‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 133 sur 395 · DE · texte numérisé non relu

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le champ d'autrui sans jamais vendre le tien. Invite ton ami à les festins et laisse la ton ennemi-, invile surtout l'ami qui habite près de toi : car s'il l'arrivé quelque accident domestique, tes voisins accourent sans ceinture, tandis que tes parens se ceignent encore. L n mauvais voisin est un fléau aulant qu'un bon voisin est un bienfait. C'esl un trésor que l'on renconlrc dans un voisin vertueux. Il ne mourra jamais un de les bœufs , à moins que tu n'aies un méchant voisin. Mesure avec soin tout ce que tu empruntes a ton voisin ; mais rends-lui aulant et davantage si tu le peux, afin que si un jour tu as besoin de lui, tu le trouves prêt à te secourir.

Ne recherche pas des gains déshonorans: de tels bénéfices équivalent a des pertes. Tu dois chérir qui le chéril, visiter qui te visite, donner à qui te donne , ne rien donner à qui ne le donne rien. On rend présent pour présent et refus pour refus. La libéralilé est utile; la rapine est funeste et ne cause que la mort. L'homme qui donne volontairement , quelle que soit la grandeur du bienfait, s'en réjouit et en est charmé jusqu'au fond de l'Ame. Celui qui , fort de son impudence , commet un larcin , malgré la modicité du profit, sent le remords déchirer son cœur. Si tu acquiers peu A peu , mais souvent , tu auras bientôt amassé une grande fortune : qui sait ajouter a ce qu'il possède déjà, évitera la noire famine. Ce qu'on a déposé dans sa maison ne cause plus d'inquiétude. Il vaut mieux garder ses biens dans l'intérieur de se* foyers , puisque ce qui est dehors n'est pas en sûreté. S'il est agréable d'user de ce qu'on a près de soi , il est pénible d'avoir besoin de ce qui est ailleurs. Je l'engage à y songer. Bois à longs (rails le commencement et la fin du tonneau , mais épargne le milieu. On le ménage trop lard, quand on ne ménage que le fond (24).

Donne toujours A ton ami le salaire convenu. En riant même avec ton frère , appelle un témoin : la crédulité et la défiance perdent également les hommes (25). Qu'une femme indécemment parée (26) ne le séduise point en l'agaçant par son doux babil et en s'informant de ta demeure : c'est se fier au voleur que se fier A la femme. Qu'un fils unique garde la maison paternelle , ainsi tes richesses s'accroîtront dans les foyers.Puisses-tu ne mourir que vieux en laissant un autre enfant ! C'esl aux familles nombreuses

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que Jupiter prodigue d'immenses (résors. Plus des parens nombreux redoublent de soins et plus la fortune s'augmente. Si ton cœur désire la richesse, suis mon précepte : ajoute sans cesse le travail au travail.

— Commence la moisson (27) quand les Pléiades, filles d'Atlas , se lèvent dans les deux , et le labourage quand elles disparaissent; elles demeurent cachées quarante jours et quarante nuits, et se montrent de nouveau lorsque Tannée est révolue, à l'époque où s'aiguise le tranchant du fer. Telle est la loi générale des campagnes pour les colons qui habitent les bords de la mer ou qui , loin de cette mer orageuse , cultivent un sol fertile dans les gorges des profondes vallées(Sois toujours nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures et nu quand tu moissonnes, si tu veux exécuter à propos tous les travaux de Cérès , voir les fruits parvenir à leur maturité et n'être pas forcé, dans ton indigence de parcourir en mendiant les maisons étrangères sans rien obtenirfjDéjà tu es venu près de moi, mais je ne te ferai plus ni aucun don ni aucun prêt. Travaille, imprudent Persès! travaille à ces ouvrages que les dieux imposèrent aux hommes ; tremble d'être contraint dans ta douleur de mendier la nourriture avec ta femme el tes enfans et d'implorer des voisins qui te mépriseront : ils te donneront deux el trois fois, mais si tu les importunes encore , tu n'obtiendras plus rien et tu perdras ton temps en paroles ; tes longs discours seront inutiles. Je te conseille plutôt de payer les dettes et d'éviter la famine.

Procure-toi d'abord une maison , un bœuf laboureur et une esclave non mariée qui suivra les troupeaux ; rassemble chez toi tous les instrumens nécessaires â l'agriculture pour ne pas en demander aux autres et ne pas en manquer si tu éprouvais un refus : alors tu verrais le lemps s'écouler cl l'ouvrage en souffrirail. Ne remets pas les travaux au lendemain ni au surlendemain : l'homme qui reste oisif ou qui diffère d'agir ne remplit pas ses grange». L'activité double la richesse. Celui qui temporise lutte toujours avec le besoin.

Lorsque le soleil ne darde plus les rayons de sa brûlante chaleur, lorsque, pendant l'automne , les pluies du grand Jupiter rendent le corps humain plus souple et plus léger (car alors l'astre du Sinus roule moins longtemps pendant le jour sur la tête des malheureux

mortels cl prolonge davantage sa course nocturne), lorsque les arbres coupés par le fer sont inoins exposés â la carie, quand leurs feuillages tombent et leur sève s'arrête , songe que c'est le lemps d'aballre les bois nécessaires à tes travaux. Façonne un mortier de trois pieds , un pilon de trois coudées et un essieu de sept pieds : telle est la mesure la plus convenable; taille ensuite un maillet de huit pieds et arrondis une jante de trois palmes pour un char qui en aura dix; prépare beaucoup d'autres morceaux de bois recourbés. Lorsque , en parcourant la montagne ou la plaine , lu auras trouvé un manche d'yeuse, apporte-le dans ta maison , c'est l'instrument le plus solide pour servir au labourage; qu'un élève de Pallas , l'attachant avec des clous , le fixe au dental et l'adapte au limon. Alors construis dans la demeure deux charrues, l'une d'une seule pièce, l'autre de bois d'assemblage; rien n'est plus utile, puisque si tu brises l'une, lu pourras atteler tes bœufs & l'autre : c'est le laurier ou l'orme qui forme les limons les plus forts; que le dental soit de chêne el le manche d'yeuse. Achète deux bœufs de neuf ans ; à cet âge leur vigueur est infatigable; parvenus au terme de la jeunesse, ils sont encore propres aux travaux : lu ne craindras point qu'en se disputant ils ne brisent la charrue au milieu d'un sillon et ne laissent l'ouvrage imparfait. Qu'un homme de quarante ans les accompagne , après avoir mangé en huit bouchées un pain divisé en quatre parties ; tout entier au labour, il tracera des sillons toujours droits, ne détournera point ses yeux sur ses camarades et tiendra son esprit constamment appliqué à sa tâche : un plus jeune laboureur ne saurait ni répandre la semence avec mesure, ni éviter de la répandre deux fois, car un jeune homme est toujours impatient de rejoindre ses compagnons.

