BATTUS, CORYDON
BATTUS
Dis-moi, Corydon Philondas ?
à qui ces génisses? A
CORYDON
Non , à Égon qui m'a chargé de les conduire au pâturage.
BATTUS
Ne t'arrive-t-il jamais le soir de les traire en secret?
CORYDON
Certes non-, le vieillard met lui-même les petits sous leurs mères , et a toujours l'œil ouvert sur moi.
BATTUS
Égon où est-il allé ? On ne le voit plus?
IDYLLES
CORYDON
Comment ! tu l'ignores ? Milon l'a emmené sur les bords de l'Alphée.
BATTUS
Où a-t-il donc vu un gymnase?
CORYDON
On lui a persuadé qu'il pourrait le disputer à Hercule en force et en vigueur.
BATTUS
a mère aussi me disait que j'étais un Pollux.
CORYDON
Il a pris sa bêche et emmené vingt brebis.
BATTUS
Je crois que ce Milon persuaderait aux loups de devenir enragés.
CORYDON
Ses génisses semblent le rappeler par leurs mugissemens.
BATTUS
Les malheureuses! elles ont rencontré un bien mauvais berger !
CORYDON
Oui, elles sont malheureuses, elles ne veulent plus paître.
BATTUS
Cette génisse est bien décharnée! se nourrit-elle de rosée comme la cigale?
CORYDON
Oh! non, par Jupiter : je la conduis tantôt auprès de l'OEsure, el je lui dcnne de bonnes poignées d'herbe fendre et fraîche; tantôt je la mène dans le bois touffu de Lotymne.
BATTUS
Qu'il est maigre ce taureau au poil roux ! Puissent les cruels Lampriades n'en offrir jamais d'autre à Junon !
CORYDON
Cependant j'ai soin de le faire paître à l'entrée du marais, dans les environs du Phisius, et à Néèthe, où abondent les plus belles plantes, le serpolet, la sarriette et l'odoriférante mélisso
BATTUS
Hélas ! infortuné Égon , tes génisses périront tandis que tu cours après une douteuse victoire -, la moisissure souillera cette flûte , ouvrage de tes mains.
CORYDON
Sa flûte ! non pas ! j'en jure par les nymphes ! En partant pour Pise il me l'a donnée , et je sais m'en servir. Je joue fort bien l'air de Glaucé , celui de Pyrrhus et ceux-ci : — Je célèbre Crotone ; - — Zacynthe est une belle ville -, • — Le cap Lacinium , voisin de l'aurore, où l'athlète Egon dévora lui seul quatre-vingts gâteaux. Il y traîna du haut de la montagne, et offrit à Amaryllis un taureau qu'il avait saisi par le pied. Les femmes poussèrent des cris d'épouvante et le berger se mit à rire.
BATTUS
O trop aimable Amaryllis! jamais je ne t'oublierai. Mes chèvres me sont moins chères que ta mort ne m'a été cruelle. Hélas! quelle fatale destinée m'était réservée !
CORYDON
Du courage, mon cher Battus; le jour de demain sera peut-être meilleur. L'espérance reste aux vivans, les morts seuls n'en ont plus. Jupiter fait succéder le beau temps à l'orage.
BATTUS
Oui sans doute j'espère en l'avenir. Chasse donc tes génisses ; ces misérables broutent les branches de l'olivier. Holà, Léparge!
CORYDON
Hé, Cimétha! vers le coteau!... Ne m'entends-tu pas? par le dieu Pan, si j'y vais!... Encore!... Quels coups tu recevrais si j'avais ma houlette !
BATTUS
Aie ! . . . Regarde , Corydon ; une épine m'a piqué le pied. Que les chardons sont hauts ici! Maudite génisse , c'est en te poursuivant quo j'ai été blessé! Vois-tu l'épine?
CORYDON
Oui; je la tiens La voilà.
BATTUS
Que c'est petit ! si peu de chose abattre un homme:
THÉOCRITE
CORYDON
Battus, ne va jamais nu-pieds sur les montagnes ; on n'y trouve que des ronces et des chardons.
BATTUS
Dis-moi, Cory don, ton vieux maître est-il toujours épris de cette belle aux yeux noirs que jadis il aimait tant?
CORYDON
Plus que jamais, le vieux fou. L'autre jour je les surpris dans l'élable se prodiguant de tendres caresses.
BATTUS
Courage vieux paillard ! Défie donc dans leurs amoureux débats , les faunes et les satyres aux jambes grêles.
Ve IDYLLE.
LES CHANTEURS BUCOLIQUES
Combat de deux bergers pour le prix du chant. Ils gagent, l'uu un ehevreau , et l'autre un agneau. Morson , pris pour juge, prononce en faveur de Comatas. — Joie du vainqueur.
