POÈME EN QUATRE CHANTS
ltt»tt«vtm\n"«»>\
CHANT PREMIER
Exposition du sujet. — Dénombrement des Argonautes.— Regrets d'Alcimède , mère de Jason.— Jason est élu chef de l'expédition.— On lance le vaisseau à la mer. — Sacrifice en l'honneur d'Apollon ; querelle entre deux des Argonautes ; Orphée chante en s'accompagnant de sa lyre. — Départ du vaisseau ; souhaits du centaure Chiron ; chants d'Orphée. — On aborde à l'île de Lemnos ; description du manteau de Jason.— Départ de Lemnos ; adieux d'Hypsipile et de Jason. — On descend dans l'île de Samothrace et ensuite dans le pays des Dolions, sur les bords de la Propontide. — Combat contre des géans. — Les Argonautes ayant quitté le pays des Dolions y sont rejetés par les vents contraires. — La nuit empêche de se reconnaître; on se bat. — Mort de Cyzique, roi des Dolions et de Clité son épouse. — Douleur des Argonautes ; sacrifice à Cybèle.— On aborde en Mysie , près du fleuve Cius. — Hylas est enlevé par une nymphe ; tandis qu'Hercule et Polyphéme sont occupés à le chercher, le vaisseau part. — Colère de Télamon ; apparition de Glaucus.
C'est en t'invoquant , divin Apollon , que je commencerai à célébrer la gloire de ces anciens héros qui , par Tordre du roi Pélias ' ,firen t voguer le navire Argo à travers l'embouchure du Pont- Euxin et les rochers Cyanées2 pour conquérir une toison d'or.
Ton oracle avait prédit à Pélias qu'il périrait par les conseils d'un* homme qu'il verrait paraître en public avec un seul brodequin. Peu de temps s'était écoulé depuis ta prédiction , lorsque Jason , traversant à pied l'Anaurus 5 , laissa l'un des siens au fond du fleuve. Il se rendait alors à un sacrifice que Pélias offrait à Neptune et aux autres divinités. Junon seule n'y était pas invoquée4.
A la vue de Jason, Pélias se souvint de
' Roi d'Iolcos en Thessalie.
■ Situés à l'entrée du Pont-Euxin.
J Rivière de Thessalie qui coulait près d'Iolcos.
* Pélias avsil autrefois profané le temple de Junon et affectait depuis ce temps de mépriser cette déesse. Apollodore , liv. I. De là la haine de Junon contre Pélias, l'un des principaux ressorts de ce poème.
l'oracle ; et pour se soustraire au danger qui le menaçait, il commanda au héros d'entreprendre une navigation dangereuse , espérant qu'il périrait au milieu des mers ou des nations étrangères.
Argus , s'il faut en croire la renommée qui a transmis son nom d'âge en âge, construisit le vaisseau sous les ordres mêmes de Minerve ; pour moi , inspiré par les Muses , je dirai l'origine et le nom des héros qui le montèrent, les mers qu'ils parcoururent et les exploits par lesquels ils se signalèrent en errant sur divers rivages.
Orphée sera le premier objet de mes chants, Orphée , fruit des amours d'Éagrus * et de Calliope , qui lui donna le jour près du mont Pimplée2. Les rochers et les fleuves sont sensibles aux accens de sa voix , et les chênes de la Piérie, attirés par les doux sons de sa lyre , le suivent en foule sur le rivage de la Thrace , où ils attestent encore le pouvoir de son art enchanteur5. Ce fut par les conseils de Chiron que le fils d'Eson reçut au nombre de ses compagnons le chantre divin qui régnait sur les Bistoniens *.
Astérion accourut un des premiers pour par-
1 Roi de Thrace.
5 Montagne de Macédoine située dans la contrée appelée Piérie , près du fleuve Hélicon. Il y avait aussi un village et une fontaine du même nom. Sirabon , liv. X. Tzelzès sur Lycophron, v. 275.
Unde vocalem temere insecutaî
Orphea sylva?, Arte materna rapidos morantem Fluminum lapsus celeresque ventos, Blandum et auritas fidibus canoris Ducere quercus.
Hor. , Od. XII, liv. I.
* Ce rivage, appelé Zone, voisin de l'embouchure delTlèbre, était couvert d'arbres que les poètes feignaient y avoir été attirés par la lyre d'Orphée. Saumaise , Plin. exer., page n 3. Pomponius Mêla, liv. II, cap. 2.
4 Peuple de la Thrace.
APOLLONIUS
tager la gloire de cette expédition. Comètes son père, habitait Pirésies ' , située près du mont Phyllée, à l'endroit où l'Apidan et l'Enipée mêlent ensemble leurs eaux.
Animé de la même ardeur, Polyphème abandonna le séjour de Larisse ; Polyphème qui s'était autrefois signalé dans le combat des Lapilhes et des Centaures2. Il était alors le plus jeune des Lapithes ; aujourd'hui son corps est appesanti par les années , mais son courage est toujours aussi intrépide.
Iphiclus ne tarda point à quitter Phyïacé, Frère d'Alcimède , mère de Jason , les liens du sang l'excitaient à voler au secours de son neveu.
Le roi de Phères, le brave Admète, ne voulut point rester à Fombre du mont Chaîcodon, qui couvre cette ville opulente.
Deux fils de Mercure, Erytus et Echion, distingués par leurs richesses et sa vans dans l'art d'employer habilement la ruse , quittèrent bientôt Alopé. Ethalide , autre fils du même dieu , se joignit à eux. Eupolémie , fille de Myrmidon, l'avait mis au monde sur les bords de l'Amphryse3. Les deux autres avaient pour mère Antianire, fille deMénétus.
Coronus, habitant de Gyrtone, était fils de Cénée. Tout brave qu'il était, il ne surpassait pas son père , qui avait mis en fuite les Centaures et les poursuivait avec ardeur lorsque le voyant seul et éloigné'de ses compagnons, ils se rallièrent et vinrent fondre tous ensemble sur lui. Malgré leurs efforts , ils ne purent ni le blesser ni l'abattre-, mais toujours ferme et invulnérable, il s'enfonça tout vivant dans les entrailles de la terre, cédant aux coups des énormes sapins dont ils étaient armés4.
Mopsus, habitant des bords du Titarèse, instruit par Apollon lui-même dans la science des augures-, Eurydamas, fils de Climénus,
1 Ville de de Thessalie, ainsi que Larisse, Phylacé, Phères , Alopé, Gyrtone, Étimène, Phthie, qui seront nommées 'ciaprès.
3 Ancisns peuples de la Thessalie.
3 Et te memorande canemus
Pastor ab Arnphyso.
Vivg., Ceorg. III, v. Ier.
* Manet imperfossus ab omni ,
Inque cruenlatus Cameus Elateius, iclu.
Obrutus immani cumulo, sub pondère Cœneus
yEstuat arborco
Alii sub inania corpus
Tartaradetrusum silvarum mole ferebant.
Ovid., Mclam, liv. XII, v. 490 et suiv.'
habitant de la ville deCtimène, près du lac Xynias -, Ménœlius, envoyé d'Oponte ■ par son père Actor, voulurent aussi partager la gloire et les dangers de cette entreprise.
Eurytion, le vigoureux Éribotès, celui-ci fils de Téléon, l'autre d'Irus fils d1 Actor, suivirent leur exemple. Avec eux marchait Oïlée , aussi célèbre par sa bravoure qu'habile à poursuivre un ennemi qu'il a mis en fuite.
L'Eubée vit sortir de son sein ses plus illustres habitans. Canthus suivait avec joie les ordres de son père Canéthus , fils d'Abas. Il ignorait , l'infortuné! qu'il ne reverrait jamais Cérinthe sa patrie, et qu'il périrait avec le devin Mopsus sur les confins de la Lybie. Faibles humains , il n'est donc pas de malheur si imprévu qui ne puisse nous arriver ! Ces deux guerriers sont ensevelis dans la Lybie , et la Lybie est aussi éloignée de Colchos , que l'orient l'est de l'occident. Clytius et Iphitus , qui régnaient dans Echalie, étaient fils du cruel Eurytus-, Eurylus à qui l'arc qu'il avait reçu d'Apollon devint fatal , aussitôt qu'il eut la témérité de disputer d'adresse avec son bienfaiteur.
Télamon et Pelée , tous deux fils d'Éacus , n'arrivèrent cependant pas ensemble. Obligés de sortir d'Egine à cause du meurtre involontaire de leur frère Phocus , ils avaient transporté leur séjour dans des lieux d'ifférens. Télamon habitait l'île de Saîamine , et Pelée la ville de Phthie.
Le vaillant Butés . fils du brave Téléon et le belliqueux Phalère avaient quitté le pays où régna Cécrops. Quoique Phalère fût le seul rejeton d'Alcon, le fruit de sa vieillesse et le soutien de ses jours, son père lui-même lui avait ordonné de partir pour se signaler parmi tant de héros.
Tu ne pus les accompagner , illustre descendant d'Érecthèe, généreux Thésée! Un lien fatal te retenait alors dans les cachots souterrains du Ténare , où lu avais suivi ton ami Pir.ithoiis. Sans doute votre valeur aurait été pour les Argonautes un puissant secours!
Tiphys, fils d'Agnias, habile a prévoir les tempêtes et à diriger un navire, en observant tantôt le soleil et tantôt l'étoile du nord , partit de Sipha2, ville des Thespiens , pour se joindre
1 Capitale des Locriens Opontiens qui habitaient à l'orient de laPhocide.
3 Ville de la Béotie, sur le golfe de Corinlhe , la même que Tipha.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
aux héros qui souhaitaient de l'avoir pour compagnon. Minerve elle-même lui en avait inspiré le dessein ; Minerve dont les mains divines construisirent avec Argus ce vaisseau fameux , supérieur à tous ceux qui ont fendu jusqu'ici le sein des flots.
Phlias , riche des dons de Bacchus son père , habitait la ville d'Aréthyrie * , près des sources de FAsopus.
Talaûs , Aréius , le brave Léodocus , tous habitans dArgos, étaient fils de Bias et de Péro, que Mélampus obtint pour son frère, après avoir enduré bien des maux dans les étables d'Iphiclus2.
Hercule , l'invincible Hercule , ne dédaigna pas lui-même de se rendre aux vœux de Jason. Il revenait alors d'Arcadie, d'où il avait rapporté sur ses larges épaules le fameux sanglier dÉrymanthe , qu'il avait exposé tout vivant et chargé de liens aux yeux des habitans de Mycènes. C'était de lui-même et sans l'ordre d'Eurysthée qu'Hercule marchait à cette expédition. Son fidèle Hylas l'accompagnait ; Hylas , en qui brillait la fleur de la première jeunesse, qui portait l'arc et les flèches du héros.
Avec eux vint Nauplius , issu d'un héros du même nom , célèbre par son habileté dans l'art de la navigation , fruit des amours de Neptune et de la belle Amymone , fille du divin Danaus.
Idmon fut le dernier de ceux qui arrivèrent d'Argos. La science des augures lui avait appris qu'il marchait à une mort certaine. Il partit cependant pour ne point flétrir sa réputation. Çuoiquïl passât pour fils d'Abas et descendant d'Éolus , il avait eu pour père Apollon , qui lui enseigna l'art de prévoir l'avenir en observant le vol des oiseaux et les entrailles des \ictimes.
Le vigoureux Pollux, Castor habile à dompter les coursiers, tous deux fruits d'un seul et pénible enfantement, furent envoyés de Sparte par leur mère elle-même, fille d'un roi d'Étolie. Digne épouse de Jupiter, Léda ne craignit point de se séparer de ses enfans chéris.
' Xom d'une ville et d'une contrée de la Sicyonie, appelées ensuite Phlionte et Phliasie.
1 Xélée avait promis sa fille Péro à celui qui lui amènerait les bœufs d'Iphiclus. Bias, qui la recherchait, pria son frère Mélampus, habile devin, de le mettre en possession de ces bœufs. Mélampus les obtint, après avoir tenté inutilement de les dérober, et être reste un an chez Iphiclus.
Turpia perpessus vates est vincla Mélampus,
Cognilus Iphicli subripuisse boves.- Quem non lucra, magis Pero formosa coegil, Mox Amjlhaonia nupta futura domo.
Pi aperce, II, 3, ôi.
Les fils d'Apharée, Lyncée et le violent Idas, pleins de confiance dans leurs forces extraordinaires, étaient sortis d'Arène1. Lyncée, si l'on en croit la renommée, portait ses regards perçans jusque dans les entrailles de la terre.
Périclymène, l'aîné des enfans qui naquirent à Nélée dans la ville de Pylos , marchait avec eux. Neptune lui avait donné une force invincible et le pouvoir de prendre en combattant toutes sortes de formes 2.
Deux fils d'Aléus , Amphidamas et Céphée, habitans de la ville de Tégée et de cette partie de l'Arcadie qui échut en partage àAphidas3, étaient accompagnés d'Ancée, fils de Lycurgue, leur frère aîné. Obligé de rester lui-même près du vieux Aléus pour avoir soin de ce père chéri, Lycurgue avait envoyé son fils avec eux. En vain pour le retenir, Aléus avait fait cacher ses armes. Le bras gauche couvert de la peau d'un ours du mont Ménale, il agitait de la main droite une énorme hache à deux tranchans.
Augée, que la renommée disait issu du Soleil, régnait sur les habitans de l'Élide. Fier de ses richesses , il souhaitait avec passion de voir la Colchideet le roi Éétès.
Poussés par le même désir, Astérius et Amphion , fils d'Hypérasius , sortirent de Pellène, bâtie par leur aïeul Pelles sur le rivage de la mer qui borde l'Achaïe.
Euphémus quitta le promontoire Ténare4; Euphémus issu de Neptune et d'Europe, fille du géant Tityus, qui pouvait courir sur ies flots en mouillant seulement la plante de ses pieds 3.
Deux autres fils du même dieu , Erginus, "le fier Ancée , habiles dans l'art de combattre et de conduire un vaisseau, étaient partis l'un de l'illustre Milet et l'autre de Samos, demeure de Junon Imbrasienne 6.
Le fils d'OEnée , Méléagre , à peine sorti de
1 Ville de Messénie, ainsi que Pylos, nommée ci-après. 1 Cui posse figuras
Sumere quas vellet, rursusque reponere sumptas Neptunus dederat, Xelei ?anguinis auctor.
Oi'ù/.,Metam, XII, 556.
3 Fils d'Arcas, ancien roi d'Arcadie, dont le royaume fut partagé entre ses enfans. Apollodore, liv. III, Pamcimas , liv. VIII, cap. 4.
* Dans la Laconie.
s Vel mare per médium, fluclu suspcnsa tumenti, Ferret iter, celeres nec lingeret œquore plantas.
Vïvq., .-En, VII, v. 810.
6 Junon avait un temple magnifique à Samos. Le surnom d'Imbrasienne est tiré du fleuve^ Imbrasus qui coule (\n:\< l'Ile.
l'enfance , parut aussi parmi ces héros. S'il fût resté encore un an à Calydon, Hercule seul eût pu l'emporter sur lui. Le soin de sa conduite était confié à Laocoon , déjà avancé en âge, né du même père qu'OEnée, mais d'une mère esclave. Il était encore accompagné dTphiclus, son oncle maternel, aussi habile à lancer un javelot qu'à combattre de près l'ennemi.
Au milieu d'eux on voyait s'avancer à pas inégaux , Palémonius fils de Lernus ou plutôt du dieu Vulcain. Tout boiteux qu'il était, il fut admis parmi les héros .armés pour la gloire de Jason, et sa valeur le mettait au-dessus de toute insulte.
Le lien sacré de l'hospitalité unissait avec Jason Iphitus, fils de Naubolus et petit-fils d'Ornytus. C était en allant à Delphes consulter l'oracle sur son expédition, que le fils d'Éson avait été reçu chez ce généreux habitant de la Phocide.
Deux fils de Borée, Calais et Zéthès, attiraient sur eux les regards étonnés. Leur mère Orithye se jouait sur les bords de l'Uissus *, lorsqu'elle fut tout à coup enlevée par Borée, qui la transporta jusqu'aux extrémités de la Thrace et , l'enveloppant de nuages épais, lui ravit sa virginité près du rocher de Sarpédonet du fleuve Erginus. Les fruits de cet hymen, touchant légèrement la terre de leurs pieds, agitaient de larges ailes parsemées d'étoiles d'or. Une épaisse chevelure flottait au gré du vent sur leurs épaules.
Acastus lui-même, fils du roi Pélias, ne put se résoudre à rester oisif dans le palais de son père. Bientôt il devait se joindre aux Argonautes, aussi bien qu'Argus qui avait construit le vaisseau sous les ordres de Minerve.
Tels élaient les compagnons de Jason , qui, descendus comme lui la plupart des filles de Mynias 2 , se faisaient appeler les princes Minyens.
Déjà tout était préparé pour le départ, et ils traversaient la ville d'Iolcos pour se rendre au port de Pagases, sur le rivage de la Magnésie. Le. peuple accourait en foule sur leur passage. Couverts de leurs armes , ils s'avançaient à grands pas au milieu de cette multitude, semblables à des étoiles, dont l'éclat perce à travers les nuages : « Grand Jupiter , disait-on,
1 Rivière qui coule prés d'Athènes.
* Roi d'Orchomène, en Béotie. Alcimède, mère de Jason., était fille de Clvmène, fillo de Minvas.
autour d'eux, quel est donc le dessein de Pélias? et pourquoi envoyer loin de la Grèce un si grand nombre de héros ? Sans doute le jour même qu'Eélès refusera de leur livrer la brillante Toison, objet de leurs désirs, il verra son palais devenir la proie des flammes. Mais, hélas î que de chemin à parcourir ! que de dangers à essuyer ! »
Tandis que les hommes parlaient ainsi, les femmes, levant leurs mains au ciel, priaient les dieux d'accorder aux Argonautes un heureux retour et se disaient l'une à l'autre en pleurant : «Mère infortunée, pauvre Alcimède, le sort, qui t'avait épargnée si longtemps, te fait aujourd'hui sentir ses rigueurs et lu n'as pu goûter le bonheur jusqu'à la fin de tes jours! Et toi, malheureux Eson, ne vaudrait-il pas mieux que tu fusses déjà descendu dans le tombeau I Plût aux dieux que le flot qui fit périr Hellé eût aussi précipité Phrixus et son bélier dans la mer ! Mais non , par un prodige effroyable, l'animal fit entendre une voix humaine pour être cause un jour du malheur d' Alcimède1.
Cependant la mère de Jason, environnée d'une troupe d'esclaves et de femmes éplorées, tenait son fils serré dans ses bras 5 tandis que Eson , accablé sous le poids des ans et retenu dans son lit , s'enveloppait le visage et étouffait ses sanglots. Le héros, après avoir tâché de les consoler, demande enfin ses armes. Des esclaves consternés les lui présentent en gardant un morne silence. Alcimède sent alors redoubler sa douleur et, tenant toujours son fils embrassé, elle verse des torrens de pleurs. Telle une jeune fille qu'un sort cruel, après lui avoir enlevé tous ses parens, a réduite à vivre sous l'empire d'une marâtre qui lui fait tous les jours essuyer de nouveaux outrages, lorsqu'elle se trouve seule avec sa fidèle nourrice, se jette entre ses bras, laisse éclater sa douleur et donne un libre cours à ses larmes : « Malheureuse que je suis, s'écriait Alcimède , plût aux dieux que j'eusse rendu le dernier soupir le jour même où j'ai entendu Pélias prononcer cet ordre fatal ! Tu m'aurais toi-même ensevelie de tes mains, ô mon cher fils ! C'est le seul devoir que j'avais encore à attendre de toi, puisque j'ai déjà reçu, dans tout le reste, la récompense des soins que m'a coûtés ton enfance. Mais maintenant, aban-
1 Hellé, étant-tombée dans la mer, le bélier rassura Phrixu<5 et lui promit de le porter en Colchide.
née comme une esclave, moi dont toutes les nés ihessaliennes enviaient autrefois le bonheur, je sécherai de douleur dans un palais désert . privée d'un fils qui faisait toute ma gloire . pour qui seul j'ai délié ma ceinture et implore le secours de Lucine. Car la déesse, pour me rendre cette faveur plus chère, ne voulut pas qu'elle fût suivie d'aucune autre. Cruelle des tinée ! l'aurais-je pu jamais penser, que la fuite de Phrixus serait la source de mon malheur ! »
Tandis qu'Aleimède se plaignait akisi d'une voix entrecoupée de sanglots , ses femmes attendries, gémissaient autour d'elle : « Ma mère, lui repondit tendrement Jason, cessez de me déchirer par cet excès de douleur. Vos larmes, au lieu de remédier à mes maux, ne font que les irriter. Les dieux dispensent à leur gré les malheurs aux faibles mortels. Supportez avec courage ceux qu'ils vous envoient , quelque cruels qu'ils soient. Ayez confiance dans la protection de Minerve, dans les oracles d'Apollon ; enfin dans le secours de tant de héros 5 surtout , restez dans ce palais avec les femmes qui vous entourent et n'apportez pas par vos pleurs un sinistre présage au départ du vaisseau vers lequel mes amis et mes esclaves vont m'accompagner. »
Il dit et s'avance à grands pas hors du palais. Tel qu'on voit Apollon dans l'ile de Déles, a Delphes , à Claros, ou dans les plaines de la Lycie. sur les tords du Xanthe, lorsque sortant de son temple , parfumé d'encens , il paraît aux yeux des mortels : tel Jason marchait a travers la foule du peuple, qui faisait retentir l'air £e ses acclamations1. La vieille Iphias. prêtresse de Diane, déesse tutélaire de la ville, se rencontrant sur son passage, lui a la main droite. Elle aurait aussi voulu lui parler, mais la foule plus alerte la repousse, et Jason est déjà loin d'elle.
Lorsqu'il fut arrivé sur le rivage de Pagases, ses compagnons, qui l'attendaient près du vaisseau s'avancèrent à sa rencontre et s'assemblèrent autour de lui. Ce fut alors qu'on vil avec etonnement descendre delà ville Acaste et ;s. qui accouraient de toutes leurs forces
- bi hibemam Lyciam, Xantique fluenla Deserit. ac Mura mateniam invisit Apo'lo . Iostauratque choros : miitique altaria circum pie Dryopefque fremunt.
Virg.j .En. IV
à l'insu de Pélias. Ar
^:us était couvert de la peau d'un taureau noir, qui lui descendait jusqu'aux pieds. Acaste portait un superbe manteau dont sa sœur Pélopie lui avait fait présent. Jason , sans s'amuser à leur faire aucune question sur leur arrivée, invita tous ses compagnons à tenir conseil. Les voiles encore roulées et le mat, qui était couché par terre, leur servirent de sièges : ((Compagnons, leur dit-il, tout est préparé pour notre départ, le vaisseau est pourvu de tout ce qui est nécessaire , et si les vents secondent nos désirs, rien ne peut désormais nous arrêter. 3Iais puisque nous n'avons tous qu'un même dessein, puisque nous devons affronter ensemble les dangers du voyage et revenir ensemble dans la Grèce , unissons-nous par un lien commun. Choisissez hardiment le plus vaillant d'entre vous; qu'il commande aux autres, qu'il veille sur tout , et qu'il fasse à son gré la pa>x ou la guerre avec les naiions chez lesquelles nous devons aborder. » A ces mots , chacun tournant les yeux vers Hercule , assis au milieu de l'assemblée, un cri général lui déférait le commandement. Le héros, sans se lever , fit signe de la main et prononça ces mots : « Qu'aucun de vous ne songe à m'accorder cet honneur, je ne puis ni l'accepter ni souffrir qu'aucun de ceux qui sont ici l'accepte. Celui dont le danger nous rassemble aujourd'hui, doit seul nous commander. »
Ce discours magnanime fut suivi d'un applaudissement général, et Jason reprit ainsi la parole avec joie : « Amis , puisque vous voulez bien me confier ce glorieux emploi, que rien ne nous retienne plus ici davantage. Implorons la faveur d'Apollon par un sacrifice , célébrons en son honneur un festin, et en attendant que mes esclaves aient amené les victimes qu'ils vont choisir parmi mes troupeaux , lançons le vaisseau à la mer, et tirez les places au sort. Nous élèverons ensuite sur le rivage un autel au dieu qui doit protéger notre embarquement et m'a promis dans ses. oracles de nous servir lui-même de guide à travers l'immensité des mers si je commençais cette entreprise en lui adressant mes vœux, a
Il dit, et le premier se dispose au travail. A son exemple, tous ses compagnons s'étant levés, déposèrent leurs vètemens sur un rocher poli qui. baigné dans les tempêtes par les eaux de la mer, était alors à l'abri des flots'. Leur
1 Est procul in pelago saxum spumanlu contra
APOLLONIUS
premier soin fut d'entourer le vaisseau, suivant le conseil d'Argus, d'un câble bien tendu pour assujettir la charpente et la fortifier contre la violence des flots. Ils creusèrent ensuite depuis la proue jusqu'à la mer, un fossé d'une largeur suffisante et dont la pente augmentait toujours de plus en plus. On le garnit de pièces de bois bien polies, et on inclina la proue sur les premières, afin qu'emporté par son propre poids et poussé à force de bras , le vaisseau glissât plus facilement. On retourna les rames et on les attacha plus fortement aux bancs. S'étant ensuite rangés autour du vaisseau, ils appuyèrent contre les extrémités des rames leurs bras et leur poitrine. Tiphys, monté sur la poupe, donna le signal en jetant un grand cri. Au même instant, chacun déploie toutes ses forces j le vaisseau s'ébranle, un dernier effort le pousse en avant, il glisse avec rapidité. On le suit en courant et en jetant des cris de joie. Les poutres gémissent et crient sous le poids, une épaisse fumée s'élève dans les airs , le vaisseau se précipite dans les flots. On le retient avec des cordes préparées pour cet usage. On arrange ensuite les rames, on apporte les voiles , le mât et les provisions. Tout étant ainsi disposé , on tira les places au sort. Chaque banc contenait deux hommes; celui du milieu fut réservé d'une commune voix à Hercule et à Ancée. Tiphys fut chargé de diriger le gouvernail. On ramassa ensuite des pierres sur le rivage; on éleva un autel à Apollon, protecteur des rivages et des embarquemens , et on étendit dessus des branches sèches d'olivier.
