A HIERON
Vainqueur au ctièa.
S'il m'èlait permis d'exprimer un vœu que tous les cœurs forment avec moi , je supplierais les dieux de rappeler à la vie Chiron , le fils de Phillyre. Centaure sauvage, mais ami de l'humanité , il régnerait encore dans les vallées du Pélion, ce divin rejeton de Saturne, tel qu'autrefois lorsqu'il y élevait le père de la Santé, Efculape, habile dans l'art de guérir les maladies qui affligent les mortels.
Esculapc eut pour mère la fille de Phlegyos, riche en beaux coursiers. Atteinte par les traits dorés de Diane , qui servait le courroux d'Apollon , celle jeune beauté descendit hélas! du lit nuptial dans la sombre demeure de Pluton avant d'avoir reçu les secours de la chaste Lucine; tant est redoutable la colère des enfans de Jupiter !
Au mépris du dieu à la blonde chevelure , à qui elle s'était unie à l'insu de son père, et entraînée par l'égarement de son cœur, la Nymphe téméraire consentit à d'autres nœuds, quoiqu'elle portât déjà dans ses flancs le germe pur et sans 4ache de l'immortel qui l'avait
LES PYTHIQl ES.
aimée. Sans attendre ni le fcslin nuptial, ni le* chants de l'hyménée, que font entendre le soir, au milieu des plaisirs cl des jeux, les vierges compagnes de la nouvelle épouse , elle se prostitua à un amour étranger, par un aveuglement hélas ! trop commun. Car telle est la folie des pauvres humains : souvent ils conçoivent un mépris insensé pour les biens dont ils peuvent jouir, et ne soupirent qu'après ceux dont ils sont éloignes, attachant à des avantages chimériques un espoir qui ne peut s'accomplir.
Ainsi la belle Coronis , en partageant sa couche avec un étranger venu de l'Arcadic, attira sur sa tête les plus affreuses calamités; car son crime ne put échapper aux regards de celui qui éclaire le monde : du fond du sanctuaire , où fument sans cesse les entrailles des victimes, le dieu qui règne à Pytho voit l'infidélité de Coronis. Son œil pénètre jusqu'au fond des cœurs et jamais le plus ingénieux mensonge ne lui déroba les actions , ni même les pensées des hommes ou des dieux. A peine Phébus a-l-il connu l'abus qu'Ischys, fil» d'Élalus , a fait des droits de l'hospitalité et la perfidie de sa jeune complice, qu'il charge sa sœur du soin de sa vengeance. Elle vole , enflammée de courroux , sur les bords du lac Bœbias, à Lacérie qu'habitait l'infidèle. Un autre dieu , matlre de ses sens avait entraîné Coronis à sa perle : ses concitoyens y furent enveloppés -, ils périrent par le fléau d'une cruelle épidémie. Tel le feu parti d'une étincelle embrase et consume rapidement les forêts qui couvrent la montagne.
Déjà les parons de la Nymphe avaient élevé le bûcher; déjà les feux ardens de Vulcain voltigeaient autour du corps gisant : « Non , s'écrie Apollon , non , je ne laisserai point périr le fruit de mon amour victime du forfait de sa coupable mère î... » Il dit, cl d'un pas il arrive au bûcher. Soudain la flamme tremblante se divise -, alors le dieu relire des flancs inanimés de Coronis son fils vivant encore ; il le porte au centaure de Magnésire , pour qu'il lui enseigne l'art de guérir les maux infinis qui affligent l'humanité. Bientôt vers le célèbre disciple se pressent en foule les malades ; celui que dévorait un ulcère spontané , celui qu'avait blessé une pierre ou un coup de lance, celui qui était en proie au feu brûlant ou au froid mortel de la fièvre, venait chercher auprès de lui un remède à ses douleurs. Il guérissait les uns par l'art secret des enchanlemens , le* au-
tres par des breuvages adoucissans, plusieurs par un baume salutaire répandu sur leurs plaies, d'autres enfin par les incisions douloureuses d'un acier tranchant.
