Quee me suspensam insomnia terrent
Virgil. , JEn. IV, 9.
• Ter limea teligi : ter sum revocatus.
Ovid. , Trist. I, 3, 55.
Ter reYoiut? toro est
Virgil., £s\. IV, 691,
rante trompait ses efforts \ Enfin elle s'enhardit, et l'amour lui suggéra cet artifice : « Ma sœur le danger auquel sont exposés vos enfans me cause la plus vive inquiétude. Je crains qu'Éétès ne les fasse périr avec ces étrangers. Des songes affreux semblent me l'annoncer, fassent les dieux qu'ils soient sans effet et que vous ne soyez pas réduite à pleurer bientôt ce que vous avez de plus cher ! » Médée lâchait ainsi d'engager sa sœur à implorer son secours. Chalciope, sentant redoubler à ce discours toute sa frayeur , lui répondit : « Vos alarmes sont les miennes, et je viens chercher auprès de vous un remède à mes maux: mais avant tout jurez-moi par le ciel et par la terre, quelque chose que je vous propose, de me garder le secret et de me prêter votre secours. Je vous en conjure par tous les dieux , par vous-même, par les auteurs de nos jours, sauvez mes enfans^ ne permettez pas qu'ils expirent à mes yeux ? ou croyez que je mourrais avec eux et que , semblable à une Furie vengeresse , mon ombre sortie du sein des enfers vous poursuivrait sans cesse. »
En achevant ces mots, Chalciope répandit un torrent de larmes ; elle embrassait les genoux de Médée et sa tête était penchée sur son
Ter tecum conata Ioqui, ter inulilis haesit Lingua, ter in primo deslitit ore sonus.
Ovid. , Ep. IV, 7.
Incipit effari, mediaque in yocc resistit.
Virgil. , ^En. IV, 76.
Et vox faucibus heesil.
Id ib. II, 77S,
APOLLONIUS
sein. Leurs gémissemens se mêlaient ensemble; on n'entendait que des soupirs et des sanglots. « Chère Chalciope, reprit enfin Médée, que puis-je faire pour me soustraire à vos imprécations ? Plût aux dieux qu'il fût en mon pouvoir de sauver vos enfans! J'en fais le serment que vous exigez , le plus terrible de tous les sermens : oui, j'en jure par le ciel et la terre, mère de tous les dieux, quelque chose que vous proposiez, je ne négligerai rien pour vous satisfaire.
> — Ne pourriez-vous pas , répondit aussitôt Xhalciope , imaginer en faveur de mes enfans un moyen de faire sortir victorieux du combat cet étranger? Lui-même il implore votre secours. Argus que j'ai laissé dans mon appartement est venu de sa part pour m'engager à vous solliciter. » A ces mots, le cœur de Médée tressaillit de joie , elle rougit, et s'abandonnant aveuglément à son transport : « Ma sœur , ditelle, je ferai ce que vous désirez. Que l'aurore ne luise plus pour moi et que je cesse bientôt de vivre s'il est rien dans le monde qui me soit aussi cher que vous et vos enfans ! ils ont été les compagnons de mon enfance -, leur âge est égal au mien , et ne sont-ils pas en quelque sorte mes frères? N'êtes-vous pas vous-même et ma sœur et ma mère, puisque vous m'avez portée comme eux dans vos bras et nourrie de votre lait, ainsi que notre mère me l'a souvent raconté? Allez donc , cachez notre intelligence, afin que je puisse vous servir à l'insu de nos parens. Demain, au lever de l'aurore, je me rendrai au temple d'Hécate et je remettrai à l'étranger qui cause ici tant de trouble un charme propre à adoucir la férocité des taureaux. )> Chalciope sortit aussitôt et alla porter cette nouvelle à ses enfans. Médée abandonnée à elle-même fut bientôt saisie de honte et de crainte en pensant qu'elle allait trahir son père pour favoriser un étranger.
Cependant la nuit couvrait la terre de ses ombres et les pilotes contemplaient attentivement les constellations de l'Ourse et d'Orion. Le voyageur faligué cherchait un asile et les gardes qui veillent aux portes des cités sentaient s'appesantir leurs paupières. La mère même, désolée de la perte de ses enfans , suspendait ses gémissemens et se laissait aller au sommeil. La ville ne retentissait plus des aboiemens des chiens et des clameurs du peuple 5 le silence régnait partout avec l'obscurité de la nuit. Mé-
dée seule ne goûtait point les douceurs du repos ' : le danger auquel Jason allait être exposé lui causait mille inquiétudes et faisait à chaque instant palpiter son cœur. Ainsi , lorsque les rayons du soleil frappent la surface d'une eau dont on vient de remplir un vase , l'image qui se forme alors se meut sans cesse autour de l'appartement et voltige ça et là en décrivant des cercles rapides. Telle était l'agitation du cœur de Médée '2 : des pleurs de tendresse et de compassion coulent de ses yeux; le feu qui la dévore s'attache à tous ses nerfs et se fait sentir jusque derrière la tête, dans cet endroit où la douleur est la plus vive, lorsqu'un amour extrême s'empare de tous les sens. Tantôt elle veut faire triompher Jason, tantôt elle aime mieux périr avec lui -, quelquefois elle ne veut ni périr ni le faire triompher, mais plutôt supporter patiemment ses peines et ses ennuis. Tourmentée de ces pensées, elle s'assied sur son lit et fait entendre ces mots : a Infortunée que je suis , je ne vois autour de moi que des maux et mon esprit est plongé dans la plus affreuse incertitude. Cependant ma peine s'accroît de plus en plus et rien ne peut la soulager : redoutable Artémis, que n'ai-je expiré sous les flèches rapides avant d'avoir vu cet étranger , avant que les fils de Chalciope partissent pour la Grèce! Sans doute un dieu courroucé ou plutôt quelque Furie a fait aborder ici ce vaisseau pour mon malheur. Mais que dis-je? Que Jason périsse si telle est sa destinée ! Et comment cacher aux yeux de mes
parens le secours que mon art lui fournirait? de quelle excuse colorer une telle action? oserais-je bien même lui parler et me trouver seule avec lui?... Mais quoi, malheureuse!... sa mort apaiserait-elle donc mes tourmens?
1 Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem
Corpora per terras
At non infelix animi Phoenissa, neque unquam Solvitur in somnos, oculisve, aut peetore noctem
Accipit
Virgil., JEn. IV, 522.
Desieranl lalrare canes, urbesque silebant : Omnia noclis erant placida composta quiele.
Vers de la traduction d'Apollonius, parVarron, conservés par Sénèque. Conlrov. XVI.
a Magno curarum fluctuât aestu :
Atque animum nunc nue celerem, nunc dividit illuc; In partesque rapit varias, perque omnia versât. Sicut aquae tremuium labris ubi lumen aheois Sole repercussum, aut radiantis imagine lunae, Omnia pervolitat late loca, jamque sub au as Erigilur, summique feril laquearia tecli.
VirgiL, ALn. VIII, (S,
ne serait-elle pas au contraire le comble des maux pour moi? Eh bien! puisqu'il en est ainsi , que la pudeur , que le soin de ma gloire ne me retiennent plus! Mais lorsque je l'aurai sauvé, quïl porte où il voudra ses pas. Pour moi , aussitôt après sa victoire , un nœud fatal ou un venin mortel rompra la trame de mes jours Mais de quelle indigne tache ma mémoire va-t-elle être souillée? Toute la ville retentira du bruit de mon trépas : ma funeste aventure deviendra l'entretien des femmes de Colchos, qui diront énm'insullant : a Elle s'est donné la mort pour sauver un étranger dont elle était éprise, elle a déshonoré ses parens et sa famille pour satisfaire un fol amour... » Mal-
heureuse! non, je ne puis m'exposer à tant d'opprobres il vaut mieux renoncer cette nuit même à la vie, et me soustraire à la honte par une mort dont la cause soit inconnue. » En achevant ces mots , elle va chercher une boîte où étaient renfermées différentes compositions, les unes salutaires et les autres mortelles. Elle la pose sur ses genoux, et résolue de faire couler dans ses veines le plus subtil de ses poisons, elle déplore de nouveau sa destinée : des torrens de larmes se répandent sur son sein. Déjà elle avait dénoué les cordons de la fatale boîte lorsque tout à coup l'horreur de la mort s'erm. pare de ses sens : elle reste longtemps immobile. Les charmes de la vie , les plaisirs qu'elle fait goûter se retracent alors à son esprit ; elle se rappelle ses aimables compagnes, leur gaîté folâtre, tous les jeux et les amusemens du jeune âge. Plus elle s'arrête à ces images et plus il lui paraît doux de vivre. Enfin, cédant aux inspirations secrètes de Junon, elle éloigne de sa vue la funeste boîte , et sans hésiter davantage, elle attend avec impatience le retour de l'aurore , afin de porter à Jason le secours qu'elle avait promis à Chalciope. Mille fois elle ouvrit la porte de sa chambre pour voir si le jour commençait à paraî!re. Cette lumière si désirée vint enfin frapper ses yeux. Déjà tout est en mouvement dans la ville, et Argus, ayant ordonné à ses frères de rester encore pour observer les desseins de la jeune princesse , sort du palais et va rejoindre les Argonautes.
