FIN DE LA THEOGONIE
LES TRAVAUX ET LES JOURS
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Muses de la Piérie (1) , ô vous dont les chants immortalisent! venez-, célébrez votre père, de qui descendent à la fois tous les hommes obscurs ou fameux, le grand Jupiter, qui leur accorde à son gré la honte ou la gloire , les élève aisément ou aisément les renverse , affaiblit le puissant et fortifie le faible, corrige le méchant et humilie le superbe , Jupiter qui tonne dans les cieux et réside sur les plus hauts sommets de l'Olympe. Dieu puissant qui entends et vois tout , écoute : dirige vers l'équité les jugemens des mortels. Pour moi , puissé-je faire entendre à Perses le langage de la vérité!
On ne voit pas régner sur la terre une seule rivalité ; il en existe deux : l'une digne des éloges du sage , l'autre de son blâme ; toutes deux animées d'un esprit différent. L'une excite la guerre désastreuse et la discorde ; la cruelle ! nul homme ne la chérit , mais tous , d'après la volonté des dieux, sont contraints de l'honorer en la haïssant. L'autre, c'est la Nuit obscure qui l'enfanta la première , et le grand fils de Saturne , habitant au sommet des cieux , la plaça sur les racines mêmes de la terre pour qu'elle vécût parmi les humains et leur devînt utile. Elle pousse au travail le mortel le plus indolent. L'homme oisif, qui jette les yeux sur un homme riche , s'empresse à son tour de labourer, de planter, de gouverner avec ordre sa maison 5 le voisin est jaloux du voisin qui tâche de s'enrichir. Cette rivalité est pour les mortels une source de biens. Ainsi le potier porte envie au potier, l'artisan à l'artisan , le mendiant au mendiant et le chanteur au chanteur.
O Perses ! grave bien ces conseils au fond de ton âme : que l'envie , joyeuse des maux d'autrui, ne te détourne pas du travail ; ne regarde pas les procès d'un œil curieux et n'écoute pas les plaideurs sur la place publique. On n'a que peu de temps à perdre dans les querelles et dans les contestations lorsque, pendant la saison propice, on n'a point amassé pour toute l'année les fruits que produit la terre et que prodigue Cérès. Rassasié de ces fruits , tu pourras alors envier et disputer aux autres leurs
richesses (2). Mais non -, il ne te sera plus permis d'agir ainsi (3). Terminons enfin notre procès par d'équitables jugemens émanés de la bonté de Jupiter. Déjà nous avons partagé notre héritage , et tu m'as arraché la plus-forte part dans l'espoir de corrompre ces rois , dévorateurs de présens (4), qui veulent juger notre querelle. Les insensés! ils ignorent que souvent la moitié vaut mieux que le tout (5) et combien il y a d'avantages à se nourrir de mauve et d'asphodèle (6). En effet, les dieux cachèrent aux mortels le secret d'une vie frugale. Autrement le travail d'un seul jour suffirait pour te procurer les moyens de subsister une année entière , même en restant oisif. Tu suspendrais soudain le gouvernail audessus de la fumée et tu laisserais reposer tes bœufs et tes mulets laborieux. Mais Jupiter nous déroba ce secret, furieux dans son âme d'avoir été trompé par l'astucieux Prométhée (7). Yoilà pourquoi il condamna les hommes aux soucis et aux tourmens. Il leur avait caché le feu-, mais le noble fils de Japet, par un adroit larcin, le leur apporta dans la tige d'une férule, après l'avoir enlevé m prudent Jupiter qui aime à lancer la foudre. Ce Dieu qui rassemble les nuages lui dit en son courroux :
« Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels! tu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse ; mais ton vol le sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin , je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme , chérissant eux-mêmes leur propre fléau. »
En achevant ces mots , le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l'illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l'eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles; il ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et l'art de façonner un merveilleux tissu , à Vénus à la parure d'or de répandre sur sa tête la grâce enchanteresse, de
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lui inspirer les violens désirs et les soucis dévorans, à Mercure, messager des dieux et meurtrier d'Argus , de remplir son esprit d'impudence et de perfidie. Tels furent les ordres de Jupiter, et les dieux obéirent à ce roi , fils de Saturne. Aussitôt l'illustre Yulcain, soumis à ses volontés, façonna avec de la terre une image semblable à une chaste vierge ; la déesse aux yeux bleus, Minerve, l'orna d'une ceinture et de riches vêtemens -, les divines Grâces et rauguste Persuasion lui attachèrent des colliers d'or, et les Heures à la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps. Minerve entoura tout son corps d'une magnifique parure. Enfin le meurtrier d'Argus, docile au maître du tonnerre, lui inspira l'art du mensonge, les discours séduisans et le caractère perfide. Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela Pandore , parce que -chacun des habitans de l'Olympe lui avatë fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux.
Après avoir achevé celte attrayante et pernicieuse merveille, Jupiter ordonna à l'illustre meurtrier d'Argus, au rapide messager des dieux, de la conduire vers Épiméthée. Épimé- Ihée ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne rien recevoir de Jupiter, roi d'Olympe , mais de lui renvoyer tous ses dons de peur qu'ils ne devinssent un fléau terrible aux mortels: il accepta le présent falal et reconnut bientôt son imprudence.
Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la terre exemptes des tristes souffrances , du pénible travail et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse : car les hommes qui souffrent vieillissent promptement.
Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu'il renfermait se répandirent au loin. L'Espérance seule resta : arrêtée sur les bords du vase, elle ne s'envola point, Pandore ayant remis le couvercle, par l'ordre de Jupiter qui porte l'égide et rassemble les nuages. Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux , la mer en est remplie ; les Maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Jupiter les a privées de la voix. Nul ne peut donc échapper à la volonté de Jupiter. Si tu le veux . je te ferai un autre récit plein
de sagesse et d'utilité; loi, recuoiJIe-le au fond de ta mémoire.
Quand les hommes et les dieux furent nés ensemble, dabord les célestes habitans de l'Olympe créèrent l'âge d'or (8) pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui commandait dans le ciel, les mortels vivaient comme les dieux; ils étaient libres d'inquiétudes , de travaux et de souffrances ; la cruelle vieillesse ne les affligeait point; leurs pieds et leurs mains conservaient sans cesse la même vigueur, et loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins, riches en fruits délicieux et chers aux bienheureux immortels. Ils mouraient comme enchaînés par un doux sommeil. Tous les biens naissaient autour d'eux. La terre fertile produisait d'elle-même d'abondans trésors ; libres et paisibles, ils partageaient leurs richesses avec une foule de vertueux amis. Quand la terre eut renfermé dans son sein cette première génération, ces hommes, appelés les génies terrestres, devinrent les protecteurs et les gardiens UUélaires des mortels; ils observent leurs bonnes ou leurs mauvaises actions , et , enveloppés d'un nuage (9) , parcourent toute la terre en répandant la richesse : telle est la royale prérogative qu'ils ont obtenue.
Ensuite les habitans de l'Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première , l'âge d'argent (10) quine ressemblait à l'âge d'or ni pour la force du corps ni pour l'intelligence. Nourri par les soins de sa mère, l'enfant , toujours inepte , croissait , durant cent ans , dans la maison natale. Parvenu au terme de la puberté et de l'adolescence, il ne vivait qu'un petit nombre d'années , accablé de ces douleurs, triste fruit de sa stupidité : car alors les hommes ne pouvaient s'abstenir de l'injustice ; ils ne voulaient pas adorer les dieux ni leur offrir des sacrifices sur leurs pieux autels, comme doivent le faire les mortels divisés par tribus. Bientôt Jupiter, fils de Saturne, les anéantit, courroucé de ce qu'ils refusaient leurs hommages aux dieux habitans de l'Olympe. Quand la terre eut clans son sein renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux; ces génies terrestres n'occupent que le second rang, mais le respect accompagne aussi leur mémoire.
Le père des dieux créa une troisième génération d'hommes doués de la parole , l'âge d'airain, qui ne ressemblait en rien à l'âge d'argent,
HÉSIODE
Robustes comme le frêne , ces hommes , violens et terribles, ne se plaisaient qu'aux injures et aux sanglans travaux de Mars ; ils ne se nourrissaient pas des fruits de la terre , et leur cœur impitoyable avait la duretéde l'acier. Leur force était immense , indomptable , et des bras invincibles s'allongeaient de leurs épaules sur leurs membres nerveux. Ils portaient des armes d'airain; l'airain composait leurs maisons; ils ne travaillaient que l'airain , car le fer noir n'existaitpas encore. Égorgés par leurs propres mains, ils descendirent dans la ténébreuse demeure du froid Pluton sans laisser un nom après eux. Malgré leur force redoutable, la sombre Mort les saisit et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.
Quand la terre eut aussi renfermé leur dépouille dans son sein , Jupiter, fils de Saturne , créa sur cette terre fertile une quatrième race plus juste et plus vertueuse (1 1) , la céleste race de ces héros que l'âge précédent nomma les demi-dieux dans l'immense univers. La guerre fatale et les combats meurtriers les moissonnèrent tous, les uns lorsque, devant Thèbe aux sept portes (12), sur la terre de Cadmus, ils se disputèrent les troupeaux d'OEdipe (13); les autres lorsque , franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, armés pour Hélène aux beaux cheveux, ils parvinrent jusqu'à Troie , où la mort les enveloppa de ses ombres. Le puissant fils de Saturne , leur donnant une nourriture et une demeure différentes de celles des autres hommes , les plaça aux confins delà terre. Ces héros fortunés, exempts de toute inquiétude, habitent les îles des bienheureux (14) par delà l'océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillans et délicieux.
Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération ! Que ne suis-je mort avant! que ne puis-je naître après! Cest l'âge de fer (15) qui règne maintenant. Les hommes ne cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour, ni de se corrompre pendant la nuit ; les dieux leur enverront de terribles calamités. Toutefois quelques biens se mêleront à tant de maux. Jupiter détruira celle race d'hommes doués de la parole lorsque presque dès leur naissance leurs cheveux blanchiront. Le père ne sera plus uni à son fils , ni le fils à son père, ni l'hôte à son hôte, ni l'ami à son ami; le frère, comme auparavant, ne sera
plus chéri de son frère ; les enfans mépriseront la vieillesse de leurs parens. Les cruels ! ils les accableront d'injurieux reproches sans redouter la vengeance divine. Dans leur coupable brutalité , ils ne rendront pas à leurs pères les soins que leur enfance aura reçus : l'un ravagera la cité de l'autre ; on ne respectera ni la foi des sermens , ni la justice, ni la vertu; on honorera de préférence l'homme vicieux et insolent; l'équité et la pudeur ne seront plus en usage : le méchant outra'gera le mortel vertueux par des discours pleins d'astuce auxquels il joindra le parjure. L'Envie au visage odieux, ce monslre qui répand la calomnie et se réjouit du mal , poursuivra sans relâche les hommes infortunés. Alors , promptes à fuir la terre immense pour l'Olympe, la Pudeur et Némésis (16), enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains; il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorans, et leurs maux seront irrémédiables.
