‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 298 sur 395 · POEME ES QUATRE CHANTS · texte numérisé non relu

POEME ES QUATRE CHANTS

CHANT PREIVIIER.

Exposition du sujet. — Dénombrement des Argonaute».— Regrets d'Alcimèdc , mère de Jssoo.— Jason est élu chef de l'expédition.— On lance le vaisjeau i la mer. — SacriBce en l'honneur d'Apollon ; querelle entre deux des Argonautes ; Orphée chante en s'accompagoanl de sa Ijre.— Départ du vaisseau ; souhaits du centaure Chiron ; chants d'Orphée. — On aborde a l'Ile de I-emnos ; deseription du manteau de Jason.— Départ de Lemnos ; adieux d'Ilypsipilc et de Jason.— On descend dans l'Ile de Saraolhrace et ensuite dans le pays des Dotions , sur les bords de la Propontide.— Conibat contre des géant. — Les Argonautes ayant quitté le pays des Dotions y sont rejclés par les vents contraires. — La nuit empêche de se reconnaître ; on se bat. — Mort de Cyiique, roi des Dotions et de Clité son épouse. — Douleur des Argonautes ; sacriOcc à Cybéle.— On aborde en Mysie , près du fleuve Cius. — Ilytas eat enlevé par une nymphe ; tandis qu'Hercule cl Polyphéme sont occupés A 11 chercher, le vaisseau part. — Colère de Tétamon; apparition de Claucus.

C'est en l'invoquant, divin Apollon , que je commencerai a célébrer la gloire de ces anciens hérosqui, par l'ordre du roi Pélias* ,flrent voguer le navire Argo à travers l'embouchure du Ponl- Euxin et les rochers Cyanées» pour conquérir une toison d'or.

Ton oracle avait prédit à Pélias qu'il périrait par les conseils d'un homme qu'il verrait paraître en public avec un seul brodequin. Peu de temps s'était écoulé depuis ta prédiction , lorsque Jason , traversant à pied l'Anaurus » , laissa l'un des siens au fond du fleuve. Il se rendait alors à un sacrifice que Pélias offrait à Neptune et aux autres divinités. Junon seule n'y était pas invoquée4.

A la vue de Jason, Pélias se souvint de

1 Roi d'Iolcos enThessalie.

• Situés à l'entrée du Pont-Euxio.

' Rivière de Thessalie qui coulait près dtolcos.

« Pélias avait autrefois profané le temple de Junon et affectait depuis ce temps de mépriser celte déesse. Apollodore , liv. 1. De ta la baino de Junon contre Pélias, l'un des principaux ressorts de ce poéiuc.

l'oracle; et pour se soustraire au danger qui le menaçait, il commanda au héros d'entreprendre une navigation dangereuse, espérant qu'il périrait au milieu des mers ou des naliotis étrangères.

Argus, s'il faut en croire la renommée qui a transmis son nom d'âge en âge, construisit le vaisseau sous les ordres mêmes de Minerve; pour moi , inspiré par les Muses , je dirai l'origine et le nom des héros qui le montèrent, les mers qu'ils parcoururent et les exploits par lesquels ils se signalèrent en errant sur divers rivages.

Orphée sera le premier objet de mes chants,

Orphée , fruit des amours d'Éagrus • et de Cal-

liope, qui lui donna le jour près du mon» t><™ pieu-, ia-8 lucncia ci tes neuves sont sensibles

auxaccens de sa voix , et les chênes de la Piérie, attirés par les doux sons de sa lyre , le suivent en foule sur le rivage de la Thrace, où ils attestent encore le pouvoir de son art enchanteur*. Ce fut par les conseils de Chiron que le fils d'Éson reçut au nombre de ses compagnons lo chantre divin qui régnait sur les Bistoniens *. Aslérion accourut un des premiers pour par-

' Roi de Thrace.

* Montagne de Macédoine située dans la contrée appelée Piérie , prés du fleuve Hélicon. Il y avait aussi un village et une fontaiuc du même nom. Strabon , liv. X. Tzetzis tttr Djcophron, v.275.

Cnde vocalem lemere insecuUu

Orphea sylva?, Arte materna rapidos morantero Fluminum lapsus celeresque venlos , Blandum et auriUs fldibus canoris Ducere quercus.

jfor. , Od. XII, liv. I.

' Ce rivage, appelé Zoné, voisin de l'embouchure de l'Hère, était couvert d'arbres que les poètes feignaient y avoir été attirés par la lyre d'Orphée. Saumalse , Piin. exer., page us. Pomponius Meta, liv. H, cap. 2.

♦ Peuple de la Thrace.

APOLLONIUS

lager la gloire de cette expédition. Cométôsson père, habitait Pirésics', située près du mont Phyllée, à l'endroit où l'Apidan et l'Enipée mêlent ensemble leurs eaux.

Anime de la même ardeur , Polyphème abandonna le séjour de Larisse; Polyphème qui s'était autrefois signalé dans le combat des Lapilhes et des Centaures*. Il était alors le plus jeune des Lapilhes • aujourd'hui son corps est appesanti par les années, mais son courage est toujours aussi intrépide.

Iphiclus ne tarda point à quitter Phylacè, Frère d'Alcimèdc , mère de Jason , les liens du sang l'excitaient à voler au secours de son neveu.

Le roi de Phères, le brave Admèle, ne voulut point rester à l'ombre du mont Chalcodon, qui couvre cette ville opulente.

Deux fils de Mercure, Eryluscl Echion, distingués par leurs richesses et savans dans l'art d'employer habilement la ruse , quittèrent bientôt Alopé. Élhalidc, autre fils du même dieu , se joignit à eux. Eupolémic , fille de Myrmidon, l'avait mis au monde sur les bords de l'Amphrysc*. Les deux autres avaient pour mère Anlianirc, fille deMénétus.

Coronus , habitant de Gyrlonc , était fils de

Cénéc. Tout brave qu'il était, il ne surpassait

— — «*M-*oojtej qui avait mis en fuite les Centaures et lëSpOTirSUIVtmrTnuij uiuiui fendue le

voyant seul et éloigné de ses compagnons, ils se rallièrent et vinrent fondre tous ensemble sur lui. Malgré leurs efforts , ils ne purent ni le blesser ni l'abattre; mais toujours ferme et invulnérable, il s'enfonça tout vivant dans les entrailles de la terre, cédant aux coups des énormes sapins dont ils étaient armés «.

Mopsus, habitant des bords du Titarèse, itistruil par Apollon lui-même dans la science des augures; Eurydamas, fils de Ctiménus,

' Ville de de Tlienalie, ainsi que Larissc, Phy lacé, Pbcrcs, Alope. Cyrtone, Ëtimcne, Phlhie, qui feront nommées ciaprè*.

• AocLmu peuple» de la Themlte.

Pajtor ab Ampbyso.

Virg., Georg. II!, v. I".

• M.ir.el imperfouua ab omni ,

loque cruenUlua Ciraeus Elateius, Iclu.

Obrutua immani cumulo, »ub pondère Oncu* £»tuatarboreo

T la del I ' A,ii,ubiMnl,corPu»

Oiid., McUm, lit. XII, v. 490 ei «uir.

habitant de la ville de Ctimène, près du lac Xynias; Ménœtius, envoyé d'Oponte' par son père Actor , voulurent aussi partager la gloire et les dangers de celle entreprise.

Eurylion, le vigoureux Éribotés, celui-ci fils de Téléon, l'autre d'Irus fils d'Aclor , suivirent leur exemple. Avec eux marchait Olléc, aussi célèbre par sa bravoure qu'habile à poursuivre un ennemi qu'il a mis en fuite.

L'Eubéc vil sortir de son sein ses plus illustres habitans. Canthus suivait avec joie les ordres de son père Canéthus, fils d'Abas. Il ignorait , l'infortuné ! qu'il ne reverrait jamais Cérinthe sa patrie, cl qu'il périrait avec le devin Mopsus sur les confins de la Lybic. Faibles humains , il n'est donc pas de malheur si imprévu qui ne puisse nous arriver ! Ces deux guerriers sont ensevelis dans la Lybic , et la Lybie est aussi éloignée de Colchos , que l'orient l'est de l'occident. Clytius et Iphitus , qui régnaient dans Échalic, étaient fils du cruel Eurylus; Eurytus à qui l'arc qu'il avait reçu d'Apollon devint fatal, aussitôt qu'il eut la témérité de disputer d'adresse avec son bienfaiteur.

Télamon et Péléc, tous deux fils d'Éacus, n'arrivèrent cependant pas ensemble. Obligés de sortir d'Egine à cause du meurtre involontaire de leur frère Phocus , ils avaient transporté leur séjour dans des lieux d'ifTércns. reiamon habitait nie de Salamine, et Péléc la ville de Phthic.

Le vaillant Butés . fils du brave Téléon el le belliqueux Phalère avaient quitté le pays où régna Cécrops. Quoique Phalère fût le seul rejeton d' A lcon, le fruit de sa vieillesse et le soutien de ses jours, son père lui-même lui avait ordonné de partir pour se signaler parmi tant de héros.

Tu ne pus les accompagner, illustre descendant d'Érccthée, généreux Thésée! Un lien falal te retenait alors dans les cachots souterrains du Ténare, où lu avais suivi ton ami Pirithous. Sans doute votre valeur aurait été pour les Argonautes un puissant secours!

Tiphys, fils d'Agnias, habile a prévoir le» tempêtes el à diriger un navire, en observant tantôt le soleil el tantôt l'étoile du nord , partit de Sipha*, ville des Thcspiens , pour se joindre

• Capitale de* Locricn» Oponticns qui habitaient a l'orient de ta Phocide.

' ville de la Béotic, sur le golfe de Corintbe, la même que Tipha.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

aux héros qui souhaitaient de ravoir pour compagnon. Minerve elle-même lui en avait inspiré le dessein ; Minerve dont les mains divines construisirent avec Argus ce vaisseau fameux , supérieur à tous ceux qui ont fendu jusqu'ici le sein des flots.

Phlias , riche des dons de Bacchus son père , habitait la ville d'Aréthyrie', prés des sources de l'Asopus.

Talaûs, Aréius, le brave Léodocus, tou8 habita ns d'Argos, étaient fils de Bias et de Péro, que Mélampus obtînt pour son frère, après avoir enduré bien des maux dans les étables d'Iphiclus».

Hercule, l'invincible Hercule, ne dédaigna pas lui-même de se rendre aux vœux de Jason. Il revenait alors d'Arcadic, d'où il avait rapporté sur ses larges épaules le fameux sanglier d'Érymanthe, qu'il avait exposé tout vivant et chargé de liens aux yeux des habilans de Mycènes. C'était de lui-même et sans l'ordre d'Euryslhée qu'Hercule marchait à celte expédition. Son Adèle Hylas l'accompagnait; Hylas, en qui brillait la fleur de la première jeunesse, qui portait l'arc cl les flèches du héros.

Avec eux vint Nauplius , issu d'un héros du même nom , célèbre par son habileté dans l'art de la navigation , fruit des amours de Neptune et de la belle Amymone, fille du divin Danaus.

Idmon fut le dernier de ceux qui arrivèrent d'Argos. La science des augures lui avait appris qu'il marchait à une mort certaine. Il partit cependant pour ne point flétrir sa réputation. Quoiqu'il passûl pour Dis d'Abas et descendant d'Éolus , il avait eu pour père Apollon , qui lui enseigna l'art de prévoir l'avenir en observant le vol des oiseaux et les entrailles de» victimes.

Le vigoureux Pollux, Castor habile a dompter les coursiers, tous deux fruits d'un seul cl pénible enfantement, furent envoyés de Sparte par leur mère elle-même, fille d'un roi d'Étolie. Digne épouse de Jupiter, Léda ne craignil point de se séparer de ses enfan» chéris.

• Nom d'une viHe et d'une contrée de ta Sicyonie, ensuite Phlionleet Phliaslc.

