‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 2 sur 395 · OEUVRES D'ORPHÉE · texte numérisé non relu

OEUVRES D'ORPHÉE

TRADUITES PAR M. ERNKST FALCOINNET.

ORPHÉE ET SES OEUVRES

Peu d'hommes dans les âges primitifs ont eu plus de droits à la reconnaissance des peuples ou à la célébrité que le beau génie dont je vais essayer de tracer l'histoire. Il civilisa des peuples sauvages et leur donna des moeurs et des lois ; il écrivait presque sans modèle sur la plupart des matières qui sont du ressort de l'entendement : ajoutons qu'il était à la fois hiérophante des mystères et médecin, c'est-à-dire qu'il éclairait et guérissait tour à tour l'homme qui lui devait de n'être plus barbare ; on aurait dit que , grâces aux végétaux bienfaisans dont il se faisait le dispensateur et à la religion tulélaire dont il était l'apôtre, il se plaçait entre la nature et la providence.

Mais, par une bizarrerie inexplicable à une philosophie vulgaire , l'antiquité a plus cité Orphée qu'elle ne Ta fait connaître. La Grèce , pleine de son nom , a laissé entourer de nuages sa vie et ses écrits. On serait tenté de le comparer au dieu inconnu d'Athènes et de ne croire à son existence que par son apothéose.

Différentes causes ont contribué à cette union bizarre de la célébrité et de l'oubli.

Orphée , suivant tes tables d'approximation de la moins conjecturale des chronologies , qui place l'expédition des argonautes grecs , dont ce sage fut un des héros , à l'an 304 de la chronique des marbres de Paros, c'est-à-dire 1278 ans avant notre ère vulgaire , ou 3078 avant l'ouverture de notre dix-neuvième siècle , dut naître il y a environ trois mille cent ans. Or, si l'on en excepte le PenUteuque, quel est le monument authentique qui remonte à celte époque ? Le 01 encyclopédique qui lie les connaissauces humaines se casse à chaque instant dans ces premières origines , et peut-être vaut-il mieux en accuser les révolutions physiques du globe que la jeunesse du genre humain.

Hérodote , le père de l'histoire grecque , avait , s'il faut en croire Olympiodore, cité dans Photius', écrit une vie d'Orphée , qui déjà n'existait plus sur la fin du siècle d'Alexandre

• UMioth. cod. ».

Nous ne voyons point, dans la liste des ouvrages de Plutarque que le temps a anéantis , que cet écrivain célèbre , qui a tracé des portraits si ressemblans des législateurs de l'antiquité , de ses héros et de ses sages , se soit occupé d'Orphée pour le mettre en parallèle avec d'autres grands hommes.

Diogène Laërce lui-même , qui a froidement compilé sous les Antonins tout ce que ses contemporains savaient cl ne savaient pas sur les philosophes les plus illustres des premiers âges, a oublié de placer Orphée, un de leurs patriarches , dans la galerie des quatre-vingt-quatre tableaux qu'il nous a laissés : seulement il consacre au portrait de ce beau génie une douzaine de lignes dans sa préface , et c'est pour calomnier sa mémoire et accréditer le conte vulgaire qu'il fut foudroyé.

Il faut traverser le moyen âge tout entier pour arriver à quelques notions conjecturales sur le législateur de la Thrac*. Il existait de temps immémorial à Turin , dans le musée des rois de Sardaigne , un marbre infiniment précieux représentant Orphée déchiré par les Bacchantes. Ce marbre est d'un Gni de sculpture qui rappelle le bel âge de Périclès On y ▼oit quatre de ces furies arrachant les membres du sage qui n'est plus. La scène se passe non loin de l'Hèhrc , sur le rivage duquel la lyre du poète est abandonnée. Orphée , quoique plus que septuagénaire à l'époque de sa mort, y est peint sous les formes arrondies de l'adolescence. Ce contre-sens était peutêtre dans les principes de l'art chez les Grecs : on ne croyait pas , parmi les contemporains de Praxitèle et de Phidias , que le oiseau dût s'exercer sur des squeletlcs ; il n'y avait pour eux qu'une belle nature, celle de la Vénus Anadyomène et de l'Apollon.

Ce n'est qu'en 1743 que l'Europe a connu le marbre de Turin'; mais les mémoires qui en renferment la gravure ne se hornent pas à offrir aux yeux une frivole

■ CeUe aventure (dit l'éditeur), hoc saxo lucuUntcr exprestam , gui graccam antlqvitaum primit labrit altigcrit facile agnoscil.

• Mormon Taurlnemia. — Augwl* Taurinonun, in- 4° , ex typographia regta. Le marbre d'Orphée ae trouve au toroe premier.

ORPHEE ET SES ŒUVRES

estampe ; on voit à la suite l'édition d'un manuscrit grec (recueilli à Milan par Constantin Lascaris , homme de lettres célèbre , de la famille des empereurs d'Orient) qui a pour titre : Prolégomènes sur Orphée. Cet opuscule grec, accompagné d'une version latine , est d'autant plus curieux qu'il parait avoir été lait d'après des écrivains de l'antiquité que nous n'avons plus. Lascaris, sorti de Constanlinople au milieu du quinzième siècle , trouva ces Prolégomènes dans un état de détérioration qui lui fit désespérer longtemps de régénérer l'ouvrage. Il fait entendre qu'ils servirent originairement de préface au poërae des argonautes. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, l'opuscule nous guidera plus d'une fois dans le cours de cette histoire.

A mesure que nous descendons vers le siècle de Louis XIV, les nuages s'épaississent , soit parce qu'il y a moins de monumens intermédiaires entre nous et l'âge d'Orphée , soit parce que l'érudition du temps s'occupait plus à citer fidèlement des autorités contradictoires qu'à faire jaillir, des contradictions mêmes des écrivains , des traits de lumière qui menassent à la vérité.

J'ai feuilleté avec le plus grand soin le Thésaurus antiquitatum en quatre-vingt-cinq volumes in-folio de Grœvius eldeGronovius; et, quoique ce soit un vrai trésor pour les amateurs de recherches , à une médaille près , je n'y ai pas trouvé une seule petite pièce d'airain frappée au coin d'Orphée , un seul monument qui portât l'empreinte de ce grand homme.

Dans la crainte de m'égarer plus longtemps dans un dédale de vaines conjectures , j'ai eu recours au savant Fabricius , qui passe pour avoir défriché avec le plus de succès les landes bibliographiques des premiers âges. Sa Bibliothèque grecque offre en effet sur Orphée une notice plus longue que les ouvrages mêmes dont elle présente l'analyse : toutes les sources y sont indiquées avec un scrupule religieux. Il n'y a point de distique dans Athénée , point d'hémistiche dans l'Anthologie ayant un rapport direct ou indirect avec l'époux d'Eurydice, qui n'y trouve sa place : malheureusement ta critique , sans laquelle les faits ne sont que des contes de féerie, est nulle. On voit que Fabricius sait rassembler de toutes les parties du monde des pierres bien ou mal taillées pour en former des assises , mais qu'il n'a point le génie de l'architecte pour en construire un grand édifice.

Ce défaut d'ordonnance dans la bibliothèque grecque était senti par tous les gens de goût en France , en Angleterre et en Allemagne, et on en demandait de toute part la réforme : elle a été commencée en effet dans la quatrième édition donnée en 1790 par les soins de Harles Il a ajouté quelques notes tirées de la littérature modenie , quelques supplémens qui auraient plus de prix si les citations étaient toujours

• Famicii wbliniheeaqnrca, cdiiio qnarla, curante Harles. Ilitnburg, Ernest Honn, IT»0, m-K

exactes : mais le chaos ancien est le même. En général , l'éditeur trop circonspect marche toujours avee. Fabricius et ne le devance jamais : 1'Orpbée surtout , qui demandait à être placé sur le devant de la scène, reste dans l'ombre au fond de la perspective.

Cette critique sage et lumineuse , que j'avais cherchée vainement dans la Bibliothèque de Fabricius , devait naturellement se rencontrer dans le plus beau monument de littérature des âges modernes , dans les mémoires de l'Académie des belles lettres. Malheureusement ce beau sujet ne s'est point trouvé sous la plume des hommes célèbres à qui on doit ce graud ouvrage et dont le génie aurait rendu mon travail inutile ; dans les quarante-six volumes de la collection in-4°, je ne vois que deux mémoires où celte matière soit effleurée : l'un de l'illustre Fréret , où , à propos de Recherches sur le culte de Bacchus parmi les Grecs \ on insinue , d'après un opuscule perdu d'Aristote , qu'Orphée n'est probablement qu'un être de raison ; l'autre , plus direct , traite de la vie orphique*. On y expose presque sans critique les traditions vulgaires des savans sur le législateur de la Thrace : la dissertation est de l'abbé Fraguier et ne contient que six pages.

