‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 129 sur 395 · II ÉS IODE · texte numérisé non relu

II ÉS IODE

talc de l'antique Grèce, comme Homère csl l'expression individualisée de son âge héroïque.

Le siècle de la guerre de Troie, qui doit être pour nous identique à celui d'Homère , nous montre le triomphe de l'élément hellénique sur le principe pélasgique. Le frottement de l'esprit grec contre celui des pays voisins et surtout de l'Asie Mineure a rendu les mœurs moins farouches, les usages moins barbares. La religion, que la théocratie avait tenté de retenir dans ses pesantes chaînes , s'en affranchit pour multiplier ses croyances, qui deviennent, non plus le privilège exclusif de certaines castes, mais le domaine public de la nation ; l'anthropomorphisme place les dieux au niveau de toutes les intelligences ; aux chantres sacrés succèdent les poètes épiques, qui célèbrent les héros plutôt que les dieux. Plus de mystères , plus de prêtres, plus de sacrifices de victimes humaines. Les seuls pontifes, ce sont les chefs d'armée , les princes, les rois, qui exercent en même temps les fonctions de juges, mais dont l'autorité est limitée par le concours des grands cl du peuple. On voit combien l'élément populaire s'est accru et combien cet accroissement est favorable à la propagation des idées , que l'expédition de Troie sert encore a augmenter par le mélange de tant de peuplades mises en contact les unes avec les autres. Le temple cède la place au camp, à la cité. C'est alors que règne complètement le génie hellénique, dont Homère est le chantre cl Y Iliade le trophée.

La guerre de Troie avait créé un commencement d'esprit d'association qui ne larda point à s'affaiblir. La plupart des rois trouvèrent à leur retour leurs trônes envahis par l'usurpation ou leurs lils souillés par l'adultère. De là une longue série de crimes et de vengeances ; de là des querelles d'homme à homme, de famille à famille, de nation à nation. Quand la Grèce, qui avait triomphé au dehors, se replie sur elle-même, ce sont les guerres intestines qui servent d'aliment à son activité. Les peuples s'attaquent, s'exilent, s'exterminent mutuellement, et ces révolutions enfantent des rivalités héréditaires, de vives et profondes haines. Au milieu de cet ébranlement général, la royauté et la religion éprouvent un contre-coup violent. L'insubordination des peuples explique les tentatives des chefs pour les ramener au devoir. Alors les rois sont bien plus oppresseurs et les juges bien plus iniques que du temps d'Homère. Les } croyances religieuses n'ont plus la même naïveté ni la même ardeur : le culte affecte quelques-unes de ces formes bizarrement merveilleuses qu'il avait déjà revêtues sous l'empire des idées sacerdotales. Il y a dans la poésie un retour vers les anciens dogmes théocratiques. Témoin des désordres de son siècle, Hésiode crut peut-être les arrêter en retraçant la généalogie de ces dieux dont il voyait s'affaiblir la puissance. Ses ouvrages durent rappeler la pensée publi- 1 que vers des sujets religieux. Mais son mérite le plus incontestable, c'est d'avoir été poêle moraliste. A la

paresse , à l'amour de l'or et des plaisirs, à tous les vices d'une société où les croyances s'énervent, mais où les idées s'étendent et se fortifient, il oppose la sagesse de ses maximes. Les conseils qu'il donne à son frère s'appliquent à tous ses contemporains. Sa muse initie l'homme au culte d'une morale plus pure ; elle flétrit l'oisiveté comme un fléau et vante le travail comme une source inépuisable de vertus, de richesses et de bonheur. Poète cyclique ainsi qu'Homère, Hésiode fonde une école de chantres gnomiques, semblable à l'école de ces chantres épiques que la Grèce salua du nom d'Homérides.

Ainsi l'époque de la première civilisation grecque se divise en trois périodes distinctes , dont Orphée , Homère et Hésiode sont les représentai. Un examen attentif des œuvres d'Homère et d'nésiode atteste qu'ils ont dû naître en deux siècles différens sous le rapport de la religion et de la politique, de l'état social et de la poésie. Ces preuves, tirées de leurs ouvrages mêmes, nous semblent les plus propres à détruire l'idée de leur coexistence. Un critique célèbre , Benjamin Constant, place entre eux l'intervalle de deux siècles, et celle conjecture offre , selon nous, plus de vraisemblance que toutes les autres opinions, que nous nous bornerons à rappeler sommairement. Hérodote dit qu'ils ont vécu quatre cents ans avant lui . Plutarque raconle la lutte de ces deux poêles, qui se disputèrent U palme des vers à Cbalcis. Philoslrate, Yarron, Érasme, les considèrent aussi comme contemporains ; mais Philochore , Xénopbane et d'autres auteurs soutiennent qu'Homère est plus ancien. Cicéron dit que ce poêle lui semble antérieur de beaucoup de siècles. Velleius Paterculus et Proclus croient Hésiode plus jeune, l'un de cent vingt années, l'autre de quatre siècles. Porpbire prétend qu'il a vécu un siècle après Homère. Solin met entre eux l'espace de cent trente ans. L.-G. Giraldi, Fabricius, Saumaise, Leclerc, Dodwell, Wolff, assignent également^ Hésiode une date postérieure. Dans ce conflit de sentimens divers, au milieu desquels Pausanias n'ose pas se prononcer , nous avons dû appeler la poésie au secours de la chronologie. La lecture des ouvrages d'Hésiode donne lieu de croire que, postérieur d'environ deux cents ans a Homère, il a vécu dans le huitième siècle avant l'ère chrétienne.

Quant à sa vie, elle a, comme celle d'Homère, Couru i matière a des récits opposés.

D'abord, était-il originaire de Cumc en Eolie ou d'Ascra en Béolie? D'un côté, Plutarque dit, d'après Éphore, que son père, étant déjà établi dans Ascra, y épousa Pycimède. De l'autre, Suidas prétend qu'Hésiode, encore très-jeune, fut transporté par ses parens de Cume, sa patrie , dans Ascra. Strabon , Proclus et ïzelzès rapportent le même fait. Hérodote et Etienne de Byzance le font naître également à Cume.

L'examen de ses poëmes nous servira à résoudre une question d'ailleurs peu importante. Lorsqu'il ra-

HÉSIODE. 115

conte dans les Travaux et tes Jours (v. C36) que son père s'est transporté de Cume dans Ascra pour y chercher des moyens d'existence , il n'ajoute pas y être venu avec lui. Si celte circonstance avait eu lieu, n'en aurait-il pas fait mention? Un voyage maritime , surtout dans son enfance , n'aurait-il pas dû frapper son imagination et rester dans sa mémoire ? Il y a plus : il dit formellement dans le même poème ( v. 650 } qu'il n'a jamais navigué qu'une seule fois , dans son trajet d'Aulis en Eubée , où il remporta le prix de poésie aux funérailles du roi Amphidamas. De ces deux passages on peut légitimement conclure qu'il naquit dans Ascra , où son père s'était établi. Ce père, dont il ne dit pas le nom , s'appelait Dius , selon beaucoup d'écrivains. Vraisemblablement il amassa quelque fortune dans Ascra, puisque, après sa mort , ses deux fils plaidèrent pour le partage de sa succession. Persès corrompit les juges el obtint la part la plus considérable ; mais Hésiode devint bientôt plus riche, grâce à sa frugalité et à son économie. Assez généreux pour soulager plusieurs fois les besoins de son frère , il tenta encore de le ramener à la sagesse en composant pour son instruction le poème des Travaux et des Jours.

Hésiode préférait à la vie corrompue des cités l'innocence cl la tranquillité des campagnes. Pasteur sur l'Hélicon , il exerçait un métier qui , dans les Ages fabuleux et héroïques , avait été le partage des dieux et des rois. C'est là que les Muses, lui reprochant sa paresse , lui donnèrent une branche de laurier et l'animèrent du souffle poétique. Dès lors il se voua tout entier à leur culte : amant de la gloire , il apprit que les fils du roi Amphidamas , pour célébrer les funérailles de leur père , avaient ouvert à Cbalcis en Eubée un concours de poésie ; il y obtint la victoire et en remporta un trépied, qu'il dédia aux Muses de l'Hélicon par reconnaissance ou pour se conformer à l'usage de son siècle. Suivant Proclus, Panidès, frère d'Amphidamas , l'avait couronné comme ayant célébré, non la guerre et le carnage , mais l'agriculture et la paix. Diogène de Laerte ( liv. 2, sect. 46) et Thomas Magister (argument des Grenouilles d'Aristophane) lui donnent pour antagoniste un chantre nommé Cercops. Plusieurs autres écrivains prétendent que c'était Homère lui-même dont il avait été vainqueur, mais ils ne méritent pas de créance. Ainsi l'ouvrage intitulé le Combat d'Homère et d'Hésiode a élé sans doute fabriqué par quelque détracteur d'Homère ou par quelque grammairien postérieur au siècle d'Adrien. Le sujet de cet opuscule ressemble à ceux que les rhéteurs et les sophistes donnaient à traiter à leurs élèves. D'ailleurs l'argument le plus péremptoire contre une semblable lutte n'est-il pas le silence d'Hésiode ? S'il avait eu Homère pour rival, ne se serait-il pas vanté de l'avoir vaincu ?

Plutarque raconte, dans le Banquet des sept Sages, qu'Hésiode, après sa victoire, se rendit a Del-

phes, soit pour consacrer sou prix à Apollon , soit pour iuterroger l'oncle sur son avenir et qu'il reçut cette réponse : « Heureux ce mortel qui visite ma » demeure, cet Hésiode que chérissent les Muses im- » mortelles ? Sa gloire s'étendra aussi loin que les » rayons de l'aurore. Mais redoute le bois fameux de » Jupiter Néméen. Cest h que le destin a marqué le » terme de ta vie. »

Hésiode, comme le raconte l'auteur du Combat, s'éloigna du Péloponèse, pensant que la divinité avait voulu désigner le temple consacré dans ce pays à Jupiter Néméen. Parvenu dans OEnoë, ville de la Locride , il s'établit chez Amphipbane et Ganyctor, fils de Phégée, ne comprenant pas le sens de la prédiction , car tout ce lieu s'appelait le lieu consacré à Jupiter Néméen. Comme il séjourna longtemps chez les OEniens, déjeunes hommes, le soupçonnant d'avoir violé leur sœur , le tuèrent et le précipitèrent dans la mer , entre l'Eubée et la Locride. Le troisième jour son corps Tut rapporté par des dauphins tandis qu'on célébrait une fête en l'honneur d'Ariane. Tous les hahitans , accourus sur le rivage, reconnurent le cadavre et l'ensevelirent avec pompe. On poursuivit les assassins, qui s'élancèrent dans une barque de pêcheurs et naviguèrent vers la Crète; mais au milieu de la traversée, Jupiter les foudroya et les précipita dans les flots. Suivant Pausanias ( Béotie, ch. 31 } , ces jeunes hommes, qui étaient les fils de Ganyctor, Ctiménus et Antipbus, s'enfuirent de Naupacte à Molycrium , à cause du meurtre d'Hésiode, et là, ayant commis quelque impiété envers Neptune, ils subirent le châtiment mérité. Pausanias dit que tout le monde est d'accord sur ces faits , mais qu'il n'en est pas de même au sujet d'Hésiode ; que, selon les uns , il fut accusé a tort d'avoir lait violence à la sœur de ces jeunes gens et que, d'après les autres, il était réellement coupable. Plutarque, dans le Banquet de Pioclés, explique ainsi la cause de sa mort : Hésiode, avec Milésius et un enfant nommé Troïle, fut reçu chez un hôte dont Milésius viola la fille pendant la nuit ; les frères de la jeune fille , croyant Hésiode coupable, le tuèrent dans une prairie avec Troïle et le jetèrent dans la mer, en laissant le corps de l'enfant sur le rivage ; des dauphins ayant rapporté le cadavre tl' Hésiode au moment où l'on célébrait la fête de Neptune , les babitans du pays démolirent la maison de ses meurtriers et les noyèrent eux-mêmes.

Pausanias rapporte (Béotie, ch. 38) que de son temps on voyait a Orcbomène le tombeau d'Hésiode, et il raconte pour quel motif les habilans de cette ville l'y avaient érigé : « Une maladie contagieuse faisant périr les hommes et les animaux, on envoya des députés pour consulter le dieu. On assure que la Pythie leur répondit qu'il fallait transporter les os d'Hésiode de la Naupaclic dans l'Orcboménie et qu'il n'y avait pas d'autre remède au (léau. Les envoyés ayant demandé ensuite dans quel lieu de la Nau-

HÉSIODE

pactie ils trouveraient ces ossemens , la Pythie leur annonça qu'une corneille le leur indiquerait. Lorsqu'ils eurent débarqué dans le pays de Naupacte, ils aperçnrent à peu de distance de la route an rocher où était perchée une corneille, et ils découvrirent les os d'Hésiode dans le creux de ce rocher. On grava sur le tombeau Tépitaphe suivante :

« Ascra, riche en moissons, fut la patrie d'Hésiode ; » mais la terre des Minyens, dompteurs de chevaux , » possède les os de ce poêle dont la gloire a été si » éclatante dans la Grèce parmi les hommes qui ju- » gent d'après les lois de la sagesse. »

Quels qu'aient été le motif et le genre de la mort d'Hésiode, la tradition veut qu'il soit parvenu jusqu'à un ige très-avancé. De là le proverl* d'une vieillesse hésiodéenne et ce distique attribué à Pindare par Tzetzès (Prolégomènes ad Erga).

« Salut, mortel qui es entré deux fois dans l'ado- » lescence et qui as eu deux fois un tombeau Hé- » siode ! o loi qui as atteint le dernier degré de la sa- » gesse humaine. »

Hésiode laissa air fils dont il parie ( les Travaux et le» Jours, v. sis) , mais sans le nommer et sans dire quelle fut sa mère. Quelques auteurs prétendent que cette jeune fille, appelée Clymène ou Ctémènc , qu'il fut soupçonné d'avoir violée, avait été son épouse légitime et lui avait donné un fils nommé Mnaséas, Stésicbore ouArchiépès.

Tout ce qu'on a débité sur la vie et la mort d'Hésiode semble porter le caractère de la fable plutôt que de l'histoire ; les seuls faits authentiques sont les événemens consignés dans ses poèmes, tels que sa condition de pâtre sur l'Uélicon, sa victoire à Chalcis, son procès avec son frère et la naissance de son fils. Quant à son caractère, il s'est peint lui-même dans ses ouvrages; ami d'une existence sédentaire , observateur de la tempérance et de la justice, religieux jusqu'à la superstition , il n'ambitionna point la faveur des rois et borna son ambition à se rendre utile à ses concitoyens, à qui il prêchait la morale en beaux vers. Sa mémoire obtint les faveurs qui Pavaient fui pendant sa vie. L'admiration publique lui fit ériger , suivant Pausanias, des statues à Thespie, à Olympic , sur l'Hélicon. Chantées par la bouche des rhapsodes et transmises des pères aux enfans parla tradition orale, ses poésies furent rassemblées à la même époque que V Iliade cl l'Odyssée. Rien ne manqua à la renommée du poète, puisqu'il eut même la gloire d'irriter l'envie. Hésiode, dit-on, eut son Cercops, comme Homère son Zoïle.

