CALLIMAQUE
Aiiiai parla Phébus, cl les Iles fuyaicnl tou- i amours de Jupiter, puissiez-vous cacher tou-
jours. Mais loi, tendre et sensible Astérie, quittant naguère les rivages de l'Eubée , tu venais visiter les Cyclades et lu traînais encore après toi la mousse du Gércste *. Saisie de pitié à la vue d'une infortunée qui succombait sous le poids de ses peines, tu t'arrêtes et t'écries : « Junon menace en vain; je me livre à ses coups. Viens, Latone, viens sur mes bords. »
Tu dis, et Latone, après tant de fatigue», trouve enfin le repos : elle s'assied sur les rives de l'Inopus, qui chaque année grossit son cours dans le même temps où le Nil tombe à grands flots des rochers d'Ethiopie. Là , détachant sa ceinture, le dos appuyé contre le tronc d'un palmier, déchirée par la douleur la plus aiguë, inondée de sueur et respirant à peine, elle s'écrie : « Pourquoi donc , cher enfant, tourmenter la mère? ne suis-jc pas dans cette tle errante que tu m'as désignée ? Mais, ô mon fils! nais, et sors avec moins de cruauté de mon sein. »
Cependant, inflexible épouse de Jupiter, lu ne devais pas longtemps ignorer celte nouvelle; bientôt la prompte messagère accourt hors d'haleine et lient ce discours entrecoupé par la crainte : « O toi , la plus puissante des déesses, vénérable Junon! Iris est à toi, l'univers t'appartient, lu marches égale au roi de l'Olympe : nous ne craignons ici d'autre déesse que loi. Toutefois, ô reine! apprends ce qui doit exciter ta colère. Latone est reçue dans une tle, elle y détache sa ceinture. Toutes les autres l'ont repoussée; mais Astérie, l'a d'ellemême invitée : Astérie, vil fardeau de la mer
Déesse, lu la connais mais venge-nous, tu
le p«;ux , venge tes ministres qui, pour t'obeir, étaient descendus sur la terre. »
Elle dit, et s'assit au bas du trône d'or de la déesse ; ainsi le chien de Diane, après une course rapide se repose à ses pieds, les oreilles droites et toujours attentives à la voix de sa maîtresse : telle la fille de Thaumas est aux genoux de Junon ; jamais elle ne quitte cette place , pas même dans les instans où le dieu de l'oubli lui couvre les yeux de ses ailes; mais sur les marches même du trône, la tête penchée, elle dort d'un somme léger, sans ôler sa ceinture ni ses brodequins, crainte d'un ordre subit de la reine. Junon indignée frémit et s'écrie : « Ainsi du moins , infâmes objets des
' Promontoire de l'Eubcc.
jours vos plaisirs adultères et en déposer les fruits non dans l'asile ouvert aux dernières des esclaves, mais dans les antres déserts où les vaches marines enfantent leurs petits! Toutefois, j'oublie l'injure que me fait Astérie; elle ne ressentira point un courroux qu'elle a bien mérité par sa pitié pour talone. Je lui dois trop, puisqu'elle n'a point souillé mon Ut et qu'elle a préféré la mer à mon époux. »
Ainsi parla Junon. Cependant les chantres harmonieux de Phébus, les cygnes de Méonie, quittant le Pactole, vinrent tourner sept fois autour de Délos cl chantèrent autant de fois l'accouchement de Latone. Ce fut en mémoire de ces chants sept fois répétés que, dans la suite, le dieu monta sa lyre de sept cordes. Us chantaient encore pour la septième fois et Phébus naquit. Les Nymphes détiennes, les filles de l'antique Inopus, entonnèrent l'hymne sacré d'ililhye; la voûte céleste répéta leurs concerts éclalans, et Junon n'en fut point courroucée : Jupiter l'avait apaisée.
Délos , en cet instant , tout chez loi devint or; (on lac [en ce jour ne roula que de l'or , le palmier au pied duquel Phébus était né s'ombragea de feuilles d'or et l'or grossit les flots du profond Inopus. Toi-même, élevant de ton sol parsemé d'or l'enfant divin et l'approchant de ton sein , tu t'écrias : « Vaste univers qui renfermez tant de villes et tant de temples, continens fertiles et vous îles qui les entourez , je ne suis qu'une île aride ; toutefois c'est mon nom qu'Apollon portera , cl jamais terre ne sera chérie de son dieu autant que moi. Oui , Cerchnis ' sera moins aimée de Neptune, la Crète de Jupiter et le mont de Cyllène» de Mercure : je vais cesser d'être errante. »
Tu dis , et l'enfant suça les mamelles. Dès lors lu fus nommée la plus sainte des îles, la nourrice d'Apollon. Jamais Bellone, jamais la mort, ni les coursiers de Mars» n'ont approché de tes bords ; mais chaque année les na-
' Corcboif, ou Ccochris, ou, comme on l'appelle plus communément, Cenclirée, était Tun de* port* de Corinlhe ; l'autre •'appelait le Léchée.
