HYMNE II
A Mercure.
Muse, -célèbre Mercure, dis de Jupiter et de Maïa, roi de Cyllène et de TArcadic, fertile en troupeaux, bienveillant messager des dieux qu'enfanta l'auguste et belle Maïa , après s'être unie d'amour à Jupiter. Eloignée des dieux forlunés , elle habitait un antre ombragé. C'est là
HOMÈRE
que le fila de Saturne , profitant .d'une nuit obscure, s'unit à celte jeune nymphe , à l'heure où le doux sommeil avait saisi la majestueuse J unon, car il voulait cacher ce nouvel amour aux immortels ainsi qu'aux faibles humains, lorsque la pensée du grand Jupiter fut accomplie, et que brilla dans les deux le dixième mois, on vit apparatlre de grandes merveilles. La nymphe enfanta un fils éloquent et rusé, voleur habile, prompt à dérober les bœufs, maître de» songe*, surveillant de nuit, gardien des portes, et qui bientôt devait réaliser d'admirables merveilles au milieu des dieux immortels. A peine était-il né le matin , que déjà au milieu du jour il jouait de la lyre, et le soir il dérobait les bœufs d'Apollon. Tout était terminé le quatrième jour du mois où la vénérable Maïa le mettait au monde. Dés qu'il fut sorti du sein maternel, il ne resta pas longtemps enveloppé des langes sacrés-, mais, s'élançanl, il chercha les bœufs d'Apollon et franchit le seuil de l'antre obscur. Il rencontra une tortue et s'en empara. Kllc était a l'entrée de la grotte , se traînant ù pas lents cl paissant les fleurs de la prairie : à cette vue, le fils de Jupiter sourit de joie et prononça ces paroles :
« Voilà sans doute une rencontre qui me présage du bonheur : je n'aurai garde de la dédaigner. Salut, aimable produit de la nature, loi qui peux devenir un instrument mélodieux, âme de la danse, compagne des festins, tu me combles de joie en nf apparaissant : tortue qui vis sur les montagnes, charmant joujou, écaille bigarrée , d'où viens-tu ? Je t'emporterai dans ma demeure, tu me seras d'un grand secours. Je ne te mépriserai pas, tu seras l'origine de ma fortune : il vaut mieux pour toi habiter une maison , il le serait nuisible de rester à la porte. Vivante , lu serais un obstacle aux enchantemens funestes, si lu meurs lu rendras des sons harmonieux. »
11 dit, l'enlève de ses deux mains et retourne à sa demeure, portant cet aimable joujou. H vide l'écaillé avec le ciseau d'un acier élincelant , cl il arrache ainsi la vie à la tortue des montagnes. Aussi prompt que la pensée qui traverse l'esprit de l'homme agité- de mille soucis, aussi prompt que les étincelles qui jaillissent, Mercure accomplit celle œuvre avec la rapidité de la parole. Il coupe des roseaux en une juste mesure el leur fait traverser le dos de la tortue à l'écaillé de pierre : lout autour il
tend avec habileté une peau de bœuf; il y adapte un manche , sur lequel des deux côtés il enfonce des chevilles ; puis il y joint sept cordes harmonieuses de boyaux de brebis.
Cet ouvrage achevé, il soulève cet instrument délicieux, il le frappe en cadence avec l'archet , cl sa main lui fait rendre un son retentissant. Alors le dieu chante en improvisant des vers harmonieux, cl comme les jeunes gens dans les festins s'abandonnent à de joyeux propos , de même il redit les conversations amoureuses de Jupiter et de la belle Maïa sa mère , il célèbre sa naissance illustre , il chante les compagnes de la nymphe, ses riches demeures , les trépieds cl les somptueux bassins qui se trouvent dans la grotte : mais d'autres pensées agitaient son esprit tandis qu'il chantail. Il dépose la lyre harmonieuse dans le berceau sacré; il vcul savourer la chair des victimes ; il s'élance de la grollc parfumée, arrive sur une hauteur, roulant dans son àmc un projet perfide comme souvent en exécutent les voleurs à la faveur des ombres de la nuit.
\jh soleil précipitait ses coursiers et son char au sein de l'océan , lorsque Mercure atteignit par une course rapide les montagnes ombragées de Piérie, où l'on voyail une élable destinée aux bœufs immortels des dieux \ ils paissaient en ce moment l'herbe touffue des riantes prairies. Le fils de Maïa, l'adroit meurtrier d'Argus, enlève à ce troupeau cinquante bœufs mugissans : pour détourner de leurs traces , il les conduit en s'égarant à travers les détours d'un chemin sablonneux. Il emploie en outre une ruse habile : il fait en sorte que tantôt les pieds de devant soient les derniers , et (anlôt ceux de derrière soient en avant : le dieu lui-même marche à reculons. 11 délie sa chaussure sur les rives de la mer, il réunit des branches de myrte et de lamarix et les tresse d'une manière admirable, incompréhensible et mystérieuse. Ayant lié ensemble ces vertes dépouilles de la forêt, il les adapte à ses pieds en une chaussure légère qui porlc encore les feuilles qu'il avait prises sur la montagne de Piérie , car l'illustre Mercure craignait les fatigues de la mer et désirait terminer promptement un long voyage.
Parvenu dans les vertes campagnes d'Onchesle , il est aperçu par un vieillard qui cultivait un verger en fleurs. Ias divin fils de Maïa ! lui lienl aussitôt ce discours .
HYMNES
SI
« Vieillard qui le do» courbé cultives ce» plantes, si toutes portent des fruits, lu feras une abondante recolle. Mais ô vieillard, regarde tout sans rien voir : sois sourd à ce qui frappe les oreilles et sois muet sur des choses qui ne blessent point tes intérêts. »
Ayant prononcé ces paroles, l'illustre Mercure rassemble ses bœute, frappe leurs léles robustes et les conduit à travers les montagnes ombragées , les vallées sonores et les champs diaprés de fleurs. Cependant les ténèbres de la nuit , propices a son larcin , commençaient a se dissiper; déjà se levait l'aurore, qui ramène les travaux : la lune , Aile de Pallanle issu du roi Mégamède , s'élevait a peine derrière une colline.
Le (Ils puissant de Jupiter conduit aux bords du fleuve Alphéc les bœufs aux larges fronts qu'il a dérobés au brillant Apollon. Ils arrivent sans nulle fatigue prés d'une élable et de lieux marécageux, en face d'une prairie verdoyante. Mercure leur laisse paître l'herbe épaisse, puis il les renferme dans l'étable. La tous ensemble , ils mangent encore le lotos humide de rosée. Alors le dieu entasse une grande quantité de bois et songe au moyen d'allumer du feu. Prenant une branche de laurier, de sa main vigoureuse il l'échauffé par le frottement de l'acier : bientôt brille une vive lumière , qui répand au loin en pétillant une ardente chaleur. Tandis que Vulcain excite le feu , Mercure entraîne hors de l'étable deux génisses mugissantes et les conduit près du foyer : sa force est invincible. Il les renverse haletantes sous lui , et se précipitant il leur arrache la vie. A ce premier travail , il en joint un second en découpant les chairs succulentes couvertes de graisse : puis il perce ces chairs avec de longues broches de bois cl les fait rôtir avec soin ainsi que le large dos , portion d'honneur ; il réunit aussi le sang renfermé dans les entrailles: laissant ensuite a terre les autres parties de la victime , il étend les peaux sur un âpre rocher.
Bientôt après, Mercure qui inspire la joie retire des foyers les chairs succulentes , les dépose sur la plage unie, en fait douze parts qu'il tire successivement au sort -, il les offre à chaque divinité comme un hommage solennel.
Cependant l'illustre Mercure aurait bien désiré savourer les viandes du sacrifice ; il était attiré par un agréable parfum , mais son noble cœur ne cède point au désir de remplir son
estomac divin d'une pareille nourriture. Il place soigneusement dans l'étable élevée les chairs et la graisse des victimes -, il rassemble leurs pieds et leurs tôles, qui pourraient témoigner du vol qu'il vient de commettre , les entasse sur les planches desséchées et les livre à la flamme. Le sacrifice achevé , Mercure jette sa chaussure dans les gouffres profonds de l' Alphéc, éteint le brasier et pendant toute la nuit le laisse se réduire en cendre noire. La lune alors répandait la douce clarlô de ses rayons.
Quand vinl le jour , il arriva promptcmenl sur les hauteurs de Cyllène. INul parmi les dieux ni parmi les hommes ne s'offrit a sa vue sur une aussi longue route : les chiens mêmes ne donnèrent pas de la voix. Alors le fils bienveillant de Jupiter se courbe et se glisse dans la demeure par la serrure, semblable au vent d'automne ouà une légère vapeur. Il marche dans le réduil sacré de la grolle d'un pas furtir, il pénètre sans bruit comme il le faisait habituellement sur la terre, il arrive ainsi jusqu'à son berceau, il s'enveloppe les épaulesavec ses langes comme un faible enfanl el reste couché, jouant d'une main avec son maillot et de l'autre tenant sa lyre mélodieuse; mais le dieu n'avait pu cacher sa fuite à sa divine mère ; elle lui parla en ces termes :
« Petit rusé, enfant plein d'audace, d'où viens-tu pendant l'obscurité de la nuit? Je crains bien que le fils puissant de Latonc ne charge les membres de liens pesans, ne l'arrache à celle demeure ou ne te surprenne dans les vallons occupé a commettre des vols téméraires. Va , malheureux! le poissant Jupiter l'a mis au monde pour être le fléau des hommes et des dieux immortels. »
Mercure lui répondit par ces paroles pleines de ruse :
«Mère, pourquoi vouloir me faire peur comme a un faible enfant qui connaît a peine quelque fraude et tremble à la voix de sa mère. Je veux continuer à exercer cet art qui me semble le meilleur pour votre gloire el pour la mienne. Nous ne devons pas ainsi rester seuls parmi les immortels sans présens et sans sacrifices, comme vous me l'ordonnez ; certes il est plus doux de jouir des richesses el des Irésors, comme les dieux immortels, que de languir oisifo dans l'obscurité de cette grotte. Je veux jouir des mêmes honneurs qu'Apollon -, je tenterai tout pour les ravir, puisque mon père me
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le* a refusés : je serai le dieu de* voleur». Si l'illustre fils de Lalone veut me poursuivre, il pourrait bien lui arriver quelque funeste aventure. Je pénétrerai jusque dans Pylho ; là je briserai les portes de sa vaste demeure , j'emporterai ses trépieds , ses bassins d'or, l'airain brillant et se* nombreux vêlemens. Vous , mère , si vous le voulez, vous pourrez être témoin de ce triomphe. »
Tels étaient les disequrs que tenaient ensemble le fils du matlre de l'égide et la divine Mata. Bientôt l'aurore matinale se leva du sein de l'Océan pour venir éclairer les mortels.