Mais hélas ! que ne peut l'appât du gain sur le cœur même du sage ! Séduil par l'or qu'une main libérale lui présente, le fils de Coronis ose arracher à la mort un héros qu'elle venait d'immoler. A l'instant le fils de Saturne d'une main rapide saisissant sa foudre vengeresse , frappe au cœur les deux victimes et les précipite dans le noir séjour. Mortel , apprends par cet exemple à le connaître : que tes vœux soient d'un homme; qu'ils soient conformes à tes destins.
Ainsi donc, 6 mon génie! n'aspire poinl à la vie des immortels, et n'entreprends jamais rien au-dessus de tes forces. Si le «âge Chiron habitait encore son antre , si la douce harmonie de mes chant* pouvait s'insinuer dans son cœur, j'obtiendrais de lui qu'il soulageât encore par son art divin les maux dont l'homme vertueux est consumé. Oui, je l'implorerais lui, ou quelque cnranl d'Apollon ou de Jupiter luimême. Alors , avec quelle célérité mon navire, fendant les ondes de la mer ionienne, me porterait vers la fontaine Aréthuse, auprès du fondateur d'Etna, de ce roi puissant de Syracuse , dont la bonté fait le bonheur de ses sujet*; qui ne porte point envie aux gens de bien , et accueille les étrangers comme un ami , comme un père. Ah! si je l'abordais , portant un double tribut, la santé plus précieuse que l'or et cet hymne, où je chante la victoire que, non loin de Cirrha, vient de remporter Phérénicus, son coursier, dans le* solennité* pythiques, je lui apparaîtrais plus radieux que l'astre bienfaisant dont la douce lumière dissipe le* ténèbres d'une mer orageuse.
Du moins, j'adresserai pour loi mes vœux à la mer de* dieux , à la vénérable Cybèle , dont le* vierges de Thèbc* , pendant le* ombre* de la nuit, unissent le culte à celui de Pan, près de la demeure que j'habite.
Si Ion esprit, 6 Hiéron, sait interpréter les discours de* sages, si lu as appris à expliquer les maxime* des temps passés, tu comprendras que , pour un bien que le* dieux dispensent aux mortels ils leur font éprouver deux maux. Jamais l'insensé ne put souffrir ce mélange , le sage seul ne montre au dehors que le bien qu'il reçoit.
Pour toi , le bonheur s'attache à ta deslinée,
PIjNDAIŒ.
cl la forlune sur le trône où elle l'a élevé le regarde d'un œil favorable, plus qu'aucun autre mortel. Mais quelle vie so soutint constamment à l'abri des orages? ISi Pelée, le vaillant fils d'Éaquc , ni le divin Cadmus n'en furent exempts. Ces deux héros cependant passenl pour avoir possédé le bonheur suprême : lous deux entendirent chanter les Muscs , et dans Thébes aux sept portes, et sur le Pélion, Cadmus, lorsqu'il épousa la brillante Harmonie, Pélée , quand il unit son sort à Thétis, l'illustre fille du sage et prudent ftéréc. Tous deux virent les dieux s'asseoir sur des sièges d'or au banquet de leur hyménèe , cl reçurent de leurs maius les présens de noces. Tous deux enlin , consolés de leurs revers par un bienfait de Jupiter, rouvrirent à la joie leurs cœurs flétris par le vent du malheur.
Mais voici venir de nouveau pour eux un temps d'épreuves et de calamités : les trois filles de Cadmus, par de tragiques aventures, éloignèrent de leur père lout espoir de bonheur, quoique Jupiter eût honoré de sa présence la couche de Thyonée aux bras échitans de blancheur. Le fils que l'immortelle Thétis donna à Pélée dans Phthie , atteint d'une flèche meurtrière, perdit la vie dans les combats, et les Grecs en deuil pleurèrent sur son bûcher.
