SSE
printemps est aussi ennemi de l'odorat des chiens que l'automne lui est propice. Au printemps la terre se couvre de plantes et de fleurs de toute espèce. Elle exhale mille parfums. Le» prairies, sans le secours de l'agriculture, se parent de l'éclat de la pourpre , et la campagne embaumée émoussc entièrement l'odorat qui conduit le chien sur les traces du gibier. Mais lorsque l'automne sur son déclin mûrit les fruits et les raisins, alors les plantes desséchées (65) permettent aux chiens d'exercer sans obstacle le sens qui les guide à la chasse.
Parmi les chiens qui chassent à la piste , il est une espèce excellente (66) , petite à la vérité, mais qui seule mériterait un long poème. Les peuples sauvages de la Bretagne (67) qui se peignent le corps de couleurs variées , élèvent ces animaux avec soin et les nomment agasses (68) en leur langage. Celle race , par sa grosseur, est assez semblable * ces chiens méprisés et gourmands , condamnés à travailler pour les plaisirs de la lable. La taille des bassets est cambrée. Ils «ont maigres et revêtus d'un poil épais - ils ont peu de vivacité dans les yeux, mais leurs pattes sont armées d'ongles redoutables et leur gueule est hérissée d'un rempart de dents serrées, dont la morsure est venimeuse. C'est surtout par la délicatesse de son odorat que l'agasse l'emporte sur tous les autres chiens. Il excelle à aller en quête, et n'a pas moins de talent pour connaître par le flaire la roule que le rapide oiseau suit dans les airs que pour trouver la piste des animaux qui courent sur la terre.
Voulez-vous éprouver les dispositions de ces chiens ? portez loin des portes do voire habitation un lièvre vivant ou mort , mais imitez en marchant les sinuosités d'un sentier tortueux. Suivez d'abord une roule droite, puis détournez obliqucmenl vos pas. Allez ensuite à gauche, revenez à droite , et formez les replis d'un labyrinthe. Lorsque vous serez éloigné de la ville ou des portes de votre demeure, creusez une fosse et enterrez-y votre gibier. Retournez ensuite a votre logis, puis revenant sur vos pas amenez avec vous voire chien que l'inquiétude et le désir de la quête tourmentent déjà. A peine sera-t-il lancé dans la plaine , que vous le verrez frémir de joie à l'odeur du lièvre et chercher ses traces sur la terre. Quelle que soit son ardeur, il ne peut d'abord les trouver ; il erre de tous côtés avec inquié-
tude, va, revient sur «es pas, se tourmente et «'agite. Telle une jeune épouse, lorsque la dixième lune amène le terme de son premier enfantement , frappée de l'aiguillon douloureux de Lucinc , arrache la bandelette qui captivait sa chevelure, déchire le riche vêlement qui couvre son sein; presque nue, souiïrante et les cheveux épars, elle erre dans ses appartement -, tantôt elle revient se jeter sur son lit : quelquefois se roulant sur la poussière, elle pousse des cris douloureux et flélril de sa main les roses de ses joues. ï)c même celui-ci , tourmenté d'un chagrin dévorant, court ça et la , et tour à tour interroge chaque pierre, chaque butle , redemande sa proie à tous les sentiers, aux arbres, aux vignes , aux buissons, aux guérets. Mais lorsqu'il en rencontre enfin la Irace , il fail éclater sa joie par ses aboiemens aigus. Comme une tendre génisse bondit autour de la mère qui l'allaite, il s'élance transporte do plaisir. Vainement vous chercheriez à le détourner en vous éloignant de lui; attiré par l'odeur v\ui le flatte , il poursuit sa quête sans relâche jusqu'à ce qu'il ait fourni sa carrière et qu'il soit parvenu au terme de ses travaux.
Si vous lancez ce chien sur des lièvres qui n'auront point encore été chassés, il s'approchera d'eux sans se laisser apercevoir, et posant ses pas sur leurs traces , il se glissera sous les vignes ou dans les roseaux , pour se dérober a leur vue. Tel un voleur, pour ravir un chevreau , guette l'instant où le berger sommeille et s'approche à pas de loup : le chien n'est pas plutôt parvenu en rampant au buisson où son lièvre est gtlé, qu'il s'élance avec la rapidité d'un trait , ou plutôt d'un serpent qu'un moissonneur éveille lorsqu'il reposait auprès de son repaire venimeux; ainsi le chien se précipite avec ardeur : s'il atteint son gibier, il le terrasse , lui donne aussitôt le trépas avec ses ongles aigus , et, saisissant dans sa gueule cet énorme fardeau , il s'avance à votre rencontre; accablé sous le poids, haletant de fatigue, il s'empresse de vous apporter sa proio.
Vous avez vu en été un char traîner avec effort dans une métairie la moisson dont il est surchargé. Les rustiques villageois le voyant s'avancer de loin , courent en foule à sa rencontre; les uns pèsent sur les rouc6, d'autres poussent par derrière, ceux-là soulevant le 4imon secondent les efforts des bœufs ; le char
enlrc; à l'instant on délie le joug, les bœufs couverts de sueur se reposent de leurs fatigues et leur conducteur ouvre son cœur a la joie. C'est ainsi que le chien s'avance portant à sa gueule le fardeau de sa proie : le chasseur joyeux s'empresse d'aller à sa rencontre et prenant dans ses bras et le gibier et celui qui l'a pris, il serre l'un el l'autre contre son sein.
CHANT SECOND
Descends des cieux , fille de Jupiter, aimable Phébé, vierge a la ceinture d'or, sœur jumelle d'Apollon , viens m'apprendre quel fut le premier des mortels ou des vaillans héros , qui reçut de la main libérale les nobles présens de la chasse.
Au pied du mont Pholoé , dont le sommet s'élève dans les airs , une race féroce, qui unit à la forme des humains celle des animaux et dont le corps semblable jusqu'à la ceinture à celui des hommes se termine par la croupe d'un cheval , inventa la chasse autrefois pour fournir aux besoins de la table (I). Chez les mortels le héros qui trancha la lèlc de la Gorgone, ce fils illustre de Jupiter changé en or, Perséc fut le premier chasseur : porté sur les ailes rapides dont ses pieds étaient ornés, il saisissait de ses mains les lièvres el les Ihos, les chèvres sauvages, les daims légers, lesoryx (2) ; il arrêtait les cerfs mêmes par le bois orgueilleux qui couronne leur tête. Castor, dont l'astre brillant annonce le retour de la lumière , inventa l'art de chasser à cheval les animaux sauvages; d'un javelot adroitement lancé, il donnait aux uns le trépas , et poursuivant les autres à l'aide de ses coursiers rapides il les forçait dans les forêts, lorsque Phébus élail au milieu de sa carrière. Le Lacédémonien fils de Jupiter, Pollux, fut le premier qui d'un cestc redoutable fil mordre la poussière aux brigands el terrassa les bêles sauvages avec le secours de ses chiens agiles. Le belliqueux fils d'Oïnéc (3), Méléagrc, se distingua sur tous les mortels, par les courses cl les combats qu'il soutint dans les montagnes. Ilippolyle enseigna le premier aux humains l'art de tendre les toiles el les rel*. L'illustre fille de Schœnée , celle Alalanle qui frappa d'un Irait mortel le sanglier de Calydon, inventa les flèches ailées qui don-
LA CHASSE
nenl le trépas aux habilans de» forêts; el longtemps avant tous les autres Orion , chasseur fécond en ruses ingénieuses , imagina les embûches nocturnes et cette chasse furtive par laquelle on surprend le gibier au milieu des ténèbres.
Tels furent autrefois les héros qui les premiers frayèrent les sentiers de la chasse (4). Mille mortels après eux furent épris pour elle du plus violent amour. Lorsqu'une fois on a senti l'aimable aiguillon de ce plaisir, on ne s'en détache pas volontiers. Il nous arrête par un charme inexprimable (5). Autant un doux sommeil que Ton goûte au printemps sur un lit de (leurs , ou dans une sombre caverne pendant l'ardeur de la canicule fait éprouver de volupté, autant les chasseurs en trouvent à |>rendrc leurs repas au milieu des rochers. Quel plaisir pour eux de cueillir les fruits dorés de l'automne, d'étaneber leur soif au ruisseau frais et limpide qui s'écoule d'un antre, d'oublier leurs fatigues dans un bain délicieux ; cl combien les vases remplis d'un doux laitage , que les bergers leur portent dans les bois, sont pour eux d'agréables présens!
(6) Chantons premièrement les taureaux, «cite espèce jalouse à l'excès; chantons ces fréquens et terribles combats qu'allument en- Ire eux les désirs de l'hymen. Unique souverain, le taureau que sa taille el sa force élèvent au-dessus des autres règne en tyran sur tout le troupeau. Il domine sur les femelles el sur les taureaux plus faibles que lui -, lou» redoutent ce monarque puissant armé de cornes menaçantes : les génisses elles-mêmes tremblent a l'aspect de leur époux furieux. Mais si quelque autre taureau , écarté du Iroupeau donl il est aussi roi, marche à sa rencontre en secouant fièrement la tête, alors un violent combat s'élève entro eux. D'abord posés en présence l'un de l'autre , ils se mesurent des yeux ; la fureur jalouse dont ils sont embrasés éclate dans leurs regards ; le feu sort à travers leurs naseaux ; ils déchirent la terre avec leur pied , semblables à des athlètes qui veulent se couvrir de poussière. Ils se défient réciproquement au combat en poussant de belliqueux mugisscmens. A peine ils ont sonné la charge qu'ils s'élancenl avec impétuosité l'un sur l'autre el de leurs cornes aiguës se percent le flanc tour à tour. Ainsi dans un combat naval , lorsque le dieu de In guerre allume sur les flols le
flambeau de la discorde , deux immenses vaisseaux font briller en se menaçant les éclairs du l'airain dont ils sont hérissés; poussés par un vent rapide et par l'effort des nauloniers . ils volent, proue contre proue, à la rencontre l'un de l'autre , ils s'approchent , ils se choquent ; le bruit des armes , les ' cris des comballans, le fracas des vaisseaux qui se brisenl , retentissent sur les prochains rivages cl font gémir au loin le vaste empire de Nérée. Tels ces taureaux furieux font retentir les airs sous les coups terribles qu'ils se portent , jusqu'à ce que l'un d'eux obtienne enfin une victoire longtemps douteuse et chère à ses désirs. L'autre cependant ne veut plus porter le joug de la servitude; honteux d'être vaincu el poussant de profonds soupirs , il va cacher sa défaite dans le sein des forêts épaisses. La durant des années entières, vivant seul au milieu des rochers, il patt, loin de son Iroupeau dans les bois et sur les montagnes. Comme un athlète qui veut accroître sa vigueur, il exerce ses forces ; mais dès qu'il les sent assez redoutables pour balancer celles de son rival , il remplit les vallons de ses cris ; son vainqueur y répond et la forêt en est ébranlée. Bienlôlde plus fiers mugissemens augmentent son audace; il descend avec impétuosité des monts qu'il habitait, fond sur son ennemi et remporte sur lui une victoire facile ; ses forces se sont accrues par la vie sauvage qu'il menait dans les bois, et les plaisirs de Vénus ne les ont point énervées.