Après avoir jeté un coup d'œil sur le siècle et la vie d'Hésiode , nous examinerons ses œuvres avec plus de détails. Quel a été son premier ouvrage? Plusieurs critiques prétendent que c'est celui de» Travaux et des Jours , parce que Pausanias dit ( Béotie, ch. 31 ) avoir vu sur l'Hélicon, auprès de la fontaine, des lames de plomb très-allérêcs par le

ESSAI SLR HÉSIODE.

temps et sur lesquelles ce poème était inscrit. La nature de son sujet leur semble encore un puissant motif de croire à son antériorité. On peut leur répondre premièrement que l'existence du poëœe de9 Travaux et des Jours , tracé sur des lames de plomb , ne saurait indiquer la date de sa composition, attendu que , composé sans le secours de l'écriture , il n'a eu besoin que plus tard de chercher en elle un appui plus durable que les chants des rapsodes et la mémoire des peuples ; ca second lieu, qu'il doit se rattacher à une époque où la civilisation avait altéré déjà la foi naïve et les mœurs simples des premiers Ages, puisqu'il nous montre presque partout l'équité aux prises avec l'intérêt, la paresse en opposition avec la nécessité du travail, des pratiques de religion minutieuses et puériles succédant à l'ardeur et à la sainteté des vieilles croyances, une poésie qui cherche à moraliser et à convaincre au lieu de raconter et d'émouvoir. Toutefois nous sommes loin de prétendre qu'il soit postérieur à la Théogonie. Autant qu'il est permis de le conjecturer dans une question d'une si haute antiquité, ces deux poèmes nous semblent contemporains.

L'authenticité de la Théogonie a été révoquée en doute, et le scepticisme à cet égard s'est appuyé du récit de Pausanias, qui rapporte (Béotie, ch. 3 1 ) que les Béotiens, voisins del'Hclicon, assuraient qu'Hésiode n'avait composé d'autre poème que celui des Travaux et des Jours. Mais on ne doit pas oublier que Pausanias parle d'uoe autre opinion qui lui attribuait un grand nombre d'ouvrages , parmi lesquels se trouve la Théogonie. D'ailleurs, si nous ajoutons foi au témoignage d'Hérodote, de Platon , d'Aristote, d'Eraloslbène,d'Acusilaus, dePythagorc, de Démoslhène de Thrace, d'Agatharchide de Cnide, de Maoilius, de Xéiiopnane de Colophon , de Zenon le stoïcien , de Chrysippe, du grammairien Aristonicus, deZénodote et d'autres savans de l'école alexandrine, nous sommes en droit de regarder la Théogonie comme l'œuvre légitime du chantre béotien. Devons-nous pour cela penser qu'elle ait franchi un intervalle de plus de deux mille six cents ans sans additions, sans pertes, sans changemens? Non : il en est d'Hésiode comme d'Homère : les rhapsodes ont mis la main dans ses œuvres. La Théogonie, qui n'a pas plus été écrite que Y Iliade, quoiqu'elle lui soit postérieure, présente encore plus d'empreintes d'un travail étranger. En considérant l'ensemble et les délads du poëme, la série de ces labiés, souvent décousues ou maladroitement liées , la manière diverse et inégale d'exagérer les faits ; là d'oiseuses répétitions, ici des lacunes ou des contradictions frappantes, on ne peut s'empêcher de convenir que nous ne possédons qu'un monument incomplet , qu'un poëme conforme sans doute pour le fond, mais dissemblable en beaucoup de parties à celui qui est sorti pour la première fois de la bouche inspirée du poète. Un sujet si reli-

; gieox, si populaire, célébré par tant de chantres, I semblait provoquer naturellement l'insertion de ces nombreux fragu»ens qui l'ont amplifié. La plus grande partie des interpolations renrante probablement à une époque très-ancienne. Depuis les rhapsodes, qui chaulaient la Théogonie de ville en ville, jusqu'aux critiques de l'école d'Alexandrie, comme Gratis, Aristarque, Zénodole et d'autres, qui s'occupèrent de la rév ision de son texte, combien d'altérations successives n'a-t-elle pas dù éprouver ! Examinooslà toutefois telle qu'elle nous est parvenue.

D'abord on ne saurait douter que la Théogonie n'ait été précédée de plusieurs ouvrages de la même nature, bien que, pour montrer datis Homère et dans Hésiode les fondateurs de la mythologie grecque, on ait souvent cité ce passage d'Hérodote (liv. 2, c. 53) « D'où chacun des dieux est-il venu? Tous ont-ils existé de tout temps? Quelles étaient leurs formes diverses? Les Grecs ne le savent que depuis hier, pour ainsi dire , car je ne crois pas qu'Hésiode et Homère aient vécu plus de quatre cents ans avant moi. Ce sont eux qui ont été les auteurs de la théogonie des Grecs, qui ont donné des surnoms aux dieux , partagé entre eux les honneurs et les inventions des arts et décrit leurs figures. » Hérodote sans doute a voulu dire qu'Homère et Hésiode furent au nombre des premiers poêles qui chantèrent la religion grecque et dont les œuvres leur survécurent : il n'ignorait pas que cette religion existait bien longtemps avant eux. Homère et Hésiode ont pu greffer quelques rameaux sur l'arbre des anciens dogmes ; mais , quel que fût l'ascendant de leur génie , ils n'ont pu implanter brusquement sur le sol de la Grèce une mythologie toute nouvelle. Hésiode n'a donc point inventé de théogonie ; sa voix n'a été que l'écho des croyances populaires. Avant lui la poésie grecque avait enveloppé de ses formes sévères des pensées mystiques, comme les oracles, ou liturgiques, comme les lois des initiations et des purifications. L'école orphique est la source où il parait avoir puisé le plus abondamment : plusieurs chantres de celte école et d'autres encore ont pu lui servir de modèles. Pausanias rapporte (Béotie, c. 27) que Olen de Lycic composa pour les Grecs les plus anciens hymnes connus et qu'il inventa les vers hexamètres ( Phocide , c. S). Pamphus, suivant Philoslrale (in fferoicis), célébra le premier les Grâces et consacra un hymne à Jupiter. Musée, d'après Diogène de Laerte, fut l'auteur d'une Théogonie, quoique Pausanias (( JlUique, ch. 22) ne reconnaisse comme son seul ouvrage légitime qu'un hymne pour les Lycomèdes en l'honneur de Gérés, dont Homère et Hésiode, selon Clément d'Alexandrie ( Stromates , liv. 6 ) , ont imité quelques passages. Mélarope passe pour avoir expliqué en vers les mystères de Bacchus. Les combats des dieux contre les Titans servirent aussi de sujets à beaucoup de poèmes , parce qu'ils offraient la per-

sonniûcalion de la lutte des élémens. Eo effet, la première période de la poésie grecque est toute mythique : elle présente, non les simples jeux de l'imagination, mais le caractère solennel et grave du symbolisme. C'est sur la base des généalogies que repose l'édifice de la mythologie païenne. Les objets extérieurs et leurs principes furent personnifiés de telle sorte que l'ou regardait comme engendrée d'une autre chose celle qui renfermait en elle-même le germe de son existence. Ce premier genre de génération comprit les cosmogonies et les théogonies établies par les physiciens sur le combat des élémens, sur l'organisation du ciel et de la terre , sur la puissance des forces productives et destructives de la nature. Le second embrassa dans la suite les héros fondateurs d'un peuple et d'une ville ou célèbres par leurs exploits et par leurs bienfaits envers l'humanité : on fit remonter leur origine jusqu'à l'antiquité la plus haute , soit qu'on suivit la roule des vieilles traditions , soit qu'on appliquât l'ancien langage au récit des fables et qu'on se servit pour de nouveaux mythes de ces mêmes dieux inventés dans les époques cosmogouiques, où l'esprit, fortement frappé des objets exposés à la vue, cherchait à produire au dehors, comme des faits , ses impressions et ses pensées. Ainsi donc les premiers poètes de la Grèce convertirent le vieux langage des symboles en récits mythiques qui devinrent le développement délaiiléd'un sens abstrait et profond. Hésiode nous présente de nombreuses imitations des dogmes de ces poêles. Comme il ne vint que longtemps après eux, il mêla aux symboles changés en mylhes les mythes changés en histoires. Toutefois au milieu de ce mélange on reconnaît encore ic type primitif. Mais ces allégories dont s'enveloppe sa musc, il n'en pénétrait pas probablement le sens occulte ; il les rapportait comme des traditions populaires , sans se douter qu'elles se rattachaient en partie à cette première religion révélée à l'homme dans le lierceau de l'univers. On remarque plusieurs similitudes entre ses poésies et les saintes Écritures. Hésiode est généalogiste a la manière de Moïse, et la Théogonie est , à quelques égards , la (ïenèse du paganisme. Mais comme les points de contact des religions grecque et hébraïque n'ont pas été directs, il est difficile de les déterminer d'une manière précise, parce que ces emprunts se sont antérieurement combinés, modifiés ou altérés avec les divers cultes de l'Egypte, de la Phénicie et des autres contrées. Toutefois le début des cosmogonies hébraïque, phénicienne et grecque offre des traits de ressemblance qu'on ne saurait méconnaître.

Moïse dit, au commencement de la Genèse : « La terre était informe et nue ; les ténèbres couvraient la face de l'abîme et le souffle de Dieu planait sur les eaux.»

Saurlionialhoii admet pour principe du monde le bouffie d'un air ténébreux, un chaos confus et le dé-

HESIODE

sir qui excite tous les êtres à leur reproduction.

Hésiode nous montre, avant tout, le Chaos, puis la Terre, ensuite te Tartare, enfin l'Amour, lien harmonique de tous les élémens, source de toute création.

L'empreinte originelle et identique des deux idées, d'abord de la confusion des élémens , puis de leur coordination, ne se manifesle-t-elle pas dans ces trois fragmens? Plusieurs orientalistes ont établi d'autres rapports entre les récits de Moïse, de Sancbouialhon et d'Hésiode. Ainsi ils ont considéré Abraham, auteur de la circoncision, comme le type du Cronos des Phéniciens et de celui des Grecs , qui privent Uranuslcur père de ses parties génitales. Les détails avec lesquels Sanchonialbon raconte la mutilation d'Uranus par Cronos sont évidemment la source où Hésiode a puisé toute sa narration. L'origine de ces mylhes bizarres provient des idées symboliques qu'on attachait au lingam et au phallus dans l'Inde et dans l'Egypte.

D'après Fourmont {Réflexions sur l'origine, l'hittoire et la tucce*sion des anciens peuples , liv. 2 , c. S), le livre d'Hénok, l'historien de la Phénicie et le poëte d'Ascra s'accordent à peu près pour les trois races que rapportent les traditions des âges primitifs.

Nous pourrions signaler d'autres traits de similitude plus éloignés et plus confus ; mais nous aimons mieux nous borner à constater quelques rapports plus frappans entre la religion phénicienne et la Théogonie d'Hésiode. Dans le fragment de Sanchonialhou' que nous a conservé Eusèlte, ne découvrons-nous pas une identité remarquable entre l'invention du feu par Phos, Pyr et Phlox et la découverte de cet élément par Promélhéc, entre ces hommes doués d'une force cl d'une laille prodigieuse qui donnèrent leurs noms aux montagnes dont ils s'emparèrent et les trois géansColtus, Ilriarée et Gygès, entre ces Bélyles, ou pierres animées, qu'inventa Uranus et la pierre emmaillotée que la Terre fil avaler à Saturne ? Dans les deux Théogonies , Uranus et Gué , quoique frère cl sœur , ne s'épouscnl-ils pas et n'ont-ils pas Cronos pour fils? L'Hermès, la Vénus et le Vulcain de la Grèce ne rappellent-ils pas le Taaui, l'Astarté elle Sydic de la Phénicie ? La famille de Nérée et de Doris, la race de Phoreyset de Célo ne portent-elles pas l'empreinte d'une origine phénicienne ? Les noms de Pontus, de Nérée, de Poséidon , de Notus et de Borée ne se rencontrent-ils pas également chez Sanchonialbon et chez Hésiode? Enfin la conformité de plusieurs autres noms, les divers points d'analogie de l'un et l'autre idiome, la fréquence des relations que des liens de commerce ou de mariage avaient redoublées entre les deux peuples, tout ne prouvc-t-il pas que l'empreinte de ces dogmes phéniciens , importés par les premières colonies , est plus manifeste dans les poèmes d'Hésiode que dans ceux de tous ses devanciers ?

Si nous cherchons maintenant les traces de la rc- ' Vojci U première noie dllctiude à la fin du volume.

ESSAI SLR

ligion égyptienne dans la Théogonie, ce Typboe, , qu'Hésiode décrit sous l'image d'un monstre corn- | battu par Jupiter, nous semblera une copie du Ty- { pbon d'Egypte , dieu malfaisant. Il y a dans celte lutte une allusion au dualisme des principes du bien et du mal, représentés dans l'Egypte par Osiris et Typhon.

Celle Hécate, qu'Hésiode le premier transporta dans le polythéisme grec, n'est autre, suivant Jablooski (Panthéon égyptien), que la Titrambo égyptienne.

Latoneest assimilée par Hérodote (liv. 2, c. 150) à l'Egyptienne Bulo , qui représente l'air ténébreux dont la région sublunaire est remplie. Le même historien compare Apollon è Orus , Gérés à Isis, Artémis à Bubaslis.

£ La nuit primitive, Aides ou Pluton, Alhéné ou Minerve , Jléphaistos ou Vulcain, nous reportent a YMhor , à VAmanlhè* , à la Neitha , au Phtat de l'Egypte.

Enfin, les formes grandioses et monstrueuses attribuées aux premiers simulacres de la Grèce, certaines idées sur la génération des êtres, sur les qualités des élémens, sur le dogme encore confus de l'immortalité de Tame, attestent les nombreux emprunts que les chantres sacrés de la Grèce firent aux prêtres de Memphis. N'oublions pas qu'Hérodote (liv. 2, c. 81 ) considérait comme identique les qualifications d'Orphique et d'Égyptien.

L'Inde nous fournira aussi plusieurs lumières dont les croyances du polythéisme d'Hésiode n'ont été que le reflet.

Les Pouranas traitent , ainsi que la Théogonie, de la création du monde et de la généalogie des dieux.

Minerve est enfantée par la tête de Jupiter, comme les Brames sont issus de celle de Brama.

Jupiter , renfermant Métis dans ses entrailles, rappelle le Dieu suprême de l'Inde, qui tire de son propre &ein Mana, ou l'intelligence.

Vichnou et les géans luttent pour la possession de Vamrita, breuvage d'immortalité , comme Jupiter et les Titans pour l'empire de l'Olympe.

Les centimanes d'Hésiode ont pu avoir été modelés d'après ce Criscbna, qui possède une si grande quantité de bras, d'yeux et de bouches.

Saturne engloutit ses enfans comme Haranguer Bebah : les deux cultes consacrent le symbole universel de la créature détruite par son propre créateur.

Nous pourrions signaler encore d'autres généalogies mythiques tirées des religions antérieures au polythéisme grec. Ainsi les Grecs ont peut-être reçu leur Ilylhyia du pays des Hyperboréens et leur Neptune de la Lybie. C'est peut-être de la Scytbie que Vesla leur est venue. On dirait qu'il existe des rapports entre les Izcds qu'Ormuzd créa pour faire le bien et les génies tutélaires dont parle Hésiode ; cutre

HESIODE. 110

Persée et Milbras ; entre Hercule et le Boustan de l'épopée persane; entre l'Olympe de la Grèce et l'AIbordj de la Perse , qui rappellent tous deux le mont Mérou de l'Inde. Toute la race du soleil et de la luno contient une foule de dénominations orientales et les souvenirs d'un culte astronomique.

Ainsi s'éleva le polythéisme de la Grèce, vaste panthéon où chaque nation appliqua son ciment , mais qui , malgré tant de couches successives, dut au génie hellénique la majesté, l'harmonie et la grandeur de son ensemble. L'époque où le polythéisme acquit le plus d'indépendance et de popularité fut l'époque homérique. La période antérieure est celle vers laquelle remonte Hésiode. Ces merveilleuses et gigantesques créations des premiers âges, telles que lesCyclopes, les Centimanes, les Harpies, les Gorgones, Typboe, la Chimère, Echidna occupent chez lui plus de place que chez Homère. La Théogonie contient des allusions, soit aux guerres et aux actions des anciens héros, soit aux conflagrations, aux déluges, aux catastrophes locales ou universelles qui avaient ravagé le globe, soit aux luttes de quelques sacerdoces ennemis , soit enOn au sabéismc et aux dogmes symboliques répandus dans la Grèce primitive. De là un antagonisme de l'ancien et du nouvel élément religieux ; de là une œuvre complexe où, à travers le coloris do la forme grecque, on voit souvent percer le fond des doctrines orientales, de là une mosaïque composée des débris de la théologie d'Orphée et de l'anthropomorphisme d'Homère, mais où l'on remarque déjà quelques-uns de ces premiers matériaux qui servirent dans la suite à la construction du nouveau temple érigé par Pythagore et par Soeralc. Quoique le culle chez Hésiode n'ait point dépouillé encore la grossièreté de ses anciennes formes, sa morale commence à s'améliorer. Les dieux mettent plus de soin à juger les actions humaines, à récompenser la vertu, à punir le crime. L'Olympe mythologique , à mesure qu'il s'éloigne de la terre , s'élève vers une région plus brillante et plus pure.

