‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 131 sur 395 · FIN DE I.A THÉOGONIE · texte numérisé non relu

FIN DE I.A THÉOGONIE

LES TRAVAUX ET LES JOURS

Muse* de la Piërie ( 1 ) , ô vous dont les chant» i immortalisent ! venez ; célébrez votre père , de qui descendent a la fois tous les hommes obscurs ou fameux , le grand Jupiter, qui leur accorde à son gré la honte ou la gloire, les élève aisément ou aisément les renverse , affaiblit le puissant et fortiOe le faible, corrige le méchant et humilie le superbe, Jupiter qui tonne dans les cieux et réside sur les plus hauts sommets de l'Olympe. Dieu puissant qui entends cl vois tout , écoute : dirige vers l'équité les jugemens des mortels. Pour moi , puissé-je faire entendre à Persés le langage de la vérité!

On ne voit pas régner sur la terre une seule rivalité ; il en existe deux : Tune digne des éloges du sage, l'autre de son blâme; toutes deux animées d'un esprit différent. L'une excite la guerre désastreuse et la discorde -, la cruelle ! nul homme ne la chérit , mais tous , d'après la volonté des dieux, sont contraints de l'honorer en la haïssant. L'autre, c'est la Nuit obscure qui l'enfanta la première , et le grand fils de Saturne , habitant au sommet des deux , la plaça sur les racines mêmes de la terre pour qu'elle vécût parmi les humains et leur devint utile. Elle pousse au travail le mortel le plus indolent. L'homme oisif, qui jette les yeux sur un homme riche , s'empresse à son tour de labourer, de planter, de gouverner avec ordre sa maison ; le voisin est jaloux du voisin qui tache de s'enrichir. Celle rivalité est pour les mortels uue source de biens. Ainsi le potier porte envie au polier, l'artisan à l'artisan, le mendiant au mendiant et le chanteur au chanteur.

— O Persés! grave bien ces conseils au fond de ton âme : que l'envie, joyeuse des maux d'autrui, ne le détourne pas du travail; ne regarde pas les procès d'un œil curieux et n'écoute pas les plaideurs sur la place publique. On n'a que peu de temps a perdre dans les querelles et dans les contestations lorsque , pendant la saison propice, on n'a point amassé pour toute Tannée les fruits que produit la terre et que prodigue Cérès. Rassasié de ces fruits , lu pourras alors envier et dispulcr aux autres leurs

richesses (2). Mais non ; il ne te sera plus permis d'agir ainsi (3). Terminons enfin notre procès par d'équitables jugemens émanés de la bonté de Jupiter. Déjà nous avons partagé notre héritage, et tu m'as arraché la plus forte part dans l'espoir de corrompre ces rois , dévora leurs de présens (4), qui veulent juger notre querelle. Les insensés! ils ignorent que souvent la moitié vaut mieux que le tout (5) et combien il y a d'avantages a se nourrir de mauve et d'asphodèle (6). En effet, les dieux cachèrent aux mortels le secret d'une vie frugale. Autrement le travail d'un seul jour suffirait pour te procurer les moyens de subsister une année entière , même en restant oisif. Tu suspendrais soudain le gouvernail audessus de la fumée et tu laisserais reposer tes bœufs et les mulets laborieux. Mais Jupiter nous déroba ce secret, furieux dans son âme d'avoir été trompé par l'astucieux Prométhée (7). Voilà pourquoi il condamna les hommes aux soucis et aux tourmens. Il leur avait caché le feu; mais le noble fils de Japel, par un adroil larcin , le leur apporta dans la tige d'une férule, après l'avoir enlevé au prudent Jupiter qui aime à lancer la foudre. Ce Dieu qui rassemble les nuages lui dit en son courroux :

a Fils de Japel, ô le plus habile de tous les mortels! lu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse-, mais ton vol le sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin , je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau. »

En achevant ces mois , le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l'illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l'eau , de lui communiquer la force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles; il ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et l'art de façonner un merveilleux tissu , à Vénus â la parure d'or de répandre sur sa lête la grâce enchanteresse, de

LES TRAVAUX ET LES JOl RS.