Que le sage, fidèle aux inspirations de la vérité , profite donc du présent cl jouisse du bonheur que les dieux lui accordent. Rien de plus inconstant que le souffle impétueux des vents ; ainsi la félicité des mortels n'csl jamais durable.
Pour moi, que la forlune me sourie ou qu'elle me poursuive de ses rigueurs, on me verra toujours simple avec les petits, grand avec les grands , borner ou étendre mes désirs ; et , sans murmurer, me soumettre à la condition où l'aveugle déesse m'aura placé. Mais si jamais un dieu me prodiguait d'abondantes richesses , ma gloire alors et celle de mon bienfaiteur passerait à la postérité la plus reculée. Ainsi vivent dans la mémoire des hommes cl Sarpédon et Nestor que les plus sages favori* des Muses ont à jamais illustrés dans leurs chants ; ainsi la vertu devient immortelle. Mais peu d'hommes sont capables de la célébrer dignement.
A ARCÉSILAS DK CYRÈISE, Vainqueur à la course des ch ir».
Muse, ce jour l'appelle près d'un mortel que lu chéris , près d'Arcésilas , roi de Cyrène aux agiles coursiers ; pars, et , au milieu des chœurs qu'il conduit , fais entendre cet hymne solennel, dont l'hommage appartient encore au fils de Lalonc et à Delphes. Ce fut dans le temple de cette cité célèbre, que la Pythie, assise près des aigles de Jupiter el inspirée par Apollon, ordonna à Battus de quitter l'Ile sacrée qui l'avait vu nallre, pour aller fonder une ville fameuse par ses chars , dans la féconde Lybic , où la terre sans cesse prodigue les trésors de son sein.
Ainsi s'accomplit l'oracle que prononça jadis dans Théra la reine de Colchos , l'impitoyable Médée, sur les descendans a la dix-septième génération des demi-dieux compagnons du belliqueux Jason : « Enfans des dieux el de» héros , écoulez : l'n jour viendra que sur celte terre battue par les ondes, non loin des lieux consacrés à Jupiter- Am mon, la fille d'Epaphus fondera une cité chère aux mortels , d'où naîtront à leur tour d'autres cités puissanles. Au lieu des dauphins agiles , ses habitans auront de légers coursiers ; au lieu de rames , des freins el des rênes , au lieu de vaisseaux , des chars aussi rapides que la tempêle. Théra deviendra la métropole des cités florissantes; j'en ai pour garanl le présage qu'autrefois reçut Euphémus , non loin des bords du marais Triton, lorsque, descendu de la proue du navire Argo, au moment où l'ancre aux dents d'airain le fixait sur le rivage , il reçut une glèbe mystérieuse, que lui oITril en signe d'hospitalité un dieu caché sous une figure humaine. Pour confirmer cet augure le fils de Saturne fil retentir sur nos têtes les éclats de son tonnerre.
» Déjà la douzième aurore avait brillé depuis qu'échappés aux flots de l'Océan nous avions porté sur la plage déserte les bois du navire Argo séparés par mes conseils, lorsque ce dieu solitaire s'offre a nous sous les traits d'un vieillard vénérable. Il nous adresse des paroles amicales , comme le fonl les hommes bienfaisans qui invilenl d'abord les étrangers à leur table hospitalière. Mais l'impatience où nous étions de revoir notre patrie ne nous permettait pas de nous rendre à ses offres généreuses; alors
LES PYTHJQIES.
il nous dit qu'il est Euripyle, fils du dieu dont riiuniide empire environne et ébranle la (erre ; et , voyant notre empressement à partir, il détache du sol une glèbe cl nous la présente comme le seul gage d'hospitalité qu'il puisse nous donner en ce moment. Euphémus à l'instant s'élance sur le rivage, et, joignant sa main à celle du vieillard, il en reçoit le don mystérieux.
