‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 5 sur 395 · I/ARGO · texte numérisé non relu

I/ARGO

donc à Jason le commandement de cinquante Argonautes, et sur la terre et sur la mer, et tous applaudirent à l'ordre d'Héraclès , et revêtirent Jason de la suprême autorité.

Mais lorsque le soleil , brisant la ligne immense de l'horizon , pressa ses rapides coursiers pour faire place à la nuit ténébreuse , le fils d'Eson médita dans son cœur de lier les héros par une foi commune et des sermens d'alliance, alin qu'ils gardassent une sévère discipline. Et alors, ô Musée ! filschëri d'Anliophèmcs, il m'ordonna de préparer promptement un brillant sacrifice. Aussitôt j'apportai sur l'aride plage des morceaux de bois, dépouille du chêne dont le gland nourrit les hommes ; au-dessus , je plaçai dans un voile les offrandes abondantes destinées aux dieux , et alors j'égorgeai un grand taureau , puissant chef d'un troupeau de bœufs : tournant sa tête vers le ciel , je le frappai à mort et je répandis son sang de part et d'autre à l'entour du bûcher. Puis, retirant son cœur de ses flancs enlr'ouverts , je le plaçai sur un gâteau , en l'arrosant avec du miel et du lait de brebis. J'ordonnai ensuite aux héros debout autour de moi , de saisir leurs lances cl leurs épées , et de les plonger dans la peau et dans les entrailles du taureau. Jo plaçai en outre au milieu un vase d'argile renfermant, selon les rites , un breuvage dont les élémens étaient de la farine , du sang de la victime et de l'eau de mer , et après y avoir fait ajouter de l'huile jusqu'au bord, je pris une fiole d'or, et, l'emplissant de ce mélange , je la présentai tour à tour a chacun des puissans rois , pour qu'ils y trempassent les lèvres -, puis j'ordonnai à Jason d'approcher du bûcher une torche de picéa. La flamme divino jaillit soudain. Alors , étendant les mains vers les flots de la mer retentissante , je prononçai ces paroles :

« Vous qui régnez sur l'Océan , dieux de l'abtmc, vous tous qui habitez les rives et les profondeurs de la mer, je vous invoque , toi d'abord Néréc , le plus ancien de tous , avec tes cinquante filles -, toi , Glaucus, qui fus changé en poisson , et toi , Amphylritc , dont l'empire est immense \ Protée et Phorcyn , puissant Triton , vents rapides , zéphyrs qui avez des ailes d'or aux talons , astres qui nous éclairez du haut des cieux , épaisses ténèbres de la nuit , lumière du Soleil qui voles devant les pieds des coursiers divins , génies des mers , héros , dieux des rivages, fleuve* qui vous jetez dans

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la mer , et toi-même Neptune à la chevelure noire , toi qui ébranles la terre , élance-toi des flots ; venez tous , je vous invoque , soyez témoins de notre serment. Si nous demeurons fidèles à Jason , si nous prenons tous avec joie notre part des travaux communs , chacun de nous reviendra sain et sauf dans sa patrie. Mais quiconque violera le traité qui nous lie, sans s'inquiéter du serment prêté , soyez témoins contre lui , toi Thémis , et vous furies vengeresses. »

C'est ainsi que je parlai ; ils y consentirent à l'unanimité , et jurèrent en étendant les main» . Après avoir prêté ce serment , ils entrèrent dans les profondeurs de leur navire tous en ordre, et posèrent leurs armes , et saisirent les rames dans leurs mains robustes. Tiphys leur ordonna alors de former une échelle avec des cordes étendues , de déployer les voiles et do s'éloigner du port à l'aide des câbles. Junon , épouse de Jupiter, envoya aussitôt un vent tranquille, qui poussa le navire Argo dans une douce navigation. Rois infatigables, ils maniaient les rames avec le courage de cœur et la forco des bras , et le vaisseau sillonnait la mer immense, rejetant de sa carène rapide de larges flocons d'écume à droite et à gauche. Mais lors que le crépuscule sacré s'éleva au sein du grand fleuve Océan , et que l'aurore le suivit , apportant aux mortels et aux immortels sa lumière délicieuse, alors on aperçut le rivage, les bords et les sommets orageux du Pélion , couvert de bois. Tiphys saisit aussitôt le gouvernail des deux mains et ordonna de fendre l'onde sous les rames : ils arrivèrent ainsi rapidement au rivage , Us appuyèrent l'échelle de bois sur le port, les héros Minycns descendirent cl cessèrent toute fatigue. El l'écuycr Pelée se mil à les haranguer , groupés à l'entour de lui.