Privé de guides dans une matière d'autant plus délicate qu'elle prêtait davantage aux conjectures , j';ii eu recours aux meilleures éditions des œuvres attribuées à Orphée ; convaincu que la lumière, trop disséminée dans les livres étrangers à mon sujet , se trouverait réunie dans les préfaces des écrits qui occupaient ma plume , ou dans leurs prolégomènes.

L'édition princeps d'Orphée, imprimée à Florence en 1 500 , quoique la base de celle des Aides , qui parut dix-sept ans après , ayant été faite sur un manuscrit souvent incorrect et quelquefois infidèle, fourmille de fautes , suivant le jugement du célèbre Henri Estiennc , qui donna en 1566 la première édition vraiment pure des trois ouvrages qui portent le nom d'Orphée, c'est-à-dire tes Hymnes, du long fragment sur les Pierres et de l'espèce de poëme épique des Argonautes^.

' Mémoire* de rAcadt'mie des inscript., XXIII. * Acad. de* inscript., t. V, p. U7.

1 L'édition princeps est io-4» , et purement grecque , ainsi que celles des Aides et de Henry Estiennc ; elle porte pour litre, Orphel Argonautlca et Hymnt. Le traité de Ijapldibus ne s'y trouve pas : l'éditeur a mis, i ta place, des hynvnes attribuées au philosophe Proclus.

Le premier écrivain qui donna une version latine d'Orphée est un italien assex peu connu, nommé Cribello. Elle est en prose mesurée, que l'auteur appelle des vert .- son format est in-folio, et porte la date de 15(9.

Trcnle-sii ans après Cribello, Perdrirr, Mvsni ri<» Paris , non moins inconnu dans les teUres, donna une seconde traduction qu'il eut le bon esprit de faire en prose. Elle porte pour titre Orphel opéra, per Rénal um Perdrierlum parlsiensem , ex o//icinA Operini; Basile» , 15». Elle est du Tonnât m-8«. Ce» «wiiT ^T«ion*. tif i rrnrirr ri dp LriMiio, unes sans iMieraiurr grecque rt surtout fan» gool, ne sont connues aujourd'hui «pu* d<" hit»'iographr<.

ORPHÉE ET SES OEUVRES

En 1689, un professeur de Nuremberg, nommé Escbenbach , jeune et plein d'enthousiasme pour un nom aussi célèbre que celui d'Orphée , publia à Utrecht une petite édition in-12 des trois ouvrages qu'on donne à l'antique législateur de la Thrace, avec une version latine presque littérale , des remarques grammaticales et historiques en petit nombre, et les notes de Henri Estienne et de Joseph Scaliger *. Critiqué par le savant Leclerc * avec une sévérité qui annonçait une plume rivale plutôt qu'une plume amie du bon goût , il ne se découragea point et fit paraître en 1611 , sous le nom d'Épigène, un autre monument en l'honneur du grand homme dont il semblait avoir épousé la gloire*.

Cet Épigêne , que son auteur fut dix ans à composer, offre quelques détails précieux sur les nombreux ouvrages d'Orphée dont il nous reste quelques tragmens, ainsi que sur ceux que le laps des siècles a totalement anéantis, et en particulier sur YOroni*moi , qui traite des symboles des mystères, sur le Krateri» ou l'âme du monde et sur la Théogonie. Je ne me dissimule pas que le dissertateur n'est ni un Henri Estienne en hellénisme ni un Fréret en critique. Il veut étaler son érudition plutôt qu'instruire ses lecteurs : il cite toutes les doctrines philosophiques à propos d'Orphée plutôt qu'il n'analyse celles de cet homme célèbre, et l'on est toujours sûr, quand il consacre dix pages à l'examen d'un fragment , que son opinion sur le fragment même ne se trouve que dans les dernières lignes. Malgré ce tribut qu'il paie au mauvais goût de son temps , il y a dans son livre beaucoup de recherches et quelques traits de lumières ; ce qui lui donne des droits non-seulement aux égards du dix-neuvième siècle, mais encore à sa reconnaissance.

Malgré \' Épigène , Orphée ne put faire secte en Europe comme Aristote : sa gloire même semblait se traîner lentement , grâce au silence de ses admirateurs, lorsqu'une nouvelle édition, publiée en 1764, à Leipsick , par les soins du savant Gesner, réveilla l'enthousiasme endormi et donna a l'homme de lettres qui n'arbore aucun drapeau les moyens d'apprécier un bienfaiteur des hommes , que depuis près de deux mille ans on ne semblait louer ou critiquer que sur parole.

Cette édition a pour titre Orpheo* Apanta \ et

' Orphei Argonautica, Hymni, et de Lapidibus, curante Andréa Christiano Eschenbachio , noribengerse, cum ejusdem ad Argonautica notis et emendattonibus : accedunl Henrici Stephani in omnia et Joscphi Scaligert in Hymnos nota. Trajecli ad Rbeoum , apud GuiDeimum Vaode Waler 1689.

• BibUothiqte universelle, U XV.

• Andr. Christian. Eschenbach Epigcnes de poetiorphica, in priscas orphicorwn carminum memorius liber commentariut. Koribergc, 161 1 , io-4». Cet ouvrage précieux pour le lempa e*( très-rare, même en Allemagne.

< Le aecond tllre est : Orphei Argonautica, Hymni, libettus de LapktUm* et Fragmenta, cum notit B. Stephani et Andr Christ. FMkenbachll : teiium ad eodd. Mss. et edttiones veteres recensait, notas suas et iwlicem grareum adjecit , io. Mathiat

quoique ce soit un simple in-8° de 626 pages , ou y trouve non-seulement Orphée, tel qu'il nous reste, tout entier, mais encore un travail sur cet écrivain , que deux siècles auparavant plusieurs volumes in-folio auraient à peine pu contenir.

Mathias Gesner, dont le nom rappelle plus d'un service rendu, soit à la poésie allemande, soit i l'histoire naturelle , soit i l'art numismatique , avait semblé faire dépendre sa renommée de cet ouvrage ; il y travailla un grand nombre d'années avec un zèle infatigable et mourut avant qu'il fût terminé. Ce fut son ami Hamberger qui le publia à Leipsick, il y a soixante-quatorze ans; et quand celui-ci l'appela dans sa préface un homme immortel , il ne fondait que sur ce titre son immortalité.

Gesner, outre les manuscrits allemands, hollandais et français qu'il avait collationnés , avait travaillé sur deux autres infiniment précieux , celui de Vossius que possède la bibliothèque de Leyde et celui que le savant anglais Askew avait apporté de Grèce dans sa patrie : ainsi son texte ne pouvait être plus pur, et c'était un grand service rendu aux lettres, quand il s'agissait d'un ouvrage dont les altérations et les interpolations faisaient soupçonner l'authenticité.

L'édition est précédée de Prolégoméneê lus en 1 7S9 à l'académie de Goeltiogue , et qui sont d'autant plus substantiels que l'auteur a renfermé beaucoup de choses en dix pages.

Le poème des Argonaute* vient ensuite ; le texte grec s'y trouve en regard avec une traduction latine, assez élégante quoique littérale , et des notes critiques et grammaticales qui forment à elles seules la moitié des pages. Tout est de Gesner, à l'exception du texte grec ; encore ce texte a si peu de rapport avec l'édition princep* qu'on pourrait l'appeler aussi son ouvrage.

Les Hymne* suivent le poëme épique; le. travail de Gesner est le même, à l'exception de la traduction en vers latins, qui est du fils du fameux Jules-César Scaliger. Ces hymnes sont au nombre de vingt-six et ne forment qu'une très-petite partie de l'héritage de gloire du législateur de la Thrace.

On lit ensuite le petit ouvrage versifié ttar le* Pierre* , dont le savant éditeur a retouché la version latine et qu'il a accompagné de notes d'une haute érudition. Quant aux fragmens d'Orphée ou sur Orphée, que Henri Estienne avait tirés des anciens et qui sont au nombre de cinquante , Gesner se contente de les donner dans la langue originale.

Ce grand travail est terminé non-seulement par un index très-bien fait, de plus de cent pages, sur la collation des manuscrits d'Orphée , mais encore par une dissertation latine d'une sage critique sur les navigations des Phéniciens au delà des colonnes d'Hercule.

