‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 128 sur 395 · TRADUITES PAR M. A. BIGNAN · texte numérisé non relu

TRADUITES PAR M. A. BIGNAN

ESSAI SUR HÉSIODE

Il y a des noms qui ont passé à la postérité avec les impérissables el gigantesques monuroens des anciens âges, dont ils offrent le résumé vivant ; c'est en eux seuls que tous les autres se sont absorbés et comme perdus : semblables aux débris du monde antédiluvien , Us ont survécu à tous les cataclysmes sociaux et politiques pour servir de jalons destinés à marquer les pas de l'humanité dans les voies successives de la civilisation. Tels sont les trois grands noms d'Orphée, d'Homère, d'Hésiode, trinilé symbolique des trois phases que dans l'origine l'esprit grec a parcourues. Orphée , Homère , Hésiode ont été les premiers initiateurs de la Grèce dans le culte, dans l'histoire, dans la morale. Leur poésie, chargée d'une sorte de sacerdoce , a chanté les dieux , célébré les héros et gravé les préceptes de la justice et de la sagesse dans l'âme des peuples. Le scepticisme moderne a contesté ou nié leur existence. Sans doute les hymnes revêtus du nom d'Orphée portent une date postérieure au siècle de cet ancien chantre , puisque ce fut Onomacrile qui , sous les Pisislratides , les composa ou du moins rajeunit entièrement leur forme. Le nombre immense des ouvrages attribués à Homère el à Hésiode est un motif de croire que ces deux grands hommes n'ont pu en être les seuls auteurs ; mais si leurs contemporains et la postérité ont mis sur leur compte des travaux étrangers , est-ce là une raison suffisante pour ne voir en eux que des êtres imaginaires et abstraits? Comment supposer que toute l'antiquité grecque et latine soit tombée dans Terreur sur la réalité de laits dont l'époque n'était pas encore très-éloignée et sur lesquels on n'avait aucun intérêt à la tromper? D'où serait provenue l'idée d'un lOrphée, d'un Homère, d'un Hésiode, si trots poètes de ce nom n'avaient point existé ? Cette existence ne semble-t-elle pas plutôt confirmée par la variété même des récits auxquels leur vie a servi de texte, par l'empressement des peuples à se disputer le privilège de leur berceau et de leur tomt>c, et surtout par le choix que l'opinion commune a lait de leur personne pour leur attribuer tant d'ouvrages? Après tout, la question relative à la personnalité réelle ou supposée de ces

anciens poêles ne doit pas nous occuper longtemps. Qu'importent des noms? Leurs œuvres nous restent; c'est là qu'il faut étudier les secrets de leur génie. Avant d'examiner les ouvrages d'Hésiode, reportons nos regards sur les époques antérieures, parce qu'ils nous offrent un frappant synchronisme des antiques croyances déjà déchues et des croyances nouvelles prèles à s'élever.

Le fleuve de la religion et de la poésie grecques se forma des nombreuses sources qui, des hauteurs de l'Himalaya, des vallées du Nil, des rives de l'Euphrate et du Tanaïs , se dirigèrent vers la même contrée. Mais leurs (luis, ballottés les uns contre les autres, luttèrent longtemps avant de suivre un même cours. Les deux races japhétique et sémitique, se trouvant face à face dans la Grèce, reprirent leurs haines, recommencèrent leurs combats ; les sacerdoces rivaux de l'Asie et de l'Europe se persécutèrent tour à tour, jusqu'à ce que la théologie orphique rassemblât les étëmens de ces cultes divers et les concentrât dans une seule doctrine .[Alors la théocratie, qui s'établit au berceau de tous les peuples, essaya de prendre possession du sol de la Grèce. Quoiqu'elle n'y ait jamais régné aussi impérieusement que dans l'Inde, dans la Perse, dans l'Egypte , chez les Hébreux ou chez les Etrusques , cependant , à travers les épais nuages dont est chargé le ciel mythologique de l'ancienne patrie de Linus et d'Orphée, on voit percer quelques rayons qui laissent découvrir son vague et mystérieux fantôme. La religion primitive des Grecs avait personnifié les astres, les vents, les métaux , les révolulions physiques du globe, les travaux de l'agriculture, les inventions des arts ; non contente de diviniser toutes les puissances cosmiques, surnaturelles et intelligentes, elle avait emprunté à l'Orient l'usage d'envelopper sa doctrine de formes énigmatiques ; ses sentences étaient brèves , synthétiques , profondes ; pour en traduire le texte, elle les métamorphosait en figures destinées à pénétrer daus l'esprit par l'organe de la vue ; elle revêtait ses idées d'un corps ; elle matérialisait sa pensée ; en un mot , elle parlait la langue du symbo e. Le symbole domina jusqu'à la naissance

