‹ Les petits poèmes grecsChapitre 291 sur 358 · TRADUIT PAR J.-M. LIMES · texte numérisé non relu

TRADUIT PAR J.-M. LIMES

PREFACE

Ce n'est point sans motif, comme on le verra dans la première remarque du troisième chant, que cette traduction porte pour titre les Halieutiques , c'est-àdire le mot même employé par Oppien. Je n'ai pas cru qu'il dût suffire de l'intituler la Pêche, nom sous lequel ce poème est assez souvent désigné, parce que l'auteur y traite non-seulement de la pêche , mais même de tout ce qui concerne ce grand nombre d'animaux différens dont les eaux sont peuplées. Il ne se borne pas à ce que nous entendons aujourd'hui par le mot poissons , car plusieurs savans , comme l'observe Willugby, comprennent dans ce nom collectif tous les hahitans des eaux, aquatilia tam sanguinea qu'eœanguia ,• et lui-même , ainsi que l'ont fait plusieurs auteurs jusqu'à ces derniers temps, y fait entrer les cétacés , tant , dit-il, à cause de leur forme extérieure , assez ressemblante à celle des poissons proprement dits , qu'à cause du lieu de leur habitation , sans songer que la différence d'organisation qui en fait des animaux à mamelles force de les inscrire dans la grande classe des mammifères.

Notre poëte nous retrace donc les mœurs des poissons , des mollusques , des crustacés , des cétacés, etc. Oppien est ici poète, naturaliste et philosophe tout ensemble. Le charme d'une belle poésie accompagne et anime ses tableaux ; les fleurs dont il a soin d'orner leurs cadres donnent de la fraîcheur et du coloris à une matière qui ne paraissait "promettre que de l'aridité ; enfin , son poème offre l'avantage d'une belle exécution poétique et l'intérêt qu'inspire tou- ;ours l'histoire bien présentée de la nature. Son mérite, comme naturaliste, est reconnu de tous ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire naturelle. On sait quel cas, sous ce rapport, en faisait Buffon : ce qu'il en dit dans plusieurs passages de son histoire des quadrupèdes en est une preuve irrécusable. Son digne et éloquent successeur, M. le comte de Lacépède , montre la même estime pour ce poëte, dont il a

emprunté quelques traits qui ne déparent point son Histoire naturelle des Poissons, ouvrage traité avec une méthode et dans un système de classification tout nouveaux , fruit du génie de son illustre auteur, monument impérissable élevé en l'honneur de cette belle partie des sciences , qui , joint à celui des grands travaux anatomiques dj* célèbre Cuvier, en facilitera à jamais l'étude et les progrès.

On trouvera sans doute quelques erreurs dans Oppien. Mais quel est l'ouvrage sur cette partie des sciences , je ne dis pas ancien mais même moderne , qui en soit exempt ? Chaque siècle , chaque homme a les siennes. On sait que Pline, JElien et les autres naturalistes anciens nous en ont transmis un assez grand nombre ; Oppien était un poète, et un jeune poëte, puisqu'il mourut vers sa trentième année. Ses connaissances en histoire naturelle, qui paraissent assez étendues pour le temps où il a vécu, étaient celles de ses contemporains et des auteurs qui l'avaient précédé. Ce n'est donc point Oppien qu'il faut accuser de quelques fables qu'on rencontre dans son poème, que nous reconnaissons aujourd'hui pour telles , mais qui , de son temps , n'avaient point ce caractère, tant il est vrai que l'homme se roule, de siècle en siècle , dans un cercle toujours nouveau d'erreurs, trop heureux de ramasser de loin en loin quelque vérité qui le dédommage des trop fréquentes aberrations du reste de sa carrière! J'ai eu soin de relever ces erreurs dans les remarques qui font suite au texte, et de mettre le lecteur au courant de l'état de la science.au moment où j'écris. Ces remarques seront sans doute inutiles à ceux des naturalistes qui font depuis longtemps leur étude de Piclyologie ; plusieurs même y trouveront des passages sur lesquels leurs écrits ont fourni des éclaircissemens précieux. Us me pardonneront d'en avoir usé ainsi en faveur des personnes à qui cette partie des sciences naturelles est peu familière, et pour lesquelles il sera plus commode de trouver à la suite de celte traduction les documens qu'elle leur laisserait à désirer.

LA PECHE

Un critique sévère fera peut-être le reproche à Oppien d'avoir prodigué les comparaisons. Ce défaut , si c'en est un, est de ceux qu'on blâme et qu'on admire : heureux excès d'imagination , trop rare et trop fugitive surabondance d'idées et de moyens, véritable caractère du génie, qui, au physique comme au moral, sont l'orgueil et l'apanage de la jeunesse, dont le goût en se formant apprend bientôt à ménager l'usage! Mais si leur fréquence nuit à la rapidité d'un récit , cet inconvénient s'affaiblit ou s'éteint dans un poëme qui n'est qu'une suite de tableaux isolés , dont chacun est un tout à part, sans rapport ni liaison nécessaires avec ceux qui le précèdent ou qui le suivent ; comparaisons qui leur servent de cortège et comme d'entourage pour en remplir les intervalles , pour reposer l'attention , pour la conduire , toujours avec agrément, à travers cette multitude de descriptions qui, dénuées de toute parure , finiraient peut-être , dans un poëme, par produire la lassitude et le dégoût. Celles d'Oppien sont si belles , si bien choisies , si heureusement exprimées, que ceux mêmes qui en désireraient moins seraient en peine de désigner celles qu'ils voudraient proscrire, tant elles se défendent elles-mêmes contre le critique implacable qui voudrait en réduire le nombre.

CHANT PREMIER

Arbitre suprême de la terre, Antonin, fils illustre de Sévère et de Domna, je chante les enfans d'Amphitrite , ces habitans des ondes , ces espèces si nombreuses de poissons , tout ce qui vit dans l'abîme , dans le sein des flots orageux, les parties de l'empire de Neptune que chacun recherche pour sa nourriture, leurs amours , leur ponte , leurs mœurs -, ce qu'ils aiment, ce qui leur déplaît; les ruses, les attaques de tout genre dont se compose l'art si utile de la pêche -, les artifices que l'active industrie de l'homme a multipliés pour surprendre, dans leurs sombres demeures, ces races si fécondes d'animaux. S'élançant avec audace sur des mers douteuses, dans des détroits inconnus, il a vu, il a appris des choses jusqu'alors ignorées ; il a rendu l'entier domaine des eaux tributaire et victime de son indomptable génie.