Maintenant je raconterai aux rois une fable (17) que leur sagesse même ne dédaignera point. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore et l'emportait à travers les nues ; déchiré par ses serres recourbées, le rossignol gémissait tristement; mais l'épervier lui dit avec arrogance : « Malheureux ! pourquoi ces plaintes? Tu es au pouvoir du plus fort ; quoique chanteur harmonieux , tu vas où je te conduis ; je peux à mon gré ou faire de loi mon repas ou te rendre la liberté. » Ainsi parla l'épervier au voi rapide et aux ailes étendues. Malheur à l'insensé qui ose lutter contre un ennemi plus puissant! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s'ajouter à sa non le.
0 Perses! écoute la voix de l'équité, et abstiens-toi de l'injure, car l'injure est fatale à l'homme faible; l'homme de bien ne la supporte pas facilement: accablé par elle, il tombe sa victime. Il est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l'injure. Mais l'insensé ne s'instruit que par son propre malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugemens iniques. La justice s'indigne et frémit partout où elle se voit entraînée par ces hommes, dévorateurs de présens , qui rendent de criminels arrêts. Couverte d'un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les tribus des peuples, apportant le
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malheur à ceux qui l'ont chassée et n'ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui, rendant une justice égale aux étrangers et à leurs concitoyens, ne s'écartent pas du droit sentier, voient fleurir leur ville et prospérer leurs peuples -, la paix , cette nourrice des jeunes gens (18), règne dans leur pays, et jamais Jupiter à la large vue ne leur envoie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou l'injure n'attaque les mortels équitables : ils célèbrent paisiblement leurs joyeux festins ; la terre leur prodigue une abondante nourriture-, pour eux, le chêne des montagnes porte des glands sur sa cime et des abeilles dans ses flancs ; leurs brebis sont chargées d'une épaisse toison et leurs femmes mettent au jour des enfans qui ressemblent à leurs pères (19) ; toujours riches de tous les biens , ils n'ont pas besoin de voyager sur des vaisseaux , et la terre fertile les nourrit de ses fruits. Mais quand des mortels se livrent à l'injure funeste et aux actions vicieuses, Jupiter à la large vue leur inflige un prompt châtiment : souvent une ville entière est punie à cause d'un seul homme qui commet des injustices et des crimes (20) : du haut des cieux, le fils de Saturne déchaîne à la fois deux grands fléaux , la peste et la famine , et les peuples périssent; leurs femmes n'enfantent plus etleurs familles décroissent par la volonté de Jupiter, roi de l'Olympe, qui détruit leur vaste armée , renverse leurs murailles ou punit leurs vaisseaux en les engloutissant dans la mer.
Rois! vous aussi, redoutez un pareil châtiment, car les immortels, mêlés parmi les hommes, aperçoivent tous ceux qui s'accablent mutuellement par des arrêts iniques sans craindre la vengeance divine. Par l'ordre de Jupiter, sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des mortels, observent leurs jugemens et leurs actions coupables, et, revêius d'un nuage, parcourent le monde entier. J^a Justice, fille de Jupiter, est une vierge auguste et respectée des dieux habilans de l'Olympe • lorsqu'un insolent ose l'outrager, soudain, assise auprès de Jupiter, puissant fils de Saturne, elle se plaint de la méchanceté des hommes et le conjure de faire retomber sur le peuple les fautes des rois qui, dans leurs criminelles pensées, s'écartent du droit chemin et prononcent d'injustes sentences. Pour éviter ces malheurs , ô rois dévorateurs de présens ! redressez vos arrêts et oubliez entièrement le langage de
l'iniquité. L'homme qui fait du mal à autrui s'en fait aussi à lui-même; un mauvais jugement est toujours terrible pour le juge. L'œil de ce Jupiter, qui voit et découvre tout, contemple notre procès si telle est sa volonté ; i! n'ignore pas quel débat s'agite dans l'enceinte de notre ville. Puissions-nous maintenant, mon fils et moi, ne pas être justes aux yeux des mortels, puisque la justice n'attire plus que des malheurs , puisque l'homme le moins équitable obtient le plus de droits ! Mais je ne pense pas que Jupiter, maître de la foudre , tolère de semblables abus.
O Perses ! grave bien mes conseils au fond de ton esprit. Ecoute la voix de la justice et renonce pour toujours à la violence : telle est la loi (21) que le fils de Saturne a imposée aux mortels. Il a permis aux poissons, aux animaux sauvages, aux oiseaux rapides de se dévorer les uns les autres, parce qu'il n'existe point de justice parmi eux ; mais il adonné aux hommes cette justice , le plus précieux des bienfaits. Si dans la place publique, un juge veut parler avec droiture et avec prudence, Jupiter à la large vue lui accorde la richesse ; mais s'il se parjure volontairement, s'il blesse l'équité par de faux témoignages, il subit des maux sans remède ; la gloire de sa postérité s'obscurcit d'âge en âge , tandis que d'âge en âge la postérité de l'homme juste devient plus illustre. Ecoute mes utiles conseils, imprudent Perses ! Rien n'est plus aisé que de se précipiter dans le vice : le chemin en est court et nous l'avons près de nous ; mais les dieux immortels ont baigné de sueurs la route de la vertu : cette route est longue, escarpée et d'abord hérissée d'obstacles -, mais quand on touche à son sommet, elle devient facile , quoique toujours pénible.
Le plus sage est celui qui, jugeant tout par lui-même, considère les actions qui seront les meilleures lorsqu'il les aura terminées. L'homme docile aux bons conseils est encore digne d'estime ; mais celui qui ne sait pas s'éclairer par sa propre sagesse et refuse d'écouter les avis des autres est entièrement inutile sur la terre. Quanta toi, Perses! ô rejeton des dieux (22) ! garde l'éternel souvenir de mes avis : travaille si tu veux que la Famine le prenne en horreur et que l'auguste Cérès à la belle couronne, pleine d'amour envers loi, remplisse les granges de moissons. En effet, la Famine
HESIODE
est toujours la compagne de l'homme paresseux 5 les dieux et les mortels haïssent également celui qui vit dans l'oisiveté , semblable en ses désirs à ces frelons privés de dards qui , tranquilles , dévorent et consument le travail des abeilles. Livre-toi avec plaisir à d'utiles ouvrages , afin que tes granges soient remplies des fruits amassés pendant la saison propice. C'est le travail qui multiplie les troupeaux et accroît l'opulence. En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n'est point le travail, c'est l'oisiveté qui est un déshonneur. Si tu travailles , les paresseux bientôt seront jaloux de toi en te voyant t'enrichir^ la vertu et la gloire accompagnent la richesse : ainsi lu deviendras semblable à la divinité. Il vaut donc mieux travailler, ne pas envier inconsidérément la forlune d'autrui et diriger ton esprit vers des occupations qui te procureront ta subsistance : voilà le conseil que je te donne. La mauvaise honte est le partage de l'indigent. La honte est très-utile ou très-nuisible aux mortels. La honte mène à la pauvreté , la confiance à la richesse. Ce n'est point par la violence qu'il faut s'enrichir, les biens donnés par les dieux sont les meilleurs de tous. Si un ambitieux s'empare de nombreux trésors par la force de ses mains ou les usurpe par l'adresse de sa langue (comme il arrive trop souvent lorsque l'amour du gain séduit l'esprit des hommes et que l'impudence chasse toute pudeur), les dieux le précipitent bientôt vers sa ruine ; sa famille s'anéantit et il ne jouit que peu de temps de sa richesse. Il est aussi coupable que celui qui maltraiterait un suppliant ou un hôte, qui, monté en secret sur la couche d'un frère, souillerait sa femme d'embrassemens illégitimes, dépouillerait par une indigne ruse des enfans orphelins ou accablerait d'injurieux discours un père parvenu au triste seuil de la vieillesse. Jupiter s'irrite contre cet homme et lui envoie enfin un châtiment terrible en échange de ses iniquités. Mais toi, que ton esprit insensé s'abstienne de semblables crimes. Offre , selon tes facultés, des sacrifices aux dieux immortels (23) avec un cœur chaste et pur, et brûle en leur honneur les cuisses brillantes des victimes. Apaise-les par des libations et par de l'encens quand lu vas dormir ou lorsque brille la lumière sacrée du jour, afin qu'ils aient pour toi une âme bien veillante et que tu achètes toujours
le champ d'autrui sans jamais vendre le tien. Invite ton ami à tes festins et laisse là ton ennemi 5 invite surtout l'ami qui habite près de toi : car s'il t'arrive quelque accident domestique, tes voisins accourent sans ceinture, tandis que tes parens se ceignent encore. Un mauvais voisin est un fléau autant qu'un bon voisin est un bienfait. C'est un trésor que l'on rencontre dans un voisin vertueux. Il ne mourra jamais un de tes bœufs, à moins que tu n'aies un méchant voisin. Mesure avec soin tout ce que tu empruntes à ton voisin ; mais rends-lui autant et davantage si tu le peux, afin que si un jour tu as besoin de lui, tu le trouves prêt à te secourir.
Ne recherche pas des gains déshonorans ; de tels bénéfices équivalent à des pertes. Tu dois chérir qui te chérit, visiter qui te visite, donner à qui te donne , ne rien donner à qui ne te donne rien. On rend présent pour présent et refus pour refus. La libéralité est utile ; la rapine est funeste et ne cause que la mort. L'homme qui donne volontairement, quelle que soit la grandeur du bienfait, s'en réjouit et en est charmé jusqu'au fond de l'âme. Celui qui, fort de son impudence, commet un larcin, malgré la modicité du profit , sent le remords déchirer son cœur. Si tu acquiers peu à peu, mais souvent, tu auras bientôt amassé une grande fortune : qui sait ajouter à ce qu'il possède déjà évitera la noire famine. Ce qu'on a déposé dans sa maison ne cause plus d'inquiétude. Il vaut mieux garder ses biens dans l'intérieur de ses foyers , puisque ce qui est dehors n'est pas en sûreté. S'il est agréable d'user de ce qu'on a près de soi , il est pénible d'avoir besoin de ce qui est ailleurs. Je t'engage à y songer. Bois à longs traits le commencement et la fin du tonneau, mais épargne le milieu. On le ménage trop tard, quand on ne ménage que le fond (24).
Donne toujours à ton ami le salaire convenu. En riant même avec ton frère , appelle un témoin : la crédulité et la défiance perdent également les hommes (25). Qu'une femme indécemment parée (26) ne te séduise point en l'agaçant par son doux babil et en s'informant de ta demeure : c'est se fier au voleur que se fier à la femme. Qu'un fils unique garde la maison paternelle, ainsi tes richesses s'accroîtront dans tes foyers. Puisses-tu ne mourir que vieux en laissant un autre enfant! C'est aux familles nombreuses
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que Jupiter prodigue d'immenses trésors. Plus des parens nombreux redoublent de soins et plus la fortune s'augmente. Si ton cœur désire la richesse, suis mon précepte : ajoute sans cesse le travail au travail.
