SES OEUVRES
Pausanias mérite un peu plus d'attention dans la clef qu'il donne de ce singulier événement. Eurydice, dit-il , ayant cessé d'être, Orphée alla consulter un oracle de la Thesprotie, où l'on avait l'art d'évoquer les morts : il voulut saisir une ombre qui lui était chère ; elle lui échappa, et il se tua de désespoir.
Quelle que soit l'opinion qu'on adopte à cet égard, il semble prouvé, du moins par le texte cilé du Banquet de Platon , qu'Orphée survécut peu à la perte de son Eurydice; mais on varie sur l'événement tragique qui amena sa mort.
Lascaris, d'après son manuscrit grec, qui cite pour son garant le distique d'un certain Cnidius de Macédoine, croit qu'Orphée fut foudroyé par Jupiter dans une promenade, et il n'en donne aucun motif; mais on le soupçonne, par un texte de Pausanias, qui arme contre le héros la main du père des dieux, pour avoir révélé à des profanes les Mystères qu'il avait empruntés des prêtres égyptiens. Cette opinion, motivée ou non, mérite peu d'être peséc^ans les balances de la raison : on sait d'ailleurs que le prodige d'un héros foudroyé était répété chez les anciens, toutes les fois qu'ils ne pouvaient rendre raison de la mort naturelle d'un grand personnage. Il le fut par les Grecs antérieurs à Homère, quand ils voulurent expliquer le naufrage d'Ajax , et par les Romains, dès leur monarchie naissante, quand ils voulurent justifier le meurtre de Romulus.
Le bon Plutarque fait entendre, mais avec son scepticisme ordinaire ', qu'Orphée fut tué par les Thraces mêmes qu'il avait civilisés, sans désigner de quel sexe étaient ses assassins. Cette tradition lient un peu à se rapprocher de celle dont tant de vers et de roonumens attestent , si non la vérité, du moins la vraisemblance.
Diodorc fait un pas encore plus marqué vers une sorte d'évidence, quand il prétend que les femmes de la Tbrace, irritées de ce que leurs maris les abandonnaient pour suivre leur législateur, conspirèrent contre lui , s'enivrèrent pour suppléer par l'effervescence du sang à l'absence du courage, et assassinèrent lâchement ce grand homme.
La plus répandue des traditions est celle que je serais tcnlé d'adopter. Les Bacchantes, qu'Orphée avait éloignées de ses Mystères, conservaient de celte espèce de dédain un ressentiment secret, qui ne tarda pas à s exhaler '. Le héros thrace, après la mort de son Furydice, se voyant pour ainsi dire seul avec la nature, eut la maladresse de vanter le célibat comme le souverain bien. Ses farouches ennemies, alarmées d'être abandonnées de leurs époux , profilèrent de la licence des fêles de Bacchus pour s'armer de leurs Ihyrses perfides , fondirent sur lui et le massacrèrent.
' ne ura numinu rindicta.
* Lliiitoricn Conon prétend que ce (ut l'unique motif «le U mort d'Orphée. Phol. Uyrtobibl. tonon, nurrat. li.
ORPHÉE ET SES OEL'VKES
Une seule circonstance m'arrête pour ajouter une foi entière à ce récit : c'est l'dgc qu'Orphée devait avoir, quand les Bacchantes assouvirent cette espèce de vengeance d'Atrée. Si l'on admet le témoignage d'Apollodore et de l'historien grec cité par Lascaris, qui frit naître ce sage soixante-dix-sepl ans avant la guerre de Troie, et qu'on le combine avec un texte du poème des Pierres , qui le fait survivre à l'incendie de cette métropole de l'Asie mineure, il est difficile de croire qu'il n'eût pas quatre-vingt-dix ans, quand il périt d'une manière aussi tragique.
Quelle que soit la tradition qu'on adopte sur la mort d'Orphée, il est certain qu'elle fut un sujet de deuil pour tous les êtres qui n'avaient point fait divorce avec leur cœur. Quand son corps sanglant , dit Ovide, fut jeté dans les flotsy sa langue murmura encore quelque chose d'inarticulé", mais de tendre, que répétèrent les échos plaintifs du rivage ; et les cordes de sa lyre, mises en vibration par les ondes, rendirent quelques sons harmonieux. J'aime cette image touchante dans le poêle des Métamorphoses, qui d'ordinaire affecte plus d'esprit que de sensibilité : ce qu'il ajoute ensuite , que la tête du sage s' étant arrêtée prés de Vile de Lesbot, un serpent qui voulut la mordre fut changé en rocher, offre une allégorie pleine d'énergie sur la rage impuissante de l'envie et sur son supplice.
Pausanias, tout aride qu'il est dans le cours de ses voyages, le dispute à cet égard à l'amant de Corinne , par le charme de ses tableaux : A en croire les Thraces, dit-il, les rossignols qui ont leurs nids près du lieu où repose les cendres d'Orphée chantent arec plus de mélodie que les autres. Celte douleur générale, dans la Thrace comme dans ta Grèce, réfute assez la calomnie de Diogène Laërce, que le héros, puni pour ses blasphèmes, fut foudroyé par Jupiter.
Un autre motif qu'on pouvait donner chez un peuple livré à un culte populaire , c'est que , d'après la croyance d'une partie de l'antiquité, la tète d'Orphée, séparée de son corps, rendit longtemps des oracles. Or la superstition , tout aveugle qu'elle est dans son principe et dans ses effets, ne va pas consulter , au pied des autels, un blasphémateur que le ciel a foudroyé.
J'ai dit que la consternation produite par le massacre d'Orphée s'était propagée dans toute la Grèce; et l'on ne doit pas s'en étonner, puisque ce sage, plus considéré, suivant l'usage, hors de sa patrie que dans son sein, à force de vivre dans le Péloponèsc s'était dit vraiment grec. U en avait non-seulement la manière de vivre, mais encore l'habillement. Le fameux peintre Polygnote l'avait représenté vêtu parfaitement a la grecque, dans un de ses meilleurs tableaux , au rapport de Pausanias '.
Orphée a été calomnié dans son isolement loin des
1 /» Phon<f.
femmes après la mort de son Eurydice, par un des poêles qui l'ont chanté le plus dignement 1 ; mais ce n'est pas chez un peuple neuf, comme celui des I Thésée et des Hercule, que l'imagination se déprave ;
il faut arriver à un siècle d'immoralité pour que I l'homme pervers flétrisse l'isolement d'un Orphée ou l'amitié d'un Socratc pour un Alcibiade.