Dès que Médée voit paraître les premiers rayons de l'aurore , elle relève avec ses mains ses blonds cheveux qui pendaient en désordre-, elle efface de dessus ses joues l'empreinte de ses larmes, ranime l'éclat de son teint avec une es-
sence aussi douce que le nectar , se revêt d'un superbe manteau qu'attachaient de magnifiques agrafes et couvre sa tête d'un voile d'une blancheur éclatante. Ainsi parée , elle se promène dans le palais, marchant d'un pas assuré sans songer ni aux maux qui la pressent ni à ceux dont elle est menacée.
Dans le vestibule de son appartement couchaient douze jeunes esclaves qui n'avaient point encore subi le joug de l'hymen. Elle les appelle et leur ordonne d'atteler promptement ses mules à son char pour la conduire au temple d'Hécate. Tandis qu'on exécutait ses ordres, elle lira de sa boîte une liqueur qui porte, diton , le nom de Prométhée et dont la vertu est telle que si quelqu'un en répand sur ses membres après avoir offert un sacrifice nocturne à Hécate, tout à coup il devient pendant tout un jour invulnérable au fer, insensible aux ardeurs du feu et acquiert une force et un courage extraordinaires. La plante dont elle est tirée naquit pour la première fois dans les vallons du mont Caucase du sang que distillait de son bec l'aigle cruel qui dévorait le foie du malheureux Prométhée. Sa double tige est surmontée d'une large fleur dont la couleur est semblable à celle du safran de Cilicie*. Sa racine offre l'image d'un morceau de chair nouvellement coupée et renferme une liqueur noire, semblable à celle qui découle des chênes sur les montagnes. Médée l'avait exprimée autrefois dans une coquille de la mer Caspienne, après qu'elle se fut purifiée sept fois dans une fontaine et que, vêtue de noir, elle eut dans l'horreur des ténèbres invoqué sept fois Brimo 2 ; Brimo qui préside à Téducation des enfans , qui se montre la nuit sous des formes épouvantables, qui commande aux mânes et règne dans les enfers. Tandis qu'elle coupait cette racine, la terre mugit et trembla sous ses pas ; Prométhée lui-même ressentit une vive douleur au fond de ses entrailles et remplit l'air de ses gémissemens.
Médée ayant donc tiré le charme de la boîte où il était renfermé, le mit dans la ceinture parfumée qui retenait sa robe autour de son beau sein , sortit de son appartement et s'élança sur son char. Deux de ses esclaves se placèrent à
' Le safran qui venait près du promontoire Corycus, en Cilicie et dans un ravin peu éloigné , était le plus estimé des anciens. Strabon,\W. XIV, pag. 671. Dioscore, 1, 26.
* lléca.
APOLLONIUS
ses côtés. Elle saisit elle-même les rênes, prend en main un fouet travaillé avec art et vole à travers la ville. Ses autres esclaves ayant leur robe retroussée jusqu'aux genoux, se tenaient à son char et la suivaient en courant. Telle sortant du fleuve Amnisus ' ou des eaux limpides du Parthénius2, la fille de Latone, montée sur un char enrichi d'or et traînée par des cerfs légers, franchit les montagnes et vient recevoir un pompeux sacrifice. Les nymphes de l'Amnisus, celles qui habitent les forêts et les rochers la suivent en foule 5 et les animaux, tremblans à son aspect, font entendre un doux frémissement. Les habitans d'iEa , saisis du même respect, se retirent à l'approche du char de Médée et n'osent arrêter leurs regards sur la fille de leur roi. Lorsqu'elle fut sortie de la ville et arrivée près du temple , elle descendit légèrement de son char, et s'adressant à ses esclaves : a Mes amies , leur dit-elle , j'ai commis une grande imprudence en venant ici sans songer que c'est nous exposer à rencontrer les étrangers qui sont descendus sur ces côtes. Toute la ville est en alarme et je ne vois aucune des femmes qui ont coutume de venir chaque jour invoquer en foule la déesse. Mais puisque nous voici dans cette campagne riante et que personne ne paraît, charmons notre loisir en nous amusant à cueillir des fleurs sur l'émail de cette prairie. Nous partirons ensuite à l'heure accoutumée et vous remporterez toujours bien des richesses à la ville si vous voulez me laisser exécuter le dessein que je vais vous communiquer. Argus et Chalciope (gardez fidèlement ce secret de peur qu'il ne parvienne aux oreilles de mon père) m'engagent à secourir l'étranger qui s'expose à la furie des taureaux. Pour prix de ce service, il doit m'apporter de magnifiques présens. J'ai feint de consentir à tout et je lui ai fait dire de se rendre ici seul. Nous partagerons ensemble ses dons et je lui donnerai un charme dont l'effet sera contraire à celui qu'il attend. Aussitôt que vous l'apercevrez , ayez soin de vous retirer à l'écart. » Ainsi parla Médée. L'artifice qu'elle proposait plut à toutes ses compagnes.
1 Rivière de l'île de Crète, qui coule au pied du mont Dicté. Nonn. Dion. VIII, ii4.
2 Rivière de la Paphlagonie, près de laquelle Diane prenait souvent les plaisirs de la chasse. Siepk. de urb.
3 Quam mille secutae
Hinc atque hinc glomeranlur Oreades.
VirgiU, JEn. ï, 499.
Cependant Argus, instruit par sa mère que Médée devait aller à la pointe du jour au temple d'Héeate, tira Jason à l'écart pour l'y conduire. Ils étaient accompagnés de Mopsus , habile à expliquer le vol et le chant des oiseaux. Ce jour là l'épouse de Jupiter avait pris soin d'embellir Jason des plus charmans attraits. De tous les héros issus de Jupiter ou des autres dieux , aucun ne lui était comparable pour la bonne mine ni pour les grâces qu'il savait répandre dans ses discours. Ses compagnons eux-mêmes le regardaient avec complaisance et ne pouvaient se lasser d'admirer l'éclat de sa beauté. Mopsus en conçut un augure favorable et son cœur se réjouissait d'avance, dans l'espoir du plus heureux succès. A quelque distance du temple et sur le chemin qui y conduisait était un peuplier dont l'épais feuillage servait de retraite aux bruyantes corneilles. A la vue des héros, un de ces oiseaux prenant tout à coup son essor se percha sur le sommet de l'arbre, annonçant ainsi dans son langage les desseins de Junon : a Qu'il est méprisable ce devin qui ne prévoit pas ce qui n'échapperait pas à des enfans! Quelle jeune fille osera devant des témoins importuns découvrira son amant sa tendresse? Périsse cet ignorant devin, que Vénus et les Amours ne l'inspirent jamais ! » L'oiseau se tut. Mopsus entendant sa voix divine sourit de ses reproches et dit à Jason : « Continuez votre route jusqu'au temple d'Hécate, vous y trouverez la fille d'Eétès. Ténus, dont la protection doit nous faire triompher , suivant l'oracle de Phinée, a touché son cœur pour vous. Argus et moi nous attendrons ici votre retour. Seul avec la princesse , employez les plus vives instances pour obtenir d'elle le secours que vous désirez. » Argus applaudit à ce conseil et Jason s'éloigna aussitôt.