Observe chaque année le temps où tu entendras les cris de la grue retentir du haut des nuages; c'est elle qui apporte le signal du labour et qui annonce le retour du pluvieux hiver. L'homme qui manque de bœufs sent alors les regrets déchirer son âme. Nourris dans ton élabledes bœufs aux longues cornes. Il est aisé de dire : Prête-moi des bœufs el un chariot ; mais il est aisé de répondre : Mes bœufs sont occupés. L'homme riche en imagination parle de construire un chariot ; l'insensé ! il ignore que pour un chariot il faut cent pièces de bois,

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il mirait dû y songer plus tôt et se munir des matériaux nécessaires. Dés que le temps du labourage arrive pour les mortels, halc-toi, pars le malin avec tes esclaves , travaille dans la saison le sol humide et sec pour rendre tes champs fertile*, défriche la terre dans le printemps, laboure-la encore pendant Télé; elle ne trompera point ton espérance ; quand elle est devenue légère , c'est le temps de l'ensemencer. Ainsi travaillée, elle fournil les moyens d'écarter les imprécations et de procurer du repos aux enfans. Invoque le Jupiter infernal et demande a la chaste Cérés de faire parvenir ses divins présens à leur maturité. Lorsque, commençant le labour et prenant dans ta main l'extrémité du manche, tu frappes de l'aiguillon le dos de te» bœufs qui traînent le timon à l'aide des courroies , qu'un jeune serviteur te suive armé d'un noyau et donne du mal aux oiseaux en recouvrant la semence. L'ordre est pour les mortels le plus grand des biens; le désordre le plus grand des maux. Ainsi tes lourds épis s'inclineront vers la terre si le roi de l'Olympe accorde un heureux terme à tes travaux. Tu débarrasseras tes urnes de leurs toiles d'araignée (28) et je crois que tu te réjouiras , riche de tous les biens entassés dans ta maison. Tu altendras dans l'abondance le printemps aux blanches fleurs cl tu ne regarderas pas les autres d'un œil jaloux ; ce seront les outres qui auront besoin de loi. Si tu ne laboures la terre féconde que dans le solstice d'hiver, lu pourras moissonner en demeurant assis; a peine saisiras-tu dans ta main quelques rares épis que tu lieras en javelles inégales , en le traînant dans la poussière et sans te réjouir beaucoup. Tu emporteras ta moisson dans une corbeille et tu seras pour peu de monde un sujet d'envie. L'esprit de Jupiter mattre de l'égide passe aisément d'une pensée à une autre, et il est difficile aux hommes de pénétrer ses desseins. Si tu ne laboures que tard, le mal n'est pourtant pas sans remède. Dès que le coucou chante dans le feuillage du chêne , et réjouit les mortels sur la terre immense , si Jupiter ne cesse de pleuvoir pendant trois jours et si l'eau ne reste pas au-dessous du sabot de tes bœufo sans toutefois le surpasser, le dernier labourage sera aussi heureux que le premier. Retiens tous ces préceptes dans ta mémoire. Observe attentivement l'approche du printemps aux blanches fleurs et la saison des pluies.

Dans l'hiver, lorsqu'un froid violent tient les hommes renfermés, passe, sans l'arrêter devant les ateliers de forgerons (29) et les lieux publics aux brûlans foyers. L'homme laborieux sait occrotlre son bien même dans celte saison. Ne te laisse donc point accabler par les rigueurs d'un hiver cruel et de la pauvreté. Crains d'être réduit a presser d'une main amaigrie tes pieds gonflés par le jeûne. Le paresseux se repatt de vaines illusions et , manquant du nécessaire , médite en son esprit de coupables actions. L'indigent, privé de moyens d'existence, reste assis dans les lieux publics , et nourrit l'espérance du mal. Au milieu de l'été , dis à tes esclaves : « L'été ne durera pas toujours, construisez vos demeures. » Redoute le mois Lénéon , ces mauvais jours tous funestes aux bœufs , et les glaces dangereuses qui couvrent la campagne lorsque, venu de la Thrace nourrice des chevaux, l'impétueux Borée agite de son souille les flots de la vaste mer, resserre la terre et les bois, et, déchaîné sur celte terre féconde , déracine dans les gorges dos montagnes les chênes à la cime élevée et les énormes sapins , en faisant mugir au loin les immenses forêts. Les bêles sauvages frissonnent et ramènent sous leur ventre leur queue engourdie malgré l'épaisseur de leurs poils qui ne les garantit pas des attaques du glacial Borée. Ce vent pénètre sans obstacle à travers le cuir du bœuf et les longs poils de la chèvre ; cependant la force de son souffle ne perce point la laine touffue des brebis. Le froid courbe le vieillard ,\mais il respecte la peau tendre de la jeune fille qui , tranquille dans ses foyers auprès de sa mère , encore ignorante des plaisirs de Vénus à la parure d'or, après avoir lavé dans une onde pure et parfumée d'une huile luisante ses membres délicats , dort renfermée, la nuit, dans la maison natale, à l'abri des rigueurs de l'hiver^ tandis que le polype se ronge les pieds dans sa demeure glacée, au fond de sa triste retraite ; car le soleil ne lui montre pas d'autre nourriture à saisir, le soleil qui se tourne vers les contrées et les villes des peuples à la noire couleur et brille moins longtemps pour tous les Grecs. Alors les monstres des forêts , armés ou dépourvus de cornes , grincent des dents et fuient à travers les épaisses broussailles ; tous les animaux qui habitent des lanières profondes et des antres dans les rochers , ne songent qu'à chercher ces abris ; pareils à l'homme 6 trois pieds (30) dont les

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épaulée semblent brisées el qui penche son front vers la terre , ils se traînent avec effort , en lâchant d'éviter les blancs flocons de la neige.

Dans cette saison , pour garantir ton corps (31), revêts , suivant mon conseil , un manteau moelleux el une tunique flottante jusqu'aux talons ; enveloppe-loi d'un vêlement dont la légère trame est couverte d'une laine épaisse, afln que tes poils hérissés no se dressent pas sur les membres frissonnans. Enlace à les pieds des brodequins formés de la peau d'un bœuf que la force a fait périr el garnis de poils épais dans l'intérieur. Quand le temps de la froidure sera venu, jette sur tes épaules la dépouille des chevreaux premiers -nés et attache- la avec une courroie de bœuf, pour qu'elle te serve de rempart contre la pluie. Couvre ta tête d'un chapeau façonné avec soin et propre à défendre les oreilles de l'humidité. Car lorsque Borée tombe , l'aurore est froide , et l'air fécond du matin, descendant du ciel étoilé, s'étend sur les travaux des riches laboureurs; la vapeur émanée du sein des fleuves intarissables, et soulevée au-dessus de la terre par la fureur du vent , . tantôt vers le soir retombe en pluie , et tantôt souffle avec violence, tandis que Borée, venu de la Thrace, pousse au loin les épais nuages. Préviens cette tempête et, ton ouvrage terminé, rentre dans ta maison , de peur que du haut des cieux une sombre nuée , l'enveloppant tout entier, ne mouille ton corps el ne trempe tes vêtemens. Évite un tel danger; ce mois de l'hiver est le plus redoutable de tous ; il est funeste aux troupeaux et funeste aux mortels. Alors ne mesure à les bœufs que la moitié de leur pâture , mais donne plus d'alimens à l'homme ; les longues nuits diminuent les besoins des animaux. Contracte l'habitude pendant l'année entière de régler la nourriture d'après la durée des jours et de* nuits , jusqu'à ce que la terre, cette mère commune, le prodigue des fruits de toute espèce.

Quand, soixante jours après la conversion du soleil , Jupiter a terminé le cours de l'hiver, l'étoile Arclure, abandonnant les flots sacrés de l'Océan , se lève et brille la première à l'entrée de la nuit. Bientôt après , la fille de Pandion , la plaintive hirondelle reparaît le matin aux yeux des hommes , lorsque le printemps est déjà commencé. Préviens l'arrivée de l'hirondelle, pour tailler la vigne : celte époque est la plus favorable ; mais , quand le limaçon , fuyant

les Pléiades , grimpe de la terre sur les plantes, c'est le temps non pas de fouir la vigne , mais d'aiguiser tes faulx et d'exciter tes esclaves au travail. Fuis le repos sous l'ombrage, fuis le sommeil du matin , dans la saison de la moisson, lorsque le soleil dessèche tous les corps. Alors , dépêche-loi ; rassemble le blé dans ta maison et sois debout au point du jour, afin d'obtenir une récolte suffisante. L'aurore accomplit le tiers de l'ouvrage; l'aurore accélère le voyage et avance le travail. Partout l'aurore , dès qu'elle se montre, met les hommes en roule et place les bœufs sous le joug.