Commencela moisson (27) quandles Pléiades, filles d'Atlas, se lèvent dans les deux, et le labourage quand elles disparaissent -, elles demeurent cachées quarante jours et quarante nuits, et se montrent de nouveau lorsque l'année est révolue, à l'époque où s'aiguise le tranchant du fer. Telle est la loi générale des campagnes pour les colons qui habitent les bords de la mer ou qui , loin de cette mer orageuse , cultivent un sol fertile dans les gorges des profondes vallées. Sois toujours nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures et nu quand tu moissonnes , si tu veux exécuter à propos tous les travaux de Cérès , voir tes fruits parvenir à leur maturité et n'être pas forcé , dans ton indigence de parcourir en mendiant les maisons étrangères sans rien obtenir. Déjà tu es venu près de moi, mais je ne te ferai plus ni aucun don ni aucun prêt. Travaille , imprudent Perses ! travaille à ces ouvrages que les dieux imposèrent aux hommes ; tremble d'être contraint dans ta douleur de mendier ta nourriture avec ta femme et tes enfans et d'implorer des voisins qui te mépriseront : ils te donneront deux et trois fois , mais si tu les importunes encore , tu n'obtiendras plus rien et tu perdras ton temps en paroles ; tes longs discours seront inutiles. Je te conseille plutôt de payer tes dettes et d'éviter la famine.
Procure-toi d'abord une maison , un bœuf laboureur et une esclave non mariée qui suivra tes troupeaux ; rassemble chez loi tous les instrumens nécessaires à l'agriculture pour ne pas en demander aux autres et ne pas en manquer si tu éprouvais un refus : alors tu verrais le temps s'écouler et l'ouvrage en souffrirait. Ne remets pas tes travaux au lendemain ni au surlendemain : l'homme qui reste oisif ou qui diffère d'agir ne remplit pas ses granges. L'activité double la richesse. Celui qui temporise lutte toujours avec le besoin.
Lorsque le soleil ne darde plus les rayons de sa brûlante chaleur, lorsque, pendant l'automne , les pluies du grand Jupiter rendent le corps humain plus souple et plus léger (car alors l'astre du Sirius roule moins longtemps pendant le jour sur la tête des malheureux
mortels et prolonge davantage sa course nocturne ) , lorsque les arbres coupés par le fer sont moins exposés à la carie , quand leurs feuillages tombent et leur sève s'arrête , songe que c'est le temps d'abattre les bois nécessaires à tes travaux. Façonne un mortier de trois pieds, un pilon de trois coudées et un essieu de sept pieds : telle est la mesure la plus convenable -, taille ensuite un maillet de huit pieds et arrondis une jante de trois palmes pour un char qui en aura dix-, prépare beaucoup d'autres morceaux de bois recourbés. Lorsque , en parcourant la montagne ou la plaine , tu auras trouvé un manche d'yeuse , apporte-le dans ta maison , c'est l'instrument le plus solide pour servir au labourage; qu'un élève de Pallas, l'attachant avec des clous , le fixe au dental et l'adapte au timon. Alors construis dans ta de^ meure deux charrues, l'une d'une seule pièce, l'autre de bois d'assemblage; rien n'est plus utile, puisque si tu brises l'une, tu pourras atteler tes bœufs à l'autre : c'est le laurier ou l'orme qui forme les timons les plus forts; que le dental soit de chêne et le manche d'yeuse. Achète deux bœufs de neuf ans ; à cet âge leur vigueur est infatigable ; parvenus au terme de la jeunesse, ils sont encore propres aux travaux : tu ne craindras point qu'en se disputant ils ne brisent la charrue au milieu d'un sillon et ne laissent l'ouvrage imparfait. Qu'un homme de quarante ans les accompagne, après avoir mangé en huit bouchées un pain divisé en quatre parties ; tout enlier au labour, il tracera des sillons toujours droits , ne détournera point ses «yeux sur ses camarades et tiendra son esprit constamment appliqué à sa tâche : un plus jeune laboureur ne saurait ni répandre la semence avec mesure , ni éviter de la répandre deux fois, car un jeune homme est toujours impatient de rejoindre ses compagnons.
Observe chaque année le temps où tu entendras les cris de la grue retentir du haut des nuages ; c'est elle qui apporte le signal du labour et qui annonce le retour du pluvieux hiver. L'homme qui manque de bœufs sent alors les regrets déchirer son âme. Nourris dans ton établedes bœufs aux longues cornes. Il est aisé de dire : Prête-moi des bœufs et un chariot; mais il est aisé de répondre : Mes bœufs sont occupés. L'homme riche en imagination parle de construire un chariot ; l'insensé î il ignore que pour un chariot il faut cent pièces debois^
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HESIODE
il aurait du y songer plus lot et se munir des matériaux nécessaires. Dès que le temps du labourage arrive pour les mortels , hâte-toi , pars le matin avec tes esclaves , travaille dans la saison le sol humide et sec pour rendre tes champs fertiles, défriche la terre dans le printemps, laboure-la encore pendant l'été -, elle ne trompera point ton espérance 5 quand elle est devenue légère , c'est le temps de l'ensemencer. Ainsi travaillée, elle fournit les moyens d'écarter les imprécations et de procurer du repos aux enfans. Invoque le Jupiter infernal et demande à la chaste Cérès de faire parvenir ses divins présens à leur maturité. Lorsque, commençant le laBour et prenant dans ta main l'extrémité du manche , tu frappes de l'aiguillon le dos de tes bœufs qui traînent le timon à l'aide des courroies, qu'un jeune serviteur te suive armé d'un noyau et donne du mal aux oiseaux en recouvrant la semence. L'ordre est pour les mortels le plus grand des biens ; le désordre le plus grand des maux. Ainsi tes lourds épis s'inclineront vers la terre si le roi de l'Olympe accorde un heureux terme à tes travaux. Tu débarrasseras tes urnes de leurs toiles d'araignée (28) et je crois que tu te réjouiras j riche de tous les biens entassés dans ta maison. Tu attendras dans l'abondance le printemps aux blanches fleurs et tu ne regarderas pas les autres d'un œil jaloux 5 ce seront les autres qui auront besoin de toi. Si tu ne laboures la terre féconde que dans le solstice d'hiver, tu pourras moissonner en demeurant assis ; à peine saisiras-tu dans ta main quelques rares épis que tu lieras en javelles inégales , en te traînant dans la poussière et sans te réjouir beaucoup. Tu emporteras la moisson dans une corbeille et tu seras pour peu de monde un sujet d'envie. L'esprit de Jupiter maître de l'égide passe aisément d'une pensée à une autre, et il est difficile aux hommes de pénétrer ses desseins. Si tu ne laboures que tard , le mal n'est pourtant pas sans remède. Dès que le coucou chante dans le feuillage du chêne , et réjouit les mortels sur la terre immense , si Jupiter ne cesse de pleuvoir pendant trois jours et si l'eau ne reste pas au-dessous du sabot de tes bœufs sans toutefois le surpasser, le dernier labourage sera aussi heureux que le premier. Retiens tous ces préceptes dans ta mémoire. Observe attentivement rapproche du printemps aux blanches fleurs et la saison des pluies.
Dans l'hiver, lorsqu'un froid violent tient les hommes renfermés , passe , sans t'arrêter devant les ateliers de forgerons (29) et les lieux publics aux brûlans foyers. L'homme laborieux sait accroître son bien même dans cette saison. Ne te laisse donc point accabler par les rigueurs d'un hiver cruel et de la pauvreté. Crains d'être réduit à presser d'une main amaigrie tes pieds gonflés par le jeûne. Le paresseux se repaît de vaines illusions et , manquant du nécessaire , médite en son esprit de coupables actions. L'indigent, privé de moyens d'existence, reste assis dans les lieux publics , et nourrit l'espérance du mal. Au milieu de l'été , dis à tes esclaves : « L'été ne durera pas toujours, construisez vos demeures. » Redoute le mois Lénéon, ces mauvais jours tous funestes aux bœufs , el les glaces dangereuses qui couvrent la campagne lorsque, venu de la Thrace nourrice des chevaux, l'impétueux Borée agite de son souffle les flots delà vaste mer, resserre la terre et les bois, et, déchaîné sur celle terre féconde , déracine dans les gorges des montagnes les chênes à la cime élevée et les énormes sapins -, en faisant mugir au loin les immenses forêts. Les bêtes sauvages frissonnent et ramènent sous leur ventre leur queue engourdie malgré l'épaisseur de leurs poils qui ne les garantit pas des attaques du glacial Borée. Ce vent pénètre sans obstacle à travers le cuir du bœuf et les longs poils de la chèvre -, cependant la force de son souffle ne perce point la laine touffue des brebis. Le froid courbe le vieillard, mais il respecte la peau tendre de la jeune fille qui , tranquille dans ses foyers auprès de sa mère, encore ignorante des plaisirs de Vénus à la parure d'or, après avoir lavé dans une onde pure et parfumée d'une huile luisante ses membres délicats , dort renfermée, la nuit, dans la maison natale, à l'abri des rigueurs de l'hiver, tandis que le polype se ronge les pieds dans sa demeure glacée, au fond de sa triste retraite -, car le soleil ne lui montre pas d'autre nourriture à saisir, le soleil qui se tourne vers les contrées et les villes des peuples à la noire couleur et brille moins longtemps pour tous les Grecs. Alors les monstres des forêts, armés ou dépourvus de cornes, grincent des dents et fuient à travers les épaisses broussailles \ tous les animaux qui habitent des tanières profondes et des antres dans les rochers , ne songent qu'à chercher ces abris ; pareils à l'homme à trois pieds (30) dont les
LES TRAVAUX ET LES JOUKS
épaules semblent brisées et qui penche son front vers la terre, ils se traînent avec effort, en lâchant d'éviter les blancs flocons de la neige.
Dans cette saison , pour garantir ton corps (31), revêts , suivant mon conseil , un manteau moelleux et une tunique flottante jusqu'aux talons-, enveloppe-toi d'un vêtement dont la légère trame est couverte d'une laine épaisse, afin que tes poils hérissés ne se dressent pas sur tes membres frissonnans. Enlace à tes pieds des brodequins formés de la peau d'un bœuf que la force a fait périr et garnis de poils épais dans l'intérieur. Quand le temps de la froidure sera venu, jette sur tes épaules la dépouille des chevreaux premiers -nés et attache -la avec une courroie de bœuf, pour qu'elle te serve de rempart contre la pluie. Couvre ta tête d'un chapeau façonné avec soin et propre à défendre tes oreilles de l'humidité. Car lorsque Borée tombe , l'aurore est froide , et l'air fécond du matin, descendant du ciel étoile, s'étend sur les travaux des riches laboureurs-, la vapeur émanée du sein des fleuves intarissables, et soulevée au-dessus de la terre par la fureur du vent , tantôt vers le soir retombe en pluie , et tantôt souffle avec violence , tandis que Borée, venu de la Thrace, pousse au loin les épais nuages. Préviens cette tempête et, ton ouvrage terminé, rentre dans ta maison , de peur que du haut des cieux une sombre nuée, l'enveloppant tout entier, ne mouille ton corps et ne trempe tes vêtemens. Évite un tel danger-, ce mois de Thiver est le plus redoutable de tous ; il est funeste aux troupeaux et funeste aux mortels. Alors ne mesure à tes bœufs que la moitié de leur pâture , mais donne plus d'alimens à l'homme 5 les longues nuits diminuent les besoins des animaux. Contracte l'habitude pendant l'année entière de régler la nourriture d'après la durée des jours et des nuits , jusqu'à ce que la terre , cette mère commune , te prodigue des fruits de toute espèce.