Orphée, après avoir bien mérité de ses contemporains par les lalens de sa vie publique et les vertus de sa vie privée, semble avoir encore plus mérité de la postérité par ses ouvrages.
On est étonné, en lisant les anciens, du nombre étonnant d'écrits de ce beau génie, dont les litres ont échappé à l'oubli : il s'instruisait de tout pour écrire sur toul ; il semblait qu'il avait parcouru l'échelle entière des connaissances humaines ; et le recueil de ses livres, s'il existait, formerait à lui seul une espèce d'encyclopédie.
On citait, par rapport au système des êtres animes, sa Génération des douze années primitives et ses Origines du monde et des dieux, ou son PeriDioskai Eras, où il donne un sexe aux intelligences intermédiaires entre le père de la nature elles hommes, pour les empêcher de s'anéantir.
Les ministres du culte religieux parlaient avec respect de ses Initiations aux Mystères et de son traité des Sacrifices.
Les amis des sciences naturelles ne tarissaient pas sur l'éloge de son Traité sur l'Astronomie*. On ne parlait pas avec moins d'enthousiasme de son livre de la Pluralité des mondes », écrit plus de trois mille ans avant le chef-d'œuvre de notre Fonlenelle. Je serais tenté de croire, par rapport à cette belle opinion philosophique si digne de la sagesse du père de la nature, puisqu'elle multiplie le nombre de ses adorateurs , qu'elle est née de l'intelligence d'Orphée pour se répandre ensuite, par l'intermède de ses disciples , en Asie et en Europe. Il est certain du moins que les philosophes grecs qui ont propagé la doctrine de la pluralité des mondes, tels qu'Anaximandre, Anaxagore, Zénon d'Elée, Démocrite, Platon et Epicure *, sont tous postérieurs de plusieurs siècles au législateur de la Thrace. On arrive ensuite, par une chaîne d'écrivains du moyen-âge, jusqu'à un enthousiaste du nom de David Fabricius , qui n'est point le savant auteur de la Bibliothèque grecque, et qui s'est vanté dans les universités d'Allemagne d'avoir vu les habitans de la lune de ses propres yeux et sans le secours d'aucun télescope *.
' Ovid. Veiatnorphot., lib. 10, vers 83.
• Nous apprenons, par un dialogue de Lucien sur celle matière, qu'Orphée, qui dans ses vojages avait probablement rimé l'observatoire de Babylonc, avait le premier donné aux Crées des clémens d'astronomie.
' Plalarch. Deptacitl» philotophor.,\ïb. 2; Euseb. Pnrpariu. eronqel. lib. 15, et Stob. Ectog. phtisie, u.
• Stobetis, Txlog. phv*ic. ; Plularch. De ptacU. philotophor. et Sympoi. Plat, in Comiv. et Cicer. de Saittr. Deor., lib i .
• Fabric. Bil'l. Grvc. t. l",p. 17».
ORPHÉE ET SES OEUVRES
Outre ces écrits universellement estimés , on trouve dans des textes épars de la saine antiquité, la nomenclature de trente-cinq ouvrages, sur lesquels le savant Escbenhach a tenté , dans son Epigène , de rassembler quelques faibles traits de lumières.
Le Koribanticon , dont Suidas fait honneur à Orphée, traitait de l'origine des choses telle qu'on la présentait dans les mystères de la Samothrace, célébrés par les prêtres de Jupiter.
Le Peploè kai diktion déchirait le voile populaire sur le débrouillcmcnt du chaos et sur la guerre des Titans pour détrôner le père des dieux. Ce livre où il y avait lieaueoup de philosophie occulte pouvait, dit-on, avoir été écrit , d'apr» s la théorie du législateur de la Thracc , par un de ses disciples les plus célèbres , par Zopyre d'Héraelée.
Le Krateres traitai) de l'ime du monde , sujet bien vague, bien systématique, bien (ait pour Taire fermenter des tètes pensantes , telle que celle de Timée de Locres , qui, dans des temps postérieurs, liii prêta l'appui de son ingénieuse métaphysique. C'est dans ce Krateres qu'on trouve l'idée première de l'œuf générateur , dont l'analyse occupera pcut-4tre quelques lignes dans ce mémoire. Hésiode s'est emparé de cet œuf, principe de tout, dans sa Théogonie, et Aristote dans la lettre qu'une opinion peu probable lui a fait écrire à Alexandre. L'écrit d'Orphée, germe de tous ces commentaires poétiques et philosophiques, est cité avec éloge par Proclus, par Eusèbc et par Clément d'Alexandrie1; mais le temps destructeur n'a pas plus respecté sa réputation que l'obscurité des productions contemporaines.
La Théogonie semble le supplément du Krateres-, c'est la qu'on trouvait la réunion, en un seul corps de doctrine, de la mythologie grecque et orientale, l'origine des symboles des anciens, l'explication de leurs allégories. Les poètes avaient gâté par leurs tableaux le culte simple et pur de l'ordonnateur des mondes ; il est beau de voir un poêle législateur y ramener les initiés des mystères et les poètes; c'est-à-dire les hommes qui avaient alors , par leurs lumières , le plus d'influence sur la multitude.
C'est dans cette Théogonie que, suivant le scoliaste d'Apollonius*, on voit Saturne ou le Temps, père de l'Amour ; généalogie plus conforme à la marche de la nature , quoique moins brillante, que celle de l'auteur des Métamorphose».
C'est aussi dans le même ouvrage qu'Orphée faisait lYnumëralion de trois cent soixante dieux destinés à servir de providence à chacun des jours de l'année -, alors on ne connaissait pas les Epagomènes. Saint- Justin , dans son livre de la Monarchie céleste , avoue que ce n'étaient que des dieux du second ordre; car le polythéisme d'Orphée n'a jamais existé que dans
• Prorl. lib. i ; Ku*eb. Pra-par. ei-angel. , Hb. 3. et Clem. I Alciandr. Sirantat., lib. S. ,
• r,ib. s.
| la louche des Bacchantes qui l'assassinèrent, ou sous la plume des écrivains jaloux qui le calomnièrent.