L'examen du système, ou, pour mieux dire, des divers systèmes que renferme la Théogonie , a donné lieu à une foule d'expliralions contradictoires. Les uns, à l'instar des savans de l'école d'Alexandrie, n'y ont vu qu'une série continuelle de symboles et d'allégories ; les autres , adoptant les idées d'Evhémère et de Diodore de Sicile, n'ont regardé les dieux que comme de simples mortels divinisés à cause de leurs services envers l'humanité ; c'est avec la clé de l'histoire qu'ils ont cru ouvrir le sanctuaire de toutes les énigmes de la fable. Nous ne nions pas que l'histoire ne soit quelquefois entrée comme élément important dans le polythéisme d'Hésiode ; mais nous pensons que c'est dans le symbole et dans le mythe qu'il faut en chercher la base fondamentale. Ces symboles, ces mythes s'étaient développés , quelquefois altérés ou perdus avec le temps ; leur type primitif avait dù né-

ESSAI SUR HÉSIODE

cessaircment s'effacer lorsqu'il se revêtit des formes humaines de l'épopée homérique. Aussi Hésiode, en cherchant à renouer une chaîne interrompue, ne pouvait-il expliquer le sens occulle des fails divins dont il ramassait les débris épars dans la mémoire des hommes. Nous ne saurions donc obtenir la solution complète de tant de problèmes. Toutefois, d'après l'idée que nous pouvons concevoir de la nature de quelques-uns, nous sentons que dans tous devait dominer une pensée grave, mystique, révélée, contemporaine peut-être des premiers jours delà création.

Un motif qui a induit en erreur les partisans exclusifs du système historique , c'est qu'Hésiode, postérieur au siècle épique, confond par un anachronisme involontaire les traditions des temps héroïques avec les dogmes plus anciens de l'époque purement religieuse. Les croyances de toute date se pressent confusément dans son poëme , quoiqu'il ail tenté de réunir en un corps homogène de doctrines tant d'allégories mythiques, cosroogoniques ou morales. La seule idée dominante qui plane sur toute la Théogonie , c'est l'idée des trois règnes ou plutôt des trois cultes d'Uraous, de Saturne, de Jupiter. Le culte de Jupiter admet surtout des développcraens et des changemens considérables : tout ce qui le précède est bizarre, mystérieux, désordonné, parce qu'il y a encore lutte entre les dieux qui représentent les forces aveugles de la nature ; tout ce qui vient après porte le caractère de la régularité, de la sagesse et de la beauté. Lorsque Jupiter, vainqueur des Titans, a obtenu l'empire des dieux et des hommes, ou, en d'autres termes, lorsque le principe de l'intelligence a triomphé de celui du désordre, nous voyons naître non plus des gc.ms et des monstres , mais des êtres doués de proportions naturelles, revêtus de formes élégantes ; alors s'établit une hiérarchie durable dans les honneurs et les emplois de chaque divinité. Le poêle, dans rénumération de ces trois dynasties célestes et des nombreuses généalogies qui s'y rattachent, eulrelace au tissu principal de sa narration beaucoup de fils accessoires. En accumulant tous ces détails , il semble reproduire daas la composition de son œuvre une image de ce polythéisme qui n'était parvenu jusqu'à lui qu'après avoir traversé tanl de siècles , de pays et de croyances. Placée dans une de ces époques de transition où la société en travail entante douloureusement un nouvel ordre de choses , au milieu des monarchies qui s'écroulent de toutes paris et des républiques qui commencent à s'élever, sa muse semble une propbétesse qui embrasse à la fois le passé et l'avenir de la religion grecque.

Hésiode, dans la Théogonie , a passé en revue celle foule de dieux qui composaient le polythéisme. C'est jusqu'au chaos qu'il a fait remonter les innombrables anneaux de la chaîne de celte généalogie céleste , et sa lyre a peuplé la terre et le ciel , les enfers et la mer des divinités créées par l'imagination ou admises par la crédulité d'une nation enthousiaste. |

Descendu des hauteurs sacrées, il jette, dans les Travaux et let Jours , ses regards sur la famille humaine; alors il ne raconte plus, il conseille; le mythologue devient moraliste. En adressant à son frère Perses des maximes de sagesse et de vertu, d'économie domestique et rurale, il cherche à exciter chez tous ses contemporains le goût du travail. En effet, en quittant la vie guerrière pour la vie agricole et civile, les peuples ont du substituer l'empire du travail, l'amour de la propriété à l'abus de la force, aux rapines de la conquèle. Le poëme des Travaux et des Jours nous montre l'introduction des deux élémens nouveaux du travail et de l'ordre. Quoique renfermé dans un cercle moins large que celui de la Théogonie , il gagne en utilité ce qu'il semble perdre en grandeur et en élévation. Mais le poëte n'a dans sa marche rien de fixe ni de gradué : après avoir invoqué les Muses, il s'adresse à Perses ; puis il raconte la fable de Pandore, décrit les cinq Ages du monde , cite un apologue , donne des conseils tantôt à son frère, tantôt aux souverains, trace des préceptes pour l'agriculture , pour la navigation et finit par recommander des pratiques superstitieuses soit pour l'exécution des travaux champêtres, soit pour l'observation des jours propices et funestes.

Les Travaux et les Jours prés entent donc une nomenclature de préceptes qui aurait pu se prolonger encore davantage ; il est probable que ce poëme ne nous est point parvenu dans sa totalité. La plantation des arbres , par exemple , ne devait-elle point faire partie d'un code poétique d'agriculture? Heinsius (Introductio in Opéra et Dies ) observe qu'Hésiode devait avoir compris dans son poëme les préceptes relatifs à ce genre de travail.

Pline se plaint de ce que l'on commençait à ignorer de son temps la plupart des noms d'arbres mentionnés par Hésiode. On voit en outre par un fragment de Manilius [Astronomiques, c. 2,) qu'Hésiode avait du enseigner l'art de planter les arbres, indiquer la qualité des terrains propres a la cullure du blé et de la vigne, et même parler des bois et des fontaines. Ces diverses parties de son ouvrage n'ont point été conservées; il peut en avoir été de même de beaucoup d'autres.

Tout mutilé qu'il est, ce poëme ne laisse pas d'être aussi utile à étudier que la Théogonie. Indépendamment du luxe de poésie dont il est orné en certains passages, il fournil de précieux matériaux pour reconstruire le siècle d'Hésiode : s'il nous atteste les progrès des sciences et des arts , il nous initie au secret de celte corruption de maxirs qui dégénérait en tyrannie chez les rois , en vénalité chez les juges , en avarice, en jalousies, en haines, en paresse chez presque tous les citoyens. Mais en même temps que les justes plaintes d'Hésiode annoncent un état rongé de vices nombreux, une société différente de celle que nous représente Homère , le poêle remonle , sous le

rapport de la religion, à une époque bien antérieure , puisqu'il constate cette croyance des premiers siècles du polythéisme que les dieux et les hommes étaient issus d'une commune origine. Hésiode , ici comme dans la Théogonie , est toujours le chantre de deux époques. S'il cherche à corriger ses contemporains , c'est en évoquant d'anciens souvenirs , c'est en prononçant des commandement et des interdictions qui ressemblent aux dogmes des religions sacerdotales , c'est en revêtant sa muse de cette forme sentencieuse qu'affectait la poésie symbolique des temps primitifs. La formule des anciens oracles a contribué également à resserrer cette poésie dans les limites d'une expression brève et synthétique dont elle ne se dégagea entièrcmeut qu'à l'apparition de l'épopée. L'histoire nous a conservé le souvenir de plusieurs poèmes didactiques qui datent de cette première période. Pausanias (Béotie, t. 30 cite les Préceptes de Chiron pour l'éducation à' Achille, et Plularque [Fie de Thésée) les sentences morales du vieux Pillbée. Clément d'Alexandrie rapporte (Stromat**, liv. i , p. îici) un vers d'un poème intitulé la Titanomachie , d'après lequel le centaure Chiron avait enseigné aux hommes la religion du serment, le* sacrifice* et le* forme* de l Olympe. Suivant Diogèoe de Laertc , Musée chanta le premier la théogonie et la sphère. Orphée , dit-on , composa un poëme des Travaux et des Jours. Trelzte prétend qu'Hésiode avait fait quelques emprunts à Mélarape. Telles sont les sources où Hésiode a puisé peut-être l'idée principale et les détails de son ouvrage. Mais comme le temps n'a point respecté les poëmes antérieurs au sien, nous pouvons placer les Travaux et le* Jours à la tète de toutes les oeuvres didactiques et gnomiques de l'antiquité grecque. Hésiode ouvrit la carrière où marchèrent Solon, Simonide, Phocychde, Tbéognis, Pythagore, Mimnerme, Panyasis, Rhianus, Evénus, Eratoslbèoe, Naumachius, Oppien, Nkandreet Aratus.

Son poëme est donc pour nous le premier qui consacre l'union féconde de la poésie avec la morale et la science; il ne peut avoir été composé que dans un temps où l'épopée en décadence fut remplacée par des ouvrages qui renfermèrent non plus le récit des anciens exploits, mais d'utiles préceptes applicables à la religion et à la vie champêtre ou domestique. Les Travaux et le* Jour*, chantés par fr agmens comme la Théogonie, exercèrent sans nul doute une salutaire influence ; la sagesse de leurs préceptes dut ramener les peuples de l'existence oisive de la place publique aux occupations honnêtes et profitables de l'agriculture et de l'industrie , à des idées de morale , d'ordre et de justice. La plupart de ces maximes devinrent proverbiales, grâce à la mesure du vers, qui rendplus durable la forme de la pensée.Le patriarche Pholius rapporte, d'après un ancien auteur, que ce poëme était si cher à SéJeucus Nicalor qu'après sa mort il fut

ESSAI SUR HÉSIODE. 121

trouvé sous son chevet. Ainsi Alexandre dormait sur la cassette d'or qui renfermait le chef-d'œuvre du prince de l'épopée.

Si la critique a signalé plusieurs lacunes dans la Théogonie et dans les Travaux et les Jours, le Bouclier d'Hercule est encore bien moin* complet , puisqu'il n'offre qu'un fragment qui a dû appartenir à deux ouvrages différons. Les cinquante-six premiers vers, qui parlent de l'amour de Jupiter et d'AIcimène, du retour d'Amphitryon et de la naissance d'Hercule se rattachent probablement au poëme intitulé Mégalai Êoiai, dans lequel Hésiode chantait les femmes les plus célèbres de la Grèce , tandis que la description du combat de Cycnus et d'Hercule, et du bouclier de ce dernier héros, a pu avoir été détachée d'un autre ouvrage intitulé Généalogiai érdicai ou Êrôogonia, que le poète avait consacré à la louange des héros les plus fameux. Celte dernière partie présente une plus forte empreinte de la couleur homérique que le commencement. Nous ne serions pas éloignés de croire qu'elle a été l'œuvre de quelque rhapsode. Le bouclier d'Achille dans l'Iliade a pu servir de type à celui de cet Hercule dont la gbire n'était pas moins répandue que la gloire du vainqueur d'Hector. C'est dans les jeux célébrés aux environs de Thèbes qu'on aura eu l'idée de chanter l'Hercule tbébain. Ainsi le morceau des Mégalai Êoiai qui concerne la naissance de ce héros aura été rattaché à la description de son bouclier et de son combat avec Cycnus. L'école alexaodrine assignait à la composition du Bouclier d'Hercule une date très-ancienne. Parmi les critiques modernes , Scaliger la fait remonter jusqu'au siècle de Solon et dcTyrtée.

Quant au poëme des Mégalai Eoiai, que le temps ne nous a point conservé, Pausanias rapporte (Béotie, c. 3i) que certains peuples le regardaient comme étant d'nésiodc; il est attribué à ce même poète par Athénée et par les seboliastes d'Apollonius de Rhodes, de Pindare et de Sophocle. Dans l'origine, ce poëme dépendait peut-être de la Théogonie, dont les deux derniers vers semblent propres à faire naître une telle conjecture .Ce n'est que plus lard qu'on l'en aura séparé , pour lui donner un titre spécial. Hésiode y célébrait les héroïnes les plus illustres, en les proposant pour modèles aux lemmes de son siècle ou en les comparant toujours les unes avec les autres. Or, chaque comparaison commençant par cette formule : é oie ou telle que, c'est de là qu'est venu le titre général de Êoiai : on sait qu'autrefois les premiers mots des ouvrages de poésie servaient souvent à les taire designer. Quant à l'épithète de Mégalai , quelques sa vans pensent qu'elle est provenue du grand nombre de vers que ce poëme renfermait; l'importance des héroïnes qui étaient célébrées a pu aussi lui donner naissance. Quoi qu'il en soit, ce litre n'a pas été inventé par les grammairiens ; s'il ne remonte pas jusqu'au premier auteur du poeme, il a dû au moins élrc

ESSAI SUR HÉSIODE

imagine dans ces temps où la multiplication des poé- i sies de tout genre exigeait qu'on distinguât chacune par une dénomination particulière. Le témoignage de Pausanias démontre que le poème d'Hésiode était connu très-anciennement chez les Grecs sous le nom de Alégalai Eoiai.

Il y a donc lieu de penser que le commencement du Bouclier d'Hercule n'est qu'un lambeau de ce grand ouvrage qu'Hésiode avait consacré à la gloire des femmes de l'antiquité, mais qu'un autre poêle a composé la description du Bouclier et du Combat. Ces deux fragmens, réunis, reçurent le titre de celui qui avait le plus d'étendue et d'importance ; on les appela le Bouclier d'Hercule. Si ce poëme a été attribué à Hésiode , c'est que son nom, ainsi que celui d'Homère, est comme le centre autour duquel a gravité toute la poésie de son siècle et même celle des iges postérieurs. Biais le caractère spécial de la muse d'Hésiode est moins le genre de l'épopée que les genres didactique et mythique ; elle aime plutôt à dicter des préceptes de morale , à décrire les généalogies humaines et divines qu'à chanter le courage et les exploits des héros. Tout le Bouclier d Hercule , à l'exception du début, n'est donc vraisemblablement qu'un de ces pastiches homériques que les rhapsodes se plaisaient à composer. Si Apollodore , Athénée , Apollonius de Rhodes, Slésichorc et l'Athénien Mégaclcs l'attribuent à Hésiode , Aristophane le grammairien, Joseph Scaligcr, Heinsius, Vossius, Dorvillc et d'autres célèbres critiques lui en refusent la gloire.

Le fond du sujet et les détails de la narration portent l'empreinle du génie primitif qui chanta le combat d'Achille et d'Hector. Ici les dieux, à l'exemple des dieux homériques, partagent les formes, les passions et les souffrances humaines , viennent secourir les mortels et sont blessés par leur lance ou par leur glaive.

Ce lambeau d'épopée est rempli sans doute de brillantes images, de traits vigoureux, de nobles pensées; mais plusieurs vers sont textuellement empruntés de l'Iliade, et l'on reconnaît dans la couleur générale du style un caractère évident d'imitation. La poésie en est souvent abondante et large comme dans Homère ; elle n'est plus serrée et pleine comme dans Hésiode.

