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lude, va, revient sur ses pas, se tourmente et s'agite. Telle une jeune épouse, lorsque la dixième lune amène le terme de son premier enfantement, frappée de l'aiguillon douloureux de Lucine , arrache la bandelette qui captivait sa chevelure, déchire le riche vêtement qui couvre son sein-, presque nue, souffrante et les cheveux épars , elle erre dans ses appartenons ; tantôt elle revient se jeter sur son lit : quelquefois se roulant sur la poussière, elle pousse des cris douloureux et flétrit de sa main les roses de ses joues. De même celui-ci , tourmenté d'un chagrin dévorant, court çà et là , et tour à tour interroge chaque pierre , chaque butte , redemande sa proie à tous les sentiers , aux arbres , aux vignes , aux buissons , aux guérets. Mais lorsqu'il en rencontre enfin la trace , il fait éclater sa joie par ses aboiemens aigus. Comme une tendre génisse bondit autour de la mère qui l'allaite , il s'élance transporté de plaisir. Vainement vous chercheriez à le détourner en vous éloignant de lui; attiré par l'odeur ^ui le flatte , ii poursuit sa quête sans relâche jusqu'à ce qu'il ait fourni sa carrière et qu'il soit parvenu au terme de ses travaux.
Si vous lancez ce chien sur des lièvres qui n'auront point encore été chassés, il s'approchera d'eux sans se laisser apercevoir, et posant ses pas sur leurs traces , il se glissera sous les vignes ou dans les roseaux , pour se dérober à leur vue. Tel un voleur, pour ravir un chevreau , guette l'instant où le berger sommeille et s'approche à pas de loup : le chien n'est pas plutôt parvenu en rampant au buisson où son lièvre est gîté , qu'il s'élance avec la rapidité d'un trait , ou plutôt d'un serpent qu'un moissonneur éveille lorsqu'il reposait auprès de son repaire venimeux -, ainsi le chien se précipite avec ardeur : s'il atteint son gibier, iile terrasse, lui donne aussitôt le trépas avec ses ongles aigus , et, saisissant dans sa gueule cet énorme fardeau , il s'avance à votre rencontre-, accablé sous le poids, haletant de fatigue, il s'empresse de vous apporter sa proie.
Vous avez vu en été un char traîner avec effort dans une métairie la moisson dont il est surchargé. Les rustiques villageois le voyant s'avancer de loin , courent en foule à sa rencontre; les uns pèsent sur les roues, d'autres poussent par derrière, ceux-là soulevant le limon secondent les efforts des bœufs -, le char
entre; à l'instant on délie le joug, les bœufs couverts de sueur se reposent de leurs fatigues et leur conducteur ouvre son cœur à la joie. C'est ainsi que le chien s'avance portant à sa gueule le fardeau de sa proie : le chasseur joyeux s'empresse d'aller à sa rencontre et pre~ nant dans ses bras et le gibier et celui qui Ta pris . il serre l'un et l'autre contre son sein.
CHANT SECOND
Descends des cieux , fille de Jupiter, aimable Phébé , vierge à la ceinture d'or , sœur jumelle d'Apollon , viens m'apprendre quel fut le premier des mortels ou des vaillans héros , qui reçut de ta main libérale les nobles présens de la chasse.
Au pied du mont Pholoé , dont le sommet s'élève dans les airs , une race féroce, qui unit à la forme des humains celle des animaux et dont le corps semblable jusqu'à la ceinture à celui des hommes se termine par la croupe d'un cheval , inventa la chasse autrefois pour fournir aux besoins de la table (1). Chez les mortels le héros qui trancha la tête de la Gorgone , ce fils illustre de Jupiter changé en or, Persée fut le premier chasseur : porté sur les ailes rapides dont ses pieds étaient ornés, il saisissait de ses mains les lièvres et les thos, les chèvres sauvages, les daims légers, les oryx (2) ; il arrêtait les cerfs mêmes par le bois orgueilleux qui couronne leur tête. Castor, dont l'astre brillant annonce le retour de la lumière, inventa l'art de chasser à cheval les animaux sauvages ; d'un javelot adroitement lancé , il . donnait aux uns le trépas , et poursuivant les autres à l'aide de ses coursiers rapides il les forçait dans les forêts, lorsque Phébus était au milieu de sa carrière. Le Lacédémonien fils de Jupiter, Pollux , fut le premier qui d'un ceste redoutable fil mordre la poussière aux brigands et terrassa les bêtes sauvages avec le secours de ses chiens agiles. Le belliqueux fils d'Oïnée (3), Méléagre, se distingua sur tous les mortels, par les courses et les combats qu'il soutint dans les montagnes. Hippoly le enseigna le premier aux humains l'art de tendre les toiles et les rets. L'illustre-fille de Schœnée , cette Atalante qui frappa d'un trait mortel le sanglier de Calydon, inventa les flèches ailées qui don-
LA CHASSE
nent le trépas aux habitans des forêts- et longtemps avant tous les autres Orion, chasseur fécond en ruses ingénieuses , imagina les embûches nocturnes et cette chasse furtive par laquelle on surprend le gibier au milieu des ténèbres.
Tels furent autrefois les héros qui les premiers frayèrent les sentiers de la chasse (4). Mille mortels après eux furent épris pour elle du plus violent amour. Lorsqu'une fois on a senti l'aimable aiguillon de ce plaisir, on ne s'en détache pas volontiers. Il nous arrête par un charme inexprimable (5). Autant un doux sommeil que l'on goûte au printemps sur un lit de fleurs , ou dans une sombre caverne pendant l'ardeur de la canicule fait éprouver de volupté, autant les chasseurs en trouvent à prendre leurs repas au milieu des rochers. Quel plaisir pour eux de cueillir les fruits dorés de l'automne, d'élancher leur soif au ruisseau frais et limpide qui s'écoule d'un antre, d'oublier leurs fatigues dans un bain délicieux 5 et combien les vases remplis d'un doux laitage , que les bergers leur portent dans les bois, sont pour eux d'agréables présens !
(6) Chantons premièrement les taureaux, celte espèce jalouse à l'excès; chantons ces fréquens et terribles combats qu'allument entre eux les désirs de l'hymen. Unique souverain , le taureau que sa taille et sa force élèvent au-dessus des autres règne en tyran sur tout le troupeau. Il domine sur les femelles et sur les taureaux plus faibles que lui ; tous redoutent ce monarque puissant armé de cornes menaçantes : les génisses elles-mêmes tremblent à l'aspect de leur époux furieux. Mais si quelque autre taureau , écarté du troupeau dont il est aussi roi, marche à sa rencontre en secouant fièrement la tête, alors un violent combat s'élève entre eux. D'abord posés en présence l'un de l'autre , ils se mesurent des yeux-, la fureur jalouse dont ils sont embrasés éclate dans leurs regards ; le feu sort à travers leurs naseaux -, ils déchirent la terre avec leur pied , semblables à des athlètes qui veulent se couvrir de poussière. Ils se défient réciproquement au combat en poussant de belliqueux mugissemens. A peine ils ont sonné la charge qu'ils s'élancent avec impétuosité l'un sur l'autre et de leurs cornes aiguës se percent le flanc tour à tour. Ainsi dans un combat naval , lorsque le dieu de la guerre allume sur les (lois le
flambeau de la discorde , deux immenses vaisseaux font briller en se menaçant les éclairs de l'airain dont ils sont hérissés-, poussés par un vent rapide et par l'effort des nautoniers , ils volent, proue contre proue, à la rencontre l'un de l'autre , ils s'approchent , ils se choquent; le bruit des armes , les cris des combatlans, le fracas des vaisseaux qui se brisent , retentissent sur les prochains rivages et font gémir au loin le vaste empire de Nérée. Tels ces taureaux furieux font retentir les airs sous les coups terribles qu'ils se portent, jusqu'à ce que l'un d'eux obtienne enfin une victoire longtemps douteuse et chère à ses désirs. L'autre cependant ne veut plus porter le joug de la servitude -, honteux d'être vaincu et poussant de profonds soupirs , il va cacher sa défaite dans le sein des forêts épaisses. Là durant des années entières, vivant seul au milieu des rochers, il paît, loin de son troupeau dans les bois et sur les montagnes. Comme un athlète qui veut accroître sa vigueur, il exerce ses forces ; mais dès qu'il les sent assez redoutables pour balancer celles de son rival , il remplit les vallons de ses cris ; son vainqueur y répond et la forêt emest ébranlée. Bientôt de plus fiers mugissemens augmentent son audace ; il descend avec impétuosité des monts qu'il habitait, fond sur son ennemi et remporte sur lui une victoire facile ; ses forces se sont accrues par la vie sauvage qu'il menait dans les bois, et les plaisirs de Vénus ne les ont point énervées.
Les diverses espèces de taureaux sont innombrables , et leurs mœurs varient à l'infini. Ceux qui dans l'Egypte paissent les bords de ce fleuve, dont les canaux multipliés font naître de riches moissons , ont la blancheur éblouissante de la neige et surpassent tous les autres en grosseur. En les voyant de loin, on les prendrait pour un immense vaisseau qui vogue sur la terre. Leur caractère est doux -, amis des humains, ils s'accoutument dès'la jeunesse à supporter tous les travaux qu'on leur impose.
(7) Les taureaux de Phrygie ont la noble couleur de Cérès et celle du feu; un fanon large et majestueux descend de leur cou , que surmonte une éminence arrondie. Leurs cornes sont d'une étrange nature; elles ne sont point fixées sur la tête puissante de ces animaux , mais ils les baissent et les relèvent à vo»
OPPIEN
jouté. (8) Ceux d'Aonie, embellis de diverses taches , ont l'ongle d'une seule pièce 5 une corne unique et redoutable croît au milieu de leur Iront. En Arménie les taureaux ont deux cornes , qui pendent recourbées et roulées en spirale. Eiles portent de funestes blessures.
Les taureaux de Syrie, ceux que produit la Chersonnèse (9) et ceux qui paissent sur les montagnes d'où s'élève la magnifique Pella , sont roux , forts et courageux. Ils ont un large Iront, mènent une vie sauvage (10) et sont infatigables: ils attaquent à coups de cornes, s'irritent aisément, poussent des mugissemens épouvantables et lancent des regards affreux. La jalousie les transporte , et leurs mâchoires sont largement fendues. Peu chargé d'embonpoint, leur corps n'est point appesanti dans sa marche; et quoique maigres, ils n'en sont pas moins forts et vigoureux. Ainsi par un heureux accord , ces animaux unissent les dons divers qu'ils. ont reçus des dieux, et sont tout à la fois prompts à la course et robustes aux combats.
On dit que le fils de Jupiter, l'infatigable Hercule, les amena jadis d'Eurythie (11). Ce fut le prix de la victoire qu'il remporta sur Géryon, près des bords de la mer, lorsqu'il combattit et terrassa ce triple monstre sur le roc élevé qu'il habitait. Le héros se proposait encore d'exécuter un autre travail, non pour obéir à Junon ou aux ordres d'Eurysthée, mais en faveur d'Archippus son ami , souverain de Peîia. La vaste plaine qui s'étend aux pieds du mont Emblon (12) était changée depuis longtemps en une mer immense. L'Orontès , toujours débordé (13), promenait au loin ses eaux vagabondes et semblait avoir oublié le chemin de la mer. Epris des charmes d'une Nymphe , fille de l'Océan, il s'arrêtait au pied des collines, et loin de renoncer à la passion malheureuse qui le transportait pour la belle Méliboée , il couvrait de ses flots une terre fertile. Deux montagnes prolongeaient l'une vers l'autre leur sommet majestueux, environnaient et bornaient des deux côtés le cours de ce fleuve. Le mont Dioclès étendait vers l'aurore sa masse élevée, au couchant s'avançait la pointe gauche de TEmblon, et dans la plaine qu'ils renfermaient le fleuve roulait ses ondes impétueuses. Il les augmentait sans cesse, et les portant jusqu'aux pieds des remparts de ma patrie, quoiqu'elle fût un continent, il en faisait une île en la bai-
gnant de ses flots. C'est pour les réprimer que le fils de Jupiter, à l'aide de sa massue et de ses bras infatigables, devait en mesurer \o cours , séparer et diriger loin de la plaine les eaux de ce beau lac et celles du fleuve rapide. Il accomplit cette immense entreprise en coupant le sommet des montagnes qui bordaient les rives de l'Orontès. Il brisa les rochers qui enchaînaient l'onde de ce fleuve, et, le faisant couler lui-même à flots précipités , il le fit descendre avec un horrible murmure sur les bords de la mer. A sa chute épouvantable, TOcéan retentit d'un bruit affreux que répéta le noir rivage de la Syrie (14). C'est avec moins de fracas que deux fleuves dont le cours est contraire , précipitent leurs eaux au sein des mers qu'ils font mugir au loin; ni Pister, qui, franchissant les barrières de glace (15) que Borée oppose à son cours , roule son onde sur les rochers et les promontoires qu'il bat de ses flots et traverse la Scythie avec un murmure effrayant et continuel, ni le fleuve sacré de l'Egypte, qui , descendu de la Lybie , épouvante la mer lorsqu'il vient y briser ses vagues écumeuses , ne font rien entendre de pareil aux mugissemens affreux dont le vaste Orontès fit retentir les rives de l'Océan. Elles poussèrent un horrible cri (16) lorsqu'elles reçurent dans leur sein la masse énorme de cette mer étrangère. Bientôt renaissant sous les eaux qui l'accablaient, la terre offrit à Hercule une plaine nouvelle, reprit sa couleur noire et sa fertilité. Aujourd'hui même encore ses guerêts se couronnent de riches moissons, et le bœuf laborieux foule le grain entassé dans les aires voisines du temple de Memnon , de ce temple où les peuples de l'Assyrie pleurent l'aimable fils de l'Aurore, ce héros que l'intrépide époux de Déidamie (17) précipita chez les morts, à la fleur de ses ans, lorsqu'il marchait au secours des malheureux Troyens. Une autre fois je célébrerai dignement et dans l'aimable langage du Permesse (18) les beautés qui décorent votre patrie. Je reviens maintenant aux chants que j'ai consacrés à la chasse.
