MUSÉE LE G
ches. C'est ainsi que le rapide Mercure , armé de son caducée d'or , enchaîna l'intrépide Hercule aux pieds de la fille d'Iardan. Vénus elle-même m'a guidé vers loi; ce n'est point le prudent Mercure qui m'amène en ces lieux. Tu connais l'histoire de l'Arcadienne Atalante, qui jadis, pour conserver sa virginité, dédaigna la couche de Milanion son amant. Vénus irritée remplit le cœur d'Atalante de l'amour le plus violent pour celui qu'elle avait rebuté d'abord. Laisse-toi donc attendrir, 6 mon amie! ne va point exciter la colère de Vénus. »
11 dit ^ ses paroles persuasives fléchissent la vierge rebelle, et son langage séducteur égare le cœur de Hèro. La prêtresse interdite et muette fixe les yeux à terre, cache son visage que la pudeur colore , effleure le sol d'un pied délicat, et, d'un air modeste , ramène souvent son manteau sur ses épaules. Tous ces signe» sont les indices premiers d'un réciproque amour, car le silence d'une jeune fille vaincue prouve qu'elle consent A partager les plaisirs de l'hymen. Héro a vivement ressenti l'aiguillon des amours mêlé d'amertume et de douleur; un tendre feu consume son Ame, elle admire avec ravissement la beauté de l'aimable Léandre. Tandis qu'elle attache ainsi ses regards A la terre , Léandre, les yeux enflammés d'amour, ne se lasse pas de contempler le cou délicat de la prétresse.
Après un long silence, Héro, baignant de larmes ses joues colorées par la pudeur, adresse enfin ces douces paroles A Léandre :
u Étranger, tes discours pourraient attendrir les rochers mêmes. Qui donc l'enseigna l'art de cette éloquence séduisante? Malheureuse que je suis! Qui l'a conduit dans ma patrie? Mais tu parles en vain. Quoi donc ! errant , étranger, inconnu, lu prétendrais A mes faveurs ? Nous ne pouvons être unis publiquement par les liens sacrés de l'hymen. Mes parens n'y consentiront jamais. Et quand même lu voudrais rester ici comme un inconnu , tu ne pourrais cacher tes furtives amours. La langue des hommes se platt A médire, et ce que l'on fait dans le secret , retentit bientôt dans le public. Mais, dis-le moi sans détour, quelle est ta patrie? quel est ton nom? Le mien, tu ne l'ignores pas , je porte le nom célèbre de Héro ; une tour fameuse et élevée me sert de demeure ; 1A j'habite avec une seule esclave , devant Seslos cl sur les rives escarpées , je n'ai de voisins
RAMMAIRIEN.
que la mer ; ainsi le veulent de sévères parens. Je n'ai près de moi aucune compagne de mon Age et je n'aperçois jamais les danses légères des jeunes gens. Nuit et jour retentit A mes oreilles le bruit d'une onde agitée par les vents. »
Elle dit et cache sous son voile ses joues de rose , et , sa pudeur se réveillant dans son Ame , elle condamne ses propres paroles.
Léandre, blessé par les traits perçans du désir , médite en lui-même comment il pourra livrer le combat amoureux. Car si l'Amour fertile en ruses dompte un mortel avec ses flèches, il guérit ensuite les blessures qu'il a faites ; s'il triomphe de lous les cœurs, il sait aussi conseiller ceux qu'il a vaincus. Il secourut alors , dans sa passion , Léandre, qui, rompant le silence avec un soupir, lint A Héro ce langage artificieux :
a Jeune vierge, pour toi je traverserai les flou courroucés, la mer fut-elle bouillonnante de feux et inabordable. Pour être admis dans ta couche , je ne redoute ni les vagues agitées , ni le bruit retentissant de l'onde mugissante. Chaque nuit, porté sur les eaux, ton époux saura passer A la nage le détroit du rapide Hellespont, car je demeure dans Abydos, en vue et non loin de (a ville.
n Seulement, du haut de la tour voisine des nues , montre-moi dans les ténèbres , un flambeau, afin qu'en le voyant, je sois le navire de l'Amour, ayant ton fanal pour étoile; les yeux fixés sur cet aslre, je ne verrai ni le coucher du Bootès , ni l'affreux Orion , ni la trace toujours sèche de l'Ourse. Alors, j'aborderai aux rives fortunées de ta patrie. Mais loi chère amante , prends bien garde que le souffle impétueux des vents n'éteigne ce brillanl flambeau, arbilrc de mes jours, et que je ne perde aussitôt la vie. Si tu veux savoir mon nom, je m'appelle Léandre, l'époux de la belle Héro. »
C'est ainsi que ces deux jeunes amans forment le projet de s'unir par un hymen clandestin, et se promettent mutuellement de goûter pendant la nuit , A l'aide d'un flambeau allumé , les plaisirs de l'amour , 'celle-ci allumera le fanal, celui -IA traversera les vaste* flots. Puis , après s'être promis de veiller pour un hymen ennemi du sommeil, ils furent contraints, quoiqu'A regret, de se séparer. Héro se retire dans sa tour, et Léandre , pour ne pas s'égarer A fravers la nuit obscure, porte ses regards sur
HÉRO ET LÉANDRE
le fanal de la tour, et gagne à la nage les rives de la populeuse Abydos. Que de fois, dans le désir de se livrer une nuit entière aux luttes secrètes des époux, ne souhailèrenl-ils pas le retour de l'obscurité si favorable aux doux mystères !