Quant au Bouclier d'Hercule, proprement dit, sa description est faite dans le style homérique ; mais il présente dans la nature des idées et dans le choix des ligures quelques dissemblances avec le Bouclier d'Achille. Celui-ci n'offre point d'aUusion à la généalogie ni aux exploits du Ois de Pélée ; ses tableaux sont empreints du caractère de la généralité. Celui-là , au contraire , semble convenir à Hercule plus spécialement qu'à aucun autre héros. Homère se complaît davantage à décrire les travaux de la campagne, comme'pour reposer sa muse guerrière sur de douces et riantes peintures : l'auteur du Bouclier d' Hercule

retrace plus longuement les horreurs des combats , sans doute parce que ce tableau formait alors un contraste naturel avec les occupations champêtres de son siècle. On voit que le dernier chantre s'efforce toujours d'amplifier et d'embellir les images dont le premier lui a fourni le modèle. Le Bouclier d'Achille ne contient que huit sujets principaux ; le Bouclier d'Hercule en renferme un bien plus grand nombre.

Si le Bouclier d'Hercule nous offre un précieux objet d'étude, parce qu'il remonte jusqu'à un temps où la'poésic était encore populaire , les Fragment conservés sous le nom d'Hésiode n'ont pas moins d'intérêt aux yeux du savant. Là un passage sur Linus, dont on chantait la gloire au milieu des festins et des chœurs de danse ; ici un vers sur Dana us, qui procura de l'eau à la ville d'Argos , rappellent les premiers essais des Muses, les premiers bienfaits de la civilisation. Tous ces débris , dispersés dans les ouvrages des auteurs, des grammairiens et des scholiaslcs grecs, malgré leur sens incomplet , se rattachent à un vaste ensemble de poésie, car le nom d'Hésiode a été peut-être le nom générique de tous les chantres d'une même époque. Si quelques critiques ont faussement attribué à Hésiode des fragmens qui ne lui appartiennent pas, beaucoup d'autres, sans citer de lui aucun vers, font allusion aux traditions d'histoire ou de mythologie consignées dans ses ouvrages. Or, la pensée se refuse à croire qu'il ait pu

I composer seul tant de poèmes. Plusieurs des fragmens qui nous sont parvenus ne présentent donc guère plus d'authenticité que certains passages de la Théogonie, des Travaux et des Jours et du Bouclier

1 d'Hercule. Mais nous avons dû les recueillir religieusement comme les versets d'une légende sacrée dont l'ensemble a péri dans le souvenir des nommes. L'ami des arts , lorsqu'il n'a pas le bonheur de découvrir une statue tout entière , ne rejette point pour cela les tronçons épars qu'il rencontre en fouillant le sol fécond de l'antiquité.

Pausanias rapporte (Béotie, c. 3t) qu'on attribuait encore à Hésiode un poëme sur le devin Mélampe, la Descente de Thésée et de Pirithoûs aux Enfers , les Préceptes de Chiron pour l'éducation d'Achille, et qu'ayant appris des Acarnanicns l'art de la divination, il passait pour avoir composé des Prédictions en vend un livre d'isexplicationde* Prodiges. Hésiode fut l'auteur, d'après Suidas, du Catalogue des Femmes en cinq livres, de l'éloge funèbre de son ami liatracbus et d'un poëme sur les Dactyles Idéens, suivant Zosimc (liv. v, c. 28), des Théogonies héroïques; selon Tzclzès (Prolégomènes sur Lycophron), de l'Épithalame de Thétis et de Pelée, et comme le dit le scholiasle d'Aratus (v. 265), de la Grande astronomie ou du Livre des astres. Strabon (liv. vu , p. 302) cite de lui le Tour de la Terre; Maxime de Tyr (Dissertât. 16), les Discours divins , Alhéucc

ESSAI SUR HÉSIODE

(tiv. ii, p. 49; liv. vui,p. 364, et liv. n, p. 603), les Noces de Céyx, les Grand» Travaux ii YÈgimius. , Aristote et quelques grammairiens mettent sur son compte un ouvrage intitulé lu Préceptes. Pline (liv. xv, c. 1 ; liv. xxi, C. 17 et 20; liv. xxu, c. 22 ; liv. xxv , c. 2) et Plutarque (Banquet de Dioclis) semblent croire qu'il composa des poèmes sur la vertu des plantes et des herbes et sur l'art de la médecine. La simple nomenclature de tous ces ouvrages , qui supposent une si grande variété de savoir, ne démontre-t-elle pas l'impossibilité qu'un seul homme en ait été l'auteur?

Après tout, l'idée d'attribuer tant de poèmes à Hésiode atteste l'admiration que son génie inspira. Si quelques écrivains l'ont accusé d'impiété, si Pylhagore, suivant Diogène de Laërte{liv. vin, sect. 21), feignait d'avoir vu son ombre enchaînée avec celle d'Homère dans le Tartare à une colonne d'airain , parce que ces deux poêles avaient débité des mensonges sur les dieux ; si Platon (Répub., liv. n) le bannissait de sa république, d'où il chassait aussi le grand Homère , ces philosophes ne condamnaient sans doute que quelques points de ses croyances : ils devaient apprécier son talent reconnu par tant de juges habiles. Denys d'Halicarnasse vante la douceur de son style et l'habileté de sa composition. Veliéius Paterculus dit que ce fut un poêle d'un esprit élégant et remarquable par la mollesse de ses vers. Quintilien (ait l'éloge de la sagesse de ses maximes et de l'harmonie de sa diction ; il lui décerne la palme dans le genre tempéré, nésiode a obtenu également les suffrages d' Aristote, de Xénopbon, d'Isocrate, d'AIrée, de saint Basile , du sophiste Aphtbooius et de Cicéroo.

La Théogonie avait été commentée, suivant Aulu- Gclle (liv. xx, c. 8), par Plutarque ; ou dit qu'elle l'avait élé aussi par Aristote, par Aristonicus d'Alexandrie, par Déinélrius Ixion d'Adramy llium et par Denys de Corinihe. Il ne nous est parvenu que deux commentaires grecs sur ce poème : l'un est attribué à Jean Diaconus; l'autre est intitulé Quelques anciennes sckolies détachées sur la Théogonie d'Hésiode. Natalis Cornes (Myth., liv. vi, c. 18) semble croire que Didyme en est l'auteur.

Nous avons sur les Travaux et les Jours des scholies de Proctus , de Jean Tzclzès et d'Emmanuel Moschopulc. Jean Prolospatbarius a composé pour son fils une Explication physique des Jours.

Tzelzès el Jean Diaconus onl laissé, l'un une Explication, 1'aulre une Paraphrase sur le Bouclier d'Hercule.

Le travail de ces divers scholiaslcs, à l'exception de Proclus, n'offre guère qu'une compilation (aile sans critique des gloses qu'ils avaient recueillies de tous cotés.

Les priucipaux commentateurs modernes sonl A ngc Polilicu, Scaliger, Vinci , Mélaiu hlon , Jean Frisius, '

Grœvius, Guict, Hemsterhusius, Barlxus, Hobinson, , Leclerc, Rubnkenius, Heyne, Wolff, Bergier et C.-F. Heinricb. M. Creuzer, dans ses lettres sur Homère et Hésiode, a fait la critique d'une dissertation latine de M. Hermann sur la plus ancienne mythologie du Grecs.

Quant aux diverses éditions d'Hésiode, on nous saura gré sans doute d'extraire ee passage de la notice composée par Amar dans la Biographie universelle :

« Les Travaux et les Jours furent publiés pour » la première fois à Milan, 1 493, in-fot., par les soins » de Démétrius Chalcbondyle avec Isocrate et Tbéo- » crite ; mais comme le poëroe d'Hésiode ne se trou- » vait pas dans tous les exemplaires, on regarda long- » temps comme édition princeps celle d'Aide Manuce, » Venise, I49S, in-fol., qui renferme, avec plusieurs » autres petits poèmes gnomiques , la Théogonie » et le Bouclier d'Hercule. Le seizième siècle vit » paraître un assez grand nombre d'éditions d'Hé- » siode, parmi lesquelles il faut distinguer celle de Vic- » lor Trincavelli , imprimée à Venise , chez Zanelti , » in-4°, 1 537. C'est la première qui présente les trois » poèmes d'Hésiode réunis et accompagnés des scholies » grecques de Proclus, de Jean Tzelzès et de Moscho- » pulc ; elle est d'ailleurs très-correcte el d'une belle » exécution typographique. Celle de Bile, 1542, in-8°, » est avec la version latine de Valla et les scholies » de Tzelzès. Celle de Henri Estienne, Paris, 15C6, » in-fol., est la première où la critique du texte ait » appelé l'atlenlion de l'éditeur ; elle est devenue la » Iwse de la plupart des suivantes. Oporinus donna » à Baie, en 1674 , in-8«, les OEucres d'Hésiode » avec une version latine des scholies de Tzelzès. Celle » de Spondanus, grecque el latine, La Rochelle, 1 592, » petit iu-8°, est une édition rare et excellente. Le » dix-seplième siècle nous offre l'Hésiode de Daniel » Heinsius, Plantin , 1603, in-4°. Celle édition, que » tant de litres recommandent aux savans, est deve- » nue excessivement rare ; mais ce qu'elle renferme » de plus précieux se retrouve dans celle d'Amstcr- » dam, 1701, in- 8°, qui contient de plus lesI.ee/io- » nés Hesiodeo} de Grœvius et l'Index de Pasor. » Jusqu'ici l'érudition , les recherches savantes et la » collation des manuscrits avaient fail beaucoup pour » Hésiode ; mais il ne devait rien encore au luxe ty- » pographique , lorsque Thomas Robinson publia sa » belle édition à Oxford, 1734, grand in-4°. Denou- » veaux manuscrits furent consultés pour la Théogo- » nie et les Travaux el les Jours. L'éditeur ajouta » ses propres observations aux notes d' Heinsius, de » Guiet, de Leclerc ; une dissertation préliminaire sur » la vie, les ouvrages et le siècle d'Hésiode, el le » Combat d'Homère et d'Hésiode avec une nouvelle I » traduction latine et les notes de Barnès. Celte édi- » lion en un mol ne laissait à désirer que les scholies u grecques; aussi g.igua-l-clle beaucoup entre les

» mains de Lcesner, qui ia publia de nouveau avec » d'importantes additions, Leipsig, 17T8, in-8°. Nous » avons parié déjà de celte de Brunck, page f 50 de » son recueil des poëtes gnomiques , Strasbourg, » 1784. Le savant et ingénieux éditeur s'est servi, » pour établir son texte, d'un manuscrit d'Hésiode de » la bibliothèque du roi et d'un autre de Slobée,qui m n'avait point encore été consulté. Il eût été à dési- » rer que son travail embrassât les trois poèmes atlri- » bués a Hésiode , au lieu de se borner à celui des » Travaux, qu'il a heureusement corrigé dans plu- » sieurs endroits et purgé de plus de cinquante vers » justement réputés suspects. L'année suivante, 1785, » Bodoni fit paraître à Parme les ouvrages d'Hésiode » avec la traduction en vers latins de Bernardo Zama- » gra de Bagusc, traduction assez élégante, mais en ■» général peu fidèle et qui ne méritait pas un tel hon- » neur typographique. Nous ne devons pas oublier » l'édition publiée à Lcmgovr, 1792, in-8° , avec la » traduction allemande de Hartmann et les remarques - de Wachler, ni celle de Lan», accompagnée d'une » traduction italienne in terza rima , Florence , » 1 808, grand in-4°. Elle ne contient que le poëme » des Travaux et des Jours avec un discours pnéli- » roinaire et de longues notes qui n'offrent rien qu'on » ne retrouve ailleurs. Nous souhaitons, en terminant * cette nomenclature , que M. Heinrich ne s'arrête « pas au spécimen qu'il nous a donné dans son édi- » lion du Bouclier d'Hercule et que M. Tierscb réa- •» lise le projet de son édition d'Hésiode. »

Nous ajouterons à la liste de ces éditions celle de quelques autres non moins importantes :

Hesiodus, Theognis, Gnomœ diversorum poetarum, Car mina Sibyllœ , Pythagorœ aurea Carmina , Gregorii gnotnœ , TheocriH opéra omnia. Florentiœ , in œdibus Phil. Juntœ , 1515, in-8".

Jfesiodus, Theognidis sentenliœ, Sibyllœ Carmina, Mutai opusculum de lierons et Leandro, Orphei Argonautica , ffymni et de Lapidions , Phocylidis Parœnesis, Florentiœ , par Benedictum, Junctam, 1540, m~8°.

Hesiodi ascrœi opéra quat extant : in eadem doctorum virorum annolationes\ et lectiones taries è mss. palat. ab Hieronymo Commelino collecta:: J59l,tlfr-8°.

Hesiodi ascrœi quœ extant, cum notis ex propatissimis quibusdam auctoribus, brevissimis selectissimisque : accessit viri clarissimi Lamberti ffarlœi, Grœcœ linguœ in aoademiâ Lugduno-Batavd, professons eximiis, in ejusdem Tkeogoniam commentarius. Operd et studio Comelii Schreve- IH. Lugduno-Batavorum , ex officind Francisci ffackii 1658.

Hesiodus cum versions emendotd ab Erasmo Schmidio et in Erga enarratione Melanchthoniis

HESIODE

et 23 iabulis synopticis ejusdem Schmidii. WHcbergœ, f 60t, rn-8°.

Theogonia Hesiodea, textu subindê reficto in usum prœlecHonum seorsim, édita à F. a. Wolf. Jfalœ Saxon, t783,tn-8°.

Le texte d'Hésiode le plus correct est celui que Thomas Gaisford a édité en 1814. M. Boissonade Ta suivi dans son Recueil des poètes grecs ( tome XI, 1824 } et nous t'avons également adopté.

Les traductions françaises en prose les plus connues sont la traduction de Bergier, précédée d'un discours sur l'origine des dieux du paganisme et suivie de remarques sur les ouvrages d'Hésiode, 1767; celles de Gin 1785 et de Coupé 1706.

Il existe une vieille traduction des Travaux et des Jours, publiée sous ce litre : Les Besongnes et et les Jours , mis en vers français par Jacques Legras, Paris, 1586, in-12. L'abbé Goujel la trouvait préférable a celles de Bichard Leblanc, de Lambert Daneau et de J.-A. Baïf.

Ces traductions ne sont en général ni exactes ni complètes, puisqu'elles ne comprennent pas les Fragment ; elles ne nous ont offert que peu de ressources. C'est donc au texte grec seulement que nous avons eu recours, n'hésitant point a préférer le langage de la prose a celui de la poésie. Bien n'eût été moins poétique, en effet, que la reproduction en vers soit des nombreuses généalogies, soit des préceptes moraux et religieux que renferme Hésiode. Plusieurs morceaux d'élite, tels que la brillante description des cinq âges du monde, l'ingénieuse création de Pandore, l'énergique et sombre peinture de l'hiver, le magnifique combat de Jupiter avec les Titans, auraient sans doute prêté à la poésie ; mais ces divers passages ne constituent pas le caractère dominant du génie d'nésiode , la physionomie habituelle de sa versification. Quelquefois comparable à Homère, Hésiode s'en éloigne souvent par la nature du style. Le style d'Homère est lucide, abondant , coloré , parce qu'il date d'une époque où la guerre avait mis en dehors tous les caractères, toutes les passions : celui d'Hésiode, au contraire, est grave, sérieux et précis ; il révèle un siècle de crise sociale où la pensée a besoin de se résumer dans un langage plein et nerveux et de se concentrer en elle-même, comme effrayée du tableau des vices et des dissensions qui tourmentent la Grèce. Hésiode diffère d'Homère sous beaucoup d'autres rapports, car tantôt il passe »n revue les généalogies des familles célestes , et alors ses vers , presque entièrement hérissés de noms propres, ont toute la sécheresse d'une froide nomenclature ; tantôt il décrit en termes techniques des instrumens et des objets d'arts , ou il trace des maximes dont le fond est revêtu d'une forme complexe. Ajoute* à ces dilficultés les entraves que les interpolations ou les lacunes apportent à la marche et au sens de la phrase. Comme les ouvrages du compilateur d'Ascra sont

loin de présenter cet enchaînement de faits , cette liaison d'idées qui, malgré des contradictions partielles, dominent l'ensemble des époques d'Homère, sa poésie est trop souvent elliptique, serrée, obscure. Quoiqu'elle appartienne au dialecte ionien, nous ne lui trouvons pas en général cette douceur si vantée par Denys d'Halicarnasse et par d'autres critiques ; il semble qu'on reconnaisse quelquefois en clic un reste d'archaïsme de l'époque anlé-bomérique.