Les diverses espèces de taureaux sont innombrables , et leurs mœurs varient à l'infini. Ceux qui dans l'Egypte paissent les bords do ce fleuve, donl les canaux multipliés font naître de riches moissons, ont la blancheur éblouissante de la neige et surpassent tous les autres en grosseur. En les voyant de loin, on les prendrait pour up immense vaisseau qui vogue s,ur la terre. Leur caractère est doux ; amis des humains , ils s'accoutument dès la jeunesse à supporter tous les travaux qu'on leur impose.
(7) Les taureaux de Phrygip ont la noble couleur de Cérès cl celle du (eu; un fanon large cl majestueux descend de leur cou , que surmonte une éminence arrondie. Leurs cornes sont d'une étrange nature; elles ne sont point fixées sur la tête puissante de ces animaux, mais ils les baisscnl el les relèvent a vo-
lonté. (8) Ceux d'Aonic, embellis de divewe» lâche» , ont l'ongle d'une seule pièce ; une corne unique et redoutable croît au milieu de leur front. En Arménie le» taureaux ont deux cornes , qui pendent recourbée» et roulées en spirale. Elle» portent de funestes blessure».
Le» taureaux de Syrie, ceux que produit la Chersonnèse (9) et ceux qui paissent sur les montagnes d'où s'élève la magnifique Pella , sont roux , forts et courageux. Ils ont un largo front , mènent une vie sauvage (10) et sont infatigables; il» attaquent à coups de cornes, s'irritent aisément , poussent des mugissemens épouvantable» et lancent de» regard» affreux. La jalousie les transporte , et leurs mâchoires sont largement fendues. Peu chargé d'embonpoint, leur corps n'est point appesanti dans sa marche; et quoique maigres, ils n'en sont pas moins forts et vigoureux. Ainsi par un heureux accord , ces animaux unissent les dons divers qu'ils ont reçus des dieux , et sont tout à la fois prompts à la course et robustes aux combats.
On dit que le fils de Jupiter, l'infatigable Hercule, les amena jadis d'Eurylhie (H). Ce fut le prix de la victoire qu'il remporta sur Géryon , près des bords de la mer, lorsqu'il combattit et terrassa ce triple monstre sur le roc élevé qu'il habitait. Le héros se proposait encore d'exécuter un autre travail, non pour obéir a Junon ou aux ordres d'Euryslhée t mais en Taveur d'Archippus son ami , souverain de Pella. La vaste plaine qui s'étend aux pieds du mont Emblon (12) était changée depuis longtemps en une mer immense. L'Oronlès , toujours débordé (13), promenait au loin ses eaux vagabondes et semblait avoir oublié le chemin de la mer. Épris des charmes d'une Nymphe, fille de l'Océan, il s'arrêtait au pied des collines, et loin de renoncer à la passion malheureuse qui le transportait pour la belle Mcliboée , il couvrait de »es flots une terre fertile. Deux montagnes prolongeaient l'une vers l'autre leur sommet majestueux, environnaient et bornaient des deux côtés le cours de ce fleuve. Le mont Dioclès étendait vers l'aurore sa masse élevée, au couchant s'avançait la pointe gauche de r Emblon. et dans la plaine qu'ils renfermaient le fleuve roulait ses ondes impétueuses. 11 les augmentait sans cesse, et les portant jusqu'aux pieds des remparts de ma patrie, quoiqu'elle fût un continent, il en faisait une lie en la bai-
gnant de ses flots. C'est pour le» réprimer que le fils de Jupiter, à l'aide de sa massue et de se» bra» infatigable», devait en mesurer le cours , séparer et diriger loin de la plaine le» eaux de ce beau lac et celles du fleuve rapide. 11 accomplit cette immense entreprise en coupant le sommet des montagnes qui bordaient les rives de l'Orontè». Il brisa le» rocher» qui enchaînaient l'onde de ce fleuve, et, le faisant couler lui-même à flo!» précipités, il le fit descendre avec un horrible murmure sur les bord» de la mer. A sa chute épouvantable, l'Océan retentit d'un bruit affreux que répéta le nofr rivage de la Syrie (14). C'est avec inoins de fracas que deux fleuves dont le cours est contraire , précipitent leurs eaux au sein des mers qu'ils font mugir au loin; ni l'Ister, qui, franchissant les barrières de glace (15) que Borée oppose à son cours , roule son onde sur les rochers et les promontoires qu'il bal de ses flols et traverse la Se j thie avec un murmure effrayant et continuel, ni le fleuve sacré de l'Egypte, qui, descendu de la Lybie, épouvante la mer lorsqu'il vient y briser ses vagues écumeuses , ne font rien entendre de pareil aux mugissemen» affreux dont le vaste Orontè» fit retentir les rives de l'Océan. Elles poussèrent un horrible cri (16) lorsqu'elles reçurent dans leur sein la masse énorme de celte mer étrangère. Bientôt renaissant sou» le» eaux qui l'accablaient , la terre offrit à Hercule une plaine nouvelle, reprit sa couleur noire et sa fertilité. Aujourd*hui même encore ses guerêt» te couronnent de riches moissons, et le bœuf laborieux foule le grain entassé dans les aires voisines du temple de Memnon , de ce temple où les peuples de l'Assyrie pleurent l'aimable fils de l'Aurore, ce héros que l'intrépide époux de Déidamie(l7) précipita chez les morts, à la fleur de ses ans , lorsqu'il marchait au secours de» malheureux Troyens. Une aulre fols je célébrerai dignement et dans l'aimable langage du Permesse (18) les beautés qui décorent voire patrie. Je reviens maintenant aux chants que j'ai consacrés à la chasse.
Il est encore parmi les fiers taureaux une race indomptable (19). On donne à ceux-ci le nom de bisons , parce que la Bislonie de Thrace esl leur pairie. Voici le» forme» qu'ils ont reçue» de la nalure. Sur leur cou épais flotte une crinière hérissée qui règne jusqu'aux épaule» et couvre leurs joues délicates (20). Telle la porte
LA CHASSE
le lion, ce noble roi des animaux, couronné d'une chevelure blonde et majestueuse. Les cornes de ces taureaux sont armées de pointes aiguës, aussi subtiles que des langues de feu (22) et semblables aux hameçons recourbes ; elles ne croissent point opposées comme aux aulres taureaux , les pointes n'en sont point dirigées Tune vers l'autre , mais ces funestes dards, couchés sur le front de l'animal, se redressent à leur extrémité et regardent les cieux. Aussi lorsque ces taureaux poursuivent un homme ou quelque quadrupède, s'ils le frappenlde leurs cornes, ils l'enlèvent dans les airs. I,eur langue, d'une rudesse extrême, est semblable à cet instrument qui ronge le fer (23) ; ses caresses font couler le sang.
Le cerf aux pieds légers se nourrit des productions de la (erre. Il a le front couronné d'un bois majestueux-, son œil est grand, son port noble et son dos tacheté et nuancé de diverses couleurs. Cet animal plein de vivacité traverse les fleuves et porte orgueilleusement sa tête; ses reins sont fournis de graisse, mais ses jambes sont minces, son cou est faible et sa queue fort courte. Ses naseaux , partagés en quatre ouvertures (23), forment autant de canaux par lesquels il respire. Le courage n'habite point son coeur, sa colère est peu redoutable, et quoique élevé, son bois n'est armé que de pointes émoussées (24); aussi jamais les cerfs ne combattent k coups de tète, ni les anw maux belliqueux, ni les chiens intrépides, ni même le lièvre aux pattes velues , animal faible et craintif.
Mais l'amour exerce un violent empire sur leurs cœurs, Vénus y verse tous ses feux. Semblables au coq ardent et belliqueux cl à tous les oiseaux qui portent sur leurs ailes les riches couleurs du printemps , les cerfs brûlent durant des jours entiers des désirs de l'hymen. C'est dans leurs flancs et au-dessous du venlro qu'ils recèlent le double organe do la génération. En le moissonnant avec le fer, on ferait à T instant d'un mâle une femelle, et le bois majestueux dont sa tôle est parée tomberait entièrement. Le cerf dans ses amours n'observe point la loi de l'hymen que suivent les aulres quadrupèdes, il se livre & d'étranges caresses car pour jouir de sa femelle, il ne se tient point debout dans les pâturages , ni couché sur les Reurs dont la terre émaille les prairies ; ce n'est que par une course rapide qu'il peut joindre
sa bklie. Il la saisit en courant cl la presse amoureusement dans ses bras. Mais loin de se laisser attendrir, elle fuit emportant son époux sur son dos et conserve un cœur inaccessible à la tendresse. Cependant le cerf la suit avec vivacité à l'aide des deux pieds qui lui restent , et sans quitter l'objet de son amour, il accomplit le devoir nuptial. Mais lorsque plusieurs lunes révolues ont amené le terme de son enfantement, la biche va chercher une retraite obscure , loin des lieux fréquentés par les humains; les lieux où les mortels portent leurs pas sont odieux aux animaux sauvages.