Il est encore parmi les fiers taureaux une race indomptable (19). On donne à ceux-ci le nom de bisons, parce que laBislonie de Thrace est leur patrie. Voici les formes qu'ils ont reçues de la nature. Sur leur cou épais flotte une crinière hérissée qui règne jusqu'aux épaules et couvre leurs joues délicates (20). Telle la porte
LA CHASSE
le lion , ce noble roi des animaux , couronné d'une chevelure blonde et majestueuse. Les cornes de ces taureaux sont armées de pointes aiguës , aussi subtiles que des langues de feu (22) et semblables aux hameçons recourbés 5 elles ne croissent point opposées comme aux autres taureaux , les pointes n'en sont point dirigées l'une vers l'autre, mais ces funestes dards, couchés sur le front de l'animal, se redressent à leur extrémité et regardent les cieux. Aussi lorsque ces taureaux poursuivent un homme ou quelque quadrupède, s'ils le frappent de leurs cornes, ils l'enlèvent dans les airs. Leur langue, d'une rudesse extrême, est semblable à cet instrument qui ronge le fer (23) -, ses caresses font couler le sang.
Le cerf aux pieds légers se nourrit des productions de la terre. Il a le front couronné d'un bois majestueux ; son œil est grand , son port noble et son dos tacheté et nuancé de diverses couleurs. Cet animal plein de vivacité traverse les fleuves et porte orgueilleusement sa tête ; ses reins sont fournis de graisse, mais ses jambes sont minces, son cou est faible et sa queue fort courte. Ses naseaux , partagés en quatre ouvertures (23), forment autant de canaux par lesquels il respire. Le courage n'habite point son cœur, sa colère est peu redoutable, et quoique. élevé, son bois n'est armé que de pointes émoussées (24) ; aussi jamais les cerfs ne combattent à coups de tête, ni les animaux belliqueux, ni les chiens intrépides, ni même le lièvre aux pattes velues , animal faible et craintif.
Mais l'amour exerce un violent empire sur leurs cœurs , Vénus y verse tous ses feux. Semblables au coq ardent et belliqueux et à tous les oiseaux qui portent sur leurs ailes les riches couleurs du printemps , les cerfs brûlent durant des jours entiers des désirs de l'hymen. C'est dans leurs flancs et au-dessous du ventre qu'ils recèlent le double organe delà généralion. En le moissonnant-avec le fer, on ferait à l'instant d'un mâle une femelle, et le bois majestueux dont sa tête est parée tomberait entièrement. Le cerf dans ses amours n'observe point la loi de l'hymen que suivent les autres quadrupèdes, il se livre à d'étranges caresses ; car pour jouir de sa femelle, il ne se lient point debout dans les pâturages , ni couché sur les fleurs dont la terre émaille les prairies ; ce n'est que par une course rapide qu'il peut joindre
sa biche. 11 la saisit en courant et la presse amoureusement dans ses bras. Mais loin de se laisser attendrir, elle fuit emportant son époux sur son dos et conserve un cœur inaccessible à la tendresse. Cependant le cerf la suit avec vivacité à l'aide des deux pieds qui lui restent , et sans quitter l'objet de son amour, il accomplit le devoir nuptiaL Mais lorsque plusieurs lunes révolues ont amené le terme de son enfantement, la biche va chercher une retraite obscure , loin des lieux fréquentés par les humains; les lieux où les mortels portent leurs pas sont odieux aux animaux sauvages.
Les cerfs , par le bois touffu qui couronne leur tête , surpassent en beauté tous les habitans des forêts, et lorsque ces rameaux tombent dans certaine saison , ils creusent une fosse et les enterrent de peur que quelque mortel (25), ne les trouvant dans un sillon ne s'en saisisse. Ils se cachent ensuite eux-mêmes dans le plus sombre taiilis, honteux de montrer ainsi dépouillée aux yeux des autres animaux , cette tête qu'ils levaient auparavant avec orgueil.
Les cerfs sont amphibies (26) ; ils courent sur la terre et marchent au milieu des flots. Pour voyager ainsi sur les eaux, ils se rassemblent , et lorsqu'ils traversent les mers, l'un d'eux nageant à la tête du troupeau rangé sur une colonne , lui sert de conducteur; tel un pilote dirige le gouvernail d'un navire : un autre , appuyant sa tête et son cou sur le dos du premier, le suit en nageant; ils fendent ainsi l'onde en se prêtant un mutuel soutien , et lorsque le premier est fatigué, il quitte la file et vient à la queue de la phalange , où il se délasse en s'appuyant sur un autre; chacun d'eux sert de guide à son tour ; de leurs pieds , comme avec des rames ils sillonnent l'onde amère, et tenant élevé le bois qui décore leur tête, ils le présentent ainsi qu'une voile au souffle des vents.
(27) Une haine implacable règne entre la race entière des cerfs et celle des serpens. Le quadrupède cherche sans cesse le fier reptile dans le fond des vallées , et sitôt qu'il reconnaît ses vestiges tracés en longs sillons tortueux , il accourt transporté de joie au repaire de son ennemi , applique ses naseaux sur son nid , et par la violence de son souffle il l'attire au combat. Le reptile funeste voudrait en vain l'éviter, le cerf l'arrache malgré lui à sa retraite profonde. A peine le monstre gonflé de Yenin a vu
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son ennemi qu'il dresse une horribe tête, ouvre une large gueule hérissée de dents blanches et aiguës , fait craquer ses mâchoires et pousse des sifïlemens pleins de colère ; mais le cerf, qui semble rire de son courroux, le déchire à coups de dents, malgré les Yains efforts qu'il fait pour se défendre. Le serpent a beau s'enlacer au cou et aux jambes du quadrupède, celui-ci le mord sans relâche et jonche la terre de ses tronçons palpitans. Quelle que soit la perfidie de son caractère , vous auriez pitié de ce reptile en le voyant ainsi mutilé tomber en lambeaux.
Sur les confins de la Lybie , fertile en généreux coursiers, on voit errer une foule innombrable et funeste de serpens de toute espèce. Si quelque cerf vient seul se reposer sur les collines sablonneuses, aussitôt un essaim de serpens ennemis forme un bataillon venimeux et s'élance sur lui. Ils se répandent sur tous ses membres -, les uns lui rongent la tête et de leurs dents aiguës lui scient le front et les sourcils. D'autres dévorent son cou délicat, sa poilrine, ses flancs, son ventre ou sa bouche. Ceux-ci s'attachent à ses côiés , ceux-là se fixent sur ses cuisses ou se repaissent de son dos-, d'autres encore se suspendent à d'autres parties, dans lesquelles ils plongent leurs dards empoisonnés. L'infortuné quadrupède, pénétré de toutes parts des plus vives douleurs, veut d'abord s'y dérober par une fuite légère ; mais ii n'en a pas la force. Cette multitude innombrable de serpens en fureur l'enchaîne et l'accable au point qu'elle le contraint à rester sur la place. Cependant il déchire à coups de dents des milliers de ces cruels animaux. Rugissant de douleur, il se roule en tous sens pour écraser ces reptiles odieux , qui , sans chercher à fuir le trépas , et loin de lâcher prise , périssent attachés à leur proie. La haine les rend intrépides ; les uns tombent coupés par la dent du cerf, d'autres expirent foulés sous ses pieds-, une sanie sanglante ruisselle sur la terre jonchée de leurs tronçons palpitans , dont les restes à moitié dévorés sont attachés au flanc de l'animal. Quoique morts , ils le serrent encore de leurs dents, et leur tête enfoncée sous sa peau y demeure ensevelie. Cependant le léger quadrupède , qui par un effet de la providence des dieux , connaît les avantages qu'il a reçus de la nature, cherche partout le cours de quelque neuve chargé d'un noir limon (28) 5 là broyant
sous ses dents des écrevisses , il trouve en elles l'antidote naturel du poison qui circule dans ses veines. A l'instant et d'eux-mêmes tombent à ses pieds ces restes odieux des furies qui l'agitaient et leurs morsures se cicatrisent.
Le cerf vit très-longtemps , et c'est avec vérité que les mortels assurent que sa vie est égale à celle de quatre corneilles (29).
Il est une autre race de cerfs appelés eurycêrotes (aux larges cornes) (30). Leur nom désigne assez quelle est la nature du bois dont ils sont couronnés.
On trouve encore dans les forêts l'animal qu'on nomme jorcos (31). Il' a le corps du cerf, mais son dos est revêtu d'une peau entièrement semée de diverses taches semblables à celles qui brillent sur la robe des 'léopards.
(32) Le bubal est plus petit que l'eurycérote, mais plus grand que la gazelle. Il a les yeux brillans, la peau d'une couleur agréable et l'aspect gracieux. Les rameaux de ses cornes s'élèvent en droite ligne au sortir de la tête, mais plus haut elles se recourbent vers le dos par l'inflexion de leurs pointes. Cette espèce chérit singulièrement les lieux qui l'ont vue naître , les forêts où elle fait son séjour et sa retraite accoutumée. Si les chasseurs, après l'avoir enchaîné dans leurs filets , transportent cet animal dans une autre contrée et le laissent courir en liberté dans les vallées il reviendra bientôt dans les lieux chéris qu'il habitait. Il ne peut se résoudre à errer dans un pays où il est étranger. Ce n'est donc point aux seuls mortels que la patrie est chère (33) ; cet amour est également gravé par la nature dans le cœur des animaux sauvages.
(34) Les légères dorcades forment une espèce charmante. Tout le monde en connaît la forme, la taille et la force. Les perdrix belliqueuses, au cou changeant, à l'œil enflammé,xontractent dans les vallées l'amitié la plus tendre pour les dorcades, vivent familièrement avec elles, habitent la même retraite, placent leur nid près de leur séjour et les suivent au pâturage. Mais, hélas! cette amitié par la suite devient funeste à toutes deux ; elles en retirent l'une et l'autre de tristes fruits. Les humains, profitant de cette inclination mutuelle, dressent à ces infortunées une embûche perfide : pour attirer les dorcades dans le piège, ils leur présentent des perdrix, objets de leur tendresse, et offrent à celles-ci des dorcades, leurs amies.
LA CHASSE
(35) Il est des espèces sauvages de chèvres et de brebis qui ne sont pas beaucoup plus grandes que nos brebis ordinaires et nos chèvres velues, mais qui déploient bien plus de vitesse à la course et de force dans les combats. Leur tête est armée de cornes roulées en volutes. La force de ces brebis réside dans leur front, dont la dureté est extrême. Souvent dans les forêts elles s'élancent contre les sangliers impétueux et les renversent expirans sur la poussière. Si quelque combat s'allume entre elles, la violence de leur choc fait résonner l'air d'un bruit formidable. L'ennemi ne peut éviter leur rencontre, et c'est pour l'une et l'autre une nécessité indispensable ou de remporter la victoire ou de tomber sans vie sur le champ de bataille : telle est la violence de leurs combats.
(36) Au milieu de leurs cornes les chèvres ont un conduit de respiration ; il passe à travers les dents et communique au cœur et aux poumons. Si l'on enduisait leurs cornes de cire, on ferait mourir ces animaux en interceptant le canal par lequel ils respirent.