Cependant Médée , l'esprit tout occupé du héros qu'elle attend avec impatience, prenait peu de part aux amusemens de ses compagnes. A peine un jeu était-il commence, qu'il cessait de lui plaire. Ses yeux ne pouvaient s'arrêter sur ce qui l'environnait, elle tournait à tout moment la tête et portait au loin ses regards inquiets dans la campagne. Le moindre bruit, le plus léger souffle de vent faisait tressaillir vivement son cœur '. Enfin, elle aperçoit l'objet
1 Nunc omnes terrent aurse : sonus excitât omnis Suspensum.
Virgil, JEn. X, 72€.
L'EXPEDITION DES ARGONAUTES
de ses désirs. Tel qu'on voit sortir du sein de l'Océan Sirius dont la splendeur frappe les yeux, mais dont l'influence est souvent funeste aux troupeaux ■ 5 tel et avec encore plus d'éclat le iils d'Éson s'avançant à grand pas parut aux regards de Médée. A son aspect le trouble s'empare de ses sens , ses yeux se couvrent d'un nuage, une rougeur brillante se répand sur son visage % ses genoux tremblans se dérobent sous elle, elle ne peut ni avancer ni s'éloigner. Cependant ses suivantes se retirent et la laissent seule avec Jason. Ils restent tous les deux quelque temps immobiles et sans rien dire. Ainsi lorsque les zéphirs retiennent leur haleine, le silence règne dans une forêt. Mais bientôt le vent souffle , les arbres sont agiîés et font entendre un doux murmure : ainsi Jason et Médée inspirés par l'amour feront bientôt succéder au silence les plus tendres accens. Le héros reconnut d'abord au trouble de Médée le trait dont une main divine l'avait blessée.* a Princesse , lui dit-il avec douceur, vous me voyez seul devant vous : d'où vient que la crainte glace vos esprits? Je ne suis point de ces hommes que leur insolence rend insupportables. Jamais on ne me vit tel, lors même que j'habitais au sein de ma patrie. Cessez donc d'appréhender : parlez et interrogez-moi librement, et puisque une confiance réciproque nous réunit en un lieu sacré , sûr garant de la bonne foi, daignez vous expliquer, et, sans m'abuser par des espérances frivoles, exécutez la promesse que vous avez faite à votre sœur en m'armant du pouvoir de vos enchantemens. Je vous en conjure par Hécate elle-même , par les auteurs de vos jours, par Jupiter dont le bras vengeur protège les étrangers et les supplians. C'est à ce double litre que j'embrasse vos genoux. Sans vous, je ne puis sortir victorieux des combats où la nécessité m'a condamné. L'intervalle qui sépare nos demeures ne me laisse qu'un moyen de faire éclater ma reconnaissance. Je publierai vos bienfaits dans la Grèce et j'y rendrai votre gloire immortelle. Tous les héros qui me suivent diront que c'est à vous qu'ils doivent la douceur de revoir leur
' Aul Sirius ardor :
lile silim, morbosque ferens mortalibus aegris Nascilur, el laevo contrislat luminc cœlum.
Virgil., JEn. X, 278.
* Cum videt ^Esonidem, extinclaque flamma rcluxil; Et rubiicre ger.ee, lotoque recanduil ore.
Ovid., Metam, VII, 77.
patrie. Leurs femmes et leurs mères vous combleront de bénédictions. Peut-être qu'assises en ce moment sur le bord de la mer elles déplorent déjà notre perte. Dissipez leurs alarmes en nous secourant. Par une semblable faveur, la jeune Ariane , fille de Minos et de Pasiphaé qui avait pour père le soleil , délivra autrefois Thésée du plus pressant danger. Que dis-je ! non contente de lui avoir sauvé la vie , elle quitta sa patrie pour s'embarquer avec lui, après que Minos eut apaisé sa colère. Par celte action généreuse , Ariane s'est rendue chère aux immortels et sa couronne brille toute la nuit parmi les constellations qui ornent la voûte éthérée1. Les dieux, n'en doutez pas, prendront aussi soin de vous récompenser si vous voulez sauver tant de héros. Et comment ne le voudriez-vous pas ? L'aimable bonté brille sur votre front. »
Médée sensible à la louange, sourit en baissant les yeux. Bientôt elle les lève, et regardant Jason, elle veut parler et ne sait par où commencer. Tout à coup elle tire de dessous sa ceinture le charme qu'elle avait apporté et le donne au héros, qui le reçoit avec les plus vifs transports de joie. Elle lui aurait volontiers donné sa vie s'il en avait eu besoin, tant est puissante la flamme que l'amour fait briller sur le visage de Jason ! Les yeux de Médée en sont éblouis et son cœur, semblable à la rosée qui se fond aux premiers rayons du matin, se sent de plus en plus pénétré d'une douce chaleur. Ils restaient l'un et l'autre en silence, tantôt les yeux baissés et tantôt se regardant tendrement : « Apprenez, dit enfin Médée, quel est le charme que vous venez de recevoir de moi. Lorsque mon père aura remis entre vos mains les dents de dragon que vous devez semer dans le champ du dieu Mars, attendez le milieu de la nuit. Alors revêtu d'habits noirs , et après vous être purifié dans les eaux du fleuve, vous creuserez seul une fosse ronde, dans un lieu écarté. Vous y égorgerez une brebis , el vous la brûlerez tout entière2 sur un bûcher que vous dresserez au bord de la fosse. Tous invoquerez ensuite la fille unique de Persée , la puissante Hécate, en faisant en son honneur des libations de miel. Eloignez-vous après cela
'La couronne d'Ariane, constellation située entre celles d'Hercule et du Bouvier.
' Et solida imponit taurorum visecra fiammis.
Virgil., /En. VI, 253.