Lorsque le chardon fleurit , lorsque la cigale harmonieuse, assise au sommet d'un arbre, fait entendre sa douce voix en agitant ses ailes, dans la saison du laborieux été, les chèvres sont très-grasses, les vins excellent, les femmes très-lascives cl les hommes très-faibles , parce que le Sirius appesaiilil leur tête et leurs genoux, et dessèche tout leur corps par ses feux ardens. Alors repose-toi à l'ombre des rochers ; bois du vin de Biblos , choisis pour ton repas des gâteaux de fromage , le lait des chèvres qui ne nourrissent plus, la chair d'une génisse qui n'a pas encore été mère et ne broute que les feuilles des bois, ou la chair des chevreaux premiers-nés. Savoure un vin noir el demeure assis sous l'ombrage, rassasié d'une abondante nourriture , le visage tourné vers la pure haleine du zéphyre, aux bords d'une fontaine qui ne cesse d'épancher des flots limpides. Versé dans la coupe trois portions d'eau el une quatrième de vin. Dès que l'impétueux Orion commencera à paraître , ordonne à tes esclaves de broyer les dons sacrés de Cérés, dans un lieu exposé aux vents , sur une aire aplanie. Mesure le grain et dépose-le soigneusement dans les urnes. Lorsque tu auras chez toi renfermé ta récolle entière, je t'engage à louer un mercenaire sans maison , à chercher une servante sans enfuns, car celle qui en a devient trop importune. Procure- toi aussi un chien à la dent dévorante el ne lui épargne point la nourriture, de peur que le voleur qui dort pendant le jour ne vienne l'enlever les richesses. Amasse le foin et la paille qui le serviront à nourrir durant une année tes bœufs et tes mulets. Mais ensuite laisse reposer les genoux de tes esclaves cl dételle tes bœufs.

Lorsque Orion el Sirius seront parvenus jusqu'au milieu du ciel , et que l'Aurore aux doigts

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de rose contemplera Arcture, ô Perses! cueille Ions le» raisins et apporle-lcs dans ta demeure; expose-les au soleil dix jours et dix nuits. Conserve-les à l'ombre pendant cinq jours , et le sixième, renferme dans les vases ces présens du joyeux Bacchus. Quand les Pléiades, les Ilyades et l'impétueux Orion auront disparu , rappelle- toi que c'est la saison du labourage. Qu'ainsi l'année soit remplie tout entière par des travaux champêtres.

-• Si lo désir de la périlleuse navigation s*e*l emparé de ton âme , redoute l'époque où les Pléiades, fuyant l'impétueux Orion, se plongent dans le sombre Océan ; alors se déchaîne le souffle de tous les vents ; n'expose pas tes navires aux fureurs de la mer ténébreuse. Souviens-toi plutôt, comme je le le conseille, de travailler la terre-, lire lo vaisseau sur le continent et assujettis-le de tous côtés avec des pierres qui arrêteront la violence des vents humides. Songe à vider la sentine , pour qu'elle no soit point gâtée par la pluie de Jupiter. Renferme tous les agrès dans la maison. Replie avec soin les ailes du vaisseau qui traverse les mers. Suspends au-dessus de la fumée de ton foyer le superbe gouvernail et attends la saison propice aux courses maritimes. Quand elle sera venue, lance à la mer ton léger navire et remplis-le d'une cargaison convenable qui , à ton retour, te procurera des bénéfices. C'est ainsi que notre père , imprudent Perses , naviguait en cherchant un honnête moyen d'existence. Autrefois , abandonnant la Cume d'Eolide , il arriva dans ce pays, après avoir franchi sur un noir vaisseau l'immense étendue de la mer. Il ne fuyait pas la fortune , la richesse et l'opulence, mais la cruelle pauvreté que Jupiter envoie aux hommes. Enfin , il s'établit près de l'IIélicon, dans Ascra, misérable village, affreux l'hiver, Incommode l'été, désagréable toujours.

Pour loi, ô Persès! souviens-toi de ne te livrer à tous les travaux et surtout à la navigation que dans la saison propice. Fais l'éloge d'un petit bâtiment, mais remplis un grand vaisseau de marchandises. Plus la cargaison est considérable , plus tu accumuleras profits sur profits, si toutefois les vents retiennent leur souffle désastreux. Si, tournant vers le commerce ton esprit imprudent, tu veux éviter les dettes et la cruelle famine, je l'enseignerai les moyens d'affronter la mer retentissante,

bien que je sois inexpérimenté dans l'art de ld navigation. Jamais je n'ai traversé sur un navire la vaste mer que lorsque (je vins dans l'Eubéc, en quittant Aulis où jadis les Grecs, attendant la fin des tempêtes, avaient rassemblé une nombreuse armée pour voguer de la divine IK'llas vers Troie aux belles femmes. Pendant ce voyage , je passai à Chalcis pour disputer les prix du belliqueux Amphidamas, quand ses fils magnanimes proposèrent plusieurs genres de combats. Là je m'enorgueillis d'avoir conquis par mes chants un trépied à deux anses , que je'consacrai aux Muses de l'IIélicon , dans les lieux mêmes où, pour la première fois, elles m'avaient inspiré des vers harmonieux. C'est alors seulement que je me confiai aux solides vaisseaux. Cependant je te révélerai les conseils de Jupiter armé de l'égide; car les Muses m'apprirent à chanter les hymnes célestes.

Cinquante jours après la conversion du soleil , lorsque le laborieux été arrive à son terme, c'est l'époque favorable à la navigation. Tu ne verras aucun vaisseau se briser, et la mer n'engloutira pas les voyageurs , à moins que le prudent Neptune qui ébranle la terre , ou Jupiter, roi des immortels, n'ait résolu leur perle. En effet, les maux el les biens sont tous au pouvoir de ces dieux. Les vents alors sont faciles à distinguer ; la mer esl sûre et tranquille. Encouragé par ces vents, lance sur celte mer ton rapide navire, que lu auras soigneusement rempli de marchandises. Mais hâte-toi de revenir dans tes foyers le plus tôt qu'il le sera possible *, n'attends pas le vin nouveau, les inondation» de l'automne, l'approche de l'hiver, ni le souffle impétueux du Motus qui , accompagnant le» abondantes pluies de Jupiter, rend la mer ora-* geuse et difficile.

On peut encore s'embarquer au printemps, lorsque l'homme voit bourgeonner à la cime du figuier des premières feuilles aussi peu sensibles que les traces d'une corneille qui glisse sur la terre ; alors la mer est accessible. C'est l'époque de la navigation du printemps ; mais je ne l'approuve pas -, elle ne platl point à mon esprit , parce qu'il faut toujours en saisir l'occasion. Tu auras de la peine à fuir le danger ; néanmoins les hommes s'y exposent follement; car la richesse est la vie même pour les malheureux mortels. Cependant il est cruel de périr dans les flots. Je t'engage à méditer dans le fond de ta pensée lous les conseils que je te

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donne. Ne va point placer ta fortune entière sur tes profonds vaisseaux -, laisse le plus grand nombre do les biens et n'emporte que la moindre partie. Il est aussi terrible de rencontrer sa perte dans les vagues de la mer , que si , après avoir placé sur un chariot un fardeau trop pesant , tu voyais se briser son essieu et se perdre toutes les marchandises.

Agis toujours avec prudence. L'occasion en

-loulechose est cequi vaut le mieux. Conduis une épouse dans la maison , quand tu n'auras ni beaucoup moins , ni beaucoup plus de trente ans : c'est l'âge convenable pour l'hymen. Que ta femme soit nubile depuis quatre ans, et se marie la cinquième année. Epouse-la vierge , afin de lui apprendre des mœurs chastes. Choisis surtout celle qui habile près de toi. Examine attcnlivemenl tout ce qui l'entoure, pour que ton mariage n'excite pas la risée de tes voisins. Car s'il n'est pas pour l'homme un plus grand bien qu'une vertueuse femme, il n'est pas un plus cruel fléau qu'une femme vicieuse qui , ne recherchant que les festins , brûle sans flambeau l'époux le plus vigoureux et le réduit à une vieillesse prématurée.