• Xélée avait promis sa fille Péro a celui qui lui amènerait les boeufs dlphiclus. Bto», qui ta recherchait, pria son frère Mélampus, habile devin, de le mettre en possession de ces boeufs. Mélampus les obtint, après avoir tenté iuutilemeol de les dérober, et être resté un an chez Iphiclus.

Cogniluj Ipblcli sul Que m non lucra, magis Pero fonnosa coegil , Moi Amjiliaonia nupta fulura dumo.

Properce, 11, 3, il.

Les fils d'Apharée, Lyncée et le violent Idas, pleins de confiance dans leurs forces extraordinaires, étaient sortis d'Arène'. Lyncée, si Ton en croit la renommée, portait ses regards perçans jusque dans les entrailles de la terre.

Périclyméne, l'atnè des enfansqui naquirent à Néléc dans la ville de Pylos, marchait avec eux. Neptune lui avait donné une force invincible et le pouvoir de prendre en combattant toutes sortes de formes *.

Deux fils d'Aléus , Amphidamas et Céphée, habitans de la ville de Tégéc et de cette partie de l'Arcadie qui échut en partage à Aphidas», étaient accompagnés d'Ancée, fils de Lycurgue, leur frère atné. Obligé de rester lui-même près du vieux Aléus pour avoir soin de ce père chéri, Lycurgue avait envoyé son fils avec eux. En vain pour le retenir, Aléus avait fait cacher ses armes. Le bras gauche couvert de la peau d'un ours du mont Ménale, il agitait de la main droite une énorme hache à deux tranchans.

Augée, que la renommée disait issu du Soleil, régnait sur les habitans de l'Élide. Fier de ses richesses , il souhaitait avec passion de voir la Colchidcet le roi Éélés.

Poussés par le même désir, Astérius el Amphion , fils d'Hypérasius , sortirent de Pellène, bâtie par leur aïeul Pellés sur le rivage de la mer qui borde TAchaïe.

Euphémus quitta le promontoire Ténare * ; Euphémus issu de Neptune el d'Europe, fille du géant Tilyus , qui pouvait courir sur les flots en mouillant seulement la plante de ses pieds ».

Deux autres fils du même dieu , Erginus, le fier Ancée , habiles dans l'art de combattre et de conduire un vaisseau, élaient partis l'un de l'illustre Milet et l'autre de Samos, demeure de Junon Imbrasienne

Le fils d'OEnèe , Mèléagre , a peine sorti de

Ville de

que Pylos, nommée Cui poi»e figuras

sanftuinis auclor.

Oru/.,MeUm, XII, S*.

• Fils d'Arras, ancien roi d'Arcadic, dont le royaume fut partagé entre ses enlans. Apollodore, llv. III, Pautanlas , Uv. VIII, cap. 4.

• Dans ta Laconie.

' Vel mare per médium, fluclu suspenu tumenti, Ferrel iter, celcrca nec lingerct cquore plantai.

rirç., .«n, vn, v. «10.

• Junon avait un temple magnifique * Samos. Le d lmbrajiennc est tiré du fleuve; tmbramu qui IHe.

APOLLONIUS

l'enfance , parut aussi parmi ces héros. S'il fût resté encore un an à Calydon, Hercule seul eût pu l'emporter sur lui. Le soin de sa conduite était confié à Laocoon , déjà avancé en âge, né du même père qu'OEnée, mais d'une mére esclave. Il était encore accompagné d Iphiclus, son oncle maternel, aussi habile à lancer un javelot qu'à combattre de près l'ennemi.

Au milieu d'eux on voyait s'avancer à pas inégaux , Palémonius fils de Lernus ou plutôt du dieu Vulcain. Tout boiteux qu'il était, il fut admis parmi les héros armés pour la gloire de Jason, et sa valeur le mettait au-dessus de toute insulte.

Le lien sacré de l'hospitalité unissait avec Jason Iphitus, fils de Naubolus et pclil-fils d'Or- tnylus. C était en allant à Delphes consulter l'oracle sur son expédition, quc.le fils d'Eson avait été reçu chez ce généreux habitant de la Phocide.

Deux fils de Borée, Calais et Zélliés, attiraient sur eux les regard» étonnés. Leur mère Orithye se jouait sur les bords de l'Ilissus *, lorsqu'elle fut tout à coup enlevée par Borée, qui la transporta jusqu'aux extrémités de la Thrace et , l'enveloppant de nuages épais, lui ravit sa virginité prés du rocher de Sarpédon et du fleuve Erginus. Les fruits de cet hymen, touchant légèrement la terre de leurs pieds, agitaient de larges ailes parsemées d'étoiles d'or. Une épaisse chevelure flottait au gré du vent sur leurs épaules.

Acaslus lui-même, fils du roi Pélias, ne put se résoudre à rester oisif dans le palais de son père. Bientôt il devait se joindre aux Argonautes, aussi bien qu'Argus qui avait construit le vaisseau sous les ordres de Minerve.

Tels étaient les compagnons de Jason , qui, descendus comme lui la plupart des filles de Mynias • , se faisaient appeler les princes Minycns.

Déjà tout était préparé pour le départ, et ils traversaient la ville d'Iolcos pour se rendre au port de Pagases, sur le rivage de la Magnésie. Le peuple accourait en foule sur leur passage. Couverts de leurs armes , ils s'avançaient à grands pas au milieu de cette multitude, semblables à des étoiles, dont l'éclat perce à travers les nuages : « Grand Jupiter , disait-on,

' Rivière qui coule près d'Athènes.

* r.oi d'Orchomène, co Bèotie. Alcimède, mère de lason, était fille de ajmène,flïlc de Minva».

autour d'eux, quel est donc le dessein de Pélias? et pourquoi envoyer loin de la Grèce un si grand nombre de héros ? Sans doute le jour même qu'Éélès refusera de leur livrer la brillante Toison, objet de leurs désirs, il verra son palais devenir la proie des flammes. Mais, hélas ! que de chemin à parcourir ! que de dangers à essuyer ! »

Tandis que les hommes parlaient ainsi, les femmes, levant leurs mains au ciel, priaient les dieux d'accorder aux Argonautes un heureux retour et se disaient l'une à l'autre en pleurant : «Mère infortunée, pauvre Alcimède, le sort, qui l'avait épargnée si longtemps, te fait aujourd'hui sentir ses rigueurs et lu n'as pu goûter le bonheur jusqu'à la fin de (es jours 1 Et toi , malheureux Eson , ne vaudrail-il pas mieux que tu fusses déjà descendu dans le tombeau ! Plût aux dieux que le flot qui fit périr Ilellé eût aussi précipité Phrixus et son bélier dans la mer ! Mais non , par un prodige effroyable, Tanimal fil entendre une voix humaine pour être cause un jour du malheur d'Alcimède

Cependant la mère de Jason, environnée d'une troupe d'esclaves et de femmes éplorées, tenait son fils serré dans ses bras -, tandis que Eson , accablé sous le poids des ans et relenu dans son lit , s'enveloppait le visage el étouffait ses sanglots. Le héros, après avoir tâché de les consoler, demande enfin ses armes. Des esclaves consternés les lui présentent en gardant un morne silence. Alcimède sent alors redoubler sa douleur et, tenant toujours son fils embrassé, elle verse des torrens de pleurs. Telle une jeune fille qu'un sort cruel, après lui avoir enlevé tous ses parens, a réduilc à vivre sous l'empire d'une marâtre qui lui fait tous les jours essuyer de nouveaux outrages, lorsqu'elle se trouve seule avec sa fidèle nourrice, se jette entre ses bras, laisse éclater sa douleur el donne un libre cours à ses larmes : « Malheureuse que je suis, s'écriait Alcimède , plût aux dieux que j'eusse rendu le dernier soupir le jour mémo oû j'ai entendu Pélias prononcer cet ordre fatal ! Tu m'aurais loi-même ensevelie de tes mains, ô mon cher fils ! C'est le seul devoir que j'avais encore à attendre de loi, puisque j'ai déjà reçu, dans loul le reste, la récompense des soins que m'a coûtés ton enfonce. Mais maintenant, aban-

1 Ilellé, étant tombée dans la mer, le bélier rassura l'uruus cl lui promit de le porter eu Colcliitlc.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

donnée comme une esclave, moi dont loules les femmes Ihessalicnne* enviaient autrefois lo bonheur, je sëcherai'dc douleur dans un palais désert , privée d'un fils qui Taisait toute ma gloire , pour qui seul j'ai délié ma ceinture et imploré le secours de Lucine. Car la déesse, pour me rendre celte faveur plus chère, ne voulut pas qu'elle fût suivie d'aucune autre. Cruelle destinée ! l'aurais-jc Pu jamais penser, que la fuilo de Phrixus serait la source de mon malheur ! »

Tandis qu'Alciméde se plaignait ainsi d'une voix entrecoupée de sanglots, ses femmes attendries, gémissaient autour d'elle : a Ma mère, lui répondit tendrement Jason, cessez de me déchirer par cet excès de douleur. Vos larmes, au lieu de remédier à mes maux, ne font que les irriter. Les dieux dispensent à leur gré les malheurs aux faibles mortels. Supportez avec courage ceux qu'ils vous envoient , quelque cruels qu'ils soient. Ayez confiance dans la protection de Minerve, dans les oracles d'Apollon $ enfin dans le secours de tant de héros ; surtout , restez dans ce palais avec les femmes qui vous entourent et n'apportez pas par vos pleurs un sinistre présage au départ du vaisseau vers lequel mes amis et mes esclaves vont m'accompagner. »

Il dit et s'avance à grands pas hors du palais. Tel qu'on voit Apollon dans l'iie de Délos, à Delphes, à Claros, ou dans les plaines de la Lycie, sur les bords du Xanthe, lorsque sortant de son temple , parfumé d'encens , il paraît aux yeux des mortels : tel Jason marchait & travers la foule du peuple, qui faisait retentir l'air de ses acclamations'. La vieille Iphias, prêtresse de Diane, déesse tutélaire de la ville, se rencontrant sur son passage, lui baisa la main droite . Elle aurait aussi voulu lui parler, mais la foule plus alerte la repousse, et Jason est déjà loin d'elle.

Lorsqu'il fut arrivé sur le rivage de Pagases, ses compagnons, qui l'attendaient prés du vaisseau s'avancèrent à sa rencontre et « assemblèrent autour de lui. Ce fut alors qu'on vil avec étonnement descendre delà ville Acasle cl Argus, qui accouraient de toutes leurs forces

• Ooalla ubt hiberum Lyeiam, Xaolique fluenU licwrit, ac belum tnatenum invuil Apollo , Insiauratque choros .- mixlique altaria circum Crclesquc Uryopesque frcrounl.

rinj., AJB. IV, 14t.

a l'insu de Pélias. Argus était couvert de la peau d'un taureau noir, qui lui descendait jusqu'aux pieds. Acaste portait un superbe manteau dont sa sœur Pélopie lui avait fait présent. Jason , sans s'amuser à leur faire aucune question sur leur arrivée, invita tous ses compagnons à tenir conseil. Les voiles encore roulées et le mât, qui était couché par terre, leur servirent de sièges : «Compagnons, leur dit-il, tout est préparé pour notre départ, le vaisseau est pourvu de tout ce qui est nécessaire, el si les vents secondent nos désirs, rien ne peut désormais nous arrêter. Mais puisque nous n'avons tous qu'un même dessein, puisque nous devons affronter ensemble les dangers du voyage el revenir ensemble dans la Grèce, unissons-nous par un lien commun. Choisissez hardiment le plus vaillant d'entre vous ; qu'il commande aux autres, qu'il veille sur tout , et qu'il fasse à son gré la paix ou la guerre avec les nations chez lesquelles nous devons aborder. » A ces mots , chacun tournant les yeux vers Hercule , assis au milieu de l'assemblée, un cri général lui déférait le commandement. Le héros, sans se lever , fit signe de la main et prononça ces mots : « Qu'aucun de vous ne songe A m'accorder cet honneur , je ne puis ni l'accepter ni souffrir qu'aucun de ceux qui sonl ici l'accepte. Celui dont le danger nous rassemble aujourd'hui, doit seul nous commander. »