APOLLONIUS
de la fosse sans regarder derrière vous , quel que soit le bruit des pieds et les hurlemens des chiens qui frappent vos oreilles. Si vous n'observez cette loi , tout le reste deviendra inutile pour yous et vous ne pourriez même rejoindre sans danger vos compagnons. Au lever de l'aurore, vous humecterez le charme que je viens de vous donner , et vous en frotterez non-seulement votre corps , mais encore votre épée, votre lance et votre bouclier. Une force plus qu'humaine se répandra aussitôt dans vos membres. Le fer des guerriers qui naîtront de la terre s'émoussera contre vous et vous braverez les flammes que vomissent les taureaux. Ce charme puissant ne doit durer qu'un jour ; mais ne craignez rien, et voici un moyen de terminer promptement le combat. Lorsqu'après avoir subjugué les taureaux et labouré le champ , vous verrez les fils de la terre sortir en grand nombre des dents que vous aurez semées , jetez alors au milieu d'eux une grosse pierre. Semblables à des chiens qui se disputent une proie , ils se battront à l'entour 5 profitez du moment et fondez aussitôt sur eux. C'est ainsi que vous triompherez et qu'obéissant aux ordres de Pélias, vous emporterez loin de la Colchide la Toison dans la Grèce. Mais que m'importe vers quelles contrées vous dirigerez vos pas ! s'il faut , hélas ! que vous quittiez ces lieux. » Médée prononça ces dernières paroles en baissant les yeux et en témoignant par ses larmes les regrets que lui causait d'avance le départ de Jason. « Du moins, ajouta-t-elle, ( devenue plus hardie et lui prenant la main ) si vous retournez un jour dans votre patrie , souvenez-vous du nom de Médée comme je me souviendrai moi-même de vous. Mais de grâce , dites-moi qu'elle est cette patrie pour laquelle vous allez traverser tant de mers ? Est-elle près de l'opulente Orchomène ou voisine de l'île d'iEa ? Racontezmoi Thistoire de cette princesse que vous venez de nommer, à qui Pasiphaé., sœur de mon père , donna le jour et qui s'est rendue si célèbre. »
Les discours et les larmes de Médée faisaient passer l'amour dans le cœur de Jason : « Si je retourne heureusement dans la Grèce , rèpondit-il, et si votre père ne m'impose pas un second combat plus terrible encore que le premier, votre image sera nuit et jour présente à
mon esprit. Vous désirez savoir maintenant dée : mais l'idée du crime la remplit aussitôt
quelle est ma patrie ? il est doux pour moi de vous satisfaire. Au milieu de hautes montagnes est une contrée fertile et abondante en troupeaux 5 l'Hémonie est son nom. Ce fut là que Prométhée, fils de Japet, donna le jour à Deucalion, qui régna le premier sur les hommes, bâtit des villes et éleva des temples aux immortels. Là, parmi plusieurs cités florissantes, est celle d'Iolcos ma patrie. Ce fut de cette contrée que sortit autrefois Minyas pour aller fonder la ville d'Orchomène, voisine de celle de Cadmus. Quant à l'île d'iEa , le nom même en est inconnu dans l'Hémonie. Mais pourquoi perdre en de vains discours des momens précieux ? Qu'est-il besoin de vous parler de ma patrie et de vous répéter le nom si fameux de l'illustre Ariane ? Son père Minos consentit à la donner pour épouse à Thésée : plût aux dieux que votre père voulût ainsi combler mes vœux ! »
Ce discours, au lieu d'adoucir la douleur de Médée , ne faisait que l'irriter : « Dans la Grèce, dit-elle en fondant en larmes , il peut être beau de former de pareils nœuds. Mais Eêtés ne ressemble point à Minos, et je n'ose moi-même me comparera Ariane. Cessez donc déparier d'alliance; mais lorsque vous serez de retour à Iolcos , conservez le souvenir de Médée comme je conserverai moi-même le vôtre en dépit même de mes parens, et si jamais mon nom s'efface de votre mémoire , puisse la renommée ou quelque présage m'apprendre cette triste nouvelle ! Puissé-je, portée sur l'aile des tempêtes , traverser aussitôt les mers et arriver à Iolcos pour vous rappeler mes bienfaits et vous reprocher votre ingratitude ! Quelle douceur pour moi de vous surprendre alors dans votre palais et de paraître tout à coup à vos yeux ! — Aimable princesse, répondit Jason , pourquoi parler de tempêtes et de présages ? Laissez là les vains discours. Si vous veniez véritablement dans la Grèce , vous verriez tous ses habitans prosternés à vos pieds vous honorer comme une déesse et reconnaître avec transport que c'est à vous qu'ils sont redevables du salut d'un frère , d'un fils , d'un époux chéri. Rien alors ne s'opposerait plus à notre bonheur. Les nœuds de l'hymen nous uniraient ensemble et notre amour ne finirait qu'avec notre vie. » Le charme de ces paroles pénétra jusqu'au fond du cœur de Mé-
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
de crainte et d'horreur. Bientôt cependant elle devait consentir à quitter la Colchide j et comment l'infortunée pourrait-elle résister au pouvoir de Junon , qui veut la conduire à Iolcos afin de faire périr par ses artifices le superbe Pélias ?
Cependant le jour sur son déclin avertissait la jeune princesse de retourner près de sa mère, et ses esclaves, la regardant de loin en silence, semblaient excuser leur maîtresse, qui , trop sensible au plaisir de voir et d'entendre Jason, ne songeait point à le quitter : « Il^st temps de nous séparer , lui dit le héros *f)lus prudent , retournez à la ville avant le coucher du soleil de peur qu'un plus long retard ne nous trahisse» Nous pourrons une autre fois nous rassembler encore dans le même lieu. » Après qu'ils se furent ainsi découvert l'un à l'autre leurs sentimens , Jason , plein de joie , partit pour rejoindre ses compagnons et Médée retourna vers ses esclaves , qui accoururent toutes ensemble au-devant d'elle. A peine s'aperçut - elle de leur présence -, son esprit distrait s'égarait dans mille pensers divers. Elle monte machinalement sur son char, prend d'une main les rênes, de l'autre le fouet et excite ses mules , qui suivent avec rapidité le chemin de la ville. A peine fut-elle arrivée au palais que Chalciope , toujours inquiète pour ses enfans, s'empressa de la venir voir et de l'interroger. Médée , déjà en proie aux remords et plongée dans une sombre rêverie, ferme l'oreille aux discours de sa sœur et ne veut pas répondre à ses questions. Assise prè-s de son lit, la tête appuyée sur la main gauche , les yeux baignés de larmes , elle repasse dans son esprit ce qu'elle vient de faire et s'abandonne aux plus cruelles réflexions.
Cependant Jason, ayant rejoint ses deux compagnons, se hâta de retourner avec eux au vaisseau. Les héros, charmés de son arrivée , s'empressèrent de lui demander le succès de son entrevue. Il leur raconta les conseils qu'il avait reçus de Médée et leur montra le charme qui devait le rendre invulnérable. Ces heureuses nouvelles répandirent la joie dans tous les cœurs. Idas seul était assis à l'écart et frémissait de rage.
La nuit étendait déjà ses voiles sur la terre et invitait tous les mortels au repos. Les Argonautes ne songèrent plus alors qu'à prendre de la nourriture, et se livrèrent aux douceurs
du sommeil. Le lendemain, dès que l'aurore parut, on députa deux guerriers pour aller demander au roi la fatale semence. Le brave Télamon et l'illustre Élhalide furent chargés de cette commission. Ils partirent et reçurent d'Eétès les dents terribles du dragon d'Aonie'. Ce monstre gardait près de l'antique Thèbes une fontaine consacrée à Mars lorsque Cadmus , cherchant sa sœur Europe , arriva dans ce lieu, où il devait fixer sa demeure , guidé par une génisse dont l'oracle d'Apollon lui avait ordonné de suivre les traces. Cadmus perça le dragon de ses flèches, et Minerve qui connaissait la vertu de ses dents, prit soin de les arracher, et en donna la moitié au vainqueur et l'autre à Éétés. Cadmus les ayant semées dans les champs de l'Aonie, en vit naître tout à coup des guerriers, dont un grand nombre furent aussitôt moissonnés par le fer de Mars. Il rassembla ceux qui échappèrent et fit de ces enfans de la terre les premiers habitans de la ville de Thèbes. Le roi de la Colchide avait conservé précieusement le présent de Minerve, et il le remit avec joie aux députés, persuadé que Jason ne sortirait jamais vainqueur du combat des géans, quand même il viendrait à bout de subjuguer les taureaux.
Le soleil , parvenu aux bords les plus reculés de l'Ethiopie, cachait ses feux sous un autre hémisphère, et la nuit attelait ses chevaux à son char. Les Argonautes étendirent des lits de feuillage sur la rive du fleuve, près de l'endroit où était attaché le vaisseau. Tandis qu'ils se livraient au sommeil , Jason attendait avec impatience le milieu de la nuit. Déjà la constellation de l'Ourse commençait à s'abaisser vers l'horizon2; un calme profond régnait dans les airs, Jason alors s'avança sans bruit pour chercher un endroit écarté, portant avec lui toutes les choses qui lui étaient nécessaires et qu'il avait préparées pendant le jour. Argus lui avait donné le lait et la brebis, et il avait tiré le reste du vaisseau. A quelque distance du chemin était un lieu solitaire qu'arrosait une eau claire et tranquille. Le héros, s'y étant purifié , se revêtit d'un manteau noir dont Hypsipyle lui avait fait présent à son départ de Lemnos pour lui rappeler le triste souvenir de leurs amours,
1 Aonie, nom de la Béotie.
i Cette circonstance par laquelle Apollonius indique le milieu de la nuit suppose que la grande Ourse se levait alors un peu avant le coucher du soleil.
4jO
APOLLONIUS
trop lot interrompus. Il creusa ensuite une fosse de la profondeur d'une coudée, dressa un bûcher, égorgea la brebis ', retendit avec soin sur le bûcher, y mit le feu, et versa sur la victime des libations de lait et de miel en invoquant le secours d'Hécate 2. Dès qu'il eut achevé , il s'éloigna de la fosse. La déesse , ayant entendu sa prière, accourut de ses profonds abîmes pour recevoir le sacrifice. Son front était ceint de rameaux de chêne entrelacés de serpens. Des torches enflammées répandaient autour d'elle une lumière éclatante. Elle était environnée des chiens infernaux, qui poussaient des hurîemens affreux. La prairie trembla sous ses pas, et les nymphes effrayées firent retentir l'air de leurs cris 5. Jason ne fut point exempt d'épouvante. Toutefois il continua sa marche sans regarder derrière lui jusqu'à ce qu'il eût rejoint ses compagnons.