Ainsi , quelques textes épars dans les écrivains de

Cernerai, curante Uamberqero. Lip*i*. aumplibut Fruieh,

ORPHÉE ET SES OEUVRES

l'antiquité et du moyen Age , une faible notice de Fahricius , six pages des mémoires d'une Académie , YÉpigéne d'Eschenbach et YOrpheos Apanta de Gesner, voilà, cd dernière analyse, tous les matériaux vraiment élémentaires sur Orphée -, voilà, si j'ose le dire, l'unique foyer où vont aboutir tant de rayons de gloire, disséminés dans trente siècles et parmi cent nations diverses de l'Asie et de l'Europe , sur l'instituteur d'une des religions sociales dont la raison bunuine s'honore davantage.

Avant de me faire l'historien d'Orphée, je me vois condamné, sous peine de renouveler l'anecdote de la dent d'or de Fonlenelle , à rechercher si mon héros a existé. Ce doute paraîtra très-étrange lorsque tant de siècles amoncelés sur sa tombe se sont réunis pour la couvrir de quelques rayons de gloire , mais il semble accrédité par deux écrivains du plus grand nom parmi les anriens, cl ce serait manquer aux premières lois de la critique que de dédaigner l'examen d'un pareil paradoxe.

C'est Arislolc et Cicéron que les savans soupçonnent d'avoir tenté d'avoir raison contre l'antiquité entière : voici le texte du dernier tiré du Trailé de Xatura deorum. Si ce texte n'est pas exact, il entraîne dans sa chute le suffrage de l'instituteur d'Alexandre. « Aristotc affirme qu'Orphée n'a jamais « existé , et les vers qu'on a publiés sous son nom » sont , à ce qu'on prétend , d'un nommé Cer- „ cops , disciple de Pythagorc : Orpheum poetam » docet Aristoteles nunquam fume, et hoc orphi- » eu m carmen Pythagorei ferunt aijusdam fuisse » Cerropit » Ces trois lignes ont suffi pour préparer une espèce de guerre littéraire de deux cents ans qui dure encore et qui ne finira pas de longtemps.

Vossius, un des ennemis les plus déterminés d'Orphée , comme un des plus dangereux par l'universalité de ses connaissances , partit de ces trois lignes de Cicéron pour rayer du livre de vie , non-seulcinculce poêle célèbre, mais encore Musée et Linus. Son paradoxe se lit dans son Traite de Artis poeticœ natura • « Il y a , dit-il , un triumvirat de poêles » grecs , composé d'Orphée , de Musée et de Linus , ..qui n'a jamais existé. Les noms mêmes qu'on » donne à ces personnages imaginaires ne désignent ..que des expressions grammaticales tirées de la » langue antique des Phéniciens , dont Cadmus fil » usage , et de temps en temps la postérité de ce » fondateur de Thèl>cs : Triumvirot istos poeseos , » Orphea , Muséum , Linum non fuisse , sed no- ». mina ab antiqua Phenieum lingua , qua usi « Cadmus et aliquandiù posteri*. »

• Lib. 1, C»p. 38.

• JH Artii poetlc<r uatura, cap. i*.

Linus et Musée ont appelé avec succès de la sentence de Vossius , qui seul les reléguait parmi les ombres. Quant à Orphée , dont l'ennemi semblait se cacher derrière les noms vénérables de Cicéron et d'Aristote, il a eu un peu plus de peine à se relever d'un pareil analhème.

Le trait de Vossius était d'autant plus dangereux à une époque où les livres des savans semblaient des polyglottes, qu'il fit venir les langues orientales à l'appui de son système. Il prétendit que le nom fantastique du législateur de la Thracc dérivait évidemment de l'arabe Ah fa, qui signifie scire, d'où est venu en droite ligne Arif et par corruption Orphée , qui au fond ne sigoiûe que le savant par excellence.

11 eût été dans la logique naturelle de répondre à Vossius que , puisqu'il existait un Arif qui représentait le savant par excellence, il était tout simple de l'appliquer à Orphée dont la science profonde semblait avoir passé en proverbe chez les anciens ; mais alors on ne répondait pas à un savant qui , comme Vossius , Bocharl ou Kudbeck , accablait ses adversaires sous le poids des citations grammaticales. Dans les âges d'érudition qui précèdent les siècles de goût , il est rare que des textes arabes ou chaldéens ne l'emportent sur le meilleur syllogisme.

Huet, le savant évèque d'Avranches, partit du paradoxe primitif de Vossius, pour en imaginer un autre dans une branche collatérale. Il prit à son prédécesseur l'idée qu'Orphée était un héros imaginaire ; mais il prétendit que le portrait de V Arif des Arabes avait été calqué sur celui de Moïse ' : d'où il s'en suivait que le poème des Pierres, les hymnes sur les Aromates et le voyage des Argonautes pouvaient avoir pour type le sublime ouvrage du Pentateuque.

Il me semble que , pour battre en ruine Huet , qui s'appuie sur Vossius, lequel, de son coté, a pour garans Cicéron et Aristotc, il suffirait peut-être de faire pressenlir que le fameux texte cité du livre philosophique de la Nature des Dieux n'a qu'une bien faible autorité, surtout quand il s'agit d'une opinion des premiers âges, qui semble avoir envahi la monarchie universelle.

Cicéron , comme nous l'avons vu , cite pour son garant Arislolc : Orpheum docet Aristoteles nunquam fuisse. Or, d'après l'affirmation de l'orateur de Rome , on n'a pas manqué de compulser l'Aristote lout grec de l'édition princeps, l'Aristote arabe d'Averroës el l'Aristote grec et latin de notre imprimerie royale , pour s'assurer de l'existence du passage hétérodoxe. Toutes les recherches les plus minutieuses ont été inutiles ; et les commentateurs , pour qui tout est sacré dans les œuvres de l'écrivain sur lequel ils travaillent, en ont conclu que Cicéron n'avait point cité Aristote à faux, mais que probablement le blas-

' Ormnnurnt. nangelie. Propos.*, rip. I.

ORPHÉE ET SES OEUVRES

phèmc de l'instituteur d'Alexandre sur Orphée se rencontrait dans un de ses ouvrages que nous avons perdus : ce qu'un homme de sens peut se permettre •Je ne pas croire , mais qu'il n'aura pas l'audace de réfuter.

Le savant Eschenbacb, qui publiait son Epigine il y a environ deux cents ans, alla plus loin que de jeter des soupçons sur la garantie d'Aristolc ; il fit pressentir que le texte de Cicéron même pouvait être feux, ou du moins interpolé : Si iamen , dit-il . Cicero non fa I sus fuit aut leclio genuina est Mais Escbenbach a commenté Orphée : on peut lui croire un intérêt particulier à défendre son idole , et je ne veux tirer aucun parti de son induction. Je vais supposer que le texte du Traité de la Nature des Dieux n'a subi aucune altération , et combattre ainsi mon éloquent adversaire en lui laissant tous ses avantages.

Qu'est-ce que le fameux Traité deNaiura Deorum, si ce n'est une espèce de roman philosophique destiné à mettre en scène l'académicien , le stoïcien et l'épicurien ; à les faire raisonner et déraisonner sur la théologie naturelle ; à les combattre par eux-mêmes et à tenter de substituer le doute méthodique à la croyance universelle sur l'existence de l'ordonnateur des mondes ?

L'abbé d'Olivet ne croyait qu'aux livres saints et à Cicéron : cependant cet enthousiaste de l'orateur de Rome appelle lui-même le de Natura Veorum, qu'il traduisait , le Roman théologique de l'antiquité*. Or un roman écrit par le plus beau génie n'est pas un guide bien sûr, quand il s'agit d'établir les vérités sévères de l'histoire.

Ajoutons que la seule idée d'avoir donné une forme dramatique à un ouvrage où l'on se permet d'abattre de son piédestal une des grandes statues de l'antiquité lui ôte une partie de ses litres à la croyance des amis austères de la vérité. Des dialogues , fussent-ils de Platon , n'ont pas en ce genre l'autorité d'un Thucydide , et une comédie de Térencc ne fait pas foi comme un paragraphe de Tacite ou de Titc-Live.

Ce qui ajoute encore à mon doute raisonné sur ce fameux texte de Cicéron , c'est que ce n'est pas ce beau génie lui-même qui parle ; c'est un certain pontife Caïus Aurelius Colla qui , en qualité d'académicien , se joue à chaque instant des hommes et des choses, blasphème les dieux donl il est le ministre, et attaque tour à tour la providence sublime de Zénon et le fantôme divinisé des inlermondes d'Epicurc.

Voici donc en peu de mots l'analyse du jugement qu'on peut se former du texte trop célèbre de Cicéron , qu'on a cité tant de fois sans le peser, et quelquefois sans y croire.

L'opinion aoti-orpbcenne est appuyée du suffrage d'un philosophe qui n'en a rien écrit dans ce qui nous reste de ses ouvrages.

' EriCKKKA, de poesi orpliica, in prœmio.

• Préface du TraiKde ta Sature des Dieiur, p. 10.