Les cerfs , par le bois touffu qui couronne leur tète , surpassent en beauté tous les habitans des forêts, et lorsque ces rameaux tombent dans certaine saison , ils creusent une fosse et les enterrent de peur que quelque mortel (25), ne les trouvant dans un sillon ne s'en saisisse. Ils se cachent ensuite eux-mêmes dans le plus sombre taillis, honteux de montrer, ainsi dépouillée aux yeux des autres animaux ,cette tête qu'ils levaient auparavant avec orgueil.
Les cerfs sont amphibies (26) -, Us courent sur la terre et marchent au milieu des flots. Pour voyager ainsi sur les eaux , ils se rassemblent , et lorsqu'ils traversent les mers, l'un d'eux nageant à la tête du troupeau rangé sur une co- . lonne, lui sert de conducteur; tel un pilote dirige le gouvernail d'un navire : un autre , appuyant sa tête et son cou sur le dos du premier, le suit en nageant; ils fendent ainsi l'onde en se prêtant un mutuel soutien, et lorsque lo premier est fatigué, il quitte la file et vient à la queue de la phalange, où il se délasse en s'appuyant sur un autre; chacun d'eux sert de guide a son tour; de leurs pieds, comme avec des rames ils sillonnent l'onde amère, et tenant élevé le bois qui décore leur tête, ils le présentent ainsi qu'une voile au souffle des vents.
(27) Une haine implacable régne entre la race entière des cerfs et celle des serpens. Lo quadrupède cherche sans cesse le fier reptile dans le fond des vallées, et sitôt qu'il reconnaît ses vestiges tracés en longs sillons tortueux , il accourt transporté de joie au repaire [de son enhemi , applique ses naseaux sur son nid , et par la violence de son souffle il l'attire au combat. Ijc reptile funcslc voudrait en vain l'éviter, le cerf l'arrache malgré lui à sa retraite profonde. A peine le monstre gonflé de venin a vu
OPPII-N.
«on ennemi qu'il dresse une horrible lêtc, ouvre une large gueule hérissée de dents blanche» et aiguès, fait craquer ses mâchoire* et pousse des sifflemcns pleins de colère ; mais le cerf, qui semble rire de son courroux, le déchire a coups de dents, malgré les vains efforts qu'il fait pour se dérendre. Le serpent a beau s'enlacer au cou et aux jambes du quadrupède , celui-ci le mord sans relâche et jonche la terre de ses tronçons palpitans. Quelle que soit la |M?r(idic de son caractère , vous auriez pitié de ce reptile en le voyant ainsi mutilé tomber en lambeaux.
Sur les confins de la L\bie, fertile en généreux coursiers, on voit errer une foule innomhrablc et funeste de serpens de toute espèce. Si quelque cerf vient seul se reposer sur les collines sablonneuses, aussitôt un essaim de serpens ennemis forme un bataillon venimeux et s'élance sur lui. Ils se répandent sur ions ses membres -, les uns lui rongent la tète cl de leurs dents aiguès lui scient le front et les sourcils. D'autres dévorent son cou délicat, sa poitrine, ses flancs, son ventre ou sa bouche. Ceux-ci s'attachent à ses côlés, ceux-là se fixent sur ses cuisses ou se repaissent de son dos ; d'autres encore se suspendent à d'autres parties, dans lesquelles ils plongent leurs dards empoisonnés. L'infortuné quadrupède, pénétré de toutes parts des plus vives douleurs , veut d'abord s'y dérober par une fuite légère ; mais il n'en a pas la force. Celle multitude innombrable de serpens en fureur l'enchaîne et l'accable au point qu'elle le contraint à rester sur la place. Cependant il déchire à coups de dents des milliers de ces cruels animaux. Rugissant «le douleur, il se roule en tous sens pour écraser ces reptiles odieux , qui , sans chercher à fuir le trépas, et loin de lâcher prise , périssent attachés à leur proie. La haine les rend intrépides-, les uns tombent coupés par la dent du cerf, d'autres expirent foulés sous ses pieds-, une sanic sanglante ruisselle sur la terre jonchée de leurs tronçons palpitans, dont les restes A moitié dévorés sont attachés au flanc de l'animal. Quoique morls, ils le serrent encore de leurs dents, et leur tète enfoncée sous sa peau y demeure ensevelie. Cependant le léger quadrupède , qui par un etTel de la providence des dieux , connaît les avantages qu'il a reçus de la nature , cherche partout le cours de quelque fleuve chargé d'un noir limon (28) ; la broyant
sous ses dents des écrevisses , il trouve en elles l'antidote naturel du poison qui circule dan» ses veines. A l'instant cl d'eux-mêmes tombent à ses pieds ces restes odieux des furies qui t'agitaient et leurs morsures se cicatrisent.
Le cerf vit très-longtemps , et c'est avec vérité que les mortels assurent que sa vie est égale à celle de quatre corneille» (29).
Il est une autre race de cerfs appelés eurycérotes (aux larges cornes) (30). lx»ur nom désigne assez quelle est la nature du bois dont H* sont couronnés.
On trouve encore dans les forêts l'animal qu'on nomme jorcos (31). 11 a lo corps du cerf, mais son dos est revêtu d'une peau entièrement semée de diverses taches semblables à celle» qui brillent sur la robe des léopards.
(32) \jc bubal es» plus petit que l'eurycérole, mais plus grand que la gazelle. Il a les yeux brillans, la peau d'une couleur agréable et l'aspect gracieux. Les rameaux de ses corne» s'élèvent en droite ligne au sortir de la tète, mais plus haut elles se recourbent vers le do» par l'inflexion de leurs pointes. Cette espèce chérit singulièrement les lieux qui l'ont vue naître, les forets où elle fait son séjour et sa retraite accoutumée. Si les chasseurs, après l'avoir enchaîné dans leurs filets, transportent cet animal dans une autre contrée et le laissent courir en liberté dans les vallée» il reviendra bientôt dans les lieux chéris qu'il habitait. Il no peut se résoudre & errer dans un pays où il est étranger. Ce n'est donc point aux seuls mortel» que la patrie est chère (33) ; cet amour est également gravé par la nature dans le cœur de» animaux sauvages.
(34) Les légères dorcades forment une espèce charmante. Tout le monde en connaît la forme, la taille et la force. Les perdrix belliqueuses, au cou changeant, à l'œil enflammé, contractent dans les vallées l'amitié la plus tendre pour les dorcades, vivent familièrement avec elles, habitent la même retraite, placent leur nid pré* de leur séjour et les suivent au pâturage. Mais, hélas! celle amitié par la suite devient funeste toutes deux-, elles en retirent l'une et l'autre de tristes fruits. I^cs humains, profitant de cette inclination mutuelle, dressent à ce* infortunées une embûche perfide : pour attirer les dorcades dans le piège , ils leur présentent des perdrix, objets de leur tendresse, et offrent à celles ci des dorcades, leurs amies.
LA CHASSE
(3.r>) Il est des espèces sauvage* do chèvres et - gage. Ses petits, rangés autour d'elle, semblent de brebis qui ne sont pas beaucoup plus grandes , aussi, par leurs plaintes touchantes, décorer
que nos brebis ordinji ires et nos chèvres velue», mais qui déploient bien plus de vitesse à la course et de force dans les combats. Leur tète est armée de cornes roulées en volutes. La force de ces brebis réside dans leur front, dont la dureté est extrême. Souvent dan» les forêts elles s'élancent contre les sangliers impétueux et les renversent expirans sur la poussière. Si quelque combat s'allume entre elles, la violence de leur choc fait résonner l'air d'un bruit formidable. L'ennemi ne peut éviter leur rencontre, et c'est pour Tune et l'autre une nécessité indispensable ou de remporter la victoire ou de tomber sans vie sur le champ de bataille : telle est la violence de leurs combats.
(30) Au milieu de leurs cornes les chèvres ont un conduit de respiration ; il passe à travers les dents cl communique au cœur et aux poumons. Si Ton enduisait leurs cornes de cire, on ferait mourir ces animaux en interceptant le canal par lequel ils respirent.
Tendre mère , la chèvre sauvage prend un soin extrême de ses petits lorsqu'ils sont dans l'enfance, cl les petits à leur tour prennent soin de leur mère dans sa vieillesse. Tels on voit des humains remplis de tendresse pour un père lui prodiguer tous leurs soins lorsque, enchaîné dans les tristes liens de la vieillesse , ses pas s'appesantissent, sa démarche devient tremblante , ses membres se couvrent de rides, ses bras languissent sans vigueur, ses yeux s'obscurcissent ; ses enfans lui paient alors le prix de leur éducation, qui lui coûta tant de travaux : ainsi les jeunes chevreaux veillent sur le* auteurs chéris de leur naissance, et lorsque ceuxci viennenl tomber dans les filets des chasseurs, ils leur présentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie qu'ils vont cueillir au loin , leur apportent sur le bord des lèvres l'eau fraîche qu'ils ont puisée dans le prochain ruisseau et d'une langue caressante leur nettoient le corps. Si vous prenez la mère seule dans vos filets, bientôt vous prendrez à la main tous les petits. On dirait qu'elle leur parle et les exhorte à prendre la fuite ; elle semble par ses bèlemens leur adresser celle prière : « Fuyez , chers enfans, les redoutables chasseurs-, fuyez et ne me rendez pas en tombant sous leurs coups une mère infortunée , privée des objets de sa tendresse. » On croirait qu elle leur lient ce lan-
le sort de leur mère, et l'on dirait que, quittant leurs bèlemens pour prendre une voix humaine , ils vont parler et supplier le chasseur en ces termes : « Au nom de Jupiter , au nom de Diane elle-même, rends-nous une mère chérie, nous l'en supplions -, reçois pour sa rançon tout ce que dans notre infortune il nous est possible de te donner : prends -nous nousmêmes à la place de notre malheureuse mère. Laisse fléchir Ion cœur barbare , crains la vengeance des immortels el songe à la vieillesse de ton père si tu possèdes encore dans Ion palais, ce cher auteur de la vie. » C'est ainsi qu'ils paraissent supplier le chasseur ; mais s'ils voient qu'il conserve un cœur inaccessible à la pitié (ô tendresse, ô pouvoir de l'amour filial!), ils s'enchaînent volontairement sur ses pas et le suivent d'eux-mêmes.