L' Hieroi-Logoi semble aussi mériter une grande attention , parce qu'on nous en a conservé des vers que, suivant Aristobule cité par Eusèbe, l'hiérophante lisait dans la célébration des mystères '. Pythagore les croyait vraiment d'Orphée ". Le martyr Saint-Justin en rapporte un fragment * qui commence à la manière d'une ode d'Horace : Je vais dé coi 1er de grandes choses-, profanes, retirez-vous. Le vers le plus remarquable de ce morceau est celui qui rend un hommage solennel au théisme du sage : // n'y a qu'un Dieu , né de lui-même, et d'où tous les êtres ont tiré leur origine*.
J'ai dit qu'Orphée semblait avoir parcouru, comme Bacon, presque toute l'échelle des connaissances humaines : on peut en juger par son Traité de Physique , où Timée de Locres puisa ses idées sur la nature; par son Onosmalique, composée originairement de douze cents vers, où étaient les élémens d'une grammaire générale; par son Péri botanon, ou Traité des Plantes , dont Pline l'ancien a fait un grand éloge ", et par son Amnokorie et ses Ephémérides , qui renfermaient des règles et des institutions sur l'économie rurale et sur l'agriculture
Je ne parle ici ni du Jodecateridos ni du Kresmoi , qui traitent de l'art de prédire cl des règles sur les sortilèges , parce que ces ouvrages , surtout le dernier, sont postérieurs à Orphée, suivant Suidas , et que ce sont les disciples de ce sage qui ont mis ces écrits sous son nom , pour leur donner une célébrité qu'ils ne pouvaient tenir, ni de la frivolité du sujet ni du talent des sophistes qui les avaient fabriqués.
Tous les ouvrages que je viens de citer n'existent plus pour nous depuis au moins quinze cents ans, et c'est une perte irréparable pour l'historien des hommes, qui, en partant de celle époque de trente siècles, voudrait juger par lui-même des pas de géant que nous avons faits vers la perfectibilité pendant les Ages de lumière , et des pas rétrogrades qui nous ont entraînés vers la barbarie , dans les orages des révolutions.
Il me reste maintenant à porter un moment l'analyse sur les trois ouvrages que nous avons sous le nom d'Orphée. Il faut s'en faire une idée saine avant de tenter de résoudre le problème (qui semble, au premier aspect , insoluble), s'ils portent le cachet de ce sage , si nous les devons à une fraude pieuse des pre-
■ Prtrparat. etangetic, lib. 13.
' Clément. AJeiandr. Slromat., toc. citai.
' Cohonal. ad génies.
« I nu* est , ex te ipso qenitux ; ub km omnh naia mil.
• Hlslor. natur. lib. li, cap. u.
' Les oiuo premier* ver» de» fplwmtrUU* «nul cites par Scaligcr dans le Trait! De emendallonc lemporum.
' On a fondé des conjecture» sur le gorit d'Orphée pour ï astrologie, par deux texte» , l'un de Lucien, de tolrolog. et l'autre du commentateur Serrius, ,„ .♦;««,/., lib. «.
ORPHÉE ET SES OEUVRES
mters chrétiens, ou s'ils ont été rajeunis sous la plume de ses admirateurs , tels que Phérécyde, Onomacrite el Pythagore.
Le poème sur les Pierres, ou le PeriLilhon, semble avoir une sorte d'authenticité , à cause de sou introduction écrite en prose par Démélrius Moschus , dont Stobée fait trois fois l'éloge dans le cours de quelques pages. Il y est dit qu'Orphée vint au-devant de Théodamas , fils de Priam , roi de Troie, pour assister à un sacrifice offert au soleil; pendant la route , le prince et le sage s'entretinrent du prix d'un certain nombre de pierres précieuses, de leurs vertus médicinales , de leurs usages dans les mystères : telle est l'origine de cette production, dont le mérite, très-indépendant du style , ne peut être senti que par les personnes qui attachent un grand prix à tout ce qui traite de l'histoire naturelle.
Après le préambule de Moschus, il y en a deux autres en vers qu'on annonce comme d'Orphée. Ces trois introductions à un opuscule qui n'a pas vingt-cinq pages paraissent hors de toute proportion à un goût épuré ; mais il faut observer que l'ouvrage ne nous est pas parvenu complet : sur quatre-vingts pierres dont il devait traiter, la belle édition de Gesner n'en rassemble que vingt. Si nous avions le corps du livre entier , nous pourrions juger si son organisation comporte trois tètes.
Le cristal , le jaspe , l'opale , le corail et d'autres productions minérales ou animales passent en revue dans ce tableau , dont le caprice seul semble avoir réglé les rangs : d'ailleurs les chapitres n'y ont aucune proportion pour l'étendue. L'ophite est délayé en cent trente vers , et il n'y en a que deux consacrés à la topaze. Cet ouvrage se ressent du berceau de l'an.
Les hymnes portent bien plus l'empreinte du talent d'Orphée que le poërae du Péri Lithon ; on peut en juger par les fragmens cités de ceux qu'on lisait de temps immémorial dans la célébration des mystères : malheureusement dans ces poèmes , que l'érudition des Henri Eslicnne et des Gesner a restaurés, il est difficile de distinguer l'or d'Orphée de l'alliage que ses disciples y ont introduit. Le législateur de la Thrace dédia son recueil primitif a Musée, son fils : ce que nous en avons est composé de quatre-vingt-six chapitres versifiés, qui n'ont entre eux aucun rapport d'ordonnance , dont le plus petit a six vers et le plus considérable vingt-sept. Le but de ces trente-six poèmes est le même il s'agit toujours de recommander les mystères aux sages , et le culte religieux populaire à la multitude; d'indiquer les expiations comme le remède souverain des maladies de l'Aine et de parler dignement de Dieu et de la nature.
La célébrité de ces hymnes a amené une grande dissension parmi les critiques qui ont voulu les apprécier : le docte Heinsius ' leur donne le titre de Li-
' In Ar.nlareho.
turgie de Satan , et le jésuite Kircher , qui a tant écrit de paradoxes sur ta nature parce qu'il ne la voyait que de son cabinet , a prétendu que ces poëmes renfermaient la théologie la plus sublime '. En mettant à part la faiblesse de cette production du côté du style , il me semble que la raison doit plus s'accommoder de l'éloge outré de Kircher que de l'injure théologique de Heinsius.
