POEME
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CHANT PREMIER
Divin mortel (1), c'est pour toi que je chante, glorieux soutien de la terre, astre chéri des belliqueux enfans d'Énée , tendre rejeton du Jupiter d'Ausonie , Antonin , heureux fruit (2) de l'hymen fortuné qui unit à l'illustre Sévère l'illustre Domna. Noble épouse d'un magnanime époux, cette aimable mère d'un fils rempli de grâce , est la Vénus d'Assyrie, c'est Phébé (3) , dont l'éclat lumineux n'est jamais éclipsé, 0 vous! dont l'origine ne le cède en rien à celle du fils de Saturne , daignez m'être propice, Titan (4) rayonnant de gloire et toi brillant Apollon , qui tiens de ton père l'empire de l'univers conquis par ses mains puissantes. C'est pour toi que la terre libérale produit de son sein fécond les fruits et la verdure -, c'est pour toi que l'Océan paisible nourrit ses monstrueux habitans; c'est pour toi que tous les fleuves roulent leurs eaux limpides puisées au sein des mers (5) , et que la gracieuse Aurore s'élance en souriant dans les cieux.
Je désire chanter les nobles plaisirs (6) de la chasse-, Calliope me l'ordonne et Diane le veut. J'ai entendu, (autant qu'il est permis à un mortel ,) j'ai entendu la voix de cette déesse. Je lui ai répondu. Elle me parla la première et me dit :
D. Lève-toi, marchons dans un sentier pénible (7) où nul mortel guidé par les Muses n'ait encore porté ses pas.
0. Favorise mes chants, chaste déesse, et la voix d'un mortel secondera tes désirs.
J). Je ne veux point qu'en ce jour tu chantes Bacchus dont les fêles triennales se célèbrent sur les montagnes (8), ni les danses de ce dieu sur les bords de l'Asope, dont les flots baignent l'Aonie(9).
0 Je ne parlerai point, puisque tu me l'ordonnes,des mystères nocturnes de Sabazius(lO). J'ai souvent autrefois mené des chœurs de danse en Ihonneur du fils de Thyonée (11.)
D. Tu ne célébreras , ni la race des héros , ni les courses maritimes de l'Argo, ni les guerres des mortels, ni le dieu destructeur qui y préside.
0. Je ne chanterai point les combats ni les funestes exploits de Mars. La défaite des Parthes (12) , la prise de Ctésiphonte eussent cependant fourni un noble sujet à mes chants.
D. Garde sur les combats un silence profond. Ne parle pas non plus de la ceinture de Vénus ; je hais ce qu'on nomme les jeux de celte fille de l'Océan.
0. Déesse , je le sais , tu n'es point initiée aux mystères de l'hymen.
D. Chante plutôt la guerre que les chasseurs courageux déclarent aux animaux sauvages. Chante les espèces variées et légères des chiens et des coursiers , les ruses subtiles , l'art ingénieux de suivre les bêtes à la piste (13), les haines des habitans des bois , leurs amours formées dans les montagnes , et dont les plaisirs sont exempts de larmes -, chante leurs enfan temens qui n'ont pas besoin des secours de Lucine.
Tels furent les ordres de la fille au puissant Jupiter-, je les ai entendus et je chante; puisse ma voix frapper au but qui m'est prescrit. Et toi dont l'empire s'étend des portes de l'Aurore aux extrémités de l'Océan , daigne d'un front serein (14) sourire à mes vers, me tendre avec bonté cette main protectrice qui verse le bonheur sur la terre et sur ses cités, et qui peut assurer le succès de mes chants.