Tendre mère , la chèvre sauvage prend un soin extrême de ses petits lorsqu'ils sont dans l'enfance, et les petits à leur tour prennent soin de leur mère dans sa vieillesse. Tels on voit des humains remplis de tendresse pour un père lui prodiguer tous leurs soins lorsque, enchaîné dans les tristes liens de la vieillesse , ses pas s'appesantissent, sa démarche devient tremblante , ses membres se couvrent de rides, ses bras languissent sans vigueur, ses yeux s'obscurcissent ; ses enfans lui paient alors le prix de leur éducation, qui lui coûta tant de travaux : ainsi les jeunes chevreaux veillent sur les auteurs chéris de leur naissance, et lorsque ceuxci viennent tomber dans les filets des chasseurs, ils leur présentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie qu'ils vont cueillir au loin, leur apportent sur le bord des lèvres l'eau fraîche qu'ils ont puisée dans le prochain ruisseau et d'une langue caressante leur nettoient le corps. Si vous prenez la mère seule dans vos filets, bientôt vous prendrez à la main tous les petits. On dirait qu'elle leur parle et les exhorte â prendre la fuite ; elle semble par ses bêîemens leur adresser celte prière : «Fuyez, chers enfans, les redoutables chasseurs-, fuyez et ne me rendez pas en tombant sous leurs coups une mère infortunée , privée des objets de sa tendresse. )> On croirait qu'elle leur tient ce lan-
gage. Ses petits, rangés autour d'elle, semblent aussi, par leurs plaintes touchantes , déplorer le sort de leur mère, et l'on dirait que, quittant leurs bêîemens pour prendre une voix humaine , ils vont parler et supplier le chasseur en ces termes : « Au nom de Jupiter , au nom de Diane elle-même, rends-nous une mère chérie, nous t'en supplions ; reçois pour sa rançon tout ce que dans notre infortune il nous est possible de te donner : prends -nous nousmêmes à la place de notre malheureuse mère. Laisse fléchir ton cœur barbare , crains la vengeance des immortels et songe à la vieillesse de ton père si tu possèdes encore dans ton palais ce cher auteur de ta vie. » C'est ainsi qu'ils paraissent supplier le chasseur 5 mais s'ils voient qu'il conserve un cœur inaccessible à la pitié (ô tendresse, ô pouvoir de l'amour filial!), ils s'enchaînent volontairement sur ses pas et le suivent d'eux-mêmes.
Sur les bords les plus reculés de la Crète, dans le territoire de Cortyne, il est une race de brebis rousses armées de quatre cornes ; la laine dont elles sont vêtues a l'éclat de la pourpre et croît avec abondance , mais elle n'est point délicate au toucher : sa rudesse la fait plutôt ressembler à la chevelure grossière de la chèvre qu'à la toison fine d'une brebis.
(37) Telle est aussi la couleur fauve dont brille le subus -, mais sa robe n'est point chevelue, et au lieu de quatre cornes, deux seules assez épaisses arment son large front. Cet animal est amphibie, et lorsque dans la mer il fend rapidement les flots, une foule de poissons nage à sa suite. Charmés à la vue du subus, dont ils aiment la peau délicate , ils lui lèchent les membres. Les pagres , les timides mélanures , les aiguilles de mer et les homards le suivent avec plus d'ardeur que les autres.
Quel sujet d'un.étonnement inexprimable de voir des animaux brûler des plus étranges désirs de l'amour! Ce n'est pas seulement aux bêtes de même espèce que ce dieu a imposé l'inévitable loi d'un penchant réciproque et naturel ; il ne l'a pas bornée non plus à la nécessité d'accroître et de pcrpéîuer leur race. Il est admirable sans doute que des êfres privés de raison soient enchaînés par les nœuds de la volupîé, éprouvent pour leurs semblables le charme de l'amour et forment sans le secours de la réflexion une union conjugale , imilanl en cela les humains, chez qui l'amour s'introduit
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par les yeux, que ia raison tient sans cesse ouverts. Mais que par un pouvoir surnaturel les animaux ressentent pour des espèces étrangères toutes les fureurs de Vénus!.. (38) Quelle passion les gelinottes ne conçoivent-elles pas pour les cerfs, et les perdrix pour les gazelles' Par quel charme routarde, dont l'oreille est recouverte d'un long poil, aime-t-eile les chevaux? (39) Le loup et le perroquet vivent ensemble dans une étroite union (40), et toujours le quadrupède recherche l'oiseau qui porte sur ses ailes la couleur des prairies.
Amour, puissant Amour, que tues grand ! que ta force est immense ! que tes desseins sont profonds ! que ton empire est absolu ! Dieu suprême, quels sont tes jeux ! La terre est assise sur sesfondemens , et tu la fais trembler sous tes traits. L'Océan est agité, et tu rends ses flots immobiles. Tu t'élances dans les airs, et le vaste Olympe frémit à ta présence. Tous les êtres tremblent devant toi, depuis la voûte immense des cieux jusqu'aux entrailles de la terre. Les tristes habitans del'empiredePlutonquiontbu l'onde insensible du Léthé et se sont dérobés à tous les maux te redoutent encore. Ta puissance pénètre où n'a jamais pénétré l'œil du soleil -, sa lumière cède en tremblant à tes feux, que respectent les foudres même de Jupiter. Tant ils sont violens ces traits que tu nous lances, dieu terrible! ces traits douloureux et brûlans , qui corrompent la raison , inspirent une folle ivresse, allument des fureurs extrêmes, ces traits dont rien ne peut guérir les coups et dont tu te sers pour enflammer le cœur des animaux de désirs qu'ils ne peuvent calmer par une douce union !
On est saisi d'étonnement lorsqu'on voit l'attagas, auquel la nature a donné des ailes, s'abattre sur le cerf armé de cornes ; quand la perdrix caresse les gazelles, les rafraîchit, lorsqu'elles sont couvertes de sueur, par l'agiîation rapide de ses ailes et calme la chaleur extrême qui les incommode -, quand l'outarde amoureuse tombe du haut des airs à la rencontre du coursier qui fait résonner la plaine sous ses pas. Les sagres s'attachent aux boucs , et une foule de poissons de toute espèce , éprise d'amour pour le subus , se range autour de lui lorsqu'il fend les flots et lui forme un immense cortège. Transportés de joie , ils le pressent de toutes parts, et l'Océan écume autour d'eux, frappé sous leurs blanches nageoires. Mais insensible aux caresses de ces étrangers, le qua-
drupède sans pilie dévore ses amis d'une dent meurtrière 5 en vain ils voient le triste sort dont ils sont menacés, ils ne peuvent haïr celui qui leur donne le trépas et ne veulent point se détacher de lui. Méchant et cruel subus, les pêcheurs un jour te dresseront dans les flots de mortelles embûches dont tes ruses ni ta cruauté envers les poissons ne te sauveront pas !
Un animal aux cornes aiguës habite encore dans les forêts (41), c'est le féroce oryx, l'enuemi déclaré des bêtes sauvages. Sa couleur est celle du lait au printemps; ses joues sont les seules parties de sa face qui soient teintes de noir. Il a les reins doubles et fournis de graisse; ses cornes de couleur d'ébène croissent et s'élèvent en droite ligne, armées de pointes aiguës qui font de cruelles blessures : plus terribles que l'airain acéré et le er tranchant, ces cornes surpassent en dureté le marbre même et recèlent , dit-on , un poison subtil. L'oryx a le cœur cruel et superbe ; il ne craint ni les aboiemens du chien prompt à suivre sa trace ni le frémissement du sanglier qui sur les rochers court à sa rencontre. Le mugissement redoutable du taureau , l'horrible cri du léopard ne lui inspirent aucun effroi. Le lion même par son affreux rugissement ne lui fait pas prendre la fuite \ son intrépidité brave jusqu'aux mortels, et souvent le chasseur courageux qui s'oppose â son passage est renversé dans les précipices. Quand l'oryx aperçoit quelque animal belliqueux, un sanglier à la dent recourbée, un lion qui ouvre une gueule menaçante, un ours intrépide et cruel, alors il incline la tête, et le front appuyé sur la terre, les cornes enfoncées dans le sable, il attend l'assaut de son ennemi et souvent le prévient en lui donnant la mort. En effet, le front obliquement baissé, il s'élance sur l'animal dont il observe tous les mouvemens et lui présente ses armes aiguës. Celui-ci les brave et court avec fureur se précipiter sur leurs pointes redoutables. Un mortel plein de vigueur et de courage , que Diane a comblé de ses dons, lorsqu'il voit au milieu des forêts accourir le lion qu'il a blessé, fait briller un javelot dans ses robustes mains, et attendant le monstre de pied ferme, il oppose à sa rage le fer à double tranchant ; tel l'oryx attend la bêle cruelle qui vient fondre sur lui et qui par son intrépidité se donne elle-même le trépas : les pointes aiguës pénètrent aisément dans ses flancs , et de cette double blessure coulent à
LA CHASSE
l'instant les flots d'un sang noir que l'animal féroce élanche avec sa langue. Alors ces deux ennemis font de vains efforts pour prendre la fuite : ils ne le peuvent et périssent en se donnant une mort réciproque. Quelquefois le laboureur ou le berger rencontre avec étonnement leurs corps étendus sur son passage et s'empare de cette riche proie.
i la suite et dans la chasse même des animaux qui sont armés de cornes , on doit célébrer l'éléphant, cet énorme quadrupède; les deux défenses redoutables qui sortent de sa bouche s'élèvent en regardant les cieux'et ressemblent à des dents recourbées : le vulgaire leur en donne même le nom -, mais il se trompe, et nous pensons qu'il vaut mieux les appeler des cornes (42). Ces armes naturelles ne diffèrent-elles pas par des signes évidens? Celles qui dans les animaux sortent des mâchoires supérieures et croissent en s'élevant sont des cornes -, mais lorsqu'elles se dirigent vers la terre, ce sont de véritables dents. Les deux cornes de l'éléphant ont leurs racines dans sa tête-, ces racines, comme celles des arbres, sont proportionnées à la grosseur de l'animal : cachées d'abord sous sa peau , elles s'allongent en descendant le long des tempes, arrivent dans la bouche, d'où elles sortent dépouillées de leur enveloppe. Voilà ce qui donne au vulgaire la fausse opinion qui l'abuse-, cependant les mortels ont encore pour connaître la vérité un signe indubitable. Toutes les dents des animaux sont inflexibles, elles ne cèdent à aucun art et demeurent indomptables; l'ouvrier par son industrie veut en vain étendre leur surface, elles résistent obstinément ; leur fait-on violence, elles rompent en morceaux. Avec les cornes au contraire, on fabrique des arcs recourbés et mille instrumens divers. Celles de l'éléphant, auxquelles on donne le nom de dents , se laissent étendre et ployer sous la main des ouvriers qui travaillent l'ivoire.
De tous les animaux terrestres, il n'en est aucun dont la taille égale celle de l'éléphant; on le prendrait en le voyant pour le vaste sommet d'une montagne ou pour un nuage épais qui recèle dans ses flancs la tempête redoutée des mortels et qui s'avance en menaçant les campagnes. La tête énorme de ce quadrupède est coiffée de deux oreilles creuses et découpées (43); entre ses yeux sort un nez long, mince et flexible; on l'appelle une trompe;
c'est la main de l'éléphant : avec elle il exécute aisément tous ses desseins (44). Ses pieds ne sont point égaux, ceux du devant sont plus élevés que les postérieurs. La peau dont son corps est revêtu est rude au toucher, désagréable à la vue et si dure que le tranchant du fer à qui tout cède ne saurait l'entamer. L'éléphant est doué du plus grand courage ; féroce tant qu'il habite les forêts, il s'apprivoise aisément avec les humains, dont il devient le fidèle ami. On le voit, dans les prairies, dans le fond des vallées , déraciner les hêtres , les oliviers sauvages , les palmiers dont la tête majestueuse s'élève dans les airs , et les renverser en les frappant de ses armes aiguës qui lui sortent des mâchoires; mais entre les mains puissantes des mortels il, oublie bientôt ce fier courage et dépouille toute la férocité de son caractère : il supporte le joug, reçoit un frein dans sa bouche et se laisse monter par des enfans qui le dirigent dans ses travaux. On dit que les éléphans parlent entre eux et qu'il sort de leur bouche une voix articulée ; mais cette voix animale (45) ne se fait pas entendre à tout le monde, leurs conducteurs ont seuls cet avantage. J'ai appris avec admiration que les plus robustes de ces animaux possèdent une intelligence prophétique et connaissent l'instant inévitable de leur trépas. Ce n'est donc pas parmi les seuls oiseaux que les cygnes présagent l'avenir et chantent douloureusement leur hymne funèbre (4ti): chez les quadrupèdes, l'éléphant prévoit le terme fatal de sa vie et le déplore en poussant de tristes accens.
D'une taille un peu plus forte que l'impétueux oryx (47), le rhinocéros porte à l'extrémité de son nez une corne aiguë et redoutable, arme terrible avec laquelle il peut dans l'effort de sa course percer l'airain et fendre le plus dur rocher. Souvent cet animal s'élance sur l'éléphant que, malgré sa force extrême, il renverse mort sur la poussière.