du mythe, qui en csl le développement naturel, et de l'histoire, qui a pour interprète le récit épique. Avant Homère, il n'y avait donc que des chantres sacerdotaux. Linus, Olen, Orphée, Musée, Eumolpc , Thamyris, Mélampc, Abaris, Olympus, Hyagnis, Philammon, Pamphus, ne composèrent en général que des théogonies. Ce fut dans la Piérie, dans la Thrace cl dans les contrées du nord soumises à des castes sacerdotales que les Muses virent fleurir leur premier culte ; elles tachèrent d'apprivoiser les mœurs encore grossières d'une population barbare. Ces Dactyles Idéens, ces Telchines, ces Curètcs , ces Corybantes, ces Cabires de Sa mo thrace , ces prêtres d'Argos. et de Sicyone cherchaient à introduire des rites moins austères, moins sanglans , à importer des arts utiles, à faire éclore les germes de la civilisation. Ce n'étaient pas la guerre et la conquête qui amenaient dans la Grèce leurs cultes nomades ; ils y venaient à la suite de ces nombreuses colonies qui , chassées de leurs métropoles, voulaient établir avec un pays voisin des liaisons d'amitié , de commerce et d'industrie. La Grèce, devenue le rendez-vous des croyances les plus opposées, toucha à la Phénicic par Cadmus, à l'Egypte par Inachus, Cécrops et Danaiis , à la Phrygie par Pélops ; mais , au milieu de tant de points de contact, elle conserva l'empreinte des idées théologiques cl cosmogoniques qui constituèrent la base de son culte primitif.

Le polythéisme grec trouva d'une part , chez les Pélasges, de l'autre , chez les Phéniciens , ses deux sources les plus antiques et les plus fécondes. Les arts se développèrent avec rapidité, comme l'attestent les tr; dilions sur le génie de Dédale , tes constructions eyelopéennes de Mycènes, de Nauplie cl de Tyrinthe, le trésor de Minyas à Orchomène el les richesses consacrées à Apoilon dans Pytho, la fonte et la ciselure des métaux , l'usage de tisser la toile cl la pourpre, la fabrication des navires nécessaires à l'expédition des Argonautes, les premiers essais de la sculpture polychrome et polylilhe, delà médecine, de l'agriculture, de l'astronomie. La Iwrbaric, comme personnifiée dans Procrustc, dans Augias, est combattue par Thésée et par Hercule ; le droit de la force commence à se retirer devant les principes d'ordre et de sagesse. Le génie des lois inspire Rhadamanthe et Minos. Partout l'esprit humain s'éveille, et s'il produit déjà d'utiles el de grandes choses, c'est qu'il marche appuyé sur la main puissante de la religion. Les corporations sacerdotales de Sicyone et d'Argos, les oracles de Dodone et de Pytho, la tendance symbolique de la poésie, tout semble prouver que les prêtres alors partageaient avec les rois la suprême autorité. Ainsi la théocratie grecque dut exercer d'abord de l'ascendant sur de jeunes et ardentes i maginations. A la tète des poêles se présente Orphée, chantre inspiré des mystères et des symboles, Orphée, personnification vivante de l'époque sacerdo-

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