Jadis un dieu fit présent (15) aux mortels de trois sortes de chasses (16) : l'une s'exerce sur la terre, l'autre dans les airs et la troisième au milieu des eaux; mais les travaux en sont bien différens. Comment pourrait-on comparer l'homme qui des profondeurs de l'onde (ire , avec le secours de la ligne , un poisson palpitant, ou précipite du haut des airs l'oiseau qui plane les ailes étendues , avec celui qui combat sur les montagnes des animaux farouches et
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sanguinaires ? Ni le pêcheur ni l'oiseleur ne i sont pas assurément dispensés de travail , mais leur peine est toujours suivie d'un plaisir sans mélange; ils ne risquent point de répandre leur propre sang. Tranquillement assis sur les rochers qui bordent le rivage , armé de ses roseaux courbés et de ses cruels hameçons , le pêcheur enchaîne le poisson qui se joue dans les eaux. Quel plaisir pour lui lorsque d'un fer acéré il perce l'habitant de l'onde, l'arrache malgré ses bonds à sa profonde demeure, l'enlève (17) et le voit s'agiter en l'air avec la souplesse et l'agilité d'un danseur. Le travail de l'oiseleur est sans doute bien doux ; il ne porte pour sa chasse ni épée ni glaive , ni javelots armés d'airain ; l'épervier (18) compagnon de ses travaux le suit dans les bocages. De longues ficelles, l'humide glu dont la couleur imite celle du miel , des roseaux qui sillonnent les plaines de l'air (19) , voilà tout son appareil. Qui oserait assimiler dans ses chants ces différens travaux (20) , comparer l'aigle au lion , ce roi des animaux, la murcene (21) aux panthères venimeuses (22), les thos aux éperviers, les rhinocéros aux hérissons de mer (23) , le pluvier aux chèvres sauvages, et tous les monstres des mers à un seul éléphant?
Les chasseurs donnent le trépas aux loups et les pêcheurs aux thons. Les brebis sauvages tombent sous les coups des chasseurs et les oiseleurs ravissent les colombes (25). L'ours est abattu par les hommes hardis qui le poursuivent et le mormyre est la proie de celui qui le guette sur le rivage. Les cavaliers triomphent du tigre et les pêcheurs des trigles. Les chasseurs prennent le sanglier en suivant ses traces et l'oiseleur avec sa glu enchaîne les rossignols.
O Nérée ! ô divinités qui habitez le sein d'Amphitrite! et vous aimable chœur des Dryades qui chérissez les oiseaux, pardonnez -, déjà les Muses me rappellent sur mes pas; je vais chanter pour les dieux qui se plaisent à faire couler le sang des animaux sauvages.
Je veux premièrement que les jeunes chasseurs ne soient point chargés d'un embonpoint excessif. Souvent il faut au milieu des rochers s'élancer sur un cheval d'une taille élevée, franchir de larges fossés et poursuivre d'un pied vigoureux et léger les bêtes sauvages à travers les forêts. Que les hommes trop gras ne viennent donc point à la chasse, que ceux qui sont
trop délicats s^en abstiennent aussi -, quelquefois un chasseur passionné se trouve dans la nécessité de combattre corps a corps des animaux belliqueux. Allez porter la guerre dans les bois, vous qu'une heureuse constitution rend tout à la fois et légers à la course et robustes dans les combats. Que dans sa main droite le chasseur agite de longs javelots armés d'un fer à double tranchant, et qu'un glaive recourbé (26) soit passé dans sa ceinture, prêt à donner le trépas aux animaux féroces ou à repousser les attaques des brigands (27). De sa gauche, s'il est à pied , il guidera ses chiens , et s'il monte un cheval, il gouvernera le frein qui dirige le coursier. Sa tunique relevée avec grâce sera fixée au-dessus du genou par le double contour d'une courroie. Le manteau qui flotte en descendant du cou sur l'un et l'autre bras , doit être rejeté derrière les épaules -, les mouvemens du chasseur en seront plus libres. Ceux qui s'attachent à suivre les traces incertaines des habitans des bois, doivent marchera nu, de peur que le bruit de la chaussure qui gémit pressée sous le pied ne dissipe le sommeil épanché sur les yeux des animaux. Il vaudrait encore mieux ne point porter de manteau. Agité par le souffle de l'air, souvent il effraie le gibier timide et lui fait prendre la fuite. Que les chasseurs soient donc légèrement vêtus ; c'est ainsi que les aime la fille de Latone, cette déesse qui se plaît à lancer des traits.
L'heure de la chasse varie suivant les différentes saisons. On triomphe des bêtes sauvages lorsque le jour commence et quand il est près de finir; à midi et quelquefois le soir, quelquefois aussi durant la nuit, à la clarté des rayons de la lune. Cependant le lever de l'aurore est l'instant le plus propice aux chasseurs. Les regards sereins de cette déesse répandent sur l'univers un calme favorable aux courses fatigantes lorsque le printemps fait éclore les feuilles ou que l'automne sur son déclin les sème à nos pieds.