Sur les bords les plus reculés de la Crète, dans le territoire dcCortync, il est une race de brebis rousses armées de quatre cornes ; la laine dont elles sont vèlues a l'éclat de la pourpre et croit avec abondance , mais elle n'est point délicate au loucher : sa rudesse la fait plutôt ressembler à la chevelure grossière de la chèvre qu'à la toison fine d'une brebis.
(37) Telle est aussi la couleur fauve dont brille le subus -, mais sa robe n'est point chevelue, el au lieu de quatre cornes, deux seules assez épaisses arment son large front. Cet animal est amphibie, el lorsque dans la mer il fend rapidement les flots, une foule de poissons nage à sa suite. Charmés à la vue du subus, dont ils aiment la peau délicate , ils lui lèchent les membres. Les pâgres, les timides mèlanurcs, les aiguilles de mer et les homards le suivent avec plus d'ardeur que les autres.
Quel sujet d'un étonncmenl inexprimable de voir des animaux brûler des plus étranges désirs de l'amour! Ce n'est pas seulement aux bêtes de même espèce que ce dieu a impcsè l'inévitable loi d'un penchant réciproque et naturel ; il ne l'a pas bornée n">n plus à la nécessité d'accrollre et de perpétuer leur race. Il est admirable sans doute que des êtres privés de raison soient enchaînés par les nœuds de la volupté, éprouvent pour leurs semblables le charme de l'amour el forment snns le secours de la réflexion une union conjugale , imitant en cela les humains, chez qui l'amour s'introduit
par les yeux, que la raison tient sans cesse ouverts. Mais que par un pouvoir surnaturel les animaux ressentent pour des espèces étrangères toutes les fureurs de Vénus!.. (38) Quelle passion les gelinottes ne conçoivent-elles pas pour les cerfs, et les perdrix pour les gazelles! Par quel charme Poularde, dont l'oreille est recouverte d'un long poil, aime-l-elle les chevaux ? (39) Le loup et le perroquet vivent ensemble dans une étroite union (40), et toujours le quadrupède recherche l'oiseau qui porte sur ses ailes la couleur des prairies.
Amour, puissant Amour, que tues grand ! que ta force est immense ! que tes desseins sont profonds ! que ton empire est absolu! Dieu suprême, quels sont les jeux ! La terre est assise tmr ses fondemens , et tu la fais trembler sous tes traits. L'Océan est agité, et lu rends ses flots immobiles. Tu t'élances dans les airs, et le vaste Olympe frémit à ta présence. Tous les êlres tremblent devant loi, depuis la voûte immense des cieux jusqu'aux entrailles de la terre. Les tristes habiluns del'cmpiredePlutonquionlbu Tonde insensible du Léthé et se sont dérobés à tous les maux te redoutent encore. Ta puissance pénètre où n'a jamais pénétré l'œil du soleil -, sa lumière cède en tremblant h les feux, que respectent les foudres môme de Jupiter. Tant ils sont violens ces traits que tu nous lances , dieu terrible ! ces traits douloureux et brûlai», qui corrompent la raison , inspirent une folle ivresse, allument des fureurs extrêmes, ces Irait* dont rien ne peut guérir les coups et dont tu te sers pour enflammer le cœur des animaux de désirs qu'ils ne peuvent calmer par une douce union !
On est saisi d'étonnement lorsqu'on voit l'attagas, auquel la nature a donné des ailes, s'abattre sur le cerr armé de cornes ; quand la perdrix caresse les gazelles, les rafraîchit, lorsqu'elles sont couvertes de sueur, par l'agitation rapide de ses ailes et calme la chaleur extrême qui les incommode ; quand l'outarde amoureuse tombe du haut des airs A la rencontre du coursier qui fait résonner la plaine sous ses pas. Les sagres s'attachent aux boucs, et une foule de poissons de toute espèce , éprise d'amour pour le subus , se range autour de lui lorsqu'il fend les flots et lui forme un immense cortège. Transportés de joie, ils le pressent de toutes parts, et l'Océan écume autour d'eux, frappé sous leurs blanches nageoires. Mais insensible aux caresses de ces étrangers, le qua-
drupède sans pitié dévore tes amis d'une dent meurtrière ; en vain ils voient le triste sort dont ils sont menacés, ils ne peuvent haïr celui qui leur donne le trépas et ne veulent point se détacher de lui. Méchant et cruel subus, les pêcheurs un jour te dresseront dans les flots de mortelles embûches dont tes ruses ni la cruauté envers les poissons ne te sauveront pas!
Un animal aux cornes aiguës habile encore dans les forêts (41), c'est le féroce oryx, l'enuemi déclaré des bêtes sauvages. Sa couleur est celle du lait au printemps; ses joues sont les seules parties de sa face qui soient teintes de noir. Il a les reins doubles et fournis de graisse ; ses cornes de couleur d'ébène croissent et s'élèvent en droite ligne, armées de pointes aiguës qui font de cruelles blessures : plus terribles que l'airain acéré et le fer tranchant, ces corne» surpassent en dureté le marbre même et recèlent , dit-on , un poison subtil. L'oryx a le cœur cruel et superbe -, il ne craint ni les aboiemens du chien prompt A suivre sa trace ni le frémissement du sanglier qui sur les rochers court A sa rencontre. Le mugissement redoutable du taureau , l'horrible cri du léopard ne lui inspirent aucun effroi. Le lion même par son affreux rugissement ne lui fait pas prendre la fuite ; son intrépidité brave jusqu'aux mortels, et souvent le chasseur courageux qui s'oppose à son passage est renversé dans les précipices. Quand l'oryx aperçoit quelque animal belliqueux, un sanglier A la dent recourbée, un lion qui ouvre une gueule menaçante, un ours intrépide et cruel, alors il incline la têle, et le front appuyé sur la terre, les cornes enfoncées dans le sable , il attend l'assaul de son ennemi et souvent le prévient en lui donnant la mort. En effet, le front obliquement baissé, il s'élance sur l'animal dont il observe tous les mouvement et lui présente ses armes aiguës. Celui-ci les brave et court avec fureur se précipiter sur leurs pointes redoutables. Un mortel plein de vigueur et de courage, que Diane a comblé de ses dons, lorsqu'il voit au milieu des forêts accourir le lion qu'il a blessé, fait briller un javelot dans ses robustes mains, et attendant le monslrc de pied ferme, il oppose à sa rage le fer A double tranchant ; tel l'oryx attend la bêle cruelle qui vient fondre sur lui et qui par son inlrépidité se donne elle-même le trépas : les pointes aiguës pénètrent aisément dans ses flancs , et de celle double blessure coulent A
LA CHASSE
l'instant le» flot* d'un sang noir que ranimai féroce élanchc aveu sa langue. Alors ces deux ennemis fonl de vains efforts pour prendre la fuite : il» ne le peuvent et périssent en se donnant une mort réciproque. Quelquefois le laboureur ou le berger rencontre avec étonncmcnt leurs corps étendu» sur son passage et s'empare de cette riche proie.
A la suite et dans la chasse même des animaux qui sont armés de cornes , on doit célébrer l'éléphant, cet énorme quadrupède; les deux défenses redoutables qui sortent de sa bouche s'élèvent en regardant les cieux et ressemblent à des dents recourbée* : le, vulgaire leur en donne même le nom ; mais il se trompe, et nous pensons qu'il vaut mieux les appeler des cornes (42). Ces armes naturelles ne diffèrent-eHes pas par des signes évidens? Celles qui dans les animaux sortent des mâchoires supérieures et croissent en «'élevant sont des
cornes ; mais lorsqu'elles se dirigent vers la terre, ce sont de véritables dents. Les deux cornes de l'éléphant ont leurs racines dans sa tête ; ces racines, comme celles des arbres, sont proportionnées à la grosseur de l'animal : cachées d'abord sous sa peau , elles s'allongent en descendant le long des tempes, arrivent dans la bouche, d'où elles sortent dépouillée* de leur enveloppe. Voilà ce qui donne au vulgaire la fausse opinion qui l'abuse ; cependant les mortels ont encore pour connaître la vérité un signe indubitable. Toutes les dents des animaux sont inflexibles, elles ne cèdent à aucun art et demeurent indomptables*, l'ouvrier par son industrie veut en vain étendre leur surface, elles résistent obstinément -, leur fait-on violence, elles rompent en morceaux. Avec les cornes au contraire, on fabrique des arcs recourbés et mille instrumens divers. Celles de l'élrphant, auxquelles on donne le nom de dents, te laissent étendre et ployer sous la main des ouvriers qui travaillent l'ivoire.
De tou* les animaux terrestres, il n'en est aucun dont la taille égale celle de l'éléphant; on le prendrait en le voyant pour le vaste sommet d'une montagne ou pour un nuage épais qui recèle dans ses flancs la tempête redoutée des mortels et qui s'avance en menaçant les campagnes. La tète énorme de ce quadrupède est coiffée de deux oreilles creuses et découpées (43)-, entre ses yeux sort un nez long, mince et flexible; on l'appelle une (rompe ;
c'est la main de l'éléphant : avec elle il exécute aisément tous ses desseins (44). Ses pieds ne sont point égaux, ceux du devant sont plus élevés que les postérieurs. La peau dont son corps est revêtu est rude au toucher, désagréable à la vue et si dure que le tranchant du fer a qui tout cède ne saurait l'entamer. L'éléphant est doué du plus grand courage ; féroce tant qu'il habite les forêts, il s'apprivoise aisément avec les humains, dont il devient le fidèle ami. On le voit, dans les prairies, dans le fond des vallées, déraciner les hêtres, les oliviers sauvages, les palmiers dont la tête majestueuse s'élève dans les airs, et les renverser en les frappant de ses armes aiguës qui lui sortent des mâchoires; mais entre les mains puissantes des mortels il, oublie bientôt ce fier courage et dépouille toute la férocité de son caractère : il supporte le joug, reçoit un frein dans sa bouche cl se laisse monter par des enfans qui le | dirigent dans ses travaux. On dit que les éléphans parlent entre eux et qu'il sort de leur bouche une voix articulée ; mais cette voix animale (45) no se fait pas entendre à tout le monde , leurs conducteurs ont seuls cet avantage. J'ai appris avec admiration que les plus robustes de ces animaux possèdent une intelligence prophétique et connaissent l'instant inévitable de leur trépas. Ce n'est donc pas parmi les seuls oiseaux que les cygne* présagent l'avenir el chantent douloureusement leur hymne funèbre (40): chez les quadrupèdes, l'éléphant prévoit le terme fatal de sa vie et le déplore en poussant de tristes accent.