Ce discours magnanime fut suivi d'un applaudissement général, et Jason reprit ainsi la parole avec joie : « Amis, puisque vous voulez bien me confier ce glorieux emploi, que rien ne nous retienne plus ici davantage. Implorons la faveur d'Apollon par un sacrifice , célébrons en son honneur un festin, et en attendant que mes esclaves aient amené les victimes qu'ils vont choisir parmi mes troupeaux , lançons le vaisseau à la mer, et tirez les places au sort. Nous élèverons ensuite sur le rivage un autel au dieu qui doit protéger notre embarquement el m'a promis dans ses oracles de nous servir lui-même de guide a travers l'immensité des mers si je commençais celle entreprise en lui adressant mes vœux. »

Il dit, et le premier se dispose au travail. A son exemple, tous ses compagnons s'étont levés, déposèrent leurs vôtemens sur un rocher poli qui, baigné dans les tempêtes par les eaux de la mer, était alors a l'abri des flots'. Leur

' Est procul bi pclago s«um spumaolia conlra

/os

APOLLONIUS

premier «oin fut d'entourer le vaisseau, suivant le conseil d'Argus, d'un câble bien tendu pour assujellir la charpente et la fortifier contre la violence des flots. Ils creusèrent ensuite depuis la proue jusqu'à la mer, un fossé d'une largeur suffisante et dont la pente augmentait toujours de plus en plus. On le garnit de pièces de bois bien polies, et on inclina la proue sur les premières, afin qu'emporté par son propre poids et poussé à force de bras , le vaisseau glissât plus facilement. On retourna les rames et on les attacha plus fortement aux bancs. S'élant ensuite rangés autour du vaisseau, ils appuyèrent contre les extrémités des rames leurs bras et leur poitrine. Tiphys, monté sur la poupe, donna le signal en jetant un grand cri. Au même instant, chacun déploie toutes ses forces j le vaisseau s'ébranle, un dernier eflbrt le pousse en avant, il glisse avec rapidité. On le suit en courant et en jetant des cris de joie. Les poutres gémissent et crient sous le poids, une épaisse fumée s'élève dans les airs, le vaisseau se précipite dans les (lots. On le retient avec des cordes préparées pour cet usage. On arrange ensuite les rames, on apporte les voiles , le mât elles provisions. Tout étant ainsi disposé , on tira les places au sort. Chaque banc contenait deux hommes; celui du milieu fut réservé d'une commune voix à Hercule et à Aiicée. Tiphys fut chargé de diriger le gouvernail. On ramassa ensuite des pierres sur le rivage; on éleva un autel à Apollon, protecteur des rivages et des embarquemens , et on étendit dessus des branches sèches d'olivier.

Dans le même temps , les esclaves de Jason amenèrent deux taureaux. Les plus jeunes d'entre les Argonautes les conduisirent au pied de l'autel, et présentèrent avec l'orge sacrée l'eau nécessaire pour laver les mains. Jason «'adressant alors à Apollon : « O loi ! dit-il, protecteur de Pagases et de la ville d'Esonie, A laquelle mon père a donné son nom, Apollon, écoule ma prière ! Ce sont les oracles qui m'onl engagé dans les périls que je vais affronter. Tu m'as promis lorsque j'allai te consulter à Delphes de faire réussir cette expédition. Conduis donc (oi-même notre vaisseau vers ces bords éloignés, et ramène-le toi-même dans la Grèce avec tous mes compagnons. Nous t'immolerons

1 iltora, quod tumidii subroerium tundilur olim riuciibuj, clc.

Vinj., .«n., t. 12s.

sur ce même autel, à noire retour, autant de taureaux que nous serons alors de guerrier» échappés aux périls, cl j'enrichirai de me» présens les temples de Delphes et de Détos. Reçois donc aujourd'hui la première offrande que nous le présentons en montant sur ce vaisseau. Fais, dieu puissanl , que nous parlions heureusement sous tes auspices, qu'un vent favorable enfle nos voiles et que le calme nou» accompagne toujours. » En achevant cette prière, Jason répandit l'orge sacrée sur la têle des victimes qu'Hercule et Ancéc se préparaient à immoler, nercule décharge à l'un des taureaux un coup de massue sur le front , et l'abbat à ses pieds. Ancée frappe l'autre de sa hache, et lui fend le cou , l'animal chancelle et tombe sur ses cornes. Aussitôt on les égorge, on les dépouille et on les coupe par morceaux. Les cuisses , consacrées au dieu , sont mises A part. On les recouvre exactement de graisse el on les fait brûler sur l'autel, tandis que Jason fait des libations de vin.

Cependant la flamme brille de toutes parts , et la fumée s'élève en longs lonrbillons de pourpre. Le devin Idmon se réjouit en voyant ces heureux présages de la faveur du dieu: «Vous reviendrez, s'écria-t-il aussitôt, oui, vous reviendrez dans la Grèce chargés de la Toison d'or-, lelle est la volonté des dieux. Mais combien vous aurez à soutenir auparavant de combats! Pour moi qu'un destin cruel condamne à ne plus revoir ces lieux , je vais chercher au loin la mort dans les champs do l'Asie. De sinistres augures m'avaient instruit déjà de mon sort. Cependant j'ai quille nia patrie pour vous suivre , et laisser ainsi à mes descendans une gloire immortelle. » Les Argonautes , entendant ce discours, furent aussi touchés du sort d'Idmon que flattés du retour qu'il leur annonçait.

Le soleil avait déjà parcouru plus de la moitié de sa carrière, et les ombres des rochers s'étendaient dans la plaine, lorsque les compagnons de Jason, avant couvert le rivage d'épais feuillages, s'assirent tous ensemble pour prendre leur repas. Des viandes abondantes sont servies devant oux -, un vin délicieux coule dans les coupes ; des discours agréables se mêlent au feslin. Une gaîlé délicate et qui ne connaît point l'injure outrageante, se répand parmi les convives.

Cependant Jason, occupé de soins plus im-

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portons, avait les yeux baissés et réfléchisail profondément: « Fils d'Éson, s'écria le bouillant Idas avec insolence, quel dessein roules-lu dans ton esprit? Découvre-nous tes pensées. La crainte, ce tyran des âmes faibles, s'emparcrail-elle de toi ? J'en atteste celte lance avec laquelle j'ai acquis dans les combats une gloire que rion n'égale, celle lance qui vaut mieux pour moi que le secours de Jupiter; non , puisque Idas est avec loi , tu n'as rien a craindre et rien ne pourra te résister , quand même un dieu combat Irait contre toi. Tel est, puisqu'il faut me faire connaître celui qui, pour te secourir a quitté le séjour d'Arène. »

Il dit, et saisissant à deux mains une coupe remplie de vin , il avale d'un (rail la liqueur écumante qui se répand sur ses joues et sur sa poitrine. T'n murmure d'indignation s'élève aussitôt parmi les convives, cl le devin Idmon adressa ainsi la parole à Idas : « Téméraire , est-ce ton audace naturelle qui l'inspire ces senlimens, ou bien est-ce le vin qui t'enfle le cœur el te fait courir à la perle en blasphémant les dieux. On peut consoler un ami et relever son courage par d'autres discours. Les liens sont aussi insensés que ceux des enfans d'AIoéc 1 lorsqu'ils vomissaient des injures contre les dieux. Apollon les fil expirer sous ses flèches rapides, et cependant leur force était beaucoup au-dessus de la tienne. »

A ce discours , Idas ne répondit d'abord que par des éclats de rire; bientôt il adressa d'un ton moqueur ces mots au devin : « Peut-être le» dieux me réservent-ils un sort pareil à celui que Ion pére fit éprouver aux enfans d'Aloée. Tu poux nous faire part de leurs desseins, mais si ta prédiction est vainc, songe à te soustraire à ma fureur, h Idas en parlant ainsi, frémissait de colère ; il allait se porter aux derniers excès, mais ses compagnons l'arrêtèrent, et Jason apaisa la querelle. Dans le même temps le divin Orphée prit en main sa lyre, el mêlant à ses accords les doux accens de sa voix , il chanta comment la terre , le ciel et la mer, autrefois confondus ensemble , avaient été tirés de cet état funeste de chaos et de discorde; la route constante que suivent dans les airs le soleil, la lune et les autres astres; la formation des montagnes, celle des fleuves, des Nymphes

1 Oiu» ci Kphulle , appel» aussi les AlnMrs , riaient d'une laihY gigantesque , et voulaient escalader le ciel. Homcrc , Odj««-, liv. M, ven 301.

et des animaux *. II chantait encore comment Ophyon et Eurynome, flllc de l'Océan, régnèrent sur l'Olympe , jusqu'à ce qu'ils en furent chassés et précipités dans les flots de l'Océan par Saturne et Rhéa , qui donnèrent des lois aux heureux Titans. Jupiter était alors enfant ; ses pensées étaient celles d'un enfant. Il habitail dans un antre du mont Dicté, et les Cyclopes n'avaient point encore armé ses mains de la foudre, instrument de la gloire du souverain des dieux. Orphée avait fini de chanter, cl chacun restait immobile. La tête avancée , l'oreille attentive, on l'écoutail encore, lanl était vive l'impression que ses chants laissaient dans les âmes.

Le repas fut terminé par des libations qu'on répandit, selon l'usage, sur les langues enflammées des victimes , el la nuit étant survenue , chacun se livra au sommeil.

L'aurore brillante éclairait de ses feux naissans les sommets du mont Pélion , el les flots de la mer sc'balançaient doucement au souffle d'un vent léger. Tiphys s'éveille et excite ses compagnons à s'embarquer. Aussitôt le rivage retentit d'un bruit affreux , au milieu duquel une voix sortie du vaisseau se fit entendre. C'était la poutre merveilleuse tirée par Minerve d'un chêne de la forêl de Dodone qui pressait elle-même le départ. Frappés de ce prodige , les héros entrèrent promptement dans le vaisseau , s'assirent sur les bancs, chacun à la place que le sort lui avait, marquée, et déposèrent auprès d'eux leurs armes. Ancée et le puissant Hercule remplissaient le banc du milieu. Hercule avait près de lui sa massue , el sous ses pieds le vaisseau s'était enfoncé plus avant dans les flots. Déjà on retire les câbles et on fait sur la mer des libations de vin. Jason détourne du rivage de sa patrie ses yeux baignés de larmes. Tels que des jeunes gens qui, dansant au son du luth autour de l'autel d'Apollon , soit à Delphes, soit à Dèlos, ou sur les bords de ITsménus, attentifs aux accords de l'instrument sacré , frappent en cadence la terre d'un pied léger : tels les compagnons de Jason , au son de la lyre d'Orphée , frappent tous ensemble les flots de leurs longs avirons. La mer est agitée , l'onde écume et frémit sous leurs puissans efforts, les

' Xatnquc canebal, uli magnum per inane coacla Sctnina Irrrarumqnc, animeque, mari»ve, ruu»cnt , Kt liquMi simul ignis. etc.

lin,., Kcl. VI, 31.

APOLLONIUS

armes étincellent aux rayons du soleil; de longs sillons blanchissant, semblables aux sentiers qu'on dislingue à travers un champ couvert de verdure, marquent la trace du navire. Tous les dieux, attentif* a ce spectacle, voient avec complaisance du haut de l'Olympe voguer sur les (lois les plus vaillans des héros issus de leur sang. Les Nymphes du Pclion, rassemblées sur leurs sommets, admirent à la fois l'ouvrage de la déesse d'Kone * et les héros dont les efforts font voler le vaisseau sur les ondes. Le Ois de Philyrc, Chiron lui-même, descendant du haut de la montagne, s'avance sur le rivage en leur faisant signe de la main et leur souhaitant un heureux retour. Prés de lui son épouse Chariclo, portant dans ses bras le jcune'Achille, le présente tendrement à son péro Péléc*.