Les saisons tempérées secondent merveilleusement la vitesse des coursiers , des chasseurs et des chiens. Elles régnent lorsque le printemps répandant ses trésors sur la nature chasse au loin les nuages, pères des frimas , et que la mer applanie permet aux nautoniers de déployer sur les vaisseaux ces ailes éclatantes qui les font voler sur la surface de l'onde, lorsque la lorre, souriant au cultivateur, délie les
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nœuds qui captivaient les fleurs, entrouvre !es boutons de rose. Elles régnent à la fin de l'automne, au dernier solstice (28), lorsque la maison du laboureur est enrichie des présens de Pomone, qu'il a recueillis avec soin ; lorsque le fruit de Minerve remplit les vases de sa liqueur onctueuse ; lorsque foulant la grappe (29), le vendangeur chante joyeusement l'hymne du dieu du vin , et que par les soins de l'abeille les ruches sont chargées des rayons d'un miel odorant.
Si l'hiver estdans sa force, chassez au milieu du jour , à l'heure où retiré dans sa cabane le berger allume une flamme passagère avec quelques bois secs ramassés dans les forêts et fait, assis près du feu, les apprêts de son repas. Mais en été, évitez les rayons enflammés et l'ardeur dévorante du soleil. Je vous invite à vous mettre en marche aux premiers traits du crépuscule, à la pointe du jour, lorsque le laboureur attelant ses bœufs sous le joug de la charrue déchire en longs sillons le sein de la terre , ou sur le soir , lorsque le soleil inclinant son char, le berger donne à ses troupeaux le signal du retour : ils reviennent alors aux étables , courbés sous le poids de leurs mamelles gonflées de lait. Les petits quittant leur retraite se précipitent en foule au-devant de leurs mères et bondissent autour d'elles ; les veaux bondissent autour des génisses, les agneaux bêlans appellent les brebis , les chevreaux courent auprès des chèvres et les poulains légers folâtrent aux côtés des jumens.
(30) Yoici les instrumens et les armes de la chasse , ces armes qui ne respirent que le carnage, et que doivent porter dans les bois et sur les montagnes des chasseurs courageux et pleins d'ardeur pour ce noble travail. Des rets, des fourches pour les supporter, des filets dans lesquels la proie gémira captive, des toiles, des osiers fortement tordus, une longue panagre (31), une lance à trois pointes (32;, une pique toute de fer armée d\in large tranchant (33), un harpon (34), des pieux, des flèches ailées , des épées , des haches , un trident propre a donner le trépas aux lièvres, des crochets tortueux, des anneaux de plomb, des ficelles de Sparte, des pièges, des nœuds (35), des perches et une gibecière faite d'un tissu de mailles nombreuses.
Menez avec vous à la chasse de généreux coursiers, mais n'y conduisez que des mâles.
Non-seulement les cavales trop faibles de jarret ne pourraient pas fournir une longue course à travers les forêts , mais il faut encore se tenir en garde contre le tempérament lascif du cheval et écarter loin de lui les jumens de peur que les désirs amoureux ne le fassent hennir, et que saisis d'épouvante aux sons éclatans de sa voix, les faons, les chevreuils légers, les lièvres timides ne prennent aussitôt la fuite.
Les races des chevaux sont variées à l'infini. Le nombre des espèces égale celui des divers peuples que la terre nourrit de ses fruits. Je vais nommer les coursiers qui surpassent les autres par leur vigueur et qui dans un concours remportent le prix sur leurs rivaux.
Tels sont ceux de Tyrrhène , de Sicile , de Crète, de Mazace (36), d'Achaïe, de Cappadoce (37), les maures, les scythes, ceux de Magnésie, deThessalie, d'Ionie, d'Arménie-, les chevaux libiens, thraces et arabes.
Les gouverneurs des hippodromes et des harras, instruits de leur art, reconnaissent pour un excellent coursier celui dont le corps est embelli des formes que je vais décrire.