Dans le même temps , les esclaves de Jason amenèrent deux taureaux. Les plus jeunes d'entre les Argonautes les conduisirent au pied de l'autel, et présentèrent avec l'orge sacrée l'eau nécessaire pour laver les mains. Jason s'adressanl alors à Apollon : « O toi ! dit-il, protecteur de Pagases et de la ville d'Esonie, à laquelle mon père a donné son nom, Apollon, écoute ma prière ! Ce sont tes oracles qui m'ont engagé dans les périls que je vais affronter. Tu m'as promis lorsque j'allai te consulter à Delphes de faire réussir cette expédition. Conduis donc loi-même notre vaisseau vers ces bords éloignés, et ramène-le loi-même dans la Grèce avec tous mes compagnons. Nous t'immolerons
Litlora, quod lumidis submersum tunditur olim Fluctibus, elc.
Vira., JEn.. y. 125,
sur ce même autel, à notre retour, autant de taureaux que nous serons alors de guerriers échappés aux périls, et j'enrichirai de mes présens les temples de Delphes et de Délos. Reçois donc aujourd'hui la première offrande que nous te présentons en montant sur ce vaisseau. Fais, dieu puissant , que nous partions heureusement sous tes auspices, qu'un vent favorable enfle nos voiles et que le calme nous accompagne toujours. » En achevant cette prière, Jason répandit l'orge sacrée sur la tête des victimes qu'Hercule et Ancée se préparaient à immoler. Hercule décharge à l'un des taureaux un coup de massue sur le front , et ï'abbat à ses pieds. Ancée frappe l'autre de sa hache, et lui fend le cou , l'animal chancelle et tombe sur ses cornes. Aussitôt on les égorge , on les dépouille et on les coupe par morceaux. Les cuisses , consacrées au dieu , sont mises à part. On les recouvre exactement de graisse et on les fait brûler sur l'autel, tandis que Jason fait des libations de vin.
Cependant la flamme brille de toutes parts , et la fumée s'élève en longs tonrbillons de pourpre. Le devin Idmon se réjouit en voyant ces heureux présages de la faveur du dieu: «Vous reviendrez, s'écria-t-il aussitôt, oui, vous reviendrez dans la Grèce chargés de la Toison d'or ; telle est la volonté des dieux. Mais combien vous aurez à soutenir auparavant' de combats! Pour moi qu'un destin cruel condamne à ne plus revoir ces lieux , je vais chercher au loin la mort dans les champs de l'Asie. De sinistres augures m'avaient instruit déjà de mon sort. Cependant j'ai quitté ma patrie pour vous suivre , et laisser ainsi à mes descendans une gloire immortelle. » Les Argonautes , entendant ce discours, furent aussi touchés du sort d'Idmon que flattés du retour qu'il leur annonçait.
Le soleil avait déjà parc@uru plus de la moitié de sa carrière, et les ombres des rochers s'étendaient dans la plaine, lorsque les compagnons de Jason , ayant couvert le rivage d'épais feuillages, s'assirent tous ensemble pour prendre leur repas. Des viandes abondantes sont servies devant eux ; un vin délicieux coule dans les coupes ; des discours agréables se mêlent au festin. Une gaîté délicate et qui ne connaît point l'injure outrageante, se répand parmi les convives.
Cependant Jason , occupé de soins plus iin-
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
portans, avait les yeux baissés et réfléchisait profondément: « Fils d'Eson, s'écria le bouillant Idas avec insolence , quel dessein roules-tu dans ton esprit? Découvre-nous tes pensées. La crainte , ce tyran des âmes faibles , s'emparerait-elle de toi? J'en atteste cette lance avec laquelle j'ai acquis dans les combats une gloire que rien n'égale, cette lance qui vaut mieux pour moi que le secours de Jupiter 5 non , puisque Idas est avec toi , tu n'as rien à craindre et rien ne pourra te résister , quand même un dieu combattrait contre toi. Tel est, puisqu'il faut me faire connaître celui qui, pour te secourir a quitté le séjour d'Arène.))
Il dit , et saisissant à deux mains une coupe remplie de vin , il avale d'un trait la liqueur écumante qui se répand sur ses joues et sur sa poitrine. Un murmure d'indignation s'élève aussitôt parmi les convives , et le devin Idmon adressa ainsi la parole à Idas : « Téméraire , est-ce ton audace naturelle qui t'inspire ces senlimens, ou bien est-ce le vin qui t'enfle le cœur et te fait courir à la perte en blasphémant les dieux. On peut consoler un ami et relever son courage par d'autres discours. Les tiens sont aussi insensés que ceux des enfans d'Aloée ' lorsqu'ils vomissaient des injures contre les dieux. Apollon les fit expirer sous ses flèches rapides, et cependant leur force était beaucoup au-dessus de la tienne. »
A ce discours , Idas ne répondit d'abord que par des éclats de rire 5 bientôt il adressa d'un ton moqueur ces mots au devin : a Peut-être les dieux me réservent-ils un sort pareil à celui que ton père fit éprouver aux enfans d'Aloée. Tu peux nous faire part de leurs desseins , mais si ta prédiction est vaine , songe à te soustraire à ma fureuiv» Idas en parlant ainsi , frémissait de colère -, il allait se porter aux derniers excès, mais ses compagnons l'arrêtèrent , et Jason apaisa la querelle. Dans le même temps le divin Orphée prit en main sa lyre, et mêlant à ses accords les doux accens de sa voix , il chanta comment la terre , le ciel et la mer, autrefois confondus ensemble , avaient été tirés de cet état funeste de chaos et de discorde; la route constante que suivent dans les airs le soleil, la lune et les autres astres; la formation des montagnes, celle des fleuves, des Nymphes
1 Otu3 et Éphialle, appelés aussi les Moitiés , étaient d'une taille gigantesque, et voulaient escalader le ciel. Homère, Othssée, liv. XI, v&$ 30i.
et des animaux1. Il chantait encore comment Ophyon etEurynome, fille de l'Océan, régnèrent sur l'Olympe , jusqu'à ce qu'ils en furent chassés et précipités dans les flots de l'Océan par Saturne et Rhéa , qui donnèrent des lois aux heureux Titans. Jupiter était alors enfant; ses pensées étaient celles d'un enfant. Il habitait dans un antre du mont Dicté, et les Cyclopes n'avaient point encore armé- ses mains de la foudre, instrument de la gloire du souverain des dieux. Orphée avait fini de chanter, et chacun restait immobile. La tête avancée , l'oreille attentive, on l'écoutait encore, tant était vive l'impression que ses chants laissaient dans les âmes.
Le repas fut terminé par des libations qu'on répandit, selon l'usage, sur les langues enflammées des victimes, et la nuit étant survenue , chacun se livra au sommeil.
L'aurore brillante éclairait de ses feux naissans les sommets du mont Pélion , et les flots de la mer se balançaient doucement au souffle d'un vent léger. Tiphys s'éveille et excite ses compagnons à s'embarquer. Aussitôt le rivage retentit d'un bruit affreux , au milieu duquel une voix sortie du vaisseau se fit entendre. C'était la poutre merveilleuse tirée par Minerve d'un chêne de la forêt de Dodone qui pressait elle-même le départ. Frappés de ce prodige , les héros entrèrent promptement dans le vaisseau , s'assirent sur les bancs, chacun à la place que le sort lui avait, marquée , et déposèrent auprès d'eux leurs armes. Ancée et le puissant Hercule remplissaient le banc du milieu. Hercule avait près de lui sa massue , et sous ses pieds le vaisseau s'était enfoncé plus avant dans les flots. Déjà on retire les câbles et on fait sur la mer des libations de vin. Jason détourne du rivage de sa patrie ses yeux baignés de larmes. Tels que des jeunes gens qui, dansant au son du luth autour de Fautel d'Apollon , soit à Delphes, soit à Délos, ou sur les bords de l'Isménus, attentifs aux accords de l'instrument sacré , frappent en cadence la terre d'un pied léger : tels les compagnons de Jason , au son de la lyre d'Orphée , frappent tous ensemble les flots de leurs longs avirons. La mer est agitée , l'onde écume et frémit sous leurs puissans efforts, les
Kamque canebat, uli magnum per inane coacta Semina terrarumque, animaeque, marisvc, fuissent , EMiquidi simul ignis, etc.
Yirij.j Ed. VI, 31
APOLLONIUS
armes étincellent aux rayons du soleil-, de longs sillons bianchissans , semblables aux sentiers qu'on distingue à travers un champ couvert de verdure, marquent la trace du navire. Tous les dieux, attentifs à ce spectacle, voient avec complaisance du haut de l'Olympe voguer sur les flots les plus vaillans des héros issus de leur sang.'Les Nymphes du Pélion , rassemblées sur leurs sommets, admirent -à la fois l'ouvrage de la déesse d'Itone ' et les héros dont les efforts font voler le vaisseau sur les ondes. Le fils de Philyre, Chiron lui-même, descendant du haut de la montagne , s'avance sur le rivage en leur faisant signe de la main et leur souhaitant un heureux retour. Prés de lui son épouse Chariclo, portant dans ses bras le jeune Achille, le présente tendrement à son père Pelée2.
Lorsque par la prudence et l'adresse de Typhis, qui dirigeait leur course en tenant le gouvernail , ils furent sortis du port, alors ils dressèrent le mât , le fixèrent avec des câbles , déployèrent la voile et l'attachèrent par des ^ordages aux deux côtés du vaisseau. Elle fut aussitôt enflée par un vent frais qui, laissant reposer le bras des Argonautes , les porta bientôt au delà du promontoire Tisée. Orphée célébrait alors sur sa lyre l'illustre fille de Jupiter, Diane ,■ protectrice des vaisseaux , qui se plaît à parcourir ces rivages , et veille sur la contrée dTolcos. Attirés par la douceur de ses chants , les monstres marins et les poissons mêmes , sortant de leur retraite , s'élançaient tous ensemble à la surface de l'onde et suivaient en bondissant le vaisseau , comme on voit dans les campagnes des milliers de brebis revenir du pâturage en suivant les pas du berger qui joue sur son chalumeau un air champêtre.
Déjà la terre fertile des Pélasges se dérobe aux regards des navigateurs. Ils laissent derrière eux les rochers du Pélion. Le promontoire Sépias disparaît-, on découvre l'île de Sciathus , plus loin la ville de Pirésies , le rivage tranquille de Magnésie et le tombeau de Dolops où, sur la fin du jour, le vent contraire les obligea de relâcher. A l'entrée de la nuit , ils honorèrent la mémoire du héros par unsa-
1 Minerve, ainsi appelée d'une ville de Thessalie suivant ïe Scholiaste.
J Parvumque patri tendebat Julum.
Virg., JEn. II, 674.
Achille, encore dans l'enfance , était élevé près du centaure Chiron lorsque Pelée son père s'embarqua pour la conquête dé \ik "foison d'or.
crifice. Les vagues étaient courroucées , et la tempête dura deux jours. Le troisième , ayant déployé la voile, ils quittèrent ce rivage, dont le nom rappelle encore le séjour qu'ils y firent '. Mélibée , toujours battue par les vents, Omolé, située sur le bord de la mer, l'embouchure de l'Amyrus , Eurymènes , les vallées humides de l'Ossa et de l'Olympe se présentèrent successivement à eux. Les côtes de Pallène et le promontoire Canastrée furent parcourus à la faveur du vent qui souffla pendant la nuit. Le matin on découvrit le mont Athos. Il est éloigné de Lemnos du chemin que peut faire un vaisseau léger depuis le matin jusqu'à midi; cependant l'ombre du sommet couvre une partie de l'île et s'étend jusqu'à la ville de Miryne. Le vent, qui s'était soutenu pendant tout le jour et la nuit suivante , cessa de souffler au lever du soleil. On gagna à force de rames l'île de Lemnos, séjour des antiques Sintiens 2.
Tous les hommes y avaient péri misérablement l'année précédente , victimes de la fureur des femmes. Depuis longtemps elles ne présentaient à Vénus aucune offrande. La déesse irritée les rendit odieuses à leurs maris qui , les ayant abandonnées , cherchèrent de nouveaux plaisirs dans les bras des esclaves qu'ils enlevaient en ravageant la Thrace. Mais à quels attentats ne se porte pas la jalousie? Les Lemniennes égorgèrent, dans une même nuit , leurs maris et leurs rivales, et exterminèrent jusqu'au dernier des mâles , afin qu'il n'en restât aucun qui pût un jour leur faire porter la peine de leur forfait. Hypsipyle seule, fille du roi Thoas, épargna le sang de son père, déjà avancé en âge. Elle l'enferma dans un coffre et l'abandonna ainsi au gré des flots, espérant qu'un heureux hasard pourrait lui sauver la vie. Des pêcheurs l'ayant en effet aperçu , le retirèrent dans l'île d'OEnoé, appelée depuis Sicinus 5, du nom d'un fils que Thoas eut de la nymphe OEnoé, l'une des Naïades.
Les Lemniennes , devenues le6 seules habitantes de l'île , quittèrent les ouvrages de Minerve, qui seuls jusqu'alors avaient occupé leurs mains, et s'accoutumèrent sans peine à manier les armes , à garder les troupeaux et à labcu-
1 II s'appelait Aphéles , qui signifie les barrières d'où l'on commençait à courir dans les jeux publics, et indiquait que le vaisseau s'était remis en mer dans cet endroit.
' Nom des premiers habitans de Lemnos.
5 Une des Cyclades.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
rer la terre. Cependant elles tournaient toujours avec inquiétude leurs yeux vers la mer, et craignaient sans cesse de voir les Thraces venir fondre sur elles. Remplies de cette idée , dès qu'elles aperçurent le navire Argo qui s'approchait de leur île à force de rames, elles s'armèrent à la hâte, sortirent de Myrine, et se répandirent sur le rivage, semblables à des Bacchantes en furie. Hypsipyle, portant l'armure de son père, était à la tête de cette troupe que la frayeur rendait muette et interdite.
Les Argonautes députèrent pour héraut Ethalide, auquel ils avaient confié le ministère et le sceptre de Mercure son père. Ce dieu lui avait donné une mémoire inaltérable qu'il ne perdit point en traversant le fleuve d'Oubli; et quoiqu'il habite aujourd'hui, tantôt le séjour des ombres , et tantôt les lieux éclairés par le soleil, il conserve toujours le souvenir de ce qu'il a vu. Mais pourquoi m'arrêter à l'histoire d'Éthalide ? Hypsipyle , persuadée par ses discours, permit aux Argonautes de passer sur le rivage de l'île la nuit qui s'approchait.
Cependant le vent du nord qui s'éleva le lendemain les empocha de 'continuer leur route. Hypsipyle assembla aussitôt les femmes de Lemnos et leur tint ce discours : « Chères compagnes, envoyons promptement à ces étrangers les provisions et le vin dont ils peuvent avoir besoin, afin que n'ayant rien à venir chercher dans cette ville, ils ne puissent découvrir ce qu'il serait dangereux que la renommée publiât. Il faut- l'avouer, notre vengeance fut un coup hardi qui pourrait déplaire même à ces inconnus. Yoilà mon avis- si quelqu'une de vous connaît un meilleur expédient, qu'elle se lève -, c'est pour vous consulter que je vous ai rassemblées ici. »
En achevant ces mots, Hypsipyle s'assit sur la pierre qui servait autrefois de trône à son père. La vieille Polixo sa fidèle nourrice, empressée de parler, se lève aussitôt. ITn bâton soutenait son corps chancelant; auprès d'elle étaient quatre jeunes filles encore vierges dont les blonds cheveux flottaient sur les épaules. Polixo s'avança.jusqu'au milieu de rassemblée, et dressant avec peine la tête sur son dos recourbé , elle parla ainsi :
« Suivons le conseil que propose elle-même Hypsipyle, et envoyons des présens à ces étrangers, j'y consens-, niais, dites-moi, que ga-
gnerez-vous à les éloigner de ces murs , et comment défendrez - vous seules votre vie si les Thraces ou quelque autre ennemi viennent un jour fondre sur vous ? De telles invasions ne sont que trop communes. Ces étrangers euxmêmes ne sont-ils pas arrivés ici au moment où nous y pensions le moins ? Supposons cependant qu'une divinité favorable détourne de vous ce danger, d'autres malheurs , plus terribles mille fois que la guerre, vous attendent. Lorsque la mort aura moissonné les plus vieilles d'entre vous , et que les jeunes seront parvenues sans postérité a une triste vieillesse, comment ferez-vous alors , malheureuses ! pour soutenir les restes d'une misérable vie? Vos taureaux, subissant volontairement le joug, traîneront-ils d'eux-mêmes la charrue et moissonneront-ils vos champs ? Pour moi , quoique les Parques m'aient épargnée jusqu'ici , je descendrai-bientôt dans le sein de la terre, et je recevrai les derniers honneurs avant de voir arriver cette calamité. C'est à celles qui sont plus jeunes à y penser sérieusement. Vous pouvez éviter aujourd'hui ce cruel avenir. Saisissez l'occasion et remettez votre ville et vos biens entre les mains de ces étrangers. » Toute l'assemblée applaudit à ce discours. Hypsipyle se leva aussitôt : « Puisque vous approuvez , dit-elle, le conseil de Polixo, je vais envoyer sur-le-champ une de mes femmes au vaisseau. )> Et s'adressant à Iphinoé , qui était auprès d'elle , elle lui ordonna d'aller trouver le chef de ces étrangers, de l'inviter à se rendre dans son palais pour apprendre de sa bouche cette résolution , et d'engager tous ses camarades à entrer sans crainte et avec des sentimens de paix dans la ville. Hypsipyle congédia ensuite les Lemniennes et se retira dans son palais.
Iphinoé , prompte à remplir ses ordres , arrive auprès des Minyens, qui s'empressent autour d'elle pour savoir le sujet qui l'amène : « Hypsipyle , leur dit-elle, fille du roi Thoas, m'envoie vers vous pour inviter votre chef à venir apprendre d'elle une agréable nouvelle et pour vous engager tous à entrer sans crainte et avec des senlimens de paix dans la ville. » Les Minyens, charmés de ce discours, pensèrent aussitôt que la mort avait enlevé Thoas, et qu'Hypsipyle , sa fille unique , régnait à sa place. Ils pressèrent Jason de partir et se disposèrent eux-mêmes a le suivre.
APOLLONIUS
Le héros se revêtit d'un ample manteau , ouvrage de Pallas , qui le lui avait donné lorsqu'elle travaillait elle-même au vaisseau et montrait à Argus à en régler les dimensions. Son éclat surpassait celui du soleil -, le fond était rouge , et sur les bords , couleur de pourpre , étaient représentés avec un art infini , différens sujets. On y voyait les Cyclopes sans cesse occupés des mêmes travaux, fabriquant un foudre à Jupiter, dont l'éclat éblouissait les yeux. Il n'y manquait plus qu'un rayon qui déjà s'étendait sous les coups redoublés des marteaux *, au milieu d'un tourbillon de flammes. On y voyait aussi les deux fils d'Antiope , Amphion et Zéthus. Près d'eux s'élevait une ville qui n'était pas encore couronnée de tours, c'était Thèbes dont ils venaient de jeter les fondemens. Zéthus portait sur ses épaules un rocher semblable au sommet d'une haute montagne et marchait avec peine , courbé sous ce fardeau. Près de lui Amphion , faisant résonner sous ses doigts sa lyre dorée , se faisait suivre par une pierre deux fois plus grande.
Yénus y était représentée la main appuyée sur le bouclier du dieu Mars ; sa tunique détachée tombait d'un côté sur son bras et laissait voir à découvert une partie de son sein, image que répétait encore l'airain poli du bouclier.
Plus loin on aperçoit de gras pâturages au milieu desquels les fils d'Electryon 2 tâchent de repousser les Téléboens sortis de Thaphos 3 pour enlever leurs troupeaux. Une égale fureur anime les combaltans; l'herbe est (einte du sang qui se mêle avec la rosée -, mais enfin le grand nombre l'emporte et les brigands sont vainqueurs.
Près de là deux chars se disputaient le prix de la course. Pélops , accompagné d'Hippodamée son amante, fait voler îe premier sur l'arène et secoue avec ardeur les rênes de ses chevaux. Le second est conduit par Myrtile. Près de lui son maître OEnomaiis , poussant en avant sa lance pour percer son vainqueur, tombe luimême sur les débris de son essieu brisé.
On voyait ensuite Apollon dans un âge en-
' Ferrum exercebant vasto Cyclopes in antro His informatum manibus jam parte polila Fulmen erat ; toto genitor quae plurima coelo Dejicit iu terras : pars iraperfecta manebat.
Virg., Mn. VIII, 424.
* Roi d'Argos.
.jUne des îles Échi iades, dont les habitans appelés Téléboens, étaient fort adonoés à la piraterie.
core tendre, perçant d'une flèche le téméraire qui voulait entraîner sa mère en la tirant par son voile. C'est Tityus , fils de Jupiter et d'Elaré , nourri depuis et enfanté de nouveau par la terre *.
Enfin , on avait représenté sur ce manteau, Phrixus prêtant l'oreille au bélier qui semble lui adresser la parole. En les voyant , on est saisi d'étonnement -, on croit qu'ils vont parler, et dans cette attente, on ne se lasse point de les considérer.
Tel était le présent que Jason avait reçu de Minerve. Il prit ensuite un long javelot, gage d'hospitalité qu'Atalante lui avait donné sur le mont Ménale. Cette jeune héroïne voulait alors marcher elle-même à la conquête de la Toison d'or, mais Jason l'en détourna , craignant que sa beauté ne charmât les Argonautes et n'excitât parmi eux la discorde.
Dans cet équipage , Jason s'avançait vers la ville , semblable à un astre brillant que de jeunes filles voient s'élever sur leur demeure et répandre dans l'air ses feux éclatans, qui charment leurs regards. Tourmentée de l'absence d'un amant auquel elle doit être bientôt unie , sa tendre amante en conçoit un heureux présage et croit que ce jour va lui ramener enfin l'objet de ses. désirs. Les Lemniennes , transportées d'une joie pareille en voyant entrer dans la ville leur nouvel hôte , se précipitent en foule sur les pas du héros qui marchait gravement et les yeux baissés, vers le palais d'Hypsipyle. A sa vue les portes s'ouvrirent. Iphinoé le conduisit à travers un superbe portique dans l'appartement de sa maîtresse et le fit asseoir devant elle sur un siège richement orné. La jeune reine baissa les yeux et rougit d'abord à la vue du héros : « Étranger, lui dit-elle ensuite , pourquoi vous tenir si longtemps éloigné de nos murs? Cette ville n'est point habitée par des hommes. Ils l'ont quittée pour aller cultiver les campagnes fertiles de la Thrace, et pour que vous sachiez la cause de cet événement, je vais vous raconter fidèlement tous nos malheurs. Tandis que Thoas mon père régnait sur nos citoyens , ils s'embarquèrent plus d'une fois pour aller ravager la partie de la Thrace la plus voisine de cette île. Ils en revenaient toujours chargés de butin et ramenant avec eux toutes les jeunes filles qu'ils pou-
Terr?p omnipotentis alumnum.
Virg., JEn. VI, 295.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
vaient enlever. C'était un piège que Vénus leur tendait pour accomplir ses funestes desseins. Bientôt cette perfide déesse les plongea dans un tel aveuglement qu'ils abandonnèrent leurs femmes légitimes et les chassèrent même de chez eux pour se jeter entre les bras de leurs captives. Les perfides ! en vain nous attendîmes longtemps que la raison reprît sur eux son empire. Le mal allait toujours en augmentant. Une race infâme commençait à croître , les enfans légitimes étaient méprisés. Des filles sans époux , des mères veuves erraient honteusement dans la ville. Le père voyait avec indifférence sa fille déchirée sous ses yeux par la main d'une injuste marâtre. Les enfans ne vengeaient plus comme autrefois l'injure de leurs mères , et le frère était insensible au sort de sa sœur. D'indignes captives étaient seules honorées dans les maisons , dans les assemblées , dans les fêtes et dans les festins. Un dieu nous inspira enfin un courage au-dessus de notre sexe. Un jour qu'ils étaient allés faire une nouvelle incursion dans la Thrace , nous leur fermâmes au retour les portes de la ville , afin de les forcer de reprendre à notre égard des sentimens plus justes ou de s'aller établir ailleurs avec leurs captives. Ils choisirent ce dernier parti , et ayant redemandé tous les mâles qui étaient encore dans la ville, ils reprirent le chemin de la Thrace, où ils habitent aujourd'hui. Ne craignez donc plus, ô étranger ! de vous mêler parmi nous. Je dirai plus, si vous voulez fixer ici votre demeure , le sceptre de Thoas vous attend 5 vous régnerez sur une contrée qui ne peut manquer de vous plaire, puisque notre île est la plus fertile de toutes celles que baigne la mer Egée. Allez donc trouver vos compagnons , faites-leur part de mes offres et ne restez pas plus longtemps hors de cet ville. » Ainsi parlait la reine de Lemnos , dissimulant avec adresse le massacre des Lemniens.