Hésiode n'en est pas moins digne d'une étude sérieuse, surtout pour le fond de sa poésie. L'examen de ses œuvres prouve que sa pensée, malgré de fréquens retours vers un ordre de choses dès longtemps aboli, a été novatrice et progressive. Habile à seconder la marche de l'humanité dans ses initiations graduelles de siècle en siècle, elle a contribué puissamment à améliorer la morale en proclamant la supériorité du travail et de l'économie sur la paresse et sur la prodigalité , la religion en lui faisant faire un pas de plus vers ce dernier degré de perfection qu'elle ne de>ait atteindre que dans Pindare et dans Sophocle , la politique en poussant les esprits vers ces idées républicaines qui développèrent en Grèce le germe de tant de gloire et de liberté. Tel était l'auguste privilège des muses antiques : intimement liées au culte et aux mœurs populaires , chaque corde de leur lyre répétait , comme un fidèle écho, les divers sentimens qui vibraient dans le cœur de la nation -, leur voix inspiratrice immortalisait les grands événemens guerriers ou politiques , les saintes cl vieilles

HESIODE. 125

croyances,' les utiles maximes d'équité , de sagesse et de vertu. Le chantre alors exerçait l'autorité du législateur; un vers d'Homère, un précepte d'Hésiode, étaient révérés comme une loi de Lycurgue ou de Selon. Ce pieux respect, qui semble placer dans le ciel môme le berceau de la poésie, n'appartient qu'à la jeunesse des peuples. Plus ces peuples vieillissent et plus le domaine du positif usurpe celui de l'idéal et du merveilleux. La poésie devient, non plus la base nécessaire , mais une simple décoration de l'édifice social : objet de vaine distraction pour quelques individus , elle ne pénètre plus, victorieuse , dans l'esprit des masses. Lorsque tant de puissans intérêts absorbent l'attention générale des étals modernes , l'art restera peut-être longtemps encore sans construire ut) de ces monumens dont le large frontispice appelle tout d'abord les regards des contemporains et dont les fondemens solides résistent au cours dévorant des siècles. Mais si son avenir peut sembler incertain, étudions son passé avec une nouvelle ardeur; la Grèce est le pays où il eut le plus de spontanéité , le plus de vérité, le pljs d'indépendance. C'est donc vers cette terre privilégiée que notre pensée reconnaissante doit surtout se reporter comme vers la source primitive d'où jaillirent ces flots de poésie, d'éloquence, de philosophie et d'histoire qui , après avoir traversé les siècles d'Homère et de Périclès, fécondèrent le sol de l'Italie sous Auguste et sous Léon X et firent éclore dans notre France les palmes éternellement florissantes du talent et du génie.

LA THÉOGONIE

Commençons (1) par invoquer le» Muses de l'Hélicon (2) , les Muses qui , habitant cette grande et céleste montagne , dansent d'un pas léger autour de la noire fontaine et de l'autel du puissant fils de Saturne , et baignant leurs membres délicats dans les ondes du Permesse , de l'Hippocrènc et du divin Olmius , forment sur la plus haute cime de l'Hélicon des chœurs admirables et gracieux. Lorsque le sol a frémi sous leurs pieds bondissans, dans leur pieuse ardeur , enveloppées d'un épais nuage , elles se promènent durant la nuit (3) et font entendre leur belle voix en célébrant Jupiter armé de l'égide, l'auguste Junon d'Argos, qui marche avec des brodequins d'or, la fille de Jupiter, Minerve aux yeux bleus, Phébus-Apollon (4), Diane chasseresse , Neptune, qui entoure et ébranle la terre , la vénérable Thémis (5), Vénus à la paupière noire, Hébé à la couronne d'or, la belle Dioné, l'Aurore (6), le grand Soleil , la Lune splcndide , Latonc , Japet l 'astucieux Saturne , la Terre , le vaste Océan et la Nuit ténébreuse (7) , enfin la race sacrée de tous les autres dieux immortels. Jadis elles enseignèrent à Hésiode (8) d'harmonieux accords, tandis qu'il faisait paître ses agneaux aux pieds du céleste Hélicon. Ces Muses de l'Olympe, ces filles de Jupiter, maître de l'égide, m'adressèrent ce langage pour la première fois : « Vils pasteurs, opprobre des campagnes, vous qui ne vivez que pour l'intempérance, nous savons inventer beaucoup de mensonges semblables à la vérité ; mais nous savons aussi dire ce qui est vrai, quand tel est noire désir. »

Ainsi parlèrent les éloquentes filles du grand Jupiter , et elles me remirent pour sceptre un rameau de vert laurier superbe a cueillir; puis, m'inspirant un divin langage pour me faire chanter le passé et l'avenir, elles m'ordonnèrent de célébrer l'origine des bienheureux immortels et de les choisir toujours elles-mêmes pour objet de mes premiers et de mes derniers chants (9). Mais pourquoi m'arrêter ainsi autour du chêne ou du rocher (10)?

Célébrons d'abord les Muses qui, dans l'O-

• Toutes les notes auxquelles nous renvojons dans les œuvres dU. -iio<lc se trouvent a U fin du volume.

lympe , charment la grande ame de Jupiter et marient leurs accords en chantant les choses passées, présentes et futures (11). Leur voix infatigable coule de leur bouche en doux accens (12), et cette harmonie enchanteresse, au loin répandue, fait sourire (13) le palais de leur père qui lance la foudre. On entend résonner la cime de l'Olympe neigeux (14) , demeure des immortels. D'abord , épanchant leur voix divine , elles rappellent l'auguste origine des dieux engendrés par la Terre et par le vaste Uranus (15), et chantent leurs célestes enfans, auteurs de tous les biens. Ensuite, célébrant Jupiter , ce père des dieux et des hommes , elles commencent et finissent par lui tous leurs hymnes et redisent combien il l'emporte sur les autres divinités par sa force et par sa puissance. Enfin, quand elles louent la race des mortels et des géans vigoureux (16), elles réjouissent dans le ciel l'ame de Jupiter, ces Muses de l'Olympe, filles du dieu qui porte l'égide. Dans la Piérie, Mnémosyne, qui régnait sur les collines d'Éleuthère , unie au fils de Saturne , mit au jour ces vierges qui procurent l'oubli des maux et la fin des douleurs. Durant neuf nuits, le prudent Jupiter, montant sur son lit sacré, coucha près de Mnémosyne, loin de tous les immortels. Après une année, les saisons et les mois ayant accompli leur cours et des jours nombreux étant révolus, Mnémosyne enfanta neuf filles animées du même esprit , sensibles au charme de la musique et portant dans leur poil ri ne un cœur exempt d'inquiétude; elle les enfanta près du sommet élevé de ce neigeux Olympe où elles forment des chœurs brillans et possèdent des demeures magnifiques ; à leurs côtés se tiennent les Grâces et le Désir dans les festins, où leur bouche , épanchant une aimable harmonie, chante les lois de l'univers et les fonctions respectables des dieux. Fières de leurs belles voix et de leurs divins concerts , elles montèrent dans l'Olympe : la terre noire retentissait de leurs accords , et sous leurs pieds s'élevait un bruit ravissant tandis qu'elles marchaient vers l'auteur de leurs jours , ce roi du ciel (17), ce maître du tonnerre et de la brûlante foudre , qui . puissant vainqueur de son

HESIODE

père Saturne, distribua équitablcmcnl à tous les dieux les emplois et le» honneurs.

Voilà ce que chantaient les Muses habitantes de l'Olympe (1 8) , le» neuf filles du grand Jupiter, Clio,Eulerpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato , Polymnie , Uranie et Calliope , la plus puissante de toutes, car elle sert de compagne aux rois vénérables. Lorsque les filles du grand Jupiter veulent honorer un de ces rois, nourrissons descieux, desqu elles l'ont vu naître , elles versent sur sa langue une molle rosée , et les paroles découlent de sa bouche douces comme le miel. Tous les peuples le voient dispenser la justice avec droiture lorsqu'il apaise tout a coup un violent débat par la sagesse et l'habileté de son langage, car les rois sont doués de prudence afin que, sur la place publique, en proférant de pacifiques discours, ils fassent aisément restituer à leurs peuples tous les biens dont ils ont été insolemment dépouillés. Tandis que ce prince marche dans la ville, les citoyens, remplis d'un tendre respect, Tinvoquent comme un dieu et il brille au milieu de la foule assemblée. Tel est le divin privilège que les Muses accordent aux mortels.

Les Muses et Apollon, qui lance au loin ses traits, font naître sur la terre les chantres et les musiciens; mais les rois viennent de Jupiter. Heureux celui que les Muses chérissent! un doux langage découle de ses lèvres. Si un mortel, l'&me déchirée par un récent malheur, s'afflige et se lamente, qu'un chantre, disciple des Muses, célèbre la gloire des premiers hommes et des bienheureux immortels habilans de l'Olympe, aussitôt l'infortuné oublie ses chagrins; il no se souvient plus du sujet de ses maux et les présens des vierges divines l'ont bientôt distrait de sa douleur.

Salut, filles de Jupiter, donnez-moi votre voix ravissante. Chantez la race sacrée des immortels nés de la Terre et d'Uranus couronné d'étoiles, conçus par la Nuit ténébreuse ou nourris par l'amer Ponlus. Dites comment naquirent les dieux , et la terre , et les fleuves , et l'immense Ponlus aux Ilots bouillonnans, et les astres étincelans, et le vaste ciel qui les domine; apprenez-moi quelles divinités, auteurs de tous les biens, leur durent l'existence; comment celte céleste race, se partageant les richesses, se distribuant les honneurs, s'établit pour la première fois dans l'Olympe aux nombreux sommets. Muses habitantes de l'Olympe, révélez-

moi l'origine du monde et remontez jusqu'au premier de tous les êtres.

Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les immortels qui habitent le faîte de l'Olympe neigeux; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la terre immense ; enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollît tes Ames, et, s'emparant du cœur de' toutes les ditinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté. Du Chaos sortirent l'Erèbe et la Nuit obscure (19). L'Ether et le Jour (20) naquirent de la Nuit, qui les conçut en s'unissant d'amour avec l'Erèbe. La Terre enfanta d'abord Uranus couronné d'étoiles et le rendit son égal en grandeur afin qu'il la couvrît tout entière et qu'elle offrît aux bienheureux immortels une demeure toujours tranquille; elle créa les hautes montagnes, les gracieuses retraites des nymphes divines qui habitent les monts aux gorges profondes. Bientôt, sans goûter les charmes du plaisir, elle engendra Ponlus, la stérile mer aux flots bouillonnans; puis, s'unissant avec Uranus, elle fit naître l'Océan aux gouffres immenses, Céus (21), Créus, Hypérion, Japet, Théa, Thémis, Rhéa, Mnémosyne, Phébè à la couronne d'or et l'aimable Téthys. Le dernier et le plus terrible de ses entons, l'astucieux Saturne, devint l'ennemi du florissant auteur de ses jours. La Terre enfanta aussi les Cyclopes (22) au cœur superbe, Brontès, Stéropès et l'intrépide Argés, qui remirent son tonnerre à Jupiter et lui forgèrent sa foudre : tous les trois ressemblaient aux autres dieux, seulement ils n'avaient qu'un œil au milieu du front et reçurent le surnom de Cyclopes, parce que cet œil présentait une forme circulaire. Dans tous les travaux éclataient leur force et leur puissance.

La Terre et Uranus eurent encore trois fils grands et vigoureux (23) , funestes à nommer, Cottus, Briarèe et Gygès , race orgueilleuse et terrible ! Cent bras invincibles s'élançaient de leurs épaules et cinquante têtes attachées à leurs dos s'allongeaient au dessus de leurs membres robustes. Leur force était immense , infatigable, proportionnée à leur haute stature. Ces enfans, les plus redoutables de tous ceux qu'engendrèrent la Terre et Uranus, devinrent dès le commencement odieux à leur père. A mesure qu'ils naissaient , loin de leur laisser la lumière du jour, Uranus les cachait dans les

LA THEOGONIE.

flancs de la lerre et se réjouissait de cette action I dénaturée. La Terre immense gémissait, profondément attristée, lorsque enfin elle médita une cruelle et perfide vengeance. Dés qu'elle eut tiré de son sein l'acier éclatant de blancheur, elle fabriqua une grande faulx, révéla son projet à ses enfans et, pour les encourager > leur dit, consumée de douleur :

« Mes fils! si vous voulez m'obéir , nous vengerons l'outrage que vous fait subir votre coupable père : car il est le premier auteur d'une action indigne. »

Elle dit. La crainte s'empara de tous ses enfans ; aucun n'osa répliquer. Enfin le grand et astucieux Saturne, ayant pris confiance, répondit à sa vénérable mère :

« O ma mère! je promets d'accomplir notre vengeance j puisque je ne respecte plus un père trop fatal : car il est le premier auteur d'une action indigne. »

A ces mots, la Terre immense ressentit une grande joie au fond de son cœur. Après avoir caché Saturne dans une embuscade, elle remit en ses mains la faulx à la dent tranchante et lui expliqua sa ruse tout entière. Le grand Uranus arriva, amenant la Nuit, et animé du désir amoureux, il s'étendit sur laTerre de toute sa longueur. Alors son fils, sorti de l'embuscade, le saisit de la main gauche, et de la droite, agitant la faulx énorme, longue, acérée * il s'empressa de couper l'organe viril de son père (24) et le rejeta derrière lui. Ce ce fut pas vainement que cet organe tomba de sa main : toutes les gouttes de sang qui en découlèrent * la Terre les recueillit, et les années étant révolues, elle produisit les redoutables Furies , les Géans monstrueux, chargés d'armes élincelantes et portant dans leurs mains d'énormes lances, enfin ces nymphes qu'on appelle Mélies sur la terre immense.

Saturne mutila de nouveau avec l'acier le membre qu'il avait coupé déjà et le lança du rivage dans les vagues agitées de Pontus : la mer le soutint longtemps , et de ce débris d'un corps immortel jaillit une blanche écume d'où naquit une jeune fille qui fut d'abord portée vers la divine Cylhère et de là parvint jusqu'4 Cypre entourée de Dots. Bientôt, déesse ravissante de beauté, elle s'élança sur la rive, et le gazon fleurit sous ses pieds délicats. Les dieux et les hommes appellent cette divinité à la belle couronne Aphrodite , parce qu'elle fut

nourrie de l'écume des mers; Cythéréc, parce qu'elle aborda Cylhère; Cyprigénie, parce qu'elle naquit dans Cypre entourée de flots , et Philommédée, parce que c'est d'un organe générateur qu'elle reçut la vie. Accompagnée de l'Amour et du beau Désir, le même jour de sa naissance, elle se rendit a la céleste assemblée. Dès l'origine, jouissant des honneurs divins, elle obtint du sort l'emploi de présider, parmi les hommes et les dieux immortels, aux entretiens des jeunes vierges, aux tendres sourires, auxinnocens artifices, aux doux plaisirs, aux caresses de l'amour et de la volupté.