Sur son cou flexible s'élève une tête de médiocre grosseur. Sa taille est allongée, ses membres sont arrondis. Sa tête relevée ramène par ses mouvemens sa mâchoire inférieure sur son poitrail. Son froat large et brillant est couronné d'une crinière touffue (38) qui naît du sommet de la tête. Ses yeux vifs et pleins de feu semblent trop à l'étroit sous leurs paupières enflammées ; je lui veux de larges naseaux , une bouche médiocrement fendue , de courtes oreilles, une crinière flottante sur un cou arrondi comme le panache dont un casque est rehaussé. Que son poitrail soit fourni, son corps allongé, son dos large et garni d'une double épine qui donne de l'embonpoint à ses reins, qu'on en voie jaillir une queue longue et touffue. Ses cuisses doivent être pleines et musculeuses 5 mais sa jambe, vers le pied, sera mince, éfilée, semblable à celle du cerf dont le front est orné de longs rameaux et qui court avec la rapidité des tempêtes. Que le talon du cheval soit recourbé, qu'une sole épaisse et dure enveloppe son pied et s'élève au-dessus de la terre.
Tel doit être un généreux coursier. Bouillant d'ardeur, ce belliqueux compagnon de vos travaux, ne respire que les combats de la chasse. Tels sont ceux de Toscane, d'Arménie, d'A-
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chaïe, et ceux que la Cappadoce nourrit au pied du mont Taurus. J'ai remarqué dans ces derniers une singularité surprenante : tant qu'ils conservent dans la bouche les dents de leur enfance et que leur corps est gonflé de lait, il n'ont aucune vigueur; mais plus ils vieillissent plus ils deviennent légers et prompts à la course. Voilà ceux qu'il faut dresser aux combats et à la chasse des bêtes féroces; il s'élancent avec audace au-devant des armes, rompent les phalanges les plus serrées, attaquent les animaux les plus courageux.
Avec quelle fierté le coursier belliqueux entend , au milieu des batailles, le son martial de la trompette (39) ; signal des combats ! De quel œil intrépide il fixe un épais bataillon de jeunes guerriers et soutient les éclairs foudroyans du fer et de l'airain ! il sait quand il doit rester immobile ou fondre sur l'ennemi. Il comprend l'ordre des généraux. Ombragé d'une aile d'airain , souvent il approche des remparts ennemis , lorsque animés du désir de saccager une ville , les guerriers élèvent sur leurs têtes de larges boucliers obliquement affermis l'un sur l'autre, et forment par leur industrie une plaine au milieu des airs-, l'éclat éblouissant de l'astre du jour frappe l'airain qui le repousse en longs éclairs juqu'aux voûtes célestes.
La nature qui produit tant de merveilles, entre mille belles qualités a surtout donné au coursier le courage des humains (40) et un cœur capable de nos diverses affections. Il hennit en voyant bon illustre cavalier. 11 gémit (41) lorsque dans les combats il voit tomber le courageux compagnon de sa gloire. Quelquefois le cheval, au milieu des batailles , a rompu les liens du silence (42), et franchissant les lois de la nature, a pris une voix humaine et parlé comme les mortels. Le belliqueux coursier du roi de Macédoine , Bucéphale , combattait avec ses armes naturelles. Un cheval courut légèrement sur la sommité des fleurs; un autre, sur les flots de l'Océan, sans toucher Tonde amère. Un cheval porta le vainqueur de la Chimère au-dessus des nuages. Un cheval, par ses hennissemens et les ruses d'un écuyer, donna un souverain aux peuples de la Perse (43). Ces animaux respectent les liens de la nature et du sang. Il est inouï qu'ils aient jamais formé d'hymen illégitime. Ils ne brûlent que d'une pudique ardeur.