A peine l'aurore , sortant du sein de l'onde , faisait briller de ses rayons les sommets du Caucase couverts de neige , lorsqu'Éétès se revêtit d'une cuirasse d'un métal impénétrable , présent du dieu Mars , qui l'avait enlevée au géant Mimas , après lui avoir arraché la vie dans les champs de Phlégra. Il mit sur sa tête un casque d'or , surmonté de quatre aigrettes , dont l'éclat égalait celui du soleil lorsqu'il sort des eaux de l'Océan. Il portait d'une main un énorme bouclier recouvert de plusieurs cuirs, et de l'autre une lance formidable dont Hercule seul aurait pu soutenir le poids. Son fils Phaéton l'attendait sur un char attelé de coursiers rapides. Il y monte, prend en main les rênes, et sort de la ville, suivi d'un peuple innombrable , pour se rendre au lieu du combat. Tel Neptune, monté sur son char, vole aux jeux islhmiques , au promontoire Ténare , au marais de Lerna , ou au bois sacré d'Onchestus 5 tel encore, traîné par ses coursiers, il va visiter Calaurie, le rocher de Thessalie ou le Géreste couvert de forêts 4.
Ipse atri velleris agnam
Ense ferit
Virgil, JEn. VI, 249.
Voce vocans Hecaten . .
Id. ib. VI, 246 Sub pedibus mugire solum, et juga cœpta moveri Silvarum , visœque canes ululare per urbem , Adventante dea. .
Id. ib. VI, 256.
.... Summoque ulularunt vertice Nymphae.
Id. ib. IV, 168.
Geresie , promontoire de l'île d'Eubée. Calaurie, Ile du
Cependant Jason, docile aux conseils de Médée, prit le suc merveilleux qu'il avait reçu d'elle et en frotta son bouclier, sa lance et son épée. Ses compagnons , rangés autour de lui , voulurent aussitôt éprouver la vertu du charme en tâchant de faire plier sa lance -, mais tous leurs efforts furent inutiles. Idas alors , transporté de rage, tire son large cimeterre et en décharge un grand coup sur la poignée. Le fer est repoussé et rejaillit comme le marteau sur l'enclume. A ce spectacle , les héros transportés d'allégresse poussèrent des cris de joie et se livrèrent aux plus heureuses espérances. Jason ayant ensuite fait couler le charme sur son corps, se sentit tout à coup rempli d'une force et d'un courage invincibles. Ses bras se roidissent et deviennent plus nerveux. Tel qu'un coursier belliqueux , attendant le combat avec impatience , fait retentir l'air de ses hennissemens et , frappant du pied la terre , dresse les oreilles et lève fièrement la tête , tel le fils d'Éson, plein de confiance dans la vigueur de ses membres, s'agite, marche à grands pas, brandit sa lance et secoue son bouclier, d'où partent mille feux étincelans. Ainsi, lorsqu'un orage est près d'éclater , de fréquens éclairs percent l'obscurité des nuages et brillent de toutes parts.
Les Argonautes, impatiens de voir arriver le moment du combat , montent sur le vaisseau , saisissent les rames et s'avancent sur le rivage qui bordait le champ de Mars. Il est situé visà-vis de la ville, et était aussi éloigné d'eux que la borne autour de laquelle tournent les chars est éloignée de l'entrée de la carrière dans les jeux qu'on célèbre en l'honneur d'un illustre guerrier, d'un roi puissant. Ils trouvèrent en arrivant Eétès, qui se promenait sur le rivage , et les habitans de la Colchide répandus en foule sur les rochers du mont Caucase. Dès qu'ils eurent attaché le vaisseau, Jason, dépouillé de ses vêtemens, son épée suspendue à ses épaules, et tenant d'une main sa lance et son bouclier , de l'autre son casque éclatant, rempli des dents du dragon, saute légèrement à terre et marche fièrement au combat, aussi redoutable que Mars, aussi beau qu'Apollon. Il parcourt d'abord des yeux la campagne et aperçoit le joug d'airain
golfe Saronique, vis-à-vis le port de Trézène. Onchestus , ville de Béotie. Lerna, fontaine proche d'Argos. Ténare , promontoire de la Laconie. Neptune avait dans tous ces lieux des temples célèbres.
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et la charrue fabriquée d'un seul morceau de fer. Il s'approche, enfonce auprès d'elle sa lance dans la terre, dépose son casque, et s'avance couvert de son bouclier pour chercher les taureaux. Un profond souterrain , toujours rempli d'une épaisse fumée, leur servait de retraite. Ils sortent tout à coup en vomissant des flammes. Les Argonautes sont saisis d'épouvante : Jason, présentant son bouclier , les attend de pied ferme , semblable à un rocher contre lequel les vagues écumantes viennent se briser'-. En vain ils frappent en mugissant le bouclier de leurs cornes, Jason n'est point ébranlé de ce choc. Tels que de vastes soufflets qui tantôt excitent l'ardeur des fourneaux où l'on fond l'airain, tantôt retiennent leur haleine, et dont l'air s'échappe avec un bruit épouvantable , tels les deux taureaux exhalent en mugissant leur souffle de feu. La flamme brille par éclairs autour de Jasonmais le charme qu'il a reçu de Médée le rend invulnérable. Il saisit par une corne le taureau qui était à sa droite, le tire de toutes ses forces, l'amène près du joug et d'un coup de pied le fait tomber adroitement sur les genoux. Le second qui s'avance est également terrassé. A l'instant il jette par terre son bouclier, et de ses deux mains il les tient l'un et l'autre couchés sur les genoux, insensible à l'ardeur des flammes au milieu desquelles il est plongé. Eétès regarde avec étonnement ce prodige de force et ne peut revenir de sa surprise. Cependant Castor et Pollux, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu auparavant , accourent aussitôt, prennent le joug et le présentent à Jason, qui l'attache fortement, saisit ensuite le timon et l'adapte au joug. Les fils de Tyndare s'éloignent alors des flammes et retournent au vaisseau. Jason ramassa aussitôt son bouclier, le suspendit à ses épaules, prit le casque qui renfermait les dents fatales, et tenant le manche de la charrue, il piquait les taureaux de sa lance comme un laboureur thessalien presse les flancs de ses bœufs avec la perche dont il mesure son champ. Les taureaux, devenus alors furieux, vomissent des lorrens de flamme et frémissent comme les vents impétueux qui font la terreur des nautoniers et les obligent de plier toutes leurs voiles. Cependant, pressés par la lance, ils sont
' 111e, velutrupes vastum quœ prclil in œquor, Obvia venlorum Tunis expostaque ponto, Vim cunctam, elc.
Virgil. ,JE\l. X, 693.
contraints d'avancer. La terre cède à leurs efforts et à ceux du vigoureux laboureur qui les conduit. Des mottes énormes, détachées par le soc tranchant , se brisent avec un fracas horrible. Le héros , marchant d'un pas ferme , jette au loin derrière lui les dents du dragon dans la terre qu'il a déjà labourée et tourne à chaque instant la tête de peur dêlre surpris par les guerriers qui doivent en sortir.
Le soleil avait parcouru les deux tiers de sa carrière et les laboureurs fatigués soupiraient après lafin deleurs travaux. Jason, ayant achevé de labourer les quatre arpens , détela les taureaux, qui prirent aussitôt la fuite avec épouvante, et retourna lui-même au vaisseau, tandis que la terre était encore stérile. Ses compagnons s'empressant autour de lui enflammaient de plus en plus son courage par leurs discours. Il prit avec son casque de Teau du fleuve, et ayant étanché sa soif, s'assit sur le rivage , attendant patiemment le combat comme un sanglier qui aiguise ses dents à l'approche des chasseurs et dont la gueule est couverte d'écume.