• (48) Sur son front couronné d'une chevelure dorée et sur son large dos sont semées de nombreuses taches de pourpre. Tous les rhinocéros sont mâles (49); on ne voit aucune femelle de cette espèce. A qui doivent-ils donc la vie ? je ne l'ai point appris, et ne le sachant pas , je ne puis dire si c'est du sein des. rochers que naissent ces terribles animaux, ou s'ils sont autochtones et sortis des entrailles de la terre , ou si , sans amour, sans hymen, sans enfantement ,
OPPIEN
ils se reproduisent eux-mêmes. Ainsi dans les humides vallées del'Océan, on voit naître d'euxmêmes et sans le secours d'une mère divers animaux, les huîtres, les anchois, les crabes, les trombes et tous ceux qui naissent dans le sable.
Muse , il ne nous est pas permis de chanter de faibles objets. Laissons dans l'oubli les animaux sans force et sans courage, les panthères aux yeux brillans (50), les chats malfaisans qui attaquent les oiseaux domestiques, les loirs au corps fluet, au cœur timide , aux membres délicats, et qui, ensevelis dans une retraite obscure, s'enivrent d'un sommeil continuel tant que l'hiver exerce ses rigueurs- les infortunés ne prennent alors aucune nourriture et leurs yeux sont fermés à l'éclat du jour. Ces animaux sont tellement endormis au fond de leur tanière qu'ils semblent morts de froid ; mais lorsque le printemps commence à sourire à la nature et rajeunit les fleurs et l'herbe des prairies, ils s'éveillent, sortent de leur obscurité, ouvrent les yeux et reçoivent la lumière du soleil ; le besoin rappelle en eux l'agréable souvenir de la douce pâture : ainsi les loirs reviennent à la vie.
Je ne parlerai point de l'écureuil aux longues soies, de cet animal timide qui dans la saison brûlante oppose, en élevant sa queue, un abri naturel aux rayons de l'astre du jour. C'est ainsi que le paon ombrage son corps d'une voûte circulaire sur laquelle éclatent les couleurs les plus riches et les plus variées. De tous les êtres qui marchent sur la terre, dont le sein fécond les fait naître, qui d'une aile légère traversent l'immensité des cieux ou sillonnent les (lois agités dans les gouffres de l'Océan, le souverain des dieux n'en a produit aucun de plus brillant ni de plus agréable aux yeux des mortels que cet oiseau dont le corps étincelle de la richesse de l'or unie à l'éclat du* feu.
Je ne parlerai pas non plus de l'horrible hérisson environné d'un rempart formidable. 11 est deux espèces de ces animaux affreux : l'une, petite et sans force, n'est armée que de faibles pointes 5 l'autre, d'une taille plus considérable, est hérissée de tous côtés de dards menaçans.
Je passe sous silence les trois espèces de singes, ces mauvais imitateurs de l'homme. Qui ne haïrait cette race difforme, odieuse, lâche et perverse? Ces animaux engendrent deux petits, mais ils n'ont pas pour eux une égale tendresse : l'un est l'objet de leur amour
et l'autre de leur haine ; ils lui donnent la mort jusque dans les bras de sa mère.
Mes chants se refusent encore à célébrer la race autochtone des taupes aveugles , dont l'herbe est la nourriture. Cependant, s'il faut croire l'incroyable opinion accréditée chez les mortels , elles tirent d'un sang royal leur glorieuse origine.
Le dieu brillant du jour autrefois irrité contre Phinée, souverain de la Thrace, d'avoir été vaincu par lui dans la science de l'avenir , le priva de la lumière et le fit tourmenter par les Harpies , monstres ailés, infâmes , qui par leur présence odieuse venaient infecter ses repas. Mais lorsque les deux illustres fils de Borée , Zéthus et Calais, vinrent en Thrace avec Jason, qu'ils suivaient sur le navire Argo à la conquête de la Toison d'or ils eurent compassion de ce vieillard malheureux (51), tuèrent les monstres qui le tourmentaient et rassasièrent Phinée de mets les plus exquis. Cependant Apollon , dont la colère n'était point assoupie, le changea en taupe, dont la race n'existait point encore. Voilà pourquoi ces animaux sont aveugles et gourmands.
CHANT TROISIEME
Après avoir chanté les animaux armés de cornes, les taureaux, les cerfs, les daims à la taille élégante, les légères gazelles, i'oryx, le brillant jorcos et tous ceux dont le front est orné de rameaux, Muse , célébrons à présent les espèces cruelles qui ouvrent une gueule menaçante et dévorent la chair, et celles qui portent des dents recourbées.
C'est au lion que je dois consacrer mes premiers chants.
(1) Jadis les Curetés nourrirent le fils du puissant Saturne , lorsque îlhée, dérobant à la voracité de ce père impitoyable le fruit de son hymen, le déposa dans les antres de la Crète. Saturne aperçut ce jeune enfant déjà robuste, et pour se venger des Curetés, il changea ces généreux sauveurs de Jupiter en animaux sauvages. Dépouillés par la volonté d'un dieu de la forme des humains, ils revêtirent celle des lions. Mais bientôt après Jupiter leur donna le souverain empire sur les habitans des forêts et le droit de iraîner le char rapide de la more des dieux.
LA CHASSE
Il est diverses espèces de lions. Chacun de ces animaux a sa forme particulière-. Ceux que produit l'Arménie vers l'embouchure bruyante et sur les vastes bords du Tigre (2) et ceux que fait naître la fertile contrée des Parthes , brillent d'une couleur fauve. Leur vigueur n'est pas extrême , mais ils ont un cou épais et une longue crinière. Leurs yeux brillans sont recouverts par de vastes sourcils tristement hérissés et prolongés jusqu'au museau. De leur cou et de leur menton descend des deux côtés une superbe chevelure.
Les lions que nourrit l'Arabie, nommée heureuse par les mortels , ont comme les premiers le cou etlapoilrine velue et font jaillir de leurs yeux de longs éclairs de feu. Us surpassent tous les autres en beauté, mais cette espèce est rare sur la terre.
Dans les plaines brûlantes de la fertile Lybie, une foule innombrable de robustes lions fait entendre ses rugissemens affreux (3). Ces animaux ne sont point hérissés de poils , un duvet rare et léger les environne : mais leur aspect est effrayant : ils ont une tête énorme , une couleur cyanée légèrement mêlée de noir règne sur tous leurs membres (4). La force de leurs muscles est extrême , et le lion de Libye est le roi des autres lions souverains du reste des animaux.
Autrefois un lion prodigieux passa de l'Ethiopie dans la Libye. (5) Il était noir, coiffé d'une belle crinière. Sa gueule seulement avait la couleur de la pourpre. Il portait un large front, ses pattes étaient garnies d'un long poil, le feu le plus vif brillait dans ses yeux. Je n'en parle pas d'après un simple récit, j'ai vu moi-même ce terrible animal. Il vint à Rome pour être offert aux regards de l'empereur.
(6) Les lions n'éprouvent pas le besoin de manger tous les jours, ils en emploient un à leurs repas et l'autre aux travaux de la chasse. Ils ne se retirent pas non plus dans les creux des rochers pour se livrer au sommeil 5 mais pleins de confiance en leur courage , ils dorment en pleine campagne, et partout où les surprend la nuit profonde.
J'ai su des jeunes hommes qui prennent soin des lions , que la patte droite de ces animaux a la puissante vertu de la torpille (7) , et que c'est par ce charme qu'ils ravissent toute la force aux autres bêtes sauvages.
La femelle du lion éprouve cinq fois les dou-
leurs de Lucine (8). On dit qu'elle ne fait qu'un seul petit -, mais c'est une opinion absolument fausse (9). Elle en produit cinq à sa première portée, quatre à la seconde, trois à la troisième , deux à la quatrième -, mais à son dernier enfantement cette noble mère ne fait sortir de ces généreux flancs qu'un seul lionceau destiné à régner un jour dans les forêts.
(10) Les redoutables panthères se divisent en deux espèces, les unes déploient à nos regards une taille considérable, un dos large et fourni de graisse-, les autres sont plus petites , mais n'ont pas une moindre force. Toutes deux brillent des mêmes beautés, leur forme est la même 5 ce n'est que par la queue qu'elles diffèrent -, Jes petites panthères la portent plus longue , et les grandes plus courte (11). Cet animal aies cuisses charnues, le corps allongé, l'œil brillant ; ses prunelles étincellent sous des paupières d'un bleu tendre \ elles ont elles-mêmes cette couleur, mais le fond teint de pourpre éclate de mille feux dont elles paraissent embrasées \ les dents inférieures dont sa gueule est armée sont blanches et venimeuses , sa robe est d'un gris obscur , semée de fréquentes taches noires semblables à des yeux. La panthère est si rapide à la course et s'élance avec tant de force , qu'on croirait à la voir bondir qu'elle vole à iravers les airs. C'est cette race que célèbrent les poètes, lorsqu'ils disent que les panthères furent jadis les nourrices de Bacchus. Voilà pourquoi elles aiment encore le vin avec excès et saisissent avidement dans leur gueule les doux présens du dieu de la treille. Une autre fois je dirai pour quelle raison ce dieu changea des femmes illustres en de cruelles panthères.
On voit encore une double espèce d'animaux légers à la course (12) , celle des lynx dont les uns, assez petits, font la guerre aux lièvres encore plus faibles qu'eux , tandis que les autres d'une taille plus considérable s'élancent avec agilité sur les cerfs et sur les oryx. Ces deux lynx sont revêtus de formes parfaitement semblables, une égale vivacité éclate dans leurs regards et leur physionomie a je ne sais quoi d'agréable et de riant ; tous deux ont la tête de médiocre grosseur et l'oreille arrondie : la seule couleur de la peau met entre eux quelque différence ; les petits lynx ont la robe d'un fauve ardent , celle des grands a la teinte du safran ou du soufre.
Tous ces animaux, les lynx aux regards
OPPJEN.
agréables, les lions aux prunelles enflammées , les redoutables panthères, lés tigres aussi légers que les vents, chérissent singulièrement leur tendre progéniture. Si d'intrépides chasseurs perçant jusqu'au fond des bois , vont dérober leurs petits, les mères de retour, à la vue de leur demeure abandonnée , poussent de fréquens gémissemens et font retentir au loin leurs plaintes douloureuses. Telles, à la vue de leur patrie ravagée par le fer et la flamme, les femmes éplorées volent au secours de leurs enfans en poussant des cris lamentables. O puissance de cet amour qu'un dieu sans doute a gravé dans le cœur de tous les êtres pour leur jeune postérité! Ce n'est pas chez les seuls humains , en qui tout est le fruit du génie , que cette tendresse éclate 5 elle anime les reptiles et les poissons, les nombreux habitans de l'air et jusqu'aux animaux les plus féroces. Que de soins le dauphin , le glaucus aux yeux brilîans, (13) le phoque et tous les citoyens de l'onde ne prodiguent-ils pas à leurs petits I Et parmi les oiseaux, quelle infatigable tendresse n'ont pas pour leur couvée les colombes , les orfraies , toutes les espèces d'aigles et la corneille qui vit de si nombreuses années. Voyez comme à l'aspect de l'épervier planant au haut des airs , la poule , cet oiseau qui partage la demeure des humains, s'agite avec inquiétude autour de ses poussins-, d'abord elle jette un cri perçant, bondit çà et là , les appelle d'une voix aiguë , et la tête élevée , le cou arrondi , les plumes hérissées , elle ouvre les ailes , les étend vers la terre; ses petits tout tremblans se réfugient sous ce léger rempart. Souvent elle épouvante l'oiseau cruel et le force à prendre la fuite, tant elle est intrépide à défendre sa postérité-, elle nourrit avec tendresse ses poussins lorsqu'ils sont dans l'enfance, ou lorsque n'ayant point encore de plumes ils viennent de rompre les liens de la coquille. Ainsi parmi les bêtes féroces , les lionnes rugissantes, les panthères impétueuses, les tigres au dos rayé affrontent tous les dangers pour défendre leurs petits, attaquent les chasseurs , bravent les lances dont ils sont armés et subissent le trépas. Rien ne les effraie quand elles combattent pour leur postérité, ni la foule menaçante des jeunes hommes armés d'épieux, ni les éclairs du fer et de l'airain , ni la grêle de traits et de pierres dont elles sont frappées. Tous leurs efforts tendent à sauver leurs petits ou à perdre la vie.