Quand , soixante jours après la conversion du soleil, Jupiter a terminé le cours de l'hiver, l'étoile Arcture, abandonnant les flots sacrés de l'Océan , se lève et brille la première à l'entrée de la nuit. Bientôt après , la fille de Pandion , la plaintive hirondelle reparaît le matin aux yeux des hommes , lorsque le printemps est déjà commencé. Préviens l'arrivée de l'hirondelle , pour tailler la vigne : cette époque est la plus favorable -, mais , quand le limaçon , fuyant
les Pléiades , grimpe de la terre sur les plantes, c'est le temps non pas de fouir la vigne, mais d'aiguiser tes faulx et d'exciter tes esclaves au travail. Fuis le repos sous l'ombrage, fuis le sommeil du matin , dans la saison de la moisson, lorsque le soleil dessèche tous les corps. Alors , dépêche-toi 5 rassemble le blé dans ta maison et sois debout au point du jour, afin d'obtenir une récolte suffisante. L'aurore accomplit le tiers de l'ouvrage; l'aurore accélère le voyage et avance le travail. Partout l'aurore , dès qu'elle se montre, met les hommes en roule et place les bœufs sous le joug.
Lorsque le chardon fleurit , lorsque la cigale harmonieuse, assise au sommet d'un arbre, fait entendre sa douce voix en agitant ses ailes, dans la saison du laborieux été, les chèvres sont très-grasses, les vins excellens, les femmes très-lascives et les hommes très-faibles , parce que le Sirius appesantit leur tête et leurs genoux , et dessèche tout leur corps par ses feux ardens. Alors repose-toi à l'ombre des rochers -, bois du vin de Biblos , choisis pour ton repas des gâteaux de fromage , le lait des chèvres qui ne nourrissent plus, la chair d'une génisse qui n'a pas encore été mère et ne broute que les feuilles des bois, ou la chair des chevreaux premiers-nés. Savoure un vin noir et demeure assis sous l'ombrage, rassasié d'une abondante nourriture , le visage tourné vers la pure haleine du zéphyre, aux bords d'une fontaine qui ne cesse d'épancher des flots limpides. Verse dans ta coupe trois portions d'eau et une quatrième de vin. Dès que l'impétueux Orion commencera à paraître , ordonne à tes esclaves de broyer les dons sacrés de Cérès, dans un lieu exposé aux vents , sur une aire aplanie. Mesure le grain et dépose-le soigneusement dans les urnes. Lorsque tu auras chez toi renfermé ta récolte entière, je t'engage à louer un mercenaire sans maison , à chercher une servante sans enfans , car celle qui en a devient trop importune. Procure-toi aussi un chien à la dent dévorante et ne lui épargne point la nourriture, de peur que le voleur qui dort pendant le jour ne vienne t'enlever tes richesses. Amasse le foin et la paille qui te serviront à nourrir durant une année tes bœufs et tes mulets. Mais ensuite laisse reposer les genoux de tes esclaves et dételle tes bœufs.
Lorsque Orion et Sirius seront parvenus jusqu'au milieu du ciel , et que l'Aurore aux doigts
HESIODE
de rose contemplera Arcture , ô Perses ! cueille tous les raisins et apporte-les dans ta demeure 5 expose-les au soleil dix jours et dix nuits. Conserve-les à l'ombre pendant cinq jours , et le sixième, renferme dans les vases ces présens du joyeux Bacchus. Quand les Pléiades, les Hyades et l'impétueux Orion auront disparu , rappelle-toi que c'est la saison du labourage. Qu'ainsi l'année soit remplie tout entière par des travaux champêtres.
Si le désir de la périlleuse navigation s'est emparé de ton âme , redoute l'époque où les Pléiades, fuyant l'impétueux Orion, se plongent dans le sombre Océan -, alors se déchaîne le souffle de tous les vents 5 n'expose pas tes navires aux fureurs de la mer ténébreuse. Souviens-toi plutôt , comme je te le conseille, de travailler la terre ; tire le vaisseau sur le continent et assujettis-le de tous côtés avec des pierres qui arrêteront la violence des vents humides. Songe à vider la sentine , pour qu'elle ne soit point gâtée par la pluie de Jupiter. Renferme tous les agrès dans ta maison. Replie avec soin les ailes du vaisseau qui traverse les mers. Suspends au-dessus de la fumée de ton foyer le superbe gouvernail et attends la saison propice aux courses maritimes. Quand elle sera venue, lance à la mer ton léger navire et remplis-le d'une cargaison convenable qui , à ton retour, te procurera des bénéfices. C'est ainsi que notre père , imprudent Perses , naviguait en cherchant un honnête moyen d'existence. Autrefois , abandonnant la Cume d'Eolide , il arriva dans ce pays , après avoir franchi sur un noir vaisseau l'immense étendue de la mer. Il ne fuyait pas la fortune , la richesse et l'opulence , mais la cruelle pauvreté que Jupiter envoie aux hommes. Enfin , il s'établit près de l'Hélicon, dans Ascra , misérable village, affreux l'hiver, incommode l'été, désagréable toujours.
Pour toi , ô Perses î souviens-toi de ne te livrer à tous les travaux et surtout à la navigation que dans la saison propice. Fais l'éloge d'un petit bâtiment, mais remplis un grand vaisseau de marchandises. Plus la cargaison est considérable , plus tu accumuleras profits sur profits, si toutefois les vents retiennent leur souffle désastreux. Si, tournant vers le commerce ton esprit imprudent, tu veux éviter les dettes et la cruelle famine, je t'enseignerai les moyens d'affronter la mer retentissante,
bien que je sois inexpérimenté dans l'art de la navigation. Jamais je n'ai traversé sur un navire la vaste mer que lorsque je vins dans l'Eubée, en quittant Aulis où jadis les Grecs, attendant la fin des tempêtes , avaient rassemblé une nombreuse armée pour voguer de la divine Hellas vers Troie aux belles femmes. Pendant ce voyage , je passai à Chalcis pour disputer les prix du belliqueux Amphidamas , quand ses fils magnanimes proposèrent plusieurs genres de combats. Là je m'enorgueillis d'avoir conquis par mes chants un trépied à deux anses , que je consacrai aux Muses de l'Hélicon , dans les lieux mêmes où, pour la première fois, elles m'avaient inspiré des vers harmonieux. C'est alors seulement que je me confiai aux solides vaisseaux. Cependant je te révélerai les conseils de Jupiter armé de l'égide ; car les Muses m'apprirent à chanter les hymnes célestes.
Cinquante jours après la conversion du soleil , lorsque le laborieux été arrive à son terme, c'est l'époque favorable à la navigation. Tu ne verras aucun vaisseau se briser, et la mer n'engloutira pas les voyageurs , à moins que le prudent Neptune qui ébranle la terre , ou Jupiter, roi des immortels , n'ait résolu leur perte. En effet, les maux et les biens sont tous au pouvoir de ces dieux. Les vents alors sont faciles h distinguer ; la mer est sûre et tranquille. Encouragé par ces vents , lance sur cette mer ton rapide navire, que tu auras soigneusement rempli de marchandises. Mais hâte-toi de revenir dans tes foyers le plus tôt qu'il te sera possible -, n'attends pas le vin nouveau, les inondations de l'automne, l'approche de l'hiver, ni le souffle impétueux du Notus qui , accompagnant les abondantes pluies de Jupiter, rend la mer orageuse et difficile.
On peut encore s'embarquer au printemps , lorsque l'homme voit bourgeonner à la cime du figuier des premières feuilles aussi peu sensibles que les traces d'une corneille qui glisse sur la terre -, alors la mer est accessible. C'est l'époque de la navigation du printemps; mais je ne l'approuve pas -, elle ne plaît point à mon esprit , parce qu'il faut toujours en saisir l'occasion. Tu auras de la peine à fuir le danger ; néanmoins les hommes s'y exposent follement ; car la richesse est la vie même pour les malheureux mortels. Cependant il est cruel de périr dans les flots. Je t'engage à méditer dans le fond de ta pensée tous les conseils que je te
LES TRAVAUX ET LES JOURS
donne. Ne va point placer ta fortune entière sur tes profonds vaisseaux -, laisse le plus grand nombre de tes biens et n'emporte que la moindre partie. Il est aussi terrible de rencontrer sa perte dans les vagues de la mer , que si , après avoir placé sur un chariot un fardeau trop pesant, tu voyais se briser son essieu et se perdre toutes tes marchandises.
Agis toujours avec prudence. L'occasion en toute chose est ce qui vaut le mieux. Conduis une épouse dans ta maison , quand tu n'auras ni beaucoup moins , ni beaucoup plus de trente ans : c'est l'âge convenable pour l'hymen. Que ta femme soit nubile depuis quatre ans , et se marie la cinquième année. Epouse-la vierge , afin de lui apprendre des mœurs chastes. Choisis surtout celle qui habite près de toi. Examine attentivement tout ce qui l'entoure, pour que ton mariage n'excite pas la risée de tes voisins. Car s'il n'est pas pour l'homme un plus grand bien qu'une vertueuse femme, il n'est pas un plus cruel fléau qu'une femme vicieuse qui , ne recherchant que les festins , brûle sans flambeau l'époux le plus vigoureux et le réduit à une vieillesse prématurée.
Respecte toujours la puissance des bienheureux immortels. Ne rends pas ton ami l'égal de ton frère , ou , si tu agis ainsi , ne lui fais jamais tort le premier. Ne mens pas pour le plaisir de parler. Si ton ami commence à t'offenser par ses discours ou par ses actions, souvienstoi de le punir deux fois. Si , jaloux de rentrer dans ton amitié, il t'offre lui-même satisfaction, reçois-la. On est trop malheureux quand on change d'ami trop souvent. Que jamais Ion visage ne trahisse ta pensée. Ne cherche point à passer pour un homme qui reçoit beaucoup d'hôtes, ni pour un homme qui n'en reçoit aucun. Ne sois ni le compagnon desméchans, ni le calomniateur des gens de bien. Garde-toi de reprocher à personne la pauvreté qui dévore l'âme, la pauvreté, ce funeste présent des bienheureux immortels. Une langue avare de discours est un trésor parmi les hommes. C'est la mesure des paroles qui en, compose la grâce la plus précieuse. Si tu es médisant, bientôt on médira de toi davantage. Ne sois pas morose dans ces festins que de nombreux amis célèbrent en commun-, le plaisir en est très-grand et la dépense très-petite. Au lever de l'aurore, ne consacre point avec des mains impures (32) un vin noir à Jupiter
et aux autres immortels; ils ne t'écouteraient pas et repousseraient tes prières. Quand tu veux uriner, ne reste pas debout, tourné contre le soleil, et même depuis le coucher de cet astre jusqu'à son lever, ne le fais pas en marchant au milieu ou en dehors du chemin, ni en te découvrant. Les nuits appartiennent aux dieux. L'homme sage et pieux satisfait ce besoin lorsqu'il est assis ou qu'il s'approche du mur d'une cour étroitement fermée.
