TRADUIT PAR J.-J.-A. CAUSSIN
VIE D'APOLLOMUS.
Apollonius naquit à Alexandrie \ sous le règne de Plolémée Philadelpbe, environ 276 ans avant l'ère vulgaire *. Son père, qui était de la tribu plolémaïde , se nommait lllée ou Siltée , et sa mère Khodé. Il étudia l'art des vers sous Callimaque , poète célèbre chéri de Plolémée Philadelphc, auquel il prodiguait souvent la flatterie , et dont nous avons encore des hymnes écrits avec autant d'esprit que d'élégance. Les leçons d'un tel maître firent bientôt |éclore les talens du jeune Apollonius et prendre l'essor à son génie. Il n'avait pas encore atteint l'âge viril lorsqu'il fit paraître la première édition de son poème sur V Expédition des Argonautes. La publication de cet ouvrage fit naître entre lui et son maître une rivalité qui dégénéra bientôt cbez Callimaque en une haine violente. D'altord il se contenta de critiquer l'ouvrage d'Apollonius el l'accusa de vouloir rabaisser les siens s; mais bientôt ne pouvant plus contenir son ressentiment il composa contre lui une satyre dans laquelle, le désignant sous le nom d'Ibis, oiseau fort commun en Egypte et qui se nourrit de serpens el de scorpions, il entasse sur lui les imprécations k's plus ridicules. Cette pièce, dont on doit peu regretter la perte , était écrite d'un style très-
• Slrabon, liv. XIV, p. 6S&. (Suida.) Les auteur» des deux notices sur U vie d'Apollonius qui se trouvent a la léte des éditions de son poeme.
• C'est l'époque de la naissance d'Kraloslhène , contemporain d'Apollonius, el comme lui, disciple do Callimaque. (Suidas )
a Voici le passage de Callimaque, dans lequel on croit communément qu'il a voulu désigner Apollonius .- c'est la fin de l'hymne a Apollon.
« L'Envie s'est approchée de l'oreille d'Apollon et lui a dit : - Que vaut un poêle , si ses vers n'égalent pas le nombre des Ilots de la mer? » Mais Apollon, d'un pied dédaigneux a repoussé l'Envie et lui a répondu : « Vois le fleuve d'Assyrie, son cours est Immense, mais son lit est souillé de limon el de lange. » Son, toutes les eaux indifféremment no plaisent pas i Ccrès , el le faible ruisseau , qui , sortant d'une source sacrée, roule uno onde argentée toujours pure, servira seul aux bains de la déesse.
-Gloire 4 Pbébtu, el que l'Envie reste au fond du Tartan;.»
obscur puisqu'un auteur la cite avec la Cassa ndre de Lycophron et d'autres ouvrages du même genre , qu'il regarde comme de vastes champs de bataille ouverts à tous les commentateurs qui veulent les expliquer '. On peut se faire une idée du mauvais goût dans lequel elle était écrite , par celle qu'Ovide a composée sous le môme titre contre un de ses ennemis. Ovide avait trop de jugement et de délicatesse pour ne pas sentir les défauts de ce genre énigmalique ; il les expose fort bien au commencement de son Ibis, et s'excuse seulement sur l'exemple du poêle grec \
Nous ignorons si Callimaque borna son ressentiment à écrire , et s'il ne fil pas usage de la faveur dont il jouissait auprès de Philadelphc pour perdre Apollonius * : ce qui est constant , c'est que celuici fut obligé de quitter Alexandrie , peu après la publication de son poërae. Cet exil lut fut d'autant plus sensible , qu'il avait pour le lieu de sa naissance un
1 Suidas au mot Callimaque, Clem. Alex. Sirom. , Hv. V. ' Nunc quo Batliades inimicum devovel Ibin ,
Hoc ego devoveo loque tuosque modo :
Vlque ille, historiis involvam car m ma coscis : Kon soteam qui ravis hoc genus ipso sequi. Illius ambages iiuilalus In Ibide dicar;
Oblitus oioris, judiciique mei.
El quooiam qui sis, noadum qurrcnlibus edo ;
Ibidis interca lu quoque nomen habe.
L'Iquc mei versus aliquanlum netclis habebuni ; Sic vils? séries tout sit alra lna>.
Uvid. Carm. in Ibin., v. si.