C'est à découvert que le chasseur voit l'ours ou le sanglier fondre sur lui : il peut , à son choix, les frapper de loin, les terrasser de près. Il n'est point de surprise entre l'homme et l'animal terrestre qu'il attaque. Les chiens , guides et compagnons du chasseur, lui signa-

lent sa proie , le conduisent jusqu'au gîte où elle repose , et le suivent , prêts à le seconder. A la chasse, ni l'hiver ne fait autant sentir ses rigueurs , ni l'été ses feux dévorans : on a de nombreux abris , des retraites ombragées , les cimes inclinées des monts, les grottes taillées par la nature , des sources en grand nombre au pied des montagnes, dont les eaux argentées étanchent la soif et présentent un bain toujours nouveau. Sur leur bord verdoie l'herbe basse et touffue, heureux lit de repos, soit pour s'y délasser par un sommeil réparateur, soit pour y prendre un repas agreste des fruits abondans des montagnes. On a moins de peine que de plaisir à la chasse. Ceux qui s'arment contre les oiseaux * ont aussi une chasse facile et toujours sous leurs yeux. Tantôt ils prennent le temps du sommeil pour les ravir furtivement dans leurs nids; tantôt ils les abattent sous leurs flèches enduites de glu. Ici, las de vaguer dans les airs , les oiseaux se précipitent euxmêmes dans des filets à longs plis , où ils trouvent un bien triste asile. Le pêcheur le plus endurci à la fatigue est toujours à lutter contre des obstacles inattendus. L'inquiète espérance, telle qu'un vain songe, berce son âme : ce n'est point sur un sol immobile qu'il va porter la guerre , mais sur un élément rebelle et terrible dans sa fureur, sur lequel , même du rivage , on ne peut hasarder un regard, on n'ose essayer ses yeux, sans frémir d'épouvante. Jouet errant des tempêtes sur une frêle barque, et l'esprit toujours fixé sur les flots, il ne perd jamais de vue ce noir nuage qui le menace ; cette onde opaque et profonde le glace de crainte : ici , nul abri contre l'impétueuse fureur des vents et des pluies , contre la chaleur brûlante de Tété. Il faut qu'en sillonnant les plaines liquides, il redoute encore ces monstres, l'effroi des mers déjà si effrayantes par ellesmêmes. Là point de chien pour battre et marquer les sentiers : ceux qu'ont à craindre les navigateurs ne sont ni tracés ni connus. Les poissons ne fréquentent pas toujours les mêmes lieux ; aussi le pêcheur ne sait jamais d'une manière bien certaine ceux où il établira sa pêche. Quelques crins frêles, les pointes de quelques crochets, des roseaux, les mailles de quelques filets, voilà tous les instrumens de sa puissance.

1 Oppien avait composé un poëme sur les oiseaux , qui est i perdu.

OPPIEN

Toutefois , Antonin , si tu ne demandes à la pêche que de l'amusement , tu ne manqueras pas d'y en trouver : l'agrément et le plaisir accompagnent toujours celle d'un empereur. De jeunes matelots, frappant l'onde de leurs rames, impriment un mouvement rapide à une nacelle aussi légère qu'artistement assemblée -, un pilote , sur la proue , la dirige avec la vitesse d'un trait vers un lieu tranquille et abrité, dont rien ne trouble l'azur des eaux. Là , mille espèces de poissons avides dévorent cette nourriture abondante que leur portent des esclaves toujours chargés de ce soin , et qui les tiennent ainsi gras et'prêts pour la pêche que loi, mon prince , et ton illustre fils , daignez faire. Déjà ta main jette sur l'Onde une ligne courbée avec art 5 déjà le poisson s'y précipite et mort à l'hameçon ; déjà tu l'entraînes sans résistance vers ta personne auguste : ton cœur en palpite de joie. Oui, c'est un spectacle qui réjouit également l'esprit et les yeux , que celui d'un poisson qui s'agite et bondit sous la ligne à laquelle il s'est laissé prendre.

Soyez-moi propice , fils de Saturne, roi des ondes , ô Neptune ! toi aussi , vaste Océan ! et vous tous , dieu qui habitez la mugissante mer î Aidez-moi vous-mêmes à chanter les troupes , les races nombreuses qui s'y nourrissent. Et toi , muse céleste , donne à mes chants ce charme , ce poli qui les fasse paraître émanés de toi , et qui les rende dignes de l'empereur et de son fils.

Mille espèces de poissons possèdent en commun le domaine d'Amphitrite : il serait difficile d'en dire tous les noms -, les limites et. les profondeurs des mers sont encore inconnues ; on n'est guère parvenu au-dessous de trois cents orgyes ■ . La mer immense' et sans bornes nous dérobe la plupart des choses qu'elle recèle. L'esprit de l'homme et ses moyens sont faibles, et il ne peut parler de ce qu'il ignore. Mais je pense que la mer n'est pas moins féconde que la terre, soit pour le nombre, soit pour la grandeur des animaux qui y vivent. Les dieux seuls peuvent dire s'il y a égalité entre elles , ou si l'une l'emporte sur l'autre-, nous, sachons nous réduire aux connaissances qui sont notre partage.

La naissance, les mœurs des poissons, le

1 L'orgyc contenait 6 pieds grecs , répondant à 5 pieds 8 pouces 3 lignes de notre mesure, ce qui ne diffère pas beauoup de notre toise.

lieu de la mer qu'ils habitent, les substances dont ils se nourrissent ne sont pas toujours les mêmes. Les uns préfèrent les plages les plus basses : leurs alimens sont le sable ou ce qu'il produit , tels l'hippocampe • y le rapide cocus % l'érythrine3, le cythare4, le trigle8, le débile mélanure&, les nombreux trachures % lebouglousse 8, le faible tœnia9, le plature I0, le mormyle aux couleurs variées1', les scombres, les cyprins, et tant d'autres qui fréquentent les rivages.

Ceux-ci se tiennent et se nourissent dans la vase et le limon des mers : ce sont la raie bâtis, les énormes bœufs marins 12 , la redoutable trygone13, la narqué (ou torpille), bien digne de ce nom, les psettes ,4, les claries 1S, les tringles, la race si nombreuse des onisques16, les saures17, les scépanes ,8, tous ceux enfin qui vivent dans les eaux bourbeuses. Ceux-là préfèrent les rives verdoyantes par le nombre d'herbes qui y croissent, comme les mainis 19, les tragues 20 , les atherines , les smaris 2I , les blennies, les spares, les bogues22, et toutes les races de poissons phytophages 25.

Le kestre24, le céphale28, le plus innocent des poissons, les labres, l'audacieuse amie26, les chrêmes27, le pélamys28, les congres 29, et

1 Le syngathe hippocampe , vulgairement le cheval marin.

2 Le trigle grondin.

5 Le spare pagel.

* Le pleuronecte limande. Le folio, suivant Rondelet. s Le mulle.

6 Le spare oblade.

' Le caranx trachure, ou le maquereau bâtard.

• Le pleuronecte sole.

9 Le cépole tœnia.

10 N'est-ce pas le turbot ou quelqu'un des pleuronectes ? " Le spare morme.

12 Les raies flassades.

13 La raie pastenague.

14 Le pleuronecte moineau.

15 Le gade lote.

18 Le gade merlan , suivant plusieurs naturalistes.

17 L'osmère saure.

18 Au lieu de skepanos, ne doit-on pas lire skepéno^, qui signifie munilus, tectus , protégé , couvert? Ne seraienl-cepas les oslracions ? Certaines espèces vivent dans la mer Rouge et ne devaient pas être inconnues aux anciens.

19 Le spare mendole.

!0 Le gobie boulerot.