Jason lui répondit en ces termes : « Hypsipyle, nous recevons avec reconnaissance les secours que vous nous offrez si généreusement. Je vais rendre compte de tout à mes compagnons, et dans peu je serai.de retour auprès de vous. Quant au sceptre que vous m'offrez, qu'il reste entre vos mains : quelque prix qu'il puisse avoir à mes yeux , le Destin m'entraîne loin de ces bords 5 je vole aux combats qu'il m'a préparés. » En achevant ces mots, il toucha la main de la reine c! pari il aussitôt. Des
jeunes filles sans nombre l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville en faisant éclater leur joie. Quelque temps après, elles montèrent sur des chars qui renfermaient des présens de toute espèce et arrivèrent au rivage lorsqu'il finissait de raconter à ses compagnons le discours d'Hypsipyle. Elles engagèrent elles-mêmes les Argonautes à les suivre, et ceux-ci se laissèrent facilement entraîner , car Vénus , pour complaire à Vulcain qui voulait voir bientôt son île chérie peuplée de nouveaux habitans, avait ellemême fait naître ce doux désir dans le cœur des héros. Jason retourna près d'Hypsipyle, et chacun de ses compagnons suivit celle que le hasard lui donna pour guide. Cependant Hercule et quelques autres, dédaignant les offres des Lemniennes , restèrent près du vaisseau.
Aussitôt toute la ville se livre au plaisir. Ce ne sont partout que- danses et festins en l'honneur des dieux. La fumée des sacrifices s'élève de toutes parts. L'illustre fils de Junon ', Vénus son épouse, sont de tous les immortels ceux dont on implore le plus ardemment la faveur par des chants et des offrandes.
Cependant le départ était différé de jour en jour. Les Argonautes , retenus par les douceurs de Lemnos, auraient fait dans cette île un trop long séjour si le brave Hercule , les ayant assemblés hors de la ville, ne leur eût ainsi reproché leur mollesse : « Compagnons , avons nous donc été chassés de notre patrie comme des meurtriers , ou sommes-nous venus chercher ici des femmes au mépris de nos citoyennes et avons-nous résolu d'y fixer notre demeure ? Sera-ce en restant si longtemps attachés à des étrangères que nous acquerrons la gloire à laquelle nous aspirons ? Attendez-vous qu'un dieu sensible à nos vœux nous apporte ici la Toison d'or pour prix de notre oisiveté ? Croyez-moi , retournons tous dans notre patrie et laissons notre chef passer au gré de ses désirs tout le jour dans les bras d'Hypsipyle. Qu'il remplisse Lemnos de sa postérité et qu'il rende par cet exploit son nom immortel. »
Ce discours couvrit de confusion ceux à qui il s'adressait. Personne n'osa répondre à Hercule ni même lever les yeux sur lui , cl l'on se disposa sur-le-champ à parlir.
Aussitôt que les Lemniennes se furent aperçues de ce dessein , elles accoururent en foule
1 Vulcain.
APOLLONIUS
sur le rivage : comme on voit des essaims d'abeilles sortant d'un rocher qui leur servait de retraite se répandre dans une riante prairie , voltiger en bourdonnant autour des fleurs et cueillir çà et là leur suc délicieux ' , ainsi elles s'empressent toutes en soupirant autour des Argonautes et leur font les plus tendres adieux en priant les immortels de leur accorder un heureux retour. Hypsipyle elle-même, tenant les mains de Jason , lui adressa ce discours en pleurant : « Pars donc et que les dieux le ramènent avec tous tes compagnons, rapportant, comme tu le désires , la Toison d'or à Pélias. Cette île et le sceptre de mon père seront toujours à toi si tu reviens un jour en ces lieux , et tu pourras yrassembler de plusieurs contrées un peuple innombrable 5 mais non , je le vois , jamais cet empire n'aura pour toi de charmes. Souviens-toi du moins'd'Hypsipyle et pendant ton voyage et lorsque tu seras de retour dans ta patrie , et dis-moi ce que je dois faire si les dieux m'accordent de mettre au jour un fruit de nos amours.
— Hypsipyle, lui répondit Jason, puissent s'accomplir les vœux que vous formez pour le succès de notre entreprise ! Mais, au nom des dieux, connaissez mieux mes s'entimens. Jamais on ne me verra renoncer à ma patrie. Tout mon bonheur serait de l'habiter un jour en paix après avoir heureusement achevé cette expédition. Si mon destin est de ne jamais revoir la Grèce et que vous mettiez au jour un fils , envoyez-le dès qu'il sera sorti de l'enfance à Iolcos , afin qu'il serve de consolation aux auteurs de mes jours , si toutefois ils vivent encore , et qu'il soit élevé dans leur palais , loin des regards de Pélias. »
Il dit et monta le premier sur le vaisseau. Ses compagnons s'empressèrent de le suivre ; Argus lâche le cable quiretenait le vaisseau , et tous commencent à ramer avec une nouvelle ardeur. Le soir ils abordèrent , par les conseils d'Orphée , dans l'île de Samothrace , pour se faire initier dans ses mystères sacrés et parcourir ensuite les mers avec moins de danger. Mais qu'allais-je faire en poursuivant mon récit? Salut à l'île elle-même ! Salut aux dieux invoqués dans des mystères que je ne puis révéler!
' A2 velut in pratis, ubi apes aestate serena Floribus insidunt variis, et candida circum Lilia "funduntur .Mrepit omnis murmure campus.
Virg., VI, 707.
Les Argonautes traversèrent le lendemain le golfe Mêlas , ayant d'un côté la Thrace , de l'autre l'île d'Imbros, et arrivèrent peu après le coucher du soleil à la pointe de la Ghersonèse. Le vent du midi qui s'élevait leur fit déployer la voile et les porta dans le détroit rapide auquel la fille d'Athamas a donné son nom. Là, ayant à droite la contrée au-dessus de laquelle s'élève le mont Ida, ils doublèrent le promontoire Rhétée,et laissant derrière eux Dardanie, Abyde, Percote, le rivage sablonneux d'Abarnis et l'illustre Pytyie1, ils arrivèrent heureusement, dans cette même nuit, à l'extrémité de l'Hellespont.
Dans la Propontide, au delà du fleuve Ésèpe, s'avance en forme de presqu'île une immense montagne appelée par les peuples du voisinage la montagne des Ours. Un isthme escarpé, près duquel les vaisseaux trouvent en tout temps un abri commode, la sépare des plaines fertiles de la Phrygie. Elle est habitée par des fils de la terre , géans fiers et féroces dont la vue seule inspire l'étonnement et l'effroi. Chacun d'eux fait mouvoir avec facilité six bras d'une force prodigieuse , dont deux sont suspendus à leurs épaules et quatre sont attachés à leurs larges flancs. Les Dolions, que la protection de Neptune, dont ils tiraient leur origine, mettait à couvert des insultes de ces géans , habitaient l'isthme et la plaine qui s'étend au delà. Le vaillant Cyzique, fils d'Énée2 et d'Énète, fille de l'illustre Eusorus3 régnait alors sur ces peuples. Ce fut près de leur demeure que le navire Argo, poussé par les vents de Thrace, aborda dans un port que la nature elle-même avait formé4. Les Argonautes y détachèrent, par l'avis de Tiphys, la pierre qui leur servait d'ancre et la laissèrent près de la fontaine Artacie pour en prendre une autre plus pesante. Dans la suite, les Ioniens compagnons de Nélée8, dociles à l'oracle d'Apollon, consacrèrent cette ancre abandonnée dans le temple de Minerve, protectrice Jason.
1 La même que Lampsaque, selon le Scholiaste. différent d'Énée , fils d'Anchise : celui-ci était originaire de Thessalie, fils d'Apollon et de Stilbé.
3 Roi de Thrace, dont le fils Acamas commandait les Thraces au siège de Troie. Homère, Illiade II, vers 844.
4 Hœc fessos tuto placidissima porta adcipit.
Virg.jJEn. III, 78.
s 1077 ans environ avant l'ère chrétienne , Nélée, fils de Codrus, dernier roi d'Athènes, conduisit dans l'Asie-Mineurc une colonie d'Ioniens dont une partie vint s'établir dans la ville de Cyzique
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
Instruits de l'arrivée aes Argonautes et de leur origine, les Dolions et Cyzique lui-môme allèrent au-devant d'eux , les reçurent avec joie et les invitèrent à quitter le port dans lequel ils étaient mouillés pour g-agner à la rame celui de la ville, où ils pourraient prendre terre et amarrer leur vaisseau. Les Argonautes, ayant suivi ce conseil , élevèrent sur le rivage un autel à Apollon , protecteur des débarquemens, et se préparèrent à lui offrir un sacrifice. Cyzique, averti par un oracle d'aller au-devant de tous leurs désirs , leur fournit le vin et les victimes dont ils avaient besoin. Ce prince, comme la plupart des compagnons de Jason, était dans la fleur de la jeunesse et ne pouvait encore se glorifier d'être père. Clité son épouse , qu'il venait d'obtenir par de riches présens , était fille de Mérops', originaire de Percote. Les plaisirs qui l'attendaient auprès de cette jeune beauté ne purent l'empêcher de passer la nuit avec les Argonautes et de prendre part à un repas où l'on se fît mutuellement mille questions. Cyzique s'informait du but de leur voyage et des ordres quils avaient reçus de Pélias ; les Argonautes l'interrogeaient à leur tour sur les villes et les peuples du voisinage. Il leur nomma tous ceux qui habitaient les bords de la Propontide: ses connaissances ne s'étendaient point au delà et il ne put satisfaire davantage leur curiosité. Au lever de l'aurore, ils résolurent de monter sur le mont Dindyme pour reconnaître euxmêmes et contempler la route qu'ils allaient parcourir.
Cependant le vaisseau était toujours dans le port de Chytus où ils l'avaient fait entrer après avoir quitté leur premier mouillage. Tandis qu'ils suivaient en gravissant un chemin qui fut depuis appelé le chemin de Jason , les géans, par une autre route, descendiren tavec impétuosité de la montagne et entreprirent de combler avec d'énormes pierres l'entrée du port, espérant d'y prendre le vaisseau comme on prend dans une fosse un animal féroce. Mais Hercule, qui était heureusement resté avec quelques-uns des plus jeunes, ayant bandé son arc , en renversa d'abord plusieurs sur le sable ; les autres, saisissant aussitôt des quartiers de rocher, les lancèrent contre lui et commencèrent un combat
1 Roi de Pityie, ville de la Troade, dont il a été question cidevant. Ses deux Qla, Adraste et Amphius , commandaient une partie dj>^ Troyens nu siège de Troie. Homère, lliirrae, liv. II, vers 835.
que l'implacable Junon réservait depuis longtemps pour être un des travaux d'Hercule. D'un autre côté, les héros qui n'étaient pas encore arrivés au sommet de la montagne, voyant le dessein des géans , descendirent avec précipitation , fondirent sur eux à coup de flèches et de lances et les exterminèrent jusqu'au dernier. Tels qu'on voit des arbres, qui naguère s'élevaient jusqu'aux nues , abattus par la hache et jetés sur le bord de la mer pour être humectés par les flots, tels les géans , étendus sur le sable, bordent le détroit qui forme l'entrée du port. Une partie de leur corps est plongée dans la mer, l'autre est étendue sur le rivage, et ils servent en même temps de pâture aux poissons et aux vautours.
Délivrés de ce danger, les Argonautes profitèrent d'un vent favorable et mirent à la voile. Ayant vogué tout le jour au gré de leurs désirs, ils furent repoussés pendant la nuit par les vents contraires et obligés d'aborder de nouveau chez les Dolions. On attacha le vaisseau à un rocher qui porte encore le nom de pierre sacrée, et l'on prit terre sans que personne reconnût la presqu'île d'où ils étaient partis le matin. Les Dolions , de leur côté, trompés par les ténèbres et ne songeant plus aux Argo nautes, qu'ils croyaient déjà bien loin , s'imaginèrent que c'était une troupe de Pélasges qui venait les attaquer et prirent aussitôt les armes pour les repousser. Déjà le bruit des lances et des boucliers retentit de toutes parts ; on se mêle avec la rapidité de la flamme qui dévore une aride forêt ' . Les malheureux Dolions ne peuvent soutenir le choc et sont massacrés par les Argonautes. Cyzique lui-même ne doit plus revoir son épouse chérie : atteint à la poitrine d'un coup que lui porte Jason , il est renversé sur le sable et succombe à sa destinée. Cruelle destinée que nul mortel ne peut éviter, comme une barrière insurmontable, tu nous environnes de tous côtés ! Cyzique , en voyant partir les Argonautes, se croit à l'abri de tout danger de leur part, et voilà qu'au milieu de cette nuit même , en combattant contre eux , un coup mortel vient trancher le fil de ses jours. Un grand nombre de ceux qui l'accompagnaient subirent le même sort. Téléclée et Mégabronte périssent par la main d'Hercule. Sphodris est
1 Ac velutimmissi diversis partions ignés Arentem in silvam . . .
Vi>(j.,ALn. XII, 521.
APOLLONIUS
renversé par Acaste, Promée par Idas, Hyacinthe par Clytius; Télamon porte à Basilée un coup mortel-, Zélys, le fier Géphyrus sont terrassés par Pelée ; les deux fils de Tindare font mordre la poussière à Mégalosacus et à PhJogius ; enfin le jeune Méléagre abat à ses pieds Itymon et Artace, le plus vaillant des Dotions. Tous ces guerriers, pour prix du courage qu'ils firent alors paraître , sont encore aujourd'hui honorés comme des demi-dieux par les habitans du pays. Les autres, saisis d'épouvante, fuient comme des colombes devant l'épervier qui les poursuit et se précipitent en foule au travers des portes de la ville, qui retentit aussitôt de cris et de gémissemens. Le matin chacun reconnut son erreur. Les Argonautes furent pénétrés de douleuren voyant le jeune prince étendu sur la poussière et baigné dans son sang. Pendant trois jours ils poussèrent avec les Dolions des cris lamentables et s'arrachèrent les cheveux ■; le'quatrième, on s'occupa des funérailles. Les deux peuples , revêtus de leurs armes , tournèrent trois fois autour du corps ' et célébrèrent en l'honneur du héros des jeux funèbres au milieu d'une prairie où son tombeau s'offre encore aux yeux de la postérité. Clyté ne voulut pas survivre à son époux : un nœud fataHermina d'une manière encore plus affreuse sa vie et son désespoir. Les Nymphes des forêts la pleurèrent, et pour conserver à jamais la mémoire de cette épouse infortunée , elles formèrent de leurs larmes une fontaine qui porte encore son nom.
Les Dolions, accablés de tant de maux, n'avaient pas le courage de prendre de nourriture. Pendant longtemps ils ne songèrent pas seulement à préparer le premier soutien de la vie et ne mangèrent que des herbes crues. Ce sont ces jours de douleur que les Ioniens , habitans de Cyzique, rappellent encore lorsque , renouvelant.tous les ans leurs libations en l'honneur des héros dolions , ils font broyer sous une meule publique la matière d'un pain grossier qui leur sert alors de nourriture.
Les Argonautes restèrent encore douze jours sur ce rivage , retenus par les tempêtes dont la mer était agitée. Sur la fin de la dernière nuit , tandis que chacun était endormi profondément et que Mopsus faisait la garde avec Acaste, un
4 Ter circum aecensos; cincti fulgenlibus armis, Decurrere rogos.
Virg.,JEn. XI, 188.
alcyon, voltigeant au-dessus de la tête de Jason, annonça par un doux gazouillement la fin des orages. Mopsus entendit le chant de l'oiseau qui habite les bords de la mer et comprit le présage. Bientôt l'alcyon , obéissant aux ordres de la divinité qui l'envoyait , alla se placer sur le haut de la poupe du vaisseau. Mopsus, s'approchant alors de Jason, qui reposait sur des peaux de brebis, le tira par le bras et lui dit : «Fils d'Eson, écoute ce que je viens d'apprendre par le chant d'un alcyon qui voltigeait autour de toi pendant ton sommeil. Pour calmer la fureur des vents qui troublent depuis si longtemps les flots , il faut que, montant sur le sommet sacré du Dindyme, tu te rendes la mère des dieux favorable par un sacrifice. C'est elle qui tient sous son pouvoir les vents , la mer , les abîmes de la terre et les sommets glacés de l'Olympe ; et lorsque quittant la cime des montagnes elle paraît dans les cieux, Jupiter lui-même se lève pour lui céder sa place \ à son exemple , les autres immortels témoignent à l'envi leur respect à cette redoutable déesse. »
Ce discours remplit Jason de confiance et d'allégresse -, il se lève, court à tous ses compagnons , les éveille, et lorsqu'ils furent assemblés leur expose la prédiction de Mopsus. Aussitôt les plus jeunes font sortir des étables les bœufs nécessaires pour le sacrifice et les conduisent sur la montagne. Les autres , ayant détaché le vaisseau du rocher sacré , le font avancer à la rame dans le port des Thraces, et , ayant laissé quelques-uns d'entre eux pour le garder, montent ensuite sur le sommet du Dindyme. De là ils découvraient devant eux, et pour ainsi dire sous leurs mains ', les monts Macriens et toute la'Thrace. Us apercevaient à travers les nuages l'embouchure du Bosphore , les montagnes de la Mysie, et voyaient d'un autre côté serpenter le fleuve Esèpe et s'élever au milieu des champs Népéiens la ville d'Adrastie 2.
Au milieu des arbres qui couronnaient cette montagne, un vieux sep de vigne était parvenu à une grosseur prodigieuse : on le coupa pour en faire un simulacre consacré à la déesse. Argus le tailla d'une main habile et le plaça sur une cime escarpée au pied des chênes élevés qui le recouvraient de leurs sommets. On ra-
1 în manibus terra»
Virg., Georg. II, 45.
'Ville de .a Troade, entre Parium et Priapus. vis-à-vis de Cyzique. Slrabon, liv. 12, p. 575 et 588.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
massa ensuite des pierres pour dresser l'autel, on se couronna de feuilles de chêne, et on offrit le sacrifice en invoquant l'auguste mère des dieux , déesse du Dindyme , et habitante de la Phrygie. On adressa en même temps des vœux à Titias et à Cyllène, ces illustres compagnons de la déesse , les chefs de tous les Dactyles de Crète ' que la Nymphe Anchialé mit au monde au fond d'un antre du mont Dicté 2, en saisissant, dans l'accès de sa douleur, la terre de ses mains.
Jason versant des libations sur les victimes enflammées , suppliait ardemment la déesse d'apaiser la fureur des vents. Ses compagnons, revêtus de leurs armes, dansaient autour de l'autel en frappant de toutes leurs forces leurs ■boucliers de leurs épées 3. Orphée l'avait ainsi commandé pour écarter du sacrifice les tristes gémissemens des Dolions, qui pleuraient sans cesse leur roi , et c'est de là que les Phrygiens ont conservé l'usage d'invoquer Cybèle au son du rhombe 4 et des tambours.
La déesse écouta les vœux qu'on lui adressait , et sa faveur se manifesta par des signes éclatans. Les arbres se couvrirent subitement de fruits; la terre fit éclore sous les pas des héros des fleurs sans nombre -, les lions, quittant leurs cavernes, s'approchèrent d'eux en les caressant de leurs queues, et, par un prodige encore plus étonnant , le Dindyme , qu'aucune fontaine n'avait arrosé jusqu'à ce jour, vit tout à coup jaillir de son sommet aride une source abondante , que les habitans des contrées voisines appellent encore la fontaine de Jason. Le sacrifice fut suivi d'un festin, pendant lequel la montagne des ours retentit de chants en l'honneur de Cybèle.
Les Argonautes se rembarquèrent au lever de l'aurore et s'éloignèrent de l'île en ramant à l'envi. Le ciel serein, la mer unie et tranquille favorisaient leurs efforts. Remplis d'allégresse, ils déployaient la force de leurs bras et faisaient voler le vaisseau ayec tant de vitesse que les
1 Les Dactyles de Crète , appelés aussi Curetés , habitaient le mont Ida. et accompagnaient Rhéa, la même que Cybèle. Lorsqu'elle mit au monde Jupiter, ils aidèrent à cacher sa naissance en dansant autour de lui, et en frappant leurs armes pour étouffer ses cris.
3 Montagne de Crète.
3 Espèce de danse appelée Pyrrique, en usage chez les Cretois et chez les Lacédémoniens.
4 Instrument d'airain dont se servaieivt aussi les magiciennes. Tltéocrile , Idyll. II, v. 30 et 35. Eustalh. comm. in Dionys, v. U34.
rapides coursiers de Neptune n'auraient pu l'atteindre. Vers la fin du jour, des vents impétueux ayant soulevé de nouveau les flots, ils se sentirent enfin accablés de lassitude et furent obligés de laisser reposer leurs rames. Hercule seul , toujours infatigable, opposait au courroux des vagues la vigueur de ses bras , et par de violentes secousses faisait avancer le vaisseau. Ils avaient déjà passé l'embouchure du Rhyndacus et le tombeau d'Egéon * et côtoyaient avec joie le rivage de la Mysie , lorsque tout à coup la rame fut brisée par la violence des flots. Une partie est emportée par les vagues , l'autre reste entre les mains du héros , qui tombe à la renverse et se relève aussitôt sans rien dire et comme étonné de voir ses bras condamnés au repos.
L'heure approchait où le laboureur quitte les champs , et pressé par la faim se hâte de retourner à sa chaumière ; arrivé près de sa porte il étend par terre ses genoux fatigués , et considérant son corps couvert de p.oussière , et ses mains usées par le travail , il maudit les besoins qu'il ne peut satisfaire qu'au prix de tant de peines et de fatigues. Les Argonautes abordèrent alors sur un rivage voisin de la ville de Cius , près du fleuve du même nom et du mont Arganthon. Les Mysiens qui habitaient cette contrée , voyant arriver des étrangers qui n'avaient aucun dessein ennemi, leur accordèrent volontiers l'hospitalité , et leur fournirent en abondance des vivres et du vin. Les uns vont chercher du bois sec, les autres étendent sur la terre des lits de verdure 2, ceux-ci font jaillir du feu du sein d'un caillou -, ceux-là versent du vin dans les coupes et préparent le repas , après avoir offert à l'entrée de la nuit un sacrifice à Apollon, protecteur des débarquemens.
Cependant le fils de Jupiter, empressé de réparer la perte de sa rame , laissa ses compagnons apaiser la faim qui les pressait, et dirigea ses pas vers une forêt voisine où , après avoir erré longtemps , il découvrit un sapin peu chargé de branches et dont la grosseur et la hauteur n'excédaient point celles d'un peuplier. Aussitôt il jette par terre son arc et son carquois, se dépouille de sa peau de lion et de sa massue,
1 Un des géans, le même que Briarée , qui secourut Jupiter contre les autres dieux. Homère, Iliade , v. 404.
2 ïlic manus hrroum placidis ul constitit oris
Mollia composite littora fronde tegit.
Properce , I, 20, 21.
frappe à coups redoublés le pied de l'arbre. Sûr de ses forces, il saisit ensuite à deux mains le bas du tronc , y appuie sa large épaule , et du premier effort l'enlève avec toutes ses racines et la terre qui y était attachée. Tel au milieu de lhiver, lorsque la constellation d'Orion brille sur les flots , un ouragan fougueux emporte à la fois le mât d'un vaisseau , les cordes et les câbles qui le retenaient. Hercule reprend aussitôt son carquois, sa peau de lion et sa massue, et se met en chemin pour rejoindre ses compagnons.
Pendant ce temps le jeune Hylas, attentif à préparer le repas de son maître , s'était écarté de la troupe et tenant une urne d'airain , cherchait une claire fontaine pour y puiser de l'eau. Hercule l'avait accoutumé dès l'enfance à le servir, lorsque après avoir tué son père Théodamas , il l'avait enlevé de la maison paternelle. Théodamas, habitant de la Dryopie, était occupé à labourer son champ , et conduisait tristement sa charrue. Hercule , qui ne cherchait qu'un prétexte de faire .la guerre aux Dry opes pour les punir de leurs brigandages , lui demanda fièrement un de ses bœufs, et sur son refus le massacra lui-même impitoyablement. Mais pourquoi m'arrêter à ce récit? Hylas, conduit par le hasard , arriva sur le bord d'une fontaine qu'on appelle les Sources. C'était l'heure à laquelle les Nmphes qui habitaient la riante contrée d'alentour, avaient coutume de se rassembler pour chanter, en dansant pendant la nuit, les louanges de Diane *. Les Nymphes des montagnes , celles des bois , celles qui demeuraient dans les antres profonds, avaient déjà quitté leur retraite et s'avançaient vers la fontaine. Éphydatie qui l'habitait, levant alors la tête au-dessus de son onde limpide , aperçut le jeune Hylas, et découvrit à la faveur delà lune , qui laissait tomber sur lui ses rayons , l'éclat de sa beauté et les grâces de son visage. Aussitôt l'amour s'empare de ses sens , elle est toute hors d'elle-même et demeure interdite. Hylas , penché sur le bord, plongeait son urne au milieu des ondes, qui se précipitaient avec bruit dans l'airain résonnant. La Nymphe , brûlant d'appliquer un baiser sur sa bouche délicate , lui passe une main autour du cou et le lire de l'autre par le bras. L'infortuné est
' Hie erat Arganthi, Pegse, sub vertice montis
Grata domus Nymphis humida Thyniasin.