«O amis , voyez-vous celle montagne élevée, dont le sommet est couronné d'ombrages. Là . dans une caverne habile Chiron , le plus juste des Centaures qui furent nourris sur le Phaluè et les ctmes élevées du Pindc. Il distribue la justice aux mortels, et leur donne des remèdes pour leurs maladies. D'autrefois, prenant la cithare des mains de Phœbus , ou la phorminx , qui rend un son semblable a la tortue de Mercure, il déclare lesjugemcnsa tous les voisins. C'est In qucThélisaux pieds d'argent , recevant mon fils nouveau né . le prit dans ses

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langes , monta sur le Pélion ombragé et le confia à Chiron , qui l'aima tendrement cl le nourrit avec soin. Amis, mon âme est remplie du désir de le voir. Approchons de cet antre, voyons l'habitation de mon fils, et comment il est élevé. »

Il dit et entra dans un sentier, et nous le suivtmes. Nous arrivâmes dans une grotte obscure, où le Centaure reposait sur un humble Ut, étendanl ses membres agiles A la course, terminé par des cornes robustes de chevaux. A coté le lils de Thétisel de Pelée touchait la lyre de ses doigts habiles, et l'âme de Chiron en était enchantée. Dés qu'il vit ces rois magnanimes , il se leva modestement et embrassa chacun d'eux; il prépara les viandes du festin , il apporta les vins délicieux , et, ôlant les feuilles de son lit, il les dispersa pour en former une couche agréable; puis il leur ordonna de s'asseoir et leur servit abondamment les chairs des porcs et des cerfs rapides, et leur distribua pour boisson un vin mêlé avec du miel. Et lorsqu'ils eurent abondamment satisfait leur faim , ils m'ordonnèrent avec applaudissemens de lutter contre Chiron, en faisant résonner les sons de la lyre qui retentit au loin. Mais je ne voulais pas , car j'eus honte, moi jeune homme, de venir m'égaler à un vieillard. Mais Chiron lui-même le désira , et malgré moi il m'invita â lutter par le chant. Le Centaure prit alors une belle cithare qu'Achille lui remit entre les mains.

Et d'abord il chanta les luttes des Centaures magnanimes , que les Lapilhcs massacrèrent. Il dit comment, irrités contre Hercule, ils combattirent dans Pholae. La colère les avait saisis parce que le vin leur avait été enlevé. Après lui je pris la lyre aiguë , et mes lèvres firent entendre un chant plein de la doucenr du miel. Je chantai d'abord l'hymne triste du vieux Chaos, comment les élémens furent distribués, comment naquit le ciel, comment naquirent les terres et les profondeurs des mers; et l'amour antique et générateur de tous les bons conseils et tout ce qu'il avait engendré , et les séparations qu'il avait établies entre plusieurs choses, et le pernicieux Saturne, et comment l'empire royal des dieux immortels avait été départi à Jupiter le maître de la foudre ; je chantai la race plus récente des mortels bien heureux et leur désaccord , les destins cruels do Itrimion, de Bacchuset des (séants ; je chantai en outre l'origine de plusieurs nations cl des homme» devenus plus faibles. La voix mélodieuse