» Depuis j'ai appris que cette glèbe ™t tombée dans les flots, où elle s'est dissoute, entraînée par les flots de la mer d"Hcs|>érie. Plus d'une fois cependant j'avais ordonné aux esclaves qui nous soulageaient dans les travaux d'une pénible navigation do conserver celte glèbe sacrée ; ils ont oublié mes ordres , et l'immortelle semence, apportée de la spacieuse Lybye , s'est dispersée avant le temps sur le rivage de Théra.
» Si Euphémus , ce grand roi qu'Europe , fille de Tilyus donna pour fils à Neptune sur les bords du Céphise, l'eût jetée à son retour daos Ténare sa patrie, près de la bouche souterraine des enfers, ses descendant à la quatrième génération , mêlant leur sang avec celui des Grecs, se seraient emparés de celte terre vaste et féconde ( car c'est à cette époque qu'on verra sortir de leur territoire de nombreuses colonies de Lacédémone, d'Argos et de Mycènes). Mais maintenant cet honneur est réservé aux fils des femmes étrangères ; ils aborderont à Théra sous la conduite des dieux , et d'eux nattra un héros qui régnera sur celle terre fécondée par les orages. Ce héros se rendra au temple de Delphes, pour y consulter Apollon ; et dans son sanctuaire tout resplendissant d'or, le dieu lui ordonnera de traverser les mers et de conduire une colonie dans celle terre que le Nil fertilise de ses eaux, el où s'élève le temple du fils de Saturne. »
Ainsi parla Médée -, les héros, saisis d'admiration, écoutèrent en silence le mystérieux tangage. Fils heureux de Polymnesle, c'est toi, Battus, que désignaient ces accens prophétiques ; c'est toi qu'appela à ces hautes destinées la voix inspirée de la prêtresse de Delphes : et, au moment où lu lui demandais comment tu pourrais, avec l'aide des dieux, délier ta langue embarrassée, la prêtresse, te saluant trois fois, te reconnut pour le roi que le Destin réservait à Cyrène.
El maintenant le huitième rejeton de celte lige féconde en héros, Arcésilas brille, lel
qu'une fleur purpurine qui s'épanouit a l'approche du printemps. Apollon el Pytho viennent de lui décerucr par la voix des Amphictyons la palme de la course des chars : je vais à mon tour, par le chant des Muses, illustrer sa gloire el celle des Argonautes Minyens, qui, par l'ordre des immortels , conquirent au delà des mers la (oison d'or et se couvrirent d'une gloire impérissable.
Quelle fut la cause de celte célèbre navigation? quelle nécessité insurmontable y entraîna tant de héros , malgré les périls dont elle était semée ? L n oracle avait prédit à Pélias qu'il périrait par les mains ou par les conseils inflexibles des fils d'Éole. Cet arrêt funeslc lui fut annoncé dans les bosquets sacrés de Pytho, centre de la terre : a Évite soigneusement la rencontre du mortel qui , étranger el citoyen en même temps, descendra des montagnes n'ayant aux pieds qu'un cothurne, et qui, marchant vers l'occident, entrera dans la célèbre lolcos. m Au temps fixé par le Destin, il parut cet homme inconnu , sous les dehors d'un guerrier formidable. Il porte des armes dans sa main ; un double vêlement le couvre : une tunique magnésienne qui dessine les belles formes de ses membres nerveux, el par-dessus une peau de léopard qui le garantit des pluies et des frimas. Sa superbe chevelure n'élait point tombée sous le tranchant du fer , elle flottait négligemment sur ses épaules. Intrépide , il s'avance d'un pas ferme el s'arrête avec une contenance assurée au milieu de la foule qui remplissait la place publique.
Il n'est connu de personne, mais tous , à sa vue, saisis de respect, se disaient : » Ne serait-ce point Apollon, ou l'amant de la belle Vénus), Mars, qui vole sur un char d'airain dans les combats ? Ce ne peut être Olus , un des entons d lphimédée, ni loi , valeureux Éphialte, car on dit que vous êtes morts dans la fertile Naxos. Ce n'est pas non plusTityus : les flèches de l'invincible Diane l'ont privé de la vie pour apprendre aux mortels à borner leur amour à des objets qu'il leur est permis d'atteindre. » Ainsi parlaient entro eux les habitons d'Iolcos.