Properce, I, 20, 23.
entraîné au fond des ondes et jette en tombant des cris perçans.
Polyphème , qui était éloigné des autres et attendait le retour d'Hercule , fut le seul qui les entendit. Il courut aussitôt du côté de la fontaine. Tel qu'un lion affamé , entendant le bêlement des mou tons, s'approche avec vitesse , et ne pouvant se jeter sur le troupeau que les bergers ont renfermé , pousse pendant longtemps d'affreux rugissemens * $ tel le fils d'Elatus fait retentir au loin l'air de ses gémissemens. En vain il parcourt en criant tous les lieux d'alentour, rien ne répond à ses cris. Dans cette extrémité, craignant qu'Hylas ne soit devenu la proie des bêtes féroces ou n'ait été enlevé par des brigands , il tire son épée pour voler, s'il le peut , à sa défense 2. Tandis qu'il courait ainsi en faisant briller son épée dans l'obscurité, il rencontra Hercule qui retournait à grands pas vers le vaisseau. Il le reconnut , et tout hors d'haleine lui adressa ces mots : « Cher compagnon , je vais vous annoncer un funeste acccident. Hylas était allé puiser de l'eau à une fontaine et ne reparaît point. Des voleurs ou des bêtes féroces se sont jetés sur lui. J'ai entendu ses cris et ne sais rien de plus. ))
Tandis qu'Hercule écoutait ce discours , une sueur abondante coulait de son front 5, et son sang bouillonnait dans ses veines. Enflammé de colère , il jette aussitôt le sapin qu'il portait et suit en courant le chemin qui se présente à lui. Comme un taureau , piqué par un taon , s'échappe du pâturage, et , fuyant loin des bergers et du troupeau , s'arrête quelquefois , lève sa tête altière, et , pressé par la douleur, pousse d'effroyables mugissemens, ainsi Hercule , emporté par sa fureur, tantôt court avec rapidité , et tantôt suspendant sa course, répète avec des cris perçans le nom de son cher Hylas.
Cependant l'étoile du matin brillait sur la cime des montagnes4, les vents propices commençaient à souffler, et Typhis pressait ses
Ac veluti pleno lupus insidiatus ovili Quum frémit ad caulas
Virgll., JEn. IX, 59.
Corripit hic subita trepidus formidine ferfum, ^Eneas, strictamque aciem venientibus obfert.
VirgiL, JEn. VI, 290.
Tum gelidus loto manabat corpore sudor.
VirgiL, JEn. III, (75.
Jamque jugis summae surgebat lucifer Idae Ducebatque diem.
VirgiL, JEn. II, 801.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
compagnons de partir ' . Dociles à ses conseils , ils montent aussitôt sur le vaisseau , lèvent l'ancre et retirent les câbles. Le vent enfle la voile, etdéjàils doublent avecjoie le promontoire de Neptune. L'aurore vermeille éclairait le ciel de ses feux -, on voyait au milieu des vertes campagnes reluire les sentiers poudreux et briller les champs couverts de rosée. Les Argonautes s'aperçurent alors de l'absence de leurs compagnons. Une violente querelle s'élève aussitôt parmi eux. On n'entend de tous côtés que plaintes et que clameurs. Tous se reprochaient mutuellement d'avoir si promptement mis à la voile et laissé à terre le plus vaillant héros de la troupe. Pendant ce tumulte, Jason, plongé dans la plus cruelle incertitude, était assis tristement et dévorait son chagrin dans un morne silence : « Tu demeures tranquille, lui dit Télamon transporté de fureur, et n'es pas sensible à la perte d'Hercule. Je le vois trop, tu craignais que sa gloire n'éclipsât un jour la tienne dans la Grèce, si les dieux nous accordent d'y rentrer, et tu avais formé le dessein de l'abandonner. Mais à quoi bon de plus longs discours ? Je veux à l'instant me séparer de toi et de ceux qui ont tramé avec toi cette perfidie. » Il dit, et, les yeux étincelans de rage2, se jette sur Typhis , et s'empare du gouvernail. Chacun était prêt à seconder en ramant ses efforts , et le navire allait regagner le rivage de la Mysie , si les deux fils de Borée , Calais et Zéthès, reprenant vivement Télamon, ne se fussent opposés à son dessein. Infortunés ! ils se repentiront un jour de n'avoir point voulu qu'on retournât chercher Hercule. Surpris dans l'île de Ténos3 au retour des jeux funèbres de Péîias , ils périrent par la main du héros,* qui doit élever sur leur sépulture deux colonnes, dont l'une, par un prodige étonnant, s'agite au souffle de l'aquilon qui leur donna le jour. Cependant la dispute s'échauffait de plus en plus lorsque le sage Glaucus, interprète des volontés du divin Nérée , sortant tout à coup du sein de la mer, éleva au-dessus des flots sa tête couverte de cheveux blancs et saisissant le gouvernail d'une main vigoureuse : « Pourquoi, s'écria-t-il , voulez- vous, contre les décrets de
: Jubet uti imita ventis.
Ovid., Metam. III, 420
2 Totoque ardentis ab ore
Scintillas absistunl : oculis micatacribus ignis.
Virgil., JEn. XII, 10t.
' Une des Cyclades.
Jupiter, emmener le valuereux Hercule en Colchide. Soumis dans Argos aux ordres de l'impitoyable Eurysthée, il doit accomplir douze (ravaux et monter ensuite au rang des immortels. Il ne lui en reste plus à achever qu'un petit nombre 5 cessez donc de souhaiter davantage sa présence. Polyphème bâtira* près de l'embouchure du Cius une ville fameuse et terminera ses jours parmi les Chalybes. Pour Hylas, une Nymphe amoureuse de sa beauté, l'a fait son époux. C'est en le cherchant que les héros que vous regrettez se sont égarés. » Glaucus , en finissant ces mots, se replonge au fond de la mer. Les flots écument et l'onde amère rejaiïlit dans le vaisseau.
Son discours remplit de joie les Argonautes. Télamon s'approcha de Jason , et lui prenant la main : a Fils d'Éson , lui dit-il , excuse l'excès de mon emportement. La douleur m'a fait proférer un discours insolent et téméraire. Que les vents emportent mon erreur et soyons unis comme auparavant. ■ — Ami, lui répondit Jason, tu m'as outragé cruellement, en m'accusant devant tous nos compagnons de trahir un héros qui m'est cher. Quoique vivement blessé, je n'en conserverai point de ressentiment; puisque enfin ce n'est« point pour un vil intérêt, mais en regrettant un ami que ta colère s'est allumée. J'espère, si l'occasion s'en présente jamais, que tu soutiendras ma querelle avec la même chaleur. » Il dit, chacun se remit à sa place et la concorde fut rétablie.
Les oracles de Glaucus ne tardèrent point à s'accomplir. Polyphème fonda chez les Mysiens la ville de Cius, près du fleuve du»même nom. Hercule se rendit peu après aux ordres d'Eurysthée ; mais avant son départ , il menaça de ravager la Mysie si on ne lui rendait Hylas ou vivant ou privé de la vie. Les Mysiens lui promirent avec serment de le chercher sans relâche, et les principaux d'entre eux lui donnèrent leurs enfans en otage. Aujourd'hui même les habitans de Cius cherchent encore Hylas et entretiennent une étroite alliance avec la ville de Trachis , dans laquelle Hercule transporta les enfans qui lui furent alors livrés.
Les Argonautes furent poussés tout le jour, et même la nuit suivante , par un vent favorable , dont le souffle ne s'éteignit qu'au lever de l'aurore. Un golfe spacieux, entouré d'un rivage élevé , se présentait alors à leurs regards. Ce fut là qu'ils abordèrent , à force de rames .
APOLLONIUS
au moment où les premiers rayons du soleil éclairaient l'univers.
CHANT SECOND
Les Argonautes abordent dans le pays des Bébyrees.— Combat de Pollux et du roi Amycus ; défaite des Bébryces.— Entrée dans le Bosphore. — Histoire de Phinée, délivré des Harpies par les fils de Borée. — Il donne des conseils aux Argonautes et leur prédit une partie de leurs aventures. — Histoire de Parébius. — Origine des vents étésiens. — Histoire de la nymphe Cyrène et de son fils Aristée. — Les Argonautes traversent les rochers Cyanées et abordent à l'Ile Thymiade.— Apparition d'Apollon. — Description du fleuve Achéron et de l'antre de Pluton. — Ils sont bien reçus par Ly eus, roi des Mariandyniens, qui leur donne son fils Dascylus pour les accompagner.— Mort du devin Idmon et du pilote Tiphys. Ancée prend soin du gouvernail. — Apparition de l'ombre de Sthénélus. —Heureuse rencontre des fils de Phrixus qui s'embarquent avec les Argonautes. — On aperçoit le sommet du Caucase et l'aigle qui dévorait le foie de Prométhée. — Arrivée en Colchide.
Sur ce rivage était la demeure d' Amycus, roi des Bébryces ». et les étables qui renfermaient ses nombreux troupeaux. Fils de Neptune et de la nymphe Mélia , Amycus était le plus féroce et le plus orgueilleux des mortels. Par une loi barbare , il obligeait les étrangers à se battre au pugilat contre lui et avait déjà fait périr ainsi plusieurs de ses voisins. Dès qu'il aperçut le vaisseau, il s'approcha du rivage, et sans daigner s'informer ni quels étaient les Argonautes , ni quel était le sujet de leur voyage : « Yagabonds, leur dit-il fièrement, écoutez ce qu'il faut que vous sachiez. De tous ceux qui abordent chez les Bébryces , aucun ne s'en retourne sans avoir auparavant essayé ses bras contre les miens -, choisissez donc le plus habile d'entre vous au combat du ceste , afin qu'il se mesure à l'instant avec moi. Telle est la loi que j'ai établie-, si vous refusiez de vous y soumettre , la force saurait bien vous y contraindre. »
Ce discours remplit d'indignation les Argonautes. Pollux, plus vivement offensé du défi qu'aucun autre , s'empressa de l'accepter et répondit ainsi : « Arrête, qui que tu sois, et cesse de parler de violence. Nous obéirons volontiers à ta loi ; tu vois ton adversaire et je suis prêt à combattre. » Amycus, étonné de sa hardiesse, le regarde en roulant des yeux farouches , comme un lion environné par des chasseurs fixe ses yeux ardens sur celui qui lui a porté le premier coup.
1 Peuple de Bilhyni-
Le fils de Tyndare dépose aussitôt son manteau dont le tissu délicat était l'ouvrage d'une Lernnienne qui le lui avait donné comme un gage de sa tendresse. Le roi des Bébryces détache en même temps le sien de couleur noire et d'une étoffe grossière , et le jette par terre avec le bâton noueux qu'il portait à la main. Près d'eux était un lieu commode pour le combat -, les Argonautes et les Bébryces se rangent à l'entour et s'asseyent séparément sur le sable. Les deux rivaux offraient aux yeux des spectacles bien différens. Amycus ressemblait à un fils de l'affreux Typhon * ou aux Géans que la terre irritée enfanta contre Jupiter *. Pollux était aussi beau que l'étoile brillante du soir -, un léger duvet ombrageait encore ses joues , la grâce de la jeunesse brillait dans ses yeux ; mais il avait la force et le courage d'un lion. Tandis qu'il déployait ses bras 3 pour essayer si la fatigue et le poids de la rame ne leur avaient point ôlé leur souplesse, Amycus, qui n'avait pas besoin d'une pareille épreuve , 'le regardait de loin en silence 4 et brûlait de verser son sang.
Lycorée , l'un des serviteurs du roi , jeta devant eux des cestes d'une force et d'une dureté à toute épreuve : « Prends sans tirer au sort , dit fièrement Amycus, et choisis ceux que tu voudras , afin qu'après le combat tu n'aies aucun reproche à me faire ; arme tes mains et bientôt tu pourras dire si je sais former un gantelet de cuir et faire couler le sang des joues de mes adversaires. »
Pollux ne répondit qu'en souriant et ramassa les cestes qui étaient à ses pieds. Castor et Talaûs s'approchèrent pour les lui attacher et l'animèrent en même temps par leurs discours. Arétus et Ornytus attachèrent ceux du roi, bien éloignés de penser qu'ils rendaient pour la dernière fois ce service à leur maître.
Bientôt les deux combattans s'avancent en tenant leurs mains pesantes élevées devant leurs visages. Le roi des Bébryces fond sur son adversaire comme un flot impétueux. Semblable
1 Monstre moitié homme et moitié bête , suivant la fable. * Illam terra parens ira irritata deorum
Progenutt.
Alteruaque jactat
Brachia protendens. . .
Totumque pererrat
Luminibus tacitis.
Virgil., i£n. IV, 178.
VirgiL, JEn. V, 376.
Virgil., iCn. IV, 363.
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
à un pilote habile qui détourne adroitement son vaisseau pour éviter la vague qui se précipite et menace de le submerger, Pollux , par un mouvement léger, se dérobe aux coups d'A~ mycus qui le poursuit sans relâche. Ensuite ayant bien examiné les forces de son adversaire et connaissant sa manière de combattre , il fait ferme à son tour, déploie ses bras nerveux et cherche les endroits qu'Amycus sait le moins garantir. Comme on voit des ouvriers assembler à grands coups les pièces d'un navire et faire retentir l'air du bruit de leurs marteaux, ainsi les deux combattans se frappent avec furie les joues et les mâchoires et font sans cesse résonner leurs dents sous la pesanteur de leurs poings. La fatigue épuise enfin leurs forces, ils se séparent, et tout hors d'haleine essuient la sueur qui coule à grands flots de leurs fronts. Bientôt ils courent de nouveau l'un sur l'autre , semblables à des taureaux furieux qui se disputent une génisse \ Amycus, se dressant sur la pointe des pieds % comme un homme prêt à assommer une victime 3, lève avec fureur un bras redoutable. Pollux penche la tête, évite adroitement le coup qui ne fait qu'effleurer son épaule, et s'avançant aussitôt sur son adversaire , le frappe de toutes ses forces au-dessus de l'oreille. L'air retentit au loin, les os sont fracassés. Amycus , vaincu par l'excès de la douleur, tombe sur ses genoux et rend le dernier soupir.
Tandis que les héros minyens poussent des cris de joie , les Bébryces, irrités de la mort de leur roi , s'avancent vers Pollux en levant leurs massues et brandissant leurs dards 5 ses compagnons se précipitent à l'instant devant lui et lui font un rempart de leurs épées. Castor frappe d'abord un des ennemis qui s'élançait sur son frère , d'un seul coup lui fend la tête qui tombe ainsi partagée sur les deux épaules 4. Pollux lui-même renverse d'un coup de
1 Digredimur paulum : rursumque ad bella coimus... Kox aliter fortes vidi concurrere tauros Cùmpretium pugnœ,-totonitidissima saltu, Expetitur conjux.
Ovid., Metam. IX, 42.
In digitos arre.ctus.
Virgil, JEn. V, 426.
» Elatumque alte, veluti qui candida lauri Rumpere sacrificâ molitur colla securi, Illisit fronti Lapilhae.
Ovid., Metam. IX, 248.
4 Atque illi partibus œquis
Hue caput atque illuc numéro ex utroque pependil. Virgil., Jts\. IX, 754.
pied dans la poitrine le géant Itymon, et d'un de ses poings encore armés du ceste , il porte à Minas , au-dessus du sourcil gauche , un coup qui lui emporte la paupière et laisse voir le globe de l'œil à découvert. Le fier Oridès , l'un des gardes d' Amycus, atteignit d'un dard Talaus dans le flanc 5 mais le coup ne fit qu'effleurer la peau sans blesser les entrailles. Arétus , de sa lourde massue , porte également au brave Iphitus un coup inutile et expire bientôt lui-même sous le glaive de Clylius qui accourt au secours de son frère , levant d'une main sa hache redoutable et présentant de l'autre la dépouille d'un ours qui lui servait de bouclier. L'intrépide Ancée s'élance avec fureur au milieu des ennemis. Les deux fils d'Eacus fondent en même temps sur eux et Jason se précipite avec ardeur dans la mêlée.
Lorsqu'au milieu de l'hiver des loups affamés % trompant les chiens et les pasteurs , sont entrés dans une bergerie, et que, regardant avec avidité tout le troupeau , ils cherchent la proie qu'ils doivent d'abord dévorer, on voit les brebis effrayées se serrer, se presser et se renverser les unes sur les autres : telle est l'épouvante que les héros minyens répandent parmi les Bébryces. Comme des abeilles cachées dans le creux d'un rocher, où des pasteurs ont introduit une épaisse fumée, s'agitent d'abord en bourdonnant, et s'échappent ensuite en fuyant loin de leur retraite 2 ; ainsi ces perfides adversaires , après une courte résistance, prennent la fuite et vont porter la nouvelle de la mort du roi dans le fond de leur pays. Là pour comble de désastre, ils rencontrent Lycus à la tête des Mariandyniens leurs mortels ennemis , qui , profitant de l'absence d' Amycus , ravageait leurs campagnes et pillait leurs demeures. Les Argonautes de leur côté n'épargnaient rien de ce qui était près du rivage , et chassaient devant eux des troupeaux innombrables : « Qu'auraient donc fait, disaient-ils alors entre eux, les faibles Bébryces, si le destin eût conduit Hercule en ces lieux ? Sans doute il n'y aurait eu aucun combat ; mais
1 Lupi ceu
Raptores atra in nebula.
Virgil, JEU. II, 355.
3 Inclusas ut cum latebroso in pumice pastor Vesligavit apes , fumoque implevit amaro ; lllae intus trepidœ rerum per cerea castra Discurrunt, magnisque acuunt stridoribus iras , etc Virgil. JEn. XII, 587.
APOLLONIUS
lorsque Amycus venait fièrement nous annoncer ses lois , la massue d'Hercule lui aurait fait oublier et ses lois et sa fierté. Mais hélas ! nous l'avons abandonné par mégarde, nous naviguons maintenant sans lui , et nous aurons plus d'une fois à gémir de son absence. »
Ainsi les Argonautes se reprochaient sans cesse une séparation dont les décrets de Jupiter étaient seuls la cause. Ils passèrent la nuit sur le rivage, et s'occupèrent d'abord du soin des blessés. On offrit ensuite un sacrifice aux immortels et on prépara le repas , après lequel, au lieu de se laisser aller au sommeil, chacun se couronna des branches d'un laurier auquel le vaisseau était attaché. Orphée prit en main sa lyre dorée , et tous mêlant leurs voix à ses divins accords , chantèrent ensemble les louanges du dieu qu'on révère à Thérapné '. Les vents retenaient leur haleine , le rivage était tranquille , la nature entière semblait sourire à leurs chants.
Le soleil recommençant sa carrière , éclairait le sommet des montagnes couvertes de rosée , et les bergers écarta-ient le doux sommeil de leurs paupières. Les Argonautes , après avoir embarqué les troupeaux qui leur étaient nécessaires, détachèrent du pied du laurier le câble du vaisseau -, et poussés par un vent favorable , entrèrent dans le rapide détroit du Bosphore. Là des flots semblables à des montagnes, s'élèvent jusqu'aux cieux, et sont toujours prêts à fondre sur les navigateurs, qui semblent ne pouvoir échapper à la mort suspendue comme un nuage sur leurs têtes.
Cependant l'habile pilote sait se frayer une route au milieu du danger. Ainsi les Argonautes, par l'adresse de Tiphys, avançant toujours sans accident, mais non sans frayeur, abordèrent le lendemain vis-à-vis les côtes de la Bilhynie.
Un fils d'Agénor2, Phinée, faisait sa demeure sur ce rivage. Apollon lui avait accordé depuis longtemps le don de prévoir l'avenir 5 faveur dangereuse qui devint la source de tous ses malheurs. Sans respect pour le maître des dieux , il découvrait hardiment aux mortels ses décrefs sacrés. Jupiter irrité le condamna à une éternelle vieillesse , priva ses yeux de la douce lumière du jour, et voulut qu'il ne pût jamais se rassasier d'aucun mets. En vain ceux qui
1 Lieu voisin de Lacédémone, consacré à Apollon.
2 Roi de Phcnicie.
venaient consulter ses oracles, lui en apportaient sans cesse de nouveaux ; les Harpies, fondant tout à coup du haut des cieux , les lui arrachaient de la bouche et des mains. Quelquefois pour prolonger ses tourmens en soutenant sa misérable vie, elles lui abandonnaient de légers restes, sur lesquels elles répandaient une odeur si infecte que personne n'aurait eu le courage non-seulement de s'en nourrir, mais même d'en supporter de loin la puanteur. Phinée n'eut pas plutôt entendu la voix des Argonautes et le bruit de leur débarquement qu'il comprit aussitôt qu'ils étaient les étrangers dont l'arrivée, suivant les décrets de Jupiter, devait mettre fin au plus cruel de ses maux. Semblable à un fantôme, il sort de son lit, et s'appuyant sur un bâton , il traîne en tâtonnant le long des murs ses pieds chancelans. Tous ses membres, épuisés par la faim et la vieillesse, tremblent à chaque pas. Son corps est sale et hideux. Une peau desséchée recouvre à peine ses os. Il arrive au seuil de sa porte et s'y assied accablé de lassitude. Au même instant, un ténébreux vertige s'empare de ses sens • la terre lui semble tourner sous ses pieds -, sa bouche est muette : il perd le sentiment et reste évanoui.
Les Argonautes l'ayant aperçu s'approchent de lui, l'environnent et sont saisis d'effroi. Tout à coup de longs soupirs sortent du fond de sa poitrine *. Inspiré par un dieu, il fait entendre ces mots : « Écoutez , ô les plus braves de tous les Grecs Si c'est vous que par l'ordre cruel de son roi , Jason conduit sur le navire Argo à la conquête de la Toison d'or. Mais je n'en puis douter, c'est vous-mêmes... Fils de Latone, dieu puissant , je te rends grâces au milieu de mes maux, rien n'échappe encore à
mon esprit pénétrant Je vous conjure donc
par Jupiter qui protège les supplians et punit sévèrement les cœurs impitoyables-, au nom d'Apollon et de Junon , qui vous favorisent plus que toutes les autres divinités , ayez pitié de moi , soulagez mes maux -, ne parlez pas sans avoir compassion d'un infortuné dont vous ne connaissez pas encore toute la misère. Nonseulement une impitoyable Furie m'a ravi les yeux, non-seulement je traîne une vieillesse
Suspirans, imoque trahens a peclore vocem.
VÏrgil.,Ès\. I. 37i.
Sed graviter gemitus imo de pectore ducens.
Jd. II, 283.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
éternelle, un tourment cent fois plus horrible encore m'assiège sans cesse. Des Harpies cruelles m'arrachent ma nourriture : â peine j'essaie d'apaiser la faim qui me dévore qu'elles fondent tout-à coup sur moi d'un repaire invisible , d'où elles m'observent avec tant de soin , qu'il m'est aussi impossible de me dérober à leurs regards que de me cacher à moi-même. Si par hasard elles laissent devant moi quelque chose , il s'en exhale une odeur si insupportable qu'avec un cœur d'airain on ne saurait en approcher. Cependant l'affreuse nécessité de la faim l'emporte , me retient et me force d'avaler le reste. Fils de Borée , c'est à vous qu'il est réservé de chasser d'auprès de moi ces monstres odieux. En me secourant , vous n'obligerez pas un étranger. Phinée , que ses richesses et sa science ont rendu autrefois célèbre parmi les mortels , est fils d'Agénor, et j'obtins pour épouse votre sœur Cïéopâtre, lorsque je régnais sur les Thraces. »
Phinée se tut^ et les Argonautes restèrent pénétrés de la plus vive compassion. Les deux fils de Borée, encore plus touchés que les autres , s'approchèrent de lui en essuyant leurs larmes -, Zélhès lui prit la main , et lui dit : « 0 le plus infortuné des mortels ! comment de si grands maux sont-ils venus fondre sur vous ? Sans doute vous avez excité la colère des dieux par des prédictions indiscrètes- nous brûlons du désir de vous secourir, mais nous craignons leur vengeance , toujours si terrible pour les faibles humains -, et nous n'oserons chasser les Harpies, qu'après que vous nous aurez juré que notre action ne déplaira point aux immortels.
