DAPHNIS ET UNE BERGÈRE
Entretien entre Daphnis et une jeune bergère qui, après une faible résistance se rend aux vœux de son amant.
LA BERGÈRE
Paris, quoique berger, enleva la sage Hélène.
DAPHNIS
Et moi , c'est parce que je suis berger que mon Hélène m'embrasse.
LA BERGÈRE
Moins d'orgueil, jeune indiscret 5 un simple baiser n'est rien.
daphnis.
Un simple baiser a mille charmes.
LA BERGÈRE
Eh bien ! j'essuie mes lèvres et j'en efface ton baiser.
Tu l'effaces!
un autre.
DAPHNIS
Laisse-moi donc t'en donner
Va baiser tes génisses ; respecte une fille encore pure.
DAPHNIS
Moins d'orgueil : jeunesse passe comme un songe.
LA BERGÈRE
Le raisin sec conserve sa saveur et l'on cueille encore la rose flétrie.
DAPHNIS
Viens sous ces oliviers sauvages ; j'ai deux mots à te dire.
LA BERGÈRE
iVon, non-, tu m'as déjà trompée avec tes douces paroles
DAPHNIS
Viens sous ces ormeaux entendre les doux sons de ma flûte.
LA BERGÈRE
Garde pour toi ce plaisir ; je crains le danger.
DAPHNIS
Allons , jeune bergère , redoute le courroux de Vénus.
LA BERGERE
Que m'importe Vénus ? Diane me protège.
DAPHNIS
Ne parle pas ainsi de peur qu'elle ne te punisse et que tu ne tombes dans ses pièges.
Qu'elle fasse ce qu'elle voudra , Diane saura
bien me défendre Retire donc ta main , ou
je te déchire le visage.
DAPHN'IS
Tu n'échapperas pas à l'Amour $ toutes les jeunes filles subissent ses lois.
LA BERGÈRE
Je lui échapperai, j'en j ure par le dieu Pan! . . . Veux-tu laisser ce voile ?
DAPHNIS
Je crains que l'amour ne te livre à un époux moins digne que moi.
LA BERGÈRE
Plusieurs voulaient ma main , mais aucun
ne m'a plu.
DAPHNIS
Et moi , le seul de tous , je te demande à toimême.
LA BERGÈRE
Que faire, mon ami? L'hymen est rempli de tant de peines !
DAPHNIS
L'hymen n'a ni douleur ni peine , il n'offre aue des plaisirs.
LA BERGÈRE
Mais les femmes , dit-on , tremblent devant leurs maris.
DAPHNIS
Dis plutôt qu'elles régnent sur eux : que peut redouter la beauté?
LA BERGÈRE
Je crains d'accoucher : la blessure d'IIythie est cruelle.
DAPHNIS
Mais c est Diane ta protectrice qui préside aux accouchemens.
LA BERGÈRE
Si je deviens mère , je perdrai ma beauté.
DAPHNIS
Tu la retrouveras dans tes enfans.
LA BERGÈRE
Si je consens, quel présent de noces me donneras-tu ?
DAPHNIS
Tout, troupeau, bois, pâturages.
Jure de ne pas m'abandonner après notre hymen.
DAPHNIS
J'en atteste Pan! Non, jamais je ne t'abandonnerai, dusses-tu me bannir de ta présence.
LA BERGÈRE
Me donneras-tu un lit nuptial, une maison, une bergerie ?
DAPHNIS
Oh! oui, je te donnerai un lit nuptial et c'est pour toi que ie fais naître ce beau troupeau.
THEOCRITE.
LA BERGÈRE
Que dirai-je à mon père? Oui, que lui dirai-je ?
DAPHNIS
Il approuvera ton hymen quand il saura mon nom.
LA BERGÈRE
Dis-le moi ton nom : le nom de l'objet aimé est toujours agréable.
DAPHNIS
Daphnis , fils de Lycidas et de Noméa.
LA BERGÈRE
Ta famille est honnête ; la mienne ne l'est pas moins.
DAPHNIS
Pas autant , car tu es la fille de Ménalque.
LA BERGÈRE
Montre-moi tes bois ; où est ta bergerie ?
DAPHNIS
Viens et tu verras mes hauts cyprès toujours verts.
LA BERGÈRE
Paissez , mes chèvres ; je vais voiries champs de mon berger.
DAPHNIS
Paissez , mes troupeaux -, je vais montrer mes bois à ma bergère.
LA BERGÈRE
Que fais-tu donc? Pourquoi cette main sous mon voile?
DAPHNIS
Je veux voir ces pommes arrondies.
LA BERGÈRE
O Pan! je suis toute troublée ! Retire
donc ta main !
DAPHNIS
Rassure-toi, ma jolie bergère 5 pourquoi trembler? Tu es trop timide.
Tu me jettes sur la terre humide! Ah ! mes beaux habits sont perdus!
DAPHNIS
Cefto toison les garantira.
IDYLLES
LA BERGERE
Tu as arraché ma ceinture ! Mais que veuxtu donc faire ?
DAPHNIS
Consacrer à Vénus ma première offrande.
LA BERGÈRE
Arrête , malheureux ! quelqu'un vient -, j'entends du bruit.
DAPHNIS
Ce sont les ormeaux qui célèbrent notre hymen.
LA BERGÈRE
Tu as déchiré mon voile ; me voilà nue.
DAPHNIS
Je t'en donnerai un autre plus grand.
Oui -, tu me promets tout maintenant , peutêtre après tu ne me donneras rien .
DAPHNIS
Ah! que ne puis-je faire passer mon âme tout entière dans la tienne!
LA BERGÈRE
O Diane ! ne te fâche pas! Je te suis infidèle.
DAPHNIS
Jiramoierai une génisse à F Amour, un taureau à Vénus.
LA BERGÈRE
Je suis venue vierge et je m'en retourne épouse.
DAPHNIS
Épouse et mère au lieu de fille inutile ; ton sein nourrira nos enfans.
Ainsi murmuraient tout bas ces jeunes amans au milieu de leurs doux ébats. Le couple furtivement uni se relève : la bergère retourne vers ses brebis la rougeur sur le front, mais la joie dans le cœur -, et Daphnis , fier de sa conquête, rejoint gaîment ses taureaux,
XXVIIIe IDYLLE.