» Je le dévoue aujourd'hui, loi cl les tiens, par des imprécations semblables à celles par lesquelles le Dis de Battus ( Callimaque) dévoua son ennemi Ibis ; comme lui j'envelopperai mes vers d'histoires obscures, quoique ce genre soil fort éloigné du mien ; el pour imiter ses amluges , j'oublierai un moment mou soûl el ma manière. Recois donc le nom d'Ibis, puisque je ne veux pas encore te fairo connaître aulremcni, el que toute ta vie soil léuebreusc comme mes vers. »
1 Le passage de Callimaque que j'ai rapporté dans une noie précédente, le Ion triomphant qui y régne, me font croire que Callimaque cul quelque pari a l'exil d'Apollonius : - Apollon dit- il, a repoussé du pied f Envie. » Qui ne voit que sous le nom d'Apollon, ce poète courtisan désigne rhiladHphe, et qu'il y a ici une allusion 4 l'exil d'Apollonius? Dans un autre endroit (tfpfg. M), il se vante d'avoir chanté mieux que son rival.
VIE D'APOLLONIIS.
amour qu'un peul aisément reconnaître dans une comparaison de son poème , dans laquelle il représente un homme éloigné de sa patrie, tournant avec ardeur ses pensées vers clic. La vivacité et l'énergie du tableau ne peuvent être que l'effet du sentiment , «•I l'on sent que tous les traits partent du cœur '.
L'ile de Rhodes était depuis longtemps le séjour des lieaux-arts et la retraite des illustres malheureux. Apollonius , à l'exemple d'Eschinc , y éleva une école de littérature, et s'y vit bientôt entouré d'une foule de disciples. Le poëme qu'il avait puhlié a Alexandrie, avait élé, comme on peut l'imaginer, fort mal reçu de Callimaquc et de ses partisans. Profitant sagement des critiques qu'on en avait faites, il s'appliqua soigneusement à corriger les défauts dans lesquels sa jeunesse peut-être l'avait entraîné et y ajouta de nouvelles beautés.
Celte seconde édition du poëme des Argonautes eut le plus grand succès , non-seulement à Rhodes, mais même à Alexandrie. Les Rbodiens adoptèrent Appollonius pour un de leurs concitoyens et lui décernèrent plusieurs honneurs. Ce fut alors que la reconnaissance lui fit prendre le surnom de Rhodien, par lequel on. le distingue ordinairement des auteurs qui ont porté le même nom *.
Après avoir passé une grande partie de sa vie à Rhodes, et peut-être seulement après la mort de Callimaquc, Apollonius fut invité de revenir à Alexandrie jouir parmi ses concitoyens de sa réputation et des
' Voici celte comparaison , qui se trouve dans le second chant : « Ainsi lorsqu'un mortel errant loin de sa patrie , par un malheur trop commun, songe a ta demeure chérie qu'il habitait , la distance disparaît tout à coup à ses yeux, il franchit dans sa pensée les terres et les mers, cl porte en même temps ses regards avides sur tous les objets de sa tendresse. ••
* Le savant Meursius a composé un catalogue des auteurs qui ont porté le nom d'Apollonius , dans lequel il fait de noire poêle deux personnages différons , l'un d'Alexandrie, l'autre de Rhodes. Celte erreur a été corrigée par Vossius, dans son ouvrage sur les historiens grecs , liv. I , ch. 16. On peul ajouter aux témoignages qu'il produit, celui de Slrabon qui dit formellement qu'Apollonius , auteur du poème des Argonautes , était d'Alexandrie, et portait le surnom de Rhodien. (Strabon , lib. I, p. dSi.) Il parait par un passage d'Athénée (DWpia., lib. VII, p. 283), el par un autre d'Elicn (Oe anim. lib. XV, cap. 23), qu'on donnait aussi quelquefois à notre poêle un surnom tiré de la ville de Naucralis. dans la Basse-Egypte.