— Cesse, ô mon fils! dit le vieillard en tr'ouvrant ses yeux privés de lumière et les tournant vers Zéthès : cesse de me tenir de semblables discours -, j'en jure par le fils de Latone, de qui j'ai reçu l'art de prévoir l'avenir, par le sort affreux qui me tourmente , par le nuage répandu sur mes yeux , par les divinités infernales (et puisse leur courroux, si jeté trompe, me poursuivre encore après ma mort), non, vous n'offenserez pas les dieux en me secourant. »
Rassurés par ce serment , Calais et Zéthès brûlent déjà d'impatience de se signaler. Un repas , dernière proie des Harpies , est bientôt préparé et servi devant le vieillard. Ils se placent à ses côtés, tenant en main leurs glaives,
et attendent l'instant d'exécuter leur dessein. Phinée eut à peine touché un des mets , que ces monstres affamés, s'élançantavec un bruit affreux du sein des nues , fondirent tout à coup sur la table avec la rapidité des tourbillons ou des éclairs. Les Argonautes poussèrent en les voyant de grands cris. Tout fut dévoré en un instant , et elles s'envolèrent au-dessus des mers aussi rapidement qu'elles étaient venues , laissant après elles une odeur insupportable.
Les fils de Borée, que Jupiter remplit en ce moment d'une vigueur infatigable, les poursuivent avec une égale vitesse et les menacent sans cesse de leurs épées. Tels que des chiens bien dressés prêts d'atteindre à la course une biche légère , s'efforcent de la saisir en allongeant le cou-, mais la proie leur échappe, et leurs dents résonnent inutilement * : tels les fils de Borée touchent sans cesse les Harpies sans pouvoir les saisir. Enfin ils les atteignaient, et, contre la volonté des dieux , ils allaient les exterminer près des îles Plolées, lorsque la légère Iris, traversant les airs, arrêta leurs bras par ce discours : « Fils de Borée , respectez les Harpies , ce sont les chiens de Jupiter. Je vous jure par le Styx, redouté des dieux mêmes , qu'elles n'approcheront plus à l'avenir de la demeure de Phinée. », Calais et Zéihès ayant entendu ce serment, retournèrent vers le vaisseau , laissant le nom d'îles du Retour 2 à celles qu'on appelait auparavant Plolées. Iris regagna l'Olympe d'un vol rapide , et les Harpies se réfugièrent dans une caverne de l'île de Crète.
Cependant les Argonautes , après avoir purifié le corps du malheureux vieillard, immolèrent aux dieux des brebis choisies parmi celles qu'ils avaient enlevées des étables d'Amycus, et préparèrent un grand festin dans le palais de Phinée qui était assis avec eux et mangeait avidemment, ne sachant encore si son bonheur n'était pas un songe. Le repas achevé, ils veillèrent ensemble, en attendant le retour des fils
1 ,.,.,,.. At vividus Umbcr
Haerelhians, jamjamque tenet, similisque tenenti Increpuil malis, morsuque elusus inani est.
VirçjiL, JEn. XII, 753> Ut canis in vacuo leporem cum gallicus arvo Vidit ; et hic praedam pedibus petit, ille salutem. Aller inhéesuro similis, jamjamque lenere Sperat, et extenso stringit vestigia roslro ; Aller in ambiguo est, an sit deprensus, et ipsi? Morsibus eripitur, tangentiaque ora relinquit.
Ovid., Metam. I, 538.
* En grec Strophadei.
APOLLONIUS
de Borée. Phinée , placé au milieu d'eux près du foyer, leur annonçait la route quïls devaient suivre pour arriver au terme de leur navigation.
« Ecoutez , mes amis , ce qu'il m'est permis de vous apprendre ; car Jupiter, dont j'ai déjà trop mérité le courroux par mon imprudence, me défend de vous révéler entièrement tout ce qui doit vous arriver. Ainsi ce dieu veut que les prédictions soient toujours imparfaites, afin que les mortels ne cessent jamais d'implorer sa providence. En quittant ce rivage, vous verrez à l'extrémité du détroit, deux rochers, que jusqu'ici nul mortel n'a pu franchir. Ils sont mobiles, et se réunissent souvent pour n'en former qu'un seul. L'onde agitée s'élève alors en bouillonnant au-dessus de leurs cimes , et le rivage retentit au loin du bruit de leur choc. Suivez donc, si vous êtes sages et religieux, les conseils que je vais vous donner, et ne vous laissez point emporter à l'ardeur d'une folle jeunesse, en courant à une mort certaine. Avant de tenter le passage, vous lâcherez dans les airs une colombe ; si elle traverse heureusement , faites force de rames , sans différer un instant 5 votre salut dépendra plus alors de la vigueur de vos bras que des vœux que vous pourriez adresser au ciel. Je ne vous défends pas cependant de l'implorer-, mais dans ce moment, ne comptez que sur vos efforts et sur votre intrépidité. Si la colombe périt au milieu du détroit, retournez en arrière. Céder aux dieux , c'est le parti le plus sage. Votre vaisseau fût-il de fer, ne pourrait manquer d'être brisé par le choc des rochers. Je vous le dis donc encore une fois , ne soyez pas assez imprudens pour négliger mes conseils; et quand vous me croiriez mille fois plus odieux aux immortels que je ne suis, n'avancez pas sans lâcher auparavant une colombe.
» L'événement sera tel qu'il plaira aux dieux-, mais si ayant évité la rencontre de ces rochers, vous entrez heureusement dans le Pont-Euxin, naviguez à droite le long de la Bithynie , et gardez-vous d'approcher de terre, jusqu'à ce qu'ayant passé l'embouchure du Pvhébas et doublé le cap Noir , vous soyez arrivés à l'île Thyniade. Peu loin de là , vous aborderez dans le pays des Mariandyniens ; c'est là qu'on trouve un chemin qui descend aux enfers , et qu'on voit s'élever le promontoire Achérusias , du haut duquel tombe TAchéron en roulant ses
flots impétueux à travers des précipices qu'ils ont creusés. Vous découvrirez ensuite les montagnes de la Paphlagonie, pays dont les habitans se vantent de descendre de Pélops , qui régna d'abord parmi eux. Sur le même rivage, un promontoire s'avance dans la mer, et son sommet se perd dans les cieux. Les vents du nord viennent s'y briser ; il est connu sous le nom de Carambis. Assez loin de ce promon toire, et près d'un autre plus petit , le fleuve Halys vomit son onde avec fracas. L'Iris roule ensuite ses flots moins nombreux, et verse dans la mer ses eaux pures et limpides. Au delà de son embouchure, la côte s'avance et forme un coude terminé par le cap Thémiscyre, près duquel se jette le Thermodon après avoir taversé d'immenses contrées. Là sont les champs de Doas et les trois villes habitées par les Amazones. Plus loin les Chalybes, les plus misérables des mortels, habitent une terre rude etsauvage, occupés sans cesse à retirer le fer de son sein ; près d'eux les Tibaréniens font paître leurs nombreux troupeaux au delà d'un promontoire consacré à Jupiter hospitalier , et les Mossynoéciens, renfermés enire des montagnes couvertes de forêts, se construisent avec art des tours de bois appelées Mossynes , qui leur ont fait donner le nom qui les distingue. Ce trajet achevé , vous aborderez dans une île déserte , après avoir chassé par quelque artifice les oiseaux importuns dont elle est infestée depuis longtemps. Deux reines des Amazones, Otrère et Antiope, au milieu d'une expédition militaire, y firent autrefois construire un temple de pierre en l'honneur du dieu Mars. Une affreuse tempête doit être pour vous dans cette île la source d'un grand bonheur : c'est pourquoi mon amitié vous recommande de vous y arrêter... Mais que dis-je ? et pourquoi m'exposer encore à la colère des dieux en vous révélant tout ce qui doit vous arriver ? Au delà de l'île, diîTérens peuples habitent le continent. Vous trouverez successivement les Philyres, les Macrons, la nation nombreuse des Béchires , celle des Sapires , les Byzères ; enfin les belliqueux habitans de la Colchide. Naviguez toujours jusqu'à ce que vous soyez parvenus à l'extrémité la plus reculée de la mer. C'est là qu'au milieu de la Colchide , loin des campagnes de Circé et des monts Amarantes où il prend sa source, le Phase impétueux jette ses eaux dans le Pont-Euxin ; c'est là qu'enfin vous décou-
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
vrirez le palais d'Eétès et la forêt consacrée à Mars, dans laquelle la Toison d'Or est suspendue au haut d'un chêne. Un monstre horrible, un dragon furieux, veille sans cesse à sa garde ; et jamais ses yeux ardens ne sont fermés par le doux sommeil. »
Le discours de Phinée remplit de terreur les Argonautes ; ils restèrent quelque temps muets et consternés. Jason rompit enfin le silence : « Respectable vieillard, dit-il, tu viens de nous conduire à travers mille dangers jusqu'au terme de notre navigation -, tu nous as fait connaître à quel signe nous devons hardiment traverser ces rochers redoutables qui défendent l'entrée du Pont-Euxin. Mais pourrons-nous les éviter une seconde fois pour retourner dans la Grèce ? -c'est ce que je désire ardemment de savoir. Mais que dis-je ? et comment traverser tant de mers inconnues ? comment parvenir aux rivages de la Colchide qui touche aux extrémités de la terre et des mers ? — Mon fils , répondit le vieillard, dès que vous aurez heureusement passé les rochers redoutables, allez avec confiance 5 un dieu vous ramènera par une autre route ; et pour arriver en Colchide , vous ne manquerez pas de conducteurs. Surtout , ô mes amis, tâchez de vous rendre Vénus favorable. C'est de cette adroite déesse que dépend le succès de vos travaux. Mais j'en ai dit assez, ne me demandez rien de plus. »
Le fils d1 Agénor achevait de parler , lorsque les enfans de Borée , descendant du haut des airs, posèrent leurs pieds légers sur le seuil de la porte. A leur aspect chacun se leva , impatient de savoir ce qu'étaient devenues les Harpies. Zélhès, encore tout hors d'haleine, raconta jusqu'où il les avait poursuivies, comment elles avaient été sauvées de leurs mains par Iris , et s'étaient réfugiées dans un anlre du mont Dicté 5 enfin le serment de la déesse. Ces nouvelles remplirent de joie Phinée et les Argonautes : « Fils d'Agénor, s'écria Jason pénétré de la plus vive tendresse , un dieu sans doute a eu pitié de ta misère-, c'est lui qui nous a conduits sur ces bords éloignés, pour te faire trouver des vengeurs dans les fils de Borée ; si ce dieu pouvait encore te rendre la lumière, je serais aussi sensible à ce bonheur qu'à celui de revoir ma patrie. — Fils d'Eson, répondit Phinée, le mal est sans remède , mes yeux sont éteints pour jamais. Que les dieux m'accordent plutôt une mort prompte , et je me croirai
parvenu au comble de toutes les félicités. » Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, l'Aurore parut '. Les habitans du voisinage qui avaient coutume de rendre tous les jours visite à Phinée et de lui apporter une partie de leurs provisions, s'assemblèrent alors en foule autour de lui 5 il les écoutait tous avec bonté , et répondait à leurs questions sans négliger les plus indigens. Ses prédictions en avaient retiré du malheur un grand nombre, et les soins qu'ils lui rendaient étaient l'effet de leur reconnaissance. L'un d'eux, nommé Parébius , lui était plus cher que les autres ; depuis longtemps il lui avait annoncé que les plus vaillans héros de la Grèce, faisant voile vers la ville d'Êétès , aborderaient dans le pays des Thyniens, et chasseraient les Harpies ; Parébius fut charmé de voir ces héros, et Phinée ayant congédié les autres habitans qu'il avait satisfaits par ses sages réponses, le retint avec eux. Peu après , il le pria d'aller chercher le plus beau de ses béliers, et lorsqu'il fut parti, il adressa ce discours à ses hôtes : « Mes amis, tous les hommes ne sont point encore injustes et ingrats. Celui que vous venez de voir vint autrefois me consulter. Il travaillait sans relâche , et sa pauvreté augmentait sans cesse. Un jour malheureux était suivi d'un autre plus malheureux encore. Cependant il était innocent , mais le sort qui l'affligeait était la punition d'un crime que son père avait commis. Celui-ci , coupant un jour des arbres sur une montagne, une nymphe Hamadryade, faisant entendre une voix lugubre, le conjura en pleurant d'épargner un chêne avec lequel elle était née et où elle avait toujours fait sa demeure. Insensible à ses prières, et emporté par l'ardeur d'une jeunesse imprudente , il abattit l'arbre qu'il aurait dû respecter. La nymphe irritée rendit inutiles et ses travaux et ceux de ses enfans. Parébius étant donc venu me trouver , je reconnus aussitôt le crime qui causait son malheur. Je lui ordonnai d'élever un autel à la nymphe de Thynie et de lui offrir un sacrifice afin d'apaiser son courroux , et de détourner de lui la vengeance qu'avait méritée son père. Ses prières furent exaucées, il vit la fin de son infortune. Depuis ce temps, il n'a jamais oublié ce qu'il me doit, il est sans cesse à mes
1 Hâc vice sermonum roseis aurora quadrigis, etc.
VirgU., iEn. VI, 533.
APOLLONIUS
côtés, il compatit à mes maux, les soulage et ne s'éloigne de moi qu'avec peine. »
Parébius arriva dans ce moment , amenant avec lui deux béliers. Le jour venait de finir , Jason et les fils de Borée offrirent un sacrifice, par l'ordre de Phinée , à Apollon auteur des oracles. Les plus jeunes de la troupe apprêtèrent le repas, après lequel chacun se livra au sommeil -, les uns sur le rivage et près du vaisseau, les autres dans la demeure de Phinée.
Le lendemain matin, les vents qui commençaient à souffler les empêchèrent de se rembarquer ; c'étaient les vents étésiens , dont le souffle se fait sentir sur toute la terre. Jupiter les envoya jadis aux mortels pour les soulager d'un terrible fléau.
La belle Cyrène, fuyant le commerce des hommes, et résolue de demeurer toujours vierge, faisait pattre ses troupeaux sur les bords du fleuve Pénée. Apollon la vit et en devint amoureux, et , l'ayant enlevée, la transporta loin de la Thessalie pour la confier aux nymphes qui habitent la Lybie, près du mont Myrtose. Ce fut là qu'elle mit au jour Aristée , que les Thessaliens invoquent comme le dieu tutélaire des campagnes et des troupeaux. Apollon pour prix des faveurs de Cyrène , lui accorda l'immortalité et lui soumit les vastes campagnes de la Lybie. Aristée fut transporté par son père dans l'antre de Chiron pour y être élevé. Lorsqu'il eut atteint l'adolescence, les Muses lui choisirent elles-mêmes une compagne. Elles lui apprirent l'art de guérir , celui de lire dans l'avenir , et lui confièrent le soin de leurs nombreux troupeaux , qui paissaient dans les champs de Phthie , près du mont Othrys et du fleuve Apidan. Aristée faisait son séjour dans ces contrées , lorsque les rayons brûlans deSirius ayant desséché les îles autrefois gouvernées par Minos , les habitans , qui depuis longtemps ne connaissaient plus aucun remède à leurs maux, eurent recours à lui pour chasser la peste qui les tourmentait. Aristée obéit à son père, et passa dans l'île de Céos avec une colonie de Pharrasiens descendans de Lycaon. La sécheresse était l'origine du mal ; pour la faire cesser, il éleva un grand autel à Jupiter, principe de l'humidité des corps , et sacrifia sur les montagnes à Sirius et au fils de Saturne.
Depuis ce temps, les vents étésiens rafraîchissent la terre pendant quarante jours , et les
prêtres de Céos offrent tous les ans des sacrifices avant le lever de la Canicule.
Les Argonautes, ainsi retenus parmi lesThyniens, reçoivent d'eux chaque jour de nouveaux présens pour le service qu'ils avaient rendu à Phinée. Les vents ayant cessé de souffler , ils construisirent sur le rivage un autel en l'honneur des douze dieux , y offrirent des sacrifices et se rembarquèrent sans oublier la colombe, qu'Euphémus tenait dans sa main.
Leur départ n'échappa point à Minerve \ Empressée de les secourir, elle monte sur un nuage léger qui la porte en un instant aux bords habités par les Thyniens. Ainsi lorsqu'un mortel errant loin de sa patrie , par un malheur trop commun , songe à la demeure chérie qu'il habitait, la distance disparaît tout à coup à ses yeux ; il franchit dans sa pensée les terres et les mers, et porte en même temps ses regards avides sur tous les objets de sa tendresse.
Parvenus au détroit tortueux bordé d'écueils menaçans, les navigateurs s'avançaient en tremblant au milieu du courant qui les repoussait sans cesse et entendaient déjà le bruit des rochers qui se heurtaient. Euphémus tenant la colombe monte sur la proue, et chacun, excité par Tiphys , rame avec ardeur. Après avoir franchi le dernier détour , ils aperçurent ce qu'aucun mortel ne devait voir après eux. Les rochers Cyanées s'ouvrirent et demeurèrent écartés l'un de l'autre. A ce spectacle la frayeur redouble : Euphémus lâche la colombe ; chacun lève la tête et la suit des yeux. Tout à coup les rochers se rapprochent et se joignent avec un bruit épouvantable : l'onde jaillit au loin , l'air frémit , la mer se précipite en mugissant dans le creux des rochers , le rivage est couvert d'écume et le vaisseau tourne plusieurs fois sur lui-même. Cependant la colombe échappe au péril, ayant seulement perdu, par la rencontre des rochers, l'extrémité de sa queue. Les Argonautes poussèrent aussitôt des cris de joie. Tiphys les excita de plus en plus à faire force de rames , afin de passer rapidement entre les rochers qui s'ouvraient de nouveau. Chacun obéit en tremblant, lorsque tout à coup les flots qui venaient se briser contre le rivage les poussèrent en refluant au milieu du passage fatal , où la mort, suspendue sur leurs têtes, et l'immensité de la mer qui s'offrit à leurs re-
'• Nec latuere doli fratrem Junonis, et irae.
VirgiL, JEn. I, 130.
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
gards , glacèrent entièrement leurs cœurs d'effroi. Au même instant une montagne d'eau s'éleva devant eux : ils baissèrent la tête et se crurent engloutis. Tiphys , par une adroite manœuvre, évita le péril ; mais les vagues, retombant avec violence dans la mer, soulevèrent le vaisseau et le reportèrent bien loin en arrière. Euphémus courant çà et là exhorte ses compagnons , qui redoublent en criant leurs efforts 5 mais le flot qui les entraîne les repousse deux fois plus que la vigueur de leurs bras ne les ferait avancer sans cet obstacle. Les rames ne peuvent résister à tant de violence et se courbent comme des arcs. Cependant un nouveau flot s'élève derrière eux , et le navire , glissant sur le dos de la montagne humide, est précipité pour la seconde fois au milieu des rochers où, pour comble d'horreur, un tourbillon le relient et semble l'enchaîner. Déjà ces masses énormes s'agitent des deux côtés avec un bruit horrible; mais Minerve, appuyant contre une d'elles sa main gauche, pousse en même temps le vaisseau de la droite 2. Aussi rapide qu'une flèche , il vole à travers les rochers qui brisèrent en se heurtant les extrémités de la poupe. La déesse le voyant hors de danger remonte vers l'Olympe, et les rochers devenus immobiles restèrent pour toujours voisins l'un de l'autre. Tel était l'ordre du Destin qui devait s'exécuter aussitôt qu'un mortel assez hardi pour soutenir leur aspect les aurait heureusement traversés.
Cependant les Argonautes, comme s'ils fussent échappés du royaume de Pluton , promenaient autour d'eux leurs regards et contemplaient alors sans frayeur la vaste étendue de la mer : « Nous sommes sauvés, s'écria Tiphys, et Minerve seule en est la cause; c'est elle qui a donné au vaisseau une force divine qui le rend supérieur aux dangers. Fils d'Eson, ne redoute plus , après un si grand bonheur , d'exécuter les ordres de Pélias. Phinée nous l'a prédit : le succès de nos travaux est main-
• At média socios incedens nave per ipsos
Hortatur Mnestheus : Nunc, nuncinsurgite remis.
fi rgil. , JEn. V, 188.
' Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit. llla noto cilius volucrique sagitla Ad terram fugit.
Virgil. ,JEn.\,2Al.
et dexlra discedens impulit altam ,
Haud ignara modi, puppim. Fugit illa per undas Ocior et jaculo Pt ventos œquante sagitla.
Id. X , 248.
nant assuré. » En parlant ainsi, Tiphys dirigeait, en traversant la pleine mer , le vaisseau vers les côtes de la Bithynie. Jason qui voulait éprouver les dispositions de ses compagnons , lui répondit avec douceur : « Tiphys , c'est en vain que tu tâches de me consoler-, j'ai commis, je le vois, une faute irréparable: il fallait, lorsque Pélias m'ordonna d'entreprendre ce funeste voyage , refuser de lui obéir et m'exposer à périr par les plus affreux tourmens , plutôt que de me voir toujours en proie à l'inquiétude , redouter tantôt les dangers de la mer et tantôt ceux qu'on court en abordant chez les barbares. La nuit même ne m'apporte aucun repos : rempli des alarmes du jour, je la passe tout entière à gémir. Telle est ma situation depuis que vous vous êtes assemblés pour me secourir. Il est facile de parler à celui qui ne songe qu'à sa conservation : ce n'est pas ce soin qui m'occupe , je fais peu de cas de ma vie, c'est la tienne , Tiphys , c'est celle de tous mes compagnons qui m'est chère-, et la crainte de ne pas vous ramener tous sains et saufs dans la Grèce fait seule mon tourment. »
A ce discours , les compagnons de J ason élevèrent tous ensemble la voix pour montrer leur courage et rassurer leur chef : « Mes amis, leur dit-il alors le cœur pénétré de joie et laissant éclater ses vrais sentimens , votre courage m'inspire la confiance. Oui , puisque telle est votre fermeté dans les plus grands dangers , je serai désormais inaccessible à la crainte , et je traverserai sans frayeur les gouffres du Tartare. Mais puisque nous avons franchi les rochers fatals , nous n'avons plus , je le crois , rien de de semblable à redouter , pourvu que nous suivions exactement les conseils de Phinée. ^> Il dit , et sans plus discourir , les infatigables héros ramèrent avec une nouvelle vigueur. Bientôt ils laissèrent derrière eux le fleuve Rhébas , le rocher de Colone, le cap Noir et l'embouchure du Phyllis , où Dipsacus , fils de ce fleuve et d'une Nymphe habitante des prairies qu'il arrose, avait autrefois reçu chez lui le fils d'Alhamas, lorsque monté sur un bélier il fuyait loin de la ville d'Orchomène. Uniquement touché des charmes de la vie champêtre, Dipsacus demeura toujours près de sa mère et se plut à faire paître ses troupeaux sur les bords du fleuve auquel il devait le jour. Les Argonautes découvrirent en passant le temple consacré à ce héros, les rivages spacieux du fleuve et les
APOLLONIUS
champs arrosés par le Calpis. Il ne s'éleva point de vent pendant la nuit , et les héros continuèrent à ramer de toute leur force. Tels qu'on voit des bœufs vigoureux fendre le sein d'une terre grasse et humide ; des ruisseaux de sueur coulent de leurs flancs et de leurs cous -, épuisés et hors d'haleine , ils baissent la tête en regardant obliquement le joug , et tracent pendant tout le jour de pénibles sillons.
Dans le temps où la nuit n'étant plus le jour ne paraît pas encore , mais seulement une lueur incertaine qui se mêle aux ténèbres , les Argonautes furent contraints par la fatigue d'aborder dans l'Ile de Thyniade. A peine étaient-ils débarqués sur cette rive déserte, qu'Apollon lui-même s'offrit à leurs yeux. Il venait de quitter la Lycie et allait visiter au loin les nations nombreuses des Hyperboréens. Sa marche rapide agitait ses cheveux dorés, dont les boucles voltigeaient sur ses joues ; il tenait de la main gauche son arc , et son carquois était suspendu sur ses épaules. L'île entière tremblait sous ses pas, et les flots soulevés inondaient le rivage. A son aspect les héros, saisis de frayeur, demeurèrent immobiles, baissant la tête et n'osant porter leurs regards sur la face éclatante du dieu qui , déjà loin de l'île , traversait les airs au-dessus du Pont-Euxin : « Amis, s'écria Orphée après un long silence , consacrons promptement cette île au soleil du matin, puisque c'est dans ce temps qu'Apollon nous y est apparu. Elevons-lui un autel sur le rivage et offrons-lui un sacrifice tel que la circonstance le permet. Si quelque jour il nous ramène heureusement en Thessalie, la graisse des chèvres famera sur ses autels. Roi puissant , que ton apparition soit pour nous le gage de ta faveur! »
A ces mois , les uns ramassent des pierres pour former l'autel et les autres se répandent çà et là pour chercher des biches ou des chèvres sauvages échappées du fond des forêts, Apollon lui-même leur fournit bientôt une chasse abondante. Ils firent brûler, selon l'usage, les les cuisses de tous ces animaux , et tandis que la flamme brillait dans les airs , ils dansèrent autour de l'autel en célébrant le beau Phébus , et répétant : «Io pœan! iopœan!» Orphée s'accompagnant de sa lyre chantait comment, sur le mont Parnasse, le serpent Python expira aurefois percé des flèches du dieu, qui était alors dans l'âge le plus tendre , et se plaisait encore à porter ses longs cheveux bouclés. Mais que
dis-je ? pardonne dieu puissant, jamais le fer tranchant n'approchera de tes cheveux que l'ordre du Destin rend éternels. La fille de Cœus, Latone ta mère, ose seule les toucher; seule elle les arrange de ses mains. Orphée chantait aussi comment, attentives au combat, les Nymphes qui habitaient l'antre Corycium animaient le courage d'Apollon en criant: « Io, io , » refrain qu'on répète encore aujourd'hui dans les hymnes qui lui sont consacrés. Les Argonautes firent ensuite des libations et jurèrent sur l'offrande sacrée de se secourir mutuellement et de conserver parmi eux une concorde éternelle. En même temps ils élevèrent à la déesse de la Concorde un monument qu'on voit encore en ces lieux.