21 Le spare smaris.

22 Le spare bogue.

23 On sait que ce mot veut dire mange-plante.

24 Les muges.

25 Le muge céphale.

26 Le scombre amie , le boniton de Rondolet,

27 Chrêmes ou chromis, le spare marron.

28 Le jeune thon.

29 L? murène congre.

LA PECHE

celui qu'on appelle oliste », ne s'écartent point de ces mers voisines des fleuves , ou des marais dont l'eau douce se joint à Tonde amère , ou de ces amas d'eaux fangeuses descendues en torrens des coteaux 5 c'est là qu'ils trouvent en abondance la nourriture qui leur est chère , et qu'ils s'engraissent dans leurs flots moins salés. Le labre ne s'éloigne point du lit des fleuves , et remonte de la mer dans leur embouchure -, l'anguille au contraire les quitte pour se traîner sur les rivages.

Des rochers de formes diverses , autour desquels roulent les ondes , sont entretenus dans une constante humidité par les fucus 2 5 des mnies 5 abondantes les recouvrent. Là , trouvent leur nourriture les perches , les iulis 4, les chaunes3, les saupes6 au dos diversement coloré , les kicles 7 agiles et le phycis 8 que les pêcheurs nomment aussi l'inhabile. Non loin des mers sablonneuses sont d'autres roches de forme aiguë, qu'habitent la skirre9 , la sciène , le basilisque 10, le mulle et le trigîe1' aux couleurs rouges. D'autres , plongées sous les eaux, mais surmontées de plantes toujours vertes, sont peuplées à la fois des sargues12, des siènes, du chalchis ,s, du coracin 14 (ou corbeau), ainsi nommé de sa couleur, du scare13, le seul parmi les poissons , tous muets , qui fasse entendre une humide voix , le seul qui , pareil aux animaux ruminans , triture de nouveau dans sa bouche des alimens l6 qu'il y ramène à

1 C'est sans doute une espèce de murène. Le mot indique que c'est un poisson qui échappe des mains à cause de sa qualité gluante.

2 l'n des genres de la famille des algues.

3 L'n des genres de la famille des mousses.

* Le labre girelle.

s Le labre hyatule.

* Le spare saupe.

I Le labre tourd femelle.

8 La bl-ennie phycis , surnommée Teunuque à cause de sa faiblesse , qui la fait aussi surnommer la molle.

' Skirris pour skinis. C'est, suivant Rondelet, une espèce de sciène.

10 Ne serait-ce pas celui que Rondelet appelle peis rei, poisson ro. al , une espèce d'umbre ou de sciène ?

" Le mulle rouget.

" Le spare sargue.

II La clupée sardine.

14 Le corp ou sciène umbre.

•' Le cheiline scare. Rondelet dit que le mot skaros vient de skaireïn, qui veut dire paître, car ce poisson, dit-il, se paît dherbes. Je ne sais où Rondelet a trouvé que skaireïn veut dire paître ; ce mot signifie sauter. Aussi Scapula observe-t-il que le nom de scare a été donné au poisson qui le porte, quod, inclusus nassis, caudœ ictibus crebris aversus laxet fores, atque ita relrorsum erumpat.

" VI séants , epaslas solus qui ruminât escas.

Ovidius, Halieuticon , v. 119.

la manière des brebis. Celles où abondent les cames ' et les lépas 2 sont le séjour et les lieux où se nourrissent les oxuphagres % les agrio phagres 4 si farouches , les cercures 5, les opsophagres0, la visqueuse murène, le scombre , l'orphe 7 vivace, celui de tous les habitans des eaux qui passe le plus de temps sous terre et qui survit aux coups dont le fer l'a tranché. Dans les retraites et les fonds les plus reculés, se tiennent le probate 8 et les hépates 9 , et ceux des poissons qui , remarquables par leur taille et leur génie, se roulent pesamment au sein des ondes. Ils sortent peu de cet asile , ils y restent en embuscade , et fondent soudain sur ceux des poissons d'un ordre inférieur qui passent à leur portée. De cenombre est l'onos, ou l'aselle ,0, qui redoute surtout les feux brûlans de la canicule; retiré dans sa demeure ténébreuse, il ne se montre que lorsque les cieux sont devenus plus doux.

Un poisson qui se plaît surtout parmi les rochers battus des vagues , d'une couleur à peu près rouge, dont les mœurs ressemblent assez à celles des muges , est celui qui porte le'nom d'adonis u, que d'autres appellent exocet, parce qu'il est le seul des animaux à membranes branchiales qui sorte des mers pour habiter tour à tour la terre. Lorsqu'un calme propice a assoupi la fureur des flots , il s'élance avec eux vers le rivage, se choisit un gîte sur les rochers et s'y livre aux douceurs du sommeil. Il redoute toutefois les oiseaux pêcheurs qui lui font la guerre; sitôt qu'il en voit quelqu'un se porter vers lui, il bondit tel qu'un sauteur agile, jusqu'à ce que ses bonds précipités l'aient rendu à son élément préservateur.

Il en est qui se plaisent également parmi les roches et dans les sables : le chrysophrys I2, qui

1 et 5 Mollusques qui portent ces noms. 3, 4 et s Spare pagre, dont Oppien distingue les trois espèces ou variétés qui correspondent à ces numéros.

6 On lit dans Ovide, vers 103 :

Cercyrosque ferox scopulorum fine moralus.

7 Le spare orphe.

8 Rondelet conteste que ce soit l'aigrefin, auquel plusieurs l'ont rapporté : cependant Oppien'l'associe aux hépates, qu'on a aussi regardés comme des aigrefins. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce sont des poissons de grande taille , puisque Oppien le dit formellement.

9 S'il faut en croire Rondelet, cet hépate, en latin jecorinus, n'est pas l'aigrefin, mais plutôt le labre hépate.

10 Le gade merlus. On n'est pas parfaitement fixé sur ce que les anciens appelaient onos et oniskos.

" La blennie coquillade.

" Le spare dorade .

5tO

OPPIEN

doit son nom à sa beaulé, les dragons1, les simes 2 , les glaucus % les vigoureux synodontes 4, les deux espèces de scorpion rt, les deux sphyrènes allongées et les raphis 6 plus effilés encore. On y rencontre le carac % les gobies , ces plongeurs si agiles, la race intraitable des mus ou caprisques8, ces poissons téméraires qui provoquent l'homme au combat, quoique moins grands que lui, qui, forts d'une peau impénétrable et d'un rempart de dents étroitement serrées, attaquent les pêcheurs les plus robustes , les poissons les plus redoutables, et font leur demeure dans les immenses abîmes* des mers , loin de la terre et des rivages. On y voit les thons rapides si renommés par leur vélocité, les xiphias, le grand et robuste orcynus9, les prenades10, les cybeies11, les skolies12, les scytalles 13 et les hippures M. On y voit aussi le callichte ,s ou le poisson sacré, le pompileltt, honoré des navigateurs , qui Font ainsi nommé parce qu'il les accompegne dans leurs voyages. Entraînés par la .joie la plus vive à la vue des vaisseaux qui sillonnent les mers, les pompiles les suivent en foule et à l'envi, sautant et se jouant à la poupe, à la proue, sur les flancs, tout autour de ces chars

1 La Irachine vive.

' La chimère arctique.