Cette opinion est consignée dans un roman tbéologique où l'on ne parle qu'à une imagination vagabonde, et non à la raison.

Cicéron n'expose point lui-même sa pensée originelle ; mais il se cache derrière la toile , tandis que Colla , l'ennemi de l'évidence , déraisonne à perte de vue sur les premières causes.

Ce Coda se contredit lui-même en parlant des dogmes d'Epicure, et tout invite à croire que sa doctrine n'aurait pas été plus homogène s'il avait eu à discuter, à de grands intervalles de temps , le problème sur la personne d'Orphée cl sur son existence.

Maintenant , après avoir détruit les assertions téméraires qui tendaient indirectement à faire d'Orphée un être de raison , il faut , par quelques preuves directes , justifier l'antiquité , qui semble avoir fait son apothéose.

H y a peu d'écrivains, dans la Grèce des premiers âges, qui n'aient rendu un hommage solennel au théisme d'Orphée , à ses principes tutélaires cl au génie qui respire dans ses ouvrages.

Orphée était poêle : nous n'avons de lui , ou des disciples qui l'ont fait parler, que des vers : aiusi c'est par les poêles qu'il rne convient de commencer la liste des écrivains qui ont rempli l'Europe , l'Asie cl l'Afrique de sa renommée.

Pindarc semble à la tèle de l'école orphéenne il le fait (ils d'Apollon et de la muse Calliopc, et le place dans la liste des héros qui entreprirent l'expédition si connue sous le nom de Voyage des Argonautes ' . La filiation que lui donne le poète lyrique n'est qu'un titre honorifique qui ne porte aucune atteinte à l'opinion générale, qui le dit issu d'un roi de Thrace. Un hommage rendu au géuie poétique n'est point un titre faux dans une généalogie.

Aristophane , dans sa comédie des Grenouilles , fait dire au tragique Eschyle qu'Orphée apprit à l'homme à s'abstenir de meurtres el qu'il lui donna les chaînes tutélaires de la religion *. Tel est le germe sans doute des beaux vers d'Horace si connus :

Sylvestres homines, sacer Inlerpresque Deorum , Cwdibui el fœdo viclu detcrruil Orphcus, Diclus, ob hoc , lenire tigres rabidosqu > leooes'.

Euripide , quoique joué lui-même sur le théâtre d'Athènes par le cynique Aristophane, se réunit avec lui pour appuyer de son suffrage l'existence du chantre de la Thrace et sa juste célébrité. Il fait dire* à un chœur de son Alceste, que, d'après les vers d'Orphée qu'il appelle en témoignage , il n'y a aucun remède contre la nécessité.

VJJyppolite du même dramatique offre encore , à cet égard , un plus grand Irait de lumière. Le poêle fait dire à Thésée , au milieu de ses imprécations contre

' Pythie. I.

• Abjstupii. Kunrr, vers. 106I.

' HomT. Art. Pottic.

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un fil» qu'il croit coupable d'un amour incestueux : « Le voilà donc cet homme en commerce avec les imw mortels!... Qu'il cesse de m'en imposer ; je ne crois » point à un commerce qui rabaisserait la majesté des » êtres que toute la terre révère... Maintenant que tu » es pris dans les pièges du crime , soumis à Orphée » ton maître, joue l'inspiré , affecte de ne point te » nourrir de ce qui a eu vie , et repais-toi de la fumée « d'un frivole savoir. «

Faisons observer qu'en combinant la chronique des Marbres de Paros avec un texte d'Apollodore, il se trouve qu'Orphée et Thésée devaient être contemporains : ainsi le témoignage d'Euripide, historien aussi sévère dans ses pièces de tbéitre qu'Homère dans l'épopée, est ici infiniment précieux '. Si le poêle des Argonautes avait été dans l'opinion publique un être de raison , croit-on qu'Aristophane aurait passé sous silence le mensonge odieux de l'ami de Socrate? Ennemi comme il l'était de ce grand tragique , parce qu'il tenait au sage par le commerce de la vie sociale et par celui des lumières , n'avait-il pas, au besoin, de secondes Nuées toutes prêtes pour le foudroyer ?

Ce serait ici le lieu de parler de Virgile et d'Ovide, qui , postérieurs à Gcéron , n'ont point adopté son pyrrbonisme sur Orphée : mais je n'aurais , à cet égard , rien de neuf à apprendre. Il n'est point d'homme de goût qui ne sache par cœur le beau quatrième chant des Géorgiques , et qui n'ait lu , au moins une fois, le dixième livre «les Métamorphose».

Des orateurs grecs, tels qu'Isocrate" et Dion Chrysostôme*, ont parlé des ouvrages d'Orphée, sans répandre des nuages injurieux sur sou existence.

Les philosophes , à cet égard , ne sont pas moins afflrmatifs. Une grande partie des dialogues de Platon , et en particulier le Cratyle , le Banquet et le huitième livre des Lois, respirent la vénération pour la personne d'Orphée et pour ses ouvrages. Il faut observer que, dans sa belle Apologie de Socrate, le sage, qui est toujours l'interlocuteur dominant, parle du chantre de la Tbrace avant Homère même : comme si ce nom vénérable se présentait toujours le premier à sa pensée, quand il s'agissait de donner aux hommes le double bienfait des lois et des lumières !

Maxime deTyr parle avec enthousiasme des grandes choses qu'Orphée a exécutées arec le seul mobile de l'harmonie*. Stobée loue trois fois le proamium de son poëme sur les Pierres , dont il se garde bien de lui contester la paternité9. Hyéroclès ne peut se lasser

' Outre i'Alccste et l'Uyppolytt d'EmmDi, voyez aussi «on Miesm, vers 94 1 et 84».

* Buslridis Laudatio, édition grecque et latine d'Anastuc Auger, donnée par Didot l'aloé, en ma. t. U, p.

' De regao oral. 4. (Voyei le même Dion Chrysostome, oral. SO, édition in-f» de Uorel, avec la diatribe de Casaubon. Latente, ex lypia rcgils, i6ot.

4 Dissert, to et 33. ( Voyez l'édition in-4°, grecque et bline , de Oavtsiui et de Markland, donnée i Londres , en IS40 , p. 105 et 439.

• Florileg., p. 17, 13 et 139.

d'admirer l'accord parfait qui se trouve entre lui et Platon sur le dogme admirable de la providence \

Je ne parle ici ni de Macrobe *, ni d'Euslatbe *, ni de Sextus Empiricus4, ni de Jamblique-, ni d'Athénagore*. qui ont réfuté Cicéron et Aristole sans les nommer , en ne mettant pas l'existence d'Orphée en problème , et je me hile d'arriver au témoignage irréfragable de l'histoire.

Hérodote qui , malgré le pyrrbonisme du demisavoir, n'est pas toujours le père des fables, parle d'Orphée d'après son antique renommée et le met en parallèle avec Pythagore. Il suppose les institutions de ces deux philosophes émanées des fameux mystères de l'Egypte des Pharaons ; et tout ce qu'il dit à cet égard semble plein de sens et de raison7.

Je trouve dans un faible écrivain de l'empire grec une citation d'un ancien historien , du nom de Timothtie , qui rendait une justice authentique à Orphée. « Ce poêle , contemporain de Gédéon , a ce que dit » Cédrène , était un des hommes les plus célèbres et » les plus éclairés de son temps : on lui doit une » Théogonie qui explique la formation du monde et » l'organisation de l'homme ; Sapientissimus et ce- » leberrimus poeta , quiedidit theogonias , mundi » creationem et hominum formationem'.» Malheureusement ce suffrage perd de son poids par uu mol qu'ajoute l'écrivain : c'est que la doctrine de ce législateur de la Thrace lui a été révélée par le soleil.

Le patriarche de Constantinople , Photius , nous a conservé dans sa Bibliothèque cinquante rérils originaux de l'historien Conon, et le quarante-cinquième est consacré à Orphée. On y voit des détails précieux sur sa vie , sur sa mort et surtout sur le culte religieux dont la reconnaissance des peuples honora sa mémoire 9 ; car il le jugeait un grand bomme , et , d'.iprès les mœurs du temps, digne de l'apothéose.

Pausanias, dans son foyage historique de la Grèce , et surtout dans le livre IX , qui traite de son itinéraire en Béotie, a fait beaucoup de recherches sur ce héros des âges antiques. La manière doul U s'exprime sur ses ouvrages prouve qu'il les avait lus avec toute la conscience littéraire : « Quant à sc&

■ Hyeroclis, alciandrini phUoaopfai , lit awea carmina commentartus , lib. 4 , édition grecque ei latine, lot*, Londres, 1742,

' Salurnal. lib. I, cap. 8.