L'Aurore brillante paraissait pour la troisième fois dans les cieux depuis qu'ils avaient quitté la cour de Phinée. Secondés d'un vent favorable , ils s'éloignèrent de l'île de Thyniade et découvrirent bientôt l'embouchure du Sangaris , les champs fertiles des Mariandyniens , le fleuve Lycus et le marais Amthémoïsis. Leur course rapide agitait les cordages et faisait retentir les agrès du vaisseau. Le vent tomba durant la nuit , et le matin ils abordèrent avec joie au promontoire Achérusias , qui s'avance dans la mer de Bithynie. Son sommet couvert de platanes s'élève jusqu'au ciel, et sa base est environnée d'écueils contre lesquels les flots viennent se briser avec un bruit horrible. Au milieu d'une épaisse forêt qui s'étend du côté de la terre, est l'antre de Pluton , recouvert d'arbres et de rochers : une vapeur froide s'en exhale sans cesse et forme tout autour une gelée blanche qui ne se fond qu'aux ardeurs du midi. Le doux silence ne règne jamais en ce lieu qui retentit sans cesse du bruit des vagues et de celui des arbres agités par le vent. A l'orient , le fleuve Achéron tombe du haut de la montagne et précipite ses flots dans la mer. Longtemps après le voyage des Argonautes , des Mégariens , qui venaient habiter la contrée , assaillis d'une violente tempête , se réfugièrent dans ce fleuve et lui donnèrent par reconnaissance le nom de Sauveur des vaisseaux.
Ce fut sur ses bords que les Argonautes, voyant le vent qui leur manquait, mirent pied à terre après avoir doublé le promontoire Achérusias. La nouvelle de leur arrivée se répandit bientôt dans le pays; il était gouverné par Lycus , et les Mariandyniens qui l'habitaient
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
avaient fait longtemps la guerre aux Bébryces. Instruits par la renommée de la mort d'Amycus , ils s'assemblèrent autour de Pollux, qu'ils regardèrent comme un dieu bienfaisant, et voulurent contracter alliance avec ses compagnons : ils les reçurent donc dans la ville avec les témoignages de l'amitié la plus vive, et le jour même le roi leur donna un festin, pendant lequel l'on s'entretint avec une entière confiance. Jason racontait à Lycus les noms de tous ses compagnons , le sujet de leur voyage, l'accueil, qu'ils avaient reçu des femmes de Lemnos, ce qui leur était arrivé à Cizyque, comment ils avaient laissé sans le savoir Hercule à Cius , l'oracle de Glaucus , la mort d'Amycus et la défaite des Bébryces, les malheurs de Phinée , ses prédictions , enfin le bonheur avec lequel ils avaient franchi les rochers Cyanées et l'apparition d'Apollon dans l'île de Thyniade.
Lycus écoutait avec plaisir ces récits et plaignit les Argonautes de n'avoir plus Hercule avec eux : a Mes amis, leur dit-il, quel mortel vous avez perdu et combien de chemin il vous reste à parcourir sans lui ! Je connais Hercule, je l'ai vu dans ce palais chez Dascylus mon père, lorsqu'il traversait à pied l'Asie , emportant avec lui le baudrier de cette reine des Amazones, la belliqueuse Hippolyte. A peine sorti de l'enfance , un léger duvet recouvrait mes joues ». Priolas mon frère venait d'être tué en combattant contre les Mysiens ; Priolas, que le peuple pleure encore et dont il répète sans cesse le nom dans ses lugubres chants. On célébrait en son honneur des jeux funèbres. Le jeune Titias effaçait tous les autres athlètes par sa force et par sa beauté. Hercule le vainquit au combat du ceste et joncha la terre de ses dents. Voulant ensuite signaler par un exploit éclatant son amitié pour nous , il soumit au pouvoir de mon père les Mysiens , les Phrygiens nos voisins et les Bithyniens qui habitent en deçà de l'embouchure du Rhébas et du rocher de Colone. Les Paphlagoniens , autrefois sujets de Pélops que le Billéus renferme dans son cours tortueux, cédèrent également à sa valeur. Tel était l'empire dont Hercule nous avait rendus maîtres. Mais après le départ du héros et depuis que je suis sur le trône, les Bébryces m'ont enlevé la plus grande partie de ces conquêtes et
' Tum mihi prima gênas vestibat flore juventa.
Virgil. , ALn. VIII, 160.
ont étendu leur injuste domination jusqu'aux rivages du fleuve Hypius. Enfin , vous m'avez vengé d'eux, et c'est, je l'ose dire, par une providence particulière des dieux * que le fils de Tyndare a étendu le superbe Amycus à ses pieds afin qu'on vît aussitôt s'élever ce combat si funeste à nos ennemis. Un tel bienfait mérite ma reconnaissance et je suis prêt à vous la témoigner de tout mon pouvoir. C'est l'obligation que contractent les hommes faibles lorsqu'ils sont soulagés par des mortels plus puissans. Je vous donne pour vous accompagner mon fils Dascylus. Avec lui vous serez reçus partout, selon les lois de l'hospitalité, jusqu'à l'embouchure du Thermodon. Quant aux fils de Tyndare, j'élèverai sur le sommet du promontoire Achérusias un temple en leur honneur. Les navigateurs le découvriront de loin et leur adresseront des vœux. Je les honorerai moimême comme des divinités et je leur consacrerai près de ces murs un champ vaste et fertile. » Le festin se passa dans ces discours et dura tout le jour. Le lendemain , au lever de l'aurore, les Argonautes se mirent en chemin pour retourner au vaisseau, accompagnés de Lycus, qui les combla de présens, et de son fils Dascylus qui devait s'embarquer avec eux. Tandis qu'ils s'avançaient avec promptitude, un accident funeste terminales jours du devin Idmon. Au milieu d'un marais couvert de roseaux, un énorme sanglier , que les Nymphes mêmes ne pouvaient voir sans frayeur, reposait tranquillement, ignoré des habitans du voisinage, et baignait ses larges flancs dans un épais bourbier. Idmon , que son art ne put garantir de sa destinée , marchait le long du marais lorsque tout à coup l'animal s'élançant du milieu des roseaux se jeta sur lui et lui coupa la cuisse. L'infortuné pousse au loin des cris perçans ; ses compagnons y répondent en frémissant. Pelée lance au sanglier son dard et l'atteint. L'animal qui fuyait revient avec plus de furie ; Idas se jette au-devant de lui , le perce de sa lance et le renverse à ses pieds. On le laisse étendu par terre et l'on s'empresse autour du malheureux Idmon , prêt à rendre le dernier soupir. On veut le transporter au vaisseau, mais il expire entre les bras de ses compagnons. Dès ce moment ils ne songèrent plus qu'à déplorer sa
• Non haec sine numine Divûm
Eveniunt.
Virgil., JEn. II, 777.
perte. Pendant trois jours, l'air retentit de leurs gémissemens ; le quatrième ils lui firent de magnifiques funérailles , auxquelles Lycus assista avec tout son peuple. On immola sur la fosse un nombre infini de victimes et on lui éleva un tombeau que la postérité voit encore. Il est situé au pied du promontoire Achérusias et surmonté d'un olivier sauvage qui le recouvre de ses branches. C'est ce même Idmon, si j'ose révéler ce que m'ont appris les Muses, oui , c'est lui que l'oracle d'Apollon ordonnait aux fondateurs d'Héraclée d'invoquer comme le génie tutélaire de leur ville 5 c'est auprès de son tombeau qu'ils en jetèrent les fondemens ; mais au lieu d'Idmon , descendant d'iEolus, ils invoquent encore Agamestor. Quel est donc l'autre héros qui périt en même temps sur ce rivage et dont la mort est attestée par un second monument ?'Ce fut Tiphys à qui le destin ne permit pas de conduire plus loin le vaisseau. On était occupé des funérailles d'Idmon, lorsqu'un mal imprévu le plongea loin de sa patrie dans un sommeil éternel. Son corps fut enseveli dans le même lieu. • ,». ,
Cependant les Argonautes ne pouvaient soutenir la perte de leur pilote. Assis sur le rivage, enveloppés dans leurs manteaux, ne songeant plus à prendre de nourriture, ils étaient plongés dans la plus amère douleur et désespéraient de revoir jamais leur patrie. Ils seraient restés longtemps dans cet abattement si Junon n'eût fait renaître la confiance dans le cœur d'Ancée. Fils de Neptune et de la nymphe Astypalée qui lui donna le jour sur les bords de l'Imbrasius, il excellait dans l'art de manier un gouvernail. «Comment, dit-il vivement en s'adressant à Pelée, comment pouvons-nous sans honte renoncer aux travaux que nous avons entrepris et demeurer si longtemps dans une terre étrangère ? En quittant l'île de Parthénie pour accompagner Jason , je me suis flatté de lui être également utile par mon habileté dans l'art de la navigation et par ma bravoure dans les combats. Qu'on cesse donc de rien craindre pour le navire. Mais que dis-je? il est encore parmi nous d'autres pilotes auxquels on peut sans péril confier le gouvernail. Va donc, sans perdre de temps, avertir nos compagnons et les exciter à poursuivre hardiment notre entreprise. » Ce discours remplit de joie le fils d'Eacus -, il assembla ses compagnons et leur parla ainsi : « Amis, pourquoi nous abandonner sans
cesse à une douleur inutile? Ceux que nous regrettons ont subi leur destinée ; nous avens parmi nous plusieurs pilotes expérimentés : que rien ne nous retienne donc plus; fai es trêve à votre chagrin et ranimez votre courage. » Jason , toujours consterné d'un malheur qui lui paraissait sans remède , lui répondit : « Fils d'Eacus , où sont donc ces pilotes dont vous parlez ? Ceux que nous nous glorifions d'avoir sont maintenant plus accablés que moi par la tristesse. Je le vois trop , hélas ! notre sort ne sera pas moins malheureux que celui de Tiphys et d'Idmon. Réduits à ne pouvoir ni gagner la Colchide ni retourner en Grèce, nous allons languir ici tristement et terminer par une mort honteuse une vieillesse inutile. » A peine eut-il achevé ces mots , qu'Ancée , poussé par l'inspiration de Junon, s'offrit pour conduire le vaisseau. Erginus , Nauplius et Euphémus se levèrent aussitôt pouriui disputer cet honneur., On les retint, et les suffrages furent pour Ancée. Onze jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée des Argonautes dans le pays de Mariandyniens, lorsqu'ils profitèrent d'un vent favorable et se rembarquèrent au lever de l'aurore. Ils descendirent en ramant le fleuve Achéron, déployèrent en mer leur voile et voguèrent au gré du vent. Bientôt ils arrivèrent à l'embouchure du fleuve Callichorus où le dieu de Nysa célébra , dit-on , ses orgies, lorsque ayant quitté les peuples de l'Inde, il allait habiter la ville de Thèbes. Un antre voisin , devant lequel dansaient les Bacchantes , lui servait de retraite pendant les nuits consacrées à ses mystères. Les Argonautes aperçurent ensuite le tombeau de Sthénélus , fils d'Actor , qui , ayant accompagné Hercule dans la guerre contre les Amazones, en revint blessé d'une flèche et mourut sur ce rivage. Sachant que les Argonautes approchaient , Sthénélus conjura Proserpine de lui laisser revoir un instant des guerriers autrefois ses amis et ses compagnons. La déesse, touchée de sa prière , permit à son ombre de sortir des enfers. Du haut de son tombeau , il contemplait avec avidité le navire et paraissait tel qu'il était au jour de son départ pour cette guerre, portant sm sa tête un casque éclatant, orné d'un panache couleur de pourpre : il disparut bientôt et rentra dans la nuit profonde. Les Argonautes, saisis d'étonnement et d'effroi, résolurent par le conseil du devin Mopsus de prendre terre afin d'apaiser l'ombre de Sthé-
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
nélus. On baissa la voile, on s'approcha du rivage , et lorsqu'on y eut attaché le navire , on se rendit près du tombeau sur lequel on fit des libations et on brûla des victimes stériles en l'honneur du héros1. Ensuite on éleva un autel à Apollon, protecteur des vaisseaux. Orphée lui consacra sa lyre, et le nom de cet instrument est devenu celui du lieu même.
Le vent qui soufflait engagea les Argonautes à se rembarquer promptement. On déploya de nouveau la voile et le vaisseau volait sur les flots comme un épervier qui plane au haut des airs sans agiter ses ailes, et s'abandonne au gré du vent2. Bientôt ils aperçurent un fleuve dont le cours paraissait doux et paisible. C'était le Parthénius. Dans ses aimables eaux , la fille de Latone rafraîchit ses membres fatigués, lorsqu'au retour de la chasse elle se dispose à remonter dans l'Olympe. Pendant la nuit, ils laissèrent derrière eux la ville de Sésame, les rochers Erythines , Crobialé , Cromna et Cytore entourée de forêts. Le soleil lançait ses premiers rayons, lorsqu'ils doublèrent le promontoire Carambis. Obligés alors de reprendre la rame, ils avancèrent tout ce jour et la nuit suivante , le long d'une côte immense , après laquelle est le pays des Assyriens 3, où ils abordèrent. La belle Sinope, fille du fleuve Asopus, y fut autrefois transportée par Jupiter qui , pour gagner son amour, promit de lui accorder ce qui lui plairait davantage. La Nymphe, trompant les espérances du dieu, lui demanda de conserver sa virginité. Par un semblable artifice, elle éluda les poursuites d'Apollon et du fleuve Halys, et jamais aucun mortelne put jouir de ses faveurs. Près de ce rivage habitaient les fils de l'illustre Déimachus, que le hasard avait séparé d'Hercule, lorsqu'il allait' porter la guerre dans le pays des Amazones. Dès qu'ils aperçurent les Argonautes , ils allèrent à leur rencontre 5 et ayant fait connaître leurs noms et leur origine, et le désir qu'ils avaient de quitter cette terre étrangère, ils obtinrent la permission de s'embarquer avec eux. Le vent qui recom-
1 On n'offrait aux morts que des animaux stériles, et on brûlait entièrement les victimes.
* Mox aère lapsa quieto
Radit iter liquidum, celeres nec commovet alas.
VirgiL, JEn. V,216.
■ Contrée de l'Asie-Mineure, appelée plus communément Leuco-Syrie,'ou Syrie-Blanche, à cause de la couleur de ses habiUns. Elle comprenait la Cappadocie et une partie de la Paphlagonie.
mença à souffler , porta rapidement les Argonautes au delà du fleuve Halys , de l'Iris , qui lui succède, et des attérages du pays des Assyriens. Le même jour, ils doublèrent le promontoire des Amazones , où la belliqueuse Mélanippe, emportée par son ardeur loin de ses compagnes, fut surprise par Hercule, qui obtint pour sa rançon le baudrier de sa sœur Hippo-
lyte.
Cependant la mer commençait à soulever ses flots. Les Argonautes furent obligés de relâcher dans le golfe au delà du promontoire , et s'arrêtèrent près de l'endroit où le Thermodon, d'un cours majestueux , porte au Pont-Euxin le tribut de ses eaux. Une seule source, située dans les monts Amazoniens, voit sortir de son sein le roi des fleuves , qui se divise en cent fleuves différens, dont les uns se perdent çà et là, d'autres vont eux-mêmes se rendre à la mer. C'est là qu'on découvre les champs de Doïas, habités par les Amazones. Filles de Mars et de la nymphe Harmonie , qui se rendit aux désirs du dieu dans les sombres retraites de la forêt d'Alcmon, elles sont fières, ne connaissent point de lois, et ne respirent que guerre et que carnage. Les Argonautes auraient eu à soutenir un sanglant combat contre elles s'ils fussent restés quelque temps sur ce rivage. Mais le calme ayant succédé à la tempête, et le vent favorable s'étant élevé, ils sortirent du golfe, sur les bords duquel on voyait déjà s'assembler en armes les Amazones de Thémiscyre , à la tête desquelles était la reine Hippolyte. Les autres Amazones habitaient les villes de Lycaste et de Chalesie. Toute la nation était ainsi divisée en trois tribus.
Le lendemain et la nuit suivante , les Argonautes côtoyèrent le pays des Chalybes, dont le soin n'est ni de labourer la terre , ni de faire éclore des fruits de son sein , ni de faire paître des troupeaux dans de gras pâturages 5 mais seulement de tirer d'un sol âpre et sauvage le fer qu'ils échangent contre des alimens. Toujours couverts de suie et de fumée, l'aurore, en se levant, les voit sans cesse occupés des mêmes travaux. Le cap Génète, consacré à Jupiter, les sépare des Tibaréniens. Ceux-ci, si l'on en croit la renommée, poussent, après la naissance de leurs enfans,des cris aigus, se mettent au lit, s'enveloppent la tête et se font nourrir délicatement et préparer des bains par leurs femmes. Les Argonautes ayant ensuite doublé le pro-
APOLLONIUS
montoire sacré, arrivèrent à la vue du pays habité par les Mosynœques. Leurs lois et leurs coutumes sont contraires à celles de toutes les autres nations. Ce qu'on fait ailleurs en public , ils le font dans les maisons , et ne rougissent pas de se livrer en public à des plaisirs qu'on voile ailleurs des ombres du mystère. Leur roi, assis au milieu d'une tour élevée, juge les différends de ses nombreux sujets avec la plus sévère équité. S'il s'en écarte, on le tient enfermé tout le jour sans lui donner de nourriture , et on lui fait ainsi expier sa faute par la faim.
Le vent étant tombé pendant la nuit, les Argonautes voguèrent à l'aide des rames , et se trouvèrent en plein jour vis-à-vis de l'île de Mars. Tout à coup ils aperçurent un des oiseaux dont elle était infectée , qui fendait les airs et volait vers eux. Lorsqu'il fut au-dessus du vaisseau , il battit des ailes , et en fit partir une plume meurtrière qui vint percer l'épaule gauche du brave Oïlée. Le héros pressé par la douleur , laisse échapper la rame de ses mains , et chacun est saisi d'épouvante à la vue du trait emplumé. Eribolès, qui était assis près d'Oïlée, le retira doucement et banda la plaie avec l'écharpe qui soutenait son épée. Bientôt on vit paraître de loin un autre oiseau. Clytius, qui venait de bander son arc, lui décoche une flèche et l'atteint. L'oiseau tombe en tournoyant près du vaisseau. Amphidamas , fils d'Aléus , prit alors la parole : « Nous voilà , dit-il , près de l'île de Mars. Vous n'en pouvez douter en voyant ces oiseaux. Si vous voulez y aborder en suivant l'ordre de Phinée , nos flèches ne suffiront pas pour nous garantir du danger, et je crois qu'il faut avoir recours à un autre expédient. Lorsque Hercule vint en Acardie pour chasser les oiseaux du lac Stymphale, je fus moi-même témoin de sa victoire. Après avoir épuisé vainement contre eux son carquois , il prit un tambour d'airain , et s'étant placé sur une colline voisine, il fit un si grand bruit que les oiseaux effrayés s'enfuirent en jetant des cris affreux. Nous pouvons faire usage d'un semblable expédient. Voici celui que j'ai imaginé. Que chacun se couvre la tête de son casque, surmonté de hautes aigrettes. Nous ramerons alternativement-, et tandis que les uns feront avancer le vaisseau , les autres le couvriront de leurs boucliers et de leurs lances. En même temps nous pousserons tous ensemble de grands cris , qui , joints au spectacle de nos
casques agités et de nos lances menaçantes, jetteront l'épouvante parmi les oiseaux. Au moment d'aborder , nous frapperons sur les boucliers en redoublant nos cris. » Il dit, et chacun approuva le stratagème. Aussitôt les casques , brillant sur la tête des guerriers , portent au loin la terreur, et les panaches éclatans flottent dans les airs. Les uns font mouvoir les rames , et les autres travaillent à couvrir le vaisseau, en arrangeant leurs lances et leurs boucliers comme un homme qui joint ensemble des tuiles pour embellir tout à la fois une maison et la défendre contre la pluie. En même temps l'air retentit de cris semblables à ceux de deux armées qui s'avancent pour combattre. Les oiseaux ont disparu. Mais lorsque sur le point d'aborder on eut fait retentir l'air du bruit des boucliers et des épées, aussitôt sortant de leurs retraites, ils obscurcissent le ciel de leur troupe innombrable et lancent en fuyant leurs traits emplumés qui ne peuvent blesser les Argonautes. Ainsi, lorsque le fils de Saturne lance du haut des airs une grêle épaisse sur une vaste cité, les habitans retirés dans leurs maisons, qu'ils ont mises d'avance à l'abri des orages, entendent tranquillement le bruit des toits frappés par la grêle. Cependant les oiseaux traversent les mers, et s'envolent vers des montagnes éloignées.
Quel fut donc le dessein de Phinée lorsqu'il conseilla aux Argonautes d'aborder dans cette île et qu'allaient-ils y chercher avec tant d'empressement ?
Les enfans de Phrixus étaient partis de Colchide avec la permission du roi Éétès, pour aller recueillir à Orchomène le riche héritage de leur père , qui avait ordonné en mourant ce voyage. Tandis que les Argonautes abordaient dans l'île de Mars, ils en étaient eux-mêmes peu éloignés et voguaient tranquillement au gré d'un vent favorable lorsque Jupiter, voulant signaler par des tempêtes le lever de l'astre pluvieux d.u Bouvier , commande à Borée d'exercer sur les eaux sa fureur. Son souffle rapide , se jouant pendant le jour sur les montagnes, agitait légèrement 'la cime des arbres et préludait ainsi à l'orage. Au milieu de la nuit , il déchaîne tout à coup sa rage contre les flots et les soulève avec d'horribles sifflemens. L'air mugit, le ciel est couvert d'un voile affreux ; les astres de la nuit ont disparu ; d'épaisses ténèbres sont répandues de tous côtés. Les mal-
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
heureux navigateurs, devenus le jouet des flots qui font jaillir sur eux l'onde amère, tremblent à la vue de la mort qui les environne. Soudain un coup de vent emporte leur mât et pousse avec furie les flots contre le vaisseau qui ne peut résister à leurs efforts et nage en débris sur les eaux. Les enfans de Phrixus, qui étaient au nombre de quatre , saisissent alors , par la faveur des dieux, une longue poutre sur laquelle éperdus et demi-morts , ils s'abandonnent à la merci des vents et des flots. Cependant les nuées crèvent, le ciel se fond en eau; des torrens de pluie inondent à la fois et semblent confondre la mer, l'île et le continent voisin. La poutre est jetée par les vagues sur le rivage de l'île où ils abordent au milieu des ténèbres. Le soleil ayant ramené le lendemain le calme et la clarté, l'on ne tarda point à se rencontrer. Argus, l'aîné des enfans de Phrixus, adressa ainsi la parole aux Argonautes : « Qui que vous soyez, nous vous conjurons au nom de Jupiter, témoin de tout ce qui se passe icibas , d'avoir pitié de notre misère. La tempête qui vient d'éclater a brisé le frêle vaisseau sur lequel la nécessité nous avait forcés de nous embarquer ; nous vous en supplions , donnez-nous quelques vêtemens; soulagez des malheureux qui sont à peu près de votre âge. Nous sommes tout ensemble étrangers et supplians , ne nous rejetez donc pas , si vous craignez Jupiter, protecteur des supplians et des étrangers -, Jupiter dont les yeux sont maintenant ouverts sur nous. » Jason, soupçonnant que cette rencontre serait l'accomplissement des prédictions de Phinée, leur répondit : « Nous sommes prêts à vous donner de bon cœur tous les secours dont vous avez besoin; mais apprenez-nous votre nom , votre origine , en quel lieu de la terre est votre demeure, quelle nécessité vous a fait braver les dangers de la mer. » Argus reprit aussitôt : « Vous avez sans doute entendu parler de Phrixus *, qui quitta la Grèce pour se réfugier euColchide ; Phrixus, qui parvint jusqu'à la ville d'Éétès monté sur un bélier, dont la Toison d'or, ouvrage de Mercure , fut suspendue au haut d'un chêne où elle se voit encore , après que l'animal , suivant l'ordre qu'il fit entendre lui-même, eût été immolé à Jupiter, protecteur de ceux qui sont contraints de prendre la fuite. Phrixus , arrivé dans la ville
Fando aliquid si forte tua9 pervenit ad aures, etc.