(44) On dit qu'autrefois un monarque , ri-
che en troupeaux, possédait dans ses campagnes un superbe et nombreux harras. Une maladie funeste moissonna tous ses chevaux et n'en épargna que deux, une cavalle et son jeune poulain qu'elle allaitait encore. L'âge eut à peine formé sa taille , que son maître , homme impie, tenta de faire passer la mère dans les bras du fils. Bientôt il s'aperçut de l'aversion qu'ils avaient pour un hymen incestueux que leur fait abhorrer la nature ; alors il médite un dessein affreux et machine contre eux une ruse perfide , guidé par l'espoir de faire revivre la race de ses coursiers. Dans la profondeur de sa scélératesse, il commence par couvrir de peaux et le fils et la mère. Il les oint l'un et l'autre de parfums-, il se flattait, sans doute, de dissiper l'odeur qui détruisait en eux l'amour. 0 dieux ! il ne vit pas qu'il commettait un crime. Enfin cet hymen abominable, détesté des coursiers, s'accomplit; tel autrefois, chez les mortels, se célébra l'hymen fatal du fugitif Œdipe. Mais il ne sont pas plutôt dépouillés de leurs voiles que, connaissant cette noire trahison, et pénétrés d'une douleur profonde, ils se lancent des regards menaçans. La malheureuse cavale regarde avec horreur son fils , qui n'était plus son fils, et celui-ci, époux criminel, incestueux, sa déplorable mère, qui avait cessé de l'être. Ils se cabrent en frémissant de rage, rompent leurs liens , fuient à travers la plaine et, remplissant l'air de leurs hennissemens , semblent prendre les immortels à témoin de ce crime et former des imprécations contre l'auteur de cet excécrable hyménée. Gémissant enfin de leur sort, ils s'élancent avec fureur, se frappent la tête contre les rochers, se brisent le crâne et se privent volontairement de la vie. Ils expirent la tête penchée l'un vers l'autre. C'est ainsi qu'une antique renommée .a consacré la gloire des coursiers.
De tous les chevaux que nourrissent les innombrables contrées de la terre, les plus légers à la course sont ceux de la Sicile , qui paissent dans les plaines de Lilybée et sur la triple montagne dont le poids fait gémir Encelade. Là, des flancs de l'Etna s'élève en bouillonnant et jaillit sans cesse dans les airs un fleuve de feu semblable à la foudre que vomit la nue. Les coursiers arméniens qui bondissent sur les rives de l'Euphrate , et les parlhes ornés d'une longue crinière , déploient encore plus de vitesse que ceux de Sicile. Cependant les che-
vaux dTbérie l'emportent de beaucoup sur les Parthes (45), dans leurs courses ils font résonner la plaine sous un pied plus rapide (46). L'aigle qui s'élance dans les vastes champs de l'air, l'épervier qui plane les ailes étendues , ou le dauphin bondissant sur les flots, peut seul leur être comparé. Mais ces chevaux sont petits, ils ont peu de force, encore moins de courage; une course de quelques stades épuise bientôt toute leur vigueur. D'ailleurs leur corps est embelli des formes les plus élégantes , mais leur sole a peu de consistance, elle est humide et molle et prend trop de largeur.
La race légère des coursiers de Mauritanie est préférable à toute autre pour les longues courses et les travaux fafigans. Après eux , ceux de la Libye, qui habitent les plaines sablonneuses de Cyrène, fournissent aussi une longue carrière. Ces deux espèces sont assez semblables, elles diffèrent seulement par la taille-, les chevaux lybiens sont plus grands et plus robustes, leur corps est allongé, et, comme les côtes de leurs flancs sont plus larges que celles des autres chevaux, ils paraissent d'une taille plus considérable et courent avec plus de vitesse. Ils supportent courageusement le poids de la chaleur et l'ardeur dévorante de la soif.
Les chevaux de Tyrrhène et les espèces innombrables que nourrit la Crète ont le double avantage de fournir avec vitesse une longue carrière. Les chevaux siciliens sont plus prompts que les maures; les parthes le sont plus que ceux de Sicile-, ce sont les seuls qui , sans prendre la fuite, soutiennent le rugissement épouvantable du lion.
Ces diverses espèces sont propres à chasser les diverses animaux. Leurs yeux vous instruiront du choix que vous en devez faire. Poursuivez les cerfs aux pieds tachetés avec les coursiers aux yeux bleus. Dressez contre les ours les chevaux aux yeux pers-, ceux dont l'œil respire le sang, menez-les contre les léopards. Le coursier dont les regards font jaillir de longs traits de flamme doit poursuivre les sangliers, et celui dont la large prunelle étincelle de feux attaquera les lions aux yeux éiincelans.