Cependant le brillant Apollon arrivait à Oncheste en parcourant les bois sacrés du bruyant Neptune. Là il rencontra un vieillard qui , prés du chemin , était occupé à clore son champ d'une haie. \& fils de Latonc lui parla en ces termes :
« Vieillard qui liez ensemble les buissons des verdoyantes campagnes d'Onchesle , je viens ici de Piéric à la recherche de génisses au front armé de cornes qu'on a enlevées à mon troupeau. Un seul taureau noir paissait à l'écart-, quatre chiens vigilans surveillaient le troupeau comme auraient fait de fidèle* bergers : ce qui est étonnant, c'est que les chiens et le taureau noir sont restés , tandis qu'au coucher du soleil les génisses ont abandonné les prairies verdoyantes et les gras pâturages. Vénérable vieillard , veuillez donc me dire si vous avez vu un homme chassant devant lui des génisses sur cette roule.
— Ami, lui répondit le vieillard , U me serait difficile de vous dire tout ce que mes yeux ont vu. Beaucoup de voyageurs passent par celle route, les uns avec de bons desseins , les autres avec de mauvaises pensées : je ne pui» pénétrer ainsi l'âme de chacun. Pourtant, durant tout le jour et jusqu'au déclin du soleil, j'ai constamment travaillé à ma vigne. En effet, noble étranger, il me semble avoir entrevu un enfnnl (je n'ai pu le distinguer parfaitement) qui , quoique dans un âge bien tendre, poussait avec un bâton à la main un troupeau de belles génisses. Il marchait à reculons \ il suivait bien les génisses , mais leurs tètes étaient tournées dans un sens contraire à la sienne. »
Tel fut le discours du vieillard. Phébus l'ayant entendu poursuivit rapidement sa course. Alors il aperçoit un oiseau qui traverse le ciel les ailes étendues , il reconnaît aussitôt que le voleur est le fils de Jupiter; il s'enveloppe d'un
nuage, s'élance dans la divine Pylos pour y chercher se* génisses, et dé* qu'il aperçoit les trace* de leurs pieds, il s'écrie :
« Grands Dieux! quel prodige s'offre à ma vue! Voici bien les traces de mes génisses aux cornes élevées, mais elles sont dirigées du côté de la prairie. Ce ne sont les pas ni d'un homme, ni des loups, ni des ours, ni de* lions, ni des autres bêles fauves ; ils ne me paraissent pas ressembler aux pas du Centaure velu qui laisse d'énormes vestiges en marchant d'un pied rapide : ces pas sont plus difficiles encore à reconnaître loin du chemin qu'à ses abords. »
Prononçant ces paroles, le flls de Jupiter s'élance avec rapidité; il parvient sur le sommet du Cyllène ombragé de forêts et s'approche de l'antre profond où la nymphe divine donna le jour au petit fils de Saturne. La montagne exhalait un délicieux parfum et de nombreux troupeaux paissaient l'herbe de la prairie. Apollon qui lance au loin ses traits se hâte de franchir le seuil de pierre et pénètre dans l'obscurité de la grotte.
Le fils de Jupiter et de Maïa, apercevant Apollon irrité du vol de ses génisses, s'enfonce aussitôt dans ses langes parfumés et reste enveloppé comme un tison enfoui sous des cendres amoncelées. A la vue du dieu qui lance au loin ses traits, Mercure , qui redoute sa présence, ramasse en un peloton sa tête, ses mains et ses pieds, comme un homme qui, sortant du bain , veut s'abandonner aux charmes du sommeil, Ijs dieu portait sous son bras la lyre divine. Il reconnaît aussitôt la belle nymphe des montagnes et son fils chéri, faible enfant s'enveloppant dans des langes trompeurs. Alors Apollon pénètre des yeux tous le* coins de celle vasle demeure -, il saisit une clé brillante, ouvre trois cabinets le* plus reculés , tous remplis de nectar et d'ambroisie. Là se trouvaient entassés beaucoup d'or, d'argent, les nombreuses parures de pourpre et les parures blanches de la nymphe, telles qu'en renferment les demeures secrètes des dieux. Le flls de Lalone ayant fouillé dans ces réduits adresse ces paroles à Mercure :
« Enfant qui reposes dans ce berceau , dismoi promptement où se trouvent mes génisses : autrement s'élèveraient entre nous de funestes débals : je te saisirai , je le précipiterai dans le sombre Tartare, au sein des ombres funestes et horribles. Ni ton père ni ta mère vénérable ne
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pourronl le rendre ù la lumière, mai» tu vivra» enfoui »ou» la terre, ne régnant que sur un petit nombre d'hommes. »
Mercure lui répond aussitôt par cet paroles pleine» de ruse :
« Fil» de Lalone, pourquoi me tien»-tu ce terrible langage ? Pourquoi viens-tu chercher ici tes génisses ? je ne les ai jamais vues , je n'en ai jamais entendu parler ; il ne m'est pas possible de l'indiquer le voleur : je ne recevrai donc pas la récompense promise à qui le fera trouver le voleur. Je n'ai pas la force d'un homme capable de dérober des troupeaux; ce n'est point là mon métier, d'autres soins me réclament: j'ai besoin du doux sommeil, du lait de ma mère, de ces langes qui couvrent mes épaules et des bains d'une onde tiède. Mais Tais en sorte qu'on ignore d'où vient celte querelle : ce serait un grand sujet d'étonnement pour tous les immortels qu'un jeune enfant qui vient a peine de naître eùl franchi le seuil de (a demeure avec des génisses indomptées. Ce que tu dis est d'un insensé : je suis né d'hier, les cailloux auraient déchiré la peau délicate de mes pieds; mais si tu l'exiges, je prononcerai un serment terrible : je jurerai par la tète de mon père que je ne suis pas l'auteur de ce vol et que je ne connais point le voleur de ces génisses quelles qu'elles soient: tu as été le premier a m'en apprendre la nouvelle. »
En prononçant ces mots , ses yeux brillent d'un vif éclat, il soulève ses sourcils, jette impudemment ses regards de tou» côtés et laisse échapper un sifflement ironique comme n'ayant entendu qu'uue vaine parole. Alors Apollon lui dit avec un sourire plein de raillerie :
« Jeune enfant trompeur et rusé , à entendre tes discours, je crois que lu pénétreras souvent dans les riches demeures cl que pendant la nuit tu mettras plus d'un homme à la porte de sa maison après l'avoir dévalisé sans bruit. Tu rempliras aussi de chagrin le cœur des bouviers dans les vallon» agrestes de la montagne, lorsque cherchant une proie lu rencontreras des troupeaux de bœufs et de brebis. Mais assez de sommeil comme cela, descends de ton berceau, mon beau compagnon de la nuit sombre : il est juste que tu jouisses des honneurs divins destinés aux immortels, toi qui seras un jour salué du titre de chef de voleurs. »
El en même temps Phébus saisit l'enfant et l'emporte. Alors, après une perfide réflexion,
le puissant meurtrier d'Argus, enlevé par les bras d'Apollon, lâche un augure, serviteur audacieux parti du ventre et messager impertinent , puis il éternue avec force. A ce bruit , Apollon le jette à terre, et, quoique impatient de partir, il s'assied en présence de Mercure et lui dit ces mois railleurs dans Pintenlion de le piquer :
« Courage, (Ils de Jupiter et de Maïa, encore enveloppé dans les langes. Grâce à tes augures, je retrouverai bientôt mes génisses aux tètes robustes, toi-même me serviras de guide. »
Il dit. Le dieu de Cyllénc se relève aussitôt en marchant avec vitesse; il environne ses oreilles des langes qui couvraient ses épaules et s'écrie :
« Où veux-tu donc m'emporter, Apollon, le plus cruel de tous les dieux? Pourquoi, furieux d'avoir perdu tes génisses , m'accabler ainsi d'outrages ? Puisse leur race être anéantie ! Ce n'est pas moi qui les ai dérobées , te dis-je, et je ne connais pas le voleur de les génisses quelles qu'elles soient; tu es le premier à m'en apprendre la nouvelle : rends-moi donc justice et soumettons-nous à faire juger nos ditTérends par Jupiter. »
C'est ainsi que conversaient ensemble le solitaire Mercure et le fils brillant de Lalone, mais animés de sentimens contraires : l'un , parlant dans la sincérité de son cœur, avait saisi l'illustre Mercure comme voleur de ses génisses, et le roi de Cyllène , par ses ruses , ses paroles pleines de fourberie, cherche à tromper le dieu qui porte l'arc d'argent. Mais, quelque habile que fût sa ruse , Mercure avait trouvé un rival qui pouvait être son maître. Le fils de Jupiter et de Lalone le faisait marcher le premier sur le sable et le suivait ensuite par derrière. Ces enfans de Jupiter parviennent ainsi sur le sommet de l'Olympe parfumé; là se trouvaient les balances de la justice qui leur étaient destinées. Les deux retentissent d'une douce harmonie, et les immortels se rassemblent dans les retraites de l'Olympe. Devant Jupiter se tenaient Apollon et Mercure. Alors le dieu qui lance la foudre s'adresse en ces termes à son fils :
« D'où viens-tu avec cette superbe proie , nous amenant cet enfant nouveau-né qu'on prendrait pour un hérault ? sans doute tu viens devant le conseil des dieux pour une affaire importante? »
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Apollon, qui lance au loin ses Irait», lui répond it :