Le vrai litre d'Orphée à la palme du génie a dû être, dans les âges primitifs, el doit être encore de nos jours le poème sur le voyage des Argonautes.
Mais ici se présente une grande difficulté que j'ai fait entrevoir vers le commencement de ce mémoire; et comme seul des historiens de ce sage je l'ai aperçue , je dois être le premier a tenter de la résoudre.
Le voyage des Argonautes, tel qu'on nous l'a transmis , n'est pas , sous tous ses points de vue, une petite expédition de flibustiers, destinée à enlever une toison d'or et une femme sur une plage inhospitalière du Pont-Euxin. Cette frivole conquête ne méritait pas d'être transmise dans l'histoire de la Grèce antique, dans ses poëmes et sur ses monomens : elle n'était pas digne que des prédécesseurs , je ne dis pas des rivaux d'Homère, employassent la trompette de l'épopée pour en éterniser la mémoire.
Il est certain qu'outre le poëme de ce genre qu'on attribue à Orphée nous en possédons uu second d'A-. pollonius de Rhodes, qui succéda au célèbre Eralosthène dans la garde de la bibliothèque des Ptolémées, et un troisième de Valérius Flaccus , contemporain de Domitien , qui eut la bassesse de lui en offrir la dédicace. 11 est certain aussi qu'Epiménide composa six mille cinq cents vers sur ce voyage du navire Argo; ce même Epiménide qui dormit, dit-on, cinquantesept ans dans une caverne, et qui, s'élant couché ignorant , se réveilla philosophe.
Or il n'est pas dans la vraisemblance que quatre poètes de divers âges et de diverses nations se soient donné le mol pour changer en Odyssée la petite cx|m*dition d'une chaloupe pontée qui longe des côtes pour aller à la conquête d'une frivole toison. En vain le mauvais goût a régné en France depuis les rois de la première race jusqu'à François I,r ; on ne s'est pas avisé de faire cinq poëmes épiques sur les voyages de Mérovéc ou sur les expéditions de Childebrand.
Tout le monde, ainsi que j'ai déjà eu occasion ailleurs de le faire pressentir, connaît la petite invasion de la Colchide , dont le sage Diodore nous a tracé le tableau. Il s'agissait de la futile conquête de la dépouille dorée d'un bélier qui servait de palladium à la petite monarchie du père de Médée : mais quand on veut concilier ce récit simple et déuué de merveilleux avec les poëmes de Valérius , d'Apollonius do Rhodes , el surtout d'Orphée , on est arrêté à chaque pas; on croit voyager dans deux mondes différons, qui n'ont de rapport entre eux que par la ressemblance
• r» .r.Hipo, i. il.
ORPHÉE ET SES OEUVRES
d'un petit nombre de phares qui en éclairent la route.
On ne quitte le inonde de la féerie pour se retrouver dans le monde de la raison , qu'en admettant qu'il y a eu , à deux é[»oques infiniment éloignées l'une de l'autre, deux expéditions d'Argonautes; l'une, exécutée par des héros des âges primitifs , et l'autre par le ravisseur efféminé des Médée et des Iïypsipyle.
Tout contribue à confirmer cette opinion qu'une connaissance approfondie de la théorie du globe empêche de mettre au rang des simples hypothèses : les merveilles de récits épiques qui contrastent avec la simplicité de la narration de Diodore, l'abus que les Grecs, les plus grands plagiaires des peuples civilisés, ont fait des noms des héros des deux expéditions, en les confondant à dessein dans leurs travaux ainsi que dans leur célébrité , cl surtout la différence frappante des deux géographics , qui suppose que le monde diversement dessiné présentait un aspect contraire dans la double invasion de ce qu'on nomme la Colchide.
Ce mémoire n'étant destiné qu'a donner les résultais de ce que je crois avoir approfondi dans un autre ouvrage , je me bile de désigner les deux expéditions des Argonautes, en appelant l'une le Périple de Jason cl l'aulrc le Périple des âges primitifs.
Hercule , qui se trouve le héros de l'un et l'autre voyage, ne l'est que par un vain rapport de nom. On sait qu'il y a eu deux Hercules que Diodore fait vivre à un nombre infini de siècles l'un de l'autre, cl qu'on honorait également dans le fameux temple de Gadès : le dernier est le fils d'Alcmènc , qui aida Jason à enlever Médée; l'autre est le Mélcscarth de Sanchoniaton , qui unit les deux mers au détroit de Gibraltar.
Il en est d'Orphée comme d'Hercule. Les anciens, qui ont partagé ce béros de la Thracc , ne pouvant expliquer autrement toutes les merveilles de sa vie romanesque, ont rendu hommage, peut-être sans le savoir, à la tradition des deux Périples.
Il est inutile de rappeler ici toutes les preuves de détail qui s'offrent en foule lorqu'on distingue le voyage de l'Hercule de l'Orient de la petite expédition du bâtard d'Alcmènc. Je n'en indiquerai qu'une ici : c'est celle de l'odyssée attribuée au sage de la Thracc, où le culte d'un Dieu rémunérateur et vengeur se trouve présenté avec des circonstances parfaitement inconnues aux Grecs vers les temps de la guerre de Troie.
Les Argonautes, fait-on dire à Orphée, voyagèrent dans des champs élysiens, séjour du juste, ensuite dans une espèce de Tartan», nommé Grnméi ie, qui serl de prison aux pervers. « Celle Cimmérie , cl ici je copie le Périple , est inaccessible au feu du soleil.... Notre roule nous conduisit vers un de ces promontoires dont les plages glacées sont arrosées par le fleuve de l'Achéron : non loin est le peuple des songes, ainsi que les portes de l'enfer ; c'est là qu'Ancée harangua les Argonautes et leur fit espérer la fin de leurs travaux. »
La position de ce Tarlare cimmérien, non loin du cercle polaire, est un peu plus heureuse que celle que le chantre harmonieux d'Énécdonneà son tac Avenu», qu'on voit encore auprès des ruines du temple d'Apollon Il est certain que cette partie de l'Italie n'offrait pas un ciel moins riant du temps de Virgile que du notre : des pervers condamnés à y passer leur vie seraient lenlés d'y voir la récompense de leur perversité.