de ma lyre se répandait à travers les profondeurs étroites de la caverne; les hauts sommets et les vallées ombreuses du Pélion furent émues , cl la voix parvint jusqu'aux chênes élevés : ébranlés dans leurs plus profondes racines, ils s'approchèrent de la caverne ; les pierres nous répondirent : les bêtes féroces, entendant nos chants , arrivaient rapidement devant la grotte; les oiseaux, se soutenant à peine sur leurs atles fatiguées , oublièrent leurs nids et environnèrent la demeure du Centaure. Le Centaure vit ces prodiges et fut étonné, il frappa ses mains et de son pied il fit retentir la terre. En ce moment Tiphys vint du navire et appela tout à coup Mynias : moi je cessai de chanter, eux se levèrent rapidement et chacun revêtit ses armes. L'écuyer Pelée embrassa son fils dans les langes, il déposa un baiser sur sa tête et sur ses deux beaux yeux , en souriant au milieu des larmes, cl Achille fut réjoui dans sa pensée. Puis le Centaure me fit don d'une peau de léopard , pour que je la portasse comme un souvenir d'hospitalité. Quand , nous retirant, nous quittâmes la grotte, le vieillard du haut du tertre leva les mains vers le ciel , et pria les Phillyrides el invoqua tous les dieux pour qu'ils voulussent accorder le retour de Minyas, et que les jeunes rois et ceux qui plus tard seront des hommes recueillissent une grande gloire.

Parvenus au rivage, ils descendirent tous dans le navire, ils prirent place sur les bords, et , pesant de tous leurs bras sur les rames , ils frappaient les ondes en s'éloignant du Pélion. L'écume bouillonnant sur les ondes immenses blanchissait la mer aux teintes verdfttres. On perdit de vue ces bords éloignés , et l'on aperçut Scialhos , et l'on vit le tombeau de Dolapis, la maritime Homale et le courant de l'Amyrus , qui se précipite dans la mer et roule â travers les terres immenses ses ondes tumultueuses. Les Minyens virent encore les sommets inaccessibles de l'Olympe élevé; ils naviguèrent autour de l'Athos environné d'arbres , de la large Pallène el de la divine Samolhrace. D'après mes conseils , les héros approchèrent des mystères redoutables des dieux , et inviolables aux mortels. Car il est utile aux hommes qui naviguent de sacrifier ainsi des offrandes divines. De lâ nous poussâmes notre rapide navire aux bords sintiaques , dans la divine Lemnos. La les femmes étaient occupées à de terribles et criminels travaux. Elles avaient tué tous

leurs maris , et la plus belle entre toutes, l'intrépide Hypsipile leur commanda selon leurs désirs. Mais pourquoi te dirai-je eu beaucoup de paroles quel immense désir dans le cœur des nobles Lemniades excita Cypris , la mère des amours? Toutes brûlaient de partager les couches des héros. Hypsipile , par ses séduisantes caresses, captiva Jason. Ils s'unirent ensemble et tous avaient oublié leur roule, si Je ne les eusse persuadé par mes conseils salutaires et la douceur de mes chants ; alors tous descendirent vers le navire aux flancs recourbés , ils se remirent à désirer une prompte navigation et se rappelèrent leurs travaux. De là lu vent Zéphire, soufflant à la surface des eaux, nous porta avec l'aurore au-delà de l'étroite Abydos , laissant à droite Ilion la dardanienne elPylhos. Argo, le navire prophétique, rencontra ensuite les côtes d'Abarnic et les Periotes, terre fertile que l'Esepus arrose de ses ondes argentées. Quand nous approchâmes des sables du bord , Tiphys, le gouverneur du navire, et le fils illustre d'Eson, et les autres Minyens élevèrent un immense rocher à Minerve aux yeux glauques. Là les nymphes sous la fontaine d'Abtracie font courir de belles ondes, parce qu'une Sirène se présente à ceux qui naviguent sur le large Hellesponl ; mais la tranquillité la plus parfaite règne en cet endroit , et des baies recourbées s'enfoncent dans les terres, afin que les navires soient à l'abri du souffle des tempêtes. Là, préparant sur le rivage élevé le repas et nos tentes , nous songeâmes à nous livrer aux festins.