L'ours cet animal féroce , traître et sanguinaire, revêtu d'un poil épais et rude, n'offre rien dans ses traits rebutans qui ne déplaise aux yeux. Sa gueule largement fendue , armée de dents menaçantes, le rend redoutable aux chasseurs. Il a le museau bleu, l'œil vif et perçant , le corps fourni , large. Il est prompt à la course (1 4) ; ses pattes ressemblent aux pieds et aux mains de l'homme. Il gronde d'une manière effrayante 5 son cœur est toujours occupé de ruses et de trahisons ; Vénus y règne tout entière, nulle pudeur n'en peut arrêter les transports. Les femelles brûlent jour et nuit des désirs de l'hymen et recherchent avec fureur les caresses des mâles. A peine peuvent-elles s'abstenir de la couche nuptiale lorsqu'elles portent dans leurs flancs le fruit de leur fécondité. En effet, à l'exception des lynx et des lièvres timides , c'est pour tous les animaux une loi sacrée de ne point se livrer alors aux plaisirs de l'amour ; mais l'ourse toujours tourmentée de désirs , l'ourse à qui le veuvage est odieux , ose attenter sur ses propres enfans , et prévenant le terme prescrit par la nature, elle presse ses flancs et fait violence à Lucine. Tel est l'excès de sa lubricité , telle est la violence de ses transports amoureux. Ses petits , lorsqu'elle les met au monde, ne sont encore formésqu'à moitié (15). Leurs membresconfondus, sans articulations , n'offrent aux yeux qu'une masse informe de chair -, la mère partage ses soins entre la nourriture de ses enfans et les plaisirs d'un nouvel hymen -, à peine a-t-elle mis bas, qu'elle jouit aussitôt des embrassemens de son époux. Cependant elle lèche ses oursons , comme on voit les jeunes bœufs se lécher les uns les autres. Ces animaux en effet trouvent dans la peau de leurs semblables une saveur qui flatte agréablement leur goût , et jamais ils ne se séparent qu'ils ne se soient rassasiés de ce plaisir ; et l'homme qui les conduit au pâturage , sent en les voyant son cœur rempli de joie -, c'est ainsi que l'ourse achève de former ses petits en les caressant avec sa langue, jusqu'à ce qu'ils fassent entendre leur grondement épouvantable.
Malgré l'épaisseur de sa fourrure, l'ours craint la rigueur de l'hiver (16) et lorsque le vent d'occident verse en abondance la neige qui blanchit les campagnes , ilva se cacher au fond d'une caverne spacieuse où , privé de nourriture 5 il lèche ses pattes , les suce comme une
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mamelle, et donne par là le change aux désirs de son estomac. Telle est aussi la ressource ingénieuse qu'emploie le polype tortueux dans les profondeurs du vaste Océan. Pour se mettre à l'abri du froid qu'ils redoutent, les polypes se cachent sous les rochers qui bordent le rivage et se nourrissent en mangeant leurs cheveux. Mais lorsque le printemps fait renaître les fleurs , ils produisent en peu de temps déjeunes rameaux et recommencent à voguer sur la mer, ornés d'une nouvelle chevelure.
(17) Chantons à présent l'onagre : sa jambe fine, sa tête qu'il porte au vent, sa légèreté, sa vitesse, sa taille élevée le rendent digne de plaire à nos yeux (18). Il a l'air gai, le corps plein, bien proportionné, revêtu d'un poil argenté. Sa tête est surmontée de deux longues oreilles , une raie noire accompagnée de deux bandes aussi blanches que la neige règne le long de son dos. Ce quadrupède se nourrit de fourrages et paît l'herbe que la terre lui fournit avec abondance (19)-, mais il est lui-même une pâture délicate pour les animaux carnassiers plus robustes que lui. La race entière des onagres est livrée à la plus excessive jalousie. Ces animaux mettent leur gloire à posséder un grand nombre de femelles qui suivent leur époux partout où il veut les conduire, soit au pâturage , soit aux sources limpides des fleuves (20), boisson chérie des animaux , soit à leurs demeures ombragées , lorsque Vesper amène le sommeil à sa suite.
Le terrible aiguillon de la jalousie qui tourmente les mâles les rend cruels envers leurs propres enfans. Lorsqu'une femelle éprouve les douleurs de Lucine, tranquillement assis auprès d'elle , son époux attend le moment où elle sera délivrée de son fruit pour en observer le sexe (21) : si c'est une femelle, l'onagre qui déjà désire sa jouissance la caresse tendrement avec sa langue; mais s'il voit naître un mâle, transporté d'une funeste jalousie, il s'élance sur son petit et veut d'une dent cruelle lui couper la marque de son sexe , dans la crainte qu'il ne devienne un jour l'époux de celle qui l'a fait naître. Quoique affaiblie par les douleurs de l'enfantement, la mère défend son malheureux poulain si cruellement attaqué. Lorsqu'au milieu des horreurs de la guerre de barbares soldats massacrent un enfant sous les yeux de sa mère, et l'arrachent elle-même au corps tout sanglant de son fils qu'un reste
de vie fait palpiter encore, elle pousse les cris les plus douloureux, se déchire les joues, Ls sang et le lait confondus inondent son sein -, telle l'onagre femelle semble par ses gémissemens , par ses cris lamentables déplorer le sort de son malheureux fils. On dirait que pour le défendre cette infortunée a recours aux prières les plus touchantes , aux plus tendres supplications et qu'elle dit :
« 0 mon époux! mon époux! d'où vient ce front irrité? pourquoi vos yeux tout à l'heure si brillans sont-ils enflammés "de colère (22) ? Ce n'est point l'affreuse tête de Méduse, ce n'est point un dragon venimeux, ni le petit d'une lionne sauvage qui s'offre à vos regards ; c'est votre enfant dont la naissance m'a coûté tant de* douleurs et que nos vœux ont enfin obtenu des dieux. Quoi , vous voulez d'une dent ennemie ravir à votre fils sa virilité! arrêtez
cher époux! gardez-vous de trancher et
pourquoi Hélas! qu'avez-vous fait? en
mutilant voire fils vous l'avez réduit au néant. Que je suis malheureuse ! j'ai perdu tout le fruit de ma fécondité! Et loi, mon fils! l'excès de ton malheur vient de ton coupable père ; c'est par sa dent cruelle et non par les ongles des lions que tu es mutilé. »
C'est ainsi que cette mère infortunée s'emble gémir du .triste sort de son fils. Mais insensible à ses plaintes , l'onagre d'une bouche ensanglantée achève son horrible repas. O Jupiter! quel est donc le caractère atroce de la jalousie! tu la fais triompher à nos yeux de la nature même. Puissant roi des dieux, elle a reçu de toi une force plus active, plus pénétrante que celle de la flamme, et tu l'as ar.mée d'un glaive de diamant. Loin de garantir les enfans des fureurs de leurs pères, elle ne connaît ni les liens du sang ni ceux de l'amitié. C'est elle qui jadis arma contre leurs propres enfans les demidieux et les déesses mêmes, Thésée, Athamas en Attique, Progné , Philomèle en Thrace , Médée à Co Ichos et l'illustre Thémisto. Bien plus, ainsi qu'aux malheureux mortels, elle présente aux animaux l'horrible festin de Thyeste (23).
Sur les confins de l'Ethiopie habite au milieu des précipices la race nombreuse des hippagres (chevaux sauvages) (24); leur bouche est armée de deux défenses venimeuses ; cependant ces animaux ne sont point solipèdes, ils portent au coniraire une double pince semblable à celle
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d'un cerf. Sur le milieu de leur dos une épaisse crinière règne depuis le sommet de la tête jusqu'à l'extrémité de la queue. Le fier hippagre n'a jamais pu supporter la servitude , et lorsque les noirs habitans de l'Inde (25) le prennent dans leurs filets ou par de subtiles embûches , il ne veut plus prendre ni boisson ni nourriture et se révolte contre le joug de l'esclavage.
Muse , chantez à présent deux races d'animaux féroces , dont la rencontre est funeste et dont la large gueule est hérissée de dents , le loup meurtrier des brebis (26) et l'hyène aux yeux peu clairvoyans : l'un donne le trépas aux bergers et aux chèvriers, l'autre est l'ennemie redoutée des chiens les plus intrépides. Le premier pressé par la faim ravit pendant la nuit les agneaux et les chevreaux; le second ne marche qu'à la faveur des ténèbres , ne fait que des courses nocturnes ; car elle ne jouit de la lumière que lorsque nous l'avons perdue (27) et le retour de l'aurore la replonge dans l'obscurité. La forme du loup et de l'hyène est bien différente de celle des bêtes féroces : l'un paraît absolument semblable aux grands chiens des bergers (28) , l'autre a le dos arqué par la courbure de son épine ; elle est entièrement velue ; son corps effrayant à voir est peint de longues raies d'un bleu pâle et tracées en grand nombre , sa taille est étroite et longue. Les poètes célèbrent la puissance redoutable de la peau de ces animaux. Si vous portez à vos pieds des courroies de peau d'hyène, vous inspirerez l'effroi aux chiens les plus robustes , et lorsque vous marcherez avec cette chaussure, ils n'aboieront plus à votre rencontre, quoiqu'ils le fissent auparavant. D'un autre côté, si l'on écorche un loup et que l'on fasse un tambour de sa peau, ce tambour bruyant, propre à célébrer les fêtes de Cybèle , capable de causer l'avortement de tous les fruits quand on le frappe en même temps que plusieurs autres , fait seul résonner l'air d'un bruit formidable. On n'entend plus que lui , il impose le silence aux autres et les rend muets quelque sonore qu'ils fussent auparavant. Les brebis après sa mort craignent encore le loup qui ne vit plus.
Une particularité surprenante que j'ai apprise au sujet des hyènes à robe rayées, c'est qu'elles changent de sexe tous les ans. (29) Tantôt mâle tantôt femelle, cet animal fait tour à tour les fonctions d'un époux amoureux et d'une mère féconde.
On compte jusqu'à cinq espèces de loups revêtus de poil gris : les bergers , dont ces animaux sont les cruels ennemis , ont remarqué en eux différentes formes qui distinguent ces espèces -, la première est celle de ce loup intrépide que Ion appelle archer. 11 est entièrement roux , ses membres sont arrondis , il porte une tête plus forte que les autres et court avec vitesse; son ventre blanc est parsemé de taches grises, son hurlement inspire la terreur, il fait des bonds d'une hauteur surprenante. Ce loup secoue sans cesse la tête et ses regards ont la vivacité du feu.
Il en est un autre d'une taille plus considérable, ses membres allongés le rendent plus prompt à la course que tous les loups. Les hommes lui donnent le nom d'épervier ou de ravisseur. Dès le matin , aux premiers traits du jour, il sort pour aller à la chasse , en poussant un sifflement considérable. Il se passe aisément de nourriture -, ses flancs et sa queue brillent d'une blancheur éclatante -, c'est sur les montagnes élevées qu'il fait ordinairement son séjour ; mais en hiver lorsque la froide neige tombe des nues et couvre la terre , cet animal perfide et revêtu d'impudence s'approche de la demeure des humains dans l'espoir de trouver quelque pâture. Il rôde en silence autour des maisons , et s'il rencontre une chèvre il la saisit aussitôt avec ses griffes aiguës. Sur les sommets glacés du Taurus au milieu des montagnes de Cilicie et près des bords élevés de l'Amanus (30) , habite un animal que sa beauté ravissante élève au-dessus de toutes les bêtes sauvages. On l'appelle chriseus (loup doré) (31). Sa longue chevelure dorée lui prête un éclat éblouissant. Ce n'est point un loup : il l'emporte de beaucoup sur cette- espèce par la hauteur de sa taille. Ses dents sont aussi tranchantes que l'acier et sa force est extrême. Souvent dans sa fureur il perce l'airain le plus épais, brise les pierres et le fer dont les lances sont armées. Il connaît le temps auquel règne la canicule et , redoutant le kver de cette constellation, il se cache dans un souterrain ou dans quelque caverne obscure, jusqu'à ce que le soleil et l'astre funeste du chien aient calmé la violence de leurs feux.
Les acmons (enclumes) , cette race sanguinaire, se divisent en deux espèces. Le cou assez court , de très-larges épaules , les cuisses et les pattes garnies de longs poils , la tête pe-
LA CHASSE
tite, les yeux médiocrement fendus , voilà leur I caractère. La première espèce de ces animaux | est remarquable par son dos argenté et la blancheur de son ventre. L'extrémité seule de ses pattes est teinte d'un gris obscur. Les hommes lui ont donné le nom à" Minus à poils gris. La seconde espèce paraît de couleur noire. Sa taille est plus petite , mais cet acmon n'est pas moins robuste que l'autre. Il poursuit les lièvres, sur lesquels il s'élance avec impétuosité , et tous les poils dont ses membres sont couverts se dressent et se hérissent.
Souvent l'hymen rapproche les loups et les cruelles panthères , et de leur union naît une race vigoureuse , celle des thos , sur qui brillent réunies les diverses couleurs de ceux dont ils tiennent le jour. Ils ressemblent à leur mère par les nuances de leur peau, et par la face à leur père.