Lorsque par la prudence et l'adresse de Typhis, qui dirigeait leur course en tenant le gouvernail , ils furent sortis du port , alors ils dressèrent le mat, le fixèrent avec des câbles , déployèrent la voile et rattachèrent par des cordages aux deux côtés du vaisseau. Elle fut aussitôt enflée par un vent frais qui, laissant reposer le bras des Argonautes , les porta bientôt au delà du promontoire Tisée. Orphée célébrait alors sur sa lyre l'illustre fille de Jupiter, Diane, protectrice des vaisseaux, qui se plaît à parcourir ces rivages, et veille sur la contrée d'Iolcos. Attirés par la douceur de ses chants , les monstres marins et les poissons mêmes , sortant de leur retraite , s'élançaient tous ensemble à la surface de l'onde et suivaient en bondissant le vaisseau , comme on voit dans les campagnes des milliers de brebis revenir du pâturage en suivant les pas du berger qui joue sur son chalumeau un air champêtre.

Déjà la terre fertile des Pélasges se dérobe aux regards des navigateurs. Ils laissent derrière eux les rochers du Pélion. Le promontoire Sépias disparaît; on découvre l'Ile de Scialbus , plus loin la ville de Pirésîes , le rivage tranquille de Magnésie et le tombeau de Doiops où , sur la fin du jour, le vent contraire les obligea de relâcher. A l'entrée de la nuit , ils honorèrent la mémoire du héros par un sa-

' Minerve, ainsi appelée d'une ville do Thcssatio suivant le éclioKasle.

' Panrumquo palrf tendcbal Julum.

rirg.,JQa. 11,674.

Achille, encore dans l'co&nee , était élevé près du centaure Chiron lorsque PcWc son père s'embarqua pour la conquête de la Toison dor .

crifice. Les vagues étaient courroucées , et la tempête dura deux jours. Le troisième , ayant déployé la voile, ils quittèrent ce rivage, dont le nom rappelle encore le séjour qu'ils y firent Mélibée , toujours battue par les vents , Omolé, située sur le bord de la mer, l'embouchure de l'Amyrus, Eurymènes, les vallées humides de l'Ossa et de l'Olympe se présentèrent successivement à eux. Les côtes de Pallène et le promontoire Canastrée furent parcourus à la faveur du vent qui sou 01a pendant la nuit. Le malin on découvrit le mont Alhos. Il est éloigné de Lemnos du chemin que peul faire un vaisseau léger depuis le malin jusqu'à midi ; cependant l'ombre du sommet couvre une partie de l'Ile et s'étend jusqu'à la ville de Miryne. Le vent, qui s'était soutenu pendant tout le jour et la nuit suivante , cessa de souiller au lever du soleil. On gagna à force de rames l'Ile de Lemnos, séjour des antiques Sinliens *.

Tous les hommes y avaient péri misérablement l'année précédente, victimes de la fureur des femmes. Depuis longtemps elles ne présentaient à Vénus aucune offrande. La déesse irritée les rendit odieuses à leurs maris qui, les ayant abandonnées , cherchèrent de nouveaux plaisirs dans les bras des esclaves qu'ils enlevaient en ravageant la Thrace. Mais à quels attentats ne se porte pas la jalousie? Les Lemniennes égorgèrent , dan6 une même nuit , leurs maris et leurs rivales, et exterminèrent jusqu'au dernier des mâles , afin qu'il n'en restât aucun qui pût un jour leur faire porter la peine de leur forfait. Hypsipyle seule, fille du roi Thoas, épargna le sang de son père, déjà avancé en âge. Elle l'enferma dans un coffre et l'abandonna ainsi au gré des fiols, espérant qu'un heureux hasard pourrait lui sauver la vie. Des pêcheurs l'ayant en effet aperçu , le retirèrent dans l'Ile d'OEnoé, appelée depuis Sicinus », du nom d'un fils que Thoas eut de la nymphe Œnoé, l'une des Naïades.

Les Lemniennes , devenues les seules habitantes de l'Ile, quittèrent les ouvrages de Minerve,qui seuls jusqu'alors avaient occupé leurs mains, et s'accoutumèrent sans peine à manier les armes , à garder les troupeaux et à labou-

1 II s'appelait Aphétes , qui signifie les barrières d'où l'on commençait i courir dans les jeux publics, et indiquait que le vaisseau s'clall remis en mer dans cet endroit.

1 Nom des premiers babilans de Lemnos.

1 l'oc de» Cjclades.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

rcr la terre. Cependant elles tournaient toujours avec inquiétude leur» yeux ver» la mer, et craignaient sans cesse de voir les Thraces venir fondre sur elles. Remplies de cette idée , dès qu'elles aperçurent le navire Argo qui s'approchait de leur Ile A force de rames, elles s'armèrent à la haie, sorlirent de Myrine, et se répandirent sur le rivage, semblables à des Bacchantes en furie. Hypsipyle, portant l'armure de son père, était à la tête de celle troupe que la frayeur rendait muette et inlerdi!c.

Les Argonautes députèrent pour héraut Ethalide, auquel ils avaient confié le ministère et le sceptre de Mercure son père. Ce dieu lui avait donné une mémoire inaltérable qu'il no perdit point en traversant le fleuve d'Oubli \ et quoiqu'il habile aujourd'hui, tantôt le séjour des ombres , et tantôt les lieux éclairés par le soleil, il conserve toujours le souvenir de ce qu'il a vu. Mais pourquoi m'arrèter à l'histoire d'Élhalidc ? Hypsipylc , persuadée par ses discours, permit aux Argonautes de passer sur le rivage de l'tte la nuit qui s'approchait.

Cependant le vent du nord qui s'éleva le lendemain les empêcha de 'continuer leur route. Hypsipyle assembla aussitôt les femmes de Lemnos et leur tint ce discours : « Chères compagnes, envoyons promptement à ces étrangers les provisions et le vin dont ils peuvent avoir besoin, afin que n'ayant rien à venir chercher dans cette ville, ils ne puissent découvrir ce qu'il serait dangereux que la renommée publiât. 11 faut l'avouer, notre vengeance fut un coup hardi qui pourrait déplaire même à ces inconnus. Voilà mon avis; si quelqu'une de vous connaît un meilleur expédient, qu'elle se lève -, c'est pour vous consulter que je vous ai rassemblées ici. m

En achevant ces mots, Ilypsipyle s'assit sur la pierre qui servait autrefois de trône à son père. La vieille Polixo sa fidèle nourrice, empressée de parler, se lève aussitôt. I n bâton soutenait son corps chancelant ; auprès d'elle étaient quatre jeunes filles encore vierges dont le» blonds cheveux flottaient sur les épaules. Polixo s'avança jusqu'au milieu de l'assemblée, et dressant avec peine la tète, sur son dos recourbé , elle parla ainsi :

« Suivons le conseil que propose elle-même Hypsipylc, et envoyons des présens à ces étrangers, j'y consens ; mais, dites-moi, que ga-

gnerez-vous à les éloigner de ces murs , et comment défendrez - vous seules votre vie si les Thraces ou quelque autre ennemi viennent un jour fondre sur vous? De telles invasions ne sont que trop communes. Ces étrangers euxmêmes ne sont-ils pas arrivés ici au moment où nous y pensions le moins ? Supposons cependant qu'une divinité favorable détourne de vous ce danger, d'autres malheurs , plus terribles mille fois que la guerre, vous attendent. Lorsque la mort aura moissonné les plus vieilles d'entre vous , et que les jeunes seront parvenues sans postérité à une triste vieillesse , comment ferez-vous alors , malheureuses ! pour soutenir les restes d'une misérable vie? Vos taureaux , subissant volontairement le joug , trameront-ils d'eux-mêmes ta charrue et moissonneront-ils vos champs? Pour moi , quoique les Parques m'aient épargnée jusqu'ici , je descendrai bientôt dans le sein de la terre , et je recevrai les derniers honneurs avant de voir arriver cette calamité. C'est à celles qui sont plus jeunes à y penser sérieusement. Vous pouvez éviter aujourd'hui ce cruel avenir. Saisissez l'occasion et remettez votre ville et vos biens entre les mains de ces étrangers. » Toute l'assemblée applaudit à ce discours. Ilypsipyle se leva aussitôt : « Puisque vous approuvez , dit-elle, le conseil de Polixo, je vais envoyer sur-le-champ une de mes femmes au vaisseau. » Et s'adressant à Iphinoé , qui était auprès d'elle , elle lut ordonna d'aller trouver le chef de ces étrangers , de l'inviter à se rendre dans son palais pour apprendre de sa bouche cette résolution , et d'engager tous ses camarades à entrer sans crainte et avec des senlimcns de paix dans la ville. Ilypsipyle congédia ensuite les Lemnlenncs et se relira dans son palais.

Iphinoé , prompte à remplir ses ordres , arrive auprès des Minyens, qui s'empressent autour d'elle pour savoir le sujet qui l'amène : « Ilypsipyle , leur dit-elle, fille du roi Thoas , m'envoie vers vous pour inviter votre chef à venir apprendre d'elle une agréable nouvelle et pour vous engager tous à entrer sans crainte et avec des sentimens de paix dans la ville. » Les Minyens, charmés de ce discours, pensèrent aussitôt que la mort avait enlevé Thoas, et qtf Hypsipylc , sa fille unique , régnait à sa place. Ils pressèrent J a son de partir et se disjiosèrent eux-mêmes à le suivre.

APOLLONIUS

Le héros se revêtit d'un ample manteau , ouvrage do Pallas , qui le lui avait donné lorsqu'elle travaillait elle-même au vaisseau et montrait à Argus à en régler les dimensions. Son éclat surpassait celui du soleil ; le Tond était rouge , et sur les bords, couleur de pourpre , étaient représentés avec un art infini , diffèrens sujets. On y voyait les Cyclopes sans cesse occupés des mêmes travaux, fabriquant un foudre à Jupiter, dont l'éclat éblouissait les yeux. Il n'y manquait plus qu'un rayon qui déjà s'étendait sous les coups redoublés des marteaux au milieu d'un tourbillon de flammes. On y voyait aussi les deux fils d'Antiope, Amphion ctZélhus. Prés d'eux s'élevait une ville qui n'était pas encore couronnée de tours, c'était Thèbes dont ils venaient de jeter les fondemens. Zélhus portait sur ses épaules un rocher semblable au sommet d'une haute montagne cl marchait avec peine , courbé sous ce fardeau. Près de lui Amphion , faisant résonner sous ses doigts sa lyre dorée, se faisait suivre par une pierre deux fois plus grande.

Vénus y était représentée la main appuyée sur le bouclier du dieu Mars ; sa tunique détachée tombait d'un côté sur son bras et laissait voir à découvert une partie de son sein , image que répétait encore l'airain poli du bouclier.

Plus loin on aperçoit de gras pâturages au milieu desquels les fils d'Électryon * tâchent de repousser les Téléboens sortis de Thaphos » pour enlever leurs troupeaux. Une égale fureur anime les combattons; l'herbe est teinte du sang qui se mêle avec la rosée ; mais enfin le grand nombre l'emporte et les brigands sont vainqueurs.

Prés de là deux chars se disputaient le prix de la course. Pélops, accompagné d'Hippodamée son amante, fait voler le premier sur l'arénc et secoue avec ardeur les rênes de ses chevaux. Le second est conduit par Myrlile. Près de lui son ma tire OEnomaus , poussant en avant sa lance pour percer son vainqueur, tombe luimême sur les débris de son essieu brisé.

On voyait ensuite Apollon dans un Age en-

' Kerrum exercehant vasto Cyclopes in aolro. Ilis informalum manibu» jam parle pollla Fulntcn eral ; loto genilor que plurima ccelo Dejicil tu terra» : pars imperfecta manebal.

l in/., tn. Mil, 424.