Pendant que nous étions ainsi occupés, arriva le héros Gycicus qui commandait aux Dolopes du voisinage, fils chéri d'Enée , et qu'enfanta une mère divine, la fille d'Eusore , Enéta aux belles joues. Minyas les honora tous d'une bienveillante hospitalité : il tua pour eux des brebis grasses et des chevreaux aux pieds rapides, et des porcs sauvages. Il leur donna en outre du vin rouge.

Il ordonna qu'on remit en abondance du froment à ceux qui s'en allaient; il leur offrit aussi des vêlemens , des tapis et des tuniques peintes; et durant la journée toute entière il les engagea à boire. Mais quand Titan se fut précipité dans les flots de l'Océan, et que la lune vêtue d'étoiles amena la nuit sur la terre , alors arrivèrent des hommes redoutables, semblables à des bèles sauvages, et qui habi-

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laienl les montagnes élevées. Ils ressemblaient aux Géants et aux Titans robustes. En effet chacun d'eux avait six mains qui lui pendaient des épaules.

Les rois courageux les voyant se précipiter pour la bataille revêtirent leurs armes. Dès que la nuit ténébreuse put favoriser leur téméraire entreprise, ils se précipitèrent sur Mynias. Le robuste fils de Jupiter qui lance les flèches les extermina au milieu de cet assaut , mais il tua aussi le jeune Cysique, bien involontairement, et entraîné par une précipitation fatale : il était dans sa destinée de périr de la main d'Hercule. Les Myniens armés descendirent aussitôt dans les flancs creusés du navire , et chacun s'assit sur les bords. Tiphys se mit à crier de l'extrémité de la poupe , et ordonna de tirer l'échelle et de délier les cordes , mais les cordes ne pouvaient être déliées : retenues par des nœuds inextricables , elles enchatnaient le navire et l'empêchaient d'avancer. Le prudent Tiphys resta d'abord stupéfait , mais bientôt effrayé il ouvrit les mains et abandonna le gouvernail du navire Argo. Il désespérait en effet de traverser désormais les flots, car Rhéa était irritée du meurtre de ses sujets : mais lorsque la nuit fut arrivée au milieu de sa course , et que les astres jetant une lumière plus éloignée se précipitèrent dans les eaux de l'Océan , un profond sommeil descendit sur les yeux du pilote. Pendant qu'il dormait ainsi , Minerve aux armes retentissantes lui apparut et lui déclara ses véritables volontés. Elle lui dit ces paroles divines d'une voix menaçante :

« Tu dors , fils d'Agniades , tu dors en proie au plus doux sommeil , mais hâte-loi de l'éveiller, appelle Tiphys , ordonne aux héros de revenir sur le rivage tranquille , de sortir du vaisseau, et de se rendre au lieu où repose leur hôte tué sur les sables , pour lui rendre les derniers devoirs. Rhéa , la mère de tous , ordonne qu'on fasse aux enfers des libations et des offrandes , que des larmes coulent de tous les yeux , et qu'on témoigne ainsi son respect pour la sainteté des tombes et pour la table hospitalière. Hercule, il est vrai , l'a tué sans le vouloir, en lançant des traits durant l'obscurité de la nuit , et cependant l'àme de la déesse Rhéa est remplie de colère. Dès que vous aurez rendu à votre hôte mort de justes devoirs, alors montez jusqu'à Dindymon , demeure de Rhéa , apaisez la fille de la terre par des sup-

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plicalions , vous pourrez ensuite reprendre voire voyage maritime. »

En disant ces mois , la déesse disparaît et remonte au ciel rapide comme une flèche. Le sommeil du naulonniersedissipe aussitôt : il s'élance promplcment sur la poupe , réveille le peuple par ses cris , et lorsque tous les héros arraches au sommeil sont réunis à ses côté* , tremblant encore au fond du cœur, il leur raconte à la hâte cette vision. S'élanl ainsi levés rapidement , ils se précipitent tous sur le rivage. Cependant l'Aurore, secouant les rénes dorées de ses coursiers, ouvre la porte du pôle obscur et s'élance dans le ciel éclairé encore d'une lueur incertaine. Les cher» Minycns reconnaissent en effet le héros mort , souillé de sang et de poussière. Les autres guerriers belliqueux gisaient à l' entour comme des corps immenses de bêtes fauves. Ils posent alors le cadavre de Cysique sur de grandes pierres , ils lui creusent un tombeau et lui élèvent un monument. Ils réunissent précipitamment des racines et les brûlent pour préparer un sacrifice. Moi , j'apaise son âme en offrant aux divinités de l'enfer des libations de lait et de miel , je répands de l'eau puisée à des fontaines douces comme du miel , et je l'honore de mes hymnes.