1 Commcntar. ad Dkmys, per leget in limine.

• Ad versus mnthemaitc. lib. II. (Voyea Scxli Empir. opéra que estant, edente Hcnrico Stephano, hWol. Cenev». iCTi, parte aecund, p. 70.

• Jambilic, chalctdensia, de viia Pylhagorct, gra?oé et latine, cap. 34, in-4o, n bibliopoleo Coanmeuniano . 1598.

• Légat, pro chrisliatris.

' Euterpe, ou lib. II.

• Voyei le loin. !•* de rodiilon grecque avec la veraion de Xylandor, donnée au Louvre en 1647.

• Pnotii Hyriobiblon scu Wblioiheca,èaH. in toi. grecque et latine, de Hotschel ui, Oliva, Paul Éliviiuc, 161 1, mrral. Cohoh. p. «il.

ORPHÉE ET SES ŒUVRES

» Hymnes, dit-il, ceux qui oui étudié les poêles nï- » goorent pas qu'elles sont courtes et en petit nom- » bre ; elles cèdent , du côté de l'élégance , à celles » qui sont sorties de la plume d'Homère : cependant » U religion les a adoptées et n'a pas fait le même » honneur au chantre d'Achille '. »

Diodore, le premier des Grecs, suivant Pline , qui cessa de travestir la majesté de l'histoire, primus qui desiit apud Grœcos nugari , a consacré un article a Orphée, dans le dernier chapitre de sou premier livre, où il traite des Grecs qui ont élé dans la Haute- Egypte s'instruire des démens des sciences ; il le place même à la tète des voyageurs les plus illustres, tels qu'Homère, Lycurgue, Solon, Platon et Pylbagore". 11 est bien évident que si l'orateur de Rome avait raison dans le procès qu'il a intenté à Orphée , :l faudrait envelopper presque tous les législateurs de l'antiquité dans le même anathème.

Je termine celle longue nomenclature , que les grands noms de Cicéron cl d'Arislote rendaient nécessaire, par Diogène Laërce, l'hisloriographe sans génie de la plupart des beaux génies de l'antiquité. Cet écrivain , comme je l'ai déjà (ait observer, ne fait point l'honneur à Orphée d'écrire sa vie ; mais du moins il en parle avec quelques détails dans son introduction. « Les Grecs, dit-il, ont été les inventeurs de la phi- » losophie... Ceux qui en attribuent la découverte aux » torhares objectent en vain qu'Orphée , Thrace d'o- » rigine , fut vraiment philosophe. Pour moi , je ne » sais si l'on doit donner un paretl titre à un poëte qui » a dégradé la majesté des dieux jusqu'à leur donner » les passions des hommes, jusqu'à les présenter dans » un état honteux de prostitution. L'opinion » mune est que les Bacchantes le déchirèrent ; » son épitaphe, qu'on voit à Dia en Macédoine, prouve » qu'il fut foudroyé par Jupiter \»

Il est aisé de voir que Diogène, adoptant tous les préjugés d'une vanité nationale , u'exclul Orphée de sa légende historique, n'empoisonne ses opinions, ne calomnie son théisme religieux que parce qu'il est né en Thrace et non dans le Péloponèse ; mais on peut conclure du moins des aveux de ce détracteur du sage, que ce dernier a existé , puisqu'il a écrit les dogmes de sa religion et qu'on voit son tombeau dans une ville de Macédoine.

Ce tombeau , qui probablement existait du temps de Diogène, est un monument non moins authentique que celui de l'histoire : on peut le regarder comme un brevet perpétuel d'existence ; et voilà pourquoi ceux des Pharaons qui croyaient à l'immortalité dépensèrent tant de talens d'or pour renfermer leurs au-

' paunnia accuraia Grœcœ detcrtptlo , édition grecque et latine de Xulander, Francofurtl, anoo »583.

•Diodori Sknli, BibUotheca historien, grâce cl lalinè, edcnle WesscUngio. Amslolodami, iî*6, in-fbl. 7 vol. — 1. 1

' Laert. Oiogen. de Vilis dogmatts, el apopgiepmaUo *orum qui in phUosnphia claruerunt, gr*ce el lalinè, .,i«6i,inproemio,p. 7.

gusles momies dans les pyramides. Voici l'épilaphc qu'on lisait sur le tombeau de notre philosophe : « Ici m repose Orphée de Thrace , qui fut écrasé par la » foudre. Les Muscs prirent soin de l'ensevelir cl » renfermèrent sa lyre d'or avec sa cendre daus le » monument qu'elles lui érigèrent 1 . »

Il me semble que celte épitaphe , en attestant qu'Orphée a vécu, atteste aussi l'odieuse malveillance de Diogène : rien n'annonce dans celle inscription funéraire que le sage ait élé puni des dieux pour les avoir blasphémés. Cette mort tragique , en la supposant telle , ne serait que. l'effet d'un phénomène naturel. Orphée aurait péri d'un coup de tonnerre, comme Eschyle de la chute de l'écaillé d'une tortue ; el ce qui le démontre, c'est le soin que prennent les Muses de lui ériger un tombeau et de l'ensevelir avec sa lyre d'or. Assurément chez les peuples neufs, comme l'étaient les Thraces et les Macédoniens il y a plus de trente siècles , on ne s'avise pas de faire intervenir les chastes filles du ciel, comme les anciens aples Muses, pour rendre des honneurs funè- ; on ne lui érige pas un tombeau, el l'on ne prépare pas les voies à son apothéose.

Un autre monument plus durable que des tombeaux de pierre ou de marbre, que le temps détruit en silence el que les hommes en révolution renversent en un moment, est la représentation des héros , ou des grands événemens de leur vie, sur des pierres précieuses qui , soit par leur prix intrinsèque , soit par le prix d'opinion qu'y attache le fini du travail , semble défier l'influence des siècles. Cest sous ce point de vue que je parlerai de la fameuse médaille du cabiuel de la Bibliothèque impériale , ayant pour titre OrpheustheologuSy et qui représente ce sage célèbre au milieu des oiseaux de proie, des tigres et des lions , qu'il charme avec les sons de sa lyre. Gronovius, qui l'a {ait graver dans sa grande et belle collection des Antiquités grecques et romaines , suppose , à cause du delta qui touche à l'instrument, celle médaille frappée dans l'Ile de Délos et il en trouve l'explication dans la dix-neuvième épigramme du dixième livre de Martial.

Je passerai encore moins sous silence la célèbre cornaline du cabinet du Palais-Royal, qui représente Eurydice assise et avançant la main sur la blessure que le serpent lui a faite , pendant qu'elle cueillait des roses \ Cet événement est , comme l'on irait , le plus marquant de la vie du sage. On ne peut pas plus détacher le nom d'Eurydice de celui d'Orphée, que Pyladed'Oreste, et Homère de l'immortalité que lui donne son Iliade.

■ Lae rt. niogen. loco cltato.

' Thésaurus grœcarum antiquilatum , edenle Jacobo Cronovio, Lugd. BaUvor. i«9S, in-fol., 1. 1", au mot Orpheus.

• Description de* pierres grtwees du Cabinet du duc d'Orham, 7 vol in-fol Paria, 1784. La cornaline d'Eurydice e»t la crémière du second volume.

ORPHEE ET SES OEUVRES

Les savans éditeurs de ce cabinet de pierres gravées n'ont pas manqué, à propos de la cornaline d'Eurydice , de rappeler laborieusement les traits les plus connus de la vie publique du législateur de la Tbrace. Mais, par une logique qui n'est qu'a celui d'entre eux qui a pris la plume, après avoir fait l'énumération de tous les traits qui pouvaient constater l'existence personnelle de cet homme si justement célèlwc, ils en concluent froidement que c'est un être fabuleux , parce que sa vie n'est explicable à la raison que par les images fantastiques de l'allégorie.

Un critique bien plus dangereux serait l'illustre Frcrel, s'il avait eu a lui une opinion bien prononcée. Mais on voit qu'entraîné en sens contraire par les ennemis d'Orphée et par ses admirateurs, il n'ose résoudre le problème sur son existence. Terminons cet article en jetant un coup d'œil rapide sur les doutes raisonnes de ce grand dialecticien , qui ont, a mes yeux , plus de poids que les assertions des hommes qui travestissent l'histoire en allégories.

• Il est du moins très- douteux , dit Freret , qu'il y » ait jamais eu un Orphée,... et s'il a existé, c'est au » temps des Argonautes qu'il faut le placer, vers » l'an oo avant la prise de Troye, et 6.1 ans après » l'apothéose de Bacchus, suivant ApollodoreV »

Les deux parties de cette phrase semblent implipliqucr contradiction entre elles ; car s'il est trèsdouteux qu'il y ait eu un Orphée, je ne vois pas pourquoi on cherche à faire coïncider son avéoenement avec l'apothéose de Bacchus, personnage pour le moins aussi merveilleux que le législateur de la Thrace. Il n'est pas dans l'ordre naturel d'inserirc sur des tables de chronologie l'être dont on révoque eu doute l'existence.