« Mon père, j'ai des choses importantes à vous dire quoique vous me railliez toujours comme trop avide de butin. J'ai trouvé cet enfant, voleur déjà redoutable, dans les montagnes de Cylléne: j'ai parcouru beaucoup de pays avant de le joindre, car c'est un enfant plein de ruse et de perlidic comme je n'en vis jamais ni parmi les dieux ni parmi les mortels, quels que soient les brigands qui dévastent la terre. A la faveur des ombres du soir, il a éloigné mes génisses des prairies, il leur a fait traverser les rivages delà mer et les a conduites à Pylos. Il a laissé des traces merveilleuses qu'on peut admirer comme l'œuvre d'un dieu puissant : les empreintes de leurs pieds marqués encore sur la noire poussière indiquent un chemin opposé a celui qui mène aux pâturages. Quant à lui, habile, rusé, il n'a marché sur le sol sablonneux ni avec les mains ni avec les pieds , c'est l'aide d'une pensée astucieuse qu'il a parcouru ce sentier merveilleux comme avec des branchages de chêne, l^es traces de génisses ont marqué sur la poussière tant qu'il a suivi le sol sablonneux, mais dès qu'il est arrivé sur un terrain solide on n'apercevait plus les pas des génisses ; toutefois il a été vu par un homme au moment où il conduisait a Pylos ce troupeau de génisses au large front : les ayant enfermées sansbruit, et ayant mêlées ensemble toutes les races, il s'est couché dans son berceau , et pareil a la nuit profonde, il s'est blotti dans les ténèbres d'une grotte obscure ; l'œil perçant de l'aigle lui-même n'aurait pu le découvrir. Fidèle à ses ruses , il s'est caché les deux yeux avec ses mains, puis d'un ton assuré il m'a dit ces paroles : « Je n'ai point vu tes génisses, je ne les ai pas connues, je n'en ai même jamais entendu parler, je ne puis doue te les indiquer ni recevoir la récompense promise à celui qui te les rendra. »
Ainsi parla le brillant Apollon et il s'assied. A son tour, Mercure , s'adressant à Jupiter, mattre de tous les dieux , répond par ces paroles :
« Puissant Jupiter, je veux vous dire la vérité, mon cœur est sincère, je ne sais pas mentir. Aujourd'hui même , au lever du soleil , Apollon est venu dans notre demeure en cherchant ses génisses aux pieds robustes. 11 n'amenait pour témoin aucun dieu; il ne m'offrait au-
cun indice, et cependant il m'ordonnait avee violence de dire où se trouvaient les génisses; il m'a menacé de me précipiter dans le vaste Tartan1; il abusait de sa force, lui, à la fleur de l'âge, tandis qu'il sait fort bien que moi, né d'hier, je ne ressemble pas à l'homme vigoureux qui dérobe des troupeaux. Croyez, ô vous qui vous glorifiez d'être mon père chéri, croyez que je n'ai point conduit de trou|ieaux dans ma demeure; je serais trop heureux! Je n'ai pas même passé le seuil de ma grotte : je le dis avec sincérité. Certes j'ai du respect pour Apollon et |>our tous les autres dieux ; je vous chéris et j honore Apollon, vous le savez bien et lui-même le sait; je ne suis point coupable , je le jurerai par un grand serment : j'en atteste le palais sacré des immortels. Il a beau être plein de force, un jour je me vengerai de sa poursuite. Vous cependant secourez les faibles. »
Le dieu de Cylléne clignotait du regard eu disant ces paroles et gardait sur l'épaule ses langes qu'il n'avait point encore rejetés. Jupiter souriait en voyant l'adresse de son (ils, qui niait avec tant d'assurance le vol des génisses : il ordonne alors aux deux divinités de s'accorder et de chercher ensemble les troupeaux d'Apollon ; il enjoint ensuite a Mercure de servir de guide au divin Apollon et de lui montrer sans aucune ruse où sont enfermées les fortes génisses. Le lils de Saturne fait un signe de tête, et le beau Mercure s'empresse d'obéir, car il se rendait sans peine à la jiensèe du dieu de l'égide.
Les deux enfans de Jupiter se hâtent donc ; ils parviennent bientôt à la sablonneuse Pylos, sur les rives de l'Alphée, traversent les champs et pénètrent dans la haute étable où les troupeaux avaient été nourris pendant la nuit. Mercure entre dans le ténébreux rocher et rend à la lumière les fortes génisses ; le fds de Lalone regardant de côté vit étendues sur le roc les peaux des génisses offertes en sacrifices, et frappé d'étonnement, il dit a Mercure :
« Enfant rusé, si jeune et si faible, comment as-tu pu écorcher ces deux génisses ? Ah ! ta force terrible m'effraie pour l'avenir. Qu'elle n'augmente pas davantage , dieu puissant de Cylléne, filsdeMaïa! »
A ces mots Apollon tord de ses deux mains les forts liens d'osier qui retiennent les génisses, mais elles restent immobiles, les pieds attachés a la terre, en face les unes des autres par les
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ruse» du Mercure plein de fourberie. Apollon , étonné , admirait ce prodige. Mercure calme d'abord aisément le fil» de Lalone , quelque
célèbre les louanges de tes aînés : la gloire et celle de ta mère sont déjà grandes parmi les dieux. Je le parle sincèrement : je te le jure
puissant qu'il soit ; puis , de sa main gauche , par ce dard de cornouiller ; je le reconduirai
prenant sa lyre, il frappe en mesure les cordes avec l'archet. Sous ses doigts, l'instrument rend un son retentissant. Le brillant Apollon sourit de plaisir, les divins accens pénètrent son âme et remplissent son cœur d'une vive émotion.
Le fils de Maïa. ainsi rassuré, fait résonner sa lyre mélodieuse. Assis près d'Apollon , il joint ses chants aux accens de sa lyre ; sa voix est douce et harmonieuse, il célèbre la naissance des dieux lorsque la terre élail encore couverte de ténèbres et qu'elle fut partagée enlre les divers immortels. Mais d'abord il consacre ses chants A Mnémosyne, la mère des Muses; elle comble de dons gracieux le fils de Maïa. I,e fils de Jupiter célèbre tour A tour chacun des immortels selon le rang qu'il occupe et selon Tordre de sa naissance , s'aceompagnanl de sa lyre il n'omet rien. De vifs désirs de posséder cette lyre sonore se répandent dans le camr d'Apollon, il s'adresse à Mercure en ces termes :
«Esprit ingénieux et habile qui lues si adroitement les génisses, agréable compagnon des festins, cinquante génisses ne pourraient égaler le prix de tes chanls. Désormais il ne s'élèvera plus enlre nous que de paisibles débals. Mais dis-moi, 6 fils rusé de Mala, s'il le fut donné à l'heure de ta naissance d'accomplir toutes ces merveilles ou si quelque dieu ou quelque mortel te comble de ces faveurs brillantes ou t'enseigne ces chanls sublimes. Tu viens de me faire entendre des accords tout nouveaux et une voix admirable que jamais aucun homme, aucun habitant de l'Olympe ne peut égaler, je pense. O divinité chérie, fils de Jupiter et de Mala, d'où le vient cet art ? Quelle Muse peut ainsi dissiper les noirs chagrins ? Quelle est celte harmonie ? J'y trouve réunis toutes les voluptés, le plaisir, l'amour, et le penchant au doux sommeil. Moi-même , compagnon habituel des Muses de l'Olympe, ami des douces chansons, des accens mélodieux de la lyre et des doux accords des flûtes, moimême je ne goûtai jamais autant de plaisir en prêtant l'oreille aux refrain que répètent les jeunes gens au sein des repas. Fils de Jupiter, j'admire quels sons merveilleux lu sais lirerde ta lyre. Assieds-toi donc, cher enfant, toi qui jeune encore connais déjà les nobles |K»nsées,
heureux et triomphant dans l'assemblée des immortels; je te ferai des dons magnifiques cl jamais je ne le tromperai. »
Mercure lui répond aussitôt par ces paroles pleines de flatterie.
« Illustre Apollon, puisque lu m'inlerrogcs, je ne refuserai pas de l'enseigner les secrets do mon an : je veux te les apprendre aujourd'hui même; je veux l'être favorable dans mes pensées et dans mes paroles. Fils de Jupiler, lu es forl et puissant, tu l'assieds le premier parmi les immortels : Jupiler te chérit à juste litre, il le comble de présens et d'honneurs. On dit en effet que tu reçus de ce dieu le don de révêler l'avenir : c'est de Jupiler que naissent tous les oracles ; je le reconnais maintenant jwur un opulent héritier. Ce que lu désires savoir, ce serait à moi de l'apprendre de toi. Puisque lu souhaites jouer de la lyre, chanle, prélude, livre Ion cœur à la joie en la recevant de mes mains. Ainsi c'est toi qui me combles de gloire, chanle donc en l'accompagnant de cet instrument mélodieux qui sait rendre avec justesse toutes les modulations. Heureux et fier, lu la porteras ensuite dans les festins, au milieu des chœurs aimables des danses et des fêtes splendidcs qui charment la nuit et le jour. Qu'un homme habile en son art interroge cette lyre , de suite elle révèle à son âme mille délicieuses pensées ; elle l'éloigné des travaux pénibles et l'entraîne aux joyeuses assemblées; mais si quelque ignorant la touche avec rudesse, elle ne murmure plus que des sons vagues et sourds. Oui, ce que tu désires savoir, c'est à loi de nous l'expliquer. Accepte-donc celle lyre, glorieux fils de Jupiter Apollon ; désormais ensemble sur les montagnes et dans les champs fertiles, nous ferons paître tes génisses sauvages; là ces génisses , s unissant aux taureaux , engendreront des femelles et des mâles en abondance ; mais ne t'abandonne donc ni à la ruse ni à la colère. >»
En disant ces mot* il présente la lyre à Phébus; celui-ci la reçoit, donne en échange un fouet étincelant et charge Mercure du soin des génisses ; celui-ci s'en acquitte avec joie. Alors saisissant la lyre de la main gauche, le fils de Latone, Apollon qui lance au loin ses traits, la
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frappe en cadence avec l'archet ; l'instrument résonne en mélodieux accord», et le dieu marie te» accens de sa voix aux sons de la lyre.