Jason lui-même proposa un prix à ses compagnons pour récompense de la lutte autour du tombeau ; il leur destine le don précieux que Hypsipile lui avait apporté de Lemnos. 11 donna à Ancée le prix de la palestre, un vase d'or très large. 11 donna à Pelée, vainqueur au jeu du stade par la rapidité de ses pieds, une tunique de pourpre , ouvrage habile de Minerve , il donna à Hercule une coupe d'argent , ornée d'une manière remarquable ; il donna à Castor, vainqueur à la course de chevaux , de magnifiques ornemens d'or ; à Pollux , vainqueur au pugilat , il donna de somptueux tapis , car il avait remporté une magnifique victoire. Luimême il prend un arc flexible et des flèches. Il tend l'arc et lance le trait qui vole au loin.

Minyas donne à Eson , comme tribut d'honneur, une couronne de lauriers entremêlée de fleurs. Mais le divin Jason me donne à moi le prix du chant , un cothurne d'or aux atles étendues. C'est ainsi que fut terminé le combat; mais la renommée en vola bien vile jusque dans Ja maison de Cysique , qui avait été tué. Dès que sa veuve malheureuse l'eut appris, elle pleura amèrement , se déchirant la poitrine , et

attachant une corde à son cou , elle perdit la vie en s'élranglant. La terre recevant ses larmes dans son sein fit jaillir une fontaine. Son eau semblable à de l'argent s'élance toujours bouillonnante du milieu de sa source. Les habilans l'appellent Clytcn. Alors les rois, obéissant aux avis divins qu'ils avaient reçus durant la nuit , montèrent sur les sommets élevésdu Dindymon, pour satisfaire la déesse Rhéa par d'abondantes libations, et pour apaiser l'Ame de la reine. Je suivais tenant la lyre dans les mains. Argos lui-même vint , laissant son navire habilement construit. Avec un fer tranchant il coupa un rameau de vigne flexible , et il sculpta une idole sacrée d'une forme très-délicate , pour qu'elle pût rester constamment auprès de ses derniers descendons ; avec des pierres bien taillées il construisit la maison de la reine. Puis les héros Minyens, pleins d'ardeur, élevèrent avec des pierres un autel élégant, sur lequel les chefs firent des libations infernales et des sacrifices somptueux. L'âme de Rhéa était satisfaite de ces libations. Ils m'ordonnèrent de célébrer la déesse pour qu'elle accordât â nos supplications un retour agréable. Après que nous eûmes adressé ainsi des sacrifices , des prières et des supplications , nous descendîmes au navire Argo. De là Tiphys appela les héros au navire ; tous se précipitèrent en même temps , et tous prenant place sur les bords se remirent aux travaux de la navigation. Les cordes se délièrent d'elles-mêmes , les câbles furent tendus , et Rhéa , dont le front est couronné de tours élégantes, envoya du sommet de Dindymo un vent favorable et rapide. Nous fîmes de nouveau dans le navire do splendides sacrifices, et nous couronnâmes l'autel , pour qu'il apprit â nos descendons qu'en ce lieu les cordes du navire Argo s'étaient dénouées d'elles-mêmes. Dés que le vent eut rempli les voiles de notre vaisseau , et que nous eûmes frappé en les sillonnant les flots sacres de la mer, il bondit et s'élança sur l'Océan , passant près des confins de la terre de Mysic. Il pénétra aussitôt en courant dans le port de Royndace, il entra dans la baie couverte de sable et toucha au rivage. Prenant les cordes avec leurs mains les héros roulèrent les voiles et les lièrent avec des courroies , ils appuyèrent l'échelle sur la terre et descendirent , poussés par le désir ardent de prendre de la nourriture. A l'entour apparut la colline d'Arganthc cl ses sommets élevés. Hercule se précipita aus-