COMATAS, LACON-, MORSON.
COMATAS
Mes chèvres , fuyez Lacon le Sybarite : il m'a dérobé ma toison.
LACON
Quoi î mes brebis , vous ne fuyez pas de cette source? vous ne voyez donc pas Comatas qui
m'a volé ma flûte?
COMATAS
Quelle flûte , vil esclave ? As-tu jamais eu une flûte? N'est-ce pas assez pour toi de souffler avec Corydon dans un pipeau sauvage?
LACON
Celle, excellent jeune homme, que Lycon m'avait donnée. Mais toi , quelle toison t'ai-je dérobée? parle donc, Comatas. Jamais ton maître Eumoras en a-t-il mis une sous lui pour dormir?
COMATAS
Cette toison bigarrée que m'avait donnée Crocylus le jour où il sacrifiait une chèvre aux nymphes. Toi , méchant , tu en séchais de jalousie -, enfin tu m'en as dépouillé.
LACON
Non, par le dieu Pan gardien de nos rivages , non , Lacon , fils de Céléthis , ne t'a point dépouillé de cette toison. Si je mens , puisséje dans un transport furieux me précipiter du haut de cette roche dans le Crathis.
COMATAS
Non , j'en atteste les nymphes du marais , et qu'elles me soient toujours propices ! Non , Comatas n'a pas dérobé ta flûte.
LACON
Si je t'en crois, puissent fondre sur moi tous les malheurs de Daphnis ! Mais si tu veux gager un chevreau, et la gageure n'est pas considérable , je te dispute le prix du chant jusqu'à ce que tu t'avoues vaincu.
COMATAS
Allons , le porc a défié Minerve. Voilà mon chevreau ; dépose un mouton gras.
LACON
Impudent, où serait l'égalité? Qui voudrait tondre du poil pour de la laine? A côté d'une chèvre, mère pour la première fois, qui voudra traire une misérable lice?
COMATAS
Celui qui est sûr de la victoire, comme toi, insipide bourdon , qui oses défier la cigale. Eh bien ! si mon chevreau ne vaut pas ton mouton, voilà mon bouc. Commence.
LACON
Attends donc 5 le feu n'est pas chez toi. Tu chanteras mieux assis sous cet olivier sauvage, à l'entrée du bois. Une source y répand un frais délicieux. La mousse forme un lit bien doux, et les sauterelles font entendre leur murmure.
COMATAS
J'attends : mais je ne puis concevoir que tu oses me regarder en face , toi dont mes leçons instruisirent l'enfance. Voilà le prix que j'en retire. Elevez donc des louveteaux, élevez des chiens pour qu'ils vous dévorent!
LACON
Des leçons ! toi ! et quand donc, je te prie, envieux et chétif avorton, est-il sorti de ta bouche quelque chose de bon et de sage dont je puisse me souvenir ?
IDYLLES
COMATAS
Quand ? mais le jour où. . . tu sais la douleur doit te le rappeler. Les chèvres bondissaient autour de nous, et le bélier se dressait sur ses pieds de derrière.
LACON
Que ton corps , vilain bossu, n'entre pas sous la terre plus avant que... Allons , viens, commence.
COMATAS
Non, je ne quitterai pas ces chênes ni ce tendre gazon où l'abeille bourdonne autour de sa ruche. Ici deux sources versent une onde pure, les oiseaux font entendre leurs doux gazouillemens sur ces arbres, et cette ombre est préférable à la tienne. D'ailleurs ce pin laisse tomber ses fruits.
LACON
Mais tu te reposeras ici sur des toisons d'agneaux , sur un duvet plus doux que le sommeil. Ces peaux de boucs sentent encore plus mauvais que toi. Demain j'offrirai aux Nymphes une^ grande coupe remplie d'un lait délicieux et une autre de la liqueur de l'olive.
COMATAS
Et toi, tu fouleras ici la molle fougère et le pouliot fleuri : j'étendrai sous toi des peaux de chèvres mille fois plus douces que tes toisons d'agneaux. J'offrirai à Pan huit vases de lait et huit ruches garnies de leurs rayons pleins du miel le plus pur.
LACON
Reste donc là-bas à l'ombre de tes chênes favoris, et commence ta chanson. Mais qui sera le juge? Si Sycopos venait!
COMATAS
Je n'ai que faire de lui. Si tu veux appelons ce bûcheron qui fend des tamaris là-bas derrière toi. Je crois que c'est Morson.
LACON
J'y consens.
COMATAS
Eh bien! appelle-le.