Ayant conduit les génisses dans la belle prairie, ces dieux, beaux enfans de Jupiter, remontent ensemble sur le sommet neigeux de l'Olympe : ils se réjouissent au son de la lyre, et Jupiter joyeux resserre les liens de celle intimité. Depuis ce jour, cl maintenant encore, Mercure a toujours aimé le dis de Lalone, auquel il avait donné sa lyre. Apollon jouait en la tenant sous le bras , mais lui-même inventa un art nouveau : il fit retentir au loin la voix des nûles mélodieuses. En ce moment le fils de Latone dit ces mots à Mercure :
« Fils rusé de Mala, j'ai peur que tu ne me dérobes maintenant mon arc et ma lyre. Tu reçus de Jupiter le soin de veiller au commerce , aux échanges trompeur» des hommes qui vivent sur la terre féconde -, si lu consentais à faire le grand serment de» dieux en jurant par les ondes redoutées du Styx, lu satisferais le vœu de mon âme. »
Le fils rusé de Maïa promet par un signe de tète de ne rien dérober de ce que possède Apollon , de ne jamais approcher de sa demeure magnifique. A son tour Apollon d'un signe de tète lui jure amitié durable, lui jure de le chérir plus qu'aucun des dieux ou des hommes issus du grand Jupiter :
« Enfin, ajoula-t-il, pour que mes paroles t'inspirent respect el confiance, je déposerai le gage solennel des dieux : je te donnerai ce bâton magnifique, source de richesses et de bonheur, entouré de trois feuilles d'un or pur : il sera pour loi d'un secours tutélaire et le permettra de servir tous les dieux. Mais si cnlre toutes les paroles et les choses privilégiées que j'ai apprises de Jupiter, lu me demandais, dieu puissant, l'art de prédire l'a venir, je ne pourrais l'en instruire ni aucun des autres immortels : c'est la pensée que Jupiter s'est réservée. Quand il me l'a confiée, j'ai promis sur ma tète, j'ai fait le grand serment , que nul des immortels, nul autre que moi ne connaîtrait les desseins secrets du fils de Saturne. Ainsi, frère au sceptre d'or, ne me demande pas de le révéler les deslins que inédite le puissant Jupiter. Quant aux hommes, je parcourrai leurs nombreuses tribus : aux uns je serai favorable, aux autres je serai funeste. Ma voix prophétique aidera celui qui viendra à moi se guidant sur le chant el sur le >ol des
oiseaux destinés à prédire l'avenir: mais je nuirai à celui qui, se fiant à des oiseaux trompeurs, voudra malgré moi connaître l'avenir pour en savoir plus que les Dieux immortels. J'accepterai ses dons, mais je rendrai son voyage inutile.
» Je' te dirai encore , fils du grand Jupiter et de l'illustre Maïa, Mercure, divinité utile aux dieux mêmes: il existe trois sœurs vénérables, vierges toutes les trois el franchissant l'espace sur des ailes rapides ; leur lête est couverte d'une blanche farine , elles habitent un vallon du Parnasse. Eloignées des hommes , elles m'enseignèrent l'art de révéler l'avenir pendant que j'étais enfant el que je gardais les iroupeaux. Mon père ne prenait aucun soin de m'inslruire de toutes ces choses. Elles voltigent de toutes parts , elles se nourrissent de miel el accomplissent toutes choses. Lorsqu'elles sont rassasiées de miel nouveau , ces vierges disent volontiers la vérité -, mais quand ce doux aliment des dieux vient à leur manquer, elles s'efforcent de détourner les hommes de la route qu'ils doivent suivre. Je les place sous ton empire; interroge-les avec attention , et Ion esprit sera comblé de joie -, et si tu favorises quelque mortel, quand il viendra vers toi , tu lui feras entendre ta voix prophétique. Jouis de tous ces biens, fils de Mala ; possède aussi des bœufs aux pieds robustes , des coursiers et des mules bien membrées. Illustre Mercure, je veux que lu régnes sur les lions terribles , sur les sangliers aux dents acérées, sur les chiens, sur les brebis et sur tous les animaux que nourrit la terre féconde. Tu seras seul employé comme messager fidèle dans le royaume de Plulon , et, quoique avare, ce dieu ne te donnera pas une vulgaire récompense. »
Dés lors Apollon fut toujours uni au fils de Mala par la plus grande amitié. Jupiter récompensa celte intimité par de nombreuses faveurs. C'est ainsi que Mercure se mêle à la société des dieux et des hommes : il est rarement bienveillant ; le plus souvent il trompe les mortels durant l'obscurité de la nuit.
Salut, fils de Jupiter et de Maïa; je me souviendrai de vous, et je vais moduler de nouveaux chants.
HYMNES
HYMMK III.
A Venus.
Muse, redis les travaux de la blonde Vénus, déesse de Cypre : c'est elle qui fait éclorc de tendres désirs dans le sein des dieux, qui soumet à ses lois les mortels, les oiseaux légers habitans de l'air, tous les monstres , et ceux du contioent et ceux de la mer; c'est elle, douce Vénus couronnée de fleurs , c'est elle qui courbe sous ses travaux tout ce qui respire.
Mais il est trois divinités inflexibles à ses séductions et dont elle ne peut fléchir le cœur. Minerve aux yeux d'azur, fille du redoutable J upiter, repousse les travaux de la blonde Vénus. Ce qu'elle aime , ce sont les guerres , les fatigues de Mars, les combats, les batailles, les charmans tissus. La première elle enseigna les arts aux mortels , elle leur enseigna à façonner les chariots et les chars élincelans d'airain. C'est elle qui, dans l'intérieur des palais, apprend aux jeunes vierges à se servir de l'aiguille et forme leurs mains à ces ouvrages délicats.
Vénus au doux sourire n'a pu soumettre à l'amour Diane qui porte des flèches d'or et qui chérit la chasse tumultueuse. Elle aime les arcs dont la flèche rapide atteint une proie sur les hautes montagnes , les lyres , les chœurs des danses, les cris des chasseurs , l'obscurité des profondes forêts et la cité des hommes justes.
Les travaux de Vénus ne sont point agréables à Vesta, vierge vénérable, la première enfantée par le rusé Saturne, et la dernière selon les volontés du puissant Jupiter. Apollon et Mercure désiraient épouser celte auguste déesse , mais elle ne voulut pas y consentir; elle s'y refusa constamment, et, touchant la tête du dieu puissant de l'égide , cette déesse fil le grand serment qu'elle a toujours tenu de rester vierge dans tous les temps. Au lieu de celle hyménée, son père la gratifia d'une belle prérogative : au foyer de la maison elle reçoit toutes les offrande» des prémices ; elle est honorée dans tous les temples des dieux -, elle est pour les mortels la plus auguste des déesses.
Le cœur de ces divinités a été inflexible à Vénus : elle n'a pu les séduire; aucun autre ne se soustrait à Vénus, qu'il soit dieu ou mortel. Elle égare même la pensée de Jupiter, roi de la foudre , le plus grand des dieux honoré par les hommes les plus illustres. Elle trompe à son gré cet esprit plein de prudence ,
l'unit à des femmes mortelles el lui fait oublier Junon, sa sœur et son épouse, qui par sa beauté l'emporte sur toutes les déesses. C'est cette divinité glorieuse qu'enfantèrent Saturne et Rltéa. Jupiter, dans la sagesse de ses conseils, a choisi cette noble épouse , habile dans les plus beaux ouvrages.
Cependant Jupiter inspira au cœur de Vénus le désir ardent de s'unir avec un mortel , pour qu'elle ne fùl pas affranchie des plaisirs terrestres ; car souvent parmi les immortels elle se vantait avec un malin sourire d'avoir uni les dieux à des femmes qui concevaient des fils sujets à la mort, et d'avoir uni des déesses à des hommes. Jupiter inspira donc au cœur de Vénus de vifs désirs pour Anchise , qui pour sa beauté ressemblait aux immortels , cl qui faisait paître ses troupeaux sur le sommet de l'Ida, source d'abondantes fontaines.
A peine la belle Vénus eut-elle aperçu ce berger qu'elle en devint éprise ; le désir le plus ardent s'empara de son âme. Elle prend aussitôt son vol , se dirige à Cypre et pénètre dans le templcparfumé qui s'élève à Paphos. C'est là qu'un autel toujours chargé de parfums s'élève dans un champ réservé pour elle : dès que la déesse est entrée, elle ferme les portes brillantes; les Grâces s'empressent de la baigner et de verser sur elle une huile divine, odorante , destinée aux dieux immortels , et qui ajoute à leur beauté. La déesse du sourire revêt son beau corps d'habits magnifiques , se pare de tous ses bijoux d'or, et abandonnant les retraites embaumées de Cypre, elle se hâte de franchir les hautes régions des nuages pour se rendre à Troye. Elle arrive bientôt sur l'Ida, source d'abondantes fontaines , retraite des bêtes sauvages, et se dirige droit a la bergerie à travers les montagnes. JjCS loups cruels, les lions acharnés à dévorer leur proie, les ours, les agiles panthères, insatiables de carnage, suivent ses traces d'un air caressant : son âme s'en réjouit ; elle remplit d'ardeur ces monstres sauvages, et tous aussitôt dans la profondeur des vallées vont s'unir à leurs compagnes.