Dans ta maison ne va point, tout souillé d'une humide semence, te découvrir devant le foyer-, évite une telle indécence. Engendre ta postérité non pas au retour d'un repas funèbre au sinistre présage , mais après le festin des dieux. Ne traverse jamais à pied le limpide courant des fleuves intarissables, avant d'avoir prié à l'aspect de leurs belles eaux et lavé tes mains dans ces ondes transparentes de blancheur. L'homme'impie qui traverse un fleuve sans y purifier ses mains provoque la colère des dieux et s'attire des malheurs dans l'avenir. Dans le festin solennel des dieux, ne sépare jamais avec le noir couteau tes vieux ongles des ongles encore neufs. Ne place pas l'urne du vin au-dessus de la coupe des buveurs; car ! cette action deviendrait un présage fatal.
Quand tu bâtis une maison ne la laisse pas ! imparfaite de peur que la criarde corneille ne croasse du haut des murs. Garde-toi de manger ! ou de te laver dans les vases non encore consa- ! crés; ce délit t'exposerait au châtiment. Ne laisse | pas s'asseoir sur l'immobile pierre des tom- | beaux un enfant de douze ans ; ce serait mal ' agir et tu n'en ferais qu'un homme sans vi- ! gueur; n'y place pas non plus un enfant de | douze mois : l'inconvénient serait le même. ! Homme ne lave pas ton corps dans le bain des i femmes ; autrement tu subirais un jour une pu- | nilion sévère. Si lu arrives au milieu d'un sa- ; crifice déjà commencé, ne te moque point des j mystères (33) -, la divinité s'en irriterait. Ne va i point uriner dans le courant des fleuves qui | coulent vers la mer, ni dans l'eau des fontaines ; garde-toi de les profaner ainsi. N'y satisfais pas également d'autres besoins; une telle action ne serait pas plus louable. Evite una mauvaise renommée parmi tes semblables. La renommée est dangereuse ; son fardeau est léger à soulever, pénible à supporter et difficile à déposer. La renommée que des peuples nombreux répandent au loin, ne périt jamais tout
HESIODE
entière 5 car elle est aussi elle-même une divinité.
Observe les jours (34) d'après Tordre établi par Jupiter, pour les apprendre à tes esclaves ; le trentième du mois est le plus convenable pour Tinspeclion de leurs travaux et le partage de leur salaire , lorsque les peuples rassemblés entendent les arrêts de la justice. Voici les jours qui viennent du prudent Jupiter : d'abord le premier de la' nouvelle lune, le quatrième et le septième, jour sacré où Latone enfanta Apollon au glaive d'or. Le huitième et le neuvième du mois qui grandit conviennent aux affaires domestiques. Le onzième et le douzième sont favorables tous les deux, l'un à la tonte des brebis, l'autre à la récolte des joyeux fruits de la terre. Mais le douzième est bien préférable au onzième. C'est alors que l'araignée au léger vol file sa trame dans les airs, durant les grands jours de l'été , lorsque la fourmi ramasse ses provisions. Que la femme en ce jour prépare sa toile et entreprenne son ouvrage.
N'ensemence pas la terre le treizième jour du mois commencé -, ce jour n'est favorable qu'aux plantations -, le seizième leur est entièrement contraire: il est propice à la génération des mâles, mais nuisible, soit à la procréation des filles, soit à leur mariage. Le sixième ne vaut rien non plus pour engendrer des filles, il est bon pour châtrer les chevreaux et les béliers et pour entourer d'une enceinte les bergeries. Ce jour est heureux pour la conception des enfans mâles 5 il aime les injurieux propos, les mensonges, les paroles flatteuses et les secrets entretiens.
Le huitième jour du mois, tu peux châtrer les chevreaux et les bœufs mugissans et , le douzième, les mulets laborieux. Le vingtième, pendant les grands jours , tu engendreras un fils doué d'une âme sage et prudente. Le dixième est propre à la génération des hommes , le quatorzième à celle des filles. Apprivoise en ce jour les brebis, les bœufs aux pieds flexibles et aux cornes recourbées, leschiensàladentdévorante
et les mulets laborieux , en les caressant de la main. Le quatrième et le vingt-quatrième jours du mois qui commence et qui finit, songe à fuir les chagrins dévorans 5 ce sont des jours sacrés. Le quatrième , conduis ton épouse dans ta maison , après avoir interrogé le vol des oiseaux 5 tel est le meilleur augure pour l'hymen. Évite les cinquièmes jours qui sont funestes et terribles. Car alors on dit que les Furies parcourent la terre , en vengeant Horcus que la Discorde enfanta pour le châtiment des parjures. Le dix-septième, visite soigneusement les dons sacrés de Cérès et jette-les au vent dans une aire aplanie. Coupe les bois destinés à la construction des maisons et à l'armement des navires. Commence, le quatrième, à construire tes légers vaisseaux. Le dix-neuvième après midi est le jour le plus favorable-, le neuvième n'est nullement dangereux pour les mortels 5 il est bon pour planter, propice à la génération, pour les hommes comme pour les femmes : ce n'est jamais un mauvais jour. Peu de personnes savent que le vingt-neuvième est excellent pour percer un tonneau , pour soumettre au joug les bœufs, les mulets, les chevaux aux pieds légers et pour lancer sur la sombre mer un rapide vaisseau à plusieurs rangs de rameurs. Peu de personnes l'appellent un jour d'heureux présage. Le quatrième, ouvre tes tonneaux; à midi ce jour est sacré par-dessus tous les autres. Quelques-uns regardent le vingtième au lever de l'aurore comme le meilleur du mois 5 car le soir il devient défavorable.
Tels sont les jours utiles aux hommes (35) 5 les autres sont indifférens -, ils ne présagent et n'apportent rien. Chacun loue tantôt l'un , tantôt l'autre ; mais peu savent les apprécier. La journée est souvent une marâtre et souvent une mère. Heureux, heureux le sage mortel qui, instruit de toutes ces vérités , travaille sans cesse , irréprochable envers les dieux , observant le vol des oiseaux et fuyant les actions impies !
FIN DES TRAVAUX ET DES JOURS
LE BOUCLIER D'HERCULE
Ou telle (1), abandonnant sa maison et la terre de la patrie , la fille d'Électryon , de ce chef belliqueux des peuples , Alcmène (2) arriva dans Thèbes avec l'intrépide Amphitryon, Alcmène qui surpassait toutes les femmes au sein fécond par la beauté de son visage et par la grandeur de sa taille. Aucune de ces femmes que les mortelles enfantèrent en s'unissant à des époux mortels ne pouvait lui disputer le prix de la sagesse. Dans sa haute chevelure , dans ses noires paupières respirait une grâce (3) semblable à celle de Vénus à la parure d'or et, dans le fond de son cœur, elle aimait son époux comme jamais aucune femme n'avait aimé le sien. Cependant ce guerrier furieux en disputant des boeufs au noble père d' Alcmène , vainqueur l'avait fait périr par la force (4). Contraint de fuir sa patrie (5), il était venu dans Thèbes demander un asile aux enfans de Cadmus , porteurs de boucliers : c'est là qu'il demeurait avec sa pudique épouse , mais privé des aimables plaisirs de l'hyménée; car il lui était défendu de monter sur la couche de la fille d'Électryon , d'Alcmène aux pieds charmans , avant d'avoir vengé le meurtre des généreux frères de son épouse et livré à la flamme dévoranteles villages des belliqueuxTaphiens(6) et des Téléboens. Telle était la loi de son hymen et les dieux en avaient été les garans; dans la crainte de leur colère, il s'empressait d'accomplir sans retards le grand ouvrage que lui avait imposé la volonté céleste. Sur ses pas s'avançaient des soldats avides de guerre et de carnage, les Béotiens , ces dompteurs de chevaux, respirant par-dessus leurs boucliers , les Locriens habiles à combattre de près (7), et les magnanimes Phocéens : le noble enfant d'Alcée (8) marchait fier de ces peuples.
Mais le père des dieux et des hommes , concevant dans son âme un autre projet, voulait engendrer pour ces dieux et pour ces hommes industrieux un héros qui les défendît contre le malheur. Il s'élança de l'Olympe, méditant la ruse au fond de sa pensée et désirant coucher, une nuit, auprès d'une femme à la belle ceinture. Le prudent Jupiter se rendit sur le Ty-
phaon (9), d'où il monta jusqu'à la plus haute cime du Phicius. Là il s'assit et roula encore dans son esprit ses merveilleux desseins. Durant la nuit il s'unit d'amour (10) avec la fille d'Électryon, Alcmène aux pieds charmans et satisfit son désir. Cette même nuit, le chef belliqueux des peuples , Amphitryon , cet illustre héros , content d'avoir terminé son grand ouvrage , revint dans sa maison. Avant de visiter ses esclaves et les rustiques gardiens de ses troupeaux (1 1) , il monta sur la couche de son épouse, tant une violente passion agitait le cœur de ce pasteur des peuples! Tel un homme (12) échappe plein de joie aux tourmens d'une douloureuse maladie ou d'un cruel esclavage : ainsi Amphitryon , délivré d'une entreprise difficile, rentra dans sa maison avec empressement et avec plaisir. Toute la nuit il coucha près de sa pudique épouse , jouissant des présens de Yénus à la parure d'or. Amoureusement domptée par un dieu et par le plus illustre des mortels, Aîcmène enfanta dans Thèbes aux sept portes des jumeaux doués d'un esprit différent, quoique frères-, l'un inférieur au reste des hommes , l'autre courageux et terrible parmi tous les héros, le puissant Hercule. Tous deux avaient été engendrés, Hercule par Jupiter, qui rassemble les sombres nuages, Iphiclès par Amphitryon, chef belliqueux des peuples. Leur origine n'était pas la même : leur mère avait conçu l'un d'un mortel et l'autre du fils de Saturne , de Jupiter , maître de tous les dieux (13).