LACON
Hé ! l'ami ! viens nous entendre; il s'agit du prix du chant. Il ne faut, mon cher Morson, ni m'être favorable, ni protéger Comatas.
COMATAS
Oui , au nom des Nymphes, je t'en prie, ami Morson , pas de partialité pour moi , mais pas d'indulgence pour Lacon. Ce troupeau est celui deThyrius, et les chèvres que tu vois là-bas appartiennent à Eumarus, tous deux de Sybaris.
LACON
Mais, traître! quelqu'un te demandait-il si ce troupeau es& au Sybarite ou à moi? Dieux! que tu es babillard !
COMATAS
Oh! l'homme modeste, je dis la vérité, moi, et je ne suis pas un insolent orgueilleux comme toi qui as toujours des injures à la bouche.
LACON
Auras-tu bientôt fini? Renvoie donc cet homme, tu vas l'assommer du poids de tes paroles. Par Apollon, quel bavard!
COMATAS. (Il chante.)
<c Les Muses me préfèrent àDaphnis-, aussi leur ai-je ces jours derniers immolé deux chevreaux.
LACON
)> Apollon m'aime -, aussi j'élève pour lui un superbe bélier , car les fêtes carnéennes s'approchent.
COMATAS
» Mes chèvres, deux exceptées, ont toutes deux petits, et c'est moi qui presse leurs mamelles. Ma bergère me voyant l'autre jour s'écria : « Quoi! pauvre chevrier , seul pour tant de soins ? »
LACON
» Lacon remplit vingt éclisses de fromages et va ensuite jouer avec son jeune ami.
COMATAS
» Cléarista me jette des pommes lorsque je passe auprès d'elle et murmure de bien tendres paroles.
LACON
» Quand le jeune Cratidas accourt à ma rencontre, je suis tout joyeux de voir flotter sur ses épaules sa blonde chevelure.
COMATAS
» Ne compare donc pas à la rose l'églantier
THEOCEITE.
et l'anémone, ces fleurs couvrent tous les buissons.
LAGON
» Ne compare pas le gland à la pomme ; l'un a une dure écorce et l'autre la douceur du miel.
COMATAS
)> Je donnerai bientôt à ma jeune bergère une colombe qui tous les soirs se perche sur un genévrier.
LACON
» Lorsque je tondrai ma brebis noire , j'en donnerai la belle toison à Cratidas.
COMATAS
» Mes chèvres, respectez les rameaux de l'olivier; paissez sur le penchant de la colline, parmi ces bruyères.
LACON
» Cunarus , Cinélha , loin du chêne ! paissez à l'orient comme Pholarus.
COMATAS
» Je réserve pour ma bergère un vase de bois de cyprès et une belle coupe, ouvrage du divin Praxitèle.
LACON
» J'ai pour garder mon troupeau un superbe chien qui ne craint pas les loups ; Cratidas le mènera à la chasse.
COMATAS
» Agiles sauterelles qui sautillez sur les haies, épargnez mes vignes jeunes encore»
LACON
» Yoyez , cigales , comme mes chants irritent ce chevrier ; ainsi vous irritez le moissonneur fatigué.
COMATAS
>> Je hais les renards qui visitent souvent les vignes de Micon et tous les soirs en dévorent les raisins.
LACON
)) Et moi, ces escarbots qui se gorgent des figues nouvelles de Philondas et fuient après à tire d'aile.
COMATAS
» As-tu déjà oublié ce jour où, appuyé contre un chêne, lu étais soumis au vainqueur?
LACON
» Oui, mais je me souviens du jour où Eumoras garotta et fustigea Comatas avec de dures lanières.
COMATAS
» On se fâche ! Morson, le vois-tu ? Va cueillir la scille vieillie autour des tombeaux.
LACON
» Moi aussi j'excite la colère; tu le vois, Morson ? Hâte-toi d'aller arracher la cyclamine sur les bords de l'Halente.
COMATAS
» Himère, change tes flots en un lait pur; Cratis, roule des ondes de vin, et que le jonc stérile produise des fruits.
LACON
)> Que la source du Sybaris soit pleine de miel, et que tous les matins ma bergère y remplisse son urne des trésors de l'abeille.
COMATAS
» Mes chèvres se nourrissent de cytise et d'égile, foulent le jonc et se reposent sur le feuillage de l'arbousier fleuri.
LACON
» Partout mes brebis rencontrent l'odorante mélisse , et pour elles la rose s'épanouit sur le lierre,
COMATAS
» Je n'aime plus Alcippa; elle a pris ma palombe sans me saisir par l'oreille pour m'embrasser.
LACON
»Moi, j'aime toujours Euméda; toutes les fois que je joue devant lui de ma flûte, il m'embrasse tendrement.