Cependant la déesse arrive près des cabanes solidement bâties : elle aperçoit près des étables et reslé seul loin des autres le berger Anchise que sa beauté rendait semblable aux Dieux. En ce moment tous les bergers faisaient paflre les bœufs dans de fertiles pâturages. Lui, prés des étables, resté seul, errait au hasard en jouant
HOMÈRE
de la lyre. Vénus , la fille de Jupiter , s'arrête devant lui : elle prend la taille et la forme d'une jeune vierge, pour qu'en la reconnaissant il ne soit pas enrayé ; le héros est frappé de surprise et d'admiration à la vue de celte beauté , de cette taille et de ses su|>erbes vélemens. Sa léte était couverte d'un voile plus brillant que l'éclat de la flamme ; elle portail des bracelets recourbésel de riches pendans d'oreilles. Autour de son cou s'arrondissaient de superbes colliers d'or ; sur sa poitrine magnifique une parure admirable à voir brillait comme les rayons de la lune. Anchise est aussitôt pénétré d'amour ; il « adresse en ces termes a la déesse :
« Salut, ô reine ! Sans doute vous habitez les palais des dieux , que vous soyez Diane ou Latone, ou la blonde Vénus, ou la vénérable Thémis ou Minerve aux yeux d'azur. Peut-élre même ètes-vous l une des Cràces qui vivent avec les dieux et que nous nommons immortelles. Peut-êlre êtes- vous l'une des nymphes habitant celle agréable forêt , ou bien Tune de celles qui demeurent sur cette belle montagne aux sources des fleuves , et parmi les humides prairies. Je vous construirai un autel sur un tertre élevé dans le bois le plus apparent d'Ida, et dans tous les temps je vous immolerai de superbes victimes. Soyez donc pleine de bienveillance pour moi : faites que je sois un héros illustre parmi les Troyens, que ma postérité soit florissante dans l'avenir , que moi-même je jouisse longtemps encore des lumières du soleil , que comblé de biens parmi les peuples j'arrive au seuil d'une longue vieillesse. »
Vénus, fille de Jupiter, lui répond en ces mois :
« Anchise, le plus illustre des mortels nés sur la terre ; pourquoi m'égaler aux divinités ? Je ne suis point une déesse : je suis une mortelle : la mère qui me donna le jour est mortelle aussi ; mon père est l'illustre Olrée ; vous devez le connaître : il règne sur toute la Phrygie aux fortes murailles. Je sais également bien votre langue et la mienne : une Troyenne nf ayant reçue de mil tendre mère m'éleva dans notre palais et me prodigua ses soins dès ma plus tendre enfance. Ainsi, je parle également bien el votre langue et la mienne. Mercure à la baguette d'or vient de m'enïever à un chœur que conduisait Diane armée de flèches et qui se plaît au tumulte de la chasse. Nous étions là plusieurs nymphes el plusieurs vierge» aux
riches dots : nous jouions ensemble en formant un grand cercle. C'est la que m'a saisi le meurtrier d'Argus : il m'a conduit à travers les champs cultivés par les mains des hommes , a travers les terres incultes el désertes qu'habitent les bêtes sauvages au sein des vallées ténébreuses : mes pieds semblaient ne pas toucher la (erre. Il m'a dit que j'étais destinée à partager la couche d'Anchisc , que je serai son épouse fidèle, cl que je lui donnerai de beaux enfans : après m'avoirmonlré voire demeure el révélé ces oracles, le meurtrier d'Argus est retourné dans rassemblée des immortels ; moi cependant , j'arrive auprès de vous , guidée par l'inflexible nécessité. Mais je vous en supplie à genoux , Anchise , au nom de Jupiter et de vos illustres parens , car un héros tel que vous n'est pas né de mortels obscurs, conduisez-moi vierge el sans avoir goûté l'amour auprès de voire père , de votre mère prudente el de vos frères nés du même sang que v ous , afin qu'ils v oient si je suis destinée a faire une digne épouse. Envoyez aussi un rapide messager chez les Phrygiens aux nombreux coursiers pour prévenir de vos desseins mon père et ma mère que j'ai laissés dans l'aflliction. Ils vous donneront de l'or en abondance et de somptueux vélemens ; vous recevrez d'eux des présens nombreux et magnifiques. Ces devoirs accomplis , nous célébrerons un mariage désiré, qui sera honorable aux y eux des hommes et des dieux immortels. »
En parlant ainsi, Vénus répand un vif désir dans rame du berger. L'amour pénètre le cœur d'Anchise, qui répond par ces mots :
« Si vous êtes une mortelle , si vous êtes issue d'une femme, si, comme vous me le dites, l'illustre Olrée est votre père, si c'est par la volonté de Mercure (pie vous venez en ces lieux . vous serez dan» tous les temps appelée mon é|K>usc : nul des Dieux et des hommes ne m'empêchera de m unir de suite d'amour avec, vous ; Apollon lui-même devrait-il me percer de ses flèches terribles , je consentirais, femme semblables aux déesses , je consentirais après avoir partagé votre couche a descendre dans le sombre royaume de Plulon. »
En prononçant ces paroles il saisit la main de la déesse. Vénus au doux sourire se détourne , baisse ses beaux yeux et se glisse timidement dans la couche superbe. Elle était formée de tapis doux et délicats, des peaux d'ours cl de lions rugissans tués sur les hautes montagnes. Tous
HYMNES
deux étant montés sur celle couche, Anchise | détache la brillante parure de Vénus, les bra- | eclets arrondis, les boucles d'oreilles et les col- i liers ; il dénoue sa ceinture , enlève à la déesse | ses vêtemens superbes et les place sur un siège enrichi de clous d'urgent. Ainsi , par la volonté des dieux cl des deslins, un homme sans le savoir reposa dans les bras d'une immortelle.
A l'instant où les pasteurs ramenant des pâturages email lés de fleurs les bœufs et les grasses brebis les reconduisent a l'établc, Vénus répand sur Anchise le plus doux , le plus profond sommeil el reprend ses vêtemens magnifiques. Ainsi vélue, la puissante déesse s'arrête à l'entrée de la bergerie : sa tète louche le sommel de la porte; son visage rayonne d'une beauté divine, beauté qui n'appartient qu'à Cylhérée couronnée de violettes. Elle réveille aussitôt Anchise el lui dit :
« Fils de Dardanus , lève-loi ; pourquoi rester ainsi plongé dans le sommeil ? considère mes traits cl dis si je te parais telle que j'étais lorsque les yeux m ont vue pour la première fois. »
A ce discours, Anchise se réveille; mais dès qu'il aperçoit le cou et les yeux de Vénus, il est saisi de crainte et détourne la vue : puis, se couvrant le visage de sa tunique, il implore la déesse en ces mots :
« Divinité puissante, dès que je vous ai vue je vous ai reconnue pour une déesse : vous ne m'avez pas dit la vérité ; mais je vous en conjure à genoux, par Jupiter, dieu de l'égide, ne permettez pas que je vive misérable parmi les hommes; prenez pitié de moi , car la vie n'est pas longue pour l'homme qui s'est uni d'amour aux déesses.
—Anchise, héros plein de gloire, lui répond la iïlle de Jupiter, rassure-loi; que ton esprit cesse de se troubler : tu n'as rien à craindre ni de moi ni des autres divinités , car lu es aimé des dieux. Un fils le naîtra qui régnera sur les Troyens ; ses entons engendreron t à jamais d'autres enfans. 11 portera le nom d'Énée, parce que je soulTrc une douleur terrible pour avoir reposé dans les bras d'un mortel : ceux de ta race se- ! ronl illustres entre tous : ils égaleront presque les dieux par l'intelligence et la beauté. Ainsi jadis Jupiter enleva le blond Ganymèdeacausedcson admirable beauté , pour le mettre au rang des divinités et pour être l'échanson des dieux dans le palais de Jupiter, el depuis il est honoré de toulc la céleste assemblée quand il puise le rouge
| nectar dans un cralère d'or. Cependant Tros , | ignorant en quel lieu la tempête avait emporté i son fils , éprouvait un chagrin profond : ses gé- ' missemens étaient continuels. Jupiter en eut pi- (ié ; il lui donna pour la rançon de son fils des coursiers rapides destinés à porter les dieux. Tel rut le présent de Jupiter. Par son ordre, Mercure, le messager des dieux, lui annonça en outre que ce fils était pour jamais affranchi de la vieillesse el de la mort. Tros, ayant reçu le message de Jupiter, cessa de gémir ; son âme ressentit une joie extrême , et dans son bonheur il poussa dans la plaine ses coursiers aussi rapides que le vent. De même encore, la brillante Aurore enleva un de vos aïeux, Tilhon, semblable aux divinités. Elle se rendit ensuite auprès du redoutable Jupiter, et lui demanda que son époux fui immortel et vécut éternellement. Jupiter lui promit de réaliser ses désirs. Insensée! La vénérable Aurore ne songea pas à assurer à son époux une jeunesse éternelle et â lui épargner les chagrins de la vieillesse. Tant qu'il fut à la fleur de l'âge, il habita les bords de l'Océan aux extrémités de la terre, à côté d'Aurore, la fille du malin; mais quand la blancheur vint argenter ses cheveux et sa barbe épaisse , l'Aurore abandonna la couche de Tilhon; elle continua cependant à le nourrir de pain et d'ambroisie dans ses demeures, à lui fournir des vêtemens magnifiques. Mais quand arrivé aux derniers termes de la vieillesse il ne pouvait plus ni mouvoir, ni soulever ses membres, voici le parti qui parul le meilleur à Aurore : elle le plaça dans une chambre dont elle ferma soigneusement les portes : la sa voix ne peut presque se faire entendre ; il n'a plus ce qui animait jadis ses membres agiles.
» Je ne veux donc point te mettre au rang des dieux pour te rendre immortel el te faire vivre à jamais. Mais tant que lu seras comme aujourd'hui dans l'éclal de (a beauté et de ta noble taille , tu seras appelé mon époux , nul chagrin n'obscurcira ton esprit plein de sagesse. | Enfin le jour viendra où tu seras soumis à la froide vieillesse, triste sort de tous les humains, à la vieillesse importune et pénible que les dieux mêmes ont en horreur ; alors dans l'assemblée des dieux j'éprouverai â cause de loi une honte éternelle. Auparavant ils craignaient mes discours et mes conseils, car je les avais tous soumis . je leur avais inspiré le désir de s'unir à des
HOMERE
femme» mortelles ; mais ma bouche n'osera plus se glorifier en leur présence, parce que j'ai commis une grande Taule, une faute irréparable ; mon âme est tombée dans Terreur : je porte un (Ils dans mon sein pour avoir reposé dans les bras d'un homme. Dès que cet enfant verra la lumière , il sera élevé par les nymphes agrestes aux larges tuniques, elles qui habitent cette haute et divine montagne et ne suivent ni les dieux ni les hommes ; cependant elles jouissent d'une longue vie, elles se nourrissent d'ambroisie et forment de belles danses avec les dieux. Les silènes et le clairvoyant Mercure s'unissent d'amour avec elles dans les grottes profondes. Quand elles viennent au monde , la (erre féconde produit aussitôt les pins et les chênes à la haute chevelure , arbres verdoyans : ils s'élèvent dans leur magnifique vigueur sur les montagnes escarpées où ils forment le bois sacré des immortels , et les hommes ne les frappent jamais de la cognée. Lorsque vient pour eux la destinée de la mort, ces beaux arbres se dessèchent , leur écorce se pourrit autour du tronc et leurs branches tombent ; alors la vie les quitte, ils ne jouissent plus de la clarté du soleil. Telles sont les nymphes qui élèveront mon fils. Quand il atteindra l'Age heureux do l'adolescence, ces divinités t'amèneront l'enfant pour te le montrer. Cette jeune fleur pénétrera ton âme d'une vive allégresse (il ressemblera aux dieux ) , et tu conduiras cet enfant bien-aimé dans la superbe ville d'Ilion. Là, si quelqu'un t'interroge et te demande quelle mère le porta dans son sein , souviens-toi de répondre comme je vais le l'ordonner :
« On dit qu'il est né d'une de ces belles nym- » phes qui habitent la campagne ombragée de » forêts. »
u Si dans un moment d'imprudence tu leur disais que tu t'es uni d'amour à la belle Cythérée, Jupiter, furieux, t'écraserait de sa foudre brûlante. Tels sont mes ordres : garde-les dans ton âme, ne me nomme jamais et crains la vengeance des dieux immortels, »
A ces mots elle revoie à l'instant dans les cieux élevés.