Bientôt les fils de la terre commencèrent à sortir de son sein. La campagne est hérissée de boucliers , de lances et de casques , dont Péclat se réfléchit jusqu'au ciel '. Comme on voit dans une nuit d'hiver étinceler toutes les constellations lorsqu'après une neige abondante les nuages se sont dissipés, ainsi brillaient les terribles géans sur la surface de la terre. Jason se souvint du conseil de Médée et saisit aussitôt une pierre d'une énorme circonférence , disque épouvantable de Mars , que quatre hommes n'auraient pu soulever. Il l'enlève sans effort , la jette au loin au milieu des géans % et s'assied tranquillement derrière son bouclier. A ce spectacle, les habitans de la Colchide poussent des cris semblables aux mugissemens des flots qui se brisent contre des rochers. Eétès, voyant voler l'énorme disque , demeure interdit. Semblables à des chiens avides , les
Atraque late
Horrescit striclis seges ensibus, seraquc fulgent Sole lacessita, et lucem sub nubila jactant.
Virgil., /En. VI, 525.
Tum late ferreus haslis
Horret ager, campique armis sublimibus ardent.
l.d. ib. XI, 601.
........ Saxum circumspicit ingens,
Saxum antiquum, ingens
Ille manu raptum trépida torquebat in hoslem.
Id.ib. XII, 895.
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géans se jettent dessus en irémissant , se percent mutuellement de leurs lances et tombent sur la terre qui les a produits comme des pins ou des chênes renversés par le vent. Aussi prompt qu'une étoile qui, se détachant des cieux, traverse rapidement les airs et porte l'effroi dans le cœur des mortels en traçant au milieu des ténèbres un long sillon de lumière, Jason fond sur eux l'épée à la main et, frappant au hasard tout ce qui s'offre à ses coups, moissonne à la fois ceux qui n'étaient sortis de terre que jusqu'aux épaules ou jusqu'à la ceinture, ceux qui commençaient à se tenir sur leurs pieds et ceux qui déjà marchaient au combat. Tel , au milieu des alarmes de la guerre , un laboureur, craignant que sa moisson ne devienne la proie du soldat, prend sa faulx nouvellement aiguisée et se hâte d'abattre les épis sans attendre qu'ils soient mûris par l'ardeur du soleil. Bientôt les sillons deviennent des ruisseaux de sang. Tous les géans sont renversés et leurs corps , étendus dans la campagne , présentent l'image des baleines que la mer a jetées sur le rivage. Les uns, tombés sur les genoux, saisissent la terre avec leurs dents, d'autres sont couchés sur le dos et d'autres sur le côté 5 plusieurs , frappés avant d'être entièrement sortis de terre, sont courbés sur euxmêmes et appuyés sur leurs têtes sanglantes. Tels de jeunes arbrisseaux , l'espoir d'un cultivateur, renversés par une pluie violente, inclinent leurs sommets flétris vers la terre*. A ce spectacle, celui qui les a fait élever avec tant de soin gémit et est saisi de tristesse. Pénétré d'une semblable douleur, Éétès retourne à la ville accompagné de ses sujets et cherche en lui-même un moyen de se venger. Cependant le jour finissait , et Jason avait achevé les travaux qui lui avaient été imposés.
Purpureus veluti cùm flos, succisus aratro, Languescit moriens ; lassove papavera collo ûemisere caput, pluvia cùm forle gravantur.
Virgil.,Mn.]\, 435.
CHANT QUATRIEME
Médée quille le palais de son père , endort par ses enchante mens le dragon qui gardait la Toison d'or et s'embarque avec les Argonautes , qui traversent le Pont , entrent dans le Danube et arrivent dans le golfe Adriatique. — Rencontre d'Absyrte , frère de Médée, à la tête d'une nombreuse armée de Colchidiens. — Complot de Médée ; meurtre d'Absyrle. — Les Argonautes sont repoussés vers l'embouchure du Pô. — Le navire Argo leur annonce la route qu'ils doivent suivre. — Histoire de Phaéton et de ses sœurs ; origine fabuleuse de l'ambre jaune. — Les Argonautes, ayant remonté le Pô, descendent par le Rhône dans la mer de Sardaigne. — Ils abordent à l'île d'JElhalie et ensuite chez Circé , qui purifie Jason et Médée du meurtre d'Absyrte. — Discours de Junou à Iris et à Thétis. — Histoire du jeune Achille. — Passage près de l'île des Syrènes. — Butés se laisse charmer par la douceur de leur voix. — Chants d'Orphée. — Thétis et ses nymphes conduisent le vaisseau à travers le détroit de Oharybde et de Scylla. — Il aborde à J'île des Phéaciens.— Rencontre d'une nouvelle armée de Colchidiens. — Le roi Alcinoûs se rend arbitre du différend. — Hymen de Jason et de Médée. — Le vaisseau est jeté sur les côtes d'Afrique, au fond de laGrande-Syrte; les Argonautes le portent sur leurs épaules jusqu'au lac Triton. — Histoire du dragon qui gardait les pommes d'or, tué par Hercule ; douleur des Hespérides : leur métamorphose.— Mort de Canthus et de Mopsus. — Apparition de Triton. — On fait voile vers l'île de Crète. — Histoire du géant Talus , qui périt par les enchantemens de Médée.— Naissance de l'île d'Anaphé. — Origine de l'île Callisté , appelée ensuite Théra. Les Argonautes relâchent dans l'île d'Égine et arrivent enfin au port de Pagases, d'où ils étaient partis.
Maintenant, fille de Jupiter, viens raconter toi-même tout ce qui se passa dans le cœur de Médée et les desseins qu'elle conçut. Pour moi , mon esprit en suspens cherche en vain si sa fuite hardie fut l'effet d'une passion funeste ou de la crainte de son père
Eétès , ayant fait pendant la nuit assembler dans son palais les plus distingués de ses sujets, cherchait avec eux les moyens de perdre les Argonautes et ne pouvait s'empêcher de soupçonner ses filles d'avoir eu quelque part au succès qui faisait son désespoir. Dans le même temps , la reine des dieux répandit la terreur dans le cœur de la princesse. Semblable à une jeune biche qui du fond de sa retraite entend les aboiemens des chiens et les cris des chasseurs , elle est saisie de crainte et se persuade que ses esclaves l'ont trahie , que son père est instruit de tout et qu'il va faire éclater sur-le-champ son courroux. A l'instant ses yeux s'enflamment, mille bruits effrayans retentissent à ses oreilles , elle se frappe le sein et s'arrache en pleurant les cheveux. Dans son désespoir, elle allait mettre fin à ses jours par un poison subtil et rendre ainsi inutiles les projets de Junon, lorsque tout à coup la déesse lui inspira le dessein de s'enfuir avec les enfans de
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Phrixus. Cette pensée ranima son courage. Elle referma la boîte qui contenait ses nombreux poisons, et ayant embrassé son lit1, la porte et les murs de sa chambre , elle arracha les plus longs de ses cheveux pour laisser à sa mère un monument de sa virginité2, et s'écria en gémissant : « Que ces cheveux , ô ma mère ! vous rappellent le souvenir de votre fille , et que l'intervalle qui va nous séparer ne vous empêche pas de recevoir ses tendres adieux. Adieu ,
Chalciope Adieu, tous ceux qui demeurent
dans ce palais Plût au ciel que cet étranger
eût été englouti par les flots avant d'aborder en Colchide ! » En parlant ainsi , des torrens de larmes inondaient son visage. Telle qu'une jeune fille qui n'a jamais connu la peine et le travail, emmenée captive hors de sa patrie, ne peut supporter les rigueurs de l'esclavage et se dérobe en fuyant aux mauvais traitemens de sa maîtresse, telle l'aimable princesse s'échappe hors du palais de son père. Les portes s'ouvrent d'elles-mêmes devant elle et les verroux sont repoussés par ses enchantemens. Le visage recouvert d'un voile qu'elle tient de la main gauche , elle relève de la droite les bords de sa robe et court les pieds nus à travers les rues les plus étroites. Bientôt elle sort de la ville par un sentier détourné sans être aperçue des gardes-, et reconnaissant les chemins où elle avait tant de fois erré pour chercher, suivant la coutume des magiciennes, des cadavres ou des plantes, elle dirige d'abord ses pas tremblans vers le rivage où était attaché le vaisseau des Argonautes.