Ce que ce grand critique ajoute semble , au premier coup d'œil , plus spécieux : « Il n'est (ait men- » lion d'Orphée, dit-il, ni dans Homère, ni dans » Hésiode ; et c'est Philammon , et non l'époux » d'Eurydice, qui est le chantre des héros grecs dans » les Argonautes de Phérécyde. »>

Mais ici Freret, et j'en demande pardon à sa mémoire, semble se tromper à la fois sur les faits et sur les raisonnemens.

Les écrivains rites ici par ce gr.^nd critique ont bien plus fait que de nommer Orphée; ils se sont imprégnés pour ainsi dire de sa doctrine et s'en sont fait honneur dans leurs ouvrages. C'est un (ait attesté par les anciens cl qui n'aurait pas dû échapper à l'érudition profonde d'une des meilleures tètes de nos académies.

L'oubli du nom d'Orphée dans la liste des Argonautes de Phérécyde n'est constaté que par un faible scoliaste* cl ne prouve rien quand le nom est ré-

1 Rechercha inr le eulie de Bacchus ptrml les Grec* dan» l«« Wtmoirc*dc l'Académie des Be'let'lenres, (. XXIII , p. ait

• Scholiatl. Apollon, Mb. I».

tabli dans toutes les autres listes qui nous restent de l'antiquité '. D'ailleurs nous savons par Suidas que ce Phérécyde recueillit le premier les œtivu-s d'Orphée *, cl tout porte à croire qu'il ne fut jamais que l'éditeur et non l'auteur du poëmc des Argonautes.

Il suffit de lire sans préjugé la théogonie d'Hésiodo et de la comparer avec les fragmens qui nous restent de celle d'Orphée, pour voir que cette dernière est l'ouvrage original, tandis que l'autre ne semble qu'une copie défigurée. D'ailleurs un des meilleurs critiques de la Grande-Bretagne, Thomas Gale, le dit formellement dans ses notes sur Apollodorc. A l'en croire , nésiode a moins imité que corrompu la théogonie prirnilive de son modèle9. Ol ouvrage, qui dans le temps fit du bruit dans la république lilléraire, est de IC7&. Freret , accoutumé à mellrc à coniributioo les écrivains célèbres de tous les âges pour don» ner du pouls à sa chronologie anli-newlonienne , a dû le connaître , et il devait ou le prendr e pour guido ou le réfuter.

Quant à Homère, l'erreur de Freret est plus étrange encore. Nous avons plus d'un garant que le créateur de l'Iliade mettait souvent en vers sublimes la théorie religieuse d'Orphée. Homère, dit Clcmcnl d'Alexandrie dans ses Siromates, a pris diverse* choses an poêle de la Thrace et les a insérées dans ses ouvrages*. Alhénagorc, dans son Ambassade chrétienne , assure qu'Orphée donna le premier uu nom aux cictix , qu'il créa leur généalogie et qu'Homère le copia quelquefois". Il est difficile d'expliquer le parti pris par un aussi grand critique, de taire les autorités qui contrariaient ses opinions , tandis qu'il faisait valoir d'une manière aussi tranchante celles qui en étaient l'appui ; à moins qu'on ne dise que, depuis que la lettre de Thrasybule avait échappé à son pyrrbonisme*, son dédain pour les pères de l'église était tel qu'il les regardait ainsi qu'Orphée comme des êtres non exista os ; mais n'appuyons pas sur ces petiles taches d'un écrivain célèbre qui nous a laissé tant el de si beaux titres pour honorer sa mémoire.

Je termine ce que je crois pouvoir appeler ma démonstration historique de l'existence d'Orphée par un trait de Pausauias qui vaut un monument ; c'est qu'il y avait une famille grecque du nom de Lyco-

' Vojcz, en particulier, celle d'Apollodore, Xclar Thom. GaM In Apollodqr.p.M, et Apolloniï MwM Argonnuiicon , belleédition en a vol. in-4», grecque el la line, edetue Joan. Shaw, Oxonii, cl (ypographeo Uarcndontano , 1777, l. I«, lib. I", p. a*».

' Suida» Lexicon çrtrco-lallutan , edenlc Kustero , CanUbrigte?, I70S, in-fol. 1 vol. ( Voyez tome III, au mol Serapion.)

1 Aiwllodori Alhnûensi* Biblèoiheces , dam VUltlorke poetlcœ teriptores anUunl , édition grecque el latine, de i67i. 4 Clem. Alexandr. Stromai. lib. 3, p. 61 S.

* l.egnt. pro Christian.

• J'indique ici l'opinion ires-répandue i cet égard , tant la garantir comme sauf la réfuter.

ORPHÉE ET SES OEUVRES

tnidcê , qui , de tempe immémorial , apprenait par cœur des poèmes d'Orphée et les chantait dans la célébration des mystères '. C'était à quelques égards les Lévites des Hébreux, qui veillaient à la conservation du Penlateuque.

Il y a donc eu un Orphée qui a rempli la terre entière de son nom , et ce nom n'est ni une dérivation étymologique des langues orientales, ni la froide copie d'un héros, ni une vaine allégorie.

L'opinion de la non-existence d'Orphée avait dit si peu de fortune parmi les anciens qu'il s'en est trouvé qui , ne pouvant expliquer par un seul individu toutes les merveilles de la vie de cet homme célèbre , l'ont partagé en trois. L'exemple en avait été donné antérieurement par rapport a Hercule et au grand Jupiter. C'est un moyen très-commode de multiplier la race des héros, lorsque la nature semble s'épuiser à en organiser un dans l'espace de plusieurs siècles.

Ccst ainsi que Suidas dislingue l'Orphée de Thracc d'un Orphée de Crolone, patrie de l'athlète Milon, et c'est à ce dernier qu'il f.iit honneur du poëme des Argonautes*.

Pausaoias , de son côté , en suppose un né en Egypte * ; ce qui achève d'altérer sur ce point les sources de l'histoire.

Une critique sage fait pressentir que l'Orphée de Pausanias n'est pas différent du législateur de la Thrace et de l'époux d'Eurydice. Nous avons vu qu'avant de civiliser ses concitoyens, il avait fait un voyage en Egypte pour s'y instruire des éléroens des sciences , gravés en hiéroglyphes sur les pyramides. Or les Egyptiens ont eu la manie de tous les peuples anciens qui ont eu le bonheur d'avoir un siècle de lumières: ils ont adopté les héros étrangers qui venaient leur rendre hommage, et bâti sur cette chimère de l'amour-propre leur généalogie nationale. Si Pausanias avait été aussi patriote que les prêtres de Thèbcs ou de Mempbis, il aurait revendiqué un héros presque indigène , qui n'avait ni par son nom, ni par sa vie, et encore moins par ses écrits, aucun point de contact avec les esclaves des Pharaons.

Je serais lenté de n'être pas tout-à-fait si sévère par rapport aux deux Orphccs de Suidas : non que ce lexicographe du onzième siècle ait beaucoup d'autorité en raison et en histoire ; mais il a travaillé sur des mémoires anciens, et en particulier sur ceux d'un annaliste de son nom, dont Strabon faisait quelqu* cas. ainsi que le scoliasle d'Apollonius de Rhodes et Etienne de Ryzance V II a donc pu avoir une garantie près de la postérité, que son nom seul

• Strabon. Utrum grogrophtcar , edenle WeUer», grec, et toi. Amstelod, J707, in-fol., a vol., 1. 1«, lil>. 7.

Scholiatl ApoltonH Khodii, ad lib. i, 13S. Slcphan. Bvcant. de Vrbibus, edeate Berkeley, Lugd. batavor, is8b, in-fol., in voce Amwox.

* Suida* Lexicon. 1. 1", au mol Endoeia. ' In Beol.

ne présente pas ; mais j'ai un motif bien plus puissant encore pour croire que la grande célébrité d'Orphée a pu être partagée entre deux personnages, séparés par un intervalle de temps que la chronologie vulgaire ne peut calculer : et ce motif, que je ne tarderai pas à faire valoir, je crois l'entrevoir dans un examen approfondi de la géographie du poëme des Argonautes.

Je ne ferai qu'indiquer en ce moment ce grand trait de lumière, qui aurait du éclairer d'autres critiques célèbres, plus faits que moi pour le faire valoir; la place naturelle de ccUc discussion est à la fin de ce mémoire, quand, n'ayant plus rien à dire sur la personne d'Orphée, je m'occuperai à porter l'analyse sur le plus brillant de ses ouvrages.