1 Le caranx glauque.

4 Le spare dénié.

s Les scorpènes. Ce nom est composé de deux mots grecs, skôr, ordure, et penomai , faire.

8 L'ésoce belone.

7 Le cyprin hamburge. -

8 Le balisle caprisque.

5 Le grand thon de Rondelet.

10 On ne trouve dans aucun dictionnaire prenades, mais on trouve dans le Thésaurus linguœ grecœ, 1554, prémades ou prêmé , qu'il explique ainsi : Piscis (hunnorum génère. La différence du mu au nu est trop légère pour ne pas penser que c'est réellement de l'espèce du genre thon que parle ici Oppien, qui le place d'ailleurs à côté dé Vorkunos, que nous venons de dire être le grand thon de Rondelet. On retrouvera , je crois, plusieurs autres poissons d'Oppien , qu'on croyait»ne pas connaître , en rétablissant dans le texte des lettres qui, par erreur, avaient été substituées à d'autres.

" John Jones , qui, en 1722 , a'publié à Oxford une traduction en vers anglais des Halieutiques d'Oppien , dont Diaper avait fait les deux premiers chants , dit que kubriai signifie les jeunes thons femelles, sans ajouter sur quoi il se fonde.

" J'incline à croire que skoliai est le même que koliai. Rondelet dit que ces derniers sont des maquereaux plus grands que les maquereaux ordinaires, nommés coguoils près de Marseille.

" Espèces de carides, suivant Rondelet.

11 Lecoryphène hippure.

11 Le mot grec veut dire beau poisson ; on l'aûpclle aussi poisson sacré. On en verra la raison plus loin dans le texte. C'est le lutjan anlhias de Lacépède.

" Le coryphène pompile.

maritimes. Leur passion pour eux est si ardente qu'on dirait qu'ils cèdent moins à une impulsion libre et volontaire qu'à des liens qui les enchaînent aux bâtimens , et qui les forcent d'en suivre la marche. Comme on voit un prince qui vient de prendre une ville, comme on voit un homme vainqueur dans les jeux publics, le front ceint d'une couronne de fleurs nouvelles , autour desquels se presse un peuple immense, enfans, jeunes gens, vieillards qui les accompagnent , qui sont toujours après eux jusqu'aux portes de leur habitation , et ne se retirent qu'après les avoir vus pénétrer audedans, ainsi les pompiles vont toujours en foule à la suite des navires , tant qu'ils ne sont pas troublés par la crainte du voisinage de la terre 5 sitôt qu'elle n'est plus éloignée, car elle leur est odieuse, ils se retournent tous ensemble, comme ayant atteint la barrière, et se retirent en abandonnant les vaisseaux. Leur retraite est un indice certain pour les nautoniefs qu'ils approchent du continent. 0 poisson justement cher aux navigateurs! ta présence annonce les vents doux et amis -, tu ramènes le calme et tu en es le signe.

L'échéneis '* suit aussi les navires : il est long d'une coudée, sa couleur est noirâtre, sa taille est assez semblable à celle des anguilles. Le dessous de sa tête présente une bouche terminée en pointe arquée pareille à la courbure d'un hameçon. Il est devenu pour les navigateurs l'objet d'un prodige. On aurait peine à y croire sur un simple récit, tant l'esprit rebelle de l'homme rejette ce qu'il n'a pas appris par sa propre expérience , et se refuse souvent à la vérité. Un vaisseau qu'un vent assez impétueux fait avancer à pleines voiles sur les vastes plaines des mers est arrêté. tout à coup par la bouche d'un poisson de taille médiocre, qui s'oppose à sa marche et qui dirige. ses efforts sur la partie inférieure, à laquelle il s'applique. Le vaisseau , comme enchaîné , suspend malgré lui sa course ; on dirait qu'il est resserré dans un port étroit. Les voiles , les câbles , les cordages trop tendus crient-, les antennes gémissent , plient , vont se briser; le pilote, quoique pressé de continuer sa route, se voit réduit à les détendre. Son navire résiste au gouvernail , n'obéit plus au vent, n'est plus entraîné par

' L'échéneis rémora : suivant Rondelet, le pétromyzon lamproie. Les raisons qu'il en donne ne me paraissent pas décisives.

LA PECHE

les flots, mais reste forcément immobile, attaché , enraciné à la bouche de ce faible et misérable habitant des ondes. Cet événement glace de crainte les nautoniers, qui en cherchent vainement la cause -, ils croient voir un de ces prodiges qu'enfante le sommeil. Ainsi qu'un chasseur, à la rencontre d'une biche qui court d'un pas rapide dans les bois , fait voler vers elle un trait dont la blessure , glaçant son impétuosité, la force par les douleurs les plus vives, les plus intolérables, d'attendre le redoutable chasseur , ainsi l'échéneis oppose audevant du navire un obstacle invincible et l'arrête : il en a tiré son nom , celui d'arrête-vaisseau.

Les calchoïdes ', les thrisses2, les abramys3 se portent en colonies nombreuses et réunies tantôt dans un lieu , tantôt dans un autre : ici on les trouve parmi les rochers , là on les rencontre dans la longue étendue des rivages , sans demeure fixe , changeant sans cesse de domicile, comme des voyageurs. Les anthia4 cherchent surtout leur nourriture au milieu de ces roches qui ont de la profondeur, sans que ce soit cependant leur séjour habituel : ils vont errant partout où les entraîne une faim toujours active , un insatiable appétit. Quoique leur bouche soit en partie dépourvue de dents , l'aiguillon du besoin les tourmente sans cesse. Sur les quatre grandes espèces d'anthias, les uns sont blancs, les autres fauves, une troisième est d'une couleur noir de sang, on nomme les autres euôpous et aulôpous , poissons aux beaux yeux, aux yeux rayonnans , parce que leur prunelle est terminée par des sourcils en rayons dont l'ensemble aolati s'arrondit en cercle d'une teinte foncée.

L'astacus s et le crabe 6 aux pinces aiguës , revêtus tous deux d'une peau dure et testacée, se plaisent dans les golfes des mers ; ils y habitent et se nourrissent au milieu des rochers. On remarque surtout dans l'astacus une affection naturelle et difficile à rendre pour le lieu qui lui sert de retraite; il ne l'abandonne jamais

' Le chalcoïae cyprin

* La clupée aJose.

1 Le cyprin brème

* Le lutjan anthias et autres.

* Le homar ou l'écrevisse de mer.

* La langouste ; en grec karabos. Notre crabe est leur aarKinos, le cancre. Le lecteur voudra bien se souvenir que partout où il trouvera le mot crabe dans cet ouvrage, il sera toujours question de la langouste.

volontairement. En est-il arraché de force, et après l'avoir transporté au loin le rend-on à la mer, bientôt il se pressera de regagner sa demeure et ne voudra jamais en habiter une nouvelle. Il ne se fixera point sur un autre rocher , il cherchera celui qui était le sien , celui qu'il a perdu , celui de ses habitudes , celui qui fournissait à ses besoins: les pêcheurs même en violant son asile n'auront pu le lui rendre odieux. O navigateurs! c'est ainsi que la mer qui vous a vus naître, que le toit paternel, que ces lieux que vous fréquentiez dans votre enfance , excitent et font couler dans votre âme une joie douce et délicieuse ! Les mortels ne sont donc pas les seuls pour qui la patrie a des charmes! Non! il n'est pas de douleur plus cruelle ni plus cuisante que celle d'un homme qui, gémissant dans une terre étrangère sous le poids accablant de l'arrêt qui le proscrit, est condamné à finir dans l'exil une vie de chagrins et d'amertumes.