— Respecte toujours la puissance des bienheureux immortels. Ne rends pas ton ami l'égal de ton frère , ou , si tu agis ainsi , ne lui fais jamais tort le premier. Ne mens pas pour le plaisir de parler. Si ton ami commence à t'offenser par ses discours ou par ses actions, souviensloi de le punir deux fois. Si , jaloux de rentrer dans ton amitié, il t'offre lui-même salisfaction, reçois-la. On est trop malheureux quand on change d'ami trop souvent. Que ja- I mais ton visage ne trahisse ta pensée. Recherche point à passer pour un homme qui reçoit beaucoup d'hôtes, ni pour un homme qui n'en reçoit aucun. Ne sois ni le compagnon desméchans, ni le calomniateur des gens de bien. Garde-toi de reprocher à personne la pauvreté qui dévore l'âme, la pauvreté, ce funeste présent des bienheureux immortels. Une langue avare de discours est un trésor parmi les hommes. C'est la mesure des paroles qui en compose la grâce la plus précieuse. Si lu es médisant, bientôt on médira de toi davantage. Ne sois pas morose dans ces festins que de J nombreux amis célèbrent en commun ; le plaisir en est très-grand et la dépense Irès-pelite. Au lever de l'aurore, ne consacre point avec des mains impures (32) un vin noir â Jupiter

et aux autres immortels ; ils ne t'écouleraient pas cl repousseraient les prières^jÇuand tu veux uriner, ne reste pas debout, tourné contre le soleil, et mémo depuis le coucher de cet astre jusqu'à son lever, ne le fais pas en marchant au milieu ou en dehors du chemin , ni en te découvrant. Les nuits appartiennent aux dieux. L'homme sage et pieux satisfait ce besoin lorsqu'il est assis ou qu'il s'approche du mur d'une cour étroitement fermée.

Dans la maison ne va point, tout souillé d'une humide semence, le découvrir devant le foyer ; évile une telle indécence. Engendre la poslérilé non pas au retour d'un repas funèbreau sinistre présage , mais après le festin des dieux. Ne traverse jamais â pied le limpide couranl des fleuves intarissables, avant d'avoir prié à l'aspect de leurs belles eaux cl lavé tes mains dans ces ondes transparentes de blancheur. L'homme impie qui traverse un fleuve sans y purifier ses mains provoque la colère des dieux et s'attire des malheurs dans l'avenir. Dans le festin solennel des dieux, ne sépare jamais avec le noir couteau les vieux onglet des ongles encore neufs. Ne place pas l'urne du vin au-dessus de la coupe des buveurs; car celle action deviendrait un présage fatal.

Quand tu bâtis unemaison ne la laisse pas imparfaite de peur que la criarde corneille ne croasse du haut des murs. Garde-toi de manger ou de te laver dans les vases non encore consacrés; ce délit t'exposerait au châtiment. Ne laisse, pas s'asseoir sur l'immobile pierre des lombeaux un enfant de douze ans -, ce serait mal I agir et tu n'en ferais qu'un homme sans vigueur; n'y place pas non plus un enfant de douze mois . l'inconvénient serait le même. Homme ne lave pas ton corps dans le bain des femmes; autrement tu subirais un jour une pu-? nilion sévère. Si lu arrives au milieu d'un sa- . orifice déjà commencé, ne le moque point des. mystères (33) ; la divinité s'en irriterait. Ne va . point uriner dans le couranl des fleuves qui coulenl vers la mer, ni dans l'eau des fontaines ; garde-toi de les profaner ainsi. N'y satisfais pas également d'autres besoins j une telle action ne serait pas plus louable. Evite une mau- J vaise renommée parmi tes semblables. I^a renommée est dangereuse ; son fardeau est léger; â soulever, pénible à supporter el difficile â déposer. La renommée que des peuples nombreux répandent au loin, ne péril jamais toul

HESIODE

entière; car elle est aussi elle-même une divinité.

— Observe les jours (34) d'après Tordre établi par Jupiter, pour les apprendre à les esclaves ; le trentième du mois est le plus convenable pour l'inspection de leurs travaux et le partage de leur salaire, lorsque les peuples rassemblés entendent les arrêts de la justice. Voici les jours qui viennent du prudent Jupiter : d'abord le premier de la nouvelle lune , le quatrième cl le septième^Qêur sacré où Latone enfanta Apollon au glaive d'or] Le huitième et le neuvième du mois qui grandit conviennent aux affaire* domestiques. Le onzième et le douzième sont favorables tous les deux, l'un à la tonte des brebis, l'autre à la récolte des joyeux fruits de la terre. Mais le douzième est bien préférable au onzième. C'est alors que l'araignée au léger vol «le sa trame dans les airs, durant les grands jours de l'été , lorsque la fourmi ramasse ses provisions. Que la femme en ce jour prépare sa toile et entreprenne son ouvrage.

N'ensemence pas la terre le treizième jour du mois commencé ; ce jour n'est favorable qu'aux plantations -, le seizième leur est entièrement contraire ;[U est propice à la génération des mâles, mais nuisible, soit à la procréation des filles, soit à leur mariage. Le sixième ne vaut rien non plus pour engendrer des filles, il est bon pour châtrer les chevreaux et les béliers et pour entourer d'une enceinte les bergeries. Ce jour est heureux pour la conception de* enfans mâle* ; il aime les injurieux propos, les mensonges, les paroles (laiteuses et les secrets entretiens.

Le huitième jour du mois, tu peux châtrer les chevreaux et les bœufs mugissans et , le douzième, les mulets laborieux. Le vingtième, pendant les grands jours , lu engendreras un fils doué d'une Ame sage et prudente. Le dixième est propre à la génération des hommes , le quatorzième à celle des filles] Apprivoise en ce jour les brebis, les bœufs aux pieds flexibles et aux cornes recourbées, leschiensàladenldévoranle

et les mulets laborieux , en les caressant de la main. Le quatrième et le vingt-quatrième jours du mois qui commence et qui finit , songe à fuir les chagrins dévorans *, ce sont des jours sacrés. Le quatrième, conduis ton é|x>use dans ta maison , après avoir interrogé le vol des oiseaux ; tel est le meilleur augure pour l'hymen. Évite les cinquièmes jours qui sont runesles el terribles. Car alors on dit que les Furies parcourent la terre , en vengeant Horcus que la Discorde enfanta pour le châtiment des parjures. Le dix-septième , visite soigneusement les dons sacrés de Cérès et jette-les au venl dans une aire aplanie. Coupe les bois destinés à la construction des maisons el à l'armement des navires. Commence, le quatrième, â construire tes légers vaisseaux. Le dix-neuvième après midi est le jour le plus favorable; le neuvième n'est nullement dangereux pour les mortels; il est bon pour planlerjjpropicc â la génération, pour les hommes comme pour les femmes : ce n'est jamais un mauvais jouf^ Peu de personnes savent que le vingt-neuvième est excellent pour percer un tonneau , pour soumettre au joug les bœufs, les mulets, les chevaux aux pieds légers et pour lancer sur la sombre mer un rapide vaisseau à plusieurs rangs de rameurs. Peu de personnes l'appellent un jour d'Heureux présage. Le quatrième, ouvre tes tonneaux; à midi ce jour est sacré par-dessus tous les autres. Quelques-uns regardent le vingtième au lever de l'aurore comme le meilleur du mois; car le soir il devient défavorable.