' P.oi d'Argos. •

1 Une de» Des Kchioade», dont les habita os appelés Tclcboen», étaient fort adonnes a la piraterie.

corc tendre, perçant d'une flèche le téméraire qui voulait entraîner sa mère en la tirant par son voile. C'est Tilyus , fils de Jupiter cl d'Élaré , nourri depuis et enfanté de nouveau par la terre

Enfin , on avait représenté sur ce manteau, Phrixus prêtant l'oreille au bélier qui semble lui adresser la parole. En les voyant , on est saisi d'étonnement -, on croit qu'ils vont parler, et dans celle attente, on ne se lasse point de les considérer.

Tel était le présent que Jason avait reçu de Minerve. 11 prit ensuite un long javelot, gage d'hospitalité qu'Atalante lui avait donné sur te mont Ménalc. Celle jeune héroïne voulait alors marcher elle-même à la conquête de la Toison d'or, mais Jason l'en détourna , craignant que sa beauté ne charmât les Argonautes cl n'cxcilAt parmi eux la discorde.

Dans cel équipage , Jason s'avançait vers la ville , semblable à un astre brillant que de jeunes filles voient s'élever sur leur demeure et répandre dans l'air ses feux éclatans, qui charment leurs regards. Tourmentée de l'absence d'un amanl auquel elle doit être bientôt unie , sa tendre amante en conçoit un heureux présage et croit que ce jour va lui ramener enfin l'objet de ses désirs. Les Lemniennes , transportées d'une joie pareille en voyant entrer dans la ville leur nouvel hôte, se précipitent en foule sur les pas du héros qui marchait gravement cl les yeux baissés, vers le palais d'IIypsipylc. A sa vue les portes s'ouvrirent. Iphinoé le conduisit à travers un superbe portique dans l'appartement de sa maîtresse et le fit asseoir devant elle sur un siège richement orné. La jeune reine baissa les yeux cl rougit d'abord à la vue du héros : « Étranger, lui dit-elle ensuite , pourquoi vous tenir si longtemps éloigne de nos murs? Celle ville n'esl point habitée par des hommes. Ils l'ont quittée pour allercullivcr les campagnes fertiles de la Thracc , et pour que vous sachiez la cause de cel événement, je vais vous raconter fidèlement tous nos malheurs. Tandis que Thoas mon père régnait sur nos citoyens, ils s'embarquèrent plus d'une fois pour aller ravager la partie de la Thrace la plus voisine de cette tic. Ils en revenaient toujours chargés de butin et ramenant avec eux toutes les jeunes filles qu'ils pou-

1 Terra omnipoicnli» alumnum.

ï irg., .En. VI, 295.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

taicnl enlever. C'était un piôge que Vénus leur tendait pour accomplir ses funestes desseins. Bientôt cette perfide déesse les plongea dans un tel aveuglement qu'ils abandonnèrent leurs femmes légitimes et les chassèrent même de chez eux pour se jeter entre les bras de leurs captives. Les perfides ! en vain nous attendîmes longtemps que la raison reprit sur eux son empire. Le mal allait toujours en augmentant. Une race infâme commençait à croître , les enfans légitimes étaient méprisés. Des filles sans époux, des mères veuves erraient honteusement dans la ville. Le père voyait avec indifférence sa fille déchirée sous ses yeux par la main d'une injuste marâtre. Les enfans ne vengeaient plus comme autrefois l'injure de leurs mères , et le frère était insensible au sort de sa sœur. D'indignes captives étaient seules honorées dans les maisons, dans les assemblées, dans les fêles et dans les festins. Un dieu nous inspira enfin un courage au-dessus de notre sexe. Un jour qu'ils étaient allés faire une nouvelle incursion dans la Thrace , nous leur fermâmes au retour les portes de la ville , afin de les forcer de reprendre à notre égard des sentimens plus justes ou de s'aller établir ailleurs avec leurs caplives. Ils choisirent ce dernier parti , et ayant redemandé tous les mâles qui étaient encore dans la ville, ils reprirent le chemin de la Thrace, où ils habitent aujourd'hui. Ne craignez donc plus , ô étranger ! de vous mêler parmi nous. Je dirai plus, si vous voulez fixer ici votre demeure , le sceptre de Thoas vous attend ; vous régnerez sur une contrée qui ne peut manquer de vous plaire, puisque no- Ire fie est la plus fertile de toutes celles que baigne la mer Égée. Allez donc trouver vos compagnons», faites-leur part de mes offres et ne restez pas plus longtemps hors de cet ville. » Ainsi parlait ta reine de Lemnos , dissimulant avec adresse le massacre des Lemniens.

Jason lui répondit en ces termes : « Hypsipyle, nous recevons avec reconnaissance les secours que vous nous offrez si généreusement. Je vais rendre compte de tout â mes compagnons, et dans peu je serai de retour auprès de vous. Quant au sceptre que vous m'offrez, qu'il reste enlre vos mains : quelque prix qu'il puisse avoir à mes yeux , le Destin m'entratne loin de ces bords ; je vole aux combats qu'il m'a préparés. » En achevant ces mots, il loucha la main de la reine et partit aussitôt. Des

jeunes filles sans nombre l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville en faisant éclater leur joie. Quelque temps après , elles montèrent sur des chars qui renfermaient des présens de toute espèce et arrivèrent au rivage lorsqu'il finissait de raconter â ses compagnons le discours d'Hypsipyle. Elles engagèrent elles-mêmes les Argonautes à les suivre, et ceux-ci se laissèrent facilement entraîner , car Vénus , pour, complaire â Vulcain qui voulait voir bientôt son Ile chérie peuplée de nouveaux habitans, avait ellemême fait naître ce doux désir dans le cœur des héros. Jason retourna près d'Hypsipyle, et chacun de ses compagnons suivit celle que le hasard lui donna pour guide. Cependant Hercule et quelques autres, dédaignant les offres des Lemniennes, restèrent près du vaisseau.

Aussitôt toute la ville se livre au plaisir. Ce ne sont partout que danses cl festins en l'honneur des dieux. ta fumée des sacrifices s'élève de toutes parts. L'illustre fils de Junon ', Vénus son épouse, sont de tous les immortels ceux dont on implore le plus ardemment la faveur par des chants et des offrandes.

Cependant le départ était différé de jour en jour. Les Argonautes , retenus par les douceurs de Lemnos, auraient fait dans celle tle un trop long séjour si le brave Hercule , les ayant assemblés hors de la ville, ne leur eût ainsi reproché leur mollesse : « Compagnons , avonsnous donc été chassés de notre patrie comme des meurtriers , ou sommes-nous venus chercher ici des femmes au mépris de nos citoyennes et avons-nous résolu d'y fixer notre demeure? Sera-ce en reslanl si longtemps attachés â des étrangères que nous acquerrons la gloire à laquelle nous aspirons ? Attendez-vous qu'un dieu sensible à nos vœux nous apporte ici la Toison d'or pour prix de notre oisiveté ? Croyez-moi , retournons tous dans notre patrie et laissons noire cher passer au gré de ses désirs tout le jour dans les bras d'Hypsipyle. Qu'il remplisse Lemnos de sa postérité et qu'il rende par cet exploit son nom immortel. »

Ce discours couvrit de confusion ceux â qui il s'adressait. Personne n'osa répondre â Hercule ni même lever les yeux sur lui , el l'on se disposa sur-le-champ â partir.

Aussitôt que les Lcmnienncs se furent aperçues de ce dessein , elles accoururent en foule

■ Vulcain.

APOLLONIUS

sur le rivage : comme on voit des essaims d'abeilles sortant d'un rocher qui leur servait de retraite se répandre dans une riante prairie , voltiger en bourdonnant autour des fleurs et cueillir ça et là leur suc délicieux ' , ainsi elles s'empressent toutes eu soupirant autour des Argonautes et leur font les plus tendres adieux en priant les immortels de leur accorder un heureux retour. Hypsipyle elle-même, tenant les mains de Jason , lui adressa ce discours en pleurant : « Pars donc et que les dieux te ramènent avec tous tes compagnons, rapportant, comme lu le désires , la Toison d'or à Pélias. Celle île et le sceptre de mon père seront toujours à toi si tu reviens un jour en ces lieux , et tu pourras y rassembler de plusieurs contrées un peuple innombrable-, mais non, je le vois, jamais cet empire n'aura pour toi de charmes. Souviens-toi du moins d'Hypsipyle et pendant ton voyage et lorsque tu seras de retour dans ta patrie , et dis-moi ce que je dois faire si les dieux m'accordent de mettre au jour un fruit de nos amours.

— Hypsipyle, lui répondit Jason, puissent s'accomplir les vœux que vous formez pour le succès de notre entreprise ! Mais, au nom des dieux, connaissez mieux mes senlimens. Jamais on ne me verra renoncer à ma patrie. Tout mon bonheur serait de l'habiter un jour en paix après avoir heureusement achevé cette expédition. Si mon destin est de ne jamais revoir la Grèce et que vous mettiez au jour un fils , envoyez-le dès qu'il sera sorti de l'enfance à Iolcos , afin qu'il serve de consolation aux auteurs de mes jours , si toutefois ils vivent encore , et qu'il soit élevé dans leur palais , loin des regards de Pélias. »

Il dit et monta le premier sur le vaisseau. Ses compagnons s'empressèrent de le suivre ; Argus lâche le cable qui retenait le vaisseau , et lous commencent a ramer avec une nouvelle ardeur. Le soir ils abordèrent ,. par les conseils d'Orphée , dans l'Ile de Samothrace , pour se faire initier dans ses mystères sacrés et parcourir ensuite les mers avec moins de danger. Mais qu'allais-je faire en poursuivant mon récit? Salut à l'Ile elle-même ! Salut aux dieux invoqués dans des mystères que je ne puis révéler!

• Ac velut in pralis, ubi apes awtale screna Floribiu Insidunl variis, et candida circum UUa funduntur : slrcpit ornais murmure campus.

Virg., VI, 707.

tas Argonautes traversèrent le lendemain le golfe Mêlas , ayant d'un côté la Thrace , de l'autre l'Ile d'Imbros, et arrivèrent peu après le coucher du soleil à la pointe de la Chersonèse. Le vent du midi qui s'élevait leur fit déployer la voile et les porta dans le détroit rapide auquel la fllle d'Alhamas a donné son nom. La , ayant à droite la contrée au-dessus de laquelle s'élève lo mont Ida, ils doublèrent le promontoire Rhétée, et laissant derrière eux Dardanie, Abyde, Percote, le rivage sablonneux d'Abarnis et l'illustre Pylyie*, ils arrivèrent heureusement, dans celte même nuit, à l'extrémité de l'HcIlcspont.

Dans la Proponlide, au delà du fleuve Ésèpe, s'avance en forme de presqu'île une immense montagne appelée par les peuples du voisinage la montagne des Ours. Un isthme escarpé, près duquel les vaisseaux trouvent en (oui temps un abri commode, la sépare des plaines fertiles de la Phrygie. Elle est habitée par des fils de la terre, géans fiers et féroces dont la vue seule inspire l'étonnement et l'effroi. Chacun d'eux fait mouvoir avec facilité six bras d'une force prodigieuse , dont deux sont suspendus à leurs épaules et quatre sont attachés à leurs larges flancs. Les Dolions, que la proteclion de Neptune, dont ils tiraient leur origine, mellait à couvert des insultes de ces géans , habitaient l'isthme et la plaine qui s'étend au delà. I^e vaillant Cyzique, filsd'Knée* et d'Énèle, fllle de l'illustre Eusorus* régnait alors sur ces peuples. Ce fut près de leur demeure que le navire Argo, poussé par les vents de Thrace, aborda dans un port que la nature elle-même avait formé *. Les Argonautes y détachèrent, par l'avis de Tiphys, la pierre qui leur servait d'ancre et la laissèrent près de la fontaine Arlacie pour en prendre uneautre plus pesante. Dans la suite, les Ioniens compagnons de Néléc8, dociles à l'oracle d'Apollon, consacrèrent celle ancre abandonnée dans le temple de Minerve, protectrice de Jason.

1 La même que Lampsaque, selon le Scholiasle. 'Différent dT.née , (Ils d'Anchisc : celui-ci était originaire do Thcssalio, fils d'Apollon et de Slilbé.