Dans la même famille se trouvent le cancre voyageur, les carides ! et les farouches pagures, qu'on peut aussi ranger parmi les amphibies. Tous ces animaux , dont le corps est protégé par un test osseux, le perdent lorsqu'il est trop ancien j un nouveau repousse à la place ; lorsque les pagures sentent l'effort que fait pour se briser celui qu'ils doivent perdre, ils s'empressent de se gorger d'alimens , afin que la tension due à leur quantité en facilite la déchirure 5 lorsque leur peau rompue les abandonne, ils restent d'abord sur le sable, privés en quelque sorte de sentiment, sans songer à se nourrir ou à faire tout autre chose : on dirait qu'ils se croient déjà au rang des morts , qu'ils ne sentent plus en eux aucun principe de vie. Cette peau tendre qui vient de renaître les tient dans une crainte continuelle-, cependant ils reprennent peu à peu leurs esprits ; devenus moins timides, ils portent et promènent quelques grains de sable dans leur bouche. Ils restent dans cet état d'immobililé et de faiblesse jusqu'à ce que leur peau , raffermie , ait acquis de la solidité. Comme un fils d'Esculape qui, appelé auprès d'un homme subitement atteint d'une maladie, commence par interdire à son malade toute espèce de nourriture , afin d'amortir tout d'un coup la force et la violence du mal-, qui ne lui laisse prendre ensuite que

1 Les squilles, suivant Rondelet. Les scyllares* de M. La Treille.

OPPIEN

quelques légers morceaux, jusqu'à ce qu'il ait fait disparaître entièrement les maux et les douleurs qui l'accablaient, de même les pagures n'osent point se hasarder avec leur peau trop nouvelle , dans la crainte que quelque choc fâcheux ne l'entame et ne l'offense.

D'autres animaux rampans vivent dans le sein des mers : le poulpe aux bras nombreux ', le scordyle a, la scolopendre exécrée des pêcheurs et l'osmyle 3-, tous sont amphibies. Il est sans doute plus d'un habitant des campagnes qui, en soignant ses plantations sur le bord des rivages, a vu la poulpe et l'osmyle enlacés dans des rameaux chargés de fruits, s'occupant d'en faire un doux repas : on y voit aussi la rusée sépie 4, entraînée par les mêmes goûts.

Une immense quantité d'animaux à coquille habite au milieu des eaux , sur les rochers et dans les sables : les nérites , les strombes , les pourpres , le solen , si bien nommé le manche à couteau •% les chéruques (ou buccins) , les myes 6, les huîtres aquifères et les échines ( les oursins) à pointes aiguës. Si vous coupez l'un de ces mollusques en un petit nombre de parties, et que vous les jetiez à la mer, vous les verrez bientôt se rassembler et le mollusque reprendre une vie nouvelle. Les carkinas ( les bernard-l'ermile ) , en venant au jour, n'ont point de test : ils naissent nus et sans défense -, leur corps débile en revêt un qui n'est pas le leur. Lorsqu'ils aperçoivent une coquille vacante et privée de son maître que la mort a moissonné , ils s'y placent , se l'approprient, la dirigent de l'intérieur et parcourent ainsi les mers sous un abri étranger ; ils s'inquiètent peu s'il a été la dépouille d'une nérite , d'un buccin ou d'un strombe -, ils préfèrent même celles de ce dernier, parce qu'elles ont le double avantage de la grandeur et de la légèreté. Lorsque

1 Le grec dit polupos, qui signifie à plusieurs pieds ou bras. Pour être fidèîe au plan que j'ai suivi dans cet ouvrage , je devrais mettre dans le texte le mot polype ; mais comme ce nom désigne chez nous un animal bien'différent, j'ai cru, pour éviter toute méprise, devoir faire exception à la règle que je me suis prescrite , et devoir donner à cet animal son véritable nom, poulpe, sous lequel nous le connaissons.

3 Une espèce du genre poulpe.

a Autre espèce de poulpe qui sent le musc, non-seulement , dit Rondelet, lorsqu'il esl vif , mais aussi mort et desséché.

* La sèche.

* C'est le nom que nous lui donnons en langue vulgaire. Le mot grec sôlén veut dire plus particulièrement un tube creux, un tuyau.

* Rondelet dit que ce sont les moules, et non ce que nous entendons aujourd'hui par mues ; d'autres entendent par ce mot les murex -

les carkinas en grandissant ont rempli* leur demeure , ils ne continuent plus de l'occuper ; ils l'abandonnent pour se mettre en cherche et se revêtir d'une plus ample. Ces coquilles sont souvent pour eux un grand sujet de débat et de guerre ; le plus fort en chasse le plus faible, et s'arrange dans cette maison usurpée qui est à sa convenance.

Il est un mollusque enfermé dans une coquille univalve et profonde dont l'animal ressemble assez aux poulpes, qu'on nomme avec raison le nautile, à cause de son adresse à naviguer : il habite le fond des mers sablon neuses ; quelquefois il s'élève à leur surface , mais à la renverse, le corps tourné vers la terre, afin que sa coquille ne soit pas submergée. Dès qu'il est parvenu à la hauteur des ondes, il se retourne et la dirige delà même manière qu'un pilote dirige un vaisseau. Il dresse et élève deux de ses pieds en forme de mâts ; il déploie dans le milieu une membrane mince en guise de voile, et la présente au vent} deux autres de ses pieds, tournés en bas et s'enfonçant dans les eaux, lui tiennent lieu de rames et font marcher à la fois la coquille , la nacelle , l'animal. Survient-il quelque danger, il ne met point son salut dans la fuite ou dans le secours des vents ; il retire et rentre à la hâte les mâts, les voiles , les rames -, un vaste volume d'eau remplit enfin la coquille : ce poids trop lourd l'affaisse et l'entraîne au fond des mers. O dieux ! qui donc a trouvé le premier l'art de la navigation ? Est-ce quelqu'un des immortels qui en a révélé les lois ? Est-ce quelque homme d'un génie hardi qui a osé le premier se hasarder sur les flots , ou plutôt ne serait-ce point que ce mollusque aurait servi de modèle et d'exemple, soit pour la construction d'un navire , du gouvernail et des rames, soit pour l'usage des mâts et des voiles ?