Cependant Pélias , monté sur un char brillant tratné par des mules , se bâte d'arriver. Etonné à la vue de l'unique chaussure qui couvre le pied droit de l'étranger, il rappelle dans sa mémoire l'oracle qui lui fut prononcé; mais dissimulant sa frayeur : « Quelle terre, dil-il.
P1NDARE.
ô étranger, le glorîfies-lu d'avoir pour patrie , et quels sont parmi les mortels, les illustres parens qui t ont donné le jour ? Parle : quelle est Ion origine? que l'odieux mensonge ne souille point ta bouche. »
Alors plein de confiance, le héros lui répond : « Formé à l'école de Chiron , nourri par les chastes Allés du Centaure, j'arrive de Fantre qu'habitent avec lui Philyre el Chariclo ; j'ai atteint parmi elles ma vingtième année sans que jamais une action , ni même une parole indigne m'ail deshonoré. Aujourd'hui , je viens dans mon palais réclamer le trône de mon père injustement possédé par des étrangers ; Éolc le reçut de mon père, pour le transmettre avec gloire à ses descendans.
«J'apprends que Pélias, aveuglé par une folle ambition , a arraché violemment des mains de mes aïeux le sceptre qu'ils portaient au nom des lois. Redoutant la férocité de l'orgueilleux usurpateur, mes parens aussitôt ma naissance affichèrent un grand deuil et feignirent de pleurer ma mort-, les femmes firent retentir le palais de leurs gémissemens; et, à la faveur de la nuit , seul témoin de leur fraude innocente , ils m'enveloppèrent en secret dans des langes de pourpre, et me firent porter au descendant de Saturne, au centaure Chiron, le chargeant de prendre soin de mon enfance.
» Voilà en peu de mois les principaux événemens de ma vie ; maintenant que vous les connaissez, généreux citoyens, indiquez-moi le palais de mes pères : fils d'Éson el né dans ces lieux , je suis loin d'être étranger à celle terre ; Jason est le nom que le divin Centaure m'a donné. »
Ainsi parla le héros. 11 entre ensuite dans la maison de son père ; à peine le vieillard l'eutil reconnu que d'abondantes larmes s'échappèrent de ses paupières -, son cœur palpite d'une joie inexprimable , en voyant dans son fils le plus beau des mortels. Au bruit de son arrivée, les frères d'Éson accourent , Phérès , des lieux qu'arrose la fontaine Hypéréide , Amythaon de Messène ; Admèle et Mélampc, leurs fils, s'empressent aussi à féliciter leur oncle. Jason les accueille tous avec tendresse-, il les admet à sa table, leur prodigue les dons de l'hospitalité, et passe avec eux cinq jours el cinq nuils dans la joie des festins , au milieu de la plus pure allégresse.
I* sixième jour, il leur raconte ce qu'il a dit
au peuple, el leur fait part de ses projets. Tous l'approuvent, puis ils sortent ensemble , et se rendent précipitamment au palais de Pélias. Instruit de leur arrivée, le fils de la belle Tyro s'avance à leur rencontre. Alors Jason lui adresse ces paroles pleines de douceur el de sagesse : « Noble rejeton de Neptune Pélréen, l'esprit des hommes est malheureusement plus prompt à applaudir aux richesses acquises par la fraude qu'à en prévenir les suites funestes. Mais une telle bassesse répugne à la droiture de nos deux coeurs : nous devons l'un et l'autre fonder sur la justice le bonheur de notre avenir. Qu'il me soit donc permis de vous rappeler des faits que vous connaissez aussi bien que moi. Une même mère donna le jour à Créthée et à l'audacieux Salmonée. Tous deux nous sommes leurs descendans à la troisième génération et jouissons ensemble de la lumière bienfaisante du jour.