D'une taille un peu plut forte que Hmpélueux oryx (47), le rhinocéros porte à Pextrèmilé de son nez une corne aiguë et redoutable, arme terrible avec laquelle il peut dans l'effort de sa course percer l'airain et fendre le plus dur rocher. Souvent cet animal s'élance sur l'éléphant que, malgré sa force extrême, il renverse mort sur la poussière.
(48) Sur son front couronné d'une chevelure dorée et sur son large dos sont semées de nombreuses lâches de pourpre. Tous les rhinocéros, sont mâles (40); on ne voit aucune femelle de celle espèce. A qui doivent-ils donc la vie ? je. ne l'ai point appris , et ne le sachant pas , je no. puis dire si c'est du sein des rochers que naissent ces terribles animaux, ou s'ils sont autochtones el sortis des entrailles de la terre, ou si , sans amour, sans hymen, sans enfantement,
OPPIKN.
ils se reproduisent eux-mêmes. Ainsi dans les humides vallécsderOcéan, on voit natlre d'euxmêmes et sans le secours d'une mère divers animaux, les huîtres, les anchois, les crabes, les trombes cl tous ceux qui naissent dans le sable.
Musc, il ne nous est pas permis de chanter de faibles objets. Laissons dans l'oubli les animaux sans force et sans courage, les panthère» aux yeux brillans (50), les chats malfaisans qui attaquent les oiseaux domestiques, les loirs au corps fluet , au cœur timide , aux membres délicats, et qui, ensevelis dans une retraite obscure, s'enivrent d'un sommeil continuel tant que l'hiver exerce ses rigueurs; les infortunés ne prennent alors aucune nourriture et leurs yeux sont fermés à l'éclat du jour. Ces animaux sont tellement endormis au fond de leur tanière qu'ils semblent morts de froid ; mais lorsque le printemps commence à sourire à la nature cl rajeunit les fleurs et l'herbe des prairies, ils s'éveillent, sortent de leur obscurité,' ouvrent les yeux et reçoivent la lumière du soleil; le besoin rappelle en eux l'agréable souvenir de la douce pâture : ainsi les loirs reviennent à la vie.
Je ne parlerai point de l'écureuil aux longues soies, de cet animal timide qui dans la saison brûlante oppose, en élevant sa queue, un abri naturel aux rayons de l'astre du jour. C'est ainsi que le paon ombrage son corps d'une voûte circulaire sur laquelle éclatent les couleurs les plus riches et les plus variées. De tous les êtres qui marchent sur la terre, dont le sein fécond les fait natlre , qui d'une aile légère traversent l'immensité des cieux ou sillonnent les flots agités dans les gouffres de l'Océan, le souverain des dieux n'en a produit aucun de plus brillant ni de plus agréable aux yeux des mortels que cet oiseau dont le corps étincelle de la richesse de l'or unie à l'éclat du feu.
.le ne parlerai pas non plus de l'horrible hérisson environné d'un rempart formidable. Il est deux espèces de ces animaux affreux : l'une, petite et sans force, n'est armée que de faibles pointes ; l'autre, d'une taille plus considérable, est hérissée de tous côtés de dards menaçans.
Je passe sous silence les trois espèces de singes, ces mauvais imitateurs de l'homme. (Jui ne haïrait celle race difforme, odieuse, lâche cl perverse i' Ces animaux engendrent deux petits , mais ils n'ont pas pour eux une égale tendresse : l'un est l'objet de leur amour
cl l'autre de leur haine ; ils lui donnent la mort jusque dans les bras de sa mère.
Mes chants se refusent encore à célébrer la race autochtone des taupes aveugles , donl l'herbe est la nourriture. Cependant, s'il faut croire l'incroyable opinion accréditée chez les mortels , elles tirent d'un sang royal leur glorieuse origine.
Le dieu brillant du jour autrefois irrité contre Phinéc, souverain de la Thrace, d'avoir été vaincu par lui dans la science de l'avenir , le priva de la lumière et le fit tourmenter par les Harpies , monstres ailés, infâmes , qui par leur présence odieuse venaient infecter ses repas. Mais lorsque les deux illustres fils de Borée , Zéthus et Calais, vinrent en Thraceavec Jason, qu'ils suivaient sur le navire Argo à la conquête de la Toison d'or ils eurent compassion de ce vieillard malheureux (51), tuèrent les monstres qui le tourmentaient et rassasièrent Phinée de mets les plus exquis. Cependant Apollon , donl la colère n'était point assoupie, le changea en taupe, donl la race n'existait point encore. Voilà pourquoi ces animaux sont aveugles el gourmands.
CHANT TROISIÈME
Après avoir chanté les animaux armés de cornes , les taureaux , les cerfs , les daims à la taille élégante, les légères gazelles, l'oryx, le brillant jorcoset tous ceux dont le front est orné de rameaux , Muse , célébrons à présent les espèces cruelles qui ouvrent une gueule menaçante el dévorenl la chair, et celles qui portent des dents recourbées.
C'est au lion que je dois consacrer mes premiers chants.
(1) Jadis les Curélcs nourrirent le fils du puissant Saturne , lorsque Rhée, dérobant & la voracité de ce père impitoyable le fruit de son hymen, le déposa dans les antres de la Crète. Saturne aperçut ce jeune enfant déjà robuste, el pour se venger des Curèles, il changea ces généreux sauveurs de Jupiter en animaux sauvages. Dépouillés par la volonté d'un dieu de la forme des humains, ils revêtirent celle des lions. Mais bientôt après Jupiter leur donna le souverain empire sur les habilans des forêts, et le droil de traîner le char rapide de la mère* des dieux.
LA Cl
Il est diverses espèces de lions. Chacun de ces animaux a «a forme particulière. Ceux que produit l'Arménie vers l'embouchure bruyante et sur les vastes bords du Tigre (-2) et ceux que fail naître la fertile contrée des Parlhes, brillent d'une couleur fauve. Leur vigueur n'est pas extrême , mais ils ont un cou épais et une longue crinière. Leurs yeux briHans sont recouverts par de vastes sourcils tristement hérissés et prolongés jusqu'au museau. De leur cou et de leur menton descend des deux côtés une superbe chevelure.
Lestions que nourrit l'Arabie, nommée heureuse par les mortels , ont comme les premiers le cou et la poitrine velue et font jaillir de leurs yeux de longs éclairs de feu. Ils surpassent tous les autres en beauté, mais cette espèce est rare sur la terre.
Dans les plaines brûlantes de la fertile Lybie, une foule innombrable de robustes lions fait entendre ses rugissemens affreux (3). Ces animaux ne sont point hérissés de poils , un duvet rare et léger les environne -, mais leur aspect est effrayant : ils ont une lôle énorme , une couleur cyanéc légèrement mêlée de noir règne sur tous leurs membres (4). La force de leurs muscles est extrême , et le lion de Libye est le roi des autres lions souverains du reste des animaux.
Autrefois un lion prodigieux passa de l'Ethiopie dans la Libye. (5) Il était noir, coiffé d'une belle crinière. Sa gueule seulement avait la couleur de la pourpre. Il portait un large front, ses pattes étaient garnies d'un long poil , le feu le plus vif brilla il dans ses yeux. Je n'en parle pas d'après un simple récit, j'ai vu moi-même ce terrible animal. Il vint à Rome pour être offert aux regards de l'empereur.
(G) Les lions n'éprouvent pas le besoin de manger tous les jours , ils en emploient un à leurs repas cl l'autre aux travaux de la chasse. Ils ne se retirent pas non plus dans les creux des rochers pour se livrer au sommeil ; mais pleins de confiance en leur courage , ils dorment en pleine campagne, et partout où les surprend la nuit profonde.
J'ai su des jeunes hommes qui prennent soin des lions , que la patte droite de ces animaux a la puissante vertu de la torpille (7) , et que c'est par ce charme qu'ils ravissent toute la force aux autres bêtes sauvages.
La femelle du lion éprouve cinq fois les dou-
VSSE. m
leurs de Lucinc (8). On dil qu'elle ne fuit qu'un seul petit ; mais c'est une opinion absolument fausse (9). Elle en produit cinq à sa première portée , quatre à la seconde , trois à la troisième , deux à la quatrième ; mais à son dernier enfantement cette noble mère ne fait sortir de ces généreux flancs qu'un seul lionceau destiné à régner un jour dans les forêts.
(10) Les redoutables panthères se divisent en deux espèces, les unes déploient a nos regards une (aille considérable, un dos large et fourni de graisse -, les autres sont plus petites , mais n'ont pas une moindre force. Toutes deux brillent des mêmes beautés, leur forme est la même ; ce n'est que par la queue qu'elles diffèrent ; les petites panthères la portent plus longue , et les grandes plus courte (1 1). Cet animal a les cuisses charnues, le corps allongé, l'œil brillant ; ses prunelles étincellenl sous des paupières d'un bleu tendre ; elles ont elles-mêmes celle couleur , mais le fond teint de pourpre éclate de mille feux dont elles paraissent embrasées ; les dents inférieures dont sa gueule est armée sont blanches et venimeuses , sa robe esl d'un gris obscur, semée de fréquentes taches noires semblables à des yeux. La panthère est si rapide à la course et s'élance avec tant de force , qu'on croirait à la voir bondir qu'elle vole à travers les airs. C'est celte race que célèbrent les poêles, lorsqu'ils disent que les panthères furent jadis les nourrices de Racchus. Voilà pourquoi elles aiment encore le Yin avec excès cl saisissent avidement dans leur gueule les doux présens du dieu de la treille. Une autre fois je dirai pour quelle raison ce dieu changea des Temmes illustres en de cruelles panthères.