• Montagne d'Arcadie.
' Tous les peuples de l'antiquité conservaient un si grand respect pour Délos que les Perses , même au temps de leur invasion dans la Créée, où ils se firent un devoir de religion de renverser les temples et de briser les statues des dieui des Grecs, parce qu'ils ne les reconnaissaient point, engagèrent néanmoins les Wlien», que la crainte avait lait sortir de leur Ile, à y revenir, ci qu'ils le* laissèrent jouir de tous les avantages de la neutralité.
lions l'envoient les prémices el la dlrae de leurs fruits. Du couchant à l'aurore, du nord au midi , tous les peuples , jusqu'à ceux qui , les plus antiques de tous, habitent les climats hiperboréens, célèbrent des fêtes en ton honneur. Ceux-ci môme sont les plus empressés à l'apporter leurs épis et leurs gerbes sacrées, présens nés dans un climat lointain et que les gardiens austères de l'urne fatidique reçoivent d'abord à Dodone, pour les porter ensuite au séjour montueux el sacré des Méliens, qui, franchissant la mer, les transmettent aux Abantes dans les plaines charmanles de Lélas, d'où le trajet est court jusqu'à toi , puisque les ports de l'Eubée sont voisins de tes côtes. Les fille» de Borée, l'heureuse Hécaérge, Oupis et Loxo, suivies de jeunes hommes choisis sur toute leur nation, t'ont les premières • apporté ces offrandes de la part des blonds Arimaspes ». Ni les unes ni les autres n'ont revu Jeur pairie-, mais leur destin fut heureux, mais leur gloire ne meurt point, puisque les jeunes Détiennes (dans ces jours où l'hymen el ses chants effarouchent les vierges) consacrent à ces hôles du nord les prémices de leurs chevelures, et que
' Ancien nom de» premier» habitai» de Me d'Eubee. Ils habitaient la plaine de Lélas, lieu renommé dans celle Ile pour une fouree d'eau salutaire qu'on y trouvait.
• Tous les auteurs se réunissent pour rapporter comme un fait constant qu'anciennement de jeunes filles, suivies de quelques jeunes gens du même pays qu'elles, étaient venues du fond des climats seplenlrionaui porter des offrandes à Délos, et à l'exception de quelque différence dans les noms qu'il donne à ces jeunes filles, Hérodote s'accorde avec Callitnaque au sujet des honneurs que les Déliens rendirent a ces étrangères après leur mort, ainsi qu'aux jeunes gens qui les avaient accompagnées.
1 Nation qui faisait partie des peuples septentrionaux compris sous la dénomination générale dUvperboréeni.
les jeunes Déliens leur offrent le premier duvet que le rasoir moissonne sur leurs joues.
Astérie, Ile parfumée d'encens! lesCycladcs semblent former un chœur autour de toi. Jamais Hespérus aux longs cheveux n'a vu la solitude ni le silence régner sur les bords; mais toujours il y entend résonner des concerts. Les jeunes hommes y chantent l'hymne fameux que le vieillard de Lycie , le divin Olen , t'apporta des rives du Xanthus, el les jeunes filles y font retentir la terre sous leurs pas cadencés. On y voit, chargée de couronnes, la statue célèbre que Thésée et les enfans d'Athènes consacrèrent jadis à Vénus. Échappés à la rage du monstre mugissant que la fille de Minos avait enfanté , dégagés du tortueux labyrinthe, ils dansèrent au son des cithares, autour de tes autels, et Thésée lui-même ordonnait leur danse. Depuis ce temps, c'est son navire soigneusement conservé que les neveux de Cécrops envoient tous les ans porter leur hommage à Phébus.
Astérie, Ile sainte, tle où l'on a dressé mille autels! quel nocher, dans sa course rapide, traversa jamais la mer Égéc sans s'arrêter sur tes côtes? quelque favorisé qu'il soit des vents, quelque soin qui le presse, soudain il abaisse ses voiles, descend sur tes rivages et ne remonte sur son bord qu'après avoir mordu le'tronc de ton olivier et fait le tour de ton autel, les mains liées derrière le dos, s'offranl de lui-même au fouet de tes prêtres, en mémoire de ce jeu qu'une Nymphe de Délos inventa jadis pour amuser l'enfance d'Apollon.
Salut, ô Délos! divin foyer des tles, salut à loi, salut à Phébus, salut à la fille de Latone!
FIN DliS OEUVRES DE CALLIMAgUE.
OEUVRES DE COLUTHUS,