L'ARGON ALTIQL'E.

sitôt vers les bois ténébreux , tenant dans ses mains son arc cl ses flèches à trois pointes, pour se livrer au plaisir de la chasse , et pour apporter à ses compagnons un souper agréable , ou des sangliers ou une génisse ornée de cornes, ou un chevreau sauvage. Comme il s'égarait, H y las sortit du navire cl le suivit ; mais lui-même se perdit dans une route torlueusc , il erra dans la foret, et arriva à la grotte des nymphes champêtres. Elles, le voyant dans la fleur de l'adolescence et scmblablo aux dieux , le retinrent afin qu'il fût immortel au milieu d'elles, cl qu'il vécût éternellement sans connaître la vieillesse.

Lorsque le Soleil eut conduit ses chevaux rapides au milieu du jour, un vent favorable et violent souffla de la montagne et vint enfler nos blanches voiles-; alors Tiphys ordonna de rentrer dans le navire et de détacher les cordes du rivage. On obéit aux ordres du nautonicr; mais Polyphèmc monta rapidement sur le sommet de la montagne pour rappeler avec promptitude Hercule au navire. 11 ne le rencontra pas , car il était dans la destinée qu'Hercule doué d'une force prodigieuse ne pût pas venir jusqu'au Phasus qui roule de belles ondes. Nous arrivâmes sans lui au matin , vers une terre funeste , dans laquelle Amycus commandait aux Bébryciens parjures.

Amycus , méprisant la vengeance de Jupiter auquel rien n'échappe, déclarait toujours le combat aux hôtes qui habitaienlàrenlour,quelsqu'ilsfusscnt, quand ils venaient habiter son pays ou sa maison ignominieuse. Il les provoquait insolemment au pugilat. Pollux , d'une force prodigieuse, le tua en le frappant rudement sur la tête avec ses durs cesles. Les Minyens détruisirent par le fer la tourbe vulgaire des Bébryciens -, enfin, étant remis de la fatigue de notre navigation, nous sommes arrivés sur le rivage à la grando ville des Bithyniens. C'est là que le malheureux Phinée, séduit par les charmes et les caresses des femmes, creva les yeux a ses deux fils et les exposa sur des rochers élevés , pour en faire la proie des bêtes sauvages. Mais les fils de Borée les ramenèrent à la vie et leur rendirent la vue. Remplis décolère, ils imposèrent au contraire une cruelle punition à Phinée, et ôlérent la lumière & ses yeux. Puis ensuite le véhément Borée l'ayanl enlevé dans une tempête impétueuse le roula dans les épaisses forêts de la Bislonie, pour qu'il y fût puni

par un mauvais destin et par une vie malheureuse.