Phébé, qui commençait à s'élever sur l'horizon, apercevant le trouble qui l'agitait, fut ravie de joie et dit en elle-même : « Je ne suis donc pas la seule qui se laisse entraîner par l'amour, lorsque je vais visiter l'antre du mont Latmus 3 et que je brûle pour le bel Endymion. Toi-même , ô impudente ! qui m'as si souvent rappelé ma tendresse dans des chants insidieux, afin de pouvoir en mon absence préparer à loisir tes enchantemens à la faveur des ténèbres 4, tu éprouves à présent une semblable
1 Amplexœque lenenl postes, alque oscula figunt.
Virgil. , JEn. II, 490.-
2 Les jeunes fiHes en se maniant , coupaient une partie de leurs cheveux, et les consacraient à une divinité. Hérodote, IV, 34. Callimaqiiej in Del. v. 296.
1 Montagne de Carie, près d'un golfe qui portait son nom, peu éloigné de Milet.
* Les anciens croyaient que les magiciennes avaient le pouvoir de faire descendre la lune du ciel :
passion Ya donc , obéis aux lois d'un funeste amour et connais à ton tour les rigueurs d'un mal dont ton art n'a pu te garantir. »
Cependant Médée s'avança jusqu'aux bords du fleuve, ayant aperçu de l'autre côté des feux que les Argonautes avaient allumés pour se réjouir de la victoire de Jason , et cria de toutes ses forces en appelant d'une voix aiguë Phrontis , le plus jeune des enfans de Phrixus. Ceux-ci reconnurent aussi bien que Jason la voix de la princesse et en informèrent les Argonautes qui, malgré leur étonnement, comprirent aussitôt ce qui se passait et firent avancer promplement le vaisseau. Trois fois Médée fit entendre sa voix , trois fois Phrontis lui répondit en criant. Lorsqu'on fut près du rivage Jason s'élança hors du vaisseau , suivi d'Argus et de Phrontis. Médée, se jetant àleurs genoux, leur dit : « Mes amis , sauvez-moi , sauvezvous vous-mêmes de la colère d'Éétès. Tout est découvert. Hâtons-nous de prendre la fuite avant qu'il ne monte sur son char rapide. Je vous donnerai moi-même la Toison , après avoir endormi le dragon qui veille à sa garde. Mais auparavant, ô étranger! prends les dieux à témoin, devant tes compagnons, des promesses que tu m'as faites, de peur qu'en quittant mon pays sans avoir des garans assurés de ta foi, je ne devienne un objet de mépris aux yeux de toutes les nations. » Jason , transporté de joie en entendant ce discours, la releva doucement et la rassura en ces termes : « J'en jure par Jupiter Olympien et par Junon qui préside à l'hymen 5 aussitôt que nous serons de retour en Grèce, les nœuds les plus sacrés nous uniront pour jamais l'un à l'autre. » Il dit et lui donna la main pour gage de sa foi.
Médée conseilla aussitôt aux Argonautes de faire avancer le vaisseau contre la forêt sacrée afin d'enlever pendant la nuit la Toison d'or à l'insu d'Éétès. On se rembarqua donc et chacun se mit à ramer avec ardeur. Médée, détournant la têïe, étendait en pleurant ses mains vers le rivage , tandis que Jason l'encourageait par ses discours et tâchait d'apaiser le trouble qui l'agitait.
Dans le temps où les chasseurs, renonçant au sommeil, se hâtent de prévenir l'aurore dans la crainte que les traces et l'odeur de la bête ne se dissipent aux premiers rayons du
Carmina vel cœlo possunt deducere lunam.
Virgil. Bel. VI, 6y.
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jour, Jason et Médée descendirent par le conseil d'Argus dans une campagne couverte de verdure, où le bélier qui avait porté le fils d'Athamas se reposa, dit-on, pour la première fois. On voyait encore dans le voisinage les restes enfumés de l'autel sur lequel, d'après le conseil de Mercure , il fut immolé par Phrixus, au dieu protecteur de sa fuite. Ils s'avancèrent ensuite vers la forêt sacrée, cherchant des yeux le chêne antique auquel était suspendue la Toison , semblable à un nuage que les rayons du soleil levant font paraître tout en feu '. Le dragon , dont les yeux perçans n'étaient jamais fermés par le sommeil, les vit s'approcher, et, allongeant une tête effroyable, remplit l'air d'horribles sifflemens. La forêt et les rivages du fleuve en retentirent, et ils furent entendus de ceux qui habitaient loin d'iEa2, vers les extrémités de la Colchide et les bords du fleuve Lycus qui, se séparant del'Araxe3, se mêîe ensuite au Phase et se jette avec lui dans le j Pont-Euxin. A ce bruit affreux, les mères épouvantées s'éveillent et pressent contre leur sein leurs nourrissons tremblans4.
Tels qu'on voit du milieu d'une forêt embrasée s'élever des tourbillons de fumée qui se succèdent sans cesse et forment mille contours dans les airs , tels paraissent les replis innombrables du dragon , qui s'agite avec fureur et dont le corps est couvert d'écaillés éclatantes. Médée s'avance hardiment vers lui en invoquant la redoutable Hécate et priant .doucement le Sommeil, le plus secourable de tous les dieux ., d'assoupir le monstre. Jason la suit , non sans effroi : mais bientôt le dragon , dompté par la force du charme, abaisse ses replis menaçans et s'étend en une infinité de cercles3, semblable à un flot qui se répand sans bruit sur le rivage. Cependant il lève encore
....... Qualis cum cœrula nubes
Solis inardescitradiis, longeque refulget.
VirqiL, /En. VIII, 622.
Clamorem immensum tolïit : quo ponlus et omnes Intremuere undse. ,..,..,
Id. ib. III, 172.
Tartaroam intendit vocem, qua protinus omne Conlremuil nemus, et silvœ inlonuere profundae. Audiit et Triviae longe lacus : audiit amnis.
lâ.ib. VII, 516.
Fleuve d Arménie qui se jette dans la mer Caspienne. Et trepidse matres pressere ad peclora natos.
Id. ib. Vif, 518.
1 Imrnania lerga resolvit
Iu?us numi, totoque ingens cxtendilur antro.
Id. ib. VI , 422.
la tête et cherche de tous côtés sa proie en ouvrant une gueule effroyable. Médée, secouant un rameau de genièvre nouvellement coupé , lui répand sur les yeux une liqueur enchantée qui l'endort • : sa tête retombe sur la terre et son corps tortueux couvre au loin la forêt. Jason alors, par l'ordre de Médée qui se tenait toujours auprès du monstre el ne cessait de faire agir le charme , enleva la Toison de dessus l'arbre. Ils sortirent ensuite de la forêt et retournèrent vers le vaisseau.
Semblable à une jeune fille qui , retirée dans son appartement , reçoit sur sa robe les rayons de la lune et s'amuse à considérer leur aimable clarté, Jason contemple ave^ plaisir la Toison qu'il tient dans ses main dont l'éclat se réfléchit et répand un rouge de feu sur son visage. Sa grandeur est égale à celle de la peau d'un cerf ou d'un jeune bœuf, et les précieux flocons dont elle est chargée éclairent les pas du héros, qui tantôt la tient entre ses mains , tantôt la laisse pendre de dessus son épaule , et craint sans cesse qu'un dieu ou quelque mortel ne vienne la lui ravir.
L'aurore répandait déjà ses rayons sur la terre lorsqu'ils arrivèrent au vaisseau. Chacun, étonné de l'éclat et de la grandeur de la Toison, voulait la toucher et la prendre dans ses mains. Mais Jason, l'ayant recouverte d'un beau manteau , la mit du côté de la poupe, fit asseoir Médée par-dessus et adressa ce discours à ses compagnons : « Mes amis , ne songez plus maintenant qu'à retourner dans votre patrie , puisque la conquête pour laquelle nous avons essuyé tant de fatigues vient d'être achevée par l'adresse de cette jeune princesse, qui veut bien encore devenir mon épouse. Elle vient de vous rendre, elle vient de rendre à toute la Grèce un service signalé ; hâtez-vous donc de la soustraire à la colère de son père 5 hâtezvous de sortir du fleuve avant qu'Eétès, suivi de ses nombreux sujets, ne vous ferme l'entrée de la mer. Tandis que les uns rameront , que les autres opposent leurs boucliers aux traits de l'ennemi. Notre patrie, nos enfans, tout ce que nous avons de plus cher, est actuellement entre nos mains. C'est de nous que la Grèce entière attend sa gloire ou son déshonneur. >»
Ramum Lethaeo rore madentem
Vique soporatum Stygia super ulraque quassat Tempora, cunctanlique natantia lumina suivit.