Hercule tua le fils de Mars, le magnanime Cycnus (14). Dans un bois consacré à Apolion qui lance au loin ses traits, il trouva Cycnus et Mars, son père, ce dieu insatiable de combats, couverts d'armes élincelantes comme les éclairs de la flamme, et debout sur un char. Leurs agiles coursiers frappaient du pied la terre, et sous les pas de ces coursiers la poussière tourbillonnait autour du char magnifique dont leur rapide vol faisait retentir les roues. Le brave Cycnus se réjouissait, espérant immoler le belliqueux enfant de Jupiter avec son écuyer et les dépouiller de leur glorieuse ar-
HESIODE
mure. Mais Phéb us-Apollon n'exauça point ses vœux : car il excita contre lui le puissant Hercule. Partout le bois sacré et l'autel d'Apollon Pagaséen (15) brillaient du vif éclat que répandaient les armes de Mars et la présence d'un si terrible dieu. De ses yeux semblait jaillir une ardente flamme. Quels mortels, excepté Hercule et l'illustre Iolaûs, auraient osé s'élancer à sa rencontre ? Ces deux héros en effet étaient doués d'une grande force, et des bras invincibles , attachés à leurs épaules , s'allongeaient sur leurs membres robustes. Alors Hercule adressa la parole à son écuyer, au courageux Iolaûs :
« Ioiaiisî héros, le plus cher de tous les humains , sans doute Amphitryon s'était rendu coupable envers les bienheureux immortels habitans de l'Olympe lorsque , laissant Tirynthe aux palais magnifiques, il vint dans Thèbes couronnée de beaux remparts , après avoir tué Électryon à qui il disputa des bœufs au front large. C'est là qu'il se réfugia auprès de Créon et d'Hénioché (16) au long voile, qui l'accueillirent avec bienveillance , lui prodiguèrent tous les secours dus aux supplians et le chérirent chaque jour davantage. Il vivait heureux et fier de son épouse , d'Alcmène aux pieds charmans> lorsque les années étant révolues, nous naquîmes ton père et moi , différens tous deux de stature et de caractère. Jupiter égara l'esprit de ton père (17) qui abandonna sa maison et les auteurs de ses jours, pour servir le coupable Eurysthée. Le malheureux ! plus tard il en gémit profondément et déplora sa faute ; mais cette faute est irréparable. Pour moi, le destin m'inposa de pénibles travaux. Ami! hâte-toi de saisir les brillantes rênes de mes coursiers aux pieds rapides, et, l'âme remplie d'une noble confiance, pousse en avant le char léger et les chevaux vigoureux, sans redouter le bruit de l'homicide Mars, Maintenant il fait retentir de ses cris de rage le bois sacré d'Apollon , qui lance au loin ses traits-, mais quelle que soit sa force, il sera bientôt rassasié des fureurs de la guerre.
«Respectable ami! répondit l'irréprochable lolaus, combien ta tête est honorée par le père des dieux et des hommes, et par Neptune Tauréen (18) qui protège les remparts et défend la ville de Thèbes , puisqu'ils font tomber entre les mains un héros si grand et si fort, pour te procurer une gloire immortelle ! Revêts donc tes belliqueuses armes et combattons soudain
en mettant aux prises le char de Mars et le nôtre. Mars ne saurait effrayer ni l'inébranlable enfant de Jupiter, ni celui d'Iphiclès • je crois plutôt qu'il fuira les deux rejetons de l'irréprochable fils d'Alcée, les deux héros qui sont là, brûlant d'une noble ardeur et tout prêts à combattre , car ils aiment bien mieux la guerre que les festins. »
Il dit et le puissant Hercule sourit en se réjouissant dans son cœur, parce qu'il venait d'entendre un langage généreux. Soudain volèrent de sa bouche ces paroles ailées :
« lolaus ! héros nourrisson de Jupiter , voici l'instant du terrible combat. Si tu te montras toujours habile , aujourd'hui encore dirige avec adresse cet Arion (19), ce grand coursier aux crins noirs et seconde-moi de toutes tes forces. »
A ces mots il enlaça à ses jambes les brodequins d'un oriehalque (20) splendide, glorieux présent de Y ulcain 5 puis il ceignit sa poitrine de cette belle cuirasse d'or, magnifique chefd'œuvre que lui donna Minerve, fille de Jupiter, lorsque pour la première fois il s'élança vers les combats meurtriers. Ce redoutable guerrier suspendit encore à ses épaules le fer qui repoussait le trépas et il jeta derrière lui le carquois profond rempli de flèches horribles (21), messagères de la mort, qui étouffe la voix de ses victimes } cette mort semblait attachée à leurs pointes trempées de larmes 5 polies et longues par le milieu, elles étaient revêtues à leur extérmilé des ailes d'un aigle noir. Le héros prit la forte lance armée d'airain et sur sa tête guerrière posa le superbe casque d'acier qui , travaillé avec art , s'ajustait à ses tempes et protégeait le front du divin Hercule.
Enfin il saisit dans ses mains ce bouclier (22) aux diverses figures, que les flèches d'aucun mortel ne purent jamais ni rompre ni traverser, ce bouclier merveilleux, tout entier entouré de gypse (23), orné d'un blanc ivoire, étincelant d'un ambre jaune et d'un or éclatant-, garni de lames bleues qui s'y croisaient de toutes parts.
Au milieu se dressait un dragon (24) qui inspirait une terreur indicible et lançait en arrière des regards brûlans comme le feu. Sa gueule était remplie de dents blanches , cruelles, insaisissables. Sur son front menaçant voltigeait l'odieuse Eris (25) , cette inhumaine déesse qui, excitant le trouble elle carnage, égarait l'esprit des guerriers assez hardis pour
LE BOUCLIER D'HERCULE
attaquer le fils de Jupiter-, leurs âmes descendaient dans la demeure souterraine de Pluton , et sur la terre leurs ossemens pourrissaient , dépouillés de leurs chairs et dévorés par le brûlant Sirius Là se heurtaient la Poursuite et le Retour (26) ; là s'agitaient le Tumulte et la Fuite ; là s'échauffait le Carnage 5 là couraient en fureur Eris et le Désordre. La cruelle Parque saisissait tantôt un guerrier vivant, mais qui venait d'être blessé ou un autre qui ne l'était pas encore, tantôt un cadavre qu'elle traînait par les pieds à travers la bataille. Sur ses épaules flottait sa robe souillée de sang humain ; elle roulait des yeux effrayans et poussait des clameurs aiguës. Là paraissaient encore les tètes de douze serpens hideux , funestes à nommer, et terribles sur la terre pour tous les hommes qui osaient attaquer l'enfant de Jupiter; leurs dents s'entre-choquaient avec de longs sifflemens , tandis que le fils d'Amphitryon combattait. Un art merveilleux avait nuancé les corps de ces épouvantables dragons; l'œil distinguait et les taches bleues de leurs dos et la noirceur de leurs mâchoires profondes.
On voyait aussi des sangliers sauvages et des lions qui s'entre-regardaient avec fureur, et, rangés par troupes , se précipitaient en foule les uns sur les autres : ils ne s'inspiraient mutuellement aucun effroi ; mais leurs cous se hérissaient de poils ; car déjà un grand lion avait élé abattu, et près de lui deux sangliers étaient tombés privés delà vie; de leurs plaies un sang noir s'épanchait sur la terre, et la tête renversée, ils gisaient morts sous leurs terribles vainqueurs. Cependant les deux troupes brûlaient encore de combattre; une nouvelle ardeur enflammait les sangliers sauvages et les farouches lions.
Ailleurs s'offrait le combat des belliqueux Lapithes (27) qui entouraient le roi Cénée, Dryas, Pirilhoûs, Hoplée, Exadius, Phalère, Prolochus, le Titarésien Mopsus, fils d'Ampyx, rejeton de Mars et Thésée fils d'Egée, semblable aux immortels; tous, formés d'argent, portaient des armures d'or. De l'autre côté, les Centaures ennemis se rassemblaient autour du grand Pélréus, du devin Asbole, d'Ardus, d'Hurius, de Mimas aux noirs cheveux, et des deux enfans dePeucis, Périmède etDryale: formés aussi d'argent, tous avaient des massues d'or entre leurs mains. Les deux partis s'attaquaient, comme s'ils eussent été
vivans et ils combattaient de près, armés de lances et de massues. Les coursiers aux pieds rapides du cruel Mars étaient figurés en or; au milieu de la mêlée ce dieu , ravisseur de butin, ce dieu funeste frémissait, une pique à la main , excitant les soldats , couvert de sang , dépouillant les vaincus qui paraissaient respirer encore et triomphant du haut de son char. Près de lui se tenaient la Terreur et la Fuite, impatientes de se mêler au combat des héros. La belliqueuse fille de Jupiter, Pallas Tritogénie semblait vouloir allumer le feu des batailles; une lance brillait dans ses mains, un casque d'or sur sa tête , et l'égide sur ses épaules. Ainsi armée , elle se précipitait vers la guerre terrible
Ici on contemplait le chœur sacré des immortels ; au milieu de ce chœur le fils de Jupiter et de Latone lirait de sa lyre d'or des sons ravissans qui perçaient la voûte de l'Olympe , séjour des dieux. Autour de la céleste assemblée s'élevait en cercle un monceau d'innombrables trésors; et dans cette lutte divine, les Muses de la Pierie (28) chantaient les premières, comme si elles faisaient entendre une voix harmonieuse.
Là sur la mer immense s'arrondissait un port à l'entrée facile, composé de l'étain le plus pur et rempli de flots écumans. Au milieu, de nombreux dauphins paraissaient nager çà et là, en épiant les poissons: deux dauphins d'argent, soufflant l'eau par leurs narines (29), dévoraient les muets habitans de Fonde , et sous leurs dents se débattaient les poissons d'airain. Un pêcheur les contemplait, assis sur le rivage (30) , et balançait dans ses mains un filet qu'il semblait prêt à lancer.
Plus loin , le fils de Danaë à la belle chevelure , Persée (31) , ce dompteur de chevaux , ne touchait pas le bouclier de ses pieds rapides et n'en était pas très-loin ; par un incroyable prodige, il n'y tenait d'aucun côté. Ciselé en or par les mains de l'illustre Vulcain, il portail des brodequins ailés, et le glaive d'airain à la noire poignée , suspendu au baudrier, brillait sur ses, épaules; il volait comme la pensée (32). Tout son dos était couvert par la tête de la cruelle Gorgone (33) : autour de celte tête voltigeait , ô merveille! un sac d'argent d'où tombaient des franges d'or au loin étincelantcs. Sur le front du héros s'agitait le formidable casque de Pluton (34) , enveloppé des épaisses ténèbres de la nuit. Le fils de Danac lui-même s'allon-
HÉSIODE
geait en courant , semblable à un homme qui précipite sa fuite tout frissonnant de terreur; sur ses pas s'élançaient les monstres insaisissables et funestes à nommer, les Gorgones, impatientes de l'atteindre. Dans leur élan impétueux, l'acier pâle du bouclier retentissait d'un bruit aigu et perçant. A leurs ceintures pendaient deux dragons qui courbaient leurs têtes, dardaient leurs langues, entre-choquaient leurs dénis avec fureur et lançaient de farouches regards. Sur les épouvantables têtes de ces Gorgones planait une grande terreur. Là combattaient deux peuples couverts de leurs belliqueuses armes , les uns cherchant à repousser la mort loin de leur cité et de leur famille, les autres avides de meurtre et de ravage. Plusieurs guerriers étaient déjà tombés, sans vie-, un plus grand nombre soutenait le choc des combats. Du haut des tours magnifiques , les femmes poussaient des clameurs aiguës, se meurtrissaient les joues et semblaient vivantes, grâce au talent de l'illustre Vulcain. Les hommes qui avaient atteint la vieillesse, rassemblés hors des portes, élevaient leurs mains vers les bienheureux immortels et tremblaient pour leurs fils. Ceux-ci combattaient sans relâche et derrière eux les noires Destinées (35), entre-choquant leurs dents éclatantes de blancheur , ces déesses à Fœil farouche , hideuses, ensanglantées, invincibles, se disputaient les guerriers couchés sur l'arène. Toutes, altérées d'un sang noir, étendaient leurs larges ongles sur le premier soldat qui tombait mort ou récemment blessé , et les âmes des victimes étaient précipitées dans la demeure de Pluton, dans le froid Tartare. A peine rassasiées de sang humain, elles rejetaient derrière elles les cadavres et retournaient à grands pas au milieu du tumulte et du carnage. Là paraissaient Clo- Iho (36), Lachésis, et plus bas Atropos qui sans être une grande déesse, était plus puissan te et plus âgée que ses sœurs. Toutes les trois, acharnées sur le même guerrier, se lançaient mutuellement d'horribles regards , et , dans leur fureur, entrelaçaient leurs ongles et leurs mains audacieuses. A leurs côtés se tenait la Tristesse (37) désolée , horrible, pâle, desséchée, consumée par la faim , chancelant sur ses épais genoux. De ses mains s'allongeaient des ongles démesurés; une impure émanation s'échappait de ses narines et le sang coulait de ses joues sur la terre. Debout, elle grinçait des
dents avec un bruit terrible et ses épaules étaient couvertes des tourbillons d'une poussière humide de larmes.