(32) Chantons à présent le tigre au corps noble et superbe. La nature ingénieuse et féconde, entre mille animaux, n'en a produit aucun de plus agréable à nos yeux. Le tigre l'emporte autant sur tous les habitans des forêts que le paon sur les autres oiseaux. Il paraît entièrement semblable à la sauvage femelle du lion , si vous en exceptez la peau , embellie chez le tigre de diverses guirlandes qui ont tout l'éclat de la pourpre et des fleurs. Ses yeux enflammés lancent, comme ceux de la lionne, de brillans éclairs. Il a comme elle le corps robuste et la taille fournie. C'est la même queue, ombragée de long poil , le même mufîle , les mêmes sourcils fièrement relevés. Leurs dents brillent du même éclat (33). De tous les quadrupèdes c'est le plus prompt à la course, et sa légèreté égale celle de Zéphire , dont il tient la naissance. Mais non : Zéphire n'est pas son père (34). Qui croira jamais que des animaux puissent être fécondés par le souffle de l'air ? Dire que celte race entière est femelle et ne s'accouple point avec des mâles , c'est une erreur destituée de vraisemblance. On peut voir souvent cet époux décoré de riches couleurs, mais il n'est pas facile à prendre , car aussitôt qu'il aperçoit des chasseurs il abandonne ses petits pour fuir de toute sa force. La mère au contraire suit toujours ses enfans , et, pénétrée de douleur , vient , au grand plaisir des chasseurs, se précipiter dans les filets qu'ils lui tendent.
Le sanglier tient un rang distingué parmi les
animaux sauvages et belliqueux : il aime à placer sa bauge au fond des précipices. Les hurlemens des bêtes fauves lui sont odieux. Toujours errant dans les forêts, il poursuit avec ardeur sa femelle, et dans ses transports amoureux ses soies se hérissent sur son col, comme l'aigrette qui s'élève sur un casque. La terre est arrosée de l'écume qu'il distille, et cette écume blanche frappe à grand bruit sur ses dents , poussée par un souffle brûlant. Il met dans ses amours plus d'emportement que de tendresse, si sa femelle soumise souffre ses caresses , elle apaise à l'instant sa colère; mais si elle s'y refuse et fuit ses embrassemens, cet époux embrasé de fureur lui fait violence , ou , la frappant de ses défenses , il l'étend morte sur la poussière.
(35) C'est une opinion commune que la défense du sanglier recèle intérieurement la chaleur brûlante du feu. Voici par quel moyen on peut connaître la vérité. Lorsque les nombreux chasseurs, à l'aide de leurs chiens courageux, ont renversé un sanglier sur la poussière et qu'il succombe sous les coups redoublés des lances et des javelots , si on arrache une soie de son col et qu'on l'approche de la dent de l'animal tandis qu'il respire encore, à l'instant le poil saisi par la chaleur se roule en spirale. Eh! ne voit -on pas sur la peau des chiens mêmes de longues cicatrices de feu tracées sur leurs flancs , aux endroits où les défenses brûlantes du sanglier les ont atteints ?
(36) Il n'est dans les forêts aucun animal d'un aspect plus affreux que les porcs-épics : il n'en est point de plus redoutable. Leur taille par sa grosseur approche de celle des loups ; elle est cependant un peu plus petite. Ils ont le corps robuste et la peau hérissée de toute part d'une chevelure épaisse et rude , semblable à celle dont sont revêtues les diverses espèces de hérissons. Lorsqu'ils sont poursuivis par des animaux plus forts qu'eux, voici le stratagème auquel ils ont recours : ils dressent leur chevelure piquante et, par un mouvement rapide de leur dos, ils décochent un des traits aigus et douloureux dont il est armé. C'est ainsi qu'ils fuient et combattent à la fois. Souvent ils tuent le chien qui les poursuit la gueule ouverte. On les prendrait pour de jeunes guerriers habiles à tirer de l'arc avec justesse. Aussi auand les chasseurs aperçoivent le porc-épic,
OPPIEN
ils ne lâchent point sur lui leurs chiens , mais ils emploient les ruses dont je parlerai dans la suite lorsque je chanterai le trépas des animaux sauvages.
(37) L'ichneumon est petit , mais il mérite d'être célébré à l'égal des plus grands animaux à cause de son instinct et du courage intrépide qu'il fait éclater malgré sa délicatesse. C'est par ses ruses qu'il donne le trépas à deux espèces dangereuses, aux serpens et aux terribles crocodiles , ces cruels habitans du fleuve de l'Egypte. Si quelqu'un de ces monstres funestes s'endort en ouvrant sa gueule énorme, gouffre profond entouré d'un triple rempart de dents formidables, l'ichneumon, qui médite contre lui une ruse mortelle , l'observe d'un regard oblique jusqu'à ce qu'il soit assuré que cettebête immense est ensevelie dans un profond sommeil (38). Aussitôt il se roule dans le sable et dans la boue, et s'élançant avec intrépidité dans la gueule du monstre , il franchit rapidement cette porte du trépas et se glisse à travers son vaste gosier. Aux premières atteintes d'une douleur imprévue et dont il porte la cause dans ses flancs, le malheureux crocodile s'éveille. Désespéré, furieux, il erre de tous côtés; tantôt il se précipite au fond du fleuve, tantôt il se roule sur le sable du rivage , pousse des soupirs effrayans et se tord de douleur. Son ennemi brave sa rage impuissante ; placé sur son foie , il le dévore à son gré et se régale d'un mets qui flatte son goût. Enfin il sort du corps de ce féroce animal et l'abandonne après en avoir entièment vidé les entrailles.
Intrépide ichneumon, que je t'admire ! quel instinct éclate dans tes ruses I que ton cœur renferme de courage l avec quelle audace tu soutiens la vue du trépas que tu oses affronter de si près I
(39) Voici maintenant le piège qu'il tend à l'aspic venimeux : le corps entièrement enseveli dans le sable, à l'exception de sa queue et de ses yeux enflammés , il attend son ennemi. Or la longue queue de l'ichneumon est faite comme un serpent , elle en représente la tête par les poils de l'extrémité , elle paraît noire lorsqu'on la regarde en face et ressemble à la peau écailleuse des reptiles. Dès qu'il voit celui-ci s'approcher en sifflant, il recourbe sa queue en demi-cercle et provoque au combat le cruel aspic , qui s'avance aussitôt en levant
sa tête venimeuse. Sa gorge s'enfle , il découvre ses horribles dents et fait à son ennemi d'inutiles morsures de ses mâchoires empoisonnées. Le courageux ichneumon s'élance à l'instant hors du sable , saisit le serpent à la gorge, le déchire malgré les replis dont celui-ci l'environne , lui donne le trépas et lui fait vomir tout le poison amer, violent et mortel dont il était chargé.
De tous les animaux qui mènent une vie sauvage (40) , le renard est le plus rusé. Son cœur est rempli de courage , et la prudence lui fait habiter le plus reculé des terriers, car il se creuse sept demeures éloignées les unes des autres, de peur que les chasseurs ne le fassent tomber dans les filets qu'ils dressent à la porte de sa retraite. Dans un combat, sa gueule est redoutée des animaux plus robustes que lui et des chiens qui le poursuivent. Lorsque la rigueur de Fhiver a dépouillé les vignes de leur pampre , privé de nourriture, le renard emploie alors toute son industrie à chasser aux oiseaux et à prendre les jeunes lièvres.
Muse , que votre voix sonore , harmonieuse chante aussi ces animaux de nature mixte , formés du mélange de deux races différentes , en qui la panthère au dos tacheté est unie au chameau (41). Père de la nature , ô Jupiter I quelle magnificence éclate dans tes nombreux ouvrages! quelle riche variété répandue dans les plantes , dans les animaux , dans les poissons ! que de présens tu as faits aux mortels, ô toi dont la puissance a revêtu de la robe des panthères cette espèce de chameaux embellie des plus riches couleurs -, nobles et charmans animaux que les humains apprivoisent sans peine (42) ; ils ont un long cou , leur corps est semé de diverses taches (43) -, de courtes oreilles couronnent leur tête dépourvue de crinière dans la partie supérieure (44). Leurs jambes sont longues et leurs pieds larges; mais ces membres sont inégaux. Ceux de devant sont beaucoup plus élevés que les postérieurs, considérablement plus courts ; tels les ont les boiteux. Du milieu de la tête de ces animaux sortent deux cornes qui ne sont pas de la nature des cornes ordinaires (45); leurs pointes molles environnées d'une chevelure s'élèvent sur les tempes et près des oreilles. Cette espèce a, comme le cerf , la bouche délicate , médiocrement fendue et garnie de petites dents d'une
LA CHASSE
blancheur égale à celle du lait. Ses yeux élincellent du plus vif éclat , et sa queue, aussi courte que celle de la gazelle, est garnie de crins noirs à son extrémité.
Il est encore une autre espèce prodigieuse que j'ai vue de mes propres yeux 5 elle est également composée de deux races différentes, du passereau et du chameau (46) , et quoiqu'elle ait des ailes et qu'on la compte au nombre des oiseaux , mes chants la célébreront cependant, parce qu'on ne la prend que par le genre de chasse qui fait l'objet de mes vers. La glu, funeste aux autres volatiles, ne peut enchaîner celui-ci 5 les flèches qui traversent les routes de l'air n'ont point sur lui de puissance (47) , il faut le poursuivre à l'aide des coursiers , le lancer avec des chiens agiles et l'enfermer dans des filets dont on lui dérobe la vue. Sa taille et sa force sont immenses et telles qu'il peut porter un enfant sur son large dos. Ses jambes élevées ressemblent à celles des pesans chameaux et sont couvertes de fréquentes écailles jusqu'à leurs doubles genoux. Il porte une tête assez petite , montée sur un long cou que recouvrent de grands poils de couleur blanchâtre; il agite une aile épaisse, mais il ne navigue point dans les plaines de l'air. Cependant il court avec autant de vitesse et de légèreté que volent les oiseaux. L'hymen de celui-ci ne s'accomplit pas en montant sur sa femelle , comme fait toute l'espèce ailée, mais à rebours, ainsi que s'accouple l'animal de la Bactriane (le chameau). Il pond un œuf immense , d'une grosseur capable de contenir un oiseau si considérable, et cet œuf est revêtu d'une coquille aussi dure que la pierre.
Chantons à présent les lapins et les lièvres , le gibier le plus abondant de la chasse. Ils ont le corps petit et velu, de très-longues oreilles, une tête médiocre, les pattes courtes et inégales. La couleur de leur robe n'est pas la même à tous : elle est d'un gris obscur à ceux qui habitent un terrain noir et d'un fauve ardent lorsqu'ils vivent sur une plaine dont le sol est rouge. Leurs yeux ont de larges prunelles où brille la gaîté et sont invincibles au sommeil. Jamais en dormant ces animaux ne ferment les paupières ; toujours en garde contre la violence des bêtes sauvages ou l'industrie des humains, ils veillent toute la nuit et se livrent aux caresses de l'amour , qu'ils désirent sans cesse. Les femelles, quoique pleines, ne se refusent point à
l'ardeur impétueuse du mâle, lors même qu'elles portent dans leurs flancs le trait douloureux de Lucine. Cette espèce est la plus féconde de toutes celles que nourrit la terre, et tandis qu'elle fait sortir de son sein un petit tout formé, elle en porte un autre qui n'a pas encore de poil; un troisième imparfait s'accroît en même temps dans ses flancs, qui en recèlent un quatrième dont les membres ne sont point encore développés ; la mère les met au jour l'un après l'autre , et cette femelle sans pudeur ne fait point de trêve avec la lascivité, et, sans jamais refuser les plaisirs de Vénus, elle se livre à toute l'impétuosité de sa passion.
CHANT QUATRIEME
Telles sont les diverses espèces d'animaux sauvages et les caresses conjugales auxquelles ils se livrent dans le sein des forêts. Telles sont leurs amitiés, leurs haines, leurs combats terribles et leurs retraites accoutumées. Chantons à présent le travail immense des infatigables humains, leur intrépidité jointe à des ruses ingénieuses. C'est avec un cœur muni tout à la fois de courage et d'industrie que l'on attaque les espèces cruelles auxquelles la nature a donné la force en partage et un instinct qui le cède de bien peu à l'esprit inventif des chasseurs.
La chasse , ce noble exercice qui demande un grand nombre de filets, se fait de différentes manières : les unes conviennent à certains animaux , d'autres sont propres à certaines nations, d'autres ne s'emploient que dans des précipices et des terrains inégaux ; enfin elles sont infinies. Quel génie pourrait seul les embrasser toutes et les chanter dignement d'une voix harmonieuse? Il n'y a que les dieux dont le vaste regard puisse tout contempler sans peine. Pour moi je chanterai ce dont mes yeux m'ont rendu témoin lorsque j'allais dans les bois recueillir les nobles présens de la chasse et ce que m'ont appris les hommes qui s'appliquent à pénétrer les plus secrets mystères de cet art agréable : je veux les chanter au fils de notre Jupiter. (1) Et toi, chaste déesse, souveraine des chasseurs, viens avec bonté faire entendre ta voix à l'oreille attentive de ce jeune prince, afin qu'instruit par tes leçons des préceptes de ton art, il trouve son bonheur à terrasser de ses
OPPIEN
mains victorieuses les animaux sauvages et qu'il se plaise à m'entendre chanter leur trépas.