Tels sont les jours utiles aux hommes (35) ; les autres sont indifférens; ils ne présagent el n'apportent rien. Chacun loue tantôt l'un, tantôt l'autre; mais peu savent les apprécier. La journée est souvent une marâtre el souvenl uno mère. Heureux, heureux le sage mortel qui, instruit de toutes ces vérités , travaille sans cesse, irréprochable envers les dieux, observant le vol des oiseaux el fuyant les actions impies!

FIN 1>KS TRAVAUX ET DES JOURS

LE BOUCLIER D'HERCULE

Ou telle (1), abandonnant sa maison et la : terre de la patrie, la fille d'Éleclryon, de ce : chef belliqueux des peuples , Alcmène (2; ar- i riva dans Thèbes avec l'intrépide Amphitryon, Alcmène qui surpassait toutes les femmes au sein fécond par la beauté de son visage et par la grandeur de sa taille. Aucune de ces femmes que les mortelles enfantèrent en s'unissanl à des époux mortels ne pouvait lui disputer le prix de la sagesse. Dans sa haute chevelure , dans ses noires paupières respirait une grâce (3) semblable à celle de Vénus à la parure d'or et, dans le fond de son cœur, elle aimait son époux comme jamais aucune femme n'avait aimé le sien. Cependant ce guerrier furieux en disputant des bœufs au noble père d'Alcmène , vainqueur l'avait fait périr par la force (4). Contraint de fuir sa patrie (5), il était venu dans Thèbes demander un asile aux enfans de Cadmus, porteurs de boucliers : c'est là qu'il demeurait avec sa pudique épouse , mais privé des aimables plaisirs de l'hyménée-, car il lui était défendu de monter sur la couche de la fille d'Électryon , d'AIcmène aux pieds charmans, avant d'avoir vengé le meurtre des généreux frères de son épouse et livré a la flamme dévorante les villages des belliqueux Taphiens(6) ctdesTéléboens. Telle était la loi de son hymen et les dieux en avaient été les garans; dans la crainte de leur colère, il s'empressait d'accomplir sans retards le grand ouvrage que lui avait imposé la volonté céleste. Sur se» pas s'avançaient des soldats avides de guerre et de carnage, les Béotiens , ces dompteurs de chevaux, respirant par-dessus leurs boucliers , les Locriens habiles à combattre de près (7), et les magnanimes Phocéens : le noble enfant d'Alcée (8) marchait fier de ces peuples.

Mais le père des dieux et des hommes, concevant dans son àme un autre projet , voulait engendrer pour ces dieux et pour ces hommes industrieux un héros qui les défendit contre le malheur. Il s'élança de l'Olympe, méditant la ruse au fond de sa pensée et désirant coucher, une nuit, auprès d'une femme à la belle ceinture. Le prudent Jupiter se rendit sur le Ty-

phaon (9), d'où il monta jusqu'à la plus haute cime du Phicius. Là il s'assit et roula encore dans son esprit ses merveilleux desseins. Durant la nuit il s'unit d'amour (10) avec la fille d'Électryon, Alcmène aux pieds charmans et satisfit son désir. Cette même nuit, le chef belliqueux des peuples , Amphitryon , cet illustre héros , content d'avoir terminé son grand ouvrage, revint dans sa maison. Avant de visiter ses esclaves et les rustiques gardiens de ses troupeaux ( 1 1 ) , il monta sur la couche de son épouse, tant une violente passion agitait le cœur de ce pasteur des peuples! Tel un homme (12) échappe plein de joie aux tourmens d'une douloureuse maladie ou d'un cruel esclavage : ainsi Amphitryon , délivré d'une entreprise difficile, rentra dans sa maison avec empressement et avec plaisir. Toute la nuit il coucha près de sa pudique épouse, jouissant des présens de Vénus à la parure d'or. Amoureusement domptée par un dieu et par le plus illustre des mortels, Alcmène enfanta dans Thèbes aux sept portes des jumeaux doués d'un esprit différent, quoique frères; l'un inférieur au reste des hommes, l'autre courageux et terrible parmi tous les héros, le puissant Hercule. Tous deux avaient été engendrés , Hercule par Jupiter, qui rassemble les sombres nuages, Iphiclès par Amphitryon , chef belliqueux des peuples. Leur origine n'élail pas la môme : leur mère avait conçu l'un d'un mortel et l'autre du fils de Saturne, de Jupiter, maître de tous les dieux (13).

Hercule tua le fils de Mars, le magnanime Cycnus (14). Dans un bois consacré à Apollon qui lance au loin ses traits, il trouva Cycnus et Mars, son père, ce dieu insatiable de combats , couverts d'armes étincelanles comme les éclairs de la flamme, et debout sur un char. Leurs agiles coursiers frappaient du pied la terre, et sous les pas de ces coursiers la poussière tourbillonnait autour du char magnifique dont leur rapide vol faisait retentir les roues. Le brave Cycnus se réjouissait, espérant immoler le belliqueux enfant de Jupiter avec son écuyer et les dépouiller de leur glorieuse ar-

HÉSIODE

mure. Mais Phébus-Apollon n'exauça point «es vœux : car il excita contre lui le puissant Hercule. Partout le bois sacré et l'autel d'Apollon Pagaséen (15) brillaient du vif éclat que répandaient les armes de Mars et la présence d'un si terrible dieu. De ses yeux semblait jaillir une ardente flamme. Quels mortels, excepté Hercule et l'illustre Iolaus, auraient osé s'élancer à sa rencontre? Ces deux héros en effet étaient doués d'une grande force, et des bras invincibles , attachés à leurs épaules , s'allongeaient sur leurs membres robustes. Alors Hercule adressa la parole à son écuyer, au courageux IolaUs :

« IolaOs! héros, le plus cher de tous les humains , sans doute Amphitryon s'était rendu coupable envers les bienheureux immortels habitnns de l'Olympe lorsque , laissant Tirynthe aux palais magnifiques, il vint dans Thébes couronnée de beaux remparts , après avoir tué Éleclryon à qui il disputa des bœufs au front large. C!est la qu'il se réfugia auprès de Créon et d'Hénioché(16) au long voile, qui l'accueillirent avec bienveillance, lui prodiguèrent tous les secours dus aux supplians et le chérirent chaque jour davantage. Il vivait heureux et fier de son épouse), d'Alcmène aux pieds charmans, lorsque les années étant révolues , nous naquîmes ton père et moi , différons tous deux de stature et de caractère. Jupiter égara l'esprit de ton père (17) qui abandonna sa maison et les auteurs de ses jours , pour servir le coupable Eurysthée. Le malheureux ! plus tard il en gémit profondément et déplora sa faute ; mais cette faute est irréparable. Pour moi , le destin m'inposa de pénibles travaux. Ami! hâte- loi de saisir les brillantes rênes de mes coursiers aux pieds rapides, et, l'Ame remplie d'une noble confiance, pousse en avant le char léger et les chevaux vigoureux, sans redouter le bruit de l'homicide Mars. Maintenant il fait retentir de ses cris de rage le bois sacré d'Apollon , qui lance au loin ses traits-, mais quelle que soit sa force, il sera bientôt rassasié des fureurs de la guerre.