Orphée, suivant un manuscrit grec antique, interprété par Constantin Lascaris, naquit soixanle-dixscpl ans avant le commencement de la guerre de Troie; Egée régnait alors dans Athènes, et Laomédon dans Troie *. C'était a l'époque de la fin des douze travaux de l'Hercule de Thèbes, et quinze avant la naissance de ce Thésée, que le héros devait accompagner dans ta fameuse expédition des Argonautes.

Il ne faut point s'amuser ici à réfuter Pindare, qui fait naître cet homme célèbre de la muse Calliope ni Hygin, qui lui donne Apollon pour père*. Cette généalogie céleste est évidemment une allégorie, pour désigner le grand nom qu'il s'est fait par ses poèmes. Diodore, moins enthousiaste, et par conséquent plus vrai, le fait fils d'un i-Eagrius ou jEagre, roi de la Tbrarc méridionale ; opinion qui mérite d'autant plus notre assentiment, qu'Orphée lui-même, ou son disciple Onomacrile, le dit dans son poème des Argonautes*. Cet jEagre, comme on s'en doute bien, n'était pas un monarque à la manière des Xerxès et des Ninyas ; on pourrait le comparer aux Caciques sans couronne du nouveau monde, vers le temps de sa conquête : car les Thraces, a cette époque, sortaient à peine du chaos de la barbarie, et on les accusait d'être anthropophages ".

Orphée, appelé à gouverner des hommes qui se mangeaient entre eux, sentit qu'il fallait les refondre en les jetant dans le creuset de la nature. Telle est l'origine de son fameux système diététique, des merveilles qu'il parut opérer avec l'harmonie , du culte tutélaire qu'il donna aux Thraces, de ses écrits pbilantropiqucs et de ses voyages.

Modeste comme le sont tous les hommes de génie, qui ont d'autant plus de défiance de leurs lumières,

1 ilarmor. Taurin., I. p. 107. Celle opinion offre plus de probabilité que celte dïujébe , qui le place à l'an 7S0 depu i» Abraham, Eusob. Cyronic. Hyeronimo inlcrprcl.

' Pythie, l.

'Lib. H.

4 Vojci Consunlin Lascar» , ilarmor. Tawrineut., 1. 1", toc. eil.

* Il y avait encore de rcs hordes d'anthropophage* prci te Ponl-F.uiin du irnpt d'Aristotc. rohiie. lib. 8.

ORPHEE ET SES OEUVRES

qu'ils en inspirent moins aux autres, Orphée commença par s'instruire par lui-môme des progrès de la civilisation chez les peuples étrangers qui passaient à cet égard pour l'avoir portée le plus loin. L'Égyptien , qui se croyait né du sol qu'il habitait, l'appela le premier dans son sein Il vit, en abordant au Delta , un peuple triplement abâtardi par l'inertie de son ciel , par le despotisme de ses rois et par l'abjection de ses dieux : cependant il sentit que, pour juger une monarchie eutière, il ne fallait pas s'arrèlcr à une pareille écorce. Il était fils de roi , et à ce litre aucune porte ne lui était fermée. Il obtint des Pharaons la permission de visiter l'intérieur des pyramides ; et là, il s'instruisit en silence des élémens des connaissances humaines qu'Hermès y avait gravés dans la langue mystérieuse des hiéroglyphes.

Chez les peuples neufs, dont les premiers rois sont toujours dans le ciel, il n'y a guère d'hommes éclairés que parmi les prêtres : Orphée se présenta chez ceux de la Haute-Egypte, en fut accueilli, et obtint d'eux la

clé de leur double doctrine : ceux-ci,

de

son affabilité et de ses grâces, lui firent un honneur (pli devait moins parler à sa sensibilité que flatter leur amour-propre : ils l'adoptèrent.

Les prêtres égyptiens, pour établir une ligne de démarcation entre l'homme instruit et celui qui ne l'était pas, et les gouverner tous deux , avaient créé, en l'honneur d'Isis, une espèce d'ordre religieux où l'on célébrait des mystères. Orphée s'y fit initier et transporta l'institution en Grèce1, en la combinant avec celle des mystères de Bacchus, émanés de la même source, et déjà dégradés par l'introduction des femmes qu'on avait eu la maladresse d'en rendre dépositaires.

On connaît la partie élémentaire des constitutions de ces trois ordres religieux, dévoués à Isis, à Bacchus et à Cérès.

Peut-être Orphée, né avec plus de génie que les hiérophantes d'Héliopolis qui l'instruisaient, eùt-il tort d'apporter dans la Thrace et au Péloponèse des mystères dont il était si facile d'abuser * : la religion primordiale ne semble pas avoir besoin d'être entourée de voiles ; il faut , comme j'ai dit dans un autre ouvrage, quand il s'agit du contrat tacite qui lie le ciel et la terre, ne point avoir de double doctrine, et que la langue populaire ne soit que la traduction littérale de celle des sages, c'est-à-dire l'expression d'un respect raisonné et de la plus pure reconnais-

Cepcndant il faut être juste : l'époque ou Orphée parut semble justifier sa mémoire; la Grèce, alors à

' Diod. Sicul. Kb. 4.

• Le manuscrit de Constantin Lascaris dit dans l'Ile i thrace.

' l.'abnWialcur de Trogne Pomple, Justin, parle de la théologie d'Orphée et de ses mystères, au livre XI de son Uutoire mirrrsdle.

peine civilisée, avait besoin de la massue de ses Hercules pour la délivrer des espèces de sauvages robustes qui tyrannisaient ses villes naissantes et des bctes féroces qui dévastaient ses campagnes. La Thrace, où était le trône mobile de son père vEagre, avait encore dans son sein des antropophages. Ce n'est |ias avec un froid système de lois, c'est avec de grands spectacles qu'on maîtrise de pareils rassembleroens d'hommes : il semble nécessaire d'avoir une doctrine populaire pour te peuple et une doctrine philosophique pour ce qui ne l'est pas ; de diviniser la nature entière pour la multitude, et de concentrer le culte du sage à l'autel de l'ordonnateur des mondes. Ensuite la civilisation fait des progrès, la raison s'épure , les lumières se réunissent à un seul foyer -, alors la double doctrine disparaît , le peuple cesse de l'être , et comme il n'y a qu'un père de la nature, il n'y a pour ses nombreux enfans qu'un mode religieux de reconnaître ses bienfaits.

Ajoutons que ces mystères mêmes avec lesquels on tente de dégrader la mémoire d'Orphée pouvaient, dans un âge de barbarie, être regardés comme un monument de raison ; il suffît de les mettre en parallèle avec ceux de Baccbus, qui étaient alors parmi les Grecs dans la plus haute faveur, pour se convaincre combien l'époux d'Eurydice avait de supériorité sur l'amant léger et perfide d'Ariane el d'Erigone.

Bacchus , qui avait volé à l'Egypte ses mystères, et qui les dénaturait pour en paraître l'inventeur, prenait tous les petits moyens de la tyrannie pour empêcher que la raison n'en empoisonnât les cérémonies. Quand, suivant Diodore, que je vais analyser, il rencontrait des incrédules qui se permettaient d'en rire, il les rendait insensés , probablement à l'aide d'un breuvage, ou bien il les faisait déchirer par ses amazones. C'est à l'occasion de ce nouvel attentat du fanatisnve, qu'il inventa un nouveau stratagème de guerre; il fil du thyrsc de ses Bacchantes une lance, dont le fer était caché sous des feuilles de lierre : l'ennemi , qui ne se défiait pas d'un pareil artifice, s'approchait d'un sexe dont la force semble toujours dans sa faiblesse, et trouvait la mort. L'histoire dit que Bacchus punit ainsi un Myrbane, roi de l'Inde, un prince grec nommé Penlhée , et un Lycurgue, souverain de la partie de la Thrace qui est située sur l'HelIcspont '.

Orphée, le plus pacifique des hommes parce que la morale qu'il prêchait était toute dans son cœur, n'adopta point ce farouche prosélytisme ; il crut que le culte du père de la nature devait se propager par la persuasion et non par les assassinats : tels dans la suite des âges ont été aussi les principes des hommes d'état qui ont laissé une grande renommée, de Confucius, de Marc-Aurèle, du législateur de la Pensylvanie, et de notre immortel Fénélon.