On voit encore une double espèce d'animaux légers à la course {12) , celle des lynx dont les uns, assez petits, font la guerre aux lièvres encore plus faibles qu'eux , tandis que les autres d'une taille plus considérable s'élancenl avec agililé sur les cerfs et sur les oryx. Ces deux lynx sont revêtus de formes parfaitement semblables, une égale vivacité éclate dans leurs regards et leur physionomie a je ne sais quoi d'agréable et de riant ; tous deux ont la tête de médiocre grosseur et l'oreille arrondie : la seule couleur de la peau met entre eux quelque différence ; les petits lynx ont la robe d'un fauve ardent , celle des grands a la teinte du safran ou du soufre.
Tous ces animaux, les lynx aux regards
agréables, les lions aux prunelles enflammées, les redoutables panthères, les tigres aussi légers que les vents, chérissent singulièrement leur tendre progéniture. Si d'intrépides chasseurs perçant jusqu'au fond des bois , vont dérober leurs petits, les mères de retour, & la vue de leur demeure abandonnée , poussent de fréquens gémissemens et font retentir au loin leurs plaintes douloureuses. Telle» , a la vue de leur patrie ravagée par le fer et la flamme, les Temmes éplorées volent au secours de leurs enfans en poussant des cris lamentables. O puissance de cet amour qu'un dieu sans doute a gravé dans le cœur de tous les êtres pour leur jeune postérité! Ce n'est pas chez les seuls humains, en qui tout est le fruit du génie , que cette tendresse éclate ; elle anime les reptiles et les poissons, les nombreux habitans de l'air et jusqu'aux animaux les plus féroces. Que de soins le dauphin , le glaucus aux yeux brillons, (13) le phoque et tous les citoyens de l'onde ne prodiguent-ils pas à leurs petits! Et parmi les oiseaux, quelle infatigable tendresse n'ont pas pour leur couvée les colombes , les orfraies , toutes les espèces d'aigles et la corneille qui vit de si nombreuses années. Voyez comme à l'aspect de Tépervier planant au haut des airs , la poule , cet oiseau qui partage la demeure des humains, s'agite avec inquiétude autour de ses poussins; d'abord elle jette un cri perçant, bondit ça cl là , les appelle d'une voix aiguë , et la tête élevée , le cou arrondi , les plumes hérissées , elle ouvre les ailes , les étend vers la terre; ses petits tout trcmblans se réfugient sous ce léger rempart. Souvent elle épouvante l'oiseau cruel et le force à prendre la fuite, tant elle est intrépide à défendre ta postérité; elle nourrit avec tendresse ses poussins lorsqu'ils sont dans l'enfance , ou lorsque n'ayant point encore de plumes ils viennent de rompre les liens de la coquille. Ainsi parmi les bêtes féroces , les lionnes rugissantes, les panthères impétueuses, les tigres au dos rayé affrontent tous les dangers pour défendre leurs petits , attaquent les chasseurs , bravent les lances dont ils sont armés et subissent le trépas. Rien ne les effraie quand elles combattent pour leur postérité, ni la foule menaçante des jeunes hommes armés d'épieux, ni les éclairs du fer et de l'airain, ni la grêle de traits et de pierres dont elles sont frappées. Tous leurs efforts tendent à sauver leurs petits ou à perdre la vie.
L'ours cet animal féroce , traître et sanguinaire, revêtu d'un poil épais et rude, n'offre rien dans ses traits rcbulans qui ne déplaise aux yeux. Sa gueule largement fendue , armée de dents menaçantes, le rend redoutable aux chasseurs. 11 a le museau bleu, l'œil vif et perçant , le corps fourni , large. Il est prompt à la course (1 A) ; ses pattes ressemblent aux pieds et aux mains de l'homme. Il gronde d'une manière effrayante ; son cœur est toujours occupé de ruses et de trahisons ; Vénus y régne tout entière, nulle pudeur n'en peut arrêter les transports. Les femelles brûlent jour et nuit des désirs de l'hymen et recherchent avec fureur les caresses des mâles. A peine peuvent-elles s'abstenir de la couché nuptiale lorsqu'elles portent dans leurs flancs te fruit de leur fécondité. En effet > à l'exception des lynx et des lièvres timides , c'est pour tous les animaux une loi sacrée de ne point se livrer alors aux plaisirs de l'amour; mais l'ourse toujours tourmentée de désirs , l'ourse à qui le veuvage est odieux, ose attenter sur ses propres enfans, et prévenant le terme prescrit par la nature, elle presse ses flancs et Tait violence à Lucine. Tel est l'excès de sa lubricité , telle est la violence de ses transports amoureux. Ses petits, lorsqu'elle les met au monde , ne sont encore formésqu'à moitié (15). Leurs membres confondus, sans articulations , n'offrent aux yeux qu'une masse informe de chair ; la mère partage ses soins entre la nourriture de ses enfans et les plaisirs d'un nouvel hymen; à peine a-l-elle mis bas, qu'elle jouit aussitôt des embrassemens de son époux. Cependant elle lèche ses oursons , comme on voit les jeunes bœufs se lécher les uns les autres. Ces animaux en effet trouvent dans la peau de leurs semblables une saveur qui flatte agréablement leur goût, et jamais ils ne se séparent qu'ils ne se soient rassasiés de ce plaisir; et l'homme qui les conduit au pâturage, sent en les voyant son cœur rempli de joie ; c'est ainsi que l'ourse achève de former ses petits en les caressant avec sa langue, jusqu'à ce qu'ils fassent entendre leur grondement épouvantable.
Malgré l'épaisseur de sa fourrure, l'ours craint la rigueur de l'hiver (16) et lorsque le vent d'occident verse en abondance la neige qui blanchit les campagnes , il va se cacher au fond d'une caverne spacieuse oû , privé de nourriture, il lèche ses pattes, les suce comme une
LA CHASSE
mamelle, et donne par là le change aux désirs de son estomac. Telle est aussi la ressource ingénieuse qu'emploie le polype tortueux dans les prorondeurs du vaste Océan. Pour se mettre à l'abri du froid qu'ils redoutent, les polypes se cachent sous les rochers qui bordent le rivage et se nourrissent en mangeant leurs cheveux. Mais lorsque le printemps fait renaître les fleurs , ils produisent en peu de temps déjeunes rameaux et recommencent à voguer sur la mer, ornés d'une nouvelle chevelure.
(17) Chantons à présent l'onagre : sa jambe fine, sa tête qu'il porte au vent, sa légèreté, sa vitesse, sa taille élevée le rendent digne de plaire à nos yeux (18). Il a l'air gai, le corps plein, bien proportionné, revêtu d'un poil argenté. Sa tête est surmontée de deux longues oreilles, une raie noire accompagnée de deux bandes aussi blanches que la neige règne le long de son dos. Ce quadrupède se nourrit de fourrages et paît l'herbe que la terre lui fournit avec abondance (19); mais il est lui-même une pâture délicate pour les animaux carnassiers plus robustes que lui. La race entière des onagres est livrée à la plus excessive jalousie. Ces animaux mettent leur gloire à posséder un grand nombre de femelles qui suivent leur époux partout où il veut les conduire, soit au pâturage, soit aux sources limpides des fleuves (20), boisson chérie des animaux , soit à leurs demeures ombragées, lorsque Vesper amène le sommeil à sa suite.
Le terrible aiguillon de la jalousie qui tourmente les mâles les rend cruels envers leurs propres enfans. Lorsqu'une femelle éprouve les douleurs de Lucine, tranquillement assis auprès d'elle , son époux attend le moment où elle sera délivrée de son fruit pour en observer le sexe (21) : si c'est une femelle, l'onagre qui déjà désire sa jouissance la caresse tendrement avec sa langue; mais s'il voit naître un mâle, transporté d'une funeste jalousie , il s'élance sur son petit et veut d'une dent cruelle lui couper la marque de son sexe , dans la crainte qu'il ne devienne un jour l'époux de celle qui l'a fait nattre. Quoique affaiblie par les douleurs de l'enfantement, la mère défend son malheureux poulain si cruellement attaqué. Lorsqu'au milieu des horreurs de la guerre de barbares soldats massacrent un enfant sous les yeux de sa mère, et l'arrachent elle-même au corps tout sanglant de son fils qu'un reste
de vie fail palpiter encore, elle pousse les cris les plus douloureux, se déchire les joues, te sang et le lait confondus inondent son sein ; telle l'onagre femelle semble par ses gémissemens , par ses cris lamentables déplorer le sort de son malheureux fils. On dirait que pour le défendre cette infortunée a recours aux prières les plus louchantes, aux plus tendres supplications et qu'elle dit :
« O mon époux! mon époux ! d'où vient ce front irrité? pourquoi vos yeux tout à l'heure si brillans sont-ils enflammés 'de colère (22) ? Ce n'est point l'affreuse tête de Méduse, ce n'est point un dragon venimeux, ni le petit d'une lionne sauvage qui s'offre 4 vos regards ; c'est votre enfant dont la naissance m'a coûté tant de douleurs et que nos vœux ont enfin obtenu des dieux. Quoi , vous voulez d'une dent ennemie ravir à votre fils sa virilité ! arrêtez
cher époux! gardez-vous de trancher et
pourquoi Hélas! qu'avez-vous fait? en
mutilant votre fils vous l'avez réduit au néant. Que je suis malheureuse ! j'ai perdu lout le fruit de ma fécondité! El toi, mon fiis! l'excès de ton malheur vient de ton coupable père ; c'esl par sa dent cruelle el non par les ongles des lions que lu es mutilé. »
C'est ainsi que cette mère infortunée s'emblc gémir du triste sort de son fils. Mais insensible à ses plaintes , l'onagre d'une bouche ensanglantée achève son horrible repas. O Jupiter 1 quel est donc le caractère atroce de la jalousie ! tu la fais triompher à nos yeux de la nature même. Puissant roi des dieux, elle a reçu de loi une force plus active, plus pénétrante que celle de la flamme, et tu Tas armée d'un glaive de diamant. Loin de garantir les enfans des fureurs de leurs pères, elle ne connaît ni les liens du sang ni ceux de l'amitié. C'est elle qui jadis arma contre leurs propres enfans les demidieux ot les déesses mêmes, Thésée, Alhamas en Attique, Progné , Philomèle en Thrace, Médéc à Co khos et l'illustre Thémisto. Bien plus, ainsi qu'aux malheureux mortels, elle présente aux animaux l'horrible festin de Thycsle (23).