Le grand Uranus, irrité contre les enfans qu'il avait engendrés lui-même, les surnomma les Titans, disant qu'ils avaient étendu la main pour commettre un énorme attentat dont un jour ils devaient recevoir le châtiment. La Nuit (25) enfanta l'odieux Destin, la noire Parque et la Mort; elle fit naître le Sommeil avec la troupe des Songes, et cependant cette ténébreuse déesse ne s'était unie A aucun autre dieu. Ensuite elle engendra Momus, le Chagrin douloureux j les Hespérides* qui par delà l'illustre Océan, gardent les pommes d'or et les arbres chargés de ces beaux fruits, les Destinées, les Parques impitoyables, Clotho, Lachésis et Alropos qui dispensent le bien et le mal aux mortels naissans, poursuivent les crimes des hommes et des dieux et ne déposent leur terrible colère qu'après avoir exercé sur le coupable une cruelle vengeance. La Nuit funeste conçut encore Némésis, ce fléau des mortels, puis la Fraude, l'Amour criminel, la triste Vieillesse, Érisau cœur opiniâtre. L'odieuse Éris fit naître à son tour le Travail importun, l'Oubli, la Faim, les Douleurs qui font pleurer, les Disputes, les Meurtres, lesGucrres, le Carnage, les Querelles, les Discours mensongers, les Contestations , le Mépris des lois et Até, ce couple inséparable, enfin Horcus , si fatal aux habitans de la terre quand l'un d'eux se parjure volontairement.

Pontus engendra Nérée qui fuit le mensonge et chérit la vérité, Nérée, le plus Agé de tous ses fils : on l'appelle le vieillard à cause de sa sincérité et de sa douceur, et parce que, loin d'oublier les lois de la justice , il porte des arrêts équitables et modérés. Ce même dieu , uni avec la Terre, eut pour enfans le grand Thaumas, l'intrépide Phorcys, Célo aux belles joues et Eurybie qui renferme un cœur d'acier dans sa forte poitrine.

Nérée (26) et Doris aux beaux cheveux , cette

HÉSIODE

fille du su|>erbe fleuve Océan, engendrèrent dans la mer stérile les aimables nymphes Proto, Eucrale, Sao, Amphilrite, Eudore, Thétis, Galéné, Glaucé, Cymothoè, Spèio, Thoè, l'agréable Thalie, la gracieuse Mélite, Eulimène, Agavé , Pasythée, Erato, Eunice aux bras de rose, Dot©, Ploto, Phéruse, Dynamène, Mésée, Actée, Protomédie, Doris, Panopc, la belle Galalée, l'aimable Hippothoe, Ilipponoe aux bras de rose , Cymodocé qui sur la sombre mer, avec Cymalolége et Amphilrite aux pieds charmans,calmesatiseffort8 la fureur des vagues et le souffle des vents impétueux, Cymo, Eloné, Halimède à la belle couronne, Glauconome au doux sourire, Ponloporie, Liagore, Evagore, Laomédie, Polynôme, Autonoê, Lysianasse, Evarné douée d'un aimable caractère et d'une beauté accomplie, Psamalhe au corps gracieux, la divine Ménippe, Néso, Eupompe, Thémisto, Pronoe et Némertés en qui respire l'âme de son père immortel. Ainsi l'irréprochable Nérée eut cinquante filles savantes dans tous les travaux.

Thaumas (27) épousa Electre, née du profond Océan ; Electre enfanta la rapide Iris, les Harpies à la belle chevelure, Aéllo et Ocy pétés qui de leurs ailes légères égalent la vitesse des vents et des oiseaux en volant sous la céleste voûte.

Célo aux belles joues donna à Phorcys (28) des filles blanches dès le berceau et appelées les Grées par les dieux immortels et par les hommes qui marchent sur la terre, Péphrédo au beau voile , Enyo au voile de pourpre , el les Gorgones (29) qui habitent par delà l'illustre Océan , vers l'empire de la Nuit , dans ces lointaines contrées, où demeurent les Hespérides à la voix sonore, les Gorgones Sthéno, Euryale el Méduse éprouvée par de cruelles souffrances. Méduse était mortelle, tandis que ses autres sœurs vivaient exemples de vieillesse elde mort; Neptune aux noirs cheveux s'unil avec elle dans une molle prairie, sur une couche de fleurs prinlanièrcs. Lorsque Persée lui eut tranché la tèle , on vit naître d'elle le grand Chrysaor et le cheval Pégase. Pégase mérita son nom parce qu'il était né près des sources de l'Océan, Chrysaor parce qu'il lenail un glaive d'or dans ses mains. Persée, quittant une terre fertile en beaux fruits, s'envola vers le séjour des immortels, el il habile le palais de Jupiter, de ce dieu prudent dont il porte le tonnerre et la foudre.

Chrysaor , uni à Callirhoe, fille de l'illustre

Océan, engendra Géryon aux trois tèles-, le puissant Hercule, désarmant Géryon, lui enleva ses bœufs aux pieds flexibles dans Erylhie entourée de flots , le jour où il conduisit ces animaux au large front jusque dans la divine Tirynthe , après avoir traversé la mer et immolé Orthros avec le pasteur Eurytion, dans une étable obscure, par delà l'illustre Océan.

Callirhoe , au fond d'une caverne, produisit un autre enfant monstrueux, invincible et nullement semblable aux hommes ou aux dieux , la divine Echidna au cœur intrépide , moitié nymphe aux yeux noirs et aux belles joues, moitié serpent énorme el terrible , marqué de taches diverses el nourri de chairs sanglantes dans les entrailles de la terre sacrée. Ce monstre habite un antre profond dans le creux d'un rocher, loin des hommes el des immortels : c'est là que le* dieux lui assignèrent une glorieuse demeure. Renfermée dans Arime , la fatale Echidna vivait sous la terre, toujours affranchie de la vieillesse el du trépas. Typhaon , ce vent fougueux el redoutable, s'unit, dit-on, avec celte nymphe aux yeux noirs , qui , devenue enceinte, enfanta une race courageuse, d'abord Orthros, ce chien de Géryon, ensuite l'indomptable Cerbère, qu'on ne nomme qu'avec effroi , ce gardien de Pluton , ce dévorant Cerbère à la voix d'airain, aux chiquante tètes, ce monstre impudent et terrible, enfin la fatale hydre de Lerne, que nourrit Junon aux bras d'albâtre , pour assouvir son implacable haine contre Hercule; mais ce tils de Jupiter, armé du glaive destructeur el secondé du vaillant Iolaus , immola cettehydre,d'après les conseils de la belliqueuse Minerve. Echidna fit naître aussi la Chimère qui, exhalant des feux inextinguibles, monstre terrible, énorme, rapide, infatigable, portait trois tèles, la première d'un lion farouche , la seconde d'une chèvre, la troisième d'un dragon vigoureux ; lion par le haut de son corps , dragon par derrière , chèvre par le milieu , elle vomissait avec un bruit affreux les tourbillons d'une dévorante flamme. La Chimère succomba sous Pégase et sous le brave Bellérophon. Echidna, s'accouplant avec Orthros , engendra le Sphinx , si fatal aux enfans de Cadmus, et le lion de Némée, que Junon , auguste épouse de Jupiter, nourrit et plaça sur les hauteurs de Némée pour la perte des humains. Ce lion , qui régnait sur le Trètos , sur Némée et sur l'Apésas , ravageait les tribus des hommes ;

LA THÉOGONIE

niais il périt , dompté par le puissant Hercule.

Géto , unie d'amour avec Phorcys, eut pour dernier enfant un serpent terrible qui, dans les flancs ténébreux de la terre, garde les pommes d'or aux extrémités du monde. Telle est la race de Céloet de Phorcys.

Tétbys donna à l'Océan (30) des Fleuves au cours sinueux, le Nil , l'Alphée, l'Eridan aux gouffres profonds, le Strymon, le Méandre , l'Ister aux belles eaux , le Phase , le Rhésus , l'AchéloO* aux flots argentés, le Nessus, le Rhodkis, l'Haliacmoo, l'Heptapore, le Grankrae , rÉsépus, le divin Simots, le Pénéc, rHermus, le Calque aux ondes gracieuses , le large Sangarnis, le Ladon, le Parlhénius, l'Evènus, l'Ardesque et le divin Scamandre. Téthys enfanta aussi la troupe sacrée de ces nymphes (31) qui, avec le roi Apollon et les Fleuves, élèvent sur la terre l'enfance des héros -, c'est Jupiter luimême qui les chargea de cet emploi : Pitho , Adméto, lanlhé, Electre, Doris, Prymno, Uranie semblable aux dieux, Hippo, Cl y mène , Rhodie, Callirhoê, Zeuxo,Clylie,ldye, Pasithoè, Plexaurc, Gaiaxaure , l'aimable Dioné, Mètobosis, Thoê, la belle Polydore, Cercéis au doux caractère , Pluto aux grands yeux , Perséis , lanire, Acaste, Zanthé, la gracieuse Pétréa , Ménestho, Europe, JWétis, Eurynome, Télestho au voile de pourpre, Crisia , Asia, l'agréable Calypso, Eudore , Tyché, Amphiro, Ocyroè et Slyx qui le* surpasse toutes, telles sont les filles les plus antiques de l'Océan et de Téthys; il en existe beaucoup d'autres encore, car trois mille Océanides aux pieds charmans , dispersées de toutes parts , habitent la terre et la profondeur des lacs, race illustre et divine! Autant de Fleuves , nés de l'Océan et de la vénérable Téthys , roulent au loin leurs bruyantes ondes : il serait difficile,^ un mortel de rappeler tous leurs noms; les peuples qui habitent leurs rivages peuvent seuls les connaître.

Thia, domptée par les caresses (THypérion , fil naître le grand Soleil , la Lune splendide et l'Aurore qui brille pour tous les hommes et pour tous les dieux habitana du vaste ciel. Eurybie , déité puissante, unie avec Créius, mit au jour le grand Astree , Pallas et Perses qui l'emporta sur tous par son habileté. L'Aurore, déesse fécondée par un dieu, conçut Astrée, les Vents impétueux, l'agile Zéphyre, le rapide Borée et Notus. Après, cette divinité matinale enfanta Lucifer et les astres étincelans dont le ciel se couronne.

Styx (32) fille de rOcéan, unie à Pallas, fit nattre dans ses palais Y Émulation, la Victoire aux pieds charmans , la Force et la Violence , ces glorieux enfans, qui n'ont pas établi loin do Jupiter leur demeure et leur séjour , qui ne marchent pas dans une seule route où ce dieu ne les conduise et qui restent incessamment auprès du terrible maître du tonnerre. Telle est la faveur que leur obtint cette incorruptible fille de l'Océan le jour où Jupiter Olympien, dieu de la foudre , appela tous les immortels dans le vaste Olympe ; il leur annonça que, reconnaissant envers tous ceux qui l'aideraient & combattre les Titans, loin de les dépouiller de leurs privilèges, il leur laisserait le rang que jusqu'alors ils avaient gardé parmi les dieux ; et même il ajouta que si l'un d'eux n'avait été ni honoré ni récompensé par Saturne, il obtiendrait les honneurs et les récompenses que son zèle lai mériterait. L'irréprochable Styx , docile aux conseils de son père, arriva la première avec ses enfans. Jupiter l'honora et la combla de dons précieux ; il voulut qu'elle présidât au grand serment des dieux et que ses enfans vécussent toujours dans son palais. Quant aux promesses faites à toutes les autres divinités, il les remplit fidèlement ; car il est tout-puissant et règne sur l'univers.

Phébé monta sur la couche désirée de Céus ; déesse fécondée par les embrassemens d'un dieu, elle enfanta la douce Latone au voile bleu, Latooe qui, toujours agréable aux immortels et aux humains, apporta dès sa naissance l'allégresse dans l'Olympe. Elle engendra encore la célèbre Astérie que Persès autrefois amena dans son vaste palais pour la nommer son épouse. Devenue enceinte, Astérie donna l'existence A Hécate (33),que Jupiter, fils de Saturne, honora entre toutes les déesses : il lui accorda de glorieux privilèges et lui permit de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà, sous Uranus couronné d'étoiles, elle avait obtenu cet emploi et jouissait des plus grands honneurs parmi les dieux immortels. Aujourd'hui, lorsqu'un des hommes, enfans de la terre, célèbre, selon l'usage , des sacrifices expiatoires , c'est Hécate qu'il invoque, et soudain la céleste faveur environne le suppliant dont la bienveillante déesse accueille les prières ; elle lui prodigue la richesse , car elle en a le pouvoir. Tous les privilèges partagés entre les nombreux enfans de la Terre et d'Uranus, elle seule les rèu^

HÉSIODE

nit. Le fils de Saturne ne lui a ni dérobé ni arraché aucune des prérogatives qui lui échurent sous les Titans, ces premiers dieux: elle conserve tout entière la part d'autorité qu'elle obtint dans l'origine. Fille unique , elle n'est ni moins respectée ni moins puissante sur la terre, dans le ciel et sur la mer ; son pouvoir est encore plus vaste, parce que Jupiter l'honore. Quand elle veut favoriser un mortel, elle l'assiste avec empressement, et, selon sa volonté, elle le fait briller dans l'assemblée des peuples. Lorsque les hommes s'arment pour le combat meurtrier , c'est elle qui , à son gré , se hâte de lui accorder la victoireetde prodiguer la gloire au vainqueur. Aux jours où l'on rend la justice , elle s'assied auprès des rois vénérables. Si elle voit des rivaux lutter dans l'arène , toujours propice, elle vient les encourager et les secourir; l'athlète vainqueur par sa force et par sa constance mérite promptemenl un prix magnifique, et transporté d'allégresse, couvre de gloire sa famille. Quand elle le veut , elle protège les écuyers qui montent sur les chars; également favorable aux navigateurs qui affrontent le trajet difficile de la mer azurée , elle exauce les vœux qu'ils adressent à Hécate et au bruyant Neptune : cette illustre déesse leur procure aisément une abondante proie ou ne la leur montre que pour les en dépouiller si tel est son désir. Occupée avec Mercure à multiplier dans lesétables les bœufs, les agneaux , les nombreux essaims de chèvres et de brebis A la toison épaisse, elle peut, comme il lui plaît, accroître ou diminuer les troupeaux. Rejeton unique de sa mère, elle vit comblée d'honneurs parmi tous les immortels. Le fils de Saturne la chargea encore d'élever et de nourrir es humains qui, après elle, devaient voir la lumière de l'aurore au loin élincelante. Ainsi dès le principe , elle devint la nourrice des en fans : lels sont ses nobles emplois.