Je ne puis m'empécher de relever ici une autre erreur sur Apollonius, toute coutrairc je crois, a celle de Meursius. Dans le discours préliminaire qui est a la léic de la traduction des hymnes de Callimaquc, l'auteur fait d'Apollonius un portrait assez hideux, et cite le témoignage des anciens. J'ai recherché et lu avec attention tous les passages des anciens écrivains qui ont parlé d'Apollonius, et je n'en ai trouvé aucun qui puisse, je ne dirai pas confirmer , mais faire naître l'idée que l'auteur dont je parle, nous donne d'Apollonius. Xotre poêle n'aurait-il pas été confondu avec un autre Apollonius, grammairien célèbre, dont le surnom de Djscodc pourrait faire soupçonner qu'il était d'un caractère chagrin et difficile ? Je n'ose l'affirmer , et je n'aurais pas même fail celte remarque , si la persécution qu'éprouva Apollonius, persécution qui n'esl pas la seule qu'on puisse citer dans l'histoire littéraire , ne me faisait aillant aimer sa personne que ses vers.
honneurs qu'on lui destinait. Il se rendit à de si douces instances, il revit sa chère patrie et goûta le plaisir d'être couronné par les mains de ceux qui l'avaient flétri. Une place distinguée, l'intendance de la bibliothèque d'Alexandrie, se trouvant vacante par la mort d'Ératosthène ' , Apollonius fut choisi pour lui succéder. Son âge déjà avancé ne lui permit pas vraisemblablement d'occuper longtemps un si l>eau poste ; il mourul, âgé d'environ quatre-vingt-dix ans, vers la qualorzième année du règne de Ploléméc Épiphanes* el fut mis dans le lombeau où reposaient les cendres de Cnllimaque. C'était tout à la fois lui faire partager jusqu'aux derniers honneurs accordés à son maître et vouloir effacer le souvenir de leurs querelles.
Après avoir fait connaître Apollonius autant qu'il m'a élé possible, je dois parler de son poëme et du jugement qu'en ont porté les anciens.
Quintilien, en parcourant les auteurs les plus distingués et qu'il importe le plus, suivant lui, de connaître, cite d'abord Homère, Hésiode , Anlimaque, Panyasis et Apollonius, dont l'ouvrage lui parait surtout recommandable par une manière toujours égale et soutenue dans le genre tempéré \ Le jugement de Longin , conforme au fond h celui de Quintilien, a quelque chose de plus flatteur. Ce célèbre critique, voulant faire voir que le sublime qui a quelques défauts doit l'emporter sur le genre tempéré dans sa perfection, s'exprime ainsi : « En effet Apollonius , par exemple , celui qui a composé le poeme des Argonautes , ne tombe jamais ; et dans Théocritc, ôtés quelques endroits où il sort un peu du caractère de l'égloguc , il n'y a rien qui ne soit heureusement imaginé. Cependant aimeriez - vous mieux être Apollonius ou Théocrite qu'//omire 4 ? »
Quoique Longin mette dans ce passage Apollonius peut-être beaucoup au-dessous d'Homère, on voit qu'il ne connaissait pas de modèle plus parfait dans
1 Arrivée 196 ans avant l'ère vulgaire. Suidas, l'os*, de Hisi. gra c , lib. 1, cap. 17.
• 186 ans avant l'ère vulgaire .(Voyei Mémoires de F Académie des belles-lettres, t. IX, p. 404. )
• «l'aucos enim, qui sunt eminenlissimi , exeerpere in animo est. » El plia bas : « Apollonius in ordinetn a grammalicis dalum non venit, quia Ariilarchus alque Aristophane*, poetarum judices , neminem sui temporis in numerum redegerunt .- non lamen ronlemnendum edidii opus tequali quidam mediocrilate. Quinlil. Inst. oral., lib. X, cap. I. » On se tromperait grossièrement, si on traduisait mediocriias dans ce passage, par noire mot médiocrité. Quintilien désigne par le mol mediocriias , le genre que nous appelons aujourd'hui tempéré , el qu'un ancien appelle mediocris oratio, qui tient le milieu entre gravis oratio, el aiteniiala oratio, genre auquel il est difficile d'atteindre, selon le iwHne auteur, ad lleren. , lib. IV , $. 8 et 10. Cicéron donne a ces trois genres les noms de subtile , modicttm véhément, t a douer ur el 'es grâces font l'apanage du du gentu modlcum, qui est fait proprement pour plaire. Orntnr., cap. X el XII.
« Longin, Traite dn Subi., ch. XXXIII, traduction de n<~prëaux.