Sur les confins de l'Ethiopie habile au milieu des précipices la race nombreuse des hippagre$ (chevaux sauvages) (24); leur bouche est armée de deux défenses venimeuses ; cependant ces animaux ne sont point solipèdes, ils portent au contraire une double pince semblable à celle
OPPIKN.
d'un cerf. Sur le milieu de leur dos une épaisse crinière règne depuis le sommet de la lèle jusqu'à l'exlrémilé de la queue. Le lier hippagre n'a jamais pu supporter la servitude , et lorsque les noirs habitans de l'Inde (2ô) le prennent dans leurs filets ou par de subtiles embûches , il ne veut plus prendre ni boisson ni nourriture et se révolte contre le joug de l'esclavage.
Muse , chantez à présent deux races d'animaux féroces , dont la rencontre est funeste et dont la large gueule est hérissée de dénis , le loup meurtrier des brebis (26) et l'hyène aux yeux peu clairvoyans : l'un donne le trépas aux bergers et aux chèvriers , l'autre est l'ennemie redoutée des chiens les plus intrépides. Le premier pressé par la faim ravit pendant la nuit les agneaux et les chevreaux; le second ne marche qu'à la faveur des ténèbres , ne fait que des courses nocturnes ; car elle ne jouit de la lumière que lorsque nous l'avons perdue (27) et le retour de l'aurore la replonge dans l'obscurité. La forme du loup et de l'hyène est bien différente de celle des bêles féroces : l'un parait absolument semblable aux grands chiens des bergers (28) , l'autre a le dos arqué par la courbure de son épine ; elle est entièrement velue ; son corps effrayant à voir est peint de longues raies d'un bleu pâle et tracées en grand nombre, sa taille est étroite et longue. Les poêles célèbrent la puissance redoutable de la peau de ces animaux. Si vous portez à vos pieds des courroies de peau d'hyène, vous inspirerez l'effroi aux chien» les plus robustes , et lorsque vous marcherez avec celle chaussure , ils n'aboieronl plus à voire rencontre , quoiqu'ils le fissent auparavant. D'un autre côté, si l'on écorche un loup et que l'on fasse un tambour de sa peau, ce tambour bruyant , propre à célébrer les fêtes de Cybèlc, capable de causer l'avorlement de lous les fruits quand on le frappe en même temps que plusieurs autres , fait seul résonner l'air d'un bruit formidable. On n'entend plus que lui , il impose le silence aux autres el les rend muels quelque sonore qu'ils fussent auparavant. Les brebis après sa mort craignent encore le loup qui ne vil plus.
Une particularité surprenante que j'ai apprise au sujet des hyènes à robe rayées, c'est qu'elles changent de sexe lous les ans. (29) Tantôt mâle tantôt femelle, cet animal fait tour à tour les fonctions d'un époux amoureux et d'une mère féconde.
On compte Jusqu'à cinq espèces de loups revelus de poil gris : les bergers, dont ces animaux sont les cruels ennemis, ont remarqué en eux différentes formes qui distinguent ces espèces; la première est celle de ce loup intrépide que Ion appelle archer. 11 est entièrement roux , ses membres sont arrondis , il porte une lête plus forte que les autres cl court avec vitesse ; son ventre blanc est parsemé de taches grises, son hurlement inspire la terreur, il fait des bonds d'une hauleur surprenante. Ce loup secoue sans cesse la lête et ses regards ont la vivacité du feu.
Il en est un autre d'une taille plus considérable, ses membres allongés le rendent plus prompt à la course que tous les loups. Le» hommes lui donnent le nom d'épervier ou de ravisseur. Dès le malin , aux premiers traits du jour, il sorl pour aller à la chasse , en poussant un sifflement considérable. Il se passe aisément de nourriture ; ses flancs et sa queue brillent d'une blancheur éclatante ; c'est sur le» montagnes élevées qu'il fait ordinairement son séjour -, mais en hiver lorsque la froide neige tombe des nues et couvre la terre , cet animal perfide el revêtu d'impudence s'approche de la demeure des humains dans l'espoir de trouver quelque pâture. Il rôde en silence autour des maisons, el s'il rencontre une chèvre il la saisit aussitôt avec ses griffes aiguës. Sur les sommets glaces du Taurus au milieu des montagnes de Cilicie et près des bords élevés de l'Amanus (30) , habite un animal que sa beaulé ravissante élève au-dessus de toutes les bêtes sauvages. On l'appelle chriseus (loup doré) (31). Sa longue chevelure dorée lui prête un éclat éblouissant. Ce n'est point un loup : il l'emporte de beaucoup sur cette espèce par la hauteur de sa taille. Ses dents sont aussi tranchantes que l'acier el sa force est extrême. Souvent dans sa fureur il perce l'airain le plus épais, brise les pierres el le fer dont les lance» sont armées. Il connaît le temps auquel règne la canicule et , redoutant le lever de celte constellation, il se cache dans un souterrain ou dans quelque caverne obscure, jusqu'à ce que le soleil cl l'astre funeste du chien aient calmé la violence de leurs feux.
Le* acmons (enclumes) , cette race sanguinaire, se divisent en deux espèces. Le cou assez court, de très-larges épaules, les cuisses et les pattes garnies de longs poils , la tête pe-
LA CHASSE
tilc, le» yeux médiocrement fendus , voilà leur caractère. La première espèce de ce» animaux e»t remarquable par son dos argenté et la blancheur de son ventre. L'extrémité seule de ses pattes est teinte d'un gris obscur. Les hommes lui ont donné le nom d'Ictinus à poils gris. La seconde espèce parait de couleur noire. Sa taille est plus petite, mais cet acmon n'est pas moins robuste que l'autre. Il poursuit les lièvres, sur lesquels il s'élance avec impétuosité, et tous les poils dont ses membres sont couverts se dressent et se hérissent.
Souvent l'hymen rapproche les loups et les cruelles panthères , et de leur union natt une race vigoureuse , celle des thos , sur qui brillent réunies les diverses couleurs de ceux dont ils tiennent le jour. Us ressemblent à leur mère par les nuances de leur peau, et par la face à leur père.
(32) Chantons à présent le tigre au corps noble cl superbe. La nature ingénieuse cl féconde, entre mille animaux, n'en a produit aucun de plus agréable à nos yeux. Le tigre l'emporte autant sur tous les habitans des forêts que le paon sur les autres oiseaux. Il paraît entièrement semblable à la sauvage femelle du lion, si vous en exceptez la peau, embellie chez le tigre de diverses guirlandes qui ont tout l'éclat de la pourpre et des fleurs. Ses yeux enflammés lancent, comme ceux de la lionne, de brillans éclairs. Il a comme elle le corps robuste et la taille fournie. C'est la même queue, ombragée de long poil , le mémo munie , les mêmes sourcils fièrement relevés. Leurs dents brillent du même éclat (33). De tous les quadrupèdes c'est le plus prompt à la course, et sa légèreté égale celle de Zéphire, dont il lient la naissance. Mais non : Zéphire n'est pas son père (34). Qui croira jamais que des animaux puissent être fécondés par le souffle de l'air? Dire que celte race cnlièrc est femelle et ne s'accouple point avec des mâles , c'est une erreur destituée de vraisemblance. On peut voir souvent cet époux décoré de riches couleurs, mais il n'esl pas facile à prendre , car aussitôt qu'il aperçoit des chasseurs il abandonne ses pelils pour fuir de toute sa force. La mère au contraire suit toujours ses enfans , et, pénétrée de douleur , vient , au grand plaisir des chasseurs, se précipiter dans les filets qu'ils lui tendent.
Le sanglier tient un rang distingué parmi les
animaux sauvages et belliqueux : il aime à placer sa bauge au fond des précipices. Les hurlemens des bêtes fauves lui sont odieux. Toujours errant dans les forêts, il poursuit avec ardeur sa femelle, et dans ses transports amoureux ses soies se hérissent sur son col, comme l'aigrette qui s'élève sur un casque. La terre est arrosée de l'écume qu'il distille, et celte écume blanche frappe à grand bruit sur ses dénis , poussée par un souffle brûlant. Il met dans ses amours plus d'emportement que de tendresse-, si sa femelle soumise souffre ses caresses , elle apaise à l'instant sa colère; mais si elle s'y refuse et fuit ses embrassemens, cet époux embrasé de fureur lui fait violence , ou , la frappant de ses défenses , il Pétend morte sur la poussière.
(35) C'est une opinion commune que la défense du sanglier recèle intérieurement la chaleur brûlante du feu. Voici par quel moyen on peut connaître la vérité. Lorsque les nombreux chasseurs, à l'aide de leurs chiens courageux, ont renversé un sanglier sur la poussière et qu'il succombe sous les coups redoubles des lances et des javelots, si on arrache une soie de son col et qu'on l'approche de la dent de l'animal tandis qu'il respire encore, à l'instant le poil saisi par la chaleur se roule en spirale. Eh! ne voit -on pas sur la peau des chiens mêmes de longues cicatrices do feu tracées sur leurs flancs , aux endroits où les défenses brûlantes du sanglier les ont atteints ?