COMATAS
» Lacon , jamais on n'a vu la pie disputer le prix du chant avec le rossignol, ni le hibou avec le cygne. Toi, tu n'es qu'un sot et un jaloux. »
MORSON.
Bergers, cessez, je vous l'ordonne. Comatas je t'adjuge le mouton : lorsque tu le sacrifieras aux Nymphes , n'oublie pas d'envoyer de sa chair délicate à Morson.
IDYLLES
COMATAS
Oh! oui, je t'en enverrai, j'en jure par le dieu Pan. Maintenant, mes boucs, bondissez de joie-, soyez témoins des transports que me cause ma victoire sur Lacon et le prix que j'ai remporté : ma gloire m'élève jusqu'aux cieux. Courage, mes chèvres, demain je vous laverai toutes dans les sources du Sybaris. Hé! toi, blanc et pétulant bélier qui menaces de la corne, je te frapperai si lu oses l'approcher des chèvres avant mon sacrifice aux Nymphes. Tu recommences! Si je ne l'assomme, je consens
qu'on m'appelle Mélanine.
VIe IDYLLE.
LES CHANTEURS BUCOLIQUES
Daphnis chanle l'amour de Galalée pour Polyphème; Damélas, l'indifférence du Cyclope.
DAMÉTAS, DAPHNIS.
Mon cher Aratus, Damélas et Daphnis avaient réuni leurs troupeaux dans le même pâturage; l'un était enfant encore , et les joues de l'autre se couvraient déjà d'un léger duvet. Assis auprès d'une source, au milieu d'un beau jour d'été, ils chantèrent. Daphnis, auteur du défi., commença :
DAPHNIS charrie.
(( O Polyphème! Galatée lance des pommes à tes brebis, elle t'appelle berger intraitable, amanl insensible; et toi, sans la regarder, indifférent Cyclope, tu fais résonner tes pipeaux harmonieux.
» Elle agace aussi ton chien, de tes brebis surveillant fidèle-, il gronde contre la mer, les flots bruissent doucement, ouvrent un passage à cette nymphe et la laissent voir couranl vers le rivage.
» Ah! prends garde, lorsqu'elle va s'élancer de la mer , que ton chien ne blesse son corps d'albâtre.
» Je la vois, elle court, elle folâtre : telle vole au gré des venls l'aigrette d'acanthe, quand les feux du soleil ont brûlé sa prison desséchée.
*i Cette nymphe capricieuse, tu l'adores, elle t'évite-, tu la dédaignes, elle te poursuit : la coluelle met toul en œuvre pour te séduire.
"L'amour, 0 Polyphème! l'amour embellit tout et même la laideur. »
Ainsi chanta Daphnis, et Damétas répondit :
DAMÉTAS.
« J'ai vu, j'en atteste le dieu Pan! j'ai vu Galatée agacer mes brebis; oui, je l'ai vue de cet œil unique, œil précieux : Ah! que les dieux me le conservent!
» Puisse Télème, ce prophète de malheur, voir dans sa propre famille retomber sur ses fils son funeste présage.
» Mais pour mieux la piquer je ne la regarde pas; je dis qu'une autre nymphe est l'objet de ma flamme.
» A ces mots, dans son âme le dépit fermente, et curieuse elle s'élance de la mer, promenant ses regards sur mon troupeau et autour de ma grotte.
» C'est moi qui tout bas excite mon chien; il jappait doucement quand je cherchais à kii plaire et meltait sur sa cuisse son museau caressant.
» Lassée de mon indifférence, elle voudra peul-êlre tenter quelque message; mais je ferme ma porte jusqu'à ce qu'elle ail juré de dresser de ses mains, dans cette île, le lit de l'hyménée.
» Je ne suis pas aussi dépourvu de beauté qu'on le dit; l'aulre jour je me vis dans la mer immobile, et mon œil é! incelait dans ce miroir.
» Ma barbe avait quelque chose de mâle; l'onde azurée réfléchissait l'émail de mes dents, supérieur à l'éclat du marbre de Paros.
» Craignant cependant un charme malin , trois fois j'humectai mon sein de salive : c'est la vieille Cotyltaris qui m'a donné se secret, lorsqu'elle égayait des doux sons de sa flûte les moissonneurs réunis chez Hippocoon. »
Ainsi chanta Damétas; il embrassa Daphnis et lui donna sa flûte; Daphnis donna son hautbois à Damélas. Alors les deux jeunes bergers jouèrent des airs mélodieux, el soudain les génisses bondirent sur la tendre verdure Cependant aucun n'avail été vainqueur : ils étaient, tous deux invincibles.
THEOCRITE.