* Roi de Thrace, dont le fils Acamas commandait les Thraecs au siéfte de Troie. Homère, llliade II, fers Ht.

* Hsrc Tessos tulo plocidissima porta adeipit.

Virg., tfn. III, 78- » 1077 ans environ avant l'ère chrétienne , Néléc, fils de Cadras, dernier roi d'Athènes, conduisit dans t'Asie-Mincure une colonie d'Ioniens dont une partie vint s'établir dans la ville de Ctzique.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

Instruits de l'arrivée des Argonaute» et de leur origine, le» Dolion» et Cyzique lui-même allèrent au-devant d'eux , le* reçurent avec joie et le* invitèrent à quitter le port dans lequel ils étaient mouillé» pour gagner à la rame celui de la ville , où il» pourraient prendre terre et amarrer leur vaisseau. Le» Argonaute», ayant suivi ce conseil , élevèrent sur le rivage un autel à Apollon , protecteur des débarqucmens, cl se préparèrent à lui offrir un sacrifice. Cyzique, averti par un oracle d'aller au-devant de tous leurs désir» , leur fournit le vin et les victime» dont ils avaient besoin. Ce prince, comme la plupart des compagnons de Jason , était dans la fleur de la jeunesse et ne pouvait encore se glorifier d'être père. Clité son épouse, qu'il venait d'obtenir par de riche» présens, était fille de Mêrops', originaire de Pcrcote. Les plaisirs qui l'attendaient auprès de cette jeune beauté ne purent l'empêcher de passer la nuit avec les Argonautes et de prendre part à un repas où l'on se fit mutuellement mille questions. Cyzique s'informait du but de leur voyage et des ordres qu'il» avaient reçus de Pélias ; les Argonautes l'interrogeaient a leur tour sur les villes cl les peuples du voisinage. Il leur nomma lou» ceux qui habitaient le» bord» de la Propontide: ses connaissances ne s'étendaient point au delà el il ne put satisfaire davantage leur curiosité. Au lever de l'aurore, ils résolurent de monter sur le mont Dindyme pour reconnaître euxmêmes et contempler la route qu'ils allaient parcourir.

Cependant le vaisseau était toujours dans le port de Chytus où ils Pavaient fait entrer après avoir quitté leur premier mouillage. Tandis qu'ils suivaient en gravissant un chemin qui fut depuis appelé le chemin de Jason , les géans, par une autre route, descendiren la vec impétuosité de la montagne et entreprirent de combler avec d'énormes pierres l'entrée du port, espérant d'y prendre le vaisseau comme on prend dan» une fosse un animal féroce. Mai» Hercule, qui était heureusement resté avec quelques-uns des plus jeunes, ayant bandé son arc , en renversa d'abord plusieurs sur le sable ; les autres, saisissant aussitôt des quartiers de rocher, les lancèrent contre lui el commencèrent un combat

• noi de Piljie, Tille de la Troarfe, dont Il a éui question cidevant. Set deux Ma, Adrajte el Amphiua , commandaient une partie des Troycns au aiége de Troie. Uomérc, lUiade, Ut. U, vera «35.

que l'implacable Junon réservait depuis longtemps pour être un des travaux d'Hercule. D'un autre côté, les héros qui n'étaient pas encore arrivés au sommet de la montagne, voyant le dessein des géans , descendirent avec précipitation , fondirent sur eux à coup de flèches el de lances el les exterminèrent jusqu'au dernier. Tels qu'on voit des arbres, qui naguère s'élevaient jusqu'aux nues , abattus par la hache et jetés sur le bord de la mer pour être humectés par les flots, tels les géans, étendus sur le sable, bordent le détroit qui forme l'entrée du port. Une partie de leur corps est plongée dans la mer, l'autre est étendue sur le rivage, et ils servent en même temps de pâture aux poissons et aux vautours.

Délivrés de ce danger, les Argonautes profitèrent d'un vent favorable el mirent à la voile. Ayant vogué tout le jour au gré de leurs désirs, ils furent repoussés pendant la nuit par les vents contraires et obligés d'aborder de nouveau chez les Dotions. On attacha le vaisseau à un rocher qui porte encore le nom de pierre sacrée, el l'on pril terre sans que personne reconnût la presqu'île d'où ils étaient partis le matin. Les Dolions , de leur coté, trompés par les ténèbres el ne songeant plus aux Argonautes, qu'ils croyaient déjà bien loin , s'imaginèrent que c'était une troupe de Pèlasges qui venait les attaquer et prirent aussitôt les armes pour les repousser. Déjà le bruit des lances et des boucliers retentit de toutes parts; on se mêle avec la rapidité de la flamme qui dévore une aride forêt «. Les malheureux Dolions ne peuvent soutenir le choc et sont massacrés par les Argonautes. Cyzique lui-même ne doit plus revoir son épouse chérie : atteint à la poitrine d'un coup que lui porte Jason , il est renversé sur le sable et succombe à sa destinée. Cruelle destinée que nul mortel ne peut éviter, comme une barrière insurmontable, lu nous environnes de tous côtés! Cyzique, en voyant partir les Argonautes, se croit à l'abri de tout danger de leur part, et voilà qu'au milieu de celle nuit même , en combattant contre eux , un coup mortel vient trancher le fil de ses jours. Un grand nombre de ceux qui l'accompagnaient subirent le même sort. Tèléclée et Megabronte périssent par la main d'Hercule. Sphodris est

' Ac tcIul immusl divenis partibtis ignes Arcntem In silram . . .

rirg.,.€n. XII, &ai.

APOLLONIUS

renversé par Acasle, Promue par Ida», Hyacinthe par Clytius; Télamon porte a Basilêc un coup mortel; Zélys, le fier Géphyrus sont terrassés par Pélée ; les deux fils de Tindare font mordre la poussière à Mégalosacus et à Phlogius ; enfin le jeune Méléagrc abat à ses pieds Ilymon et Arlace, le plus vaillant des Dolions. Tous ces guerriers, pour prix du courage qu'ils firent alors paraître , sont encore aujourd'hui honorés comme des demi-dieux par les habilans du pays. Les autres, saisis d'épouvante, fuient comme des colombes devant Pépervier qui les poursuit et se précipitent en foule au travers des porles de la ville, qui retentit aussitôt de cris et de gémissemens. Le matin chacun reconnut son erreur. Les Argonautes furent pénétrés de douleur en voyant le jeune prince étendu sur la poussière et baigné dans son sang. Pendant trois jours ils poussèrent avec les Dolions des cris lamentables et s'arrachèrent les cheveux ; le qualrième, on s'occupa des funérailles. Les deux peuples , revêtus de leurs armes , tournèrent trois fois autour du corps ' et célébrèrent en l'honneur du héros des jeux funèbres au milieu d une prairie où son tombeau s'offre encore aux yeux de la postérité. Clyté ne voulut pas survivre à son époux : un nœud fatal termina d'une manière encore plus affreuse sa vie et son désespoir. Les Nymphes des forèls la pleurèrent, et pour conserver à jamais la mémoire de cette épouse infortunée , elles formèrent de leurs larme» une fontaine qui porte encore son nom.

Les Dolions, accablés de tant de maux, n'avaient pas le courage de prendre de nourriture. Pendant longtemps ils ne songèrent pas seulement a préparer le premier soutien de la vie et ne mangèrent que des herbes crues. Ce sont ces jours de douleur que les Ioniens , habitans de Cyzique, rappellent encore lorsque , renouvelant tous les ans leurs libations en l'honneur des héros dolions , ils font broyer sous une meule publique la matière d'un pain grossier qui leur sert alors de nourriture.

Les Argonautes restèrent encore douze jours sur ce rivage , retenus par les tempêtes dont la mer était agitée. Sur la fin de la dernière nuit , tandis que chacun était endormi profondément et que Mopsus faisait la garde avec Acaste, un

' Ter rircum arcensos, cincli fulgcnlibut armi»,' nccurrcrc rogo«.

Virg., .€n. Xt , 188.

alcyon, voltigeant au-dessus de la lèlc de Jason, annonça par un doux gazouillement la fin des orages. Mopsus entendit le chant de l'oiseau qui habile les bords de la mer et comprit le présage. Bientôt l'alcyon , obéissant aux ordres de la divinité qui l'envoyait , alla se placer sur le haut de la poupe du vaisseau. Mopsus, s'approchant alors de Jason, qui reposait sur des peaux de brebis, le tira par le bras et lui dit : « Fils d'Eson, écoule ce que je viens d'apprendre par le chant d'un alcyon qui voltigeait autour de loi pendant ton sommeil. Pour calmer la fureur des vents qui troublent depuiR si longtemps les flots , il faut que, montant sur le sommet sacré du Dindyme, tu te rendes la mère des dieux favorable par un sacrifice. C'est elle qui tient sous son pouvoir les vents , la mer , les ab fines de la terre et les sommets glacés de l'Olympe ; et lorsque quittant la cime des montagnes elle parait dans les eîcux, Jupiter lui-même se lève pour lui céder sa place -, à son exemple , les autres immortels témoignent à l'cnvi leur respect à cette redoutable déesse. »

Ce discours remplit Jason de confiance el d'allégresse; il se lève, court à tous ses compagnon*, le» éveille, et lorsqu'ils furent assemblés leur expose la prédiction de Mopsus. Aussitôt les plus jeunes font sortir des élables les bœufs nécessaires pour le sacrifice el les conduisent sur la montagne. Les autres , ayant détaché le vaisseau du rocher sacré , le font avancer à la rame dans le port des Thraces, cl , ayanl laissé quelques-uns d'entre eux pour le garder, montent ensuite sur le sommet du Dindyme. De la ils découvraient devant eux, el pour ainsi dire sous leurs mains «, les monts Macnens et loule la Thraec. Ils apercevaient à travers les nuage» l'embouchure du Bosphore, le» montagne»

de la Mysie, el voyaient d'un autre côté serpenter le fleuve Ésèpe et s'élever au milieu des champs Népéiens la ville d'Adrastie *.

Au milieu des arbres qui couronnaient celle montagne, un vieux sep de vigne était parvenu à une grosseur prodigieuse : on le coupa |xmr en faire un simulacre consacré à la déesse. Argus le tailla d'une main habile cl le plaça sur une cime escarpée au pied des chênes élevé» qui le recouvraient de leurs sommets. On ra-

• In maoibu* lorrœ

Virg., C.eorg. Il, H.

' Ville de la Troade, entre Parium et Priapttt, vis-à-vis de Cyzique. Straboit, liv. n, p. S7S el 588,

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massa ensuite des pierres pour dresser l'autel, on se couronna de feuilles de chêne, et on offrit le sacrifice en invoquant l'auguste mère des dieux, déesse du Dindyme, et habitante de la Phrygie. On adressa en même temps des vœux è Tilias et à Cyllène, ces illustres compagnons de la déesse , les chefs de tous les Dactyles de Crète 1 que la Nymphe Anchialé mit au monde au fond d'un antre du mont Dicté *, en saisissant, dans l'accès de sa douleur, la terre de ses mains.

Jason versant des libations sur les victimes enflammées, suppliait ardemment la déesse d'apaiser la fureur des vents. Ses compagnons, revêtus de leurs armes, dansaient autour de l'autel en frappant de toutes leurs forces leurs boucliers de leurs épées \ Orphée l'avait ainsi commandé pour écarter du sacrifice les tristes gémissemens des Dotions, qui pleuraient sans cesse leur roi , et c'est de là que les Phrygiens ont conservé l'usage d'invoquer Cybèle au son du rhombe * et des tambours.

La déesse écouta les vœux qu'on lui adressait , et sa faveur se manifesta par des signes éclalans. Les arbres se couvrirent subitement de fruits; la terre fit éclore sous les pas des héros des fleurs sans nombre ; les lions, quittant leurs cavernes, s'approchèrent d'eux en les caressant de leurs queues, ef, par un prodige encore plus étonnant , le Dindyme , qu'aucune fontaine n'avait arrosé jusqu'à ce jour, vit tout à coup jaillir de son sommet aride une source abondante , que les habitans des contrées voisines appellent encore la fontaine de Jason. Le sacrifice fut suivi d'un festin, pendant lequel la montagne des ours retentit de chants en l'honneur de Cybèle.