Parmi ces animaux les uns sont doués d'un instinct fécond en ruses , mais ils n'ont pas la force du corps en partage-, d'autres, au contraire, sont robustes et courageux , mais leur intelligence est bornée. lien est aussi qui, privés tout à la fois de vigueur et de courage, n'ont de ressource que dans la promptitude de leurs pieds 5 d'autres enfin ont tout reçu des'dieux, instinct, courage et vitesse (2). Chacun d'eux connaît les avantages qu'il tient de la nature et ce qui le rend faible ou redoutable. Le cerf ne met point sa confiance en ses cornes, celles du taureau le rendent audacieux ; la force de l'oryx ne réside pas dans sa gueule , et c'est par là que le lion est terrible ; le rhinocéros se fie peu à la légèreté de ses pieds, et c'est dans la rapidité des siens que le lièvre trouve son salut. La panthère sait quel poison funeste recèlent ses ongles acérés. La brebis sauvage n'ignore pas l'impénétrable dureté de son front de marbre , et le sanglier connaît la force extrême de ses défenses.
(3) Je célébrerai séparément les pièges que les chasseurs intrépides vont seuls dresser sur les rochers , les précautions qu'ils prennent et les chasses particulières que l'on fait de chaque animal; mais je réunirai dans mes chants celles qui se font en commun. C'est ainsi que l'on tend les toiles et les rets , que l'on poursuit à l'aide des coursiers et des chiens agiles les bêtes qui fuient avec vitesse. Quelquefois >aussi on les chasse avec les seuls coursiers sans le secours des chiens ; ces coursiers , nourris en Libye ou dans la Mauritanie, (4) ne sont point retenus par le frein que gouverne une main vigoureuse ; un faible osier les fait obéir et les guide au gré du cavalier -, ceux qui les montent pleins de confiance en leur vitesse laissent loin d'eux les chiens , et sans aucun secours chassent exposés à l'ardeur du soleil. On se réunit encore pour attaquer à coups de javelots et de flèches les animaux belliqueux qui combattent les hommes.
De l'art de tendre les toiles dépend tout le succès (le la chasse (5) : il faut observer le (6) vent et éviter son souffle. Les nauloniers pour conduire un vaisseau se tiennent assis à la poupe -, le gouvernail en main , ils examinent le vent, et, se confiant au N'otus, qui fait blanchir les flots , ils étendent les voiles et déploient
tous les agrès. Tels je veux que sur la terre les chasseurs observent de quel côté porte le souffle de l'air afin de placer les toiles et de diriger contre son cours leur poursuite accompagnée de cris. Les bêtes sauvages ont l'odorat subtil, et lorsqu'elles sont frappées de l'odeur des fourches ou de la toile étendue, elles fuient du côté opposé ; souvent elles viennent à la rencontre des chasseurs et rendent leurs travaux inutiles (7). Que ceux qui veulent donner le trépas aux bêtes fauves observent donc lèvent et placent contre sa direction les toiles et les fourches qui les suspendent, qu'ils poursuivent ensuite les animaux en marchant vers le midi si Borée purifie les cieux par son souffle violent ; vers le nord si le Motus excite les sombres tempêtes ; quand l'Eurus règne, courez vers le Zéphire , et quand c'est celui-ci , portez vos pas vers l'Eurus.
Connaissez premièrement la chasse illustre des lions et le courage intrépide des humains. On commence par aller reconnaître les lieux où sont situées les cavernes habitées par le lion rugissant , la terreur des troupeaux et des bergers, et quand on a vu le vaste sentier où s'imprime la trace de ses pas et par lequel il descend dans le fleuve pour éteindre sa soif brûlante, alors on creuse en cet endroit une fosse circulaire , large et profonde , au milieu de laquelle on construit une colonne élevée. A son sommet est suspendu un jeune agneau qu'on ravit à la tendre mère qui vient de lui donner le jour. Le contour extérieur de la fosse est environné d'un épais buisson affermi par des pierres amoncelées, afin de dérober au lion lorsqu'il s'approchera la vue de ce gouffre insidieux -, cependant l'agneau, qui regrette la mamelle de sa mère, l'appelle par ses bêlemens, dont le son va frapper le cœur du lion affamé ; il accourt aussitôt plein de.joie , guidé par les gémissemens -, il s'empresse , ses regards enflammés cherchent de tous côtés, bientôt il approche du piège, il en fait le tour, et la faim excitant son audace , il franchit le buisson et tombe dans le gouffre immense. D'abord il ne s'aperçoit pas qu'il s'est précipité dans un abîme sans issue (8)*, il en fait le tour avec impétuosité , revient sur ses pas, s'élance pour en sortir. Tel un rapide coursier accoutumé à remporter le prix , s'élance en doublant la borne, lorsqu'il se sent pressé par le frein et la main de son conducteur. Cependant les chasseurs pla-
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ces sur une éminence ont observé le lion ; ils accourent à 1 instant et font descendre dans la fosse une cage solide , suspendue à de fortes courroies (9). Pour y attirer l'animal , ils y renferment un morceau de chair qu'ils ont exposé à Tardeur de la flamme. Le lion, qui croit sortir du gouffre , s'élance ayec joie dans la cage ; alors tout espoir de liberté est perdu pour lui. Voilà de quelle manière se fait la chasse du lion dans les sables de la Libye.
Mais sur les rives de PEuphrate on dresse à combattre ces animaux des coursiers aux yeux pers, au cœur magnanime, rapides à la course, intrépides dans les dangers. Seuls ils soutiennent le rugissement du lion, tandis que tous les autres tremblent à son aspect, baissent les yeux et n'osent soutenir les regards enflammés de leur roi : nous l'avons déjà dit en chantant les coursiers. Cependant quelques chasseurs à pied étendent un rempart de toiles et établissent les filets sur des fourches. Les deux extrémités de ce rempart ne doivent s'approcher qu'autant que les pointes du croissant nouveau s'inclinent l'une vers l'autre. Trois chasseurs se placent en embuscade auprès des toiles , l'un occupe le milieu, les deux autres se tiennent aux extrémités, assez près du premier pour entendre sa voix s'il venait à crier. Le reste des chasseurs se range en bataillon-, chacun d'eux tient de la main droite une torche enflammée, et de la gauche un boucher dont le bruit formidable inspire la terreur aux sauvages habitans des forêts. Le lion redoute surtout le brillant de la flamme (10) et ne peut d'un œil fixe en soutenir la vivacité. Si quelques-uns de ces animaux courageux viennent à paraître, tous les cavaliers réunis le poursuivent , ceux des chasseurs qui sont à pied suivent en frappant sur leurs boucliers et font retentir les airs de leurs cris. Saisis d'effroi , les lions n'osent les attendre, ils fuient à pas précipités, le désespoir dans le cœur (11), et sans vouloir se défendre. (12) Par une semblable ruse les pêcheurs conduisent pendant la nuit les poissons sur leurs filets en portant sur leurs barques des flambeaux allumés 5 à la vue de cette lumière brillante les poissons fuient épouvantés. C'est ainsi que ces rois des animaux effrayés par le bruit des chasseurs et l'éclat des flambeaux ferment les yeux et viennent se précipiter d'eux-mêmes dans les filets.
Une troisième espèce de chasse fort surpre-
nante et qui demande des forces infatigables est en usage chez les Éthiopiens. Quatre hommes robustes et pleins de confiance en leur vigueur l'exécutent de cette manière. Us fabriquent avec des osiers fortement entrelacés d'épais boucliers arrondis par les côtés, et recouverts de peaux de bœuf séchées au soleil : c'est le rempart qu'ils opposent aux ongles terribles et à la gueule du lion. Leur corps est entièrement revêtu de toisons de brebis, et ceint par d'épaisses courroies pressées les unes contre les autres ; un casque couvre toute leur tête; on ne leur voit que le nez, la bouche et les yeux. Bientôt ils marchent ensemble, et faisant résonner l'air sous le bruit éclatant des fouets dont ils sont armés , ils vont à la rencontre du farouche lion. Celui-ci ne tarde pas à quitter sa caverne ; il accourt plein de fureur, ouvre une gueule effroyable et menaçante ; ses yeux étincelans font jaillir de longs traits de feu. Sa colère s'allume, il pousse des rugissemens semblables au bruit affreux du tonnerre.
Lorsque le Gange aux portes de l'aurore abandonne les plaines de l'Inde et les peuples de Maryandie (13), qu'il roule en grondant ses flots impétueux grossis du cours de vingt fleuves différens et se précipite du haut des rochers pour inonder un immense rivage , il pousse des mugissemens moins affreux que n'est. le bruit épouvantable dont le lion rugissant fait alors retentir les vallées et les forêts. Impétueux comme la tempête , il s'élance sur les chasseurs qui bravent sa colère, soutiennent sans être ébranlés cet assaut furieux ; des ongles et des dents il cherche à déchirer le premier qu'il saisit. A l'instant un de ces jeunes gens intrépides le frappe par derrière en poussant de grands cris, et provoque sa fureur. Le lion se retourne , abandonne celui qu'il avait saisi de sa gueule cruelle. Un autre vient encore l'exciter contre lui : ces chasseurs intrépides le fatiguent tour à tour par leurs fréquentes attaques, pleins de confiance en leurs boucliers, défendus par les peaux et les courroies dont ils sont revêtus, et que les dents du lion ni ses ongles de fer ne peuvent entamer. Enfin ce monstre furieux épuise ses forces par ses continuels efforts ; s'il quitte l'un, il. s'élance sur l'autre et l'enlève de terre , puis il fond avec impétuosité sur un troisième.
Tel au fort d'une mêlée , lorsqu'un vaillant
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guerrier se voit enveloppé par une phalange ennemie , animé d'une fureur martiale, il vole de tous côtés , il agite d'un bras vigoureux sa lance meurtrière. Mais enfin accablé par le nombre de ses ennemis qui fondent sur lui tous à la fois , il tombe sur la terre frappé d'une grêle de traits qui font résonner l'air de leurs longs sifflemens. C'est ainsi que le lion dont les forces sont épuisées par d'inutiles efforts cède enfin la victoire aux chasseurs. Son écume sanglante ruisselle sur la terre 5 honteux d'être vaincu , il baisse tristement les yeux.
Un athlète qui dans les combats du ceste s'est souvent couronné d'olivier , s'il se sent accablé sous les coups redoublés que lui porte un redoutable adversaire, tient ferme quelques instans malgré. les flots de sang qui jaillissent de ses blessures ; il chancelle , sa tête se balance , on dirait que l'ivresse a troublé sa raison ; bientôt ses genoux fléchissent, il tombe étendu sur l'arène : tel le lion étend sur le sable ses membres fatigués. C'est alors que les chasseurs, redoublant leurs efforts, fondent tous à la fois sur lui et enchaînent dans de solides liens cet animal qui, loin de chercher à se défendre, est couché sans mouvement. Quelle est l'intrépidité de ces hommes ! quelle entreprise hardie ils exécutent ! ce monstre terrible, ils l'enlèvent comme un timide agneau.
C'est encore en creusant des fosses et par des ruses semblables que l'on prend les thos cruels et que Ton trompe les diverses espèces de panthères. Mais ces fosses sont beaucoup plus petites ; la colonne que l'on dresse au milieu n'estpoint de pierres 5 on taille à cet effet le tronc d'un chêne , et au lieu d'un chevreau on y suspend un chien auquel on serre fortement les testicules avec une étroite courroie ■•, la douleur qui le tourmente lui fait pousser des hurlemens aigus ; ils se font entendre de la panthère et portent la joie dans son cœur. Aussitôt elle accourt du fond des bois. Ainsi les pêcheurs placent une amorce trompeuse au fond de leurs filets tissus d'osier de Salamine , soit un polype, soit une écrevisse qu'ils présentent auparavant à Tardeur de la "flamme ; l'odeur s'en répand sur les prochains rivages , elle attire les poissons, qui courent au-devant du trépas et vont se précipiter eux-mêmes dans la nasse dont ils ne pourront plus sor'ir. De même la panthère du plus loin qu'elle entend les cris du chien accourt , s'élance sans se dou-
ter du piège trompeur, et tombe dans le gomfre pour avoir obéi aux désirs de son estomac.
La liqueur de Bacchus triomphe aussi des panthères , et les chasseurs leur versent cette boisson perfide , sans craindre le courroux du dieu qui nous l'a donnée.