Une des plus fortes preuves qu'il y a eu deux expéditions d'Argonaules, exécutées, à un intervalle immense , par deux Hercules et chantées par deux Orphécs , est celle qui se tire de la géographie contradictoire qu'ont adoptée les hommes qui ont fait des Périples d'après les Mémoires orphéens qu'ils n'enlendaicnt pas, et en particulier Apollonius de Rhodes et Onomaci ile.
El celte géographie cesse d'être contradictoire dès qu'on admet, d'après un principe devenu, j'ose le dire, classique en histoire naturelle, que, par l'effet de la retraite graduée des mers, le globe de nos Busching, de nos Danvillc cl de nos Du Bocage n'est point dessiné tel qu'il était au temps des Mêla, des Strabon et des Plolémée, cl que celui des Mêla , des Strabon el desPlolémée présentait une projection de caries toul autre que dans les âges primitifs.
De ce principe si simple, mais si fécond en grands résultats, il suit que l'Hercule de l'Orient a pu, en partant de la mer qui baigne le Caucase, exécuter une navigation mémorable autour du globe, tel qu'il était dessiné à celle époque, afin de reconnaître le continent de l'Europe récemment élevé au-dessus de l'Océan ; navigation qui a laissé des traces profondes soit dans les trois odyssées qui nous restent, soit dans la mémoire des hommes.
Le premier Orphée, que je me représente comme un des plus anciens législateurs qui aient civilisé le monde, était de celte expédition. C'est celui* là dont la lyre, ou l'éloquence harmonieuse, attirait les tigres el amollissait les rochers, car rien, dans ce qu'on appelle l'âge d'or, ne s'opère qu'avec la baguette des merveilles; c'est lui qui chanta en vers, la seule langue de ces siècles reculés , les longs travaux , la constance héroïque et les succès mémorables des premiers Argonautes.
Quant à la petite expédition de pirates, qui ne tendait qu'à descendre sur une plage inhospitalière du Pont-Euxin pour y enlever de l'or et des femmes , les Grecs, qui enviaient loulcs les gloires, qui s'emparaient sans scrupule de toutes les antiques célébrités, ne crurent pas que l'Hercule, fils d'AIcmène, et l'Orphée de la Thrace fussent des héros assez grands pour justifier la renommée colossale qu'ils voulaient leur donner. Ils fondireni donc habilement les deux expéditions et réunirent les deux Orpbêes et
' O lac Averne ae. voit gravé dans le beau voyage pittoresque de Xaple» el de Sicile, de l'abbé Saint-Non.
ORPHÉE ET SES OEUVRES
les deux Ilcrcules, bien convaincus que si leur usurpation traversait un certain nombre de siècles sans que le reste de la terre réclamât contre cette ingénieuse imposture, et surtout si leurs historiens montraient quelque génie , l'Orphée et l'Hercule des temps primitifs ne seraient que leurs héros indigènes.
Tout porte a croire que l'histoire de la première navigation fut écrite ou du moins traduite dans l'origine en phénicien, lascaris conduit lui-même à celle induction quand il dit, dans ses Prolégomènes antiques sur Orphée, que le héros employa l'alphabet phénicien, ainsi que l'historien de Troie, Dictys de Crète. Or, les poêles grecs, qui voulurent relever les héros subalternes du siècle de Jason, abusèrent de l'équivoque des termes de celte langue pour donner quelque base à leurs fables mythologiques. Comme le mot syrien gazath signifie en même temps un trésor et une toison, ils invcnlèrcntje conte de la Toison d'or ; le terme saur, qui désigne à la fois un rempart et un taureau, Gt naître l'idée du taureau vomissant des flammes, qui servait de rempart contre les ravisseurs du trésor ; enfin le mol nachas, qui sert également à exprimer de l'airain et un dragon, conduisit à la fable du Serpent ailé, que le chef des Argonautes endormit pour s'emparer impunément de la toison '. Toute cette histoire, dépouillée de l'envclopi» hiéroglyphique que lui avait donnée La tradition du Périple oriental , signifie simplement qu'il y avait une grosse somme d'or renfermée dans un port de la Colchide; qu'un navigateur audacieux trouva le moyen d'assoupir la vigilance des soldats couverts d'airain , qui étaient préposés à sa garde, et qu'ensuite il s'empara de la forteresse malgré les feux qu'on lui lançait du haut des murailles. Quand on a la patience de lire, dans cet esprit de sage critique, les anciens contes de la mythologie et les rapsodies alchimiques qui traitent du grand oeuvre, on rencontre çà et là quelque vérité qui dédommage de l'ennui que tant d'absurdités frivoles causent à la raison.
J'ai parlé de rapsodies à propos des Argonautes, et je m'éloigne moins de mon sujet qu'on ne pense. Suidas, dans son lexique, et Eustalhe, dans ses Noies sur Denys le géographe, onl écrit sérieusement que Jason alla en Colchide pour chercher le grand œuvre. Le trésor qu'on y gardait avec tant de soin était , disent-ils, un livre précieux qui apprenait à convertir en or les métaux , et comme ce livre était écrit sur une membrane de bélier, on l'appela la Toison d'or. Assurément les Grecs du siècle de Jason étaient trop ignorans pour exposer leur vie dans le dessein de conquérir un livre , mais celte tradition a pu nailrc de la trace profonde que le voyage des Argonautes primitifs avait laissée dans la mémoire des peuples. Ce voyage était si mémorable que les poètes, comme je l'ai
* Toutes cm élvmologies sont lirées de Dochart, l'homme de son temps le plus verse dans les langues orientâtes. Vhaleg., 1 ib. 4, cap. 31.
déjà remarqué , y ont trouvé la matière d'un grand nombre de poèmes épiques, et lesParacelses du moyen âge, l'apologie de leurs rêveries érudiles sur la pierre philosophai.
Le poème du premier Orphée sur le Périple des Argonautes primitifs a été fondu, comme nous l'avons vu, avec celui d'Orphée de Thracc sur le voyage des Argonautes de Jason , et celle disparate dans les événcmens, jointe à celle que de savans héllénislcs onl cru voir dans le style de l'ouvrage qui nous reste, a fait douler de l'authenticité de ce monument littéraire. Il faut placer sous les yeux les pièces du procès afin de mettre les bons esprits à portée de prononcer.