VIE D'APOLLONIUS
son genre. A ces témoignages je dois en ajouter un bien précieux, c'est celui du prince des poètes latins. On n'imite que ce qui plait davantage. Virgile, en imitant Apollonius en tant d'endroits et de tant de manières différentes, a montré le cas qu'il en faisait, et un auteur anglais a raison d'appeler notre poète l'auteur favori de Virgile. Maerol>c et Servius ' ont remarqué depuis longtemps que le quatrième livre de l'Enéide était presque tout entier tiré du poème des Argonautes. J.-C. Scaliger *, tout en traitant d'impudens ceux qui osent avancer celte assertion , ne laisse pas de convenir que Virgile a imité Apollonius dans beaucoup d'endroits qu'il rapporte, et quoiqu'il prononce hardiment que le poêle latin est partout bien supérieur , il lui échappe cependant quelquefois des éloges qui ne sont sûrement pas suspects. J'ai rapporté quelques-unes de ces imitations , et j'aurais pu en rapporter un bien plus grand nombre. Je nie suis borné à celles qui pouvaient être plus facilement senties , même dans une traduction. Quant à celles qui consistent plus dans les choses que dans les mots et qui appartiennent à la structure du poëme , aux épisodes, aux caractères des personnages, je laisse en ce moment à ceux qui connaissent le poète latin le plaisir de les remarquer eux-mêmes.
Une autre preuve de l'estime qu'avaient pour Apollonius les auteurs du siècle d'Auguste, c'est la traduction qu'en fit P. Terentius Varron, surnommé Atacinus, du nom d'une ville ou d'une rivière de la Gaule-Narbonnaisc, aujourd'hui la rivière d'Aude*. Ce poète célèbre , ami de Properce , d'Horace et d'Ovide, étant parvenu à l'âge de trente-cinq ans, s'appliqua avec ardeur à l'étude de la langue grecque et publia sa traduction d'Apollonius, celui de ses ouvrages le plus souvent cité par les anciens et qui parait avoir le plus contribué à sa réputation *. Il nous en reste seulement quelques vers que j'ai rapportés*. On peut regarder encore, sinon comme tine traduction, au moins comme une imitation suivie d'Apollonius le poème de Valcrins Flacous , dont il ne nous reste que huit livres
Si quelques critiques français du dernier siècle
' Macr. Salant., lib. V. ch. 17. Son -tus, ad .-»:«.. Itb. IV, v. i. Vos. de Imit., cap. I.
' Julc:-Ca»»r Scaliger, Poei., lib. V, cap. 6.
' A peu près dans le mi me temps , Cornélius Callus, a qui Virgile a adressé sa dixième égloguc. traduisit en latin un autre poète grec contemporain d'Apollonius, Euphorion de Clialris, bibliothécaire d'Antiochus-lc-Grand.
♦ Qumtilicn , X , cap. i , Voss. de Poci. lal. Id. de Hiuoriû lutinâ.
Varronem, pr imam que ralem qu.T nesciat «tas , Aureaque £sonio lerga petits duci ?
Ovid. Amor. I, 15,-21 1 Virgile a emprunté des vers entiers de cet auteur. (Servius, ad t'.corg. I, 377, id.,ad Georg.. Il, m.) ' • Pet. Crinitus, de Poei. lal., lib. IV, cap. M. Marknus , qui floris*ait sous l'empire d'Anaslase I", au commencement du sixième siècle, avait fait une roélaphrasc en vers tsmltiqucs du poème d'Apollonius. Suidas., Vos», de Poe/, ijrtrc.
n'ont pas jugé Apollonius aussi favorablement que les anciens, je crois pouvoir l'attribuer aux difficultés que renferme cet auteur et aux fautes dont son texte était rempli avant l'édition qu'en a donné Brunek. Ces fautes étaient en si grand nombre que, de l'aveu du célèbre David Ruhnkenius qui en a fait disparaître beaucoup, plusieurs habiles critiques auraient bien de la peine à corriger celles qui restent encore.
C'est ici le lieu de parler des éditions d'Apollonius, qui sont au nombre de dix , en comptant les deux données à Oxfort par J. Shaw. Je ne m'étendrai pas sur les anciennes, toutes, comme je viens de le remarquer, remplies de fautes et dont on peut voir ailleurs le catalogue. Henri Estienne est le premier qui ait bien mérité de notre auteur par d'heureuses corrections* et des notes courtes , mais bien faites. On n'en peut pas dire autant de celles deJérémie Hcelzlin qui , plus de quatre-vingts ans après a donné d'Apollonius une traduction inintelligible et que David Ruhnkenius qualifie avec raison de : Tetricus iste et ineplwt Àpollonii commentalor. Pour se faire une idée du fatras que renferment ses notes , il suffit de lire la première , dans laquelle il cite successivement les actes des Apôtres, la comédie des Grenouilles d'Aristophane, le I" livre des Rois, X'Ênéide de Virgile, Oppien et plusieurs mots hébreux.