« Les Parques mêmes, vous le savez, ont en horreur ceux qui ne rougissent pas de rompre les liens du sang par de honteuses inimitiés. Ce n'est donc point à noire épéc ni aux débals sanglans de la guerre , mais à notre droit que nous devons en appeler [tour diviser entre nous l'honorable héritage de nos ancêtres. Je vous abandonne les immenses troupeaux de bœufs et de brebis , les vastes champs que vous avez usurpés sur mes pères : jouissez de leur fécondité; qu'ils accroissent l'opulence de votre maison, je n'en suis pas jaloux. Mais ce que je ne saurais souffrir , c'est de vous voir assis sur le trône de Créthée, posséder ce sceptre à l'ombre duquel il fit fleurir la justice. Sans allumer entre nous le feu de la discorde, sans nous exposer à de nouveaux malheurs, rendezmoi la royauté, elle m'appartient. »
Ainsi parla Jason. Pélias lui répond d'un air calme : « Je ferai ce que vous désirez ; mais déjà la triste vieillesse m'assiège : vous, au contraire , dans la fleur de l'âge , vous avez toulc la force que donne la vigueur du sang. Mieux que moi vous pouvez apaiser le courroux des dieux infernaux. L'ombre de Phryxus m'ordonne de partir pour le pays où règne Aélès, de ramener ses mânes dans sa terre natale , et d'enlever la riche loison du bélier sur lequel il traversa les mers pour échapper aux (rails impies d'une cruelle marâtre. Tel est l'ordre que son ombre irritée m'a donné en songe : j'ai consulté l'oracle de Castalie pour
savoir si je devais l'accomplir , et il m'a répondu qu'il fallait sur-le-champ vous équiper un vaisseau el vous exhorter à partir pour celle expédition. N'hésitez donc pas , je vous en prie, à acquitter ma dette ; je m'engage à vous rendre le trône à votre retour , et je prends à témoin de mes sermens le puissant Jupiter dont nous descendons l'un et l'autre. » Tous approuvèrent son discours, et ils se séparèrent de lui.
Cependant Jason a fait proclamer dans la Grèce , par la voix des hérauts , l'expédition qu'il inédite. Bientôt accourent trois fils de Jupiter, infatigables dans les combats, le fils d'AIcmène aux noirs sourcils et les jumeaux enfans de Léda. Deux héros à la chevelure loufTue , issus du dieu qui ébranle la terre , arrivent aussi , l'un de Pyios el l'autre des sommets du Ténare. Jamais elle ne périra la gloire que vous vous êtes acquise par cet exploit, Euphémus et toi, Périclymène. A tous ces héros, se joignit le fils d'Apollon, Orphée chantre divin et père de la poésie lyrique. Le dieu qui porlc un caducée d'or, Mercure, associe à cette entreprise périlleuse ses deux fils, Echion et Eurytus, tous deux brillans de jeunesse ; ils arrivcnl des vallées que domine le Pangée. Joyeux de concourir à cette noble conquête , Zéthès et Calaïs se joignent aux héros : le roi des vents , Borée , lier du courage de ses deux fils , leur fait présent de deux ailes pourprées qui s'agitent derrière leurs blanches épaules. Enfin Junon souflle dans le cœur de tous ces demi-dieux une telle ardeur à s'embarquer sur le navire Argo qu'aucun d'eux ne songe plus à couler à l'abri des dangers des jours paisibles près d'une tendre mère , mais plutôt à conquérir avec ses rivaux une gloire éclatante , seule capable de faire vivre son nom au delà du tombeau.