VirgiL, JF.n. II, 81.
d'/Ea , fut reçu dans le palais d'Eétès , qui l'accueillit avec bonté , et pour gage de son amitié, lui donna sa fille Chalciope , sans exiger de lui aucuns présens. Nous sommes les fruits de cet hymen. Phrixus, courbé sous le faix des ans, vient de terminer ses jours dans le palais d'Eétès. C'est pour obéir à sa dernière volonté que nous allions à Orchomène prendre possession des richesses de notre aïeul Athamas. Puisque vous désirez savoir nos noms sCytisore est le nom de mon frère que voici ; celui-là s'appelle Phrontis; cet autre Mêlas, et je me nomme Argus. » Il dit. Les Argonautes, surpris et charmés de cette heureuse rencontre , s'empressèrent autour d'eux et Jason reprit ainsi la parole : « Comment pourrais-je vous refuser le secours dont vous avez besoin, puisque les liens du sang nous unissent ensemble. Créthéus, mon aïeul, était frère d'Alhamas ; j'ai quitté moi-même la Grèce et je vais à la ville d'Éétès , accompagné des braves guerriers que vous voyez ; mais suspendons maintenant ces discours et couvrezvous de vêtemens. Je n'en doute point, c'est la providence des dieux qui vous a conduits entre nos bras. » Il leur fit apporter des habits du vaisseau et ils marchèrent tous ensemble vers le temple de Mars pour y offrir un sacrifice. Hors de l'enceinte était un autel formé de quelques cailloux sur lequel ils immolèrent les Victimes. Dans l'intérieur, qui était découvert , s'élevait une pierre noire regardée comme sacrée et à laquelle les Amazones adressaient leurs prières lorsque, passant du continent dans cette île , elles immolaient sur l'autel, non des bœufs ni des brebis, mais seulement des coursiers qu'elles engraissaient avec soin pour cet usage. Le sacrifice fut suivi d'un repas au milieu duquel Jason parla ainsi : a Jupiter embrasse d'un regard tout ce qui se passe ici bas. Jamais fl n'oublie l'homme juste et religieux. Comme il a sauvé votre père des mains d'une marâtre homicide et lui a fait trouver au loin de grands avantages , de même il vous a sauvés de la fureur des flots et vous a fait rencontrer un vaisseau qui peut, sans rien redouter, voguer également ou vers la ville d'^Ea ou vers celle de l'illustre Orchomène. Il est l'ouvrage de Minerve qui en a elle-même coupé les bois sur le sommet du mont Pélion. Argus, que vous voyez ici, l'a construit avec elle. Le vôtre au contraire était trop frêle pour résister aux fatigues d'un long voyage , puisqu'il a été brisé
AU
APOLLONIUS
par les flols avant môme d'être parvenu au détroit redoutable où deux rochers s'entre-ehoquent sans cesse. Maintenant croyez-moi , joignez-vous à nous pour emporter en Grèce la Toison d'or, et servez-nous de guides dans une navigation entreprise pour expier l'attentat commis contre votre père et apaiser la colère de Jupiter, irrité depuis ce temps contre la race des Eolides. »
Les enfans de Phrixus , qui connaissaient le caractère d'Eétès, furent effrayés du dessein des Argonautes : « Nous ne refuserons jamais , répondit Argus , de vous secourir de tout notre pouvoir ; mais la cruauté d'Eétès me fait frissonner au récit seul de ce projet. Eétès se vante d'être fils du Soleil ; un peuple innombrable obéit à ses lois. Sa voix terrible ressemble à celle de Mars et sa force égale celle de ce dieu -, et ne croyez pas qu'il soit plus facile de lui dérober la Toison d'or que de la lui enlever. Autour d'elle veille sans cesse un dragon immortel , sorti du sein de la terre et formé du sang du géant Typhon. Ce fut sur le mont Caucase , près du rocher qui porte son nom , que Typhon , levant contre le ciel ses bras redoutables , fut frappé de la foudre et souilla la terre du sang qui coulait en bouillonnant de sa tête. Cherchant en vain son salut dans la fuite, il parvint juqu'aux champs de Nysa ' , près desquels il est enseveli sous les eaux du lac Serbonis. » A ce discours qui fit pâlir d'effroi plusieurs des Argonautes , Pelée répondit aussitôt avec hardiesse : « Cessez , Argus , de montrer tant de crainte et croyez que nous pouvons nous mesurer avec Eétès. Et nous aussi , nous savons nous battre , et nous sommes issus du sang des dieux ; et s'il refuse de nous livrer la Toison, tous ses peuples de la Colchidelui seront d'un vain secours. »
On s'entretenait ainsi pendant le repas. Lorsqu'il fut achevé , chacun se livra au sommeil et le lendemain on mit à la voile à la faveur d'un vent frais qui leur fit bientôt perdre de vue l'île de Mars. Pendant la nuit, ils côtoyèrent le pays qui porte le nom de Phylire, où Saturne, trompant les regards de Rhée son épouse, obtint les faveurs de cette Nymphe. Jupiter était alors élevé dans un antre de l'île de Crète, au milieu des Curetés du mont Ida et Saturne donnait encore dans l'Olympe des lois aux Titans. La jalouse Rhée, cherchant à dé-
' Ville et montagne île Syrie sur les confins de l'Egypte.
couvrir ses amours , allait le surprendre entre les bras de son amante. Aussitôt il sélance de sa couche sous la forme d'un coursier fougueux qui faisait flotter dans l'air une épaisse crinière. Phylire, honteuse et confuse, abandonna le séjour de cette contrée et se retira dans les hautes montagnes des Pélasges , où elle mit au monde le centaure Chiron.
Les Argonautes laissèrent ensuite derrière eux le pays des Macrons , celui des Béchires , qui s'étend au loin , les fiers Sapires et les Byzères. Le vent, qui soufflait toujours, leur fit enfin découvrir l'extrémité du Pont-Euxin et les sommets du mont Caucase. C'est là que Prométhée est attaché par des chaînes de fer à des rochers escarpés , tandis que son foie , toujours renaissant, sert de pâture à un aigle qui vient sans cesse renouveler son supplice. Ce monstre avide parut vers le soir au-dessus du vaisseau. Sa grosseur surpassait de beaucoup celle des oiseaux de son espèce. Ses ailes, semblables aux rames d'un navire , frappaient l'air avec un bruit affreux; et quoique son vol se perdît dans les nues, leur battement agitait la voile du vaisseau. Bientôt on entendit le malheureux Prométhée faire retentir l'air de ses gémissemens, jusqu'à ce qu'ayant dévoré sa proie, l'aigle cruel traversât de nouveau les airs et reprît la route qu'il avait d'abord suivie.
Les Argonautes, conduits par Argus, qui connaissait ces parages , arrivèrent enfin à l'extrémité la plus reculée du Pont-Euxin et à l'embouchure du Phase. On plia la voile , on descendit l'antenne , on abattit le mât , et l'on serra le tout dans l'intérieur du vaisseau. Ensuite on entra dans le canal du fleuve, dont les eaux écumantes cédaient en murmurant aux coups redoublés des avirons. On voyait s'élever à gauche le mont Caucase et la ville Ma. A droite était le champ consacré à Mars et la forêt du même dieu, où la Toison, suspendue au haut d'un chêne, était gardée par un dragon qui veillait sans cesse. Jason, prenant alors une coupe d'or remplie de vin pur, versa des libations dans le fleuve, en priant la Terre, les dieux tutélaires du pays de lui être favorables et de lelaisser aborder sous d'heureux auspices : a Compagnons , dit aussitôt Ancée , nous naviguons sur le Phase, et nous voici arrivés en Colchide. Que chacun de nous réfléchisse à présent si nous devons tenter auprès d'Eétès la voie de la persuasion ou s'il est quelque antre
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
moyen d'obtenir l'objet de nos vœux. » Tandis qu'il parlait, Jason, par le conseil d'Argus, commanda qu'on fît avancer le navire dans un marais voisin couvert de joncs épais. On y jeta l'ancre et les héros passèrent la nuit dans le vaisseau, attendant avec impatience le lever de l'aurore qui ne tarda point à paraître.
CHANT TROISIEME
Junon et Pallas vont trouver Vénus pour la prier d'engager Cupidon à inspirer à Médée de l'amour pour Jason. — Jeu de l'Amour et de Ganymède. — Jason se présente à la cour d'Éétès avec deux de ses compagnons. — L'Amour lance une de ses flèches dans le cœur de Jlédée. — Discours d'Argus, l'aîné des enfans de Phrixus. — Colère d'Éétès. — Combat qu'il propose à Jason. — Peinture de l'amour de Médée ; son entrevue avec Jason près du temple d'Hécate; elle lui donne un charme qui augmente ses forces et le rend invulnérable. — Description du combat.
Yiens maintenant à mon secours, divine Érato, raconte-moi comment Jason, secondé par l'amour de Médée , rapporta la Toison d'or à Iolcos. Tu te plais à célébrer la puissance de Vénus , tu charmes le cœur des jeunes filles par tes chants , et ton nom rappelle celui de l'amour1.
Tandis que les Argonautes, cachés au milieu des roseaux, se dérobaient aux regards des Colchidiens, Junon et Minerve, attentives à tout ce qui leur arrivait, quittèrent l'assemblée des dieux et se retirèrent dans un appartement écarté, pour délibérer sur ce qu'elles devaient faire en leur faveur : « Fille de Jupiter, dit Junon , parlez la première. Quel est votre avis ? Avez-vous inventé quelque ruse pour tromper Éétès et les rendre maîtres de la Toison , ou voulez-vous que pour l'obtenir ils gagnent la bienveillance du roi? Il est, vous le savez, fier et intraitable, mais il ne faut négliger aucune tentative. — Ce que vous me demandez , répondit aussitôt Minerve, est ce qui occupe mon esprit. Je médite plusieurs desseins , mais aucun ne me satisfait entièrement. » Les deux déesses, gardant alors le silence , avaient les yeux baissés2 et réfléchissaient profondément.
1 Érato est dérivé du verbe éraô , i'aime , d'où vient aussi érôs, Yamow.
Nunc mihi, si quando,puer et Cytherea, favete : Kunc Erato, nam tu nomen amoris habes.
Ovide, de Ar. am. II, 15.
s Le texte porte attachés à terre.
Diva solo fixos oculos aversa tcnebat.
Virgu. , /Fn. I, 48C.
« Allons trouver Vénus , dit tout à coup Junon, et prions-la d'engager si elle peut son fils à percer de ses flèches le cœur de Médée et à lui inspirer de l'amour pour Jason. La jeune princesse, qui connaît tous les secrets de la magie, ne manquera pas de les employer pour rendre les héros maîtres de la Toison. » Minerve trouva l'artifice adroit: « Jupiter, répondit-elle, m'a mis, en me donnant le jour, à Tabri des traits de l'amour -, j'ignore ses charmes et ne connais pas les tendres désirs -, mais puisque ce projet vous plaît , je suis prête à vous accompagner chez Vénus , à qui vous prendrez soin d'expliquer vous-même votre demande. » Les déesses partirent aussitôt et arrivèrent au palais que Vulcain construisit à son épouse lorsqu'il la reçut des mains de Jupiter. Elles entrèrent d'abord sous un superbe portique, au delà duquel était l'appartement des deux époux. Vulcain était parti dès le matin pour visiter sa forge et ses enclumes renfermées dans le sein d'une île flottante', où il fabrique par le moyen du feu ses ouvrages merveilleux. Vénus, seule dans son appartement, était assise vis-à-vis de la porte sur son trône élégant et séparait avec une aiguille d'or ses cheveux flottant sur ses épaules d'ivoire2 pour en former de longues tresses et les arranger sur sa tête. Aussitôt qu'elle aperçut les déesses, elle descendit de son trône , les fit asseoir, se plaça près d'elles après avoir relevé négligemment ses cheveux et leur dit avec un malin sourire : « Illustres déesses , quel dessein vous conduit ici? Ces lieux sont peu accoutumés à vous recevoir. Vous tenez sans contredit le premier rang parmi les habitantes de l'Olympe, et rarement on vous voit ainsi me visiter. — Trêve de raillerie répondit Junon , nous sommes toutes les deux dans la plus vive inquiétude. Les Argonautes, parvenus sur les bords du Phase, touchent au moment du plus pressant danger. Nous tremblons pour eux tous , mais surtout pour Jason, dont les jours me sont si précieux que, dût-il descendre aux en-
1 L'île de Lipari , dans laquelle étaient les forges de Vulcain , suivant Callimaque (Hijm. in Dian , v. 47). Homère, Odtjss. X, v. 3, lui donne l'épithète de flottante. Pline (Hisl. nal. II, 95) , parle de plusieurs îles qui se meuvent au gré des vents. Celle de Délos, suivant les poètes, ne devint immobile qu'après que Lalone y eut mis au monde Apollon. {Callimaque , hymna in Del.)
* Candida dividua colla tegente coma
Ovide, Am. I, 5, 10.
APOLLONIUS
fers pour briser les chaînes du téméraire Ixion, je le protégerais de tout mon pouvoir, plutôt que de souffrir que le superbe Pélias , insultant à la mort de mon héros , se réjouisse d'avoir évité la juste punition de l'injure qu'il me fait en dédaignant de m'appeler à ses sacrifices. Ce motif n'est pas le seul qui m'anime , et Jason m'est cher depuis longtemps'. Je voulais éprouver un jour s'il était quelque humanité sur la terre , et j'avais pris la forme d'une vieille femme. Jason revenant de lâchasse , me rencontra sur les bords de l'Anaurus. Les montagnes étaient alors couvertes de neige, et les torrens se précipitaient avec bruit dans les campagnes. Le héros, voyant mon embarras , fut touché de compassion, me prit sur ses épaules et me fit ainsi traverser le fleuve. Par cette action il a mérité pour toujours ma bienveillance , et si vous ne favorisez son retour, Pélias ne sera point puni de l'injure qu'il m'a faite.
Vénus étonnée de ce langage, fut touchée de voir Junon implorer son assistance : « Auguste reine, répondit-elle, négliger de satisfaire vos désirs , serait un opprobre pour moi. S'agit-il de parler ? Faut-il quelque chose de plus ? disposez de moi , disposez de mes faibles mains , je ne veux même aucune reconnaissance.
— Notre dessein, reprit alors Junon, n'est pas d'employer la force, et nous n'avons aucun besoin du secours de vos mains. Demeurez tranquille et commandez seulement à votre fils d'inspirer à la fille d'Éétès de l'amour pour Jason. D'intelligence avec ce héros , elle saura par ses artifices le rendre maître de la Toison et le ramener à Iolcos. )> Vénus répondit : a Illustres déesses , mon fils vous obéira beaucoup mieux qu'a moi. Quelle que soit sa hardiesse , votre présence lui imprimera du respect. Pour moi , il me méprise et se montre sans cesse rebelle à mes volontés. Hier même, ne pouvant supporter sa méchanceté , je voulais briser son arc et ses flèches. Il devint furieux et s'emporta jusqu'à me dire que si je ne retenais mes mains , il ne mettrait plus de bornes à son courroux et me ferait repentir de mon action. » Les deux déesses entendant ce discours, se regardaient en souriant :«On rit
*' ' Neque enim novus iste Dianae
Venit amor.
Virgïl., JF.n. XT, 53T.
de mes chagrins, continua Vénus d'un air affligé, je le sais trop, et je me garderai bien d'en parler davantage. Je vais tâcher de gagner l'Amour, j'emploierai les caresses , et je crois qu'il se laissera persuader. » Junon prenant alors la main de la déesse, lui dit avec un gracieux sourire : «Reine de Cythère, exécutez promptement votre promesse. Oubliez tout ressentiment contre votre fils, et ne vous mettez plus en colère contre lui. C'est un enfant, il se corrigera. » En achevant ces mots , Junon se leva, Minerve la suivit et elles s'en retournèrent ensemble. Vénus , de son côté , se mit à parcourir les lieux les plus secrets de l'Olympe pour y chercher son fils. Elle le trouva sous un bosquet fleuri, seul avec Ganymède, dont la beauté charma autrefois le maître des dieux, qui le mit au rang des immortels. Ils jouaient ensemble comme des enfans du même âge avec des osselets d'or. Le folâtre Amour était debout, ayant la main gauche remplie d'osselets et serrée contre son sein. Son teint brillait des plus vives couleurs , et la joie éclatait dans ses yeux. Son camarade au contraire, assis sur ses talons, l'air triste et honteux , jouait au hasard deux osselets qui lui restaient, en se fâchant contre Cupidon , qui riait de toutes ses forces. Après avoir tout perdu, Ganymède s'en retourna tout confus et les mains vides , sans apercevoir la déesse qui s'avançait : «Méchant, dit-elle à l'amour, en lui caressant le visage , pourquoi te moquer? Tu viens sans doute de tromper Ganymède et d'abuser de sa simplicité. Mais , écoute, j'ai besoin de ton ministère, et si lu veux faire ce que je vais te dire, je te donnerai le plus beau de tous les bijoux qu'ait eu Jupiter à ton âge, celui que lui fit sa nourrice Adraslie pour l'amuser dans l'antre du mont Ida. Vulcain lui-même ne pourrait te faire un plus beau présent. C'est une boule creuse et à jour, formée de cercles d'or, entre lesquels serpente un lierre. Lorsqu'on la jette en l'air, elle trace en tombant un sillon de lumière pareil à celui que laisse après elle une étoile qui tombe du firmament '. Tel est le bijou que je
1 Un savant antiquaire , Ézéchiel Spanheim (Notice sur Callimaque, p. 45), a cru reconnaître cette boule sur une médaille de Trajan frappée en Crète et heureusement expliquée par Tristan (Commentaire hisloriqae , t. II, p. 253) , qui traduit ainsi, dans son style naïf, le commencement de ce passage : Je te ferai un don, mais beau par excellence, Qu'Adrastée un jour fit à son petit Jupin, Dedans l'antre d'Ida , en sa première enfance
EXPEDITION DES ARGONAUTES
te promets si tu veux percer d'une de tes flèches le cœur de la fille d'Eétès et lui inspirer de l'amour pour Jason.» A ce discours, l'Amour, déjà plein d'impatience, jette tous ses osselets, saule à sa mère, et la tenant par sa robe, lui fait les plus vives instances pour obtenir sur-le-champ le bijou. Vénus, le caressant de nouveau, lui dit en souriant : «J'en jure par moi-même et par cette tête chérie que j'embrasse, ô mon fils ! fais ce que je désire , et tu en recevras aussitôt le prix.» L'Amour, ramassant alors ses osselets , les compte avec soin et les donne à gardera sa mère. Il prend ensuite son carquois, qui était au pied d'un arbre, l'attache à ses épaules , et s'étant saisi de son arc il quitte les jardins fertiles de Jupiter, arrive aux portes de l'Olympe et prend le chemin qui descend de la voûte éthérée sur la terre. Il aperçoit d'abord ces montagnes élevées dont les sommets se perdent dans les nues et d'où le soleil darde ses premiers rayons sur la terre. Puis traversant la vaste étendue des airs , il avait au-dessous de lui des campagnes fertiles , des villes peuplées, des fleuves sacrés, des montagnes, la mer enfin, qui règne autour de la terre.
Cependant les Argonautes, cachés dans les marais du Phase et n'osant sortir du vaisseau, étaient assis sur leurs bancs et tenaient ensemble conseil , écoutant attentivement Jason qui leur parlait ainsi : «Mes amis, c'est à vous à décider ce que nous devons faire. Je vais seulement vous exposer mon avis. Le péril est commun, et chacun de nous doit parler librement. Celui qui cacherait sa pensée par un silence affecté, se rendrait responsable de tous les malheurs qui peuvent nous arriver. Demeurez ici tranquillement sous les armes, tandis qu'accompagné des enfans de Phrixus et de deux de nos guerriers, j'irai trouver Éétès pour le prier de nous céder de bon gré la Toison d'or. S'il ne veut pas y consentir, et que, fier de sa puissance, il nous rejette avec mépris, ainsi maltraités, nous n'aurons plus rien à ménager et tout nous deviendra permis. Nous pourrons alors ou l'attaquer à force ouverte ou recourir à quelque artifice. Mais avant de nous être assurés de ses dispositions, il serait insensé de vouloir lui enlever par la force un bien que nous pouvons obtenir par la persuasion. Combien de fois un discours doux et adroit n'a-t-il pas fait
C'est un globe tournant, chef-d'œuvre de Vulcain , Le plus parfait qui fût jamais en la puissance.
ce que la force aurait vainement tenté ? Phrixus, échappé aux embûches d'une marâtre et au couteau que levait sur sa tête un père sacrilège, obtint un asyîe en ces lieux par ses prières -, et quels cœurs assez féroces pour ne pas s'adoucir au nom de Jupiter hospitalier ! »
Tous les héros applaudirent à ce discours. Jason ayant choisi Télamon et Augée pour l'accompagner avec les enfans de Phrixus , prit en main le caducée de Mercure. Aussitôt ils s'élancèrent hors du vaisseau , et marchant au milieu des joncs et de l'eau, ils gagnèrent le rivage et arrivèrent dans une plaine qui porte le nom de Circé. Elle était couverte de saules et de tamarins, auxquels étaient suspendus par des chaînes des cadavres sans nombre. Telle est la coutume des habitans de la Colchide. Ils regardent comme un crime abominable de brûler les corps des hommes , et il n'est pas permis de les couvrir de terre. On les enferme dans des peaux de bœuf qui n'ont point été préparées 5 on les attache à des arbres et on les laisse ainsi suspendus loin de la ville. Cependant la terre ne perd pas pour cela ses droits , mais les femmes seules sont déposées dans son sein.
Tandis qu'ils s'avançaient vers la ville, Junon, toujours attentive à les servir, voulut les dérober aux regards d'un peuple innombrable et les enveloppa d'un nuage épais qui se dissipa lorsqu'ils furent arrivés au palais d'Éétès1. Ils s'arrêtèrent à l'entrée et contemplèrent avec élonnement sa structure, ses larges portes, les colonnes qui l'environnaient et le balcon de pierre, soutenu de pilastres d'airain, qui régnait au haut de l'édifice. Près de la porte, des vignes touffues élevaient leurs rameaux verdoyans à une hauteur considérable et couvraient de leur ombre quatre fontaines creusées de la main même de Vulcain. Le vin et le lait coulaient à grands flots des deux premières 5 la troisième fournissait une huile dont l'odeur ressemblait à celle des plus doux parfums -, et la dernière faisait jaillir une eau merveilleuse qui, toujours chaude au milieu des rigueurs de l'hiver, de^ venait aussi fraîche que la glace pendant l'été. Telles étaient les merveilles dont l'industrieux Vulcain avait enrichi le palais d'Éétès. Il lui avait encore donné deux taureaux dont les pieds
At Venus obscuro gradienles aère sepsit. El multo nebulœ circum Dea fudit amiclu. Cernere ne quis eos. . . ..
Virgil., /En. I, An.
APOLLONIUS
étaient d'airain et dont la bouche, fabriquée du même métal , vomissait sans cesse des tourbillons de flamme ; enfin , une charrue d'une seule pièce , forgée de l'acier le plus dur. Par tant de présens, l'époux de Vénus avait voulu reconnaître envers Éétès le service que lui avait rendu le Soleil son père, en le recevant dans son char lorsque, après avoir combattu contre les géans, il revenait fatigué des champs de Phlégra.
Jason et ceux qui l'accompagnaient entrèrent sans obstacle dans une vaste cour , où brillaient de toutes parts des portes magnifiques et des appartemens somptueux. A droite et à gauche s'étendaient deux portiques élégans ; des bâlimens plus élevés régnaient sur les deux autres côtés. Éétès occupait le plus grand avec la reine Idie, la plus jeune des filles de l'Océan et de Télhys. Dans le second demeurait Absyrte , qu'Éétès avait eu avant son mariage, d'Astérodie nymphe du mont Caucase. La taille et la beauté du jeune prince, qui surpassait tous ceux de son âge , lui avaient fait donner le surnom de Phaéton1. Chalciopeet Médée, toutes deux filles d'Éélès , occupaient le reste du palais avec un grand nombre d'esclaves. Médée passait ordinairement les jours entiers dans le temple d'Hécate dont elle était prêtresse 5 mais Junon lui avait inspiré la pensée de demeurer ce jourlà dans le palais, et elle sortait de son appartement pour aller dans celui de sa sœur lorsque Jason entra suivi de ses compagnons. Dès qu'elle les aperçut, elle poussa un grand cri. Chalciope effrayée, accourut aussitôt avec ses esclaves, qui avaient jeté leurs toiles et leurs fuseaux pour la suivre2. Quelle fut sa surprise lorsque parmi ces étrangers, elle reconnut ses enfans, qui vêlèrent à l'instant dans ses bras! Transportée de joie, elle lève les mains au ciel et leur dit : « Chers gages de la tendresse de Phrixus, vous ne m'abandonnerez donc point pour aller chercher un pays éloigné : le Destin lui-même s'y oppose et vous ramène entre mes bras. Malheureuse que j'étais ! quelle fatalité vous avait inspiré un si violent désir de voir la Grèce? Avec quelle ardeur vous obéissiez à l'ordre de Phrixus ! Ordre cruel, dernières et funestes paroles par lesquelles votre père a déchiré mon cœur ! Qu'importait après tout Orchomène, et pourquoi laisser votre mère en
» En grec, brillant, éclatant.
* Excussi manibus radii, revolutaque pensa.
Virgil., JEn. IX, 476.
proie à la tristesse pour courir après les biens d'Alhamas? » Eétès et la reine Idie, ayant entendu la voix de Chalciope , sortirent de leur appartement. Eétès donne ses ordres pour recevoir les étrangers. Ses esclaves s'empressent d'obéir. Les uns apprêtent un taureau pour le festin , d'autres s'arment de coignées à fendre le bois , d'autres font chauffer de l'eau pour les bains.