Le savant Tib. Hemsterbuys parait être le premier qui se soit appliqué dans ce siècle à bien entendre notre auteur et qui en ait remarqué tous les endroits corrompus. D. Ruhnkenius, son disciple, profita des leçons de son maître5. Doué d'une critique fine et délicate, il a corrigé plusieurs passages et en a éclairci un plus grand nombre. Mais personne n'a rendu à Apollonius un service plus signalé que Brunei. Cet illustre savant , auquel la république des lettres est redevable de plusieurs éditions qui joignent au mérite de l'exécution , celui de présenter de nouvelles leçons tirées des manuscrits , une ponctuation exacte et des corrections heureuses, a donné d'Apollonius une édition bien préférable à celles que nous avions déjà , qui toutes étaient calquées les unes sur les autres et n'offraient rien de neuf. Brunck a collationné lui-même cinq manuscrits de la bibliothèque nationale cl s'est encore procuré troisautres collations. A l'aide de ces secours et de ceux que lui fournissaient une mémoire hcureu.se, une sagacité rare , une oreille délicate et accoutumée au rhylhme poétique , il a corrigé une multitude de passages évidemment corrom-
• Epixi. crlt. Il, p. 172 editio seconda.
• II. Estienne ne cite qu'une seule fois l'auteur d'un manuscrit. C'est surir vers 491 du livre I", rl la correction qu'il Tait en col endroit, se trouvait déjà dans l'édition de Paris de i:.4t. J'ai »u un exemplaire de celle dernière édition, qui t appartenu au célèbre Passerai , successeur de llamus, dans la place de de professeur d'éloquence au collège de France. Passerai y a souligne tous les endroits qui oui été imités par Virgile. Ovide, Properce, etc., mais sans citer les vers de ces poètes.
' David Itnhnkenius. F.pitt. cril. Il, p. t»y et t!»o.
VIE D'APOLLONIUS
pus el a donné sur d'autres des conjectures liès-ingénicuses. On lui a reproché d'avoir inséré cbttos le lexte plusieurs de ses conjectures. Peut-être la finesse de son goût et son zèle pour la pureté des auteurs l'ont-ils emporté quelquefois trop loin , mais ce n'est pas à moi qui ai souvent profité de ces mêmes conjectures à lui faire un reproche d'une hardiesse qui me parait plus heureuse que blâmable.
Il me reste à dire un mot de ma traduction , et j'ai encore ici un nouvel hommage à rendre au savant Brunck. Ayant appris, il y a plusieurs années, que je travaillais à cet ouvrage, il me fit passer la traduction qu'il avait faite lui-même des trois premiers livres, accompagnée des notes d'un de ses amis. Il appelait tout cela ses broutilles sur Apollonius el me permit d'en faire l'usage que je voudrais. J'avais déjà achevé moi-même cette partie du poëme d'Apollonius et je travaillais sur le quatrième livre , plus long et plus difficile que les autres. Je parcourus avec avidité la traduction de Brunck et je recherchai d'abord les endroits les plus difficiles , surtout ceux dont son édition ne m'avait pas présenté la solution. J'ai adopté dans plusieurs de ces passages le sens que Brunck avait suivi , et j'ai laissé subsister le mien dans d'autres. Quant au reste de l'ouvrage, au style de la traduction et à la manière de rendre , je n'ai pas pu profiler beaucoup du travail de Brunck , qui , à ce qu'il m'a paru , n'était qu'une ébauche. On doit regretter que ce savant ne l'ait pas achevée.
Depuis qu'Apollonius est mieux connu, surtout en Allemagne et en Angleterre, plusieurs auteurs, à l'exemple des Vairons el des Valérius Fl.iccus , en ont donné des traductions , ou plutôt des imitations en vers. Des poêles anglais disingués en avaient déjà fait connaître plusieurs morceaux , lorsqu'il parut à Londres en 1780, deux traductions du poëme entier. L'une est de Francis Fawke, l'autre d'Edward Barnaby Greenc. Il existe aussi une traduction du même auteur en vers allemands , cl le prclal Flangini en a publié il y a quelques années une en vers italiens.