D'abord il faut déclarer franchement qu'à un petit nombre de vers près, soit cilés dans les historiens, soit déclamés dans les Mystères, et qu'une tradition orale a pu conserver, il n'existe, dans le catalogue des Ircnlecinq ouvrages dont il est parlé dans l'Épigéne d'Escbenbacb, aucune production authentique des deux Orphées'. La discussion ici ne roule que sur les Hymnes , sur le poème des Pierres et surtout sur le Périple des Argonautes, qui portent le nom du chantre de la Tbrace dans les belles éditions de Gesncr, de Henry Eslicnne et d'Eschenhacb.
Un lexte de Diogènc Laèrce , accrédité par Jambliquc", a pu amener le pyrrhonisme sur ce que nous appelons les œuvres existantes d'Orphée. Le premier dit que Pytbagorc avait écrit quelques ouvrages qu'il avait mis sous le nom de cet homme célèbre : Pythagoram nonnulta scripsisse et ad Orpheum auctorem relulisse. Mais cette vague inculpation , que les écrivains de poids de l'antiquité ne semblent point avoir accueillie, ne décide point la question. Il ne s'agit point nommément, dans la phrase de Diogène, des trois livres de la collection de Gesncr ; d'ailleurs il est avéré , par une tradition immémoriale, que les nymnes et le poëruc des Argonautes, ainsi que les idées génératrices répandues dans les trenle-cinq livres mentionnés dans YÈpigène, étaient répandues chez les anciens avant la grande célébrité de Pytbagorc.
Une opinion un peu plus plausible est que ce que nous avons d'Orphée ayant clé recueilli par ses disciples aura été embelli , ou si l'on veut défiguré , en passant par leur plume. On accuse principalement de ce délit littéraire Prodicus , Théognèlc et Onomacritc.
Il faudrait peut-être alors, en réfléchissant au prodigieux éloignement où nous sommes des mémoires originaux d'Orphée, savoir gré aux amis de sa gloire, qui ont dérobé ces espèces de tables sacrées au nau-
1 Je comprends dans cette proscription quelques-uns des fragraens d'Orphée qu'on voit à la lelc de l'édition de Henry E«liciinc, et peut- être les 66 vers du Peri-seisnwn , ou Pronotlies sur les tremblement de terre , qu'on trouve dans l'appendice de Y Anthologie.
' Diog. Ucrt. in Pythagor. el Jainbtic. in vita Pglhagor.
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fragedcs temps; il faudrait, malgré le vernis étranger qui couvre ces productions primordiales, regarder les éditeurs du sage de la Tbrace du même œil que nous regardons Platon , qui dans ses immortels dialogues a conservé aux siècles la doctrine de Socrate.
Huet, le savant évèque d'Avranches, donna le premier le signal d'anéantir l'existence littéraire d'Orphée. Il prétendit dans ses Questions A Mânes, que les Hymnes, les Pierres , et surtout le poëme des Argonautes , avaient été composés par des chrétiens postérieurement à l'époque où fleurit Origène etcclte assertion a été répétée de nos jours et empoisonnée par Diderot, qui ajouta que ces faussaires de la religion du Christ recoururent à cette petite ruse pour donner à leurs dogmes absurdes quelque poids aux yeux des philosophes \ La prétention d'Huet, dénuée de preuves historiques, cl l'assertion de Diderot , d'après les termes injurieux qui ont échappé à sa haine contre la religion de ses pères, ne demandent pas que j'entre en lice pour les réfuter.
La seule objection vraiment imposante est celle des hellénistes, qui trouvent dans le style des trois poèmes d'Orphée des traces évidentes de leur composition par quelque Annius de Vilerbe, aussi mal-adroit que celui qui a ressuscité les annales du Bérose de Babylone.
Ces critiques, dont l'autorité est d'un grand poids, partent d'un texte de Jamblique , qui , sur la foi de Métrodore, affirme qu'Orphée écrivit ses poëuies dans l'ancien dialecte dorique * ; tandis que le manuscrit grec interprété par Lascaris les suppose écrits originairement en phénicien. Or, disent les partisans de l'obscur Métrodore, le dialecte des Doriens ne se rencontra ni dans les Hymnes , ni dans le poëme des Argonautes ; ainsi l'homme de goût ne saurait les lire sans s'indigner de voir le beau nom d'Orphée prostitué à de pareilles rapsodies.
Un ci uique estimable, sinon bomme de goût , du moins homme très-versé dans l'hellénisme, Schneider, a beaucoup fait valoir celte preuve scientifique dans ses Analecta critica, qui ont paru en 1777. Il prétend que la langue des Hymnes aiusique des A r go nautiques est un jargon moitié grec et moitié latin , tel qu'on pouvait le parler à l'époque où les langues de Démosthène et de Tite-Live commençaient à se défigurer. Cependant, moins hardi que le savant Huel, il fait remonter jusqu'au commencement de l'ère vulgaire l'époque où on nous donna pour les originaux d'Orphée les romans philosophiques des Annius de Vilerbe \
Malheureusement pour l'hypothèse de Schoeider,
' Qwrtlion. Aie tan., lib. 3.
• Opinions des philosophes, t. V. de ici œuvres, Philosophie fabuleuse des Grecs.
• De tilû l'ylhagor., cap 34.
' Atialtc. crilio. faicicul i, «cet. 4, Trajccli al Viadrum,
il s'est trouvé dans l'université de Leyde un autre helléniste d'un grand nom, David Ruhnkonius, non moins versé dans la belle littérature du siècle de Périclès, qui a défendu les Hymnes et le poëme des Argonautes contre les imputations injurieuses de leur détracteur. Il a prétendu qu'une lecture réfléchie de ces deux ouvrages ne lui avait présenté aucun amalgame de grec et de latin ; il a ajouté que les idées qui y étaient répandues tenaient, par leur originalité, de l'dge d'or, et que le style lui semblait trèshomérique -, seulement il penche à attribuer ces productions originales et dignes d'Homère à la plume d'Onomacrite.
i II ne m'appartient pas de décider entre les deux opinions contradictoires de Schneider et de Ruhnkcnius ; leurs noms comme leur hellénisme m'en imposent : je me contente de faire observer que la lutte des amis d'Orphée et de ses détracteurs n'est point finie; que les uns ne lancent aucun trait que le bouclier oVs autres ne repousse, et qu'à la fin du dix-huitième sièrle les athlètes étaient encore en présence sur le champ de bataille.