Les Argonautes se rembarquèrent au lever de l'aurore et s'éloignèrent de l'Ile en ramant à l'envi. Le ciel serein , la mer unie et tranquille favorisaient leurs efforts. Remplis d'allégresse, ils déployaient la force de leurs bras et faisaient voler le vaisseau avec tant de vitesse que les

• Les Dactyles de Crète . appelés auni Cureté» , habitaient le mont Ida, cl accompagnaient Bhca, la même que Cybèle. Lorsqu'elle mil au monde Jupiter, ils aidèrent é cacher m naissance en dansant autour de lui, et en frappant leurs armes pour étouffer ses cris.

■ Montagne de Crète.

• Espèce de danse appelée Pyrrique, en usage chei les Cretois et cbei les Lacedémonicns.

4 Instrument d'airain dont se servaient aussi les magiciennes. ThtocrUe , Idyll. Il , T. 30 et SS. Bnstalh. comm. In Dionjs, ». IU4.

rapides coursiers de Neptune n'auraient pu l'atteindre. Vers la fin du jour, des vents impétueux ayant soulevé de nouveau les flots, ils se sentirent enfin accablés de lassitude et furent obligés de laisser reposer leurs rames. Hercule seul , toujours infatigable, opposait au courroux des vagues la vigueur de ses bras , et par de violentes secousses faisait avancer le vaisseau. Ils avaient déjà passé l'embouchure du Rhyndncus cl le tombeau d'Égéon • cl côtoyaient avec joie le rivage de la Mysie , lorsque tout à coup la rame fui brisée par la violence des flots. Une partie est emportée par les vagues , l'autre reste entre les mains du héros , qui tombe à la renverse et se relève aussitôt sans rien dire et comme étonné de voir ses bras condamnés au repos.

L'heure approchait où le laboureur quitte les champs , et pressé par la faim se hàtc de retourner à sa chaumière ; arrivé prés de sa porte il étend par terre ses genoux fatigués , et considérant son corps couvert de poussière , et ses mains usées par le travail , il maudit les besoins qu'il ne peut satisfaire qu'au prix de tant de peines et de fatigues. Les Argonautes abordèrent alors sur un rivage voisin de la ville de Cius , près du fleuve du même nom et du mont Ar~ ganlhon. Les Mysiens qui habitaient celte contrée, voyant arriver des étrangers qui n'avaienl aucun dessein ennemi, leur accordèrent volontiers l'hospitalité, et leur fournirent en abondance des vivres et du vin. Les uns vont chercher du bois sec, les autres étendent sur la terre des lits de verdure •, ceux-ci font jaillir du feu du sein d'un caillou -, ceux-là versent du vin dans les coupes et préparent le repas , après avoir offert à l'entrée de la nuit un sacrifice à Apollon, protecteur des débarquemens.

Cependant le fils de Jupiter, empressé de réparer la perte de sa rame, laissa ses compagnons apaiser la faim qui les pressait , cl dirigea ses pas vers une forêt voisine où , après avoir erré longtemps, il découvrit un sapin peu chargé de branches et dont la grosseur et la hauteur n'excédaient point celles d'un peuplier. Aussitôt il jetle par terre son arc cl son carquois, se dépouille de sa peau de lion et de sa massue,

' l'a des geans, le même que Driaree , qui secourut Jupiter contre les autres dieux. Uomcre, Iliade , r. 4ot. * Hic manua neroutn plaeidls ut conslitit oris Mollia composiU llttora fronde tegit.

Properce. I, 20, ai.

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frappe & coups redoublé* le pied de l'arbre. Sûr de «es force» , il saisit ensuite à deux mains le bas du tronc , y appuie sa large épaule, et du premier effort l'enlève avec toutes ses racines et la terre qui y était attachée. Tel au milieu de l'hiver, lorsque la constellation d'Orion brille sur les flots, un ouragan fougueux emporte a la fois le mât d'un vaisseau , les cordes et les câbles qui le retenaient. Hercule reprend aussitôt son carquois, sa peau de lion et sa massue, et se met en chemin pour rejoindre ses compagnons.

* Pendant ce temps le jeune Hylas, attentif à préparer le repas de son maître , s'était écarté de la troupe et tenant une urne d'airain , cherchait une claire fontaioe pour y puiser de l'eau. Hercule l'avait accoutumé dés l'enfance a le servir, lorsque après avoir tué son père Théodamas , il l'avait enlevé de la maison paternelle. Théodamas, habitant de la Dryopie, était occupé à labourer son champ , et conduisait tristement sa charrue. Hercule , qui ne cherchait qu'un prétexte de faire la guerre aux Dryopes pour les punir de leurs brigandages , lui demanda fièrement un de ses bœufs , et sur son refus le massacra lui-même impitoyablement. Mais pourquoi m'arrèler à ce récit? Hylas, conduit par le hasard , arriva sur le bord d'une fontaino qu'on appelle les Sources. C'était l'heure à laquelle les Nmphes qui habitaient la riante contrée d'alentour, avaient coutume de se rassembler pour chanter, en dansant pendant la nuit, les louanges de Diane \ Les Nymphes des montagnes , celles des bois , celles qui demeuraient dans les antres profonds, avaient déjà quitté leur retraite cl s'avançaient vers la fontaine. Éphydatie qui l'habitait , levant alors la tête au-dessus de son onde limpide, aperçut le jeune Hylas, et découvrit à la faveur de la lune, qui laissait tomber sur lui ses rayons, l'éclat de sa beauté et les grâces de son visage. Aussitôt l'amour s'empare de ses sens, elle est toute hors d'elle-même et demeure interdite. Hylas , penché sur le bord , plongeait son urne au milieu des ondes, qui se précipitaient avec bruit dans l'airain résonnant. La Nymphe , brûlant d'appliquer un baiser sur sa bouche délicate , lui passe une main autour du cou et le tire de l'autre par le bras. L'infortuné est

' lllc crat Arganlbi, Peg» , »ub terlice montis

Grau doutas Kympliis liunida Tliyniasin.

Properce. I, io, 33.

I entraîné au fond des ondes et jette en tombant des cris perçans.

Polyphème , qui était éloigné des autres et attendait le retour d'Hercule, Tut le seul qui les entendit. H courut aussitôt du côté de la fontaine. Tel qu'un lion affamé , entendant le bêlement des moutons, s'approche avec vitesse, et no pouvant se jeter sur le troupeau que les bergers ont renfermé , pousse pendant longtemps d'affreux rugissemens * ; Ici le flls d'Élatus fait retentir au loin l'air de ses gémissemens. En vain il parcourt en criant tous les lieux d'alentour, rien ne répond à ses cris. Dans cette extrémité, craignant qu'Hylas ne soit devenu la proie des bêtes féroces ou n'ait été enlevé par des brigands, il tire son épèe pour voler, s'il le peut , à sa défense ». Tandis qu'il courait ainsi en faisant briller son épée dans l'obscurité, il rencontra Hercule qui retournait 6 grands pas vers le vaisseau. Il le reconnut, et tout hors d'haleine lui adressa ces mots : « Cher compagnon , je vais vous annoncer un funeste acccidcnt. Hylas était allé puiser de l'eau a une fontaine et ne reparaît point. Des voleurs ou des bêles féroces se sont jetés sur lui. J'ai entendu ses cris et ne sais rien de plus. »

Tandis qu'Hercule écoutait ce discours , une sueur abondante coulait de son front*, et son sang bouillonnait dans ses veines. Enflammé de colèro , il jette aussitôt le sapin qu'il portait et suit en courant le chemin qui se présente à lui. Comme un taureau , piqué par un taon , s'échappe du pâturage, et , fuyant loin des bergers et du troupeau , s'arrête quelquefois , lève sa tête altiérc, et , pressé par la douleur, pousse d'effroyables mugissemens, ainsi Hercule, emporté par sa fureur, tantôt court avec rapidité , et tantôt suspendant sa course, répète avec des cris perçans le nom de son cher Hylas.

Cependant l'étoile du malin brillait sur la cime des montagnes *, les vents propices commençaient à souffler, et Typhis pressait ses

' Ac reluit plcno lapas insid talus ovfll

Quum frémit ad caulaa

Virgil., JCa. IX, SP.

* Corripit Me subit* trapklua formidine ternira /Roea.i, slriclamquo acicm venientibus obfert.

Virgil., *n. VI , 79©.

' Tua» gelidus tolo nunabal corporc sudor.

rirtjU., X.n. III, 17$.

4 Jan>qu« jugis aummas surgebat hKiftr Ida» Dttccbalque diem.

Nrytf.,.«». H, Wi.

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compagnons de partir '. Dociles à ses conseils , ils montent aussitôt sur le vaisseau , lèvent l'ancre et retirent les cables. Le vent enfle la voile, etdcja ils doublent avec Joie le promontoire de Neptune. L'aurore vermeille éclairait le ciel de ses feux; on voyait au milieu des vertes campagnes reluire les sentiers poudreux et briller les champs couverts de rosée. Les Argonautes s'aperçurent alors de l'absence de leurs compagnons. Une violente querelle s'élève aussitôt parmi eux. On n'entend de tous côtés que plaiytcs et que clameurs. Tous se reprochaient mutuellement d'avoir si promptement mis à la voile et laissé à terre le plus vaillant héros de la troupe. Pendant ce tumulte, Jason, plongé dans la plus cruelle incertitude, était assis tristement et dévorait son chagrin dans un morne silence : « Tu demeures tranquille, lui dit Télamon transporté de fureur, et n'es pas sensible à la perle d'Hercule. Je le vois trop, tu craignais que sa gloire n'éclipsât un jour la tienne dans la Grèce, si les dieux nous accordent d'y rentrer, et tu avais formé le dessein de l'abandonner. Mais à quoi bon de plus longs discours ? Je veux à l'instant me séparer de loi et de ceux qui ont tramé avec toi cette perfidie. » II dit, et, les yeux étincelans de rage», se jette sur Typhis , et s'empare du gouvernail. Chacun était prêt a seconder en ramant ses efforts , et le navire allait regagner le rivage de la Mysie , si le» deux fils de Borée , Calaïs et Zélhès, reprenant vivement Télamon, ne se fussent opposés à son dessein. Infortunés ! ils se repentiront un jour de n'avoir point voulu qu'on retournât chercher Hercule. Surpris dans l'Ile de Ténos* au retour des jeux funèbres de Pèlias, ils périrent par la main du héros, qui doit élever sur leur sépulture deux colonnes, dont l'une, par un prodige étonnant , s'agite au souffle de l'aquilon qui leur donna le jour.

Cependant la dispute s'échauffait de plus en plus lorsque le sage Glaucus, interprète des volontés du divin Nérée, sortant tout à coup du sein de la mer, éleva au-dessus des flots sa tète couverte de cheveux blancs et saisissant le gouvernail d'une main vigoureuse : « Pourquoi , s'écria-l-il , voulez-vous, contre les décrets de

' Jubct uli imita venii*.

Ovid., Meiam. III, 4M.

* Totoqtifl ardenlis ah orc

Scintilla; absislunl ; oculii micai acribui igois.

VirgU.,£a. XII, 101.

• L'ne 4e< Cycladea.

Jupiter, emmener le valuereux Hercule en Colchide. Soumis dans Argos aux ordres de l'impitoyable Eurysthéc, il doit accomplir douze travaux et monter ensuite au rang des immortels. 11 ne lui en reste plus à achever qu'un petit nombre •, cessez donc de souliailer davantage sa présence. Polyphème bâtira près de l'embouchure du Cius une ville fameuse et terminera ses jours parmi les Chalybes. Pour Hylas, une Nymphe amoureuse de sa beauté, Ta fait son époux. C'est en le cherchant que les héros que vous regrettez se sont égarés. » Glaucus , en finissant ces mots , se replonge au fond de la mer. Les flots écument et l'onde amère rejaillit dans le vaisseau.