Mais le coursier dont la beauté suprême efface celle de tous les autres, c'est le coursier de Nisée (47). Il sert de monture aux riches souverains. Sa taille élégante charme les yeux. Il offre au cavalier un siège commode , et sa bou-
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che délicate obéit promptement au frein. Sa tète est petite, il est vrai, mais couronnée d'une épaisse et longue crinière qui flotte orgueilleusement sur son cou et dont la couleur brillante le dispute à l'or du miel.
Il est encore une autre espèce de coursiers dont l'aspect gracieux flatte agréablement les regards, ils sont rayés et pleins de vivacité ; olï les appelle orynges (48) , soit parce qu'ils naissent et vivent sur les montagnes ombragées de forêts, soit parce qu'ils poursuivent leurs femelles avec impétuosité. La beauté des orynges , relevée par les plus vives couleurs, est de deux sortes. Les uns ont le cou et le dos peints de longues raies tracées l'une après l'autre. Tels sont les tigres légers enfans du léger Zéphyre. Les autres sont ornés, ainsi que les léopards, de taches circulaires semées en grand nombre sur tout le corps. L'industrie des humains a coloré ces derniers dès l'enfance , en leur brûlant le poil avec un fer ardent.
Depuis longtemps les mortels ont imaginé les moyens ingénieux de peindre un jeune poulain dans les flancs mêmes de sa mère. Que le génie de l'homme est puissant! Qu'il est fertile en inventions! Tout ce qu'il projette, il l'accomplit! Il imprime diverses couleurs sur les chevaux encore renfermés dans le sein maternel !
En effet quand l'aiguillon de Vénus presse la cavale amoureuse et qu'elle attend que le superbe étalon vienne bondir à ses côtés, alors on embellit ce noble époux en lui peignant le corps des couleurs les plus vives; tout fier de sa beauté on le conduit à son amante. Tel paré de riches vêtemens , par les mains des matrones qui président aux mariages , couronné de fleurs exhalant les doux parfums de Palestine, un jeune homme s'avance vers la chambre nuptiale en chantant l'hymne des époux ; tel le coursier bouillant d'ardeur annonce son hymen par ses hennissemens. On retient quelque temps , en présence de son épouse , cet époux éclatant de beauté et tout écumant de désirs ; puis on le laisse courir aux aimables caresses de l'amour. Bientôt la cavale dont les yeux ont reçu l'empreinte des vives couleurs dont brillait l'étalon attire dans ses flancs les germes producteurs, conçoit et met au jour un fils qui brille des riches couleurs de son père.
Par de semblables moyens, ceux qui s'appliquent à dresser des gluaux, les oiseleurs . ont
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aussi trouvé l'arl de poindre de diverses nuances les petits des colombes. Lorsque ces oiseaux s approchent pour goûter les plaisirs de l'hymen et confondent avec un doux murmure leurs becs amoureux dans celui de leurs épouses, le mortel qui nourrit ces oiseaux apprivoisés emploie une ruse ingénieuse. Il place auprès des femelles des vêlemens teints dans la pourpre éclatante. L'aspect agréable de cette couleur charme les yeux des colombes au moment où leur cœur s'ouvre.à la volupté et leur fait donner le jour à des petits revêtus de pourpre.
Les habitans de la Laconie usent envers leurs épouses d'un pareil stratagème. Lorsqu'elles portent dans le sein le fruit de leurs amours , on expose à leurs regards des tableaux où sont représentés les jeunes héros qui, par une rare beauté, brillèrent autrefois parmi les mortels -, Nirée , Narcisse , le blond Hyacinthe, le belliqueux Castor et son frère Pollux, qui fit tomber sous ses coups le cruel Amycus, ou les aimables demi-dieux et les immortels dont les grâces sont vantées , Phébus couronné de laurier et Bacchus entouré de lierre. Ces femmes. prennent plaisir à considérer des images charmantes, et, frappées d'admiration pour la beauté, elles mettent au jour de beaux enfans.