Après avoir pesé avec quelque soin toutes les pièces du procès, voici quelle serait ma manière de penser; mais je ne la présente que comme une opinion, et non comme un jugement. Content de m'exprimer avec franchise , de n'avoir point de doctrine secrète et d'éloigner toute arrière pensée , je ne demande que la tolérance que je professe jusqu'à ce que l'on m'oppose une plus grande masse de lumière.
Le poëme des Pierres porte avec lui une espèce de type d'antiquité, à cause du fameux Proœmium en prose de Démélrius Moschus , qui précède les deux préambules en vers de l'auteur original. Je ne vois pas que les critiques allemands, entre autres le redoutable Schneider, aient dit de cet ouvrage ce que le jésuite Hardouin disait de l'Énéidc de Virgile, imaginée à son gré par des moines dans les cloîtres de Citeaux. D'ailleurs, le peu d'objets important que « c poëme renferme, en prouvant l'enfance de l'art à l'époque où il a clé composé, prouve aussi son originalité. Assurément si un faussaire l'avait écrit vers le siècle d'Origène, il aurait été bien maladroit de ne pas profiler des découvertes de Pline dans cette partie de l'histoire naturelle. La grande raison qu'on objecte, que ce traité en vers ne nous apprend rien de neuf, est précisément eclh que je ferais valoir pour le donner à l'Orphée de Thrace : tout , jusqu'à la réduction de quelques chapitres en simples distiques, et à la mutilation du poème qui a perdu les deux tiers de son étendue, semble annoncer qu'il ne s'est rien glissé d'hétérogène dans sa composition primitive. Des imposteurs qui l'auraient refait n'auraient ni imaginé des chapitres de deux vers, ni réduit à vingt opuscules le livre que les âges antérieurs avaient vu en quatre-vingts.
' Fphlol. criiic, p. 6S.
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Il est plus difficile d'avoir une opinion bien prononcée sur les Hymnes que sur les Pierres ou le Peri- Litkon, parce qu'il y a eu nécessairement des altérations primitives a mesure que ces poëmes sacrés passaient par la bouche des initiés ; parce qu'ils perdaient leur originalité , soit par leur brièveté, qui les rendait populaires, soit par les amendemens des disciples du sage qui cherchaient à les rectifier. Leur faiblesse, quand on les met en parallèle avec les hymnes qu'on attribue à Homère, ne serait point alors un titre pour consacrer leur authenticité : tout m'invite à croire que celte production , telle qu'elle nous est restée, porte peu , en général , le cachet des âges antérieurs à la guerre de Troie. Sur les trente-six dont Gesner nous a donné le recueil , je ne serais tenté d'en excepter que trois ou quatre, qui respirent a mon gré cette précieuse simplicité antique * ; encore les convenances grammaticales du style pouvant contrarier mon sentiment intérieur, je me garderai bien de les indiquer.
Le poëme des Argonautes est celui des livres attribués à Orphée que j'ai étudié avec le plus de soin et sur lequel mes doutes raisonnés peuvent avoir le plus de poids.
Il me parait démontré, du moins suivant mes faibles lumières, que ce Périple d'une haute importance est un assemblage, quelquefois régulier et plus souvent informe , de deux ouvrages écrits, à un intervalle incalculable , par deux Orphées, dont l'un a chanté une navigation mémorable autour du monde nouveau de l'Europe, et l'autre a célébré le petit exploit de pirate de Jason sur une côte inhospitalière du Pont-Euxin.
D'après cette explication , qu'un coup d'œil philosophique sur les deux géographies des temps primitifs et du moyen âge semble devoir impérieusement réclamer, toutes les contradictions apparentes do Périple disparaissent. Par exemple, on insinue que r ouvrage est apocryphe de ce qu'il y est fait mention des feux lancés du cratère du mont Etna, tandis que, d'après les monuraens écrits, la première éruption connue est d'un âge infiniment postérieur à la guerre de Troie. La réponse à cette objection se trouve dans l'histoire physique du globe : plus on se rapproche des premiers âges, plus il est évident que l'incendie des pyrites, occasionné par la filtration des eaux de la mer, qui pesaient sur les flancs des montagnes, a dû rendre fréquens les grands phénomènes du volcanisme. D'autres critiques ont infirmé l'autorité du poëme des Argonautes parce qu'il y est fait mention des Thyrréniens , dont le nom n'était pas connu au temps de l'Orphée de Thracc. Tous ces nuages s'a-
' Cet hymroes de choix ont encore une autre garantie ; c'est de se trouver dans deux des plus beaux manuscrits du poeme des Argonautes.- dans celui de la bibliothèque des Médicis, Bundtui, t. Il, et dans le Cabinet royal de Madrid, u*le Yriarto, p. 8«.
néanlissent quand on veut reculer l'époque de la publication du Périple jusqu'au siècle de Pisistrale.
Voici donc ma peniée toute entière sur cet ouvrage.
Il y a eu un Orphée primitif, qui a écrit , à une époque inaccessible à la chronologie, l'histoire d'une navigation mémorable attribuée à d'antiques Argonautes. Cet Orphée n'existe que par son nom dans les monumens de l'histoire ; mais son livre était connu , soit par une tradition écrite, soit par une simple tradition orale , dans la Grèce et dans l'Asie Mineure, très-longtemps avant la guerre de Troie.
Le second Orphée est venu ; il se trouvait dans le vaisseau de Jason lorsque celui-ci exécuta péniblement et à grands frais la petite expédition de la Colchide ; il la chanta , et , comme il avait du génie , son poëme agrandit les héros de la Toison-d'Or et leur donna une sorte d'immortalité.
Cet Orphée fit secte : ses disciples , pour ajouter à l'enthousiasme que son nom inspirait , lièrent sa vie à celle de l'Orphée primordial, réunirent, mais sans beaucoup d'art, les deux Périples, et telle est l'origine de l'espèce d'odyssée qui nous reste sur les Argonautes.
Cette odyssée n'est donc probablement d'aucun des deux Orphées '; mais elle a été faite avec fidélité sur leurs mémoires, et celte fidélité est d'autant plus grande qu'on n'a point songé à voiler les contradictions qui naissent du rapprochement des deux Périples.
