‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 233 sur 395 · MILON, BATTUS · texte numérisé non relu

MILON, BATTUS

M 1 LON

Malheureux moissonneur, quel esl Ion chagrin ? comment tu ne sais plus suivre la trace d'un sillon ! Vois (es compagnons te laisser en arrière, comme la brebis dont une épine a blessé le pied. Que feras-tu vers le milieu du jour et le soir, si tu es déjà si îaligué au commencement de ton travail ?

BATTUS

O Milon! moissonneur infatigable, corps plus dur que le fer, if as-tu jamais regretté une amie absent*} ?

MILON

Jamais. Un journalier a-l-il le temps de former des regrds?

BATTUS

L'amour jamais n'a troublé ton sommeil?

MILON

M'en préserve le ciel! il esl dangereux pour le chien de goûter de la viande.

battus.

Eh bien ! Milon , moi , j'aime depuis onze jours.

MILON

C'est-à-dire que tu puises à pleine coupe dans le nectar de Bacchus. Moi , je bois à peine d'un peu de vin grossier.

battus.

Aussi mon petit champ devant ma jwrle est inculle et hérissé d'épines.

MILON

Et quelle est la beauté qui cause ton tourment?

BATTUS

La fille de Polybolas , qui l'autre jour chez Hippocoon faisait danser les moissonneurs aux sons mélodieux de sa flûte.

MILON

Le ciel sait donc punir ? Tu as enfin trouvé ce que lu cherchais depuis longtemps ! celte cigale devineresse va donc habiter avec toi / et partager la couche conjugale,

BATTUS

Tu ris, mais sache que Plutus n'est pas le seul dieu qui soit aveugle, le soucieux Amour l'est aussi ; ne te vante pas tant.

MILON

Je ne me vante pas. Allons , entasse tes gerbes et chante un air à la louange de ta bergère, ton ouvrage ira mieux. Jadis on vantait les vers.

BATTIS

Nymphes du Parnasse, chantez avec moi ma gracieuse bergère; ô Muses! tout ce que vous louchez s'embellit sous vos doigts.

(Il chante.)

« Aimable Bombyca , (nus osent l'appeler Syrienne maigre, femme au teint brûlé du soleil. Moi seul je dis que tu es blonde comme un rayon de miel doré.

» La violette est brune, l'hyacinthe est sombre, et cependant ces fleurs tiennent le premier rang dans une couronne.

» La chèvre cherche le cytise; le loup, la chèvre ; la grue, le laboureur; moi je cherche Bombyca.

» Oh ! si je possédais les trésors que posséda Crésus, bientôt j'offrirais à Vénus nos deux statues d'or massif ; tu tiendrais ou la flûte, ou la rose , ou le fruit cher à Vénus , moi je serais revêtu d'un manteau de pourpre et chaussé du cothurne de l'agile danseur.

m Aimable Bombyca , tes pieds ont la blancheur de l'ivoire, fa voix est pleine de douceur, mais les charmes si doux je ne saurais les décrire. »

MILON

Que ce moissonneur nous laissai! ignorer de jolies chansons ! comme il sail bien saisir le ton et la cadence! Malheur à toi si la barbe qui ombrage Ion menton ne t'a pas donné l'expérience. A ton tour, écoule celle chanson du divin Lyliersus.

(I! chante.;

«Cérès, déesse des blés, protège nos moissons, féconde nos guérets.

» Moissonneurs , liez vos gerbes; que le passant ne dise pas : «Ouvriers négligens, vous ne gagnez pas l'argent qu'on vous donne. »

» Que les tuyaux de vos gerbes dorées regardent le nord ou le couchant ; alors vous verrez grossir les grains de vos épis.

» Vous qui battez le blé , fuyez le sommeil vers n.idi; à celte heure le grain plus sec se sépare mieux de la paille.

-Moissonneurs, mettez -vous & l'ouvrage quand l'alouette s'éveille, finissez quand elle dort; reposez-vous pendant la chaleur du jour.

w Amis , heureux le sort de la grenouille ! un échanson ne lui verse pas à boire : elle boit à son aise.

» Notre intendant , un peu moins d'avarice , fais cuire des lentilles. Veux-tu blesser les doigts en découpant en quatre parts un grain de cumin? »

Voilà Batlus , voilà le véritable chant des moissonneurs que la chaleur altère. Pour loi , va raconter ton pitoyable amour le matin à ta mère éveillée dans son lit.

LE CYCLOPK.

Plaintes de Polyphème sur les rigueurs de la nymphe Calalec. — L'élude et le travail, seul remède des panions.

O Nicias ! les Muses sont l'unique remède à l'amour. Ce remède si doux , si efficace natt parmi les hommes, et cependant qu'il est difficile à trouver! mais lu dois le connaître, toi l'ami d'Esculapc , loi si cher aux neuf sœurs.

Les Muses rendaient moins amers les tourmens du célèbre Cyclope, lorsqu'il aimait Galaléc, alors que sur ses joues brillaient à peine les premières couleurs d'un tendre duvet.

TIIÉOCMTE.