« Respectable ami ! répondit l'irréprochable lolaûs, combien ta tète est honorée par le père des dieux et des homme», et par Neptune Taureen (18) qui protège les remparts et défend la ville de Thèbcs, puisqu'ils font tomber entre tes mains un héros si grand et si fort , pour le procurer une gloire immortelle ! Revêts donc les belliqueuses armes et combattons soudain

en mettant aux prises le char de Mars et le noire. Mars ne saurait effrayer ni l'inébranlable enfant de Jupiter, ni celui d'Iphiclès-, je crois plutôt qu'il fuira les deux rejetons de l'irréprochable fils d'Alcée, les deux héros qui sont là, brûlant d'une noble ardeur et tout prêts à combattre , car ils aiment bien mieux la guerre que les festins. »

Il dit el le puissant Hercule sourit en se réjouissant dans son cœur, parce qu'il venait d'entendre un langage généreux. Soudain volèrent de sa bouche ces paroles ailées :

« IolaHs ! héros nourrisson de Jupiter , voici l'instant du terrible combat. Si tu le montras toujours habile, aujourd'hui encore dirige avec adresse cet Arion (19), ce grand coursier aux crins noirs et seconde-moi de toutes les forces. »

A ces mots il enlaça à ses jambes les brodequins d'un orichalque (20) splendide, glorieux présent de Vulcain ; puis il ceignit sa poitrine de cette belle cuirasse d'or, magnifique chefd'œuvre que lui donna Minerve, fille de Jupiter, lorsque pour la première fois il s'élança vers les combats meurtriers, (le redoutable guerrier suspendit encore à ses épaules le fer qui repoussait le trépas et il jeta derrière lui le carquois profond rempli de flèches horribles (21), messagères de la mort, qui étouffe la voix de ses victimes; cette mort semblait attachée à leurs pointes trempées de larmes-, polies et longues par le milieu , elles étaient revêtues à leur extérmité des ailes d'un aigle noir. Le héros prit la forte lance armée d'airain cl sur sa tète guerrière posa le superbe casque d'acier qui , travaillé avec art , s'ajustait à ses tempe» el protégeait le front du divin Hercule.

Enfin il saisit dans ses main» ce bouclier (22) aux diverses figures, que les flèches d'aucun mortel ne purent jamais ni rompre ni traverser, ce bouclier merveilleux, tout entier entouré de gypse (23), orné d'un blanc ivoire, étincelanl d'un ambre jaune el d'un or éclatant ; garni de lames bleues qui s'y croisaient de toutes parts.

Au milieu se dressait un dragon (24) qui inspirait une terreur indicible et lançait en arrière des regards brulans comme le feu. Sa gueule était remplie de dents blanches , cruelles, insaisissables. Sur son front menaçant voltigeait l'odieuse Eris (25), cette inhumaine déesse qui, excitant le trouble el le carnage, égarait l'espril des guerriers assez hardis pour

LE BOUCLIER D'HERCULE

attaquer le fils de Jupiter; leurs ame* descendaient dans la demeure souterraine de Plulon , et sur la terre leurs ossemens pourrissaient , dépouillés de leurs chairs et dévorés par le brûlant Sirius. Là so heurtaient la Poursuite et le Retour (26); là s'agitaient le Tumulte et la Fuite; là s'échauffait le Carnage; là couraient en fureur Éris et le Désordre. La cruelle Parque saisissait tantôt un guerrier vivant, mais qui venait d'être blessé ou un autre qui ne l'était pas encore, tantôt un cadavre qu'elle traînait par les pieds à travers la bataille. Sur ses épaules flottait sa robe souillée de sang humain ; elle roulait des yeux effrayans et poussait des clameurs aiguës. Là paraissaient encore les têtes de douze serpens hideux , funestes à nommer, et terribles sur la terre pour tous les hommes qui osaient attaquer l'enfant de Jupiter; leurs dents s'enlre-choquaient avec de longs siulemcns , tandis que le fils d'Amphitryon combattait. Un art merveilleux avait nuancé les corps de ces épouvantables dragons; l'œil distinguait et les taches bleues de leurs dos et la noirceur de leurs mâchoires profondes.

On voyait aussi des sangliers sauvages et des lions qui s'enlre-regardaienl avec fureur, et, rangés par troupes, se précipitaient en foule les uns sur les autres : ils ne s'inspiraient mutuellement aucun effroi; mais leurs cous se hérissaient de poils; car déjà un grand lion avait été abattu, et prés de lui deux sangliers étaient tombés privés delà vie; de leurs plaies un sang noir s'épanchait sur la terre, et la tête renversée, ils gisaient morts sous leurs terribles vainqueurs. Cependant les deux troupes brûlaient encore de combattre; une nouvelle ardeur enflammait les sangliers sauvages elles farouches lions.

Ailleurs s'offrait le combat des belliqueux Lapithes (27) qui entouraient le roi Cénée, Dryas, Pirithoûs, Hoplée, Exadius, Phalére, Prolochus, le Titarésicn Mopsus, Dis d'Ampyx, rejeton de Mars et Thésée fils d'Egée, semblable aux immortels; tous, formés d'argent, portaient des armures d'or. De l'autre côté, les Centaures ennemis se rassemblaient autour du grand Pétréus, du devin Asbole, d'Ardus, d'tlurius, de Mimas aux noirs cheveux, et des deux enfans dePeucis, Périméde clDryale: formés aussi d'argent, tous avaient des massues d'or entre leurs mains. Les deux partis s'attaquaient, comme s'ils eussent été

vivans et ils combattaient de près, armés de lances et de massues. Les coursiers aux pieds rapides du cruel Mars étaient figurés en or; au milieu de la mêlée ce dieu , ravisseur de butin , ce dieu funeste frémissait , une pique à la main, excitant les soldats, couvert de sang, dépouillant les vaincus qui paraissaient respirer encore et triomphant du haut de son char. Prés de lui se tenaient la Terreur cl la Fuite , impatientes de se mêler au combat des héros. La belliqueuse fille de Jupiter, Pallas Trilogénte semblait vouloir allumer lo feu des batailles; une lance brillait dans ses mains, un casque d'or sur sa tête, et l'égide sur ses épaules. Ainsi armée, elle se précipitait vers la guerre terrible.

Ici on contemplait le chœur sacré des immor-> tels ; au milieu de ce chœur le fils de Jupiter et de Lalone lirait de sa lyre d'or des sons r.ivissans qui perçaient la voûte de l'Olympe, séjour des dieux. Autour de la céleste assemblée s'élevait en cercle un monceau d'innombrables trésors; cl dans celle lutte divine, les Muses de la Piérie (28) chanlaicnl les premières, comme si elles faisaient entendre une voix harmonieuse.

Là sur la mer immense s'arrondissait un port à l'entrée facile, composé de l'élain le plus pur et rempli de flots écumans. Au milieu, de nombreux dauphins paraissaient nager çà cl là, en épiant les poissons; deux dauphins d'argent , soufflant l'eau par leurs narines (29), dévoraient les muets habilans de l'onde , et sous leurs dents se déballaient les poissons d'airain. Un pêcheur les contemplait, assis sur le rivage (30) , et balançait dans ses mains un filet qu'il semblait prêt à lancer.

Plus loin, le fils de Danac à la belle chevelure , Persée (31 ) , ce dompteur de chevaux , ne louchait pas le bouclier de ses pieds rapides et n'en était pas très-loin ; par un incroyable prodige, il n'y tenait d'aucun côté. Ciselé en or par les mains de l'illustre Vulcain, il portail des brodequins ailés, et le glaive d'airain à la noire poignée , suspendu au baudrier, brillait sur ses épaules; il volait comme la pensée (32). Tout son dos était couvert par la tête de la cruelle Gorgone (33) : autour de celle tête voltigeait , ô merveille! un sac d'argent d'où tombaient des franges d'or au loin élineelantes. Sur le front du héros s'agitait le formidable casque de Plulon (34), enveloppé des épaisses ténèbres de la nuil. Le fils de Danae lui-même s'allon-