Les anciens attestent que le poëme des Argonautes a été rédigé par Onomacrite, qu'une chronologie peu suspecte fait contemporain de Pisistrate V
Pour ne rien laisser à désirer dans ce mémoire , il n'est point indifférent de le terminer par des considérations rapides sur la doctrine du second Orphée, telle qu'elle résulte des fragmens qui nous en restent , des témoignages qui lui ont été rendus par des écrit ains de poids, et de l'idolâtrie de ses disciples, qui a semblé un moment justifier son apothéose.
Orphée ne croyait pas le monde éternel : celle éteri nité de la matière modifiée ne remonte guère au delà d'Ocellus Lucanus , et elle n'a acquis une sorte de consistance que depuis qu'une philosophie audacieuse plaça l'Être des êtres dans les intermondes d'Epicurc.
Cest dans le Kralerès d'Orphée qu'on rencontre les premiers élémens de son système sur l'origine des choses, mais ces élémens sont enveloppés des nuages de l'allégorie : on voit que l'auteur a une doctrine
• Déjà, du temps de Pausanias, on doutait de l'authenticité des livres publiés sous le nom de l'Orphée de Tbrace , cl ce doute tombait particulièrement sur la Tbéogouic et sur le Tetetai, ou le livre des Mystères. (Voyez, lib. i.cap 14 et 37.)
• Tatian. Oral, ad Grœc, cap M, et Oeoi Alexandr. Siromai. tib. t.
Le poi'me d'Ouomacrile a aussi pour garons Sccpsiii* et Mimnermc, deux écrivains de poids , cités par Strabon. Ceogrnyh., lib. I, eap. 46.
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publique pour le peuple et une doctrine secrète pour les sages qu'il initie dans ses mystères.
Les principe» générateurs d'Orphée , dans sa langue hiéroglyphique, sont l'éthcr , le chaos et la nuit. L'éther est le principe du bien, ou l'Oromasc de la Perse , le chaos est le génie du mal, ou l'Arimane ; l'ordonnateur du monde les concilie ensemble el les unit. Il résulte de cet hymen étrange , mais que l'introduction du mal physique et du mal moral semble justifier , il en résulte , dis-p , un oeuf que Dieu confie à la nuit. Cet œuf se partage en deux pour former le ciel et la terre, la nuit le féconde , et voilà l'organisation de l'univers.
Lorsqu'on explique Orphée par lui-même, c'est-àdire son Kraierèt par d'autres productions où sa pensée primitive est moins enveloppée, on arrive à une philosophie plus digne de la morale éternelle des âges primitifs.
Jupiter ou l'àmc du monde, c'est-à-dire l'Être suprême , préexistait de toute éternité ; il renfermait dans son sein tout ce qui était , ainsi que tout ce qui est et tout ce qui sera : ainsi il n'y a que deux substances nécessaires: Dieu, ou le principe actif, et le chaos, ou la matière inerte qui constitue le principe passif. La matière, modifiée par l'agent universel, arrive à sa perfection par toutes sortes de développemens, mais elle ne change pas essentiellement de nature : tous les êtres émanés de Dieu iront un jour se perdre dans son sein.
Les mondes organisés depuis la rupture de l'œuf générateur finiront un jour par une conflagration générale , et de leurs cendres fécondées il naîtra un nouvel univers.
L'intervalle entre l'Être des êtres et nous est rempli par des intelligences du second ordre et ensuite par des héros qui tiennent de la nature de l'homme et de celle des demi-dieux.
L'homme lient à l'a me du monde par son immortalité. Quand il n'est que faible , il trouve sur la terre des luslrations religieuses propres à le restituer à son principe; s'il est pervers, un Tartare à terme limité l'attend; si sa vie a été exemplaire, il trouvera au delà de la tombe sa récompense.
Il me semble que celle doctrine, dout on trouve des
traces dans Plutarque , dans Porphyre, dans Jamblique et dans Proclus n'est pas tout à fait indigne de la raison du dix-neuvième siècle. Mahomet n'avait pas une cosmogonie si pure, cl cependant il a envahi la croyance d'un tiers du globe : il est vrai que son épée lui rendit à cet égard plus de services que son évangile.
Un fait qui parait bien étrange à ceux qui ne sont pas versés dans la littérature de la haute antiquité , c'est que toute la morale d'Orphée et toute sa religion étaient en vers *. Mais à ces époques reculées tout s'écrivait ainsi , jusqu'aux lois et aux traités de paix : le rhylhme, chez les peuples neufs, grave les peosées utiles dans la mémoire en les rendant populaires. Les poêles bardes ont^élé les premiers historiens des Gaules ; el parmi nous le poeme de la Rose et les chants des troubadours sont antérieurs aux bonnes chroniques en prose , à celles des Joinville el des Ville-Hardouin.
Tous les vers d'Orphée, quand il s'agit de religion, consacrent sa croyance dans l'ordonnateur des mondes : ses idées à cet égard sont aussi grandes que celles de Marc-Aurèle , el , dans ce sens , la poésie ne mérita Jamais mieux qu'alors le nom de langage des dieux.
Le peuple, les conquérans et le temps, plus destructeur encore , mêlèrent des absurdités à l'ancienne théogonie de l'Orphée de Thracc ; mais les beaux principes religieux qu'elle consacre se conservèrent plusieurs siècles dans la célébration des mystères avec loule leur intégrité ; et si la doctrine annoncée par les hiérophantes de la Grèce avait élé publique , Athènes n'aurait point eu à rougir du supplice de Socrale.
de Lisle de Sales.
' Voyez Plutanb. , in Sympoiktc , et de Isid. et Osirid. Porphir. de ttysier. et de Ab.utneui. Jaroblicb. , In vita Pythagor. Proclus in Timeum. Il n'y a pas jusqu'à l'œuf générateur d'Orphée qui n'ait été adopte par le Sanchonialon de la Phénicie el par les adorateur!) d'oromase, dans la religion de Zoroastre. Ce furent lea grandes idées que présentait ce symbole qui firent défendre l'œuf dan* le régime diélélique d'Orphée et «te Pythagorc.
* On attribue même a ce sage ta découverte du rhyUune du vers. (Voyez Theodorcl Therapcut. , lib. i, cl Anlipalcr de Sidon, dans le IroUièmc livre de l' Anthologie.
L'ARGOMUTIQUE,