Salut , 6 déesse qui régnez sur la charmante contrée de Cypre : je vous ai célébrée d'abord cl maintenant je vais dire un autre hymne.
IIVMMÎ IV.
A Corè*.
Je chanterai d'abord Cérès à la belle chevelure, déesse vénérable, et sa fille légère à la course, jadis enlevée par Pluton. Jupiter, roi de la foudre, la lui accorda lorsque, loin de sa mère au glaived'or, déesse des jaunes moissons , jouant avec les jeunes filles de l'Océan vêtues de flottantes tuniques, elle cherchait des fleurs dans une molle prairie et cueillait la rose , le safran , les douces violettes , l'iris, l'hyacinthe et le narcisse. Par les conseils de Jupiter, pour séduire celte aimable vierge, la terre, favorable à l'avare Pluton, fit naître le narcisse, celte plante charmante qu'admirent également les hommes et les immortels : de sa racine s'élèvent cent fleurs ; le vaste ciel, la terre féconde et les flots de la mer sourient à ses doux parfums. La déesse enchantée arrache de ses deux mains ce précieux ornement -, aussitôt la terre s'entr'ouvre dans le champ crysien, et le fils de Saturne, le roi Pluton , s'élance porté par ses chevaux immortels. Le dieu saisit la jeune vierge malgré ses gémissemens et l'enlève dans un char étincelant d'or. Cependant elle pousse de grands cris en implorant son père , Jupiter, le premier et le plus puissant des dieux : aucun immortel , aucun homme, aucune de ses compagnes n'entendit sa voix. Mais la fille prudente de Perséus, Hécate au long voile, l'entendit du fond de son antre, et le Soleil , fils brillant d'Hypèrion, entendit aussi la jeune fille implorant son père Jupiter : en cet instant , le Soleil, éloigné de tous les dieux, recevait dans son temple les sacrifices somptueux des faibles mortels.
Ainsi, du consentement de Jupiter, Plulon, qui dompte tout, fils renomméde Saturne, porté par ses immortels coursiers , entraînait celle jeune fille malgré sa résistance et quoiqu'il fût son oncle paternel. Tant qu'elle aperçut encore la terre, le ciel éloilé, la vaste mer et quelques rayons du soleil , elle espéra que sa mère vénérable ou quelqu'un des dieux immortels pourrait l'entrevoir. Cette espérance inspirait du calme à sa grande âme , quoique accablée de tristesse. Les montagnes jusques à leur sommet, la mer jusque dans ses profondeurs, retentissaient des éclats de sa voix divine. Son auguste mère l'entendit. Une vive douleur descend aussitôt dans son âme, de ses deux mains elle déchire les bandelettes autour de ses cheveux divins ; elle revêt
nïMNES.
scs épaules d'un manteau d'azur, et, comme l'oiseau, s'élève impatiente sur la terre et sur les mers. Mais aucun Dieu, aucun homme ne voulut lui dire la vérité-, le vol d'aucun oiseau ne put la guider par un augure certain. Pendant neuf jours la vénérable Cérés parcourut la terre, portant dans ses mains des torches allumées : absorbée dan* la douleur, elle ne goûta durant ce temps ni l'ambroisie ni le nectar, elle ne plongea point son corps dans le bain. Mais lorsque brilla la dixième aurore , Hécate, un {lambeau dans les mains , se présenta devant elle et lui dit ces paroles :
«» Auguste Cérés , déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a donc enlevé Proserpine et rempli ainsi votre âme de chagrins ? Je viens d'entendre sa voix ; mais je n'ai pu apercevoir quel était le ravisseur. »
Ainsi dit Hécate. Cérés, la fille de Rhée, ne répond point A ce discours, mais elle s'éloigne avec la déesse en tenant dans ses mains les torches allumées. Toutes deux se rendent auprès du Soleil, observateur des dieux et des hommes. Arrivées devant ses coursiers , elles s'arrêtent, et Cérés l'interroge par ces paroles :
« Soleil ! si jamais mes actions ou mes discours ont pu vous réjouir, traitez-moi comme une déesse , prenez pitié de ma douleur. J'ai entendu dans les airs la voix et les plaintes de la fille que j'ai enfantée , tendre fieur, admirablement belle : il m'a semblé que quelque audacieux lui faisait violence, et mes yeux n'ont pu la découvrir; mais vous qui du haut des cicux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites-moi avec sincérité, divinité chérie , si vous avez découvert quelque chose et quel est celui des dieux ou des hommes qui a saisi ma fille avec violence et l'a enlevée loin de moi. »
Elle dit. Le fils d'Hypérion lui répondit alors en ces mot» :
« Fille de Rhée à la belle chevelure , puissante Cérès , vous connaîtrez la vérité : je vous honore et je prends pitié des peines que vous ressentez de la pertede voire fille chérie. Aucun des immortels n'a causé votre malheur, si ce n'est Jupiter, dieu des nuages , qui permit à Pluton de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel. Ce dieu a enlevé la jeune vierge et malgré ses cris l'a conduite avec ses coursiers au sein des ténèbres éternelles. O déesse! calmez votre grande douleur ; ne livrez pas inutilement votre âme à la colère indom]>-
lable. Pluton, roi puissant entre tous les dieux, n'est point indigne d'être votre gendre : oncle paternel de votre fille , il est du même sang que vous *, un grand honneur lui est échu lorsque . dans le principe, les trois parts furent faites; maintenant il habite avec ceux sur lesquels il lui fut accordé de régner. »
En achevant ces mois, il excite ses coursiers. Eux , s'élançant a sa voix , emportent facilement le char léger, comme des oiseaux rapides aux ailes étendues. Cependant Cérés s'abandonne à une douleur plus vive et plus profonde. Irritée contre le fils de Saturne, elle s'éloigne pour longtemps de l'assemblée des dieux et du vaste Olympe ; puis, après avoir changé de forme, elle parcourt les villes et les champs fertiles des mortels. Aucun homme, aucune femme aux larges tuniques ne la reconnut en la voyant , avant qu'elle fût venue dans la maison du vaillant Céléus , qui régnait alors dans la ville parfumée d'Eleusis.
Le cœur plein de tristesse , elle s'assied sur les bords de la route, près du puits Parthénius, où les citoyens venaient se désaltérer. Elle se tient à l'ombre d'un olivier touffu ,' sous les traits d'une femme figée, privée des faveurs de Vénus , comme sont les nourrices des enfans des rois qui rendent la justice et les intendantes des palais aux voûtes sonores. Les filles de Céléus , venant puiser l'eau jaillissante pour la porter dans les vases d'airain au palais de leur père , l'aperçurent assise. Elles étaient quatre r belles comme des divinités et éblouissantes de jeunesse : Callidice, Disidice, l'aimable Démo et Callithoë , l'atnée de toutes. Elles ne reconnaissent point Cérès : il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux ; elles abordent la déesse et font entendre ces paroles :
« Bonne femme, quels peuples anciens venezvous de quitter ? Pourquoi vous éloigner de la ville et ne pas venir dans nos demeures ? Là , dans nos palais ombragés , sont des femmes de votre fige ; il en est aussi de plus jeunes : elles vous accueilleraient avec amitié ; leurs discours et leurs paroles seraient pour vous remplis de bienveillance. »
Elles parlèrent ainsi. L'auguste déesse répondit en ces mots :
« Mes enfans, quelque rang que vous occupiez parmi les femmes , soyez heureuses ; jo vais vous répondre : nous devons parler sincèrement a ceux qui nous interrogent. Mon nom est
HOMERE
J)éo; je l ai reçu de ma mère vénérable. Maintenant j'arrive, malgré moi , de la Crète, portée »ur le vaste dos de la mer. De» pirate» nf ont enlevée avec violence •, puis leur navire a abordé à Thorice, où plusieurs captives sonl descendue» sur la plage, tandis que les nautonicrs préparaient le repas du soir prés du vaisseau amarré. Pour moi, qui n'avais aucun désir de prendre la douce nourrilure, je me suis échappée furtivement le long du rivage, j'ai fui ces matlres insolens qui voulaient me vendre à un grand prix quoiqu'ils m'eussent obtenue sans rançon. Mes courses errantes m'ont amenée jusqu'en ces lieux. J'ignore quel est ce pays, quels sont les hommes qui l'habitent. Quant à vous, puissent les dieux qui régnent dans l'Olympe vous accorder d'être unies bientôt a de jeunes époux et de donner le jour a des enfans selon vos désirs ! Cependant prenez pitié de moi, jeunes filles ; ayez de la bienveillance pour moi, enfans chéris , jusqu'à ce que j'arrive dans la maison d'un homme ou d'une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme Agée : je porterai dans mes bras un enfant nouveau-né , je rélèverai avec soin et j'aurai la garde de la maison ; ou bien , dans l'intérieur de la chambre, je préparerai le lit des maîtres , et j'enseignerai leurs tâches aux femmes. »
Voilà ce que dit Cérès. Alors une de ce» jeunes vierges , Calladice , la plus belle fille de Céléus, lui répondit en ces termes :
« O ma mère! toutes nos peines , quelque grandes qu'elles soient , il faut les supporter, puisque les dieux nous les envoient : leur puissance est plus grande que la nôtre. Je vous indiquerai tous les hommes qui tiennent ici le premier rang dans le pouvoir , qui sont grands parmi le peuple et dont la prudence et la justice protègent le» murs de la cité. Voici la demeure du sage Triptolème, celle de Dioclée , ci'lle de Polyxène, celle de l'irréprochable Eumolpc, celle de Dolichus et celle de notre généreux père. 1/îs épouse» de ce» héros veillent avec soin dans leurs maisons : à peine vous auront-elles vue qu'elles vous accueilleront toutes; aucune ne méprisera votre extérieur ; aucune ne vous éloignera de son foyer , car vous ressemblez à une divinité. Mais si vous voulez , attendez ici , nous irons dans le palais de mon père , nous raconterons fidèlement celte aventurc à notre mère , la vénérable Mélanire , et si
la reine nou» ordonne de vous conduire dans notre maison , vous n'aurez plus à chercher un autre asile. Ce palais renferme un fils que me* parens ont eu dans leur vieillesse , jeune enfant qu'ils désiraient de toute l'ardeur de leur ûmc et qu'ils chérissent avec tendresse : si vous l'élevez et qu'il atteigne heureusement son adolescence, vous serez récompensée des soins donnés à son enfance si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort. »
Telle» furent les paroles de la fille de Celéus. Cérès fait un signe de tète pour approuver ce dessein. Aussitôt le» jeunes filles emportent les vase» brillans qu'elles ont remplis d'eau ; elles arrivent à la maison paternelle et racontent à leur mère tout ce qu'elles ont vu, tout ce qu'elles ont entendu. Mélanire aussitôt leur commande d'appeler cette femme et de lui promettre de sa part de riche» salaires. Pareille» à de jeunes biches , ou plutôt à des génisses rassasiée» du pâturage qui bondissent sur la prairie durant la saison du printemps , les jeunes filles s'élancent en retenant les plis de leurs robe» sur la route sillonnée parles chars : leur chevelure , semblable à la fleur du safran, flottait en longues boucles sur leurs épaules.