Auprès s'élevait une cité munie de superbes tours et de sept portes d'or attachées à leurs linteaux. Les habitans s'y livraient aux plaisirs et à la danse (38). Sur un char aux belles roues ils conduisaient une jeune vierge à son époux et de toutes parts retentissaient les chants d'hyménée (39). On voyait au loin se répandre la clarté des flambeaux étincelans dans la main des esclaves. Florissantes de beauté, des femmes précédaient le cortège et des groupes joyeux les accompagnaient en dansant. Des chanteurs mariaient aux chalumeaux sonores leur voix légère et flexible, qui perçait les échos d'alentour, et un chœur gracieux voltigeait, guidé par les sons de la lyre. D'un autre côté les jeunes garçons se divertissaient aux accords de la flûte-, les uns goûtaient les plaisirs du chant et de la danse; les autres riaient en contemplant ces jeux et chacun s'avançait précédé d'un musicien habile. Enfin, la joie, la danse et les amusemens animaient la ville tout entière. Devant les remparts des écuyers couraient montés sur leurs chevaux. Des laboureurs fendaient le sein d'une terre fertile, en relevant leurs luniques. Dans un champ couvert de blés, des ouvriers moissonnaient les liges hérissées de pointes aiguës et chargées de ces épis, don précieux de Cérès, tandis que leurs compagnons les liaient en javelles et remplissaient l'aire de leurs monceaux. Ailleurs, ceux-ci, armés de la serpe, récoltaient les fruits de la vigne; ceux-là, recevant de la main des vendangeurs les grappes blanches ou noires cueillies sur les grands ceps aux feuilles épaisses et aux rameaux d'argent, les entassaient au fond des corbeilles que d'autres emportaient. Non loin de là , rangés avec ordre et figurés en or, des planis nombreux, chefs-d'œuvre de l'industrieux Vulcain , s'élevaient couverts de pampres mobiles, soutenus par des échalas d'argent et chargés de grappes qui semblaient noircir. Les uns foulaient le raisin , les autres goûtaient le vin nouveau. On voyait encore des athlètes s'exercer à la lutte et au pugilat. Quelques chasseurs poursuivaient des lièvres agiles , et deux chiens à la dent acérée couraient en avant, impatiens de saisir ces animaux qui cherchaient à leur échapper. Près de cette chasse, des écuyers se disputaient le prix avec une ardente
LE BOUCLIER D'HERCULE
rivalité -, debout sur leurs chars magnifiques, ils lançaient leurs légers coursiers et leur lâchaient les rênes : ces solides chars volaient en bondissant et les moyeux des roues retentissaient au loin. Cependant les rivaux redoublaient d'efforts 5 la victoire ne se déclarait pas et le combat restait indécis. Dans la lice brillait à tous les yeux un grand trépied d'or, glorieux ouvrage de l'habile Vulcain.
Enfin l'Océan (40) , qui semblait rempli de flots, coulait de toutes parts autour du superbe bouclier. Des cygnes au vol rapide jouaient à grand bruit au milieu de ces flots • plusieurs nageaient sur la surface des vagues et les poissons s'agitaient autour d'eux, spectacle surprenant même pour le dieu du tonnerre qui avait commandé à l'adroit Yulcain cette vaste et solide armure! Le généreux fils de Jupiter la saisit avec ardeur et d'un saut léger s'élança sur le char, pareil à la foudre de son père qui porte l'égide. Son valeureux écuyer, Iolaiis, assis sur le siège, conduisait le char recourbé. Alors la déesse aux yeux bleus , Minerve (41) s'approcha des deux héros et pour les animer encore , fit voler de sa bouche ces paroles ailées : « Salut , ô descendans du fameux Lyncée (42)! Puisse le roi des bienheureux immortels , Jupiter, vous donner aujourd'hui la force d'immoler Cycnus et de le dépouiller de sa glorieuse armure ! Mais, écoute mes conseils , Hercule , ô toi , le plus courageux des hommes ! Quand tu auras privé Cycnus de la douce existence, laisse-le avec ses armes étendu sur l'arène. Observe l'approche de Mars, ce fléau des mortels, et frappe-le (43) de ta lance acérée à l'endroit que tu verras nu sous le magnifique bouclier. Après, éloigne-toi; car le sort ne te permet point de l'emparer de ses chevaux, ni de sa glorieuse armure (44). »
A ces mots , la puissante déesse monta (45) promptement sur le char, portant la victoire et la gloire dans ses mains immortelles. Alors, d'une voix terrible, Iolaiis, issu de Jupiter, excita les chevaux qui, effrayés de ses menaces, emportèrent le rapide char en couvrant la plaine de poussière. Minerve aux yeux bleus, secouant son égide, leur avait inspiré une nouvelle ardeur et la terre gémissait sous leurs pas.
Cependant Cycnus , ce dompteur de coursiers , et Mars , insatiable de combats , s'avançaient de front , semblables à la flamme ou à la
tempête (46). Les chevaux des deux chars, arrivés les uns devant les autres, poussèrent des hennissemens aigus qui perçaient les échos d'alentour. Le puissant Hercule parla ainsi le premier :
« Lâche Cycnus ! pourquoi diriger ces rapidescoursiers contre des hommes endurcis comme nous par le travail et par la souffrance? Détourne ton char éclatant et cède-moi le chemin. Je vais à Trachine (47), auprès du roi Ceyx (48), qui, puissant et respecté, règne dans cette ville : tu le sais par toi-même, puisque tu as épousé sa fille, Thémisthonoë aux yeux noirs. Lâche! Mars ne repoussera pas la mort loin de toi , si nous nous mesurons tous les deux. Jadis , il éprouva le pouvoir de ma lance lorsque, me disputant la sablonneuse Pylos, il osa me résister, dans son insatiable ardeur de guerre et de carnage. Blessé trois fois , il se vit forcé de s'appuyer contre la terre ; j'avais déjà frappé son bouclier, lorsque du quatrième coup je lui perçai la cuisse, en l'accablant de toute ma force 5 je déchirai sa chair de part en part , et, le front dans la poussière, il tomba sous le choc de ma lance. Alors, couvert de honte , il retourna parmi les immortels, laissant entre mes mains ses dépouilles sanglantes. »
Il dit, mais le belliqueux Cycnus ne voulut pas, docile à la demande d'Hercule, détourner ses vigoureux coursiers. Aussitôt le fils du grand Jupiter et le fils du terrible Mars (49) s'élancèrent du haut de leurs solides chars. Les écuyers rapprochèrent les chevaux à la belle crinière et sous le choc de leurs pas la vaste terre gémit profondément. Comme, du faîte élevé d'une grande montagne , de lourds rochers se précipitent en roulant les uns sur les autres, et dans leur rapide chute entraînent un grand nombre de chênes à la haute chevelure, de pins et de peupliers aux profondes racines, jusqu'à ce que ces confus débris arrivent tous dans la plaine : ainsi les deux héros s'attaquèrent avec des cris effrayans. Toute la ville des Myrmidons, la célèbre Iaolchos, Arné, Hélice, Anthée aux gras pâturages retentirent des longs éclats de leur voix (50) ; car ils s'entre-choquèrent en poussant d'incroyables clameurs. Le prudent Jupiter fit gronder au loin son tonnerre et laissa tomber du ciel des gouttes de sang (51), pour donner à son fils intrépide le signal du combat. Lorsque, dans
HESIODE
les gorges d'une montagne, un sanglier à l'aspect farouche, aux dents menaçantes, brûle de combattre une troupe de chasseurs, la tête baissée, il aiguise contre eux ses blanches défenses ; l'écume ruisselle de sa gueule prête à les déchirer ; ses yeux ressemblent à la flamme étincelante, et sur son dos , sur son cou se dressent ses poils frémissans : tel le fils de Jupiter s'élança de son char. C'était la saison où la bruyante cigale aux noires ailes (52), assise sur un verdoyant rameau , commence à prédire aux hommes par ses chants le retour de l'été, la cigale, qui choisit pour boisson et pour nourriture la féconde rosée, et depuis l'aurore jusqu'au déclin du jour ne cesse de faire entendre sa voix, au milieu de la plus ardente chaleur, lorsque le Sirius dessèche tous les corps : c'était la saison où le millet , semé dans l'été , se couronne d'épis , où l'on voit se colorer ces verts raisins que Bacchus donne aux humains pour leur joie et pour leur malheur : c'était alors que ces héros combattaient , et leurs tumultueuses clameurs retentissaient de toutes parts. Tels deux lions , se disputant une biche qui vient de périr, s'élancent furieux l'un contre l'autre; ils poussent d'affreux rugissemens et leurs dents s'entre-choquent : tels encore, sur une roche élevée , deux vautours aux serres aiguës, aux becs recourbés, combattent à grands cris pour une chèvre des montagnes ou pour la grasse dépouille d'une biche sauvage, que tua la flèche lancée par l'arc d'un jeune chasseur -, tandis que ce chasseur s'égare , incertain de sa route , ils s'en aperçoivent aussitôt et commencent une lutte opiniâtre : ainsi les deux rivaux se jetèrent, en criant , l'un sur l'autre. Cycnus, impatient d'immoler le fils du puissant Jupiter, frappa son bouclier d'un javelot d'airain, mais sans pouvoir le briser ; car les présens de Vulcain défendaient Hercule. Le lils d'Amphitryon, le puissant Hercule, lançant rapidement sa longue javeline, atteignit Cycnus au-dessous du menton , entre le casque et le bouclier, à l'endroit où le cou restait découvert ; la pointe homicide lui trancha les deux muscles, car son vainqueur l'avait accablé d'un coup violent. Il tomba comme un chêne ou un roc élevé frappé par la brûlante foudre de Jupiter. Dans sa chute, retentirent autour de lui ses armes étincelantes d'airain. Le fils patient de Jupiter abandonna sa victime, et voyant s'avancer Mars, ce fléau des hu-
mains , lui lança de farouches regards. Lorsqu'un lion a trouvé un animal vivant, soudain de ses ongles vigoureux il le déchire et lui arrache la douce existence -, son cœur avide se rassasie de sa fureur; il roule des yeux effrayans, bat de sa queue ses flancs et ses épaules, creuse du pied la terre, et nul à cet aspect, n'ose s'approcher de lui, ni le combattre : ainsi le fils d'Amphitryon, insatiable de batailles , se présenta en faco de Mars et son audace s'enflamma plus encore au fond de son cœur. Mars s'avança , la douleur dans l'âme et tous les deux, en criant, fondirent l'un sur l'autre. Comme une pierre (53) détachée du faîte d'une montagne, roule et bondit au loin avec un grand fracas , lorsque enfin elle rencontre dans une colline élevée un obstacle qui arrête sa chute : tel le funeste Mars qui fait plier les chars (54) sous son poids , s'élança , poussant d'effroyables clameurs ; Hercule soutint son choc avec fermeté. Alors Minerve, fille de Jupiter maître de l'égide , alla au-devant de Mars en agitant sa ténébreuse égide, et, le regardant d'un œil irrité , elle fit voler de sa bouche ces paroles ailées :
« 0 Mars! apaise ta bouillante audace et retiens tes mains invincibles. Le sort ne te permet pas de tuer Hercule , ce fils intrépide de Jupiter, ni de le dépouiller de sa glorieuse armure. Cesse donc le combat et ne lutte pas contre moi. »
Elle dit, mais ne persuada point le cœur magnanime du dieu Mars. Mars , brandissant à grands cris ses armes semblables à la flamme , se précipita aussitôt sur le puissant Hercule; impatient de l'immoler et furieux du trépas de son fils, il atteignit de sa lance d'airain le vaste bouclier. Mais Minerve aux yeux bleus, se penchant hors du char, détourna le choc impétueux de la lance. Mars , en proie à une vive douleur, tira son glaive acéré et se jeta sur le généreux Hercule. Tandis qu'il accourait, le fils d'Amphitryon, insatiable de combats et de carnage , frappa d'un coup violent sa cuisse restée à découvert sous le magnifique bouclier. Armé de la lance , il déchira sa chair de part en part , et le renversa au milieu de l'arène. Soudain la Fuite et la Terreur firent avancer son char agile et ses coursiers; puis l'enlevant de la terre aux larges flancs, elles le portèrent sur ce char magnifique r frappèrent du fouet les chevaux et remontèrent dans le vaste Olympe.