(36) Il n'est dans les forêts aucun animal d'un aspect plus aiïrcux que les porcs-épics : il n'en est point de plus redoutable. Leur laillu par sa grosseur approche de celle des loups \ elle est cependant un peu plus petite. Ils ont le corps robuste et la peau hérissée de toute part d'une chevelure épaisse et rude , semblable a celle dont sont revêtues les diverses espèces de hérissons. Lorsqu'ils sont poursuivis par des animaux plus forts qu'eux, voici le stratagème auquel ils ont recours : ils dressent leur chevelure piquante et, par un mouvement rapide de leur dos, ils décochent un des traits aigus et douloureux dont il est armé. C'est ainsi qu'ils fuient et combattent a la fois. Souvent ils tuent le chien qui les poursuit la gueule ouverte. On les prendrait pour déjeunes guerriers habiles à tirer de l'arc avec justesse. Aussi quand les chasseurs aperçoivent le porc-èpic ,
ils ne lAchcnl point sur lui leur* chiens , mais ils emploient les ruses dont je parlerai dans la suite lorsque je chanterai le trépas des animaux sauvages.
(37) L'ichneumon est petit, mais il mérite d'être célébré à l'égal des plus grands animaux a cause de son instinct et du courage intrépide qu'il fait éclater malgré sa délicatesse. C'est par ses ruses qu'il donne le trépas à deux espèces dangereuses, aux serpens et aux terribles crocodiles , ce* cruels habilans du fleuve de l'Egypte. Si quelqu'un de ces monstres funestes s'endort en ouvrant sa gueule énorme , gouffre profond entouré d'un triple rempart de dents formidables, l'ichneumon, qui médite contre lui une ruse mortelle , l'observe d'un regard oblique jusqu'à ce qu'il soit assuré que celle bête immense est enseveliedans un profond sommeil (38). Aussitôt il se roule dans le sable et dans la boue , cl s'élançanl avec intrépidité dans la gueule du monstre , il franchit rapidement celle porte du trépas et se glisse à travers son vasle gosier. Aux premières atteintes d'une douleur imprévue et dont il porte la cause dans ses flancs, le malheureux crocodile s'éveille. Désespéré , furieux , il erre de tous côtés; tantôt il se précipite au fond du fleuve, tantôt il se roule sur le sable du rivage , pousse des soupirs eiïrayans et se tord de douleur. Son ennemi brave sa rage impuissante ; placé sur son foie , il le dévore à son gré et se régale d'un mets qui dalle son goût. Enfin il sort du corps de ce féroce animal et l'abandonno après en avoir enlièmenl vidé les entrailles.
Intrépide ichneumon, que je l'admire ! quel inslincl éclate dans tes ruses ! que ton cœur renferme de courage ! avec quelle audace lu soutiens la vue du trépas que lu oses affronter de si près!
(39) Voici maintenant le piège qu'il tend a l'aspic venimeux : le corps entièrement enseveli dans le sable, à l'exception de sa queue et de ses yeux enflammés , il attend son ennemi. Or la longue queue de l'ichneumon est faite comme un serpent , elle en représente la lêle par les poils de l'cxlrémité , elle paraît noire lorsqu'on la regarde en face cl ressemble à la peau écailleusc des reptiles. Dés qu'il voit celui-ci s'approcher en sifflant , il recourbe sa queue en demi-cercle et provoque au combat le cruel aspic , qui s'avance aussitôt en levant
sa têle venimeuse. Sa gorge s'enfle , il découvre ses horribles dents et fait à son ennemi d'inutiles morsures de ses mâchoires empoisonnées. Le courageux ichneumon s'élance à l'instant hors du sable , saisit le serpent à la gorge, le déchire malgré les replis dont celui-ci l'environne , lui donne le trépas et lui fait vomir toul le poison amer, violent et mortel don! il était chargé.
De tous les animaux qui mènent une vie sauvage (40) , le renard est le plus rusé. Son cœur est rempli de courage , et la prudence lui fait habiter le plus reculé des terriers, car il se creuse sept demeures éloignées les unes des autres, de peur que les chasseurs ne le fassent tomber dans les filets qu'ils dressent à la porte de sa retraite. Dans un combat, sa gueule est redoutée des animaux plus robustes que lui et des chiens qui le poursuivent. Lorsque la rigueur de l'hiver a dépouillé les vignes de leur pampre , privé de nourriture, le renard emploie alors toute son industrie à chasser aux oiseaux et à prendre les jeunes lièvres.
Musc , que votre voix sonore , harmonieuse chante aussi ces animaux de nature mixte , formés du mélange de deux races différentes , en qui la panthère au dos tacheté est unie au chameau (41). Père de la nature, ô Jupiter! quelle magnificence éclate dans tes nombreux ouvrages ! quelle riche variété répanduo dans les plantes , dans les animaux , dans les poissons ! que de présens tu as faits aux mortels, ô toi dont la puissance a revêtu de la robe des panthères celle espèce de chameaux embellie des plus riches couleurs ; nobles et charmans animaux que les humains apprivoisent sans peine (42) ; ils ont un long cou , leur corps est semé de diverses taches (43) ; de courtes oreilles couronnent leur tête dépourvue de crinière dans la partie supérieure (44). Leurs jambes sont longues et leurs pieds larges ; mais ces membres sont inégaux. Ceux de devant sont beaucoup plus élevés que les postérieurs, considérablement plus courts ; tels les ont les boiteux. Du milieu de la têle de ces animaux sortent deux cornes qui ne sont pas de la nature des cornes ordinaires(45) ; leurs pointes molles environnées d'une chevelure s'élèvent sur les tempes et près des oreilles. Cette espèce a, comme le cerf , la bouche délicate , médiocrement fendue cl garnie de petites dents d'une
LA CHASSE
blancheur égale à celle du lait. Se* yeux étln- I collent du plus vif éclat , et sa queue, aussi courte que celle de la gazelle, est garnie de crins noirs è son extrémité.
11 est encore une autre espèce prodigieuse que j'ai vue de mes propres yeux -, elle est également composée de deux races différentes, du passereau et du chameau (46) , et quoiqu'elle oit des ailes et qu'on la compte au nombre des oiseaux , mes chants la célébreront cependant, parce qu'on ne la prend que par le genre de chasse qui fait l'objet de mes vers. La glu, funeste aux autres volatiles, ne peut enchaîner celui-ci ; les flèches qui traversent les routes de l'air n'ont point sur lui de puissance (47) , il faut le poursuivre à l'aide des coursiers , le lancer avec des chiens agiles et l'enfermer dans des filets dont on lui dérobe la vue. Sa taille et sa force sont immenses et telles qu'il peut porter un enfant sur son large dos. Ses jambes élevées ressemblent à celles des pesans chameaux et sont couvertes de fréquentes écailles jusqu'à leurs doubles genoux. Il porte une tète assez petite , montée sur un long cou que recouvrent de grands poils de couleur blanchâtre; il agite une aile épaisse, mais il ne navigue point dans les plaines de l'air. Cependant il court avec autant de vitesse et de légèreté que volent les oiseaux. L'hymen de celui-ci ne s'accomplît pas en montant sur sa femelle , comme fait toute l'espèce ailée, mais à rebours, ainsi que s'accouple l'animal de la Bactriane (le chameau). Il pond un œuf immense, d'une grosseur capable de contenir un oiseau si considérable, et cet œuf est revêtu d'une coquille aussi dure que la pierre.
Chantons à présent les lapins et les lièvres , le gibier le plus abondant de la chasse. Ils ont le corps petit et velu, de très-longues oreilles, une tète médiocre, les pattes courtes et inégales. La couleur de leur robe n'est pas la même à tous -, elle est d'un gris obscur à ceux qui habitent un terrain noir et d'un fauve ardent lorsqu'ils vivent sur une plaine dont le sol est rouge. Leurs yeux ont de larges prunelles où brille la gatté et sont invincibles au sommeil. Jamais en dormant ces animaux ne ferment les paupières ; toujours en garde contre la violence des bètes sauvages ou l'industrie des humains, ils veillent toute la nuit et se livrent aux caresses de l'amour , qu'ils désirent sans cesse. Les femelles, quoique pleines, ne se refusent point à
l'ardeur impétueuse du mftle, lors même qu'elles portent dans leurs flancs le trait douloureux de Lucine. Celte espèce est la plus féconde de toutes celles que nourrit la terre, et tandis qu'elle fait sortir de son sein un petit tout formé, elle en porte un autre qui n'a pas encore de poil; un troisième imparfait s'accrotl en même temps dans ses flancs, qui en recèlent un quatrième dont les membres ne sont point encore développés ; la mère les met au jour l'un après l'autre , et celte femelle sans pudeur ne fait point de trêve avec la lascivité, et, sans jamais refuser les plaisirs de Vénus, elle se livre à toute l'impétuosité de sa passion.
CHANT QUATRIÈME
Telles sont les diverses espèces d'animaux sauvages et les caresses conjugales auxquelles ils se livrent dans le sein des forêts. Telles sont leurs amitiés, leurs haines, leurs combats terribles et leurs retraites accoutumées. Chantons à présent le travail immense des infatigables humains , leur intrépidité jointe à des ruses ingénieuses. C'est avec un cœur muni tout à la fois de courage et d'industrie que l'on attaque les espèces cruelles auxquelles la nature a donné la force en partage et un instinct qui le cède de bien peu a l'esprit inventif des chasseurs.
La chasse , ce noble exercice qui demande un grand nombre de filets, se fait de diiïérenles manières : les unes conviennent à certains animaux, d'autres sont propres a certaines nations, d'autres ne s'emploient que dans des précipices et des terrains inégaux ; enfin elles sont infinies. Quel génie pourrait seul les embrasser toutes et les chanter dignement d'une voix harmonieuse? Il n'y a que les dieux dont le vaste regard puisse lout contempler sans peine. Pour moi je chanterai ce dont mes yeux m'ont rendu témoin lorsque j'allais dans les bois recueillir les nobles présens de la chasse cl ce que m'ont appris les hommes qui s'appliquent à pénétrer les plus secrets mystères de cet art agréable : je veux les chanter au fils de notre Jupilcr.'(t)Et toi, chaste déesse, souveraine des chasseurs, viens avec bonlé faire entendre ta voix à l'oreille attentive de ce jeune prince, afin qu'instruit par les leçons des préceptes de Ion arl , il trouve son bonheur à terrasser de ses