Elles retrouvent la déesse toujours assise au bord du chemin où peu de temps auparavant elles l'avaient laissée ; elles lui servent de guide* pour la conduire dans la maison de leur père. Cérès les suivait le cœur inondé de chagrin et la tète couverte ; son voile bleu descendait jusqu'à ses pieds. Elles arrivent ainsi au palais de Céléus. Leur vénérable mère était assise tout prés de la porte solide, tenant son jeune enfant, tendre fleur qui reposait sur son sein : ses filles, empressées, accourent autour d'elle. Cependant la déesse franchit le seuil ; sa tète touche aux poutres de la salle et fait resplendir un éclat divin à travers les portes. Alors la surprise et la pâle crainte s'emparent de la reine ; elle lui offre son siège, elle l'engage à s'asseoir ; mais Cérès , déesse des saisons et des moissons , ne veut point se reposer sur ce trône éclatant , elle reste silencieuse et tient ses beaux yeux baissés jusqu'à ce que la sage lambé lui présenteun siège qu'elle couvre d'une blanche peau de brebis. Là elle s'assied et de ses mains elle relient son voile. Triste, elle resta longtemps sur son siège, ne disant rien, n'interrogeant ni de la voix ni du geste, mais immobile dans sa douleur, sans
HYMNES
prendre ni breuvage ni nourriture, cl le cœur consumé de Irislesse par le désir qu'elle avait de revoir sa Pille h la flottante tunique.
Enfin la sage Iambé , s'abandonnait à mille paroles joyeuses, parvint à distraire l'auguste déesse , la fit doucement sourire et répandit le calme dans son âme. Les aimables saillies de celle jeune fille la lui rendirent dans la suile toujours plus chère. Alors Métanire lui présente une coupe remplie d'un vin délicieux. Elle le refuse, disant qu'il ne lui est pas permis de boire du vin ; mais elle demande qu'on lui donne a boire de l'eau mêlée avec de la farine dans laquelle on broierait un peu de menthe. Mélanire alors prépare ce breuvage et le lui présente comme elle le désire. L'auguste Déo accepte par grâce, et Mélanire commence l'entretien en ces termes :
« Salut, élrangére. Je ne puis croire que vous soyez issue de pareil» obscurs : vous êtes certainement née de héros illustres ; vos yeux sonl resplcndissans de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice. Quelles que soienl nos peines, il faut savoir les supporter parce qu'elles nous viennent des dieux : c'est le joug qui pèse sur notre téle. Puisque vous éles arrivée en ces lieux, vous prendrez pari a tous les biens que je possède. Ayez soin de ce fils que les immortels m'ont accordé dans ma vieillesse à l'instant où je ne l'espérais plus ; ce fils, objet de tous mes vœux el de tous mes désirs, si vous l'élevez avec soin et qu'il arrive heureusement aux jours de la jeunesse, toutes les femmes qui vous verront porteront envie a voire sort , tant vous serez récompensée des soins prodigués à mon enfant.
— El vous aussi , grande reine, je vous salue, lui répond Cérès,el que les dieux vous comhlenl de joie! Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez el je l'environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler. D'ailleurs je sais un remède plus puissant que toutes les plantes coupées dans les forêts, je sais un préservatif infaillible contre les sortilèges. »
A peine Cérès a-t-elle prononcé de telles paroles qu'elle prend l'enfant dans ses mains immortelles et le suspend à son sein parfumé. La mère en avait le cœur réjoui. C'est ainsi qu'elle élève dans le palais le fils de Céléus , Démophon, qu'enfanta la belle Mélanire. Il croissait beau comme un dieu, ne se nourris-
sant pas de pain, ne mangeanl pas de lait. Cerès le frottait d'ambroisie, comme le fils d'un immortel, ranimait de son souille el le portait sur son sein. Pendant la nuil, à l'insu de rcns,elle le couchait , comme un tison, dans un ardent foyer. Tous s'étonnaient de le voir ainsi crollre en vigueur el se développer semblable aux dieux. Sans nul doute la déesse serait parvenue à l'affranchir de la vieillesse cl de la mort sans l'imprudence de Mélanire. Durant ta nuit, elle observa Cérès el l'aperçut de su chambre parfumée. Elle poussa aussitôt un grand cri, elle se frappa les deux cuisses, el son àme tremblante pour l'enfant fut agitée d'une grande colère. Alors dans sa douleur elle laisse échapper ces mois :
« O mon fils , Démophon , c'est ainsi que l'étrangère le jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers ! »
Métanire parlait ainsi en pleurant. L'auguste déesse l'entendit. Alors Cérès, irritée, relire du foyer cet enfant bien-aimé que la reine avait conçu conlre loule espérance -, de ses mains divines elle le dépose à terre , un violent courroux anime son cœur ; elle adresse ces paroles à la belle Mélanire :
« Que les hommes sonl aveugles et insensés ! Ils ne connaissent ni les biens ni les maux que leur réserve le destin : c'csl ainsi que Ion imprudence fail aujourd'hui Ion propre malheur.Oui, j'en fais le serment par l'onde inexorable du Styx , serment des dieux, j'aurais affranchi ton fils de la vieillesse el de la mort, je l'aurais doué d'une gloire éternelle. Maintenant il ne pourra échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d'un grand honneur parce qu'il a reposé sur mes genoux et qu'il s'est endormi dans mes bras. Cependant , quand viendra sa jeunesse, les enfans d'Eleusis verront s'élever sans cesse entre eux les discordes funestes de la guerre. Je suis Cérès, pleine de gloire ; je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Allons, que prés de la ville el de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline Callichore ! Je vous enseignerai les mystères, vous les célébrerez avec piété el vous apaiserez ainsi mon âme. »
La grande déesse , parlant ainsi , change de forme el secoue sa vieillesse : la beauté respire autour d'elle , une odeur agréable s'échappe de ses voiles parfumés , la lumière de son corps
HOMERE
lonté vou» ordonne de venir & rassemblée des dieux immortels. Hâtez-vous , afin que l'ordre de Jupiter ne reste pas inaccompli. »
Les paroles d'Iris étaient suppliantes , mais Cérès n'obéit pas. Jupiter lui adresse tous les dieux immortels : ils la conjurent tour à tour de venir dans l'Olympe ; ils lui offrent de nombreux présens et lui promettent dans l'assemblée des dieux tous les honneurs qu'elle pourra désirer. Mais nul ne peut fléchir le cœur de la déesse irritée. Elle rejette leurs vœux : enfin elle annonce qu'elle n'ira dans l'Olympe qu'aprés avoir revu sa fille aux doux regards.
Dés que Jupiter connaît cette résolution , il envoie dans TÉrèbe Mercure à la baguette d'or. Il le charge de décider Pluton , par des paroles insinuantes , â permettre que la chaste Proserpine u éloigne du ténébreux empire et jouisse de la lumière dans l'assemblée des dieux , afin que Céres soit apaisée à la vue de sa fille. Mercure obéit à cet ordre, il abandonne les demeures de l'Olympe et s'élance dans les abtmes de la terre. Il trouve le roi des ombres dans son palais, assis sur sa couche à coté de sa vénérable épouse, que le désir de revoir sa mère accablait de tristesse. Le meurtrier d'Argus s'approche de Pluton et lui tient ce discours :
« Pluton 6 la noire chevelure, roi des ombres, Jupiter m'ordonne de conduire la chaste Proserpinc hors de rÉrébe,au milieu de nous, afin que Gérés , voyant sa fille, abandonne sa colère envers les immortels. Cette déesse a le dessein terrible d'anéantir la racedes mortels en cachant la semence au fond de la terre et de détruire ainsi les honneurs des divinités. Elle nourrit une colère terrible -, elle ne s'unit point aux autres dieux : seule a l'écart dans son temple parfumé, elle a fixé son séjour dans la forte citadelle d'Éleusis. »
A ce discours, Pluton, roi des morts, sourit. Obéissant à l'ordre de Jupiter, il parle en ces mois à la prudente Proserpine :
« Retournez , Proserpine , auprès de votre mère au voile d'azur. Conservez en votre âme une douce pensée et ne vous abandonnez pas à des chagrins inutiles. Certes , parmi les immortels, je ne suis pas un mari indigne de vous, moi , frère de Jupiter. Quand vous reviendrez en ces lieux, vous régnerez sur toutes les ombres qui les habitent, et vous jouirez des grands bon-
divin rayonne autour de la déesse, ses blonds cheveux flottent sur ses épaules ; tout le palais est rempli d'une splendeur semblable à l'éclair de la foudre. La déesse alors disparaît de ces demeures. En ce moment, Métanire sent fléchir ses genoux , elle reste longtemps sans voix , elle oublie même de relever son fils étendu sur la terre. Cependant les cris plaintifs de Démophon arrivent jusqu'aux oreilles de ses sœurs : aussitôt elles s'élancent de leurs couches : l'une d'elles prend l'enfant dans ses bras et le presse contre son sein , une autre allume du feu, la troisième court avertir la mère; puis, groupées autour de leur frère, elles lavent son corps palpitant et le comblent de caresses ; mais rien ne peut apaiser son âme : ses nourrices et ses gouvernantes sont bien inférieures à Cérès.