Tels sont les préceptes que l'on peut donner sur les coursiers. O mon génie! chantez à présent, mais d'un ton plus bas (49), les races légères des chiens (50) ; dites quels sont ceux qui par leur vigueur l'emportent sur les autres et que les chasseurs recherchent avec plus de soin. Ce sont les chiens de Péonie (51), d'Ausonie (52), de Carie, de Thrace, d'Ibérie, d'Arcadie, d'Argos , de Lacédémone (53) et de Taigète 5 les chiens sarmates , celtes et crétois- les magnésiens, les amorgéens (54), tous ceux qui sur les rivages sablonneux de l'Egypte gardent les grands troupeaux \ les locriens et les molosses (55) aux yeux brillans.
Si vous voulez mêler et croiser ces races excellentes, c'est au printemps qu'il faut leur dresser le lit nuptial. C'est au printemps que les désirs de l'amour, plus chers à tous les cœurs, enflamment également les chiens et les reptiles odieux, les habitans de l'air et ceux des eaux. C'est au printemps que la vipère (56), chargée d'un venin mortel , se rend au rivage pour s'enlacer à sa maritime épouse. Au printemps tout le vaste Océan frémit avec un doux
murmure sous la loi de Cythérée. Les poissons agités par les désirs de l'hymen font rider en courant la surface unie de la mer. Au printemps , les ramiers amoureux poursuivent les colombes , les chevaux caressent de leurs pieds (57) les cavales qui paissent dans la prairie , les taureaux impétueux s'élancent sur les génisses, les béliers aux cornes recourbées saillissent les brebis, les sangliers enflammés d'amour fondent sur les laies , les boucs chevauchent (58) les chèvres velues. Les mortels eux-mêmes brûlent au printemps d'une plus vive ardeur ; tous les êtres enfin fléchissent en cette saison sous le joug de Yénus.
En unissant par l'hymen les différentes races, ayez soin d'accoupler ensemble celles qui ont des convenances et des rapports plus marqués (59). Aux chiens d'Élide mariez ceux d'Arcadie , ceux de Pannonie à ceux de Crète. Donnez à un époux sarmate une épouse ibérienne. Par ce moyen vous ferez d'heureux mélanges : toutefois les races excellentes ne doivent point être croisées (60). Elles en sont meilleures au jugement des chasseurs expérimentés.
Les races des chiens sont innombrables ; je vais néanmoins décrire la forme et la beauté de quelques-unes.
(61) Un beau chien doit avoir le corps nerveux et allongé, la tête médiocre, légère, ornée de grands yeux dans lesquels brillent des prunelles d'un bleu tendre. Sa gueule largement fendue est armée de fortes dents, ses oreilles sont courtes et revêtues d'une peau délicate. Il a le cou long, la poitrine large et fournie , les pattes de devant plus courtes que les autres, montées sur un tibia long et droit. Il lui faut de larges omoplates , les côtes des flancs arquées, des reins charnus sans être gras , et d'où jaillit une queue rude , épaisse, nerveuse et garnie de longs poils. Tels sont les chiens que l'on destine aux longues courses et à poursuivre les chevreuils, les cerfs et les lièvres rapides.
(62) Il en est d'autres dont un courage martial est l'apanage. Ils attaquent les taureaux, s'élancent sur les sangliers impétueux et leur donnent le trépas. Pleins de confiance en leurs propres forces, ils ne redoutent pas même les lions leurs souverains. Une taille énorme les fait ressembler à des collines élevées. Ils ont le museau aplati et de vastes sourcils qui re-
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tombant sur les yeux leur donnent un air terrible. De brillantes prunelles élincellent dans leurs yeux enflammés. Leur corps robuste est revêtu d'un poil épais et présente un large dos. Ils ne sont pas légers à la course, mais leur courage est extrême, leur force ne saurait s'exprimer, et leur valeur indomptable ne redoute aucun danger.
Formez à la chasse ces chiens belliqueux : ils poursuivent tous les monstres des forêts. Cependant la couleur blanche ou bleue annonce en eux de mauvaises qualités. Les chiens de ce poil ne'sont pas capables de supporter longtemps l'ardeur du soleil ni la rigueur des frimas. L'on doit préférer à tous les autres ceux qui par la couleur ou la forme ressemblent aux bêtes cruelles , aux loups meurtriers des brebis , aux tigres aussi légers que les zéphyrs, aux renards , aux penthères. Tous ceux qui portent la couleur de Cérès et du froment sont à la fois robustes et prompts à la course.