HESIODE

geail en courant , semblable à un homme qui précipite sa fuite tout frissonnant de terreur; sur ses pas s'élançaient les monstres insaisissables et funestes à nommer, les Gorgones, impatientes de l'atteindre. Dans leur élan impétueux, l'acier pâle du bouclier retentissait d'un bruit aigu et perçant. A leurs ceintures pendaient deux dragons qui courbaient leurs têtes, dardaient leurs langues, entre-choquaienl leurs dents avec fureur et lançaient de farouches regards. Sur les épouvantables têtes de ces Gorgones planait une grande terreur. Là combattaient deux peuples couverts de leurs belliqueuses armes, les uns cherchant à repousser la mort loin de leur cité et de leur famille, les autres avides de meurtre et de ravage. Plusieurs guerriers étaient déjà tombés, sans vie-, un plus grand nombre soutenait le choc des combats. Du haut des tours magnifiques , les femmes poussaient des clameurs aiguës, se meurtrissaient les joues et semblaient vivantes, grâce au talent de l'illustre Vulcain. Les hommes qui avaient atteint la vieillesse, rassemblés hors des portes, élevaient leurs mains vers les bienheureux immortels et tremblaient pour leurs fils. Ceux-ci combattaient sans relâche cl derrière eux les noires Destinées (35), entre-choquant leurs dents éclatantes de blancheur , ces déesses à l'œil farouche, hideuses , ensanglantées , invincibles, se disputaient les guerriers couchés sur l'arène. Toutes, altérées d'un sang noir, étendaient leurs larges ongles sur le premier soldat qui tombait mort ou récemment blessé , et les ames des victimes étaient précipitées dans la demeure de Pluton , dans le froid Tarlare. A peine rassasiées de sang humain , elles rejetaient derrière elles les cadavres et retournaient à grands pas au milieu du tumulte et du carnage. Là paraissaient Clotho (36), Lachésis, et plus bas Alropos qui sansôlre une grande déesse, était plus puisr sanlc et plus âgée que ses sœurs. Toutes les trois, acharnées sur le même guerrier, se lançaient mutuellement d'horribles regards , et , dans leur fureur, entrelaçaient leurs ongles et leurs mains audacieuses. A leurs côtés se tenait la Tristesse (37) désolée , horrible, pale, desséchée, consumée par la faim , chancelant sur ses épais genoux. De ses mains s'allongeaient des ongles démesurés; une impure émanation s'échappait de ses narines et le sang coulait de ses joues sur la terre. Debout , elle grinçait des

dents avec un bruit terrible et ses épaules étaient couvertes dos tourbillons d'une poussière humide de larmes.

Auprès s'élevait une cité munie de superbes tours et de sept portes d'or attachées à leurs linteaux. Les habilans s'y livraient aux plaisirs et à ta danse (38). Sur un char aux belles roues ils conduisaient une jeune vierge à son époux et de toutes parts retentissaient les chants d'hyménée (39). On voyait au loin se répandre la clarté des flambeaux étincelans dans la main des esclaves. Florissantes de beauté, des femmes précédaient le cortège et des groupes joyeux les accompagnaient en dansant. Des chanteurs mariaient aux chalumeaux sonores leur voix légère et flexible, qui perçait les échos d'alentour, et un chœur gracieux voltigeait , guidé par les sons de la lyre. D'un autre côté les jeunes garçons se divertissaient aux accords de la flûte; les uns goûtaient les plaisirs du chant cl de la danse; les autres riaient en contemplant ces jeux et chacun s'avançait précédé d'un musicien habile. Enfin, la joie, la danse et les amusemens animaient la ville tout entière. Devant les remparts des écuyers couraient montés sur leurs chevaux. Des laboureurs fendaient le sein d'une terre fertile, en relevant leurs luniques. Dans un champ couvert de blés, des ouvriers moissonnaient les tiges hérissées de pointes aiguës cl chargées de ces épis, don précieux de Cérès, tandis que leurs compagnons les liaient en javelles et remplissaient l'aire de leurs monceaux. Ailleurs, ceux-ci, armés de la serpe, récoltaient les fruits de la vigne; ceux-là, recevant de la main des vendangeurs les grappes blanches ou noires cueillies sur les grands ceps aux feuilles épaisses et aux rameaux d'argent , les entassaient au fond des corbeilles que d'autres emportaient. Non loin de là, rangés avec ordre et figurés en or, des planls nombreux, chefs-d'œuvre de l'industrieux Vulcain , s'élevaient couverts de pampres mobiles, soutenus par des échalas d'argent et chargés de grappes qui semblaient noircir. Les uns foulaient le raisin , les autres goûtaient le vin nouveau. On voyait encore des athlètes s'exercer à la lutte et au pugilat. Quelques chasseurs poursuivaient des lièvres agiles , el deux chiens à la dent acérée couraient en avant, impatiens de saisir ces animaux qui cherchaient à leur échapper. Prés de celle chasse, des écuyers se disputaient le prix avec une ardente

LE BOUCLIER D'HERCULE

rivalité; debout sur leurs chars magnifiques, ils lançaient leurs légers coursiers et leur lâchaient les renés : ces solides chars volaient en bondissant et les moyeux des roues retentissaient au loin. Cependant les rivaux redoublaient d'efforts; la victoire ne se déclarait pas et le combat restait indécis. Dans la lice brillait à tous les yeux un grand trépied d'or, glorieux ouvrage de l'habile Vulcain.

Enfin rOcéan (40) , qui semblait rempli de flots, coulait de toutes parts autour du superbe bouclier. Des cygnes au vol rapide jouaient à grand bruit au milieu de ces flots ; plusieurs nageaient sur la surface des vagues et les poissons s'agitaient autour d'eux, spectacle surprenant même pour le dieu du tonnerre qui avait commandé à l'adroit Vulcaiu cette vaste et solide armure! Le généreux fils de Jupiter la saisit avec ardeur et d'un saut léger s'élança sur le char, pareil à la foudre de son pére qui porte l'égide. Son valeureux écuyer, Iolaus, assis sur le siège, conduisait le char recourbé. Alors la déesse aux yeux bleus , Minerve (41) s'approcha des deux héros et pour les animer encore , fil voler de sa bouche ces paroles ailées : « Salut, 6 descendans du fameux Lyncée (42)! Puisse le roi des bienheureux immortels , Jupiter, vous donner aujourd'hui la force d'immoler Cycnus et de le dépouiller de sa glorieuse armure ! Mais, écoute mes conseils , Hercule , ô toi , le plus courageux des hommes ! Quand tu auras privé Cycnus de la douce existence, laisse-le avec ses armes étendu sur l'arène. Observe l'approche de Mars, ce fléau des mortels , et frappe-le (43) de ta lance acérée à l'endroit que tu verras nu sous le magnifique bouclier. Après , éloigne-toi ; car le sort ne le permet point de l'emparer de ses chevaux , ni de sa glorieuse armure (44). »

A ces mots , la puissante déesse monta (45) prompte ment sur le char, portant la victoire et la gloire dans ses mains immortelles. Alors, d'une voix terrible, Iolaus, issu de Jupiter, excita les chevaux qui , effrayés de ses menaces, emportèrent le rapide char en couvrant la plaine de poussière. Minerve aux yeux bleus, secouant son égide, leur avait inspiré une nouvelle ardeur et la terre gémissait sous leurs pas.