Cependant l'Amour, traversant les airs sans être aperçu, descendit dans le palais, semblable au taon bourdonnant qui fond sur les génisses et les met en fureur. Il s'arrête d'abord sous le vestibule, bande son arc et tire de son carquois une flèche redoutable qui n'avait pas encore servi. S'avançant ensuite légèrement, il jette les yeux de tous côtés, se glisse derrière Jason, pose la flèche sur le milieu de la corde , étend les bras et la décoche à Médée , qui se trouble à l'instant1. L'enfant malin voit l'effet du coup et s'envole en riant. Bientôt le trait porte au fond du cœur de la princesse un feu dévorant. Elle jette sur Jason des regards enflammés. De fréquens soupirs s'échappent avec peine de son sein. Jason seul occupe sa pensée-, une douce langueur s'empare de ses sens. Ainsi lorsqu'une femme, réduite à vivre du travail de ses mains, se lève longtemps avant le jour et , pressée d'éclairer son réduit, rassemble autour d'un tison de légers morceaux de bois, souvent le feu s'allumant tout à coup avec violence consume en un instant l'aliment qui l'entourait : ainsi l'amour , caché dans le cœur de Médée , l'embrase en un instant2. Tantôt ses joues paraissent tout en feu, tantôt une pâleur mortelle efface l'éclat de son teint.
Les héros n'eurent pas plutôt rafraîchi parle bain leurs membres fatigués qu'on servit le repas. Lorsqu'il fut achevé, Éétès adressa ainsi avec bonté la parole à ses petits-fils : « Enfans de ma fille et d'un père étranger que j'ai reçu dans mon palais et comblé de mes faveurs, comment pouvez-vous être déjà de retour dans cette contrée ? Quel accident a interrompu le cours de votre voyage? Vous ne vouliez pas ajouter foi à mes discours lorsque je vous parlais du chemin immense que vous aviez à parcourir.
1 Nervoque obversus equinc
Intendit telum , diversaque brachia ducens.
VirgiL, Mo. IX, 662.
1 Vufcnis alit venis et cœco carpitur igni
virgil. £d. IV, 2.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
J'avais cependant appris moi-même à le connaître lorsque je traversai la voûte azurée monté sur le char du Soleil mon père , qui transportait dans PHespérie ma sœur Circé -, nous nous arrêtâmes aux rivages des Tyrrhéniens , où ma sœur habite encore , séparée de la Colchide par un immense intervalle1. Mais sans m'arrêter davantage à des discours superflus , faites-nous un récit fidèle de ce qui vous est arrivé ; apprenez-moi qui sont ces étrangers qui vous accompagnent et en quels lieux vous avez laissé le vaisseau que je vous avais donné. »
Argus, l'aîné de ses frères, prit aussitôt la parole et, craignant pour les Argonautes, tacha de leur concilier ainsi la faveur d'Éétès : « Grand
roi, la tempête a brisé le vaisseau que vous nous aviez donné. Dans ce naufrage , une planche nous a servi de refuge , et les flots nous ont jeté sur le rivage de l'île de Mars , au milieu des horreurs d'une nuit ténébreuse. Un dieu sans doute veillait à notre salut. Les oiseaux redoutables qui infestaient auparavant cette îie déserte venaient d'en être chassés par ces guerriers , qui étaient abordés la veille et avaient été retenus, ou par quelque heureux destin, ou par Jupiter lui-même, qui voulait soulager nos maux parleur rencontre. En effet ils nous donnèrent généreusement des habits et nous firent prendre de la nourriture aussitôt qu'ils nous eurent entendus prononcer le nom de Prixus et le vôtre. Car c'est vers cette ville soumise à votre empire qu'ils dirigeaient leur course , et le dessein qui les amène est tel que je vais vous l'exposer. Ce héros , que sa force et sa valeur élèvent au-dessus de tous les descendans d'Eolus , obéit aux ordres dun roi jaloux qui, pour l'éloigner de sa patrie et de ses biens , l'envoie dans ces lieux , sous le spécieux prétexte que la postérité d'Eolus ne pourra se soustraire à la colère implacable de Jupiter, ni expier l'attentat commis contre Phrixus , à moins que la Toison d'or ne soit rapportée dans la Grèce. Pallas elle-même a construit à ce héros un vaisseau qui ne ressemble point à ceux qu'on voit en Colchide, dont le plus fragile sa«s doute était celui que
1 II y avait en Italie dans le Laiium , sur le bord de la mer Tyrrhénienne, ou de Toscane, une petite ville nommée Circeii, où l'on disait que Circé avait fait sa demeure. Un promontoire qui en était voisin, porte encore le nom de monte Circello. C'est aussi dans cet endroit qui forme une espèce de presqu'île, qu'on place communément l'Ile d>:a, où Ulysse aborda chez Circé. Homère Od.. 'iv. X.
nous montions, puisque les vents et les flots l'ont si promptement mis en pièces. Le sien au contraire est en état de résister aux plus furieuses tempêtes, et sa course est toujours aussi rapide , soit qu'un souffle propice enfle sa voile, ou que les guerriers qu'il porte déploient, en ramant eux-mêmes , la vigueur de leurs bras. Ces guerriers sont l'élite des héros de la Grèce. Celui qui les a rassemblés, après avoir erré longtemps avec eux et parcouru les terres et les mers', arrive enfin dans la ville d'/Ea pour vous exposer humblement sa demande. *Yos volontés décideront de son destin. Il ne vient point dans le dessein d'employer la force : son seul désir serait de vous témoigner sa reconnaissance par un exploit éclatant. Instruit par moi que les Sauromales sont vos ennemis , il veut les subjuger et les soumettre à votre empire. Sa naissance , celle de ses compagnons, excitent peut-être votre curiosité 5 je vais la satisfaire. Jason est le nom de celui sous qui , de toutes les parties de la Grèce , sont venus se ranger tant de héros. Il est fils d'Eson et petit-fils de Crélhée. Celte origine l'unit à nous par les liens du sang puisque Alhamas, noire aïeul, était, ainsi que Crélhée, fils d'Eolus. Vous voyez dans Augée un des en fans du Soleil. Celui-ci, dont le nom est Télamon, est fils de l'illustre Eacus, qui doit la naissance à Jupiter. Tous les autres sont également issus du sang des immortels. »
Ce discours, au lieu de toucher le cœur d'Éétès , fit naître dans son esprit des soupçons qui allumèrent aussitôt sa colère et conlre les Argonautes et conlre les enfans de Phrixus , qu'il crut ne revenir sur leurs pas que pour seconder les projets ambitieux de ces étrangers : « Infâmes, s'écria-l-il d'une voix terrible, les yeux élincelans de colère et respirant à peine par l'excès de sa rage, comment ne fuyez-vous pas à l'instant loin de mes yeux ? Comment ne sortez-vous pas de mes étals , avant que je vous fasse remporter en Grèce le prix que méritent vos fourberies? Vous parlez de Phrixus et de la Toison d'or. Ce n'est point pour conquérir une Toison , c'est pour m'enlever le sceptre et la royauté que vous êtes venus ici. Si déjà vous ne vous étiez assis à ma table , je vous ferais couper la langue et les mains et je vous enverrais ainsi mulilés pour
Mullum ille el terris jaclalus, et alto.
Virgil.j /Eu.
440 APOLLONIUS
vous empêcher de vous porter désormais à de pareils attentats et vous apprendre à respecter les dieux, dont vous avez l'insolence de vous prétendre issus. » Télamon frémissant de rage à ces menaces allait y répondre avec emportement, Jason le retint, et prenant lui-même la parole : « Grand roi , dit-il avec douceur, apaisez un injuste courroux. Nous n'avons pas , comme vous le supposez , conçu de desseins téméraires contre cette ville ni contre ce palais1. Ce n'est pas même noire volonté qui nous a conduits en ces lieux. Qui voudrait traverser tant de mers , dans l'espoir d'une conquête à laquelle il n'aurait aucun droit? Un sévère destin et les ordres cruels d'un tyran , voilà ce qui m'a contraint de quitter ma patrie. Laissez-vous donc toucher par mes prières. Je publierai un jour dans toute la Grèce la gloire de votre nom. Dès ce moment , vous pouvez disposer de notre valeur, nous sommes prêts à combattre pour vous ou les Sauromates , ou tel autre peuple que vous voudrez soumettre à votre empire. » Jason tâchait ainsi d'adoucir et de flatter Éétès. Mais lui, toujours insensible et ne méditant que vengeance, délibérait en lui-même s'il les ferait périr sur-le-champ, ou s'il mettrait auparavant leur courage à l'épreuve. Ce dernier parti lui parut enfin préférable : « Étranger, reprit-il, de plus longs discours seraient inutiles , je puis consentir à vous donner la Toison , mais il faut auparavant que j'éprouve si vous êtes véritablement du sang des dieux et assez forts pour me disputer ce qui m'appartient. Vous le voyez , je ne ressemble point au tyran qui règne sur la Grèce , et loin de porter envie au mérite, je suis prêt à lui céder la récompense qui lui est due. L'épreuve que je vais vous proposer, est un combat dont je viens facilement à bout, quelque périlleux qu'il paraisse. Dans un champ qui porte le nom de Mars , j'ai deux taureaux, dont les pieds sont d'airain, et dont la bouche vomit des tourbillons de flamme. Je les attelle moi-même à une charrue , et je leur fais labourer quatre arpens d'un terrain âpre et sauvage. Ce travail achevé, je sème, au lieu des dons de Cérès , les dents d'un horrible dragon, d'où naissent aussitôt des géans armés qui m'environnent de toutes parts. Je les attaque ,
Kon nos aut ferro libycos populare Pénates Venimus, aul raplas ad litlora vertere praedas.
Virgil. , JEn. I. 527.
les renverse et les fais expirer sous le fer de ma lance. J'ai commencé le matin à atteler mes taureaux, et ma moisson est achevée le soir. Si Jason peut faire éclater sa valeur par un semblable exploit , qu'il emporte au même instant ma Toison 5 mais sans cela, n'espérez point l'obtenir. Il est indigne d'un homme de cœur de céder à quiconque ne peut l'égaler. »
Jason, étonné du défi que lui proposait Éétès et n'osant d'abord s'engager dans une entreprise qui lui paraissait au-dessus de ses forces, resta quelque temps les yeux baissés , gardant un morne silence. Enfin , dissimulant son embarras : « Grand roi , dit-il , la loi que vous m'imposez est terrible, mais je ne puis m'y soustraire, et quel que soit le danger, j'accepte le combat. Peut-être j'y perdrai la vie , mais est-iî rien de plus affreux que la nécessité qui m'a contraint de venir en ces lieux ? Oui , la mort même sera plus douce pour moi que l'ordre de Pélias. — Puisque tu acceptes le combat, reprit Éétès d'un ton formidable, va maintenant rejoindre tes compagnons ; si mes taureaux t'effraient , si tu n'es pas assez fort pour leur faire subir le joug , ou si tu recules à l'aspect de la moisson , j'aurai soin que ton sort puisse un jour servir d'exemple et faire trembler quiconque voudrait désormais attaquer un plus puissant que lui. » Jason, se levant aussitôt, se relira suivi d'Augée , de Télamon et d'Argus , qui fi t signe à ses frères de rester
Tandis qu'ils s'avançaient hors de la salle, Médée, toujours en proie à sa passion, tenait ses regards attachés sur Jason et, soulevant un côlé de son voile, contemplait avec admiration les grâces et la beauté qui le distinguaient de ses compagnons. Elle le suivit longtemps des yeux, et son âme tout entière volait comme un songe léger sur ses traces. Chalciope, redoutant la colère du roi, se hâta de se dérober à sa vue et rentra dans son appartement avec ses enfans. Médée sortit pareillement, roulant dans son esprit toutes les pensées que l'amour peut suggérer. Sans cesse occupée de l'objet de sa passion, elle le voit sans cesse devant elle. Sa figure, ses vêtemens, ses discours , son maintien lorsqu'il était assis , sa marche lorsqu'il sortait de la salle, tout est encore présent à ses yeux. Jason lui paraît au-dessus de tous les mortels. Sa voix surtout, la douceur de ses paroles retentit sans cesse à son oreille '. Tout
1 Multa viri virlus animo, multusque recursat
à coup elle s'effraie des dangers qui le menacent. Elle craint qu'il ne succombe à la furie des taureaux, ou qu'Éétès ne l'immole à sa colère : et comme s'il avait déjà perdu la vie, elle pousse des cris lamentables, et son visage est baigné de pleurs : « Insensée que je suis, se dit-elle enfin à elle-même, pourquoi m'affliger ainsi? Que Jason périsse, qu'il soit le plus vaillant des héros ou le plus lâche des mortels, que m'importe?... Fassent les dieux cependant qu'il échappe au danger '. Divine Hécate, exauce ma prière! Fais qu'il retourne vainqueur dans sa patrie , ou si le Destin veut qu'il périsse, qu'il sache au moins que sa mort ne sera pas un sujet de joie pour moi. »
Tandis que le cœur de Médée était agité de ces pensées , Jason et ses compagnons suivaient tristement le chemin qui les avait conduits à la ville : « Fils d'Éson, dit alors Argus, vous pourrez blâmer l'avis que je vais vous proposer, mais dans une telle extrémité, est-il rien qu'on ne doive tenter? Je vous ai déjà parlé d'une jeune princesse instruite par Hécate ellemême dans l'art des enchantemens. S'il était possible de l'intéresser en notre faveur, il n'y aurait plus pour vous de danger à redouter. Ma mère seule, Chalciope, peut nous concilier sa bienveillance ^ mais je crains qu'elle n'ose nous seconder. Je retournerai, si vous le permettez , auprès d'elle , et je lui ferai les plus vives instances en lui représentant qu'il y va de la vie de ses enfans et que votre perte entraînerait infailliblement la nôtre. Ami, répondit Jason, je ne m'opposerai point au dessein que votre zèle vous suggère. Allez trouver voire mère , et employez auprès d'elle les prières les plus touchantes. Notre espoir, hélas! est bien fragile, s'il n'est fondé que sur des femmes. » En parlant ainsi, ils arrivèrent au marais. Les Minyens, transportés de joie en revoyant leurs compagnons, s'empressaient de leur demander des nouvelles de leur voyage : «Mes amis, leur dit Jason d'un air consterné, le cruel Eélès a fait éclater contre nous toute sa colère. Il est inutile de vous en dire
Gentis honos : haerent infixi peetore vultus
Verbaque
Virgil., JEn. IV, 3.
. . . Illum absens absentem auditque, videtquc.
là. ib. v. 83.
Vivat an ille
Occidat, in Dîs est. Vivat lamen.
Ovide, Mclam. VII, 23.
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES. 441
davantage. Sachez seulement que dans
un
champ qui porte le nom du dieu Mars paissent deux taureaux dont les pieds sont d'airain et dont la bouche vomit des tourbillons de flamme. Je dois leur faire labourer quatre arpens , dans lesquels je sèmerai les dents d'un horrible dragon, d'où naîtront aussitôt des géans tout armés qu'il faut exterminer dans le même jour. Tels sont les ordres d'Éétès : telle est l'entreprise que , forcé par la nécessité, j'ai promis de tenter. » A ce discours , les Argonautes, effrayés d'un danger qui leur paraissait insurmontable , se regardaient les uns les autres dans un morne silence -, enfin Pelée , rappelant sa hardiesse, prit ainsi la parole : « Il est temps maintenant de se décider et d'agir. La valeur est ici plus nécessaire que le conseil. Si vous avez résolu , fils d'Éson , d'affronter le danger, préparez-vous au combat; si vousdoutez de vos forces , ne vous exposez point , et sans chercher parmi nos compagnons , souffrez que Pelée combatte à votre place. Je vous le déclare , rien ici ne m'effraie puisque enfin je ne puis trouver dans ce combat que la mort. » Pelée avait à peine achevé ces mots lorsque Télamon, Idas elles fils de Tyndare se levèrent avec intrépidité. Méléagre suivit leur exemple: Quoiqu'il fût encore dans un âge tendre , sa force et son courage l'égalaient aux plus îameux héros. Le reste de ïa troupe gardait encore le silence : « Amis , dit Argus, en s'adressent aux guerriers qui venaient de faire éclater leur audace, il faudra certainement en venir au combat, mais auparavant laissez-moi recourir à Chalciope. Je crois que son appui ne nous sera point inutile. Demeurez encore ici quelque temps; il vaut mieux retenir son courage que de se perdre par imprudence. Dans le palais d'Éétès habite une jeune princesse à qui la divine Hécate a révélé ses secrets les plus cachés ; elle connaît toutes les productions de la terre et des eaux et sait , en les préparant avec adresse, composer des charmes capables d'apaiser l'ardeur de la flamme, de suspendre le cours des fleuves les plus impétueux et d'arrêter dans leur marche la lune et les étoiles *. Chalciope est sa sœur, et pourrait l'engagor à nous accorder son secours. Nous parlions de ce projet en revenant de la ville. Si vous l'approuvez, j'y retournerai dès aujourd'hui. Peut-
1 Sisterc aquam fluviis, et verlere sidéra rétro.
Virait., JEn. IV, 483.
APOLLONIUS
être les dieux seconderont -ils mes efforts. » Tandis qu'Argus parlait ainsi, une timide colombe vint du haut des airs se réfugier dans ?e sein de Jason, évitant la poursuite d'un épervier qui s'abattit lui-même sur la poupe du vaisseau. Le divin Mopsus fut frappé du présage et prononça aussitôt cet oracle : « Mes amis , les dieux vous manifestent leur volonté. Il n'y a plus à balancer, il faut implorer le secours de la jeune princesse , et je crois qu'elle ne rejettera point nos prières. Phinée nous l'a prédit. C'est de Ténus que nous devons attendre notre retour. S'il est ainsi, le succès de notre entreprise est assuré puisque l'oiseau qu'elle chérit vient d'échapper à la mort. Puisse l'événement ne point démentir un augure si heureux! Invoquez la mère des Amours, et livrez-vous aux conseils d'Argus. »
Les héros se rappelant l'oracle de Phinée applaudirent au discours de Mopsus. Idas seul, se levant avec fureur, s'écria d'une voix menaçante : « Dieux immortels! suis-je donc venu ici avec des femmes qui invoquent le secours de Cypris plutôt que le dieu de la guerre? Quoi donc ! des colombes et des milans vous empêchent de combattre? Allez, lâches, renoncez au métier des armes , rampez aux pieds d'une jeune fille et tâchez de la séduire par vos prières. » Ces paroles excitèrent dans l'assemblée un grand murmure -, personne cependant n'y répondit. Idas s'assit alors la rage dans le cœur , et Jason dit avec fermeté : « Qu'Argus retourne à la ville , puisque vous approuvez tous son projet. Quant à nous, ne restons pas plus longtemps cachés. Attachons le vaisseau au rivage du fleuve , il est temps de montrer que nous ne craignons pas le combat. » Argus partit aussitôt et, les héros, dociles à l'ordre de Jason , levèrent l'ancre , firent avancer en ramant le vaisseau hors du marais et mirent pied à terre sur le bord du Phase.
Cependant Eétès , méditant la perte des héros , assemblait les Colchidiens hors de son palais , dans un endroit destiné à cet usage , et leur déclarait qu'aussitôt que ses taureaux auraient mis en pièces le téméraire qui avait entrepris de les dompter, il ferait abattre le bois qui couvrait une montagne voisine, afin de brûler le vaisseau avec tous ceux qui le montaient , et de faire ainsi expier à ces étrangers leur insolence et leur audace : « Jamais, disaitil, malgré les prières touchantes de Phrixus,
malgré sa douceur et sa vertu qui le rendaient le plus aimable de tous les hôtes, je ne l'aurais reçu dans mon palais si Jupiter n'avait fait descendre Mercure de l'Olympe pour m'engager à le traiter avec bonté. Comment donc pourrais-je laisser venir ici impunément des brigands qui ne cherchent qu à ravir mes trésors , à tramer des complots , à piller les troupeaux et à ravager les campagnes ? » Éétès se se promettait encore de punir les enfans de Phrixus, qui ne s'étaient unis , selon lui , à ces scélérats que pour lui enlever le sceptre et la couronne. Le Soleil, son père, l'avait autrefois averti par un oracle de redouter les embûches et les desseins perfides de ses descendans. Ses fMles ni son fils Absyrte ne lui donnaient aucun ombrage; mais il croyait avoir tout à craindre des enfans de Chalciope, et c'était pour celte raison plutôt que pour satisfaire au désir qu'ils témoignaient d'obéir à leur père qu'il les avait envoyés dans la Grèce. Rempli de ces idées et emporté par la colère , il faisait à ses sujets les plus terribles menaces, en leur ordonnant de veiller sur le navire et sur les Argonautes, afin qu'aucun d'eux ne pût lui échapper.
Dans le même temps , Argus , de retour au palais d'Eélès, conjurait sa mère d'implorer en faveur des Argonautes les secours de Médée. Chalciope en avait déjà conçu le dessein ; mais la crainte la retenait : elle appréhendait ou que Médée ne redoutât trop la colère de son père pour écouter ses prières, ou qu'Éélès ne découvrît bientôt leur intelligence si sa sœur se laissait persuader.
Cependant Médée, retirée dans son appartement et appuyée sur son lit , cherchait dans le repos à calmer le trouble qui l'agitait. Le sommeil suspendit un instant ses tourmens ; mais bientôt des songes affreux, voltigeant autour d'elle, présentent à son esprit les plus cruelles illusions. Dans leur erreur, il lui semble que Jason n'est point venu en Colchide et ne doit pas combattre pour le vain désir d'obtenir une Toison ; mais qu'elle-même est l'objet de ses vœux et qu'il doit l'emmener dans sa patrie pour s'unir à elle par le nœud sacré de l'hymen. Il lui semble encore qu'elle dompte ellemême les taureaux et surmonte aisément les autres dangers; que néanmions son père ne veut pas la laisser partir, sous prétexte que c'était à Jason de soutenir le combat ; qu'il s'élève à ce sujet une dispute , qu'elle est pris^
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
elle-même pour arbitre et se jette dans les bras de l'étranger : abandonnant ses parens qui , saisis d'indignation, poussent un cri terrible. A ce cri , Médée tressaille de frayeur et le sommeil fuit de ses yeux. Elle s'éveille en trem-
vit sa maîtresse, elle courut sur-le-champ avertir sa sœur qui délibérait avec ses enfans. Chalciope effrayée de cette nouvelle vole à l'appartemeni de Médée, qu'elle trouva sur son lit, les yeux baignés de larmes et se frappant le blant , regarde longtemps autour d'elle, et re- | visage. « Chère Médée , s'écria-t-elle, quel su-
prenant enfin l'usage de ses sens : « Malheureuse que je suis , dit-elle en gémissant , quels songes affreux ont glacé mon cœur d'épouvante * ? Je crains bien que l'arrivée de ces guerriers n'ait des suites funestes. Mais quoi! un étranger porte le trouble au fond de mon âme! qu'il aille loin de ces lieux chercher une épouse dans sa patrie! Pour moi, je chérirai ma virginité, je ne quitterai point le palais qu'habitent
les auteurs de mes jours Cependant ma
sœur tremble pour ses fils De quels tour-
mens elle me délivrerait si
pour sauver ce
jet fait couler vos plturs ? Qu'avez-vous? D'où vient la douleur qui vous presse ? La colère des dieux vous a-t-elle frappée de quelque mal subit ? Mon père a-t-il prononcé quelque horrible menace contre moi et contre mes enfans? Plût aux dieux que je ne pusse plus voir ce palais et cette ville et que j'habitasse aux extrémilés de la terre où l'on ignore jusqu'au nom de Colchos ! » A ces mots elle se tut. Médée rougit et la pudeur l'empêcha quelque temps de répondre. Les paroles volaient sur le bord de ses lèvres et rentraient aussitôt dans son sein:
qu'elle a de plus cher , elle me priait de donner | elle ouvrait sa bouche aimable et sa voix expi-
au héros un moyen assuré de sortir victorieux du combat! Excitée par elle, j'oserais tout entreprendre. ))
Elle dit, et se levant aussitôt, les pieds nus et sans autre vêtement qu'un simple manteau, elle ouvre la porte de sa chambre , impatiente d'aller joindre sa sœur. A peine a-t-elle franchi le seuil que la honte la saisit : elle reste quelque temps dans le vestibule et rentre ensuite dans son appartement. Bientôt elle sort une seconde fois et rentre encore , portant çà et là ses regards incertains. Entraînée par l'amour, la pudeur la retient-, retenue par la pudeur , l'amour lui rend de nouveau sa hardiesse. Trois fois elle tenta d'accomplir son dessein , trois fois la crainte fit évanouir sa résolution a. Enfin elle se précipite éperdue sur son lit : telle qu'une jeune épouse à qui la mort vient d'enlever l'époux que lui avaient donné ses parens, avant qu'ils aient goûté l'un et l'autre les douceurs de l'hymen, fuyant les regards et les propos indiscrets de ses femmes , se lient renfermée dans le fond de son appartement et, les yeux attachés sur ce lit désert, déplore tout bas son malheur et craint de laisser échapper ses sanglots. Telle Médée pleurait et gémissait tout bas , lorsqu'une de ses plus jeunes esclaves entra tout à coup chez elle. Alarmée de l'état où elle