lui inspirer les violons détirs et les soucis dévorons, à Mercure, messager des dieux et meurtrier d'Argus, de remplir son esprit d'impudence et de perfidie. Tels furent les ordres de Jupiter, et les dieux obéirent à ce roi , fils de Saturne. Aussitôt l'illustre Vulcain, soumis à ses volontés, façonna avec de la terre une image semblable à une chaste vierge; la déesse aux yeux bleus, Minerve, l'orna d'une ceinture et de riches vêlemens; les divines Grâces et l'auguste Persuasion lui attachèrent des colliers d'or, et les Heures a la belle chevelure la couronnèrent des Heurs du printemps. Minerve entoura tout son corps d'une magnifique parure. Enfin le meurtrier d'Argus, docile au maître du tonnerre, lui inspira l'art du mensonge, les discours séduisans et le caractère perfide. Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela Pandore, parce que chacun des habitans de l'Olympe lui avait fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux.

Après avoir achevé cette attrayante et pernicieuse merveille, Jupiter ordonna à l'illustre meurtrier d'Argus, au rapide messager des dieux , de la conduire vers Epiméthée. Epiméthée ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne rien recevoir de Jupiter, roi d'Olympe, mais de lui renvoyer tous ses dons de peur qu'ils ne devinssent un fléau terrible aux mortels: il accepta le présent fatal et reconnut bientôt son imprudence.

Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la terre exemptes des tristes souffrances , du pénible travail et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse : car les hommes qui souffrent vieillissent promplcment.

Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu'il renfermait se répandirent au loin. L'Espérance seule resta : arrêtée sur les bords du vase, elle ne s'envola point, Pandore ayant remis le couvercle, par l'ordre de Jupiter qui porte l'égide et rassemble les nuages. Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux , la mer en est remplie ; les Maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Jupiter les a privées de la voix. Nul v ne peut donc échapper à la volonté de Jupiter.

Si lu le veux , je te ferai un autre récit plein

de sagesse et d'utilité; toi, recueille-le au fond de ta mémoire.

Quand les hommes et les dieux furent nés ensemble, dabord les célestes habilans de l'Olympe créèrent l'âge d'or (8) pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui commandait dans le ciel , les mortels vivaient comme les dieux ; ils étaient libres d'inquiétudes , de travaux et de souffrances -, la cruelle vieillesse ne les affligeait point; leurs pieds et leurs mains conservaient sans cesse la même vigueur, et loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins . riches en fruits délicieux et chers aux bienheureux immortels. Ils mouraient comme enchatnés par un doux sommeil. Tous les biens naissaient autour d'eux. La terre fertile produisait d'elle-même d'abondans trésors ; libres et paisibles, ils partageaient leurs richesses avec une foule de vertueux amis. Quand la terre eut renfermé dans son sein cell« première génération, ces hommes, appelés les génies terrestres, devinrent les protecteurs et les gardiens tutélaires des mortels : ils observent leurs bonnes ou leurs mauvaises actions , et , enveloppés d'un nuage (9) , parcourent tout» la terre en répandant la richesse : telle est la royale prérogative qu'ils ont obtenue.

Ensuite les habitans de l'Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première, l'âge d'argent (10) qui ne ressemblait a l'âge d'or ni pour la force du corps ni pour l'intelligence. Nourri par les soins de sa mère, l'enfant, toujours inepte, croissait , durant cent ans , dans la maison natale. Parvenu au terme TBe la puberté et Vie l'adolescence, il ne vivait "qu'un petit nombre d'années , accablé de ces douleurs, triste fruit de sa stupidité : car alors les hommes ne pouvaient s'abstenir de l'injustice ; ils ne voulaient pas adorer les dieux ni leur offrirdes sacrifices sur leurs pieux autels, comme doivent le faire les mortels divisés par tribus. Bientôt Jupiter, fils de Saturne, les anéantit , courroucé de oe qu'ils refusaient leurs hommages aux dieux habitans de l'Olympe. Quand la terre eut dans son sein renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux; ces génies terrestres n'occupent que le second rang, mais le respect accompagne aussi leur mémoire.

Le père des dieux créa une troisième génération d'hommes doués delà parole , l'âge d'airain, qui ne ressemblait en rien a l'Age d'argent.