Hhéa (31), amoureusement domptée par Saturne , mit au jour d'illustres enfans, Vesta , Cérès, Junon aux brodequins d'or , le redoutable Pluton qui habite sous la terre et porte un cœur inflexible , le bruyant Neptune et le prudent Jupiter, ce père des dieux et des hommes, dont le tonnerre ébranle la terre immense. Le grand Saturne dévorait ses enfans à mesure que des flancs sacrés de leur mère ils tombaient sur ses genoux; il agissait ainsi dans la crainte qu'un autre des glorieux enfans du ciel ne possédât parmi les dieux l'autorité souveraine : car il

avait appris de la Terre et d'L'ranus couronné d'étoile* que, d'après l'ordre du Destin, un jour, malgré sa force, il serait vaincu par son propre fils et détrôné par les conseils du grand Jupiter. Loin de surveiller vainement son épouse, toujours habile à la tromper, il dévorait sa propre race, et Rhéa gémissait, accablée d'une douleur sans bornes. Enfin , prêle à enfanter Jupiter, ce père des dieux et des hommes , elle supplia les deux auteurs de ses jours, la Terre et l'ranus couronné d'étoiles, de lui suggérer le moyen de cacher la naissance de son nouveau fils et de venger (a mort de tous ses enfans dévorés par l'astucieux Saturne. Prompts A exaucer les désir» de leur fille , ils lui apprirent le destin réservé au roi Saturne et A son fils magnanime; ils l'envoyèrent A Lyctos, ville opulente de la Crète, au moment où elle allait mettre au jour le plus jeune de ses enfans, le grand Jupiter. C'est dans la vaste Crète que la Terre immense le reçut et se chargea du soin de le nourrir et de l'élever. Marchante travers les ombres de la nuit rapide, elle le porta d'abord a Lyctos, puis, le prenant dans ses mains, elle le cacha sous une haute caverne , dans les entrailles de la terre divine, sur le mont Egée , au fond d'une épaisse forêt. Après avoir enveloppé de langes une pierre énorme, Rhéa la donna au fils d'Uranus, au puissant Saturne, ce premier roi des dieux. Saturne la saisit et l'engloutit dans ses flancs. L'insensé ! il ne prévoyait pas qu'en dévorant cette pierre , il sauvait son invincible fils qui, désormais à l'abri du péril, devait bientôt le dompter par la force de ses mains , le dépouiller de sa puissance et commander aux immortels. Cependant la vigueur et les membres superbes du jeune roi croissaient avec promptitude ; les années étant révolues, trompé par les perfide» conseils de la Terre , l'astucieux Saturne rendit au jour toute sa race et succomba vaincu par la force et par l'adresse de son fils. D'abord il vomit la pierre qu'il avait dévorée la dernière et que Jupiter attacha dans la terre spacieuse, sur la divine Pytho, au milieu des gorges profondes du Parnasse, afin qu'elle devtnt dans l'avenir un monument et une merveille pour les hommes. Jupiter affranchit de leurs liens douloureux tous ses oncles, enrans dTrauus . que son père avait enchaînés dans sa démence, tes dieux , reconnaissans d'un pareil bienfait , lui remirent ce tonnerre , ces éclairs, celle brûlante foudre que la Terre aux larges flancs avait jusqu'alors re-

LA THÉOGONIE

célès. Fier de ces armes divines , Jupiter régne sur les hommes et sur les immortels.

Japet (35) épousa Glyméoe , celle jeune Océanide aux pieds charmans -, tous deux montèrent sur la môme couche, et Clymène enfanta le magnanime Atlas (36), l'orgueilleux Ménétîus, l'adroit et astucieux Prométhée et l'imprudent Epiméthée, qui dés le principe causa tant de mal aux industrieux habitons de la terre, car c'est lui qui le premier accepta pour épouse une vierge formée par l'ordre de Jupiter. Jupiter à la large vue, furieux contre l'insolent Ménétius, le plongea dans l'Erébe, après l'avoir frappé de son brûlant tonnerre, pour châtier sa méchanceté et son audace sans mesure. Vaincu par la dure nécessité, Atlas, aux bornes de la terre , debout devant les Hespérides A la voix sonore , soutient le vaste ciel de sa téte et de ses mains infatigables.Tel est l'emploi que lui imposa le prudent Jupiter. Quant au rusé Prométhée (37), il l'attacha par des nœuds indissolubles autour d'une colonne $ puis il envoya contre lui un aigle aux ailes étendues qui rongeait son foie immortel-, il en renaissait autant durant la nuit que l'oiseau aux larges ailes en avait dévoré pendant le jour. Mais le courageux rejeton d'AIctnene aux pieds charmans, Hercule tua cet aigle , repoussa un si cruel fléau loin du 01s de Japet et le délivra de ses lourmens : le puissant monarque du haut Olympe , Jupiter, y avait consenti, afin que la gloire de l'Hercule Ibébain se répandit plus que jamais sur la terre fertile. Dans cette idée, il honora son illustre enfant et abjura son ancienne colère contreProméthée, qui avait lutté de ruse avec le puissant fils de Saturne. En effet, lorsque les dieux et les hommes (38) se disputaient dans Mécone , Prométhée, pour tromper la sagesse de Jupiter, exposa à tous les yeux un bœufénormequ'il avait divisé à dessein. D'un coté , il renferma dans la peau les chairs , les intestins et les morceaux les plus gras, en les enveloppant du ventre de la victime ; do l'autre, il disposa avec une perfide adresse les os blancs qu'il recouvrit de graisse luisante. Le père des dieux et des hommes lui dit alors : « Fils de Japet , 6 le plus illustre de tous les rois (39), ami ! avec quelle inégalité lu as divisé les parts ! »

Quand Jupiter , doué d'une sagesse impérissable , lui eut adressé ce reproche, l'astucieux Prométhée répondit en souriant au fond de luimême (car il n'avait pas oublié sa ruse ingénieuse) : « Glorieux Jupiter ! ô le plus grand

des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que Ion cœur préfère. »

A ce discours trompeur, Jupiter , doué d'une sagesse impérissable , ne méconnut point l'artifice ; il le devina (40) et dans son esprit forma contre les humains de sinistres projets qui devaient s'accomplir. Bientôt de ses deux mains il écarta la graisse éclatante de blancheur ; il devint furieux, et la colère s'empara de son âme tout entière quand , trompé par un art perfide, il aperçut les os blancs de l'animal. Depuis ce temps, la terre voit les tribus des hommes brûler en l'honneur des dieux les blancs ossemens des victimes sur les autels parfumés. Jupiter qui rassemble les nuages , s'écria enflammé d'une violente colère : « Fils de Japel , ô loi que nul n'égale en adresse, ami ! lu n as pas oublié tes habiles artifices. » Ainsi , dans son courroux , parla Jupiter, doué d'une sagesse impérissable. Dès ce moment , se rappelant sans cesse la ruse de Prométhée , il n'accorda plus le feu inextinguible aux hommes infortunés qui vivent sur la terre. Mais le noble fils de Japet , habile à le tromper, déroba un élincelant rayon de ce feu et le cacha dans la tige d'une férule. Jupiter qui tonne dans les cieux, blessé jusqu'au fond de l'àme , conçut une nouvelle colère lorsqu'il vil parmi les hommes la lueur prolongée de la flamme , el voilà pourquoi il leur suscita soudain une grande infortune. D'après la volonté du fils de Saturne, le boiteux Yulcain, ce dieu illustre, forma avec de la terre une image semblable à une chaste vierge. Minerve aux yeux bleus s'empressa de la parer et de la vêtir d'une blan che tunique. Elle posa sur le sommet de sa tète un voile Ingénieusement façonné et admirable à voir; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvellement écloses et d'une couronne d'or que le boiteux Vulcain, ce dieu illustre , avait fabriquée de se* propres mains par complaisance pour le puissant Jupiter. Sur cette couronne , ô prodige î Vulcain avait ciselé les nombreux animaux que le confinent et la mer nourrissent dans leur sein ; partout brillait une grâce merveilleuse, el ces diverses figures paraissaient vivantes. Quand il eut formé, au lieu d'un utile ouvrage, ce chef-d'œuvre funeste, il amena dans l'assemblée des dieux el des hommes cette vierge orgueilleuse des ornemens que lui avait donnés la déesse aux yeux bleus , fille d'un père puissant. Tne égale admiration transporta les dieux et les hommes

HESIODE

dès qu'ils aperçurent cette fatale merveille si terrible aux humains ; car de celte vierge est venue la race des femmes au sein fécond, de ces femmes dangereuses', fléau cruel vivant parmi les nommes et sachant non pas à la triste pauvreté , mais au luxe éblouissant. Lorsque, dans leurs ruches couronnées de toits, les abeilles nourrissent les frelons , qui ne participent qu'au mal, depuis le lever du jour jusqu'au soleil couchant , ces actives ouvrières composent leurs blanches cellules , tandis que renfermés au fond de leur demeure, les làcl\es frelons dévorent le fruit d'un travail étranger : ainsi Jupiter , ce maître de la foudre , accorda aux hommes un fatal présent en leur donnant ces femmes, complices de toutes les mauvaises actions.

Voici encore un autre mal qu'il leur envoya au lieu d'un bienfait. Celui qui, fuyant l'hymen et l'importune société des femmes, ne veut pas se marier et parvient jusqu'à la triste vieillesse, reste privé de soins ; et s'il ne vit pas dans l'indigence, à sa mort, des parais éloignés se divisent son héritage (41). Si un homme subit la destinée du mariage , quoiqu'il possède une femme pleine de chasteté et de sagesse , pour lui le mal lutte toujours avec le bien. Mais s'il a épousé une femme vicieuse , tant qu'il respire, il porte dans son cœur un chagrin sans bornes, une douleur incurable. On ne peut donc ni tromper la prudence de Jupiter ni échapper à ses arrêts. Le fils de Japet lui-même, l'innocent Prométhée n'évita point sa terrible colère; mais , vaincu par la nécessité , malgré sa vaste science, il languit enchaîné par un lien cruel.

Saturne, irrité dans son âme contre Briarée, Cottus et Gygés, s'empressa de les attacher par une forte chaîne, bien qu'il admirât leur audace extraordinaire, leur beauté et leur haute stature; il les renferma dans la terre aux larges flancs. Là, en des lieux reculés, aux extrémités de cette terre immense , ils souffraient un sort rigoureux et gémissaient , le cœur en proie a une grande tristesse; mais Jupiter et les autres dieux immortels que Rhca aux beaux cheveux avait conçus de Saturne, les rendirent à la clarté du jour , d'après les conseils de la Terre. En effet, la Terre , par de longs discours, leur fit comprendre qu'avec ces guerriers ils obtiendraient la victoire et une gloire éclatante. Longtemps éprouvés par de pénibles travaux les dieux Titans et les enfans de Saturne ( 42) se livrèrent entre eux de terribles batailles. Du haut

de TOlhrys les glorieux Titans, du faite de l'Olympe , les dieux auteurs de tous les biens, le» dieux que Khéa aux beaux cheveux avait engendrés en s'unissanl à Saturne, continuèrent leur

funeste guerre n'avait ni terme ni relâche , et l'avantage flottait égal entre les deux partis.. Enfin, Jupiter, dans un riche festin , prodigua à ses défenseurs le nectar et l'ambroisie dont se nourrissent les dieux même; leur généreux cou-

le nectar et la douce ambroisie les eurent rassasiés , le père des dieux et des hommes leur adressa ces paroles :

« Ecoutez-moi , nobles en fans de la Terre et d'Uranus, je vous dirai ce que mon cœur m'inspire. Déjà, depuis trop longtemps, animés le» uns contre les autres, nous combattons chaque jour pour la victoire et pour l'empire, les dieux Titans et nous tous qui sommes nés de Saturne. Dans ces combats meurtriers, opposés aux Titans , montrez-leur votre force redoutable et vos mains invincibles. Fidèles au souvenir d'une douce amitié, songez qu'après de longues souffrances, affranchis par notre sagesse d'une chaîne cruelle, vous êtes remontés d'un abîme de ténèbres a la lumière du jour. »»

Il dit. L'irréprochable Cottus répliqua en ce» termes : « Dieu respectable î tu ne nous apprends rien de nouveau. Nous aussi , nous savons combien lu l'emportes en sagesse et en intelligence. Tu as repoussé loin des immortels une horrible calamité. C'est grâce à la prudence que nous avons été arrachés de notre obscure prison el délivrés de nos fers douloureux, d roi, Als de Saturne! aprè* avoir enduré des tourmens inouïs. Maintenant donc , remplis d'une sage et ferme volonté , nous t'assurerons l'empire dans cette guerre terrible, en bravant les Titans au milieu des ardentes balaiUes. »

Il dit. Les dieux , auteurs de tous les biens, approuvèrent ce discours , et leur cœur brûla pour la guerre d'un désir plus violent que jamais. Dans ce jour, un grand combals]engagea enlre tous les dieux et toutes les déwse»7 entre les Titans et les enfans de Saturne que Jupiter lira des abîmes souterrains de l'Erèbe , pour les rappeler à la lumière , armée formidable, puissante, douée d'une force prodigieuse. Ces guerriers avaient chacun cent bras qui s élançaient de leurs épaules , et cinquante

LA THÉOGONIE

têtes, attachées à leur dos, planaient sur leurs membres robustes. Opposes aux Titans dans cette guerre désastreuse, tous portaient dans leurs fortes mains d'énormes rochers. De l'autre coté, les Titans, pleins d'ardeur, affermissaient leurs phalanges. Les deux partis déployaient leur audace et la vigueur de leurs bras. Un horrible fracas retentit sur la mer immense. La terre poussa de longs mugissemens -, le vaste ciel gémit au loin ébranlé , et tout le grand Olympe trembla , secoué jusqu'en

l^i ténébreux Tartare entendit parvenir dans ses abîmes l'épouvantable bruit de la marche des dieux , de leurs tumultueux efforts et de leurs coups violens. Ainsi les deux troupes ennemies lançaient l'une sur l'autre mille traits douloureux -, tandis que chacune s'encourageait à l'envi , leurs clameurs montaient jusqu'au ciel étoUé et de grands cris retentissaient dans cette mêlée terrible.

Alors Jupiter n'enchaîna plus son courage; son âme se remplît soudain d'une bouillante ardeur , et H déploya sa force tout entière. S'éiancanldcs hauteurs du ciel et de l'Olympe, il s'avançait armé de feux étincelans ; les foudres, rapidement jetées par sa main vigoureuse , volaient au milieu du tonnerre et des éclairs redoublés et roulaient au loin une divine flamme. La terre féconde mugissait partout consumée et les vastes forêts pétillaient dans ce grand incendie. Le monde s'embrasait ; on voyait bouillonner les Dots de l'océan et la mer stérile. Une brûlante vapeur enveloppait les Titans terrestres; la flamme immense s'élevait dans l'air céleste, et les yeux des plus braves guerriers étaient aveuglés par l'éblouissant éclat de la foudre et du tonnerre. Le vaste incendie envahît le chaos. Les regards semblaient voir, les oreilles semblaient entendre encore ce désordre qui agita le monde dans ces temps où la terre et le ciel élevé s'entrechoquaient avec un épouvantable fracas, lorsque la terre allait périr et que le ciel cherchait à la détruire en l'écrasant, tant ces dieux rivaux faisaient partout retentir un belliqueux tumulte !

Tous les vents, déchaînant leur rage, soulevaient des tourbillons de poussière mêlés au tonnerre, aux éclairs et à l'ardente foudre, traits enflammés du grand Jupiter; ils répandaient au milieu des deux armées le bruit et les clameurs. Cette effroyable lutte conlinuait

avec un fracas immense. Partout se déployait une égale vigueur. La victoire se déclara enfin. Jusqu'alors l'un et l'autre partis , en s'atlaquant, avaient montré le même courage dans cette violente bataille ; mais , habiles à soutenir aux premiers rangs un combat acharné , Cotlus , Briarée et Gygês , insatiables de carnage , de leurs mains vigoureuses lancèrent coup sur coup trois cents rochers, ombragèrent les Titans d'une nuée de flèches , et, vainqueurs de ces superbes ennemis , les précipitèrent tout chargés de douloureuses chaînes sous les abîmes de la terre aux larges flancs, aussi loin que le ciel s'élève au-dessus de la terre: car un même espace s'étend depuis la terre jusqu'au sombre Tartare. Une enclume d'airain , en tombant du ciel , roulerait neuf jours et neuf nuits, et ne parviendrait que le dixième Jour à la terre ; une enclume d'airain , en tombant de la terre, roulerait également neuf jours et neuf nuits et ne parviendrait au Tartare que le dixième jour. Cet affreux abîme est environné d'une barrière d'airain; autour de l'ouverture la nuit répand trois fois ses ombres épaisses; au-dessus reposent les racines de la terre et les Tondemensde la mer stérile (43). LA , par l'ordre de Jupiter qui rassemble les nuages, les dieux Titans languissent cachés dans les ténèbres , au fond d'un gouffre impur, aux extrémités de la terre lointaine. Cette prison n'offre point d'issue; Neptune y posa des portes d'airain; des deux cotés un mur l'environne* Là demeurent Gygès, Coi tus et le magnanime Briarée, fidèles gardiens placés par Jupiter, ce maître de l'égide.' LA sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du ciel éloilé (44) , limites fatales, impures , abhorrées même par les dieux ! gouffre immense ! Le mortel qui oserait en franchir les portes, ne pourrait au bout d'une année en toucher le fond ; il serait entraîné çà et là par une tempête que remplacerait une tempête plus affreuse encore. Ce prodigieux abîme fait horreur aux dieux immortels. C'est 1A que le terrible palais de la Nuit obscure s'élève couvert do noirs et épais nuages. Debout à l'entrée, le fils de Japet soutient vigoureusement le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Le Jour et la Nuit, s appelant mutuellement, franchissent tour à tour le large seuil d'airain; l'un entre, l'autre sort , et jamais ce séjour ne les rassemble tous les deux. Sans cesse l'un piano

hesiodi:.

au dehors sur l'immensité de la terre, et l'autre, dan» l'intérieur du palais, attend que l'heure de son départ soit arrivée. Le Jour dispense aux mortels la lumière au loin étincelanle, el la Nuit funeste , revêtue d'un sombre nuage , porte dans ses mains le Sommeil, frère de la Mort. Là demeurent les enfans de la Nuit obscure , le Sommeil et la Mort (45), divinités terribles que le soleil resplendissant n'éclaire jamais de ses rayons , soit qu'il monte vers le ciel , soit qu'il en redescende. Le Sommeil parcourt la terre el le vaste dos de la mer en se montrant toujours paisible et doux pour les humains. Mais la Mort a un cœur de fer; une âme impitoyable respire dans sa poitrine d'airain; le premier homme qu'elle a saisi, elle ne le lâche pas, cl elle est odieuse même aux immortels.