Après le siège de Troie, que les poésies d'Homère ont rendu si célèbre, il n'y a pas dans l'histoire des temps héroïques d'événement plus fameux que l'cxpédilion des Argonautes. On pourrait dire même que cet événement aurait été chanté bien avant la colère d'Achille, si le poëme des Argonauliques, composé sous le nom d'Orphée, était véritablement du chantre de la Thrace. Mais les plus savans critiques l'attribuent au devin Onomacrite qui florissait sous Pisistralc, environ cinq cent soixante ans avant 1ère vulgaire '. Quoique cet ouvrage n'ait que le nom de poëme, puisqu'il est dépourvu des ornemens qui font
•Hérodote, 7, 6. Clém. Alei. Slrom. I, Vos», de Pocl. grarc.
le charme de la poésie , il ne laisse pas d'être précieux par son antiquité et par les notions géographiques qu'il renferme. Plusieurs sièdes auparavant, Homère avait célébré le navire Argo , son passage entre Charybdc et Scylla , l'amour de Junon pour Jason et la protection qu'elle accordait à son entreprise, principal ressort du poëme d'Apollonius. Le séjour des Argonautes dans l'île de Lemnos; les amours de Jason et d'Hypsipyle, fille du divin Tboas, n'ont point été inconnus au chantre d'Achille • . Il parle de Pélias , roi de la grande ville d'Iolcos, d'Orcbomène, ville des Minyens, surnom donné aux Argonautes ". Jl a fait entrer dans ses fictions le terrible Éétès et sa sœur Circé , tous deux enfans du Soleil el de Persé, fille de l'Océan *, et il a adapté, selon Strabon, aux voyages d'Ulysse plusieurs circonstances de celui des Argonautes , telles que l'Ile d'jEa, dont le nom est celui de la capitale de la Colchide, et les rochers Planclx ou en-ans, imaginés sur les rochers Cyanées qui rendent dangereuse l'entrée du Pont-Euxin *.
Hésiode en traçant la généalogie de ses demi-dieux n'a point oublié de parler du voyage de Jason, du tyran Pélias et de l'enlèvement de Médée *.
Mais aucun des plus célèbres poètes de l'antiquité ne s'est étendu davantage sur ce sujet que Pimlare dans sa quatrième Pythique , adressée à Arcésilas, roi de Cyrène. Après avoir rappelé dans cette ode, l'origine de la ville de Cyrène fondée par Battus, un des descendais de l'Argonaute Euphémus à la dixseptième génération, il trace, dans la manière et dans le style qui conviennent au genre lyrique-, l'histoire des Argonautes. Il s'étend surtout beaucoup sur Jason dont il fait une peinture sublime, sur ses exploits en Colchide cl rapporte les deux circonstances du voyage qui ont Irait à l'histoire de Cyrène ; le séjour des héros dans l'Ile de Lemnos , où commença la postérité d'Euphémus et leur arrivée en Libye.
Oulre le devin Onomacrite, dont j'ai parlé , plusieurs poêles, qui ne nous sont connus que de nom, avaient traité le même sujet avant Apollonius. Le plus célèbre csl Épiménide, de la ville de Grosse , dans l'ile de Crclc, qui florissait plus de six cent cinquante ans avant l'ère vulgaire et dont le poëme contenait six mille cinq cents vers*.
' Odyt. Vil, 468, Xn, 70, XIV, 230, XXIII, 7«.
• IHd. XI, 255 et 25».
>lbid. VII, 37, X, 135.
* sirabon, I, p. ai.
* Hésiode, Tht'og.v. 995.
• Olog. Uerl. Voss. de Pot t. grœc. Id. de Uitt grac. Ou cite encore Cléoo de Curiutn dan» l'Ile de Crète, dont Apollonius avait emprunte beaucoup de chose*, suivant le témoignage d'Asclépiade de Myrlée (rapporté dans la Schotte, I, 623.) Hérodote, et après Apollonius, Denys de Hilel ou de Mitjlcne. (Giraldi, de Port. Mit. dial. IV, p. 245. Fabr. Bib, grave. 2, 522.) Mais il ne me parait pas qu'ils aient écrit en vers, el l'ouvrage du dernier , intitulé Argonauiigne* . en sii livrr* . était certainement en prose. (Suidât.)