Nous laissâmes ensuite les contrées de Phinée et nous nous échappâmes sur les plaines immenses de la mer, jusqu'aux rochers de Cyanéc , dont ma mère, la sage CalUope, m'avait souvent entretenu. Nul repos dans leur pénible labeur : précipités par les ouragans contraires, ils retombent à l'envi les uns sur les autres , et le bruit tumultueux se répand au-delà de la mer et du ciel spacieux, le bruit de l'onde qui se brise et de la mer profondément émue. Et la mer immense résonne dans les bouillonnemens des flots. J'avais annoncé toutes ces choses à Hayniades , afin qu'il veillât du haut de la poupe , de peur de s'exposer à quelque danger. L'ayant entendu, il resta stupéfait dans son esprit ; mais seul entre tous les héros il cacha dans son cœur ce qui devait arriver. Alors la déesse Minerve, d'après les conseils de Junon , envoya un héron qui se posa à l'extrémité d'une vergue : il volait tristement. Puis porté sur ses ailes rapides il pénétra jusque dans les cavités les plus profondes de ces roches animée*. De suite il fut environné -, toutes se soulevèrent et se précipitèrent impétueusement sur lui, cherchant à dévorer l'oiseau, elles engageaient entre elles des combats dangereux. Tiphys , voyant la manière dont le héron , par une fuite impétueuse , échappait à ces périls , avertit les héros en baissant la voix. Ceux-ci le comprirent et sillonnèrent plus rapidement la mer de leur rame. Quant à moi , par la mélodie de mon chant , je parvins à tromper ces roches élevées , et toutes se retirèrent à l'envi; et les flots s'entr'ouvrirenl , et l'abîme s'éloigna du vaisseau , charmé par ma cithare et par mon chant divin. Mais dès que notre navire eut évité le péril de ce passage et les roches Cyanées , elles devinrent immobiles et fixées irrévocablement ; elles restèrent désormais dans cet état, car c'est ainsi que le décidèrent les Parques.

Arrachés aux amer es destinées du trépas , nous voguâmes à travers les embouchures du Rhéban , jusqu'au rivage noir dans la longue île de Tynéide , où le Timbre poissonneux bouillonne dans ses rives verdoyantes, et leSangarius se précipite dans les flots de l'Euxin. Nous étant approchés du bord à force de rames , nous nous arrêtâmes près du courant du Lycus , où le roi Lycus, qui porle le nom du fleuve, commande à des peuples nombreux. Il reçut les

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héros Minycns avec un amical empressement , les fil asseoir plusieurs nuits à sa (ablo hospitalière , et les retint pendant plusieurs jours. En cet endroit la Parque nous enleva deux guerriers, Idmon Ampycide cl le nautonier Typhis. L'un fut emporté par une douloureuse maladie; l'autre fut tué par un sanglier sauvage. Nous leur élevâmes des statues, puis nous reprîmes notre navigation sur les immensités de la mer, en confiant notre sort à Ancée. Tous le disaient fort habilo dans la navigation. 11 saisit donc d'une main ferme la courroie du gouvernail , et dirigea le navire sur les courans du Parthénius , connu aussi sous le nom de Callichoron, et dont j'ai déjà parlé précédemment. De là, dirigeant notre navigation par delà les montagnes élevées, nous arrivâmes à la terre des Paphlagons ; le navire Argo l'évita en sillonnant la mer immense, et il arriva au rivage de Carambie ou repose Thermodon , et sur les bords du fleuve Algas , qui jette ses flots rapides dans le sein de l'Océan. En naviguant un peu plus loin de la région de l'Arctique boréal , on trouve le tombeau et les restes immenses de Themicyre Déanlide. Non loin de là sont les villes des amazones. Les Chalybes , les Tibarins et d'autres peuples voisins habitent confusément dans celte région de Mosyn. Tournant à notre gauche, nous arrivâmes à un port où se trouvent les Taures, voisins des Maryandins. Encore plus bas vers le Septentrion , se trouve une longue chatne de montagnes , dont les sommets s'élancent les uns sur les autres. A leurs pieds des vallées ouvrent leur large sein. C'est là qu'est le mont Symes, immense pâturage toujours verdoyant. Là se trouve le fleuve Araxe , dont les eaux roulent avec de grands retenlissemens ; le Phasis et le Tanals en découlent aussi , et le pays est habité par la nation intrépide des Colches, des Enioches et des Araxons. Après l'avoir traversé, nous naviguâmes jusqu'aux ports des Uriens, des Chidnéens, des Charandicns et des Solymiens, et des derniers Assyriens; nous vtmes les âpres sommets du Synapc , et les habitans de Philyre et les cités nombreuses des Sapeires, les Bysériens cl les nations inhospitalières des Sigynniens. Le navire Argo, poussé par un vent favorable, on Ira à pleines voiles dans le Phasis au cours gracieux depuis le malin , à l'heure où l'Aurore se levait sur le monde immense , jusqu'au soir. Ancée prenant la parole ordonna

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