Déjà la nuit déployait son voile azuré et ap- [ portail le sommeil aux humains, mais non pas à l'amoureux Léandre. Sur les bords de la mer mugissante, il attendait le signal de son brillant hyménée, et lâchait de découvrir ce funeste flambeau qui doit annoncer de loin ses plaisirs secrets, lléro , voyant les obscures et épaisses ténèbres de la nuit répandues sur la terre , arbore le fanal -, il verse à peine une faible lumière que l'amour embrase déjà le cœur de l'impatient Léandre. Tandis que le fanal brille, lui aussi brûle et se consume.
Lorsque Léandre entend les mugissemens horribles des vagues mutinées, il est d'abord saisi de crainte, mais, ranimant son audace, il s'adresse à lui-même ces paroles , pour rassurer ses esprits effrayés : « L'amour est impérieux ; la mer est implacable ; mais , après tout , la mer n'est que de l'eau , tandis que les feux de l'amour me brûlent intérieurement. Rassemble donc les feux, ô mon cœur! ne crains pas le vaste amas d'eau. Seconde ma passion -, pourquoi redouter ces vagues impétueuses! Ignores-tu que Cypris est née au sein des ondes ; qu'elle possède un pouvoir absolu sur la mer et sur mon mal? »
Il dit, et, des deux mains, découvre ses membres délicats, lie ses vêlemens autour de son cou , s'élance du rivage , se précipite dans les flots , et nage toujours vers le fanal étincelant. Lui-même est son rameur, sa voile et son navire.
Iléro , du sommet de la tour où elle lient la la lumière , quel que soil le côté par lequel soufflent les vents ennemis, protège le flambeau avec le pan de sa robe jusqu'à ce que Léandre, épuisé de fatigue , aborde au rivage de Sestos. La jeune prêtresse le conduit vers la tour, puis, sur le seuil de la porte, embrasse en silence son époux hors d'haleine el dont les cheveux sont humides encore des flots de la mer. Elle le mène ensuite dans l'asile secret , vers la couche virginale. Là, elle l'essuie, le parfume d'essence de roses , et dissipe l'odeur désagréable de l'onde salée. Dès qu'ils sont placés sur le duvet moelleux, Héro enlace de ses bras Tiéan-
dre encore haletant, et lui adresse ces douces paroles :
u Cher époux, tu as essuyé bien des fatigue», plus que n'en essuya aucun aulre époux. Cher ami, lu as souffert de rudes peines. Tu as assez lutté contre l'onde amère et senti l'odeur importune des flots agités. Viens, cher époux , viens oublier tes travaux entre mes bras. »
Ainsi parle Héro , et Léandre se hâte de délier la ceinture de la prêtresse, et ils se livrent aux plaisirs de l'aimable Vénus. C'étaient des noces, mais on n'y dansa point-, c'était un lit nuptial, mais on n'y chanta point d'hymnes ; nul poète n'invoqua la chaste Junon ; la couche ne fui point éclairée par des flambeaux ; les jeunes gens ne formèrent aucune danse légère; des parens vénérables ne chantèrent point à cet hyménée, le lit nuptial fut préparé dans le silence, à l'heure favorable aux tendres combats ; le voile de la nuit fut le seul ornement de la jeune épouse, et l'on ne (Il poinl retentir ces mots : u io hymen! io hyménée! » Les ténèbres seules embellirent l'union de ces deux amans, et jamais l'Aurore ne vit Léandre couché dans ce lit confident de son bonheur. Chaque matin cet époux insatiable de plaisirs, el respirant encore ses nocturnes amours , retournait à la nage vers les murs d' Abydos.
Héro vêtue d'une longue robe savait tromper ses parens ; le jour, c'était une chaste prêtresse; la nuil, une tendre amante. Souvent les deux époux souhaitèrent que le soleil , en commençant sa carrière, fût sur le poinl de la finir. C'est ainsi qu'ils savaient déguiser la violence de leur passion, el qu'ils goûtaient sans crainte pendant la nuil (ouïes les délices de l'amour. Mais ils vécurent peu de (emps , et leur doux hymen ne fut pas de longue durée.
Lorsque revint le brumeux hiver qui soulève d'horribles tempêtes , les aquilons bouleversaient les gouffres mobiles et les humides fondemens de la mer, cl déployaient toute leur rage sur les ondes. Déjà dans les deux ports , le nautonier, pour échapper à la mer courroucée et perfide, avait mis son noir esquif. Mais la crainte de la mer orageuse ne put le retenir , intrépide Léandre. Lorsque le perfide et impitoyable flambeau t'offrit des hauts de la tour sa lumière accoutumée, tu ne craignis pas la fureur des vagues.
L'infortunée Héro aurait dû se priver de léandre pendant la saison des noirs frimas , et