Si vous mettez vos soins à élever de jeunes chiens (63) , ne permettez jamais qu'ils sucent la mamelle d'une chèvre, d'une brebis ou d'une chienne domestique. Ils deviendraient pesans et n'auraient aucun courage. Qu'ils tettent plutôt une biche , une lionne apprivoisée, une chevrette ou une louve qui se plaît aux courses nocturnes. Par là vous leur procurerez la force et la vitesse , et ils seront semblables aux nourrices qui les auront allaités.
(64) Donnez à vos chiens, lorsqu'ils sont dans l'enfance , des noms courts et qui se prononcent avec rapidité, afin qu'ils entendent rapidement votre voix. Accoutumez-les, dès leur tendre jeunesse, à chasser avec les coursiers dont ils doivent être les compagnons. Doux et amis de tous les humains , qu'ils n'aient de haine que pour les bêtes sauvages. Qu'ils ne soient point enclins à aboyer : le silence est une loi sacrée pour les chasseurs , surtout pour ceux qui suivent les animaux à la piste.
Cette espèce de chasse assez difficile se fait de deux manières , ou par les hommes ou par les chiens. Les hommes, dont le génie est si fertile en inventions , reconnaissent à la vue et suivent les traces des animaux 5 les chiens les découvrent par le seul odorat. L'hiver est pour cette chasse la saison la plus favorable aux humains-, ils suivent d'un œil facile leur proie, dont tous les pas , tracés sur la neige ou imprimés dans la boue, frappent les regards. Le
printemps est aussi ennemi de l'odorat des chiens que l'automne lui est propice. Au printemps la terre se couvre de plantes et de fleurs de toute espèce. Elle exhale miUe parfums. Les prairies , sans le secours de l'agriculture , se parent de l'éclat de la pourpre, et la campagne embaumée émousse entièrement l'odorat qui conduit le chien sur les traces du gibier. Mais lorsque l'automne sur son déclin mûrit les fruits et les raisins, alors les plantes desséchées (65) permettent aux chiens d'exercer sans obstacle le sens qui les guide à la chasse.
Parmi les chiens qui chassent à la piste , il est une espèce excellente (66) , petite à la vérité , mais qui seule mériterait un long poëme. Les peuples sauvages de la Bretagne (67) qui se peignent le corps de couleurs variées , élèvent ces animaux avec soin et les nomment agasses (68) en leur langage. Cette race , par sa grosseur, est assez semblable'à ces chiens méprisés et gourmands, condamnésà travailler pour les plaisirs de la table. La taille dès bassets est cambrée. Ils sont maigres et revêtus d'un poil épais • ils ont peu de vivacité dans les yeux , mais leurs pattes sont armées d'ongles redoutables et leur gueule est hérissée d'un rempart de dents serrées , dont la morsure est venimeuse. C'est surtout par la délicatesse de son odorat que l'agasse l'emporte sur tous les autres chiens. Il excelle à aller en quête , et n'a pas moins de talent pour connaître par le flaire la route que le rapide oiseau suit dans les airs que pour trouver la piste des animaux qui courent sur la terre.
Voulez-vous éprouver les dispositions de ces chiens ? portez loin des portes de votre habitation un lièvre vivant ou mort, mais imitez en marchant les sinuosités d'un sentier tortueux. Suivez d'abord une route droite, puis détournez obliquement vos pas. Allez ensuite à gauche , revenez à droite , et formez les replis d'un labyrinthe. Lorsque vous serez éloigné de la ville ou des portes de votre demeure, creusez une fosse et enterrez-y votre gibier. Retournez ensuite à votre logis, puis revenant sur vos pas amenez avec vous votre chien que l'inquiétude et le désir de la quête tourmentent déjà. A peine sera-t-il lancé dans la plaine , que vous le verrez frémir de joie à l'odeur du lièvre et chercher ses traces sur la ferre. Quelle que soit son ardeur, fl ne peut d'abord les trouver- il erre de tous côtés avec inquic*