On ne voit point sans effroi ces énormes cétacés , ces monstrueuses merveilles de l'Océan, ces immenses masses vivantes qui ont aussi une force immense : toujours en proie à une rage effrénée et meurtrière, ils vivent en grand nombre dans le vaste domaine des eaux, et de préférence dans les parties les plus reculées et les moins connues de l'empire de Neptune. Peu quittent la haute mer pour se porter sur les rivages qu'ils font gémir de leur poids; de ce nombre sont le féroce lion », la terrible zy-

1 Serait-ce le grand phoque , ou plutôt n'est-ce pas le phfseter microns ?

LA PECHE

gène ', la redoutable pardalis.% l'impétueux physsale % la race robuste des melan thons % la farouche pristis s, l'épouvantable lamie % à gueule effroyable, la malthe 7, ainsi nommée de son humeur moins sauvage; de ce nombre sont encore les béliers cruels % l'hyène9 au poids énorme , les chiens marins10, si impudemment ravisseurs, dont on forme trois races : l'une fait partie des terribles cétacés; les deux autres sont du nombre des poissons les plus forts. Les uns sont la centrine n, ainsi nommée de ses noirs aiguillons ; les autres sont appelés d'un nom commun , les galées (ou chats) qui fournissent plusieurs espèces, les skymnes ,2 , les leïes ,5, l'acanthias i4, la riné 1S, les alopés t6 (ou renards) , et ceux de ce genre à diverses couleurs l7 : les chiens marins (ou squales) ont tous les mêmes mœurs et les mômes formes -, ils vivent et se nourrissent ensemble.

Les dauphins se plaisent sur les rives résonnantes et dans le sein des profondes mers ; aucune n'en est dépourvue ; ils sont chers à Neptune depuis le jour qu'ils lui révélèrent le lieu caché du palais de l'Océan, dans lequel le fille de Nérée, la belle et jeune Amphitrite, se te-

I Le squale marteau.

* La panthère. C'est sans doùle quelque squale rochier ou roussette.

3 II n'est pas hors de toute vraisemblance qu'Oppien désigne ici le cachalot macrocéphale. (Voyez la remarque du premier chant qui correspond à cet article.)

* Ce sont sûrement ceux que cite Rondelet , liv. XVI , prem. part., chap. 19, sous le nom de mélanthyes, qui ne diffèrent pas beaucoup de celui d'Oppien , melanlhunos. Ne serait-ce pas quelque espèce du genre nombreux des dauphins ? Leur grosseur les rendait dignes chez les anciens de trouver place parmi les cétacés ; ils auraient pour nous un titre bien plus caractéristique pour en faire partie : ce serait celui d'être mammifères.

5 Le squale scie.

* Je crois qu'il s'agit de la lamie, et qu'il faut lire lamiés au lieu de lamnés , ou bien que les deux noms désignaient le même poisson : c'est alors notre squale requin.

' La lamiole de Rondelet, le squale milandre de Lacép.

* Je ne vois que le narwal , parmi les cétacés , à qui on puisse 'donner ce nom.

9 N'est-ce pas la baleine franche ? Le poids énorme que le poêle lui attribue , donne de»la vraisemblance à cette conjecture.

10 Diverses espèces de squales.

II Le squale humantin.

12 Le squale roussette.

13 Le squale émissole.

11 Le squale aiguillât.

15 Le squale ange.

16 Le squale renard.

17 Le grec dit poikiloi. Certains auteurs ont pris ce mot pour celui d'un nom propre; je ne suis pas de cet avis, et je pense que c'est le pluriel de l'adjectif poikilos, qui veut dire bigarré. Il me paraît que celte épithèle pourrait convenir aux squales roussettes, qui sont comme tigrés.

nait cachée , rebelle à son amour, pour se dérober à sa poursuite et à son hymen. Ce dieu aux beaux cheveux noirs ravit aussitôt la déesse et triompha de sa résistance; elle devint son épouse et la souveraine des ondes. Ce bon office des fidèles dauphins leur valut la bienveillance de leur maître et l'honneur insigne qui est, pour ainsi dire , imprimé à leur race.

Il est de ces terribles cétacés qui sortent des mers et s'avancent sur le sol nourricier de la terre; on voit ainsi s'arrêter assez longtemps sur les rivages ou sur les terrains qui les avoisinent , les anguilles , la tortue cuirassée et les castors funestes et de mauvais présage, qui menacent les hommes de leur voix fatale et funéraire. Le mortel dont les oreilles sont frappées de ces sons lamentables, de ces tristes gémissemens, ne tardera point à être précipité dans la tombe : ces lugubres accens lui annoncent la fin prochaine de sa destinée. On assure que l'énorme phaîeine ' vient également sur le rivage pour y jouir de la douce influence du soleil. Les phoques sortent toujours de la mer pendant la nuit; souvent aussi, durant le jour, ils restent paisiblement sur les rochers ou sur le sable ; ils s'y abandonnent au sommeil.

Puissant Jupiter, tout est en toi et par loi , soit que tu habites dans les régions supérieures de l'éther, ou que tu sois partout (car nul mortel ne peut le dire). Avec quelle ingénieuse complaisance tu as limité, séparé les masses éthérées, l'air, l'eau, la terre mère de tout, el chaque chose de toutes les autres , en les enchaînant néanmoins toutes dans les liens d'une harmonie commune , en leur imposant le joug nécessaire d'une mutuelle dépendance ! L'éther ne peut exister sans l'air, ni l'air sans l'eau, ni l'eau sans la terre. Ils se fondent les uns dans les autres, ils parcourent tous le même cercle, ils éprouvent tous la même vicissitude. C'est ainsi qu'ils se sont, en quelque manière, donné des gages et des otages réciproques dans les amphibies. Les uns , en effet, se portent de la mer sur la terre ; les autres, du haut des airs , se précipitent au sein des eaux; les légers laros 2, les gémissans alcyons : les robustes et voraces aigles de mer et tous les oiseaux pêcheurs qui ne vivent que de poissons.

Ceux-ci , quoique nés dans les eaux, fendent

1 Ê phôkaina d'Aristote ; le dauphin marsouin. 1 Le gavia des Latins, le goéland ou la mouette , oiseau palmipède à bec fort, long , pointu, et arque à l'extrémité.

aa

OPPIEN

les airs-, ce sont les theutis % les irex % les chélidons (ou hirondelles de mer). Ces poissons en voient-ils un autre à leur portée et prêt à les atteindre, ils s'élancent du milieu des flots et s'échappent dans les airs. Lorsque les iheulis déploient au loin et assez haut leurs ailes , on distingue difficilement s'ils sont des poissons ou des oiseaux , surtout lorsqu'on les voit en troupes nombreuses. Les hirondelles de mer ont le champ de leur vol moins élevé ; celui des irex est encore plus bas -, ils ne font que raser les ondes -, ils paraissent à la fois nager et voler.