1 Diod. Sicul. Iib. 4.

ORPHÉE ET SES OEUVRES

L'origine de la licence barbare des mystères de Bacchus provenait évidemment, ainsi que je l'ai déjà fait t.itrevoir, de ce que le héros grec avait eu la faiblesse d'y faire initier un sexe plus fait pour respirer dans l'élément du plaisir que pour goûter les jouissances intellectuelles. En effet, des femmes telles que l'antiquité nons représente les Bacchantes, qui s'abandonnaient a l'ivresse, qui célébraient à demi-nues leurs orgies religieuses , qui passaient leur vie vagabonde au milieu des soldats dont elles partageaient la licence, ne sont pas des êtres bien respectables, et il était permis aux détracteurs des mystères de les prendre pour de féroces Messalines.

Orphée, trop ami de l'ordre et des mœurs pour ne pas rectifier une institution religieuse déjà aussi éloignée de ses élémens , coupa le nœud gordien en refusant d'admettre les femmes dans ses mystères. Cette modification, provoquée par la haine publique qui poursuivait les Bacchantes, attira de tout côté des hommes de bien et des sages au culte pur du héros de la Thrace, mais les femmes qu'il refusa d'initier ne lui pardonnèrent point cet acte de raison et de courage. Nous verrous dans la suile que, désespérant d'en faire un second Bacchus, elles osèrent l'assassiner.

Parmi les dogmes qu'Orphée emprunta aux mystères de l'Isis égyptienne, pour les transplanter dans la Grèce, le plus remarquable, suivant les historiens de sa vie, est celui d'un Tarlare, imaginé, dit-on, pour contenir les hommes pervers. Mais ces historiens calomnient à mon gré la nature humaine : plus on se rapproche du berceau des sociétés, plus il y a dans l'homme de moralité originelle ; plus l'idée d'un dieu rémunérateur et vengeur s'y montre dans toute son énergie; plus on sent le besoin d'atteindre les délits secrets, dans les replis cachés de la conscience, par le dogme réprimant de l'immortalité.

Il suit de cette considération que Pausanias a eu tort de laisser entendre, à propos de la descente d'Orphée aux enfers, que ce sage inventa un mode d'expier les crimes 1 : un tel mode ne s'invente point ; surtout chez un peuple neuf. Il suffit de replier un moment son ame sur elle-même pour sentir que l'ordre primilîfest indépendant de nous ; que quand nous le troublons volontairement, le vengeur n'est pas loin, et que c'est notre cœur lui-même qui prononce la

Il résulte aussi que Diderot, qui avait de la vertu quoique athée, a cependant calomnié Orphée , quand il a fait pressentir que c'était un fourbe éloquent, qui fil parler les dieux pour maîtriser les hommes et les empêcher de s'entre-détruire *. Il n'y a point de fourberie à faire sanctionner par le cœur humain le frein des délits secrets ; il n'y en a point à placer l'être

' In tkoi.

' opiuiont de$ phUotophes , œuvres de Diderot, ». v ,

, qui démérite entre une justice vengeresse et ses rc- ' mords.

j Nous verrons, par l'analyse des ouvrages importons d'Orphée, que l'unique politique qu'il mit I dans la religion qu'il donna aux Thraces fut de la rendre populaire plutôt qu'intellectuelle : tout le monde étiit peuple chez cette borde de sauvages, et s'il avait défini Dieu à la manière sublime de Moïse ou de Newton, personne dans sa patrie n'aurait fait un pas vers la civilisation, parce que personne n'aurait pu l'entendre .

C'est probablement vers l'époque de l'institution des mystères dans l'Ile de Samothrace, qu'Orphée perdit Magre son père, et vint à Lil>èlbre, chef-lieu de sa petite principauté, où, suivant le manuscrit de Lascaris, il s'occupa à faire des lois et des livres.

C'est à Libèlhre, d'après le même historien , que Jason vint trouver Orphée, pour l'engager à l'accompagner dans l'expédition des Argonautes. Le motif n'avait rien de ce merveilleux qui accompague les moindres détails de la vie des conquérans de la ïoison-d'Or : il s'agissait simplement de donner des leçons de cosmographie au pilote du navire, qui en était dépourvu. Ce n'est pas ici le lieu de m'élendre sur ce Périple mémorable, dont le héros de la Thrace fit un poeme épique; je me contenterai de dire que, revenu de la Colchide, il se fixa à Libèlhre , où il vécut a la fois en prince et en philosophe '.

Les anecdotes de la vie privée d'Orphée sont peu connues ; le temps a détruit presque tous les monument historiques qui auraient pu nous les transmettre. D'ailleurs, à une distance de trente-un siècles, les objets n'intéressent qu'en masse.

Cependant trois traits de cette vie mémorable ont échappé aux ravages du temps, grâce au concert des poètes et des philosophes pour les faire passer aux générations à naître : ce sont les merveilles que le législateur des Thraces opéra avec sa lyre, le beau délire de son amour pour Eurydice et l'événement tragique qui amena sa mort.

Orphée monta sa lyre de sept cordes et exécuta avec elle des prodiges; c'esl-a-dire de ces choses supérieures aux connaissances contemporaines, qui sont toujours des prodiges dans l'âge des fables

Peut-être faudrait-il aussi pour l'honneur des Thraces, ou si l'on veut de la raison humaine, expliquer avec ce symbole son talent d'apprivoiser les tigres cl d'amollir les rochers. De pareilles merveilles ne deviennent vraisemblables qu'au moyen de ses succès dans ta civilisation des barbares : il était plus flatté, sans doute, de mettre de l'harmonie entre les hommes, que d'en tirer de sa lyre à sept cordes.

' C'est reiprwsion même dont se sert Lascaris : Et ,bi t ixit Ml prlncept et phllosophus.

' Voyez, sur ses déco . vertes en musique, ainsi que sur srs succès, Diod. Sicul. lib. t,Scncc, Traqtcd. Uercul. (mais, cJ Boel. De consolât., lit». 3

12 ORPHÉE ET

Ajoutons qu'une aulrc cause peut encore avoir influé sur les pbéuomènes surnaturels qu'Orphée semblait opérer avec sa lyre. A sa roix, disent les poètes qui se sont faits ses historiens , l'onde cesse de couler, les fleuves rapides remontent vers leurs sources, les arbres accourent, les monstres s'apprivoisent^ et la nature en silence demeure suspendue. Tout cela s'explique quand ou se transporte sur le lieu de la scène. N'oublions pas qu'il s'agit ici des Mystères, où l'hiérophante parlait à l'imagination ardente des initiés par de grands spectacles ; n'oublions pas que les prêtres de Thèbes avaient pu montrer à Orphée ces spectacles du côté des machines, faire raisonner devant lui la statue de Mcmnon , sans attendre le lever du soleil, et alors on verra le noyau de vérité qu'enveloppe l'écorce fabuleuse des métamorphoses.

Orphée, le demi-dieu de l'harmonie, n'épousa point la dissonnante Agriope, quoiqu'en dise Diogène taërcc ; il unit sa destinée à celic de la sensible Eurydice, et ses chastes amours ont traversé tous les siècles , en intéressant pour une héroïne qui avait mérité de son époux le plus beau des dêvouemens.

Tous les hommes de goût, dignes d'apprécier le chef-d'œuvre des Géorgiques, connaissent le tableau ingénieux de la descente d'Orphée aux enfers, pour ravoir, à force d'éloquence et de sensibilité, son intéressante Eurydice. On croit, sous le pinceau de Virgile, voir les ombres oublier leurs tourmens pour Janscr au son de sa lyre , Ixion cesser de tourner sa roue, et le vautour de Prométhée abandonner le cœur de sa victime Mais un tableau n'est point un monument d'histoire : il faut remonter au trait primitif qui a pu électriser tous les grands peintres, échauffer toutes les belles imaginations, et ce trait se rencontre, mais diversement interprété, dans plusieurs textes anciens, où l'on n'a cherché à parler qu'à la froide raison.

La tradition des temps primitifs, à cet égard, semble avoir élé adoptée par un insipide écrivain de l'en»pirc grec, appelé Tzctzcs. Il dit, vers le commencement de sa Chiliade, qu'Orphée guérit sa femme de la morsure d'un serpent; c'élaii un secret qu'il tenait des Égyptiens : mai* que celle-ci étant morte peu de temps après, peul-èlre par sa faute, ce double événement avait fait nain e la tradition que le poêle avait relire Eurydice des Enfers, pour l'y voir ensuite retomber. Ce récit s'accorde très-bien avec la belle sculpture en relief de la cornaline du Palais-Royal.

Ijii détracteur d'Orphée, interlocuteur dans le Banquet de Platon , dénature l'héroïsme conjugal de ce sage, en faisant entendre qu'il ne vit aux Enfers que le fantôme d'Eurydice ; juste punilion , ajoutc-l-il, d'avoir feint, à la mort de sa femme, une douleur qu'il ne ressemait pas. Exposer l'opinion de ce sophiste , que toulc l'antiquité contredit, c'est assez l'avoir réfutée.

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