Il no chérissait pas les roses, les fruits, les cheveux boucles ; mais les filles d'enfer rugissant dans son âme lui faisaient regarder d'un œil de mépris le resle de la nature.

Souvent ses troupeaux retournaient seuls au bercail. Lui , errant dès l'aurore , sur le rivage couvert d'algue marine , il appelait Galalée , et portait dans son cœur le trait profond dont l avait frappé la main redoutable de Yénus. Assis sur un rocher élevé , l'œil fixé sur la mer, pour adoucir ses peines il chantait :

«O belle Galatée! Pourquoi fuir l'amant qui t'adore? Quand tu me regardes, tu es plus blanche que le lait, plus douce que l'agneau, plus légère que la génisse; mais quand tu détournes de moi les beaux yeux, oh! alors tu deviens plus aigre que le fruit de la vigne sauvage.

» Tu viens sur cette plage quand le sommeil clôt mes paupières ; mais aussitôt que mon œil s'ouvre à la lumière du jour, tu fuis comme la brebis fuit le loup sanguinaire.

» Je commençai à l'aimer, jeune Nymphe , le jour où , pour la première fois , tu vins avec ma mère cueillir des hyacinthes sur la montagne ; moi je montrais le chemin.

m Dès lors plus de repos pour moi. je ne puis plus vivre loin de la présence, et cependant, Jupiter en est témoin, lu n'as nul souci de ma peine.

» Je sais, ô la plus belle des Nymphes! oui, je sais pourquoi lu me fuis ; c'est qu'un épais sourcil ombrageant mon fronl se prolonge de l'une à l'autre oreille ; c'est que je n'ai qu'un œil, et que mon nez élargi descend jusque sur mes lèvres.

» Pourtant, tel que je suis, je pais mille brebis, je presse leurs mamelles et je bois leur lait délicieux-, l'été, l'automne, à la lin de l'hiver, toujours mes clayons sont pleins d'excellent fromage.

» Nul Cyclopcne m'égale dans l'art de jouer du hautbois, et souvent toi que j'adore, toi qui es plus douce que la pomme vermeille, souvent je le célèbre dans mes chants pendant la nuit obscure.

«Pour toi je nourris onze faons que décore un beau collier, et quatre petits ours; mai»

viens auprès de moi , et loul ce que je possède t'appartiendra.

» Laisse la mer azurée se briser contre le rivage*, tes nuits seront plus douces passées à mes côtés dans ma grotte ; là , croissent le laurier et le cyprès, le lierre noirâtre et une vigne chargée des raisins les plus doux.

» Ma grotte est arrosée d'une onde fratche que me verse l'Elna de ses rochers couverts d'une neige éternelle; elle me fournil une boisson digne des dieux ; qui peut , à tant d'avantages , préférer le séjour des flots bru j ans ?

» Mais si la vue est blessée des longs poils dont ma peau se hérisse, j'ai du bois de chêne et un feu qui ne s'éteint jamais sous la cendre; viens, et je suis prêt à tout souffrir, je te livre mon existence entière , cl mon œil unique, cet œil qui m'est plus précieux que la vie.

» Hélas ! pourquoi la nature m'a-t-elle refusé des nageoires? j'irais à toi ô travers les ondes , je baiserais ta main si tu mo défendais de cueillir un baiser sur la bouche.

» Je voudrais te porter le lis éclatant el le rouge pavot , dont la feuille résonne sous les doigts; mais l'été produit l'un, l'hiver voit croître l'autre.

» Jeune Nymphe, si un étranger aborde vers ce rivage, je veux qu'il m'enseigne à plonger au fond des mers ; j'irai voir quel charme puissant vous relient sous les ondes, loi et les compagnes.

» Quitte les flots , ô Galalée ! el sur ce rocher puisses-lu comme moi oublier ton humide demeure. Viens garder les brebis auprès de Polyphème, viens les traire, et faire des fromages en mêlant au lait pur une acide liqueur.

» Ma mère seule a causé tous mes maux ; c'est elle seule que j'accuse : jamais clic ne l'a parlé de mon amour, elle qui chaque jour me voyait dépérir; mais a mon tour aussi pour la tourmenter je lui dirai : « Je souffre , oui , je souffre beaucoup. »

m O Gyelopc, Cyclope ! où est donc la raison ? ne ferais-tu pas mieux d'aller tresser le souple osier, couper le vert feuillage pour tes agneaux? Trais la brebis qui vient près de loi ; pourquoi courir après celle qui fuit ?

» Tu trouveras une autre Galatcc moins rebelle à les vœux , el peut-être plus belle. Plusieurs jeunes Nymphes veulent , à l'ombre de la nuit, m'associcr a leurs jeux-, elles rient, et leur joie est extrême quand je me prête à leurs danses folâtres ; ainsi on compte donc Polyphème pour quelque chose sur la terre ! »

C'était ainsi que par ses chansons l'amoureux Cyclope soulageait ses peines cruelles , et son remède était plu» puissant que s'il eût payé au poids de l'or les secrets du dieu d'Épidaure.

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