Durant toute la nuit, en proie à la plus grande frayeur , elles apaisent l'illustre déesse. Dès que l'aurore se lève à l'horizon, elles racontent au puissant Céléus toute la vérité, comme le leur a ordonné la déesse Cérès à la couronne resplendissante. Alors le roi réunit ses peuples nombreux , leur donne l'ordre d'élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet d'une colline. Tous se hâtent d'exécuter ses ordres : un temple est construit comme le commande Céléus et s'avance rapidement par la volonté de la déesse. Dès qu'il fut terminé, le peuple cessa les travaux , chacun rentra dans sa demeure.
Alors la blonde Cérès vient s'y asseoir, loin de tous les dieux -, et le cœur rongé de tristesse par le désir de revoir sa fille à l'ample tunique, elle envoya une année terrible et funeste aux mortels: la terre ne produisit point de semences-, Cérès à la belle couronne les retenait dans les sillons. C'est en vain que les bœufs traînaient dans les champs le soc recourbé de la charruec'est en vain que le froment le plus pur était répandu dans les guérels : la race des mortels allait périr par les horreurs de la faim , les sacrifices et les offrandes allaient manquer pour toujours aux divinités de l'Olympe si Jupiter , à la vue de ces maux, n'eût conçu dans son âme une sage résolution. Il envoie Iris aux ailes d'or appeler Cérès à la blonde chevelure et brillante d'une aimable beauté. Iris , d'après les ordres de Jupiter , franchit l'espace d'un vol rapide. Arrivée à la ville d'Éleusis, elle trouve dans le temple Cérès couverte d'un voile d'azur -, elle lui adresse aussitôt ces paroles :
a Cérès , le grand Jupiter à l'immuable vo- I frappera l'impie qui négligerait de vous offrir
neurs réservés aux divinités , et le châtiment
HYMNES
pieusement des sacrifices et d'accomplir les dons sacrés. »
H dit. La prudente Proserpine , pleine de joie, s'élance avec allégresse. Pluton alors s'approchant d'elle en secret lui Tait manger un doux pépin de grenade , pour qu'elle ne puisse pas toujours rester auprès de sa vénérable mère , Cérès au voile d'azur. Puis ce dieu qui dompte toutes choses attelle ses coursiers immortels à son char étincelant d'or. Proserpine y monte ; Mercure prend en main le fouet et les rênes ; ils quittent le sombre royaume ; les chevaux volent avec joie , et les deux divinités franchissent promptement d'immenses espaces : ni la mer, ni les fleuves rapides, ni les vallées verdoyantes, ni les collines n'arrêtent l'essort impétueux des coursiers immortels ; plus élevés que les collines , ils fendent de leur course rapide l'immensité de l'air. Enfin le char s'arrête devant le temple qu'habitait la blonde Cérès. Elle , à la vue de sa fille , s'élance comme une ménade qui se précipite de la montagne dans la sombre forêt. Proserpine , sautant à bas du char , court , prompte comme l'oiseau, au-devant de sa mère, lui baise la tête , lui prend les mains. Gérés, en embrassant sa fille, sent de douces larmes mouiller ses joues, sa voix expire sur ses lèvres ; puis, après un court silence , elle interroge Proserpine et lui dit ces paroles :
« Chère enfant, n'as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts ? Parle, ne me cache rien , que je connaisse la vérité, car s'il en était ainsi , tu pourrais désormais toujours habiter près de moi, près de ton père, le redoutable Jupiter, et tu serais honorée par tous les dieux. Mais si tu as goûté quelque nourriture, alors retournant de nouveau dans le sein de la terre, tu consacreras le tiers de l'année à ton époux , et les deux autres tiers, tu les passeras auprès de moi et des dieux immortels. A l'époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, lu reviendras des obscures ténèbres, au grand étonnement des dieux et des hommes. Mais dis-moi par quelle ruse le terrible Pluton t'a trompée.
— Mère , répondit Proserpine , je vais tout vous dire avec sincérité. Lorsque Mercure, messager rapide de Jupiter et des autres dieux, est venu me faire sortir de l'Érébe et m'amener à vous pour calmer votre colère, je me suis élancée avec joie ; mais Pluton m'a donné en secret un pépin de grenade , délicieuse nourriture, et
m'a forcée de le manger. Je vais vous dire main tenant comment le fils de Saturne m'enleva par la secrète volonté de mon père et m'emporta dans les abîmes de la terre ; je vais tout vous raconter comme vous le désirez. Nous étions plusieurs jeunes filles dans une riante prairie : La nippe , Phéno, Mélite, Yanlhe, Electre, Yachè, Rhodia, Calliroé , Mélobosis , Tyché , la belle Ocyroé , Chryséis , Janire , Àcasle , Admote , Rhodèpe , Plouto , la tendre Calypso , Slyx , Lranie , l'aimable Glaxaurc , Pallas , vaillante dans les combats, elDiane, heureuse de ses flèches ; nous jouions ensemble, cueillant mille fleurs variées; nous réunissions en bouquets le safran parfumé, l'iris , l'hyacinthe , les roses au calice odorant , le lys d'une éclatante blancheur et le narcisse semblable au safran que la terre féconde venait d'enfanter. Joyeuse, j'arrache cette plante superbe : à l'instant la terre s'entr'ouvre , le redoutable Pluton s'élance , et , malgré ma résistance , m'emporte au sein des ténèbres sur son char étincelant d'or. Dans ma fuite, je poussais des cris lamentables. O ma mère ! voilà tout. Quoique triste , je vous ai tout dit avec sincérité. »
Ainsi , durant tout le jour , les déesses se réjouirent au fond de leur cœur par de mutuelles caresses. Leur âme cessa de s'affliger. Elles échangèrent ensemble les témoignages de la plus douce joie. En ce moment près de ces divinités arrive Hécate au voile éclatant ; elle embrasse tendrement la chaste fille de Cérès. Dès lors elle fut toujours la compagne et l'amie de Proserpine. Jupiter, mattre de la foudre, ordonne à Rhée d'amener Cérès au voile d'azur dans rassemblée des immortels et de lui promettre les honneurs divins qu elle désirait. 11 permet que Proserpine passe un tiers de l'année dans les sombres demeures et le reste du temps auprès de sa mère et des autres dieux. Ainsi le veut Jupiter. La déesse se hâte d'accomplir son message : elle s'élance rapidement des hauteurs de l'Olympe et arrive à Rhadios, jadis campagne fertile , aujourd'hui frappée de stérilité , aride , dépouillée de feuillage. Par la volonté de Cérès, le froment reste enfoui sans fécondité : pourtant la déesse permettra plus tard que ces champs soient couverts de lonçs épis au retour du printemps, et que des moissons abondantes destinées à être réunies en gerbes jaunissent encore les guère ts. La déesse, ayant franchi les plaines de l'air, s'arrête en ces lieux.
HOMERE
Les deux divinités sont joyeuses de se revoir : leur coeur s'en réjouit. Rhée adresse alors ces paroles à Cérès :
'< Ma fille, Jupiter, maître de la foudre, vous ordonne de venir prendre place parmi les immortelles et vous promet de vous faire rendre les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. 11 a décidé que votre fille demeurera la troisième partie de Tannée dans les sombres demeures et le reste avec vous et les autres dieux. Il l'a promis d'un signe de sa téte: venez donc , mon enfant , laissez-vous fléchir par ces promesses, ne soyez pas plus longtemps irritée contre Jupiter: rendez promplement les fruits nourrissans de la terre aux mortels. »
Cérès à la belle couronne ne résiste point à ces paroles ; elle rend la fécondité aux campagnes : la terre se couvre de feuillages et de fleurs -, la déesse enseigne aux rois chefs de la justice, à Triptolème , à Dioclés, écuyer habile, au courageux Eumolpe, à Céléus, pasteur des peuples , le ministère sacré de ses autels ; elle confie à Triplolème , à Polyxène, à l)orlé les mystères sacrés qu'il n'est permis ni de pénétrer ni de révéler : la crainte des dieux doit retenir notre voix. Heureux celui des mortels qui fut témoin de ces mystères ; mais celui qui n'est point initié , qui ne prend point part aux rites sacrés , ne jouira point d'une aussi belle destinée, même après sa mort, dans le royaume des ténèbres.
Cérès ayant accompli ses desseins , les deux divinités remontèrent dans l'Olympe et se mêlèrent à l'assemblée des immortels. Là , environnées d'une sainte vénération, elles habitent auprès du formidable Jupiter. Heureux entre tous les mortels celui qu'elles chérissent : elles envoient jKHir le visiter dans ses demeures le dieu Plulus, qui distribue la richesse aux faibles humains.
Auguste déesse des saisons , puissante Cérès, qui nous comblez de présens , vous qui régnez dans la ville d'Eleusis, à Paros et sur la pierreuse Antrone ; et vous, sa fille , belle Proscrpine. soyez favorable à ma voix, daignez m'accorder une vie heureuse ! je ne vous oublierai pas et je vais dire un autre chant.