Près de là se dressent les demeures retentissantes du puissant Pluton , dieu des enfers , et de la terrible Proserpine -, la porte en est confiée à la garde d?un chien hideux et cruel ; cet animal , par une méchante ruse , caresse tous ceux qui entrent en agitant sa queue et ses deux oreilles, mais il ne les laisse plus sortir, el les épiant avec soin, il dévore quiconque veut repasser le seuil du puissant Pluton et de la terrible Proserpine.

Là demeure encore la fille atnée de l'Océan au rapide reflux, la formidable Styx (46) , reine abhorrée des immortels ; le beau palais qu'elle habile loin des autres dieux, s'élève couronné de rocs énormes el soutenu par des colonnes d'argent qui montent vers le ciel. Quelquefois la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole, messagère docile, sur le vaste dos de la mer lorsqu'une rivalité ou une dispute règne parmi les dieux. Si l'un des habitans de l'Olympe s'est rendu coupable d'un mensonge, Iris , envoyée par Jupiter pour consacrer le grand serment des dieux, va chercher au loin dans une aiguière d'or cette onde fameuse qui descend, toujours froide, du sommet d'une roche élevée. La plupart des flots du Styx, jaillissant de leur source sacrée, coulent sous les profondeurs de la terre immense, dans l'ombre de la nuit el deviennent un bras de l'Océan. Ia dixième partie en est réservée au serment : les neuf autres, serpentant autour de la terre et du vaste dos de la plaine liquide, vont se jeter dans la mer en formant mille tourbillons argentés, tandis que l'eau qui tombe du rocher sert au châtiment des dieux . Si l'un des immortels qui

habitent le faite du neigeux Olympes se parjure en répandant les libations, il languit pendant toute une année, privé du souille de la vie, ne savoure plus ni l'ambroisie ni le nectar, el reste étendu sur sa couche sans respiration, sans parole, plongé dans un fatal engourdissement. Lorsque, après une grande année, sa maladie a terminé son cours , il est condamné à des lourmens nouveaux : durant neuf années entières, il vit séparé des dieux immortels, sans jamais se mêler à leurs conseils ou à leurs banquels ; à la dixième année seulement il rentre dans l'assemblée de ces dieux habitans de l'Olympe. Ainsi les dieux consacrèrent au serment l'onde incorruptible du Slyx , cette onde antique qui traverse des lieux hérissés de rochers.

Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tarlare , de la stérile mer et du ciel éloilé , limites fatales , impures, abhorrées même par les dieux! Là, on voit des portes de marbre el un seuil d'airain , inébranlable, appuyé sur des bases profondes et construit ;de lui-même. A l'entrée, loin de tous les dieux, demeurent les Titans , par delà le sombre chaos; mais les illustres défenseurs de Jupiter, maître de la foudre, Cottuset Gygès habitent un palais aux sources de l'Océan. Quand au valeureux Briarée, le bruyant Neptune en a fait son gendre ; il lui a donné pour épouse sa fille Cymopolie. Lorsque Jupiter eut chassé du ciel les Titans, la vaste Terre, s'unissant au Tarlare, grâce à Vénus à la parure d'or, engendra Typhoè, le dernier de ses enfans : les vigoureuses mains de ec dieu puissant travaillaient sans relâche el ses pieds étaient infatigables; sur ses épaules se dressaient les cent tôles d'un horrible dragon , el chacune dardait une langue noire ; des yeux qui armaient ces monstrueuses tètes, jaillissait une flamme étincelanle à travers leurs sourcils ; loules, hideuses à voir, proféraient mille sons inexplicables et quelquefois si aigus que les dieux même pouvaient les entendre, tantôt la mugissante voix d'un taureau sauvage et indompté, tantôt le rugissement d'un lion au cœur farouche, souvent, ô prodige! les abotemens d'un chien ou des clameurs perçantes dont retentissaient les hautes montagnes. Sans doute le jour de la naissance de Typhoè aurait été témoin d'un malheur inévitable; il aurait usurpé l'empire sur les hommes et sur les dieux si leur père souverain n'eût tout à coup

LA THEOGONIE. 137 . Jupiter lança avec force son | ils détruisent les brillaos travaux des hommes

deviné ses

rapide tonnerre qui fit retentir horriblement toute la terre, le ciel élevé, la mer, les flots de l'océan et les abîmes les plus profonds, le roi des dieux se leva, te grand

et la terre gémit. La sombre mer fut envahie à la fois par le tonnerre et par la foudre , par le feu que vomissait le monstre , par les tourbillons des vents enflammés et par les éclairs au loin resplendisans. Partout bouillonnaient la terre, le ciel et la mer-, sous le choc des célestes rivaux, les vaste» flots se brisaient contre leurs rivages ; un irrésistible ébranlement secouait l'univers. Le dieu qui régne sur les morts des enfers, Plulon s'épouvanta (48), et les Titans , renfermés dans le Tartare autour de Saturne, frissonnèrent en écoutanlce bruit interminable et ce terrible combat. Enfin Jupiter, rassemblant toutes ses forces, s'arma de sa foudre , de ses éclairs et de son tonnerre étincelant, s'élança du haut de l'Olympe sur Typhoê, le frappa et réduisit en poudre les énormes têtes de ce monstre effrayant qui , vaincu par ses coups redoublés , tomba mutilé , et dans sa chute fit retentir la terre immense. La flamme s'échappait du corps de ce géant foudroyé dans les gorges d'un mont escarpé cl couvert d'épaisses forêts. La vaste terre brûlait partout enveloppée d une immense vapeur ; elle se consumait , comme rétain échauffé par les soins des jeunes forgerons dans une fournaise à la large ouverture, ou comme le fer, le plus solide des métaux , dompté par le feu dévorant dans les profondeurs d'une montagne, lorsque Yulcain, sur la terre sacrée', le travaille de ses habiles mains : ainsi la terre fondait, embrasée par la flamme étincelante. Jupiter plongea avec douleur Typhoê dans le vasle Tartare.

De Typhoê (49) naquirent les humides Vents, excepté Nolus, Borée et l'agile Zéphyrc : Ces trois vents, issus d'une divine race, prêtent un grand secours aux humains; les autres, entièrement inutiles , agitent la mer, se précipitent sur ses sombres vagues et causent des maux nombreux aux mortels en excitant de violens orages. Tantôt , soufflant de tous les côtés, ils dispersent les navires et font périr les matelots: alors il ne reste plus d'espoir de salut aux infortunés qui les rencontrent sur la mer; tantôt, déchaînés sur l'immensité de la terre fleurie.

nés de son sein en les couvrant d'une poussière épaisse et d'une paille aride.

(50) Quand les bienheureux immortels , après avoir courageusement combattu pour ( empire contre les Titans , eurent terminé celte guerre pénible, ils engagèrent, d'après les conseils de la Terre, Jupiter Olympien à la large vue. à saisir le pouvoir et à commander aux dieux. Jupiter leur distribua les honneurs avec équité. Ce roi des immortels choisit pour première épouse Métis (51), la plus sage de toutes les filles des dieux et des hommes. Mais lorsque Métis fut sur le point d'accoucher de Minerve , déesse aux yeux bleus , Jupiter, l'abusant par de flatteuses paroles, la renferma dans ses propres flancs, selon les conseils delà Terre et d'Lranus couronné d'étoiles, qui voulaient empêcher qu'au lieu de Jupiter, un autre des dieux immortels s'emjiarût de l'autorité souveraine ; car, suivant l'arrêt du destin , Métis devait lui donner des enfans fameux par leur sagesse : d'abord la vierge aux yeux bleus. Minerve Trilogénie, égale à son père en force el en prudence, puis un fils qui, rempli d'un superbe courage, deviendrait le roi des dieux et des mortels. Jupiter prévint un tel malheur en cachant Métis dans ses flancs, afin que celle déesse lui procurai la connaissance du bien el du mal.

Ensuite il épousa la brillant o Thémis-, Thémi» enfanta les Heures, Eunomie, Dicé, la florissante Irène, qui veiileul sur les ouvrages des humains, et les Parques, comblées par Jupiter des plus rares honneurs , Clolho , Laché*i& et Alropos, qui dispensent aux hommes el le* biens el les maux. I,a fille de l'Océan , Eurynoine, douée d'une beauté ravissante, conçut de Jupiter trois Grâces aux belles joues, Aglaia, Euphrosyne et l'aimable Thalic. L'amour, qui amollit les Ames, semble émaner de leurs paupières, et leurs yeux ont des regards pleins de charmes.

Gérés , celte nourrice du monde , laissa Jupiter entrer dans sa couche et engendra Proserpine aux bras d'albâtre, Proserpinc que Pluton ravil à sa mère el que le prudent Jupiler lui permit de posséder.

Jupiter aima encore Mnémosyne à la belle chevelure, qui enfanta les neuf Muses aux bandelettes d'or, les Muses sensibles aux plaisirs des festins el aux douceurs du chant .

HÉSIODE

Lalone (52) , unie d'amour avec le maître de 1 égide, fit natlrc Apollon et Diane chasseresse, ces deux enfans les plus aimables de tous les habitons du ciel.

Enfin Jupiter eut pour dernière épouse l'éclatante Junon , qui mit au jour Hébé , Mars et Uithye après avoir partagé la couche du roi de» dieux et des hommes. Mais il fit sortir de sa propre téle Trilogénie aux yeux bleus, cette terrible Pallas, ardente à exciter le tumulte, habile à guider les armées, toujours infatigable , toujours digne de respect , toujours avide de clameurs , de guerres et de combats.

Junon, Bans s'unir à son époux, mais luttant de pouvoir avec lui , après de laborieux efforts, enfanta I illustre Vulcain, le plus industrieux de tous les habitons de l'Olympe.

D'Amphilrile et du bruyant Neptune naquit le grand et vigoureux Triton , dieu redoutable qui, dans les profondeurs de la mer, habite un palais d'or auprès de sa mère chérie et du rot son père.

Épouse du dieu Mars qui brise les boucliers, Cylbérée engendra la Fuite et la Terreur, divinités funestes qui dispersent les épaisses phalanges des héros et parmi les horreurs de la guerre secondent la fureur de Mars , ce destructeur des villes; elle enfanta aussi Harmonie (53), que le magnanime Cadmus choisit pour épouse.

La fille d'Atlas, Mata (54), montant sur la couche sacrée de Jupiter, lui donna le glorieux Mercure, héraut des immortels.

Sémélé, fille de Cadmus, fécondée parles embrassemens de Jupiter, quoique mortelle, engendra un dieu , le célèbre Bacchus (55) qui répand au loin l'allégresse; tous les deux maintenant jouissent des célestes honneurs.

Alcméne, unie d'amour avec Jupiter qui rassemble les nuages, donna l'existence au puissant Hercule.

ta boiteux Vulcain , ce dieu illustre , eut pour brillante épouse Aglaia (56) , la plus jeune des Grâces,

Bacchus aux cheveux d'or épousa la fille de Minos, la blonde Ariane, que le fils de Saturne affranchit de la vieillesse et de la mort.

L'intrépide enfant d Alcméne aux pieds charmans , le puissant Hercule , délivré de ses pénibles travaux , choisit pour chaste épouse dans l'Olympe neigeux Hébé, cette fille du grand Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Heu-

reux enfin, après avoir accompli d éclatons exploit» , il est admis au rang des dieux, et tous ses jours s'écoulent exempts de malheurs et de

T II HHOOl •

La glorieuse fille de l'Océan, Persels donna au Soleil infatigable Circé et le monarque Eétés.

Eétès, fils du Soleil qui éclaire les mortels , épousa, d'après le conseil des dieux, Idye aux belles joues , cette fille du superbe neuve Océan , Idve oui domoléenar ses amoureuses caresses grâce a Vénus à la parure d'or, enfanta Médée aux pieds charmans.

Recevez maintenant mes adieux, habitons des demeures de l'Olympe, dieux des Iles, de la terre et delà mer aux dots salés. Et vous, Muses harmonieuses, vierges de l'Olympe, filles de Jupiter maître de l'égide, chantez (57) ces déesses qui, reposant dans les bras des mortels , donnèrent le jour à des enfans semblables aux dieux.

Cérès (58) , divinité puissante , goûta les charmes de l'amour avec le héros lasius au sein d'un champ labouré trois fois, dans la fertile Crète; la elle engendra le bienfaisant Plulusqui, parcourant l'immensité de la terre et le vaste dos de la mer, prodigue au mortel que le hasard amène sous sa main, 1 abondance, la richesse et la prospérité.

Harmonie , la fille de Vénus à la parure d'or, conçut de Cadmus Ino, Sémélé, Agavé aux belles joues, Autonoè qu'épousa Aristée A l'épaisse chevelure; elle enfanta aussi Polydore dans Thèbe» couronnée de beaux remparts.

Callirhoe, fille de l'Océan, goûtant avec le magnanime Chrysaor le» plaisirs do Vénus à. la parure d'or, engendra le plus robuste de tous les mortels, Géryon qu'Immola le puissant Hercule pour ravir ses bœufs aux pieds flexibles dans Erylhic entourée de flots.

L'Aurore donna à Tithon Mcmnon au casque d'airain , roi de l'Ethiopie et le monarque Hémalhion. Elle conçut de Céphalc un illustre enfant, l'intrépide Phaéton, homme semblableaux dieux. Phaéton , encore paré des tendres fleurs delà brillante jeunesse, ne pensait qu'aux jeux de son âge , lorsque Vénus , amante des plaisirs , l'enleva, l'établit nocturne gardien de ses temples sacrés et lui accorda les honneurs divins.

Docile aux conseils des dieux immortels , le fils d'Éson (59) enleva la fille d'Éélès, de ce monarque nourrisson de Jupiter, lorsqu'il eut accompli les nombreux et pénibles travaux que

LA THI

lui avait imposés le grand roi Pèlias, ce roi orgueilleux, insolent, impie el criminel. Vainqueur enfin, après de longues souffrances, il revint dans Iolchos, amenant Bur son léger navire cette vierge aux yeux noirs , dont il fil sa charmante épouse. Bientôt, amoureusement domptée par Jason, ce pasteur des peuples, elle mit au jour Médus que Chiron , ce rejeton de Phillyre, éleva sur les montagnes. Ainsi s'accomplissait la volonté du grand Jupiter.

La fille de Nérée, ce vieillard marin, Psamathe, déesse ouïssante , enfanta Phocus après s'être unie d'amour avec Éacus, grâce à Vénus à la parure d'or.

Fécondée par Pélée, la divine Thétis aux pieds d'argent fit naître un guerrier formidable , Achille au cœur de lion.

Cythéréc à in belle couronne donna l'exis-

Page 1