P'irqil, /En.V, 854.
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4àà
A ce discours , les Argonautes poussèrent des cris de joie. Jason se revêtit de ses armes et, ayant tiré son épée , coupa lui-même les câbles qui retenaient le vaisseau », et s'assit à côté de la princesse et du pilote Ancée. Ses compagnons, impatiens de sortir du fleuve, ramaient avec ardeur.
Cependant le bruit de la fuite et de l'amour de Médée s'étant bientôt répandu , les Colchidiens prirent les armes et s'assemblèrent en aussi grand nombre que les flots soulevés durant l'hiver par les aquilons , ou que les feuilles que l'automne fait tomber dans les forêts 2. Tout à coup les rivages du fleuve retentirent de leurs cris menaçans. Eétès, monté sur un char magnifique, conduit par son fils Absyrte, et traîné par les coursiers rapides qu'il avait reçus du Soleil, paraissait à leur tête, tenant d'une main son bouclier et de l'autre agitant une torche ardente : près de lui brillait sa redoutable lance.
Déjà le vaisseau , poussé par les rames et entraîné par le courant, était sorti du flenve. Eétès le voyant fendre les flots de la mer , leva les mains au ciel et , prenant le Soleil et Jupiter à témoin, menaça ses sujets que s'ils ne lui ramenaient bientôt sa fille , il ferait retomber sur eux toute sa colère et que la vengeance égalerait l'injure qu'il avait reçue. Aussitôt les Colchidiens se préparèrent , et le même jour la mer fut couverte d'une multitude de vaisseaux, qui ressemblaient moins à une flotte qu'à une nuée d'oiseaux qui traversent les flots.
L'épouse de Jupiter , impatiente de se voir vengée par Médée des mépris de Pélias, fit souffler un vent favorable qui porta le troisième jour les Argonautes sur le rivage de Paphlagonie, près de l'embouchure du fleuve Haîys. Là par le conseil de Médée , ils offrirent un sacrifice à Hécate. La princesse l'accompagna de cérémonies dont aucun mortel ne doit être instruit et que je me garderai bien de révéler dans mes vers. On éleva en même temps en l'honneur de la déesse un monument qui se voit encore sur le bord de la mer.
Jason et ses compagnons se souvinrent alors que , suivant la prédiction de Phinée , ils de-
' Dixit : vaginâque cripit ensem
l'ulmineum, slrictoque feril relinacula ferro.
VirqiL, JEn, IV, 579.
' Quam multa in silvis autumni frigore primo
Lapsa cadunt folia
/'/. ib. Vf. bOD.
vaient suivre en revenant d'^Ea un chemin différent de celui qui les y avait conduits. Aucun d'eux ne pouvait deviner quel était ce chemin , lorsque Argus prit ainsi la parole : «Nous pouvons en retournant dans la Grèce obéir à l'oracle du devin infaillible que vous avez eu le bonheur de rencontrer. Il est une autre route connue par des prêtres issus de la ville de Thèbes qu'arrosent les eaux du Nil.
» Tous les astres qui font leurs révolutions dans le ciel n'existaient point encore -, les descendans sacrés de Danaùs ' étaient inconnus ; l'illustre postérité deDeucalion ne régnait point dans la terre des Pélasges2, et les Arcadiens étaient encore les seuls d'entre les Grecs : les Arcadiens qui se vantent d'avoir précédé la lune et qui se nourrissaient de glands au milieu des montagnes. Une contrée fertile , l'Egypte , mère des premiers humains , était déjà célèbre ainsi que le fleuve majestueux qui l'arrose, dont les eaux répandent la fécondité sur des campagnes qui ne sont jamais humectées par la pluie. De cette contrée sortit un guerrier fameux 3 qui, plein de confiance dans le nombre et le courage de ses troupes , parcourut l'Europe et l'Asie , et fonda en tous lieux un nombre infini de villes dont plusieurs n'existent plus -, d'autres sont encore florissantes après tant de siècles. De ce nombre est la ville d'iEa. Ses habitans , issus des guerriers qui y furent établis par le héros égyptien , conservent encore des monumens de leurs ancêtres , où sont tracés tous les chemins qu'ils ont autrefois parcourus sur l'un et l'autre élément.
» Il est un fleuve large et profond , source féconde pour la mer qu'il enrichit du tribut de ses eaux. Les Egyptiens, ayant reconnu une grande partie de son cours, lui ont donné le nom dTster4. Les rochers d'où il sort, situés au delà du souffle des aquilons , font partie des monts Riphées3. Après avoir traversé des plaines immenses , il arrive aux confins de la Scythie et de la Thrace , où il se divise en deux
1 Danaùs, originaire d'Egypte, s'empara du royaume d'Argos 1511 ans avant 1ère vulgaire. (Chronique de Paros.)
2 Hellen , fils de Deucalion et père d'Ëolus , Dorus et Xu- Ihus, d'où sortirent la plupart des peuples de la Grèce, régnait dans la Phthiotide, contrée de la Thessalie, 1521 avant l'ère vulgaire. (Chronique de Paros.)
3 Sésostris. 11 régnait, selon un passage précieux de Dicaearque, conservé par le scholiastc , 3712 ans avant l'ère vulgaire.
* Le Danube. ,
5 Appelés aussi Ilypcrborécns.
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branches. L'une se jette dans le Pont-Euxin et l'autre dans un golfe profond1 qui, s'étendant au-dessus de la mer de Sicile baigne les côtes de la Grèce et reçoit dans son sein le fleuve Achéloùs. »
Ce discours était à peine achevé qu'une flamme céleste parut tout à coup du côté vers lequel il fallait se diriger2 pour arriver à l'embouchure du Danube. Chacun fut frappé du prodige. On poussa des cris de joie et on résolut de suivre le chemin qu'Argus venait d'indiquer.
Les Argonautes, ayant donc laissé sur ce rivage le fils de Lyc que son père leur avait confié, déployèrent, aussitôt les voiles et, au lieu de doubler le promontoire Carambis, prirent au large et voguèrent jusqu'aux rivages du Danube , poussés par le vent et guidés par cette clarté qui brillait toujours devant eux.
Cependant les Colchidiens , qui les poursuivaient, avaient prisa dessein difterens chemins pour les atteindre. Les uns, acharnés à une poursuite inutile , sortirent du Pont-Euxin en traversant les rochers Cyanées. Les autres , à la tête desquels était Absyrte , ayant fait voile versl'Ister, y entrèrent avant les Argonautes et arrivèrent ainsi les premiers au fond de la mer Ionienne 5.
Au devant de lister est une île de figure triangulaire appelée Peucé4. Le fleuve en l'embrassant se jette dans le Pont-Euxin par deux embouchures , dont l'inférieure porte le nom de Calon et l'autre celui de Narécos. Absyrte était déjà entré dans la première avec les vaisseaux qui le suivaient lorsque les Argonautes entrèrent dans la seconde en voguant de l'autre côté de l'île. Les habitans de ces contrées , effrayés à la vue des vaisseaux qu'ils prenaient pour des monstres sortis du sein de la mer, abandonnaient leurs troupeaux et fuyaient de toutes parts. Alors , pour la première fois ces masses énormes qui voguent sur
1 Le golfe Adriatique. Les Grecs croyaient que Pister , ou Danube, se déchargeait dans le golfe Adriatique et dans le Pont-Euxin. Cette opinion était fondée sur le nom d'Istrie, que porte encore aujourd'hui une presqu'île située au fond du golfe Adriatique, nom qu'ils croyaient dérivé d'un fleuve Ister qui traversait ce pays et communiquait à l'Ister qui se, jette dans le Pont. Strabcn, I, 57, VII, 317, — Pline, III, 19. — Pomponins Mêla, 2, 3. — Arisiote, Histoire des. animaux , Y M, 1 3, etc.