame, le ballet, l'opéra, le vaudeville et la tragédie. A ces causes, ô Victor, puisque je ne suis pas poète, et puisque je vous rencontre, — un grand malheur et un grand bonheur, — je vous prie, je vous adjure, je vous conjure et je vous supplie de nous dire quel- (jues-uns de ces beaux vers que vous Diites si bien. »

Ainsi parla M. Jules Janin.

Après s'être fait prier un peu, comme il convient à un grand poëte, M. Hugo s'écria d'une voix sourdement retentissante :

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