Cependant Cycnus, ce dompteur de coursiers, et Mars, insatiable de combats , s'avançaient de front , semblables à la flamme ou à la

tempête (46). Les chevaux des deux chars, arrivés les uns devant les autres, poussèrent des hennissemens aigus qui perçaient les échos d'alentour. Le puissant Hercule parla ainsi le premier :

« Lâche Cycnus ! pourquoi diriger ces rapides coursiers contre des hommes endurcis comme nous par le travail et par la souffrance ? Détourne ton char éclatant et cède-moi le chemin. Je vais à Trachine \(47), auprès du roi Ceyx (48), qui, puissant et respecté, règne dans celte ville: Iule sais par toi-même, puisque tu as épousé sa fille, Thémisthonoe aux yeux noirs. Lâche! Mars ne repoussera pas la mort loin de toi , si nous nous mesurons tous les deux. Jadis , il éprouva le pouvoir de ma lance lorsque, me disputant la sablonneuse Pylos, il osa me résister, dans son insatiable ardeur de guerre et de carnage. Blessé trois fois , il se vit forcé de s'appuyer contre la terre ; j'avais déjà frappé son bouclier, lorsque du quatrième coup je lui perçai la cuisse , en l'accablant de toute ma force ; je déchirai sa chair de part en part , et, le front dans la poussière, il tomba sous le choc de ma lance. Alors, couvert de honte, il retourna parmi le* immortels, laissant entre mes mains ses dépouilles sanglantes. »

Il dit, mais le belliqueux Cycnus ne voulut pas, docile a la demande d'Hercule, détourner ses vigoureux coursiers. Aussitôt le fils du grand Jupiter et le fils du terrible Mars (49) s'élancèrent du haut de leurs solides chars. Ijes écuyers rapprochèrent les chevaux à la belle crinière et sous le choc de leurs pas la vaste terre gémit profondément. Comme , du faite élevé d'une grande montagne , de lourds rochers se précipitent en roulant les uns sur les autres, et dans leur rapide chute entraînent un grand nombre de chênes à la haute chevelure, de pins et de peupliers aux profondes racines, jusqu'à ce que ces confus débris arrivent tous dans la plaine : ainsi les deux héros s'attaquèrent avec des cris effrayons. Toulc la ville des Myrmidons, la célèbre laolchos, Arné, Hélice, Anlhée aux gras pâturages retentirent des longs éclats de leur voix (50) ; car ils s'entre-choquèrenlen poussant d'incroyables clameurs. Le prudent Jupiter fil gronder au loin son tonnerre et laissa tomber du ciel des goultesde sang (51). pour donner a son fils intrépide le signal du combat. Lorsque, dan»

HÉSIODE

les gorges d'une montagne, un sanglier a l'aspect farouche , aux dents menaçantes , brûle de combattre une troupe de chasseurs, la tète baissée, il aiguise contre eux ses blanches défenses; l'écume ruisselle de sa gueule prèle à les déchirer ; ses yeux ressemblent à la flamme ètincclante,etsurson dos, sur son cou se dressent ses poils frémissans : lel le fils de Jupiter s'élança de son char. C'était la saison où la bruyante cigale aux noires ailes '52), assise sur un verdoyant rameau , commence à prédire aux hommes par ses chants le retour de Tété, la cigale, qui choisit pour boisson et pour nourriture la féconde rosée, et depuis l'aurore jusqu'au déclin du jour ne cesse de faire entendre sa voix, au milieu de la plus ardente chaleur, lorsque le Sirius desséche tous les corps : c'était la saison où le millet , semé dans l'été , se couronne d'épis , où l'on voit se colorer ces verts raisins que Bacchus donne aux humains pour leur joie et pour leur malheur : c'était alors que ces héros combattaient , et leurs tumultueuses clameurs retentissaient de toutes parts. Tels deux lions, se disputant une biche qui vient de périr, s'élancent furieux l'un contre l'autre ; ils poussent d'affreux rugissemens et leurs dents s'enlre-choquent : tels encore, sur une roche élevée, deux vautours aux serr res aiguës, aux becs recourbés, combattent à grands cris pour une chèvre des montagnes ou pour la grasse dépouille d'une biche sauvage, que tua la flèche lancée par l'arc d'un jeune chasseur; tandis que ce chasseur s'égare, incertain de sa roule , ils s'en aperçoivent aussitôt et commencent une lutle opiniâtre : ainsi les deux rivaux se jetèrent, en criant, l'un sur l'autre. Cycnus , impalicnt d'immoler le fils du puissant Jupiter, frappa son bouclier d'un javelot d'airain, mais sans pouvoir le briser; car les présens de Yulcain défendaient Hercule. Le fils d'Amphitryon, le puissant Hercule, lançant rapidement sa longue javeline, atteignit Cycnus au-dessous du menton , entre le casque et le bouclier , à l'endroit où le cou restait découvert ; la pointe homicide lui trancha les deux muscles, car son vainqueur l'avait accablé d'un coup violent. Il tomba comme un chêne ou un roc élevé frappé par la brûlante foudre de Jupiter. Dans sa chute, retentirent autour de lui ses armes élincclanles d'airain. Le fils patient de Jupiter abandonna sa victime, et voyant s'avancer Mars, ce fléau des hu-

mains , lui lança de farouches regards. Lorsqu'un lion a trouvé un animal vivant , soudain de ses ongles vigoureux il le déchire et lui arrache la douce existence ; son cœur avide se rassasie de sa fureur; il roule des yeux effrayans, bat de sa queue ses flancs et ses épaules , creuse du pied la terre, et nul à cet aspect, n'ose s'approcher de lui, ni le combattre: ainsi le fils d'Amphitryon , insatiable de batailles , se présenta en fac3 de Mars cl son audace s'enflamma plus encore au fond de son cœur. Mars s'avança , la douleur dans l'âme et tous lesdeux, en criant, fondirent l'un sur l'autre. Comme une pierre (53) détachée du faîte d'une montagne, roule et bondit au loin avec un grand fracas , lorsque enfin elle rencontre dans une colline élevée un obstacle qui arrête sa chute : tel le funeste Mars qui fait plier les chars (54) sous son poids , s'élança , poussant d'effroyables clameurs; Hercule soutint son choc avec fermeté. Alors Minerve, fille de Jupiter maître de l'égide , alla au-devant de Mars en agitant sa ténébreuse égide, et, le regardant d'un œil irrité, elle fil voler de sa bouche ces paroles ailées :

« O Mars! apaise ta bouillante audace et retiens tes mains invincibles. Le sort ne te permet pas de tuer Hercule , ce fils intrépide de Jupiter, ni de le dépouiller de sa glorieuse armure. Cesse donc le combat et ne lutle pas contre moi. »

Elle dit, mais ne persuada point le cœur magnanime du dieu Mars. Mars, brandissant à grands cris ses armes semblables à la flamme, se précipita aussitôt sur le puissant Hercule; impatient de l'immoler et furieux du trépas de son fils, il atteignit de sa lance d'airain le vaste bouclier. Mais Minerve aux yeux bleus, se penchant hors du char, détourna le choc impétueux de la lance. Mars , en proie & une vive douleur, lira son glaive acéré el se jeta sur le généreux Hercule. Tandis qu'il accourait, le fils d'Amphitryon, insatiable de combats et de carnage , frappa d'un coup violent sa cuisse restée à découvert sous le magnifique bouclier. Armé de la lance, il déchira sa chair de part en pari , et le renversa au milieu de l'arène. vSoudain la Fuite et la Terreur firent avancer son char agile et ses coursiers ; puis l'enlevant de la terre aux larges flancs , elles le prièrent sur ce char magnifique, frappèrent du fouet les chevaux et remontèrent dans le vaste Olym|>c.

LE BOUCLIEK D'HERCULE.

Le fils d'AIcméne et le glorieux Jolaûs partirent après avoir dépouille les épaules de Cycnus de sa belle armure , et bientôt, traînés par leurs coursiers aux pieds rapides , ils parvinrent dans la ville deTrachine(55). Minerve aux yeux bleus regagna le grand Olympe et les demeures de son père.

Cycnus fut enseveli par Ceyx et par le peuple innombrable , qui , auprès de la cité de cet illustre monarque , habitait Anthèe, la ville des Myrmidons , la célèbre Iaolchos , Arné et Hé-

lice. Une foule immense se rassembla pour honorer Ceyx , cet homme cher aux bienheureux immortels. Mais l'Araunus (56), grossi par les pluies de l'hiver, fil disparaître sous ses ondes le tombeau et le monument de Cycnus. Ainsi l'avait ordonné Apollon fils de Latone , parce que Cycnus, se plaçant en embuscade, dépouillait de vive force tous les mortels qui conduisaient à Pytho (57) de superbes hécatombes.

FIN DU BOLCLir.n D'HERCULE.

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