VIE D'APOLLONIUS
La plupart des auteurs qui ont écrit l'histoire ont parlé de l'expédition des Argonautes d'une manière qui ne permet pas de douter de la certitude de cet événement '. On voit par Hérodote que le voyage des Grecs en Colchidc et l'enlèvement de Médéc étaient des faits connus des Perses mêmes , et ceux d'entre eux qui étaient les plus versés dans l'histoire regardaient l'enlèvement d'Hélène, qui arriva deux générations après, comme une représaille de celui de Médéc. Il parait encore, par le même historien, que ce voyage n'avait eu d'autre objet que le commerce. Du temps de Strahon, il existait encore dans plusieurs contrées de l'Asie des temples très-respectés, bâtis en l'honneur de Jason, et une ville qui portait le nom de Phrixus. On voyait encore sur les bords du Phase la ville d'Jïa, et le nom d'Éétès y était commun Les richesses de ce pays , qui produisait tout ce qui est nécessaire pour la marine et qui renfermait des mines abondantes d'or, d'argent et de fer, avaient, suivant le même auteur, excité Phrixus à faire le voyage de la Colchide, et les Argonautes avaient imité son exemple.
Les Grecs, avant cette expédition, ne connaissaient que les bords de la mer Egée et les lies qu'elle renferme ; leur marine encore faible ne leur permettait pas d'entreprendre de longs voyages. Ils n'osèrent pendant longtemps pénétrer dans le Pont-Euxin, qui portait alors le nom d'Axin ou inhospitalier, à cause des nations barbares qui en habitaient les cotes*. Ce nom fut ensuite changé en celui d'Fuxin ou hospitalier lorsqu'ils commencèrent à fréquenter ces mers , è peu près comme le promontoire appelé d'abord cap des Tempêtes fut ensuite appelé cap de Bonne-Espérance, peu avant la découverte du passage des Indes, dans lequinzième siècle. La puissance des Grecs s'augmenta bientôt dans ces parages, où ils fondèrent de nouvelles colonies. La ville d\Ea avait été longtemps le centre d'un commerce considérable ; outre les richesses que son sol lui fournissait, elle était encore l'entrepôt des marchandises de l'Inde, qui de la mer Caspienne remontaient le fleuve Cyrus, d'où, après un trajet de cinq jours par terre, elles étaient embarquées sur le Gluacus qui se rendait dans le Phase4. Ce dernier fleuve était lui-même navigable jusqu'à Sarrapana, et de là l'on transportait encore les marchandises sur le Cyrus *. L'établissement des colonies grecques et les révolutions de la Colchide, qui fut partagée entre plusieurs princes, diminuèrent beaucoup le commerce de la ville d'iEa, qui passa presque tout entier entre les mains des Grecs'.
■ Justin, Histor. lib. LXLI, cap. a Diod., llb. IV , Hérodote , lib.i, cap. 2, 3.
' Strabon, liv. I, p. 45.
' Pline, liv. VI, chap. i.
4 Casaub. Comm. in Slrab. p. 205.
• Slrab. Ht. XI, page 498. Pline, liv. VI, chap. 4.
* On peut Juger de l'étendue du commerce de Dioscurias , colonie grecque, peu éloignée de la ville dVEa , par ce que
C'est donc la découverte du Pont-Euxin et la grande entreprise qui fut le fondement du commerce que les Grecs y firent ensuite, qui fait le fond du sujet, si souvent chanté sous le titre d' ' Argonautiques ou Expédition des Argonautes. Un autre but des poètes qui ont traité ce sujet, but qui parait surtout dans le retour des Argonautes , a été de rassembler les traditions qui existaient de leur temps sur l'origine de plusieurs villes et sur les contrées les plus éloignées , et de donner pour ainsi dire un voyage autour du monde alors connu, voyage dans lequel on doit s'attendre à trouver bien des erreurs. Tout cela est entremêlé de fictions qu'on entendra facilement d'après ce que je viens de dire, et sur lesquelles mon dessein n'est pas de m'etendre 1 ; car le merveilleux est l'Ame de la poésie, et c'est l'anéantir que de l'analyser. Je me hâte de remettre sous les yeux des lecteurs quelques traits de l'histoire des temps héroïques qui ont précédé le voyage des Argonautes et y sont intimement liés.