Quand cette élite de la Grèce fut arrivée dans Iolcos , Jason en fait le dénombrement el la comble des éloges qu'elle mérite. Au même instant , Mopsus habile augure , interroge les destins el ordonne aux guerriers de monter promptement sur le navire. On lève l'ancre et on la suspend à la proue *, alors le chef intrépide de tant de héros , debout sur la poupe , prend en ses mains une coupe d'or ; il invoque el le père des dieux , le grand Jupiter , qui lance la foudre comme un Irait , et les venls impétueux el les fiots rapides ; il leur demande une heu-
HQIES. 209
reuse navigation, des nuils et des jours sereins el un prompt retour dans leur patrie.
Soudain du haut des nues embrasées par la foudre , le tonnerre gronde en éclats propices. A ces signes non équivoques de la volonté du ciel , les héros s'arrêtent immobiles d'étonnemenl; mais le devin interprétant ce phénomène . les remplit tous d'espérance et de joie. Il les engage à se courber sans délai sur la rame. Aussitôt les flots agités fuient sous les coups redoublés de leurs bras vigoureux ; ils voguent , el, secondés par le souffle du Notus , ils arrivent aux bouches de la mer inhospitalière. Là ils dédient un bois sacré à Neptune, dieu des mers , et sur un autel que jadis des mains divines élevèrent en ces lieux , ils lui immolent un troupeau de taureaux de Thracc, qui s'offre à leurs regards sur le rivage. Souvent dans la suite , à la vue des périls dont ils sont menacés, ils adressent leurs vœux au dieu protecteur des nauloniers : ils le conjurent de les préserver du choc presque Inévitable de ces roches qui se heurtent au sein des mers. Deux d'entre elles sont vivantes, el roulent plus rapides qu'un tourbillon de venls impétueux ; mais le vaisseau de* demi-dieux par sa présence leur enlève pour toujours le mouvement et la vie
Enfin ils arrivent à l'embouchure du Phase, et livrent sur ses bords , aux farouches enfans de la Colchide , un combat sanglant , non loin du palais même d'Aélès.
Mais voici que la déesse dont les traits subtils blessent les cœurs des hommes , l'aimable Cypris descend de l'Olympe, portant sur son char aux roues brillantes cet oiseau, qui le premier inspira aux morlels les fureurs d'un incurable amour.
Elle enseigne au sage fils d'Éson , par quel prestiges enchanteurs il bannira de l'esprit de Médée le respect qu'elle doit aux volontés de son père et inspirera à son cœur dompté par la persuasion , un violent désir de voir les riantes campagnes de la Grèce. Cette princesse en effet ne tarda pas à révéler au jeune étranger par quel moyen il sortira victorieux des épreuves que lui prédirait son père. Elle compose avec de l'huile et des sucs précieux un Uniment salutaire dont la verlu rend le corps de Jason inaccessible à la douleur. Mais déjà tous deux épris l'un de l'autre, se sont juré de s'unir par les doux liens de l'hymen.
•i lO PI NI
Cependant Actès place au milieu de la troupe îles Argonaute* une charrue plus dure que le diamanl ; il y al (elle seul deux taureaux, qui de leur* narine» enflammées exhalent des torrens de feu et lour à tour creusent la terre de leurs pieds d'airain. Il les presse, et le soc soulevant en glèbes énormes le sein de la terre entrouverte, Irace derrière eux un sillon d'une orgie de profondeur. Pui» il ajoulc : Que le héros qui commande ce navire , achève mon ouvrage, et je consens qu'il einporle l'immortelle toison que l'or fait briller de tout son éclat.
A peine a-t-il achevé ces mots que Jason soutenu par Vénus jette son manteau de pourpre et commence la pénible épreuve. Les flammes que sur lui soufflent les taureaux , ne l'effraient pas grâce aux magiques secrets de son amante. Il arrache la charrue pesante du sillon où elle est enfoucée , force les taureaux a courber sous le joug leur tète indocile , et pressant de l'aiguillon leurs énormes flancs, les contraint à parcourir l'espace qui est prescrit.