LE BOUCLIER D'HERCULE
Le fils (TAlcmène et le glorieux Iolaus partirent après avoir dépouillé les épaules de Cycnus de sa belle armure , et bientôt, traînés par leurs coursiers aux pieds rapides , ils parvinrent dans la ville deTrachine(55). Minerve aux yeux bleus regagna le grand Olympe et les demeures de son père.
Cycnus fut enseveli par Ceyx et par le peuple innombrable , qui , auprès de la cité de cet illustre monarque , habitait Anthée , la ville des Myrmidons , la célèbre Iaolchos , Arné et Hé-
lice. Une foule immense se rassembla pour honorer Ceyx , cet homme cher aux bienheureux immortels. Mais l'Araunus (56), grossi par les pluies de l'hiver, fit disparaître sous ses ondes le tombeau et le monument de Cycnus. Ainsi l'avait ordonné Apollon fils de Latone , parce que Cycnus, se plaçant en embuscade, dépouillait de vive force tous les mortels qui conduisaient à Pytho (57) de superbes hécatombes.
FIN DU BOUCLIER D'HERCULE
FBAGMENS D'HÉSIODE.
Cranie mit au monde un fils aimable, ce Linus que tous les chantres et tous les musiciens parmi les hommes pleurent au milieu des fes- | tins et des chœurs de danse, invoquant Linus i au commencement et à la fin. (Eustathe ad j Iliad., <5\ 570, p. 1163-1222; édit. rom.) (1). |
Il courait sur l'extrémité des épis et ne les brisait pas ; mais il effleurait de ses pieds leurs pointes aiguës sans ravager leurs fruits. Eustathe ad Iliad., £., p. 323-245.)
liée , que chérit le roi Apollon , fils de Jupiter, et à qui il donna ce nom, parce que ayant trouvé une nymphe favorable à ses désirs, il s'unit d'amour^avec elle le jour où Neptune et Apollon bâtirent la haute muraille de la ville magnifique. (.Étymol. Gud., p. 276; Tzetzès ad Iliad., p. 126.)
Ou telle que dans la béotienne Hyrie elle éleva sa fille. (Schol. Venet., Iliad., /?., cat. 3.)
Elle répandit sur leurs têtes une gale affreuse 5 car la dartre envahit toute leur peau-, les cheveux tombaient de leurs têtes et ces belles têtes devenaient chauves. ( Eustathe ad Ody. N. , p. 1746.)
A cause de leur honteux libertinage, elles perdirent la tendre fleur de leur beauté. (Suidas au mot Machlosuné. Eustathe ad Iliad., 0. 30,1337.) (2).
Qui , venu de Lilée , épanche son onde superbe. (Eustathe ad Iliad., B. , v. 523,
A moins qu'il ne soit sauve de la mort par Apollon ou par Péon lui-même, qui connaît les remèdes de tous les maux. (Eustathe ad Ody , D. 231.) (4).
Polycaste à la belle ceinture, la plus jeune des filles de Nestor, fils de Nélée , donna Persépolis à Télémaque après s'être unie avec lui, grâce à Yénus à la parure d'or. (Eustathe ad Ody., P., p. 1796-597.) (5)
Argos était sans eau, Danaus lui en donna. (Eustathe ad Iliad., Z>.? p 461-350.) (§\
Phylée, cher aux bienheureux immortels.
(Eustathe ad Iliad., A., p. 125-94.)
En effet, peu de fils ressemblent à leurs pères; la plupart les surpassent en méchanceté. (Eustathe ad Iliad, £., p. 235.)
Et la fille de cet Arabus qu'engendrèrent le bienfaisant Mercure et Thronie, fille du roi Bélus. (Strabon, lib. 1, c. 2) (7).
Ils furent les enfans du divin Lycaon, que jadis engendra Pélasgus. (Strabon , lib. 5 c. 2
Locrus en effet commandait au peuple de ces Léléges, que jadis le fils de Saturne, Jupiter, doué d'une sagesse impérissable, choisit parmi les pierres de la terre et donna a Deucalion. (Strabon, Mb. 7, c. 7.)
Il habitait la roche Olénienne, sur les rives du fleuve Pirus aux eaux rapides. ( Strabon , îib. 8 c. 3, § 11.) (8).
Qui eurent pour enfans les divines Nymphes des montagnes, la race des médians et méprisables Satyres, et les dieux Curetés , amis des jeux et de la danse. (Strabon, lib. 10, c. 3, § 19.) (9).
Mon esprit s'étonne de la quantité de figues que porte ce figuier sauvage, malgré sa petitesse. Pourrais-tu en dire le nombre ? — Leur nombre est de dix mille, mais un médimne est leur mesure. 11 en reste une de plus que tu n'es point en état de comprendre. —Il dit et tous les deux connurent la véritable mesure. Alors le sommeil de la mort couvrit les yeux de Calchas. (Strabon, lib. 14, c. 1, § 27) (10).
Qui coule auprès de Panopis et de Glécon aux fortes murailles, et traverse Orchomène en roulant comme un serpent. (Strabon, lib. 9,
Dans le pays des Glactophages, à qui leurs chars servent de maisons. (Strabon lib. 7, c. 3, §9.)
Les Ethiopiens, les Libyens et les Scythes, nourris du lait des cavales. (Strabon, lib. 7,
Il se rendit à Dodone auprès du hêtre, demeure des Pélasges. (Strabon, lib. 7, c. 7, § 10.)
Ou telle, habitant les collines sacrées deDidyme, dans la plaine de Dotium, en face d'Amyros féconde en vignobles, la chaste vierge baigna ses pieds dans le lac Bébéis. (Strabon , lib. 9, c. 5, §22. Idem, lib. 14, c. 1, §40.)
Hyettus, ayant tué dans sa maison Molyre, ce fils chéri d'Arisbas, parce qu'il avait couché avec sa femme, quitta son pays, s'enfuit d'Argos, nourrice des coursiers, et se réfugia chez Orchomène, fils de Minyas; ce héros l'accueillit et lui donna une portion de ses biens, comme l'hospitalité l'exigeait. (Pausanias. Béotie, c. 36.) (11).
Phylas épousa la fille de l'illustre Ioîaùs, Lipéphile, qui, semblable par sa beauté aux déesses de l'Olympe, mit au jour, dans ses palais Hippotès et la belle Théro, brillante comme les rayons de la lune. Théro conçut entre les bras d'Apollon et enfôhta le vigoureux Chiron, ce dompteur de coursiers. (Pausanias. Béotie, c. 40.)
. . . Afin que la ville le fasse : l'ancienne loi est la meilleure. (Porphyre, dans l'Antre des Nymphes.)
Et le superbe Périciymène, cet heureux mortel, comblé de tous les dons par Neptune, qui ébranle la terre. Tantôt il paraissait parmi les oiseaux sous la forme d'un aigle; tantôt, ô prodige ! il rampait comme une fourmi -, quelquefois il se métamorphosait en un brillant essaim d'abeilles ou devenait un terrible et farouche serpent. Enfin il possédait mille dons , impossibles à décrire, mais qui dans la suite le perdirent d'après la volonté de Minerve. (Le Scholiaste d'Apollonius de Rhodes, lib. 1, v. 156.)
Ayant demandé le fils de l'illustre Cléadéus. . . . (Le Scholiaste d'Apollonius de Rhodes, lib. 1, v. 824.)
Alors ils adressaient leurs vœux à Jupiter Énéien qui règne au haut des deux. (Idem, lib. 2, v. 297.)
Lui-môme, dans le débordement du fleuve, i issu de Jupiter (Tdem, lib. 1, v. 757.)
HESIODE
De ses jolis pieds (Idem, 1, v. 456.)
Dans l'île d'Anthémoessa, où le fils de Saturne leur donna..... {Idem, 4, y. 892.)
D'Hellen, ce roi dispensateur de la justice, naquirent Dorus , Xuthus , Éole qui se plaisait à conduire les coursiers. Éole engendra des rois dispensateurs de la justice , Créthéus , Athamas, l'astucieux Sisyphe, l'inique Salmonée et l'orgueilleux Périérès. (Tzetzès ad Lycophron , 284-, et le Scholiaste de Pindare, Pyth. 4, V. 252.) (12).
XXXIY.
Un corbeau messager vint du festin sacré dans la divine Pytho et apprit des nouvelles ignorées à Phébus aux longs cheveux -, il lui dit que le fils d'Hatus, Ischys avait épousé Coronis, fille de Phlégyas, issu de Jupiter. (Le Scholiaste de Pindare, Pyht. 3, v. 14 et 48.)
L'Amaryncide Hippostrate, rejeton de Mars, glorieux enfant de Phyciée, chef des héros épéens. (Le Scholiaste de Pindare, Oîyn. 10, v. 46.)