Les panthères sont aujourd'hui des animaux féroces, autrefois c'étaient des femmes charmantes (14) 5 vouées au culte de Bacchus , elles célébraient ses fêtes triennales , buvaient sa liqueur à longs traits , se couronnaient de pampre et de guirlandes de fleurs -, elles élevèrent ce dieu, père de la joie et delà danse. (15) La fille d'Agénor, Ino, nourrit Bacchus en son enfance, et présenta au fils de Jupiter sa mamelle d'où le lait jaillissait pour la première fois. Agaré et Autonoé partagèrent ses soins maternels ; ce ne fut point dans le palais du cruel Athamas , mais sur une montagne que les mortels appelaient alors Méros (16). Et pour se dérober à la colère de la puissante Junon et aux fureurs du roi Panthée, fils d'Echion, elles enfermèrentle divin enfant dans un coffre de sapin qu'elles couvrirent de peaux de cerf et couronnèrent de pampre. Elles le déposèrent ensuite dans un antre, formèrent des danses mystérieuses autour de ce jeune dieu, et par le bruit des tambours et des cymbales qui résonnaient dans leurs mains , elles couvraient ses cris. Ce fut autour de ce coffre caché qu'elles célébrèrent les premières orgies. Bientôt les femmes d'Aonie furent secrètement initiées par elles à ces mystères, et lorsque ces nourrices de Bacchus résolurent de quitter la montagne et de sortir de la Béotie , elles firent assembler leurs fidèles amies. Déjà les temps étaient arrivés où la terre auparavant inculte et sauvage devait se couronner de pampre par les bienfaits du dieu qui fait oublier les chagrins. Le chœur sacré de ces prêtresses enlève le coffre mystérieux , le pose sur le dos d'un âne, et dirige ses pas vers les bords de l'Euripe ; là elles trouvent un vieillard et ses enfans occupés à pêcher ; elles l'environnent et le prient de leur faire passer l'onde. Pénétré d'un saint respect à la vue de ces femmes, il les reçoit dans sa nacelle ; aussitôt le smilax couvre de sa verdure les bancs des rameurs (17)5 le pampre et le lierre couronnent la proue de leurs, guirlandes fleuries, et les pêcheurs, frappés d'une terreur religieuse, se seraient précipités dans les eaux si la barque n'eût au même instant touché la rive. Arri-
LA CHASSE
vées en Eubée , les nourrices de Bacchus furent déposer le dieu chez Aristée ; il habitait un anire creusé sur la cime d'une montagne*, les rustiques humains devaient à son industrie mille inventions utiles pour la vie ; c'est lui qui le premier leur apprit à faire paître les troupeaux (18) , le premier il pressa les fruits onctueux de l'olivier sauvage , fit cailler le lait et renferma dans des ruches les essaims des abeilles qu'il recueillait sur les chênes. Il reçut le jeune Bacchus des mains d'Ino , qui le lira du coffre, et il le nourrit dans son antre. Ses soins furent secondés par les Dryades et par les Nymphes qui chérissent les abeilles, par les jeunes filles de l'Eubée et les femmes d'Aonie. Déjà Bacchus adolescent jouait avec les jeunes gens de son âge: d'un bâton qu'il avait coupé (19), il frappait les rochers, qui sous ses coups faisaient jaillir des ruisseaux de vin pur -, d'autres fois il égorgeait des brebis , les dépouillait de leur toison , les coupait en morceaux et les jetait sans vie sur la terre , puis il rejoignait exactement leurs membres-, elles ressuscitaient à l'instant et paissaient l'herbe fleurie. Bientôt il songea à célébrer ses mystères. Les présens du fils de Thyonée furent répandus sur toute Ja terre, et partout où ce dieu portait ses pas, il signalait sa puissance aux yeux des mortels. Il vint enfin à Thèbes : toutes les filles de Cadmus accoururent au-devant de ce fils du tonnerre. Penthée seul est assez insensé pour vouloir charger de chaînes les mains de ce dieu qu'aucun lien ne saurait captiver -, il ose même, sans respect pour les cheveux blancs de Cadmus , insensible aux prières d'Agarée, prosternée à ses pieds , il ose menacer Bacchus de le déchirer de ses marns cruelles ; il commande à ses compagnons impies d'entraîner le fils de. Jupiter et de l'enfermer. Lui-même poursuit le choeur des Bacchantes. Les gardes de Penthée et tous les Thébains voudraient voir traîner dans les prisons le dieu du vin chargé de fers -, mais les chaînes ne le touchèrent point. Cependant l'effroi glace le cœur des initiés , ils jettent à terre les couronnes qui ceignaient leur front et les thyrsesdont leurs mains étaient armées. Les Bacchantes, baignées de larmes , s'écrient : « Dieu puissant, ô Bacchus! allume la foudre de ton père (20). Fais trembler la terre et punis au plus tôt ce tyran impie. Fils du tonnerre ! change ce Penthée (21) , dont le nom esi funeste, en un taureau errant sur les mon-
tagnes ; change-nous aussi en bêles cruelles , armées d'ongles terribles , afin que nous puissions le déchirer d'une gueule affamée. » Tels furent leurs vœux : le dieu qui règne à Nysse les entend 5 il fait aussitôt un taureau de Penthée, enflamme ses yeux d'une farouche ardeur , prolonge son col et fait croître deux cornes sur son large front. Il métamorphose aussi ses Bacchantes en bêtes farouches, leur donne des yeux étincelans , les arme de dents terribles et peint leur dos des couleurs qui brillent sur celui des faons. Perdant leur première beauté, ces femmes changées en panthères par la puissance du dieu déchirent Penthée sur les rochers. On doit croire ses mystères tels que nous les chantons. Loin d'ici ces crimes atroces commis dans les vallées du Cythéron par quelques femmes impies , étrangères à Bacchus , et que les poètes célèbrent dans leurs chants imposteurs comme les nourrices de ce dieu.
Disons maintenant quelle ruse un chasseur aidé de ses compagnons, met en œuvre contre les panthères passionnées pour le vin. Aux plaines sablonneuses de la Libye on choisit dans un terrain vaste mais aride une source peu abondante , dont l'eau noire coule imperceptiblement et goutte à goutte, ne s'épand pas au loin , ne forme aucun murmure , et qui ne sortant qu'avec peine, semble demeurer immobile et séjourner sur le sable. C'est là qu'au lever de l'aurore les farouches panthères viennent se désaltérer. Les chasseurs y transportent pendant la nuit vingt amphores d'un vin excellent et qui compte sa onzième année depuis que le vigneron Fa foulé sur le pressoir. Ils mêlent ce vin pur à l'eau de la source , s'éloignent et vont se coucher à peu de distance , ayant soin de s'envelopper de peaux de chèvres ou de leurs toiles mêmes , car on ne saurait trouver d'abri ni dans le creux des rochers ni dans les bois touffus 5 toute cette contrée est une plaine unie, où l'on ne rencontre aucun arbre. Bientôt la soif et l'odeur agréable du vin altirent'les panthères frappées des rayons brûlans du soleil -, elles approchent de la source et boivent avec avidité la liqueur de Bacchus. Aussitôt on les voit bondir et courir les unes après les aulres comme de jeunes filles qui forment un chœur de danse. Leur démarche devient ensuite plus pesante-, insensiblement elles penchent la tête , et tombent enfin vaincues par le sommeil. Tels dans un festin des jeunes gens
OPPIEN
dont un léger duvet ombrage encore le menton font couler les flots de vin pur , chantent joyeusement et s'invitent à boire à longs traits en s' en t réciproquement la coupe. Le repos succède enfin à ce tumulte bacchique, et la force du vin , accablant leurs esprits et leurs yeux , les renverse l'un sur l'autre. De même les panthères couchées en désordre deviennent aisément la proie des chasseurs.
Les habilans de l'Arménie, fameux par leur adresse à tirer de l'arc, et ceux des rivages du Tigre ont inventé contre les ours une chasse célèbre et qui l'emporte sur toute autre. Une troupe nombreuse de chasseurs pénètre dans le fond des bois les plus épais , où les plus expérimentés cherchent la piste de ces funestes animaux, guidés par les limiers qu'ils tiennent en laisse. Lorsque les chiens découvrent l'empreinte des pas d'un ours, ils la suivent et dirigent par leur flair la marche des chasseurs ; si quelque trace plus fraîche vient à frapper leurs sens, ils s'élancent aussitôt pleins de joie sur cette piste nouvelle et oublient la première. Mais lorsque après bien des circuits ils sont parvenus au terme de leurs recherches et qu'ils ont trouvé le fort où l'animal repose, le limier se précipite et veut échapper à la main du chasseur; il fait éclater sa joie par ses aboiemens douloureux. Telle on voit au printemps une jeune bergère errer pieds nus sur les montagnes où elle cherche des fleurs : si quelque suave odeur lui annonce de loin l'agréable violette , elle en ressent un plaisir extrême, et dans la joie dont son cœur est possédé, elle porte ses pas de tous côtés , sans éprouver de lassitude , forme de ces fleurs une couronne, la pose sur sa tête et revient en chantant à la demeure rustique de ses parens. Telle est la joie du limier courageux. Mais malgré les efforts qu'il fait pour échapper à la main du chasseur, celui-ci le retient par sa courroie , et retournant sur ses pas, revient trouver ses compagnons , leur indique le bois où il a laissé le féroce animal. On s'empresse à l'instant de planter les fourches solides , on déploie les filets entre lesquels on dépose les rets. Aux deux extrémités on place deux hommes sous des branches de frêne entrelacées, et depuis ces extrémités , où sont ces jeunes gens qui gardent l'entrée des filets , on tend à gauche une longue corde peu élevée au-dessus de la terre, mais assez Qour qu'elle vienne au nombril de
l'homme. On attache à cette corde des rubans de toutes couleurs (21), dont l'éclat effraie les bêtes sauvages; on y suspend mille plumes brillantes de divers oiseaux , des ailes de vautours, de cygnes, de cigognes. A droite on place une embuscade cachée sous la feuillée ; l'on construit à la hâte en cet endroit avec des branches vertes des cabanes peu distantes l'une de l'autre, et Ion y cache quatre hommes dont le corps est entièrement revêtu de feuillage.
Quand tout est disposé comme il convient , la trompette fait entendre ses sons effrayans, l'ours sort avec impétuosité du bois , pousse des hurlemens et lance des regards terribles. Alors tous les chasseurs se mettent en marche, et rangés en phalange viennent des deux côtés , en jetant de grands cris , à la rencontre de l'animal, qui, pour éviter le bruit et les chasseurs, s'élance avec vitesse vers les lieux où la plaine lui paraît le plus libre. Mais de ce côté on le poursuit aussi avec un bruit et des cris redoublés; on le pousse vers la corde hérissée de plumes , vers cet épouvantait de diverses couleurs. L'ours, saisi d'un violent chagrin, ne sachant où fuir, se porte avec effroi de tous côtés, il redoute à la foi l'embuscade , le son de la trompette , le tumulte et les cris des chasseurs et l'épouvantail, car le souffle du vent fait mouvoir les rubans qui y sont suspendus; les plumes agitées font entendre un sifflement aigu, L'ours, après avoir porté de tous côtés ses regards effrayés, vient se précipiter dans les filets : aussitôt les hommes placés à leur extrémité sortent de leur embuscade , se hâtent de tirer le péridrome et reploient le filet sur luimême en lui faisant faire plusieurs tours , car les ours travaillent alors avec fureur de leur gueule et de leurs pattes redoutables. Souvent ils échappent aux chasseurs en rompant les filets, et rendent la chasse inutile. Mais an homme robuste en lui liant la patte droite le prive de toute sa force. 11 la lie adroitement et l'attache à un morceau de bois , puis il enferme dans une cage de bois de chêne et de sapin cet animal encore enveloppé dans les filets.
C'est en descendant des rochers et des montagnes qu'il faut poursuivre la race légère des lièvres et des lapins , et les écarter soigneusement des lieux qui vont en montant. Dès que ces animaux aperçoivent les chiens et les chas-
LA CHASSE
seurs, ils gagnent les collines, parce qu'ils savent que leurs pieds de devant sont plus courts que les autres -, voilà pourquoi les collines sont plus aisées à gravir aux lapins et plus difficiles aux cavaliers. Éloignez-les encore des sentiers battus , et poussez-les dans les terres labourées , car ils courent avec plus de vitesse et sautent avec plus de légèreté dans les chemins , au lieu que dans les terres soulevées par la charrue , leurs pieds se fatiguent même durant l'été , et pendant l'hiver ils y prennent une chaussure qui leur devient funeste.
Si vous poursuivez un chevreuil, prenez garde qu'après une longue course et lorsque vous croyez toucher à la fin de vos travaux , il ne s'arrête quelques instans pour lâcher son urine. Les chevreuils sont ordinairement sujets à éprouver un gonflement dans la vessie , causé
par les eaux qu'ils ne peuvent évacuer ; alors ils sentent dans leurs flancs un poids qui les retarde et les fait tomber sur les reins. Mais s°ils peuvent respirer un moment , ils reprennent leur force et leur vitesse , et fuient d'un pied plus agile quand ils ont allégé leurs entrailles.
On ne prend le renard ni dans les filets ni dans les toiles : son instinct les lui fait reconnaître. Adroit à couper les cordes avec ses dents, à délier les mailles, il sait échapper au trépas par ses subterfuges multipliés. Cependant les chiens en réunissant leurs efforts viennent à bout de le prendre ; mais quelque vigoureux qu'ils soient , ce n'est pas sans répandre du sang qu'ils remportent la victoire
{Le reste est perdu.)