Aétè» , quoique saisi d'une douleur secrète , ne peut s'empêcher d'admirer une force si prodigieuse; les compagnons du héros au contraire lui tendent les mains , couronnent son front de verts feuillages et lui prodiguent les témoignages de la plus tendre amitié. Aussitôt le (ils du Soleil lui indique le lieu où l'épée de Phryxus a suspendu la riche dépouille du bélier. Il se flattait qu'il ne pourrait jamais en achever la conquête , car ce. trésor précieux, caché dans les sombres profondeurs d'une forêt, était confié à la garde d'un dragon dont la gueule béante était armée de dents voraces , monstre affreux qui surpassait en masse et en longueur un vaisseau à cinquante rangs de rames.
Mais, ô ma Muse ! c'est trop s'écarter du sujet ; il est temps de rentrer dans la carrière des chars : les voies abrégées ne te sont pas inconnues , et quand la sagesse te l'ordonne on l'y voit mâcher la première. Il me suffira donc 6 Arcèsilas ! de te dire que Jason tua par ruse le dragon aux yeux azurés, à la croupe tachetée ; qu'avec la toison il emmena Médée, et que Pélias tomba sous leurs coups.
Après avoir erré sur les gouffres de l'océan et parcouru les plages de la mer Erythrée , les Argonautes abordèrent à Lcmnos; ils y célébrèrent des jeux où leur môle courage obtint pour récompense le superbe vêlement qu'on
distribuait aux vainqueurs / et s'unirent par l'hymen aux femmes dont la jalousie venait d'immoler leurs époux. /Ainsi les destins avaient marqué ce jour ou la nuit mystérieuse qui le suivit, pour faire éclore dans cette terre étrangère les premiers rayons de la gloire de (es ancêtres, ô Arcécilas ! Ainsi Euphèmus vil naître et s'accroître sa nombreuse postérité ; I,acédèmone la reçut dans son sein, et par la suite elle alla s'établir dans l'Ile de Callisla. De là, le fils de Latone la conduisit dans les ferliles campagnes de la Lybic, où , sous la protection des dieux , il la Ht régner avec équité et sagesse sur la divine cité de la nymphe Cyrène au trône d'or.
Maintenant, nouvel Œdipe, fais usage, ô Arcèsilas î de toute la pénétration de ton esprit.
Un chêne robuste est tombé sous le tranchant de la hache ; il a vu dépouiller ses rameaux et flétrir à jamais sa beauté. Mais quoiqu'il ait cessé de porter du fruit, ne |H)urra-t-il désormais être d'aucune utilité, soit que dans nos foyers il chasse l'hiver et la froidure , soit que transporté loin du sol qui l'a vu nattre et appuyé sur deux hautes colonnes il soutienne un poids immense ou les murs d'un palais étranger.
Comme un habile médecin, tu sais, Arcèsilas, guérir les maux qu'endurent les sujets -, favori d'Apollon, tu dois appliquer le remède sur leurs plaies d'une main douce et bienfaisante. Il est aisé d'ébranler un empire, les moindres citoyens le peuvent \ mais combien n'esl-il pas plus difficile de le rasseoir sur ses bases, à moins qu'un dieu puissant ne dirige les efforts des rois. Les Grâces t'ont réservé la gloire d'un tel ouvrage -, continue à veiller au bonheur de Cyrène, et ne te lasse pas de lui consacrer tes soins.
Pèse dans ta sagesse celle maxime d'Homère , et justifie-la : « L'homme de bien est toujours favorable au message dont il se charge, » Les chants des Muses ont même plus de pouvoir , quand sa bouche les fait entendre. Cyrène et l'auguste maison de Battus ont connu la justice de Démophile. Quoiqu'il soit encore au printemps de la vie, ses conseils furent constamment ceux d'un sage vieillard , et sa prudence parut toujours mûrie par cent années. Il ne prostitue point sa langue à la médisance \ il sail combien il esl odieux l'homme ami de l'injure, el jamais les gens de bien ne trouvè-