Il est des poissons qui vivent entre eux en société comme dans les villes, mais séparés des autres espèces-, certains voyagent sans ordre en troupes diverses , pareils à des troupeaux ou à des armées; on leur donne le nom de nomades. D'autres marchent en colonnes régulières qu'on prendrait pour des bataillons ou des décuries ; l'un d'eux est en avant et à leur tête : le reste suit à la file et sur deux lignes; d'autres enfin ne s'écartent point de leur habitation. Tous ont, durant l'hiver, une extrême appréhension de ces tourmentes , de ces tempêtes qui bouleversent et font mugir les flots-, il n'est même aucun être qui vive dans leur sein , qui ne redoute k mer lorsqu'elle est irritée. Les uns restent alors tremblans et sans force dans le sable qu'ils ont creusé de leurs nageoires; d'autres se roulent tous en masse dans les trous des rochers; ceux-ci fuient et vont chercher un asile dans les fonds les plus bas et les plus reculés; le bouleversement des ondes, la furie des vents n'arrivent point à ces exlrêmes profondeurs; aucune tempête n'atteint jusqu'aux: dernières couches, jusqu'aux derniers retranchemens des eaux 3. Ils échappent ainsi aux maux et aux effets funestes du terrible hiver. Mais lorsque le printemps , rendant à la terre sa parure de fleurs, fait aussi sourire les ondes , qu'elles respirent, délivrées des noirs frimas, qu'un air plus doux caresse mollement leur surface, alors les poissons, tout joyeux, s'élancent de toutes parts dans le voisinage de la terre. Telle une ville

1 Le calmar.

5 ïl paraît que ce sont les deux mêmes poissons que ceux dont parle Rondelet , sous le nom de ierax, accipiter, ou le trigle milan de Lacèp.

3 Cette expression est hardie , peut-être . môme hasardée : ?lle est de l'auteur. Pour la faire passer plus aisément, j'ai ajouté ces mots, jusqu'aux dernières couches qui présentent an sens plus clair, une idée plus nette.

chérie des dieux, heureuse de survivre au fléau destructeur de la guerre , après avoir été longtemps en proie à ses fureurs ; qui , libre enfin, et respirant des maux qu'elle a soufferts, donne volontiers l'essor à sa joie, se plaît à reprendre les travaux utiles de la paix , et voit ses nabi tans se livrer sans crainte aux plaisirs de la table et de la danse; tels les poissons y débarrassés de leurs longues douleurs , de la crainte des ondes, s'agitent, bondissent ivres de joie et de bonheur, pareils à des danseurs agiles. Dans le printemps, le doux attrait d'une jouissance nécessaire, le désir d'une tendre union , le besoin d'une ardeur réciproque fermentent dans les cœurs de tout ce qui respire sur la terre, dans les airs et dans les eaux. Dans le printemps , plusieurs races de poissons ovipares hâtent le moment d'être allégées du fardeau douloureux de l'amour ; les mâles , dans la vue de perpétuer leur espèce, les femelles pour se débarrasser de leurs œufs , effleurent, caressent le sable de leurs ventres délicats, car ces œufs ne se détachent pas aisément : réunis en masse au dedans du corpa, et se prêtant un appui mutuel, ils résistent fortement; ainsi serrés , comment pourraient-ils se frayer un passage? Les mères, dans cet état d'angoisse, ont peine à ne pas abjurer et maudire leur progéniture. Ainsi les dieux n'ont donc pas donné aux seuls poissons des délivrances pénibles. Les épouses des mortels ne sont donc pas aussi les seules qui gémissent des douleurs de l'enfantement ? Tout ce qui vit les éprouve.

Parmi les poissons , il est des mâles qui voulant faire leur proie d'autres poissons, les poursuivent jusque sur le bord du rivage afin de les dévorer; d'autres courent et sont sans cesse à la suite des troupes nombreuses de leurs femelles; ces dernières, emportées par la violence des plus effrénés désirs, se précipitent vers les mâles avec une irrésistible fureur; ceuxTci, s'excitant alors entre eux par des contacts et des froissemens réciproques, répandent leur laitance que les femelles enflammées dévorent aussitôt de leurs bouches avides et brûîanles: on dit que cette espèce d'hymen les féconde.

Telles sont les lois , les mœurs d'un grand nombre de poissons. Il en est d'autres qui forment avec leurs épouses des nœuds plus étroits et plus particuliers, et qui vivent séparément

LA PECHE

avec elles , car Vénus exerce un grand empire sur les poissons : de là ces désirs immodérés , cette jalousie , tourment affreux , et tout ce qu'entraîne à sa suite une passion brûlante lorsqu'elle est arrivée par une insatiable volupté. Plusieurs se disputent les uns aux autres leurs femelles, pareils aux amans d'une jeune personne, qui viennent ensemble lui faire leur cour, et qui, quoique égaux, rivalisent de richesse' et de beauté. Les poissons n'ont aucun de ces avantages à mettre en avant ; ils n'ont à s'opposer que leurs forces, leurs mâchoires, un solide rempart de dents fortes et aiguës. C'est avec ces armes qu'ils s'attaquent et se préparent à la victoire-, celui qui a vaincu ses rivaux, remporte aussi le prix de l'hymen. Quelques-uns se plaisent dans la possession de plusieurs femelles 5 tels sont les sargues ' et les cossyphes 2. D'autres n'en aiment qu'une, ne veulent vivre qu'avec une seule ; les canthares 3 et les aitnées 4 sont de ce nombre ; une seule leur suffît.

D'autres mœurs dans leurs amours sont propres aux anguilles, à la tortue, au poulpe, à la noire murène; ils n'obéissent qu'à regret au vœu de la nature. Les premières , enlacées en spirales, pressent les unes contre les autres leur corps froid et visqueux -, il en découle une sanie, une espèce d'écume que le sable reçoit et absorbe; par là devenu fécond, les anguilles y naissent en foule. Le même effet se produit à peu près pour les congres à peau si gluante. Les tortues redoutent, abhorrent un trop pénible hymen; elles n'y sont point entraînées par l'attrait du plaisir, comme les autres animaux-, de longues et cruelles douleurs l'accompagnent. Les mâles sont armés d'une pointe dure et aiguë , d'un aiguillon osseux qui rend leur approche fâcheuse pour leurs femelles-, aussi leurs jouissances sont-elles précédées de véritables luttes , de morsures terribles et réciproques, les femelles ' pour se soustraire aux efforts des mâles, ceux-ci pour parvenir à vaincre cette résistance , jusquà ce que leur force en triomphe et les livre impérieusement à leur amour, comme une proie, une conquête faite à la guerre. Enfin, les tortues accouplées présentent le même phénomène que les chiens de

1 Spare sargue.

* Le labre lourd mâle. La femelle était appelée kichlé.

3 Le spare canthare.

4 Suidas dit que c'est le grand canthare.

terre et que les phoques ; elles restent longtemps engagées dos à dos; on dirait que des liens les tiennent enchaînées. L'hymen fatal du poulpe et sa mort cruelle se succèdent de très-près ; Î9 terme de son amour est aussi celui de sa vie. Il ne quitte point sa femelle, il ne cesse point de jouir qu'il n'y soit contraint par l'abandon de ses forces , qu'il ne tombe de lassitude et d'épuisement sur le sable ; il devient alors la proie de tout ce qui passe près de lui. Les cancres, gros et petits, le dévorent, ainsi que ces poissons qu'il poursuivait naguère avec tant d'avantage, dont il faisait lui-même sa nourriture. Etendu maintenant, il est mis en morceaux jusqu'à ce qu'il succombe et meure. îl périt ainsi victime d'un trop funeste amour. Sa femelle meurt de même dans les douleurs de ses efforts laborieux ; car, différente des autres poissons , elle ne voit point sortir ses œufs les uns après les autres; adhérens entre eux. et comme en grappes , ils ne sortent qu'avec peine par une issue trop étroite; ce qui fait que les poulpes ne vivent jamais au delà d'une année; leurs œufs ou leurs amours les font toujours périr misérablement.