Son discours remplit de joie les Argonautes. Télamon s'approcha de Jason , et lui prenant la main : « Fils d'Éson, lui dit-il, excuse l'excès de mon emportement. La douleur m'a fait proférer un discours insolent et téméraire. Que les vents emportent mon erreur et soyons unis comme auparavant. — Ami, lui répondit Jason , tu m'as outragé cruellement, en m'accusanl devant tous nos compagnons de trahir un héros qui m'est cher. Quoique vivement blessé , je n'en conserverai point de ressentiment ; puisque enfin ce n'est point pour un vil intérêt, mais en regrettant un ami que ta colère s'est allumée. J'espère, si l'occasion s'en présente jamais, que tu soutiendras ma querelle avec la même chaleur. » 11 dit, chacun se remit à sa place et la concorde fut rétablie.

Les oracles de Glaucus ne tardèrent point a s'accomplir. Polyphème fonda chez les Mytiens la ville de Cius, près du fleuve du même nom. Hercule se rendit peu après aux ordres d'Eurysthée ; mais avant son départ , il menaça de ravager la Mysie si on ne lui rendait Hylas ou vivant ou privé de la vie. Les Mysiens lui promirent avec serment de le chercher sans relâche, et les principaux d'entre eux lui donnèrent leurs enfans en otage. Aujourd'hui même les habilans de Cius cherchent encore Hylas et entretiennent une étroite alliance avec ia ville de Trachis , dans laquelle Hercule transporta les enfans qui lui furent alors livrés.

Les Argonautes furent poussés tout le jour, et même la nuit suivante , par un vent favorable , dont le souffle ne s'éteignit qu'au lever de l'aurore. Un golfe spacieux, entouré d'un rivage élevé, se présentait alors à leurs regards. Ce fut là qu'ils abordèrent, à force de rames ,

APOLLONIUS

au moment où les premiers rayons du soleil éclairaient l'univers.

CHANT SECOND

Lu Argonautes abordent dans le pays dej Bfbjrces. de Pollui el du roi Amycus ; débile des Bébryces. — Entrée dans le Bosphore. — Histoire de Phinée, déline des Harpies par les dis de Borée.— Il donne des conseils aux Argonautes el leur prédit une partie de leurs aventures. — Histoire deParébius. — Origine des vents éléaleos. — Histoire de la nymphe Carène et de son fils Aristée. — Les Argonautes traversent les rochers Cyaoées el abordent a 111e Tbyniadc— Apparition d'ApoUou. — Description du fleuve Acbéron et deraolrede Plulon. — Ils sont bien reçus par Lycus, roi des Marundyuiens, qui leur donne son (Ils Dascylus pour les accompagner. — Mort du devin Idmoo el du pilote Tiphys. Ancée prend soin du gouvernail. — Apparition de l'ombre de Sihenélus. — Heureuse rencontre des (Ils de Phrisus qui s'embarquent avec les Argonautes.— On aperçoit le sommcl i el l'aigle qui dévorait le foie de Proroolhée. —

Sur ce rivage était la demeure d'Amycu», roi des Bébryces • el les étables qui renfermaient ses nombreux troupeaux. Fils de Neptune el de la nymphe Mélia , Amycus était le plus féroce cl le plus orgueilleux des mortels. Par une loi barbare , il obligeait les étrangers à se bal- Ire au pugilat contre lui et avait déjà fait périr ainsi plusieurs de ses voisins. Dés qu'il aperçut le vaisseau, il s'approcha du rivage, et sans daigner s'informer ni quels étaient les Argonautes , ni quel était le sujet de leur voyage : « Vagabonds , leur dit-il fièrement , écoutez ce qu'il faut que vous sachiez. De tous ceux qui abordent chez les Bébryces , aucun ne s'en retourne sans avoir auparavant essayé ses bras contre les miens ; choisissez donc le plus habile d'entre vous au combat du ceste , afin qu'il se mesure à l'instant avec moi. Telle est la loi que j'ai établie-, si vous refusiez de vous y soumettre, la force saurait bien vous y contraindre. >» Ce discours remplit d'indignation les Argonautes. Pollux, plus vivement offensé du défi* qu'aucun autre , s'empressa de l'accepter et répondit ainsi : « Arrête, qui que lu sois, et cesse de parler de violence. Nous obéirons volontiers à la loi \ tu vois ton adversaire et je suis prêt à combattre. » Amycus, étonné de sa hardiesse, le regarde en roulant des yeux farouches , comme un lion environné par des chasseurs fixe ses yeux ardens sur celui qui lui a porté le premier coup.

Le fils de Tyndare dépose aussitôt son manteau dont le tissu délicat était l'ouvrage d'une Lemnienne qui le lui avait donné comme un gage de sa tendresse. Le roi des Bébryces détache en même temps le sien de couleur noire el d'une étoffe grossière , et le jette par terre avec le bâton noueux qu'il portait à la main. Près d'eux était un lieu commode pour le combat ; les Argonautes et les Bébryces se rangent à l'entour el s'asseyent séparément sur le sable. Les deux rivaux offraient aux yeux des spectacles bien différens. Amycus ressemblai» à un fils de l'affreux Typhon 1 ou aux Géans que la terre irritée enfanta contre Jupiler •. Pollux était aussi beau que l'étoile brillante du soir ; un léger duvet ombrageait encore ses joues , la grâce de la jeunesse brillait dans ses yeux -, mai» il avait la force et le courage d'un lion. Tandis qu'il déployail ses bras * pour essayer si la fatigue et le poids de la rame ne leur avaient point ôlé leur souplesse, Amycus, qui n'avait pas besoin d'une pareille épreuve, le regardait de loin en silence • et brûlait de verser son sang.

Lycorée , l'un des serviteurs du roi , jeta devant eux des cesles d'une force el d'une dureté à toute épreuve : « Prends sans tirer au sort , dit fièrement Amycus, et choisis ceux que tu voudras , afin qu'après le combat tu n'aies aucun reproche à me faire; arme tes mains et bientôt tu pourras dire si je sais former un gantelet de cuir et faire couler le sang des joue* de mes adversaires. »

Pollux ne répondit qu'en souriant et ramassa les cesles qui étaient a ses pieds. Caslor et Tatous s'approchèrent pour les lui attacher et ranimèrent en même temps par leurs discours. Arètus et Ornylus attachèrent ceux du roi , bien éloignés de penser qu'ils rendaient pour la dernière fois ce service à leur maître.

Bientôt le» deux combattans s'avancent en tenant leurs mains pesantes élevées devant leurs visages. Le roi des Bébryces fond sur son adversaire comme un flot impétueux. Semblable

' Monsirr moitié homme et moitié bete , entrant la Cable. • Illam terra pare us ira irritât* deoruin

. . . J . Alteraaque jartat Brachla protendent. . .

Tolumque

Luminibus laciti».

rirqil., iCn. IV, US.

rtrgit., Xn. V, S«.

Virgll., *ft. IV, J6J.

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

à un pilote habile qui détourne adroitement son vaisseau pour éviter la vague qui se précipite et menace de le submerger, Pollux , par un mouvement léger, se dérobe aux coups d'Amycus qui le poursuit sans relâche. Ensuite ayant bien examiné les forces de son adversaire et connaissant sa manière de combattre , il fait ferme à son tour, déploie ses bras lierveux et cherche les endroits qu'A m vous sait le moins garantir. Comme on voit des ouvriers assembler à grands coups les pièces d'un navire et faire retentir l'air du bruit de leurs marteaux, ainsi les deux combaltans se frappent avec furie les joues et les mâchoires et font sans cesse résonner leurs dents sous la pesanteur de leurs poings. La fatigue épuise enfin leurs forces , ils se séparent , et tout hors d'haleine essuient la sueur qui coule à grands flots de leurs fronts. Bientôt ils courent de nouveau l'un sur l'autre , semblables à des taureaux furieux qui se disputent une génisse ». Amycus, se dressant sur la pointe des pieds », comme un homme prôt à assommer une victime s, lève avec fureur un bras redoutable. Pollux penche la tète, évite adroitement le coup qui ne fait qu'effleurer son épaule, et «'avançant aussitôt sur son adversaire, le frappe de toutes ses forces au-dessus de l'oreille. L'air retentit au loin , les os sont fracassés. Amycus , vaincu par l'excès de la douleur, tombe sur ses genoux et rend le dernier soupir.

Tandis que les héros minyens poussent des cris de joie , les Bèbryccs, irrités de la mort de leur roi , s'avancent vers Pollux en levant leurs massues et brandissant leurs dards ; ses compagnons se précipitent à l'instant devant lui et lui font un rempart de leurs épées. Castor frappe d'abord un de* ennemis qui s'élançait sur son frère, d'un seul coup lui fend la tète qui tombe ainsi partagée sur les deux épaules \ Pollux lui-même renverse d'un coup de

' Digredironr pauhim : rurnimque ad belli coimui... Noi aliler fartes vldi concurrere lauros Cùn pretlum pugiue, loto nitUiaiima saltu, Eipeiitur conjui.

OrW., Melam. IX, 4a.

In digUo» arrectua.

rirgil, Sjï. V, 426.

1 Elalamque aile, veluli qui candida laurt Rumpcre sacrMca molitor colla securi, llluil fronli Lapilli».

(htd., afetam. W, 248.

' Mque illi parlibua œquia

lluc capul aique Mue bumero ex utroque Dépendit.

rirgil.. Ko. IX, 7S4.

pied dans la poitrine le géant Itymon , et d'un de ses poings encore armés du cesle , il porte à Minas , au-dessus du sourcil gauche , un coup qui lui emporte la paupière et laisse voir le globe de l'œil à découvert. Le fler Oridès , l'un des gardes d' Amycus, atteignit d'un dardTalaQs dans le flanc \ mais le coup ne fll qu'effleurer la peau sans blesser les entrailles. Arélus, de sa lourde massue, porte également au brave Iphilus un coup inutile cl expire bientôt lui-même sous le glaive de Clylius qui accourt au secours de son frère , levant d'une main sa hache redoutable et présentant de l'autre la dépouille d'un ours qui lui servait de bouclier. L'intrépide Ancée s'élance avec fureur au milieu des ennemis. Les deux fils d'Éacus fondent en même temps sur eux et Jason se précipi'c avec ardeur dans la mêlée.

Lorsqu'au milieu de l'hiver des loups allâmes ', trompant les chiens et les pasteurs , sont entrés dans une bergerie, et que, regardant avec avidité tout le troupeau , ils cherchent la proie qu'ils doivent d'abord dévorer, on voit les brebis effrayées se serrer, se presser et se renverser les unes sur les autres : telle est l'épouvante que les héros minyens répandent parmi les Bébryces. Comme des abeille» cachées dans le creux d'un rocher, où des pasleurs ont introduit une épaisse fumée , s'agitent d'abord en bourdonnant, et s'échappent ensuite en fuyant loin de leur retraite * ; ainsi ces perfides adversaires, après une courte résistance, prennent la fuite et vont porter la nouvelle de la mort du roi dans le fond dé leur pays. Là pour comble de désastre, ils rencontrent Lycus A la tête des Mariandyniens leurs mortels ennemis, qui, profitant de l'absence d'Amycus , ravageait leurs campagnes et pillait leurs demeures. Les Argonautes de leur côté n'épargnaient rien de ce qui était près du rivage , et chassaient devant eux des troupeaux innombrables : « Qu'auraient donc fait, disaient-ils alors entre eux , les faibles Bébryces, si le destin eût conduit Hercule en ces lieux î» Sans doute il n'y aurait eu aucun combat; mais

* Lupi ceu

lUptoraa alra la nebula.

rirgil., £».U,3U.

' Inchisas ut cum lalebroao in pumice paalor Vesttgavit apea , fUmoquc (roplerit amaro ; llla» fallu» Ircpkke reniai per cerea castra Diacurranl, magnisque acuunt atridoribua Ira* , etc.

rirgil. *n. XII, MT.

APpLLO:

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