HÉSIODE

Robustes comme le frêne , ces hommes , violens et terribles, ne se plaisaient qu'aux injures et aux sanglans travaux de Mars-, ils ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, et leur cœur impitoyable avait la duretéde l'acier. Leur force était immense , indomptable , et des bras in vincible» s'allongeaient de leur» épaule» sur leur* membres nerveux. Ils portaient des armes d'airain; l'airain composait leurs maisons; ils ne travaillaient que l'airain , car le fer noir n'existait pas encore. Égorges par leurs propres mains, ils descendirent dan» la ténébreuse demeure du froid Pluton sans laisser un nom après eux. Malgré leur force redoutable, la sombre Mort les «aisit et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.

Quand la terre eut aussi renfermé leur dépouille dans son sein, Jupiter, fils de Saturne, créa sur cette terre fertile une quatrième race plus juste et plus vertueuse (11), la céleste race de ces héros que Tige précèdent nomma les demi-dieux dans l'immense univers. La guerre fatale et les combats meurtriers les moissonnèrent tous, les un» lorsque, devant Thèbe aux sept portes (12), sur la terre de Cadmus, ils se disputèrent les troupeaux d'OEdipe (13); les autres lorsque, franchisant sur leurs navires la vaste étendoe de la mer, armés pour Hélène aux beaux cheveux!, ils parvinrent jusqu'à Troie, où la mort les enveloppa de ses ombres. lie puissant fils de Saturne , leur donnant une nourriture et une demeure différentes de celles des autres hommes , les plaça aux confins delà terre. Ces héros fortunés, exempts de toute inquiétude, habitent les tles des bienheureux (14) par delà l'océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillant et délicieux.

Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération ! Que ne suts-je mort avant! que ne puis-je nattre après! C'est l'âge de fer (15) qui règne maintenant. Les hommes ne cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour, ni de se corrompre pendant la nuit ; les dieux leur enverront de terribles calamités. Toutefois quelques biens se mêleront A tant de maux. Jupiter détruira cette race d'hommes doués de la parole lorsque presque dés leur naissance leurs cheveux blanchiront. Le père ne sera plus uni à son fils , ni le fils à son père, ni l'hôte à son hôte, ni l'ami à son ami ; le frère , comme auparavant , ne sera

plus chéri de son frère ; les enfans mépriseront la vieillesse de leurs parens. Les cruels! ils les accableront d'injurieux reproches sans redouter la vengeance divine. Dans leur coupable brutalité, ils ne rendront pas à leurs pères les soins que leur enfance aura reçus : l'un ravagera la cité de l'autre ; on ne respectera ni la foi des serment , ni la justice , ni la vertu ; on honorera de préférence l'homme vicieux et insolent; l'équité et la pudeur ne seront plus en usage : le méchant outragera le mortel vertueux par des discours pleins d'astuce auxquels il joindra le parjure. L'Envie au visage odieux, ce monstre qui répand la calomnie et se réjouit du mal , poursuivra sans relâche les hommes infortunés. Alors, promptes à fuir la terre immense pour l'Olympe, la Pudeur et Némésis (16), enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains; il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorant, et leurs maux seront irrémédiables.

Maintenant je raconterai aux rois une fable (17) que leur sagesse même ne dédaignera point. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore et l'emportait à travers les nues ; déchiré par ses serres recourbées, le rossignol gémissait tristement; mais l'èpervier lui dit avec arrogance : « Malheureux ! pourquoi ces plaintes? Tu es au pouvoir du plus fort; quoique chanteur harmonieux, tu vas où je te conduis ; je peux à mon gré ou faire de toi mon repas ou te rendre la liberté. » Ainsi parla )'é|)ervier au vol rapide et aux ailes étendues. Malheur à l'insensé qui ose lutter contre un eunemi plus puissant! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s'ajouter à sa honte.

O Peraès ! écoule la voix de l'équité, et abstiens-toi de l'injure, car l'injure est fatale à l'homme faible; l'homme de bien ne la supporte pas facilement : accablé par elle, il tombe sa victime. 11 est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l'injure. Mais l'insensé ne s'instruit que par son propre malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugemens iniques. La justice s'indigne et frémit partout où elle se voit enlratnée par ces hommes, dévora leurs de présens , qui rendent de criminels arrêts. Couverte d'un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les tribus des peuples, apportant le

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