‹ Les petits poèmes grecsChapitre 264 sur 358 · BION · texte numérisé non relu

BION

fleurs : le sang enfante la rose et les pleurs l'anémone.

Je pleure Adonis-, le bel Adonis n'est plus! Cesse , ô Vénus ! de pleurer dans les forêts la mort de ton époux • il est pour Adonis , il est une belle couche de feuillage. Ton époux sans vie, ô Cythérée ! est gisant sur ton lit. Quoique mort, il est beau toujours, il est beau dans son trépas : on dirait qu'il sommeille. Place-le sur ces tapis délicats où il dormait, où près de toi , pendant la nuit , il goûtait son divin sommeil sur une couche dorée. Malgré sa pâleur , aime toujours Adonis! étends-le sur des guirlandes et sur des fleurs. Tout est mort avec lui comme il est mort lui-même, et toutes les fleurs se sont flétries. Inonde-le d'essences odorantes, inonde-le de parfums . Périssent tous les parfums : le parfum de ton âme , Adonis , n'est plus! Le bel Adonis est/étendu sur des vêtemens de pourpre ; autour de lui gémissent les Amours éplorés ; ils ont déposé leurs cheveux sur le lit d'Adonis : l'un foule aux pieds ses flèches, l'autre son arc , un autre brise son carquois redoutable 5 celui-ci délie la chaussure d'Adonis , celui-là dans des vases d'or apporte une onde pure; un autre lave la cuisse, un autre, placé derrière Adonis , lui rafraîchit le visage en agitant ses ailes. « Hélas! Hélas! Cythérée! » disent les amours en pleurs (8). Hyménée vient d'éteindre son flambeau sur le seuil du temple, il a brisé la couronne nuptiale-, on n'entend plus ces agréables chants : « Hyménée! Hyménée! » On n'entend que ces cris : « Hélas ! hélas! » O Adonis ! et plus encore, ô Hyménée! les Grâces pleurent le fils de Cinyre : « Il n'est plus le bel Adonis, » se disent-elles les unes aux autres , et leurs cris sont plus percans que les tiens, ôDionée(9). Les Muses mêmes pleurent Adonis : par des chants magiques, elles veulent rappeler Adonis à la vie, mais il ne les entend pas (10) , non qu'il ne veuille pas les entendre, mais Proserpine ne les rend pas.

Cesse tes gémissemens, Cythérée (11)-, fais trêve à tes plaintes: il te faudra de nouveau gémir , de nouveau pleurer une autre année.

Un oiseleur jeune encore, qui , dans un bois épais, dressait des embûches aux oiseaux, aperçut le volage Amour posé sur une branche de buis. Ravi de joie à la vue de cet oiseau qui [m semblait fort grand, il imitions ses gluaux

et suit des yeux l'Amour qui voltige çà et m. Le jeune oiseleur, dépité de son peu de succès, jette ses gluaux , va trouver un vieux laboureur dont il avait appris les secrets de cet art , lui dit la chose et lui montre l'Amour posé sur une branche. Mais le vieillard sourit en secouant la tête et répond à l'enfant : « Gardetoi d'une telle pipée , ne poursuit pas cet oiseau; fuis au loin, c'est une bête méchante. Tu seras heureux tant que tu ne le prendras pas ; mais quand lu auras atteint l'âge viril (12), cet oiseau qui, maintenant fuit et voltige, viendra tout à coup de lui-même et se reposera sur ta tête. »

Je dormais encore ; la grande Cypris réapparut conduisant de sa belle main le jeune Amour, qui baissait les yeux vers la terre-, elle m'adressa ces mots : « Berger que je chéris , reçois l'Amour et apprends-lui à chanter. » Elle dit et s'éloigne. Et moi, qu'elle folie ! j'enseignais à l'Amour mes chansons rustiques , comme s'il eût voulu les retenir, de quelle manière Pan inventa la flûte oblique (13), Minerve la flûte droite, Mercure la lyre, Apollon la (endre cithare : voilà ce que je lui enseignais. Il écoutait peu mes leçons -, il me chantait des vers erotiques , il m'apprenait les amours des hommes et des dieux, les aventures de sa mère. Alors j'oubliai tout ce que j'avais enseigné à l'Amour, et je ne me souvins que des leçons amoureuses de Cupidon.

(14) Les Muses, loin de redouter le cruel Amour , le chérissent et s'attachent à ses pas. Si quelque esprit insensible les suit , elles s'éloignent et refusent de l'instruire. Mais un homme , le cœur agité par l'amour , fail-il entendre des chants harmonieux, alors toutes vers lui s'empressent de se rendre. Je puis dire, moi, que tout ceci est la vérité; car si je célèbre un autre mortel ou quelqu'un des dieux, ma langue balbutie et ne chante plus comme auparavant; mais si je reviens à l'amour et à Lycidas , les vers les plus heureux coulent de ma bouche avec abondance.

(15) Si mes vers sont bons, n'y a-t-il pas assez pour ma gloire dans ceux que jusqu'à

IDYLLES

présent la Muse m'a départis? N'ont-ils aucun agrément-, pourquoi travailler davantage? Si Jupiter ou la Parque aveugle nous eût donné une double carrière à fournir , Tune au milieu de la joie et des plaisirs , l'autre dans les travaux accablans, alors peut-être on pourrait, après les fatigues , jouir enfin de quelques repos. Mais puisque les dieux n'accorde aux humains qu'une vie si courte et si éphémère encore, pourquoi donc, insensés, nous épuiser en peines et en travaux ? Jusqu'à quand donnerons-nous aux arts et au gain toutes les heures de notre vie , ambitieux de richesses toujours plus grandes? Avons-nous donc oublié que nous sommes tous nés mortels et que, par l'arrêt du Sort, notre vie n'est qu'un moment rapide?

CLEODAMUS ET MYRSON.

Cléodamus. ~ Du Printemps, ô Myrson !

de l'Hiver, de l'Automne, ou de l'Été, lequel t'est le plus agréable ? lequel aimes-tu mieux voir arriver? Est-ce l'Été, lui qui mûrit tous nos travaux? est-ce le doux Automne, lui qui soulage la faim des hommes? est-ce l'Hiver paresseux., lui qui nous voit auprès de nos foyers, réunis en grand nombre, jouir du repos et de l'oisiveté? est-ce le beau Printemps qui te plaît davantage? Dis-moi ce que ton cœur préfère, car le temps nous permet de causer ensemble.

Myrson. — Il n'appartient pas aux mortels de juger les œuvres des dieux: tout ce qu'ils font est sacré et doit nous plaire. Cependant , pour t'obéir, je te dirai, Cléodamus, quelle saison j'aime le mieux. Ce n'est pas l'Été , car alors les chaleurs du soleil son brûlantes -, ce n'est pas l'Automne, car ses fruits engendrent des maladie^ l'Hiver est pernicieux, je redoute la neige et les frimas. Que le Printemps , unique objet de mes désirs, règne Tannée entière : ni le froid ni la chaleur ne nous incommodent alors. Au printemps, toute la nature enfante; au printemps, les plus belles productions se développent et les nuits sont égales aux jours.

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