Alhamas, fils d'Éolus, roi d'Orcbomène, en Béotie, eut de Ncphélé,sa première femme, un fils nommé Phrixus et une fille appelée Hellé. Ino , fille de Cadmus, qu'il épousa ensuite, conçut une haine violente contre les enfans de Néphélé et résolut de les faire périr. Dans ce dessein, elle fit corrompre le blé destiné à ensemencer, et causa ainsi une famine qui obligea Atbamas d'avoir recours à l'oracle de Delphes. Ceux qu'il envoya consulter Apollon , gagnés par Ino, rapportèrent que, pour faire cesser le fléau qui désolait le pays, il fallait immoler aux Dieux les enfans de Néphélé. Phrixus et sa sœur Hellé étaient déjà au pied des autels, lorsqu'ils furent tout à coup enlevés par Ncpbélé leur mère, qui les fit monter sur un bélier à la toison d'or, que Mercure lui avait donné. Le bélier traversant les airs prit la roule de la Colchide. Hellé se bissa tomber dans la mer , et donna son nom à l'Hellespont, canal qui conduit de la mer Egée dans la Proponlide (aujourd'hui le détroit des Dardanelles }.
Éétès qui régnait alors dans la Colchide était fils du Soleil et frère de Circé et de Pasiphaé. Il avait de la reine Idie un fils nommé Absyrte et deux filles , Chalciope et Médée. Phrixus, à son arrivée, immola par ordre de Mercure le bélier à Jupiter, qui avait
rapporte Pline, qu'il a'y rendait troia ccnU nation», dont la langue était différente, et que les Ilomains y avaient cent trente interprète» pour le» affaires de leur commerce. Pline, liv. VI. chap, 5. Slrab. ubl supra.
' Le savant Meziriac, dans ses commentaires sur ta sixième éptlrc d'Ovide, a rassemblé avec une exactitude précieuse tout ce qu'on trouve dans les ancicus sur le navire Argo, le bélier i la toison d'or, et plusieurs autre» circonstances do ce voyage. On peut voir aussi les dissertations de Banier dans les mémoires de l'Académie des belles-Ut ire s , t. 7 et 12. j'avertis que cet auteur s* trompe souvent lorsqu'il cite Apollonius.
VIE D'APOLLONIUS
protégé sa fuite , et donna sa toison à Êétès , qui ta suspendit à un chêne , au pied duquel veillait sans cesse un dragon. Êétès reçut Phryxus avec bonté et lui donna en mariage sa fille Chalciope , dont H eut quatre fils, Argus, Mêlas, Phronlis et Cytisore.
Jason qui fui chargé de faire la conquête de la Toison d'or était (ils d'Éson et d'Alcimède , et naquit à lokos ville de la Magnésie dans la Thessalie , si' toée au fond du golfe Pélasgique. (aujourd'hui le golfe de Volo). Le royaume d'Iolcos, qui devait appartenir à son père Eson, fils de Créthée et petit-fils d'Éolus, avait été usurpé par Pélias. On cacha d'abord la naissance de Jason au tyran , et il fut élevé dans un antre du mont Pélion voisin d'Iolcos , par le Centaure Chiron et les soin de Philyre, mère du Centaure et de Chariclo sa femme. Lorsqu'il eut atteint l'âge viril, il ne craignit point de se découvrir à Pélias. Celui-ci , appréhendant d'être contraint de
lui céder le trône de son aïeul Créthée, chercha un moyen de se débarrasser de Jason. Il feignit d'avoir eu un songe dans lequel , suivant les idées superstitieuses des Grecs, Phrixus lui ordonnait d'apaiser ses mânes errans dans une terre étrangère, et de rapporter en Grèce la toison du bélier qui lui avait sauvé la vie. Pélias ajoutait qu'étant trop vieux pour exécuter lui-même celte entreprise, il avait consulté l'oracle de Delphes qui avait désigné Jason pour l'accomplir*.
' Apollodore , lir. I. Pindare , Pyth. <■>• JrgonmUMn tojpothesii, a la KHe des édition* d'Apollonius.
Vojet aussi i'Examen de ta iragcdle de la Conquête de ta Tobton d'or, par Pierre Corneille. On ne lira pas, je crois, sans intérêt, ce morceau tracé par la nain d'un grand poète , profondément veraé dans la connaissance des antiquités grecque* et latines , et dont les plus faibles compositions rappellent co vers d'Horace.-
Intentas ctiam disjeeti membre poel».
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
ou