C'est une chose assez reconnue que le serpent * s'accouple avec la murène , que celle-ci sort d'elle-même de la mer pour satisfaire le penchant qui la porte à cet hymen. Le serpent en proie à l'ardeur la plus vive brûle de jouir, se traîne à la hâte vers le rivage ; il cherche d'abord une pierre creuse et concave, dans laquelle il puisse déposer son venin ; il y verse ce funeste et subtil poison , trésor et magasin du trépas : il rend ainsi son approche sans danger et sans dommage pour la murène. Parvenu au bord des eaux, il donne le signal accoutumé, ce signal dont il l'invite à l'amour : elle l'entend aussitôt et s'avance plus rapide qu'un trait. Elle s'élance du fond des mers; le serpent s'élance aussi de la terre au sein des flots ; tous deux avides de s'unir se précipitent Tua sur l'autre. Dans l'ivresse du bonheur, la murène admet dans sa bouche la tête de cet époux chéri. Lorsqu'ils ont rempli le vœu de l'hymen, ils se retirent, elle dans le lieu de la mer qu'elle habitait, lui vers le rivage. Il retourne aussitôt à la pierre dépositaire du venin exprimé de ses dents ; il le reprend et le repompe. S'il ne le retrouve pas, s'il connaît que quelque

1 La vipère.

OPPIEN

passager, qui en a fait la rencontre, Ta dissipé dans des flots d'eau, il succombe à la plus vive douleur ; il se jette à terre et y attend que l'inexorable destin termine sa vie et son supplice : tant est grande sa honte de se trouver ainsi sans force , sans ces armes qui faisaient sa gloire et son essence comme serpent; il perd et laisse sa vie sur la môme pierre où il avait laissé son venin.

Les dauphins s'unissent entre eux à la manière des mortels : ils leur ressemblent encore par la forme de leurs sexes; seulement celui des mâles n'est pas toujours visible : il est caché dans l'intérieur de leur corps-, il ne se montre que dans l'acte nécessaire de la génération.

Telles sont les mœurs des poissons dans leurs amours, dans leurs hymens. Le besoin de s'unir, le désir de perpétuer leur espèce, se font sentir aux uns dans une saison, à ceux-là dans une autre ; c'est tantôt l'été , tantôt l'hiver ; ici c'est le printemps, là l'automne précipité qui les voit vaquer aux soins de leur reproduction. Le plus grand nombre n'a qu'une seule ponte , n'engendre qu'une seule fois chaque année. Le labrax éprouve deux fois les douleurs de Lucine ; les trigles sont ainsi nommés de leur ponte triple; on en observe quatre dans le scorpion, et cinq dans les seuls cyprins. On dit qu'on n'a jamais vu l'onisque se reproduire ; sa manière de se régénérer est encore inconnue aux humains. Lorsque les germes des poissons ovipares se développent en eux au printemps, certaines espèces bornées à leur demeure ordinaire y restent tranquilles et paisibles ; d'autres , qui vivent en commun , se rendent ensemble dans le Pont-Euxin pour y déposer leurs œufs : c'est le bassin le plus agréable de l'empire d'Amphitrite ; il est le rendez-vous de plusieurs fleuves aux eaux douces et abondantes. Sur ses bords sinueux sont des bancs d'un sable doux et fin, de. gras pâturages, des roches dont la cime surnage aux ondes, d'autres à creux profonds, des cavernes à lits d'argile , des monts à sommets ombragés, enfin tout ce qu'aiment les poissons. On n'y voit ni les cétacés dévastateurs ni tout autre animal dont ils puissent devenir la proie, pas même les ennemis des plus petits d'entre eux, les poulpes , les astacus, les pagures. Les dauphins y sont en petit nombre ; ils sont d'ailleurs les plus faibles, les moins malfaisans des

cétacés ; c'est ce qui fait que cette mer à pour eux autant d'attrait et qu'ils mettent tant d'empressement à y chercher leur nourriture : ils s'y portent tous en masse pêle-mêle et de toutes parts, offrant 1 ensemble et l'aspect d'un troupeau. Tous suivent la même roule , la même impulsion , le même mouvement , le même instinct pour leur retour. D'immenses quantités de poissons différens passent de la mer de Bébrycie et des bouches étroites de celle du Pont dans le Bosphore de Thrace et se répandent dans la longue étendue de cette vaste mer. Ainsi lorsqu'il arrive de TEthyopie et de l'Egypte des bandes de grues élancées dans les airs qu'elles remplissent de leurs cris, qui fuient ou la cime neigeuse du mont Atlas, ou le rude hiver, ou les races inhabiles des Pigmées dégénérés, leurs grandes troupes alignées en bataillons s'avancent sans rompre leurs rangs et obscurcissent les cieux de leurs ailes déployées ; ainsi des milliers de poissons sillonnent les eaux de l'Euxin. Cette mer en est remplie et frémit dans son sein des baltemens nombreux et répétés de leurs nageoires jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent dans leurs courses et pour leur ponte. La saison de l'automne reparaîtelle, ils songent aussitôt à faire retraite; car l'hiver exerce bien plus ses rigueurs sur cette mer agitée qui a peu de profondeur : elle est plus accessible à îa fureur des vents, qui la bouleversent et la tourmentent à leur gré. Fuyant donc ces rives des Amazones, ils s'en retournent avec leur nouvelle famille et se dispersent dans l'Océan , suivant leur goût ou leur caprice. Ceux qu'on nomme mous (ou m@ilusques), qui n'ont point de sang, qui n'ont point d'os, ceux qui sont enfermés dans de fortes écailles ou recouverts de têts solides, se propagent aussi par des œufs dont la nature leur confie le soin. Le chien vorace , l'aigle de mer ' et tous ceux qu'on désigne sous le nom de cartilagineux, les dauphins, ces rois des poissons , et les phoques aux gros yeux font des petits qui, au sortir du sein de leurs mères , ont les mêmes formes qu'elles. Tous les animaux des mers qui.sont vivipares ont un amour extrême pour leur progéniture et la défendent avec courage. Rien ne tient plus du prodige que l'histoire des dauphins , soit qu'ils aient fait autrefois partie de l'espèce humaine, soit qu'ils aient ha-

1 La raie aigle.

LA PÈCHE

bité dans des villes avec des hommes- que cédant ensuite aux conseils de Bacchus, ils aient changé leur élément pour celui des mers en revêtant la forme des poissons. Ils en ont conservé cette douce urbanité dans leurs mœurs, dont toutes leurs actions portent l'empreinle. Lorsque deux dauphins jumeaux, fruit ordinaire de leur hymen, sont venus au jour, ils ne se quittent pas; ils sont toujours sautant et nageant autour de leur mère : ils passent à travers ses dents dans sa bouche et y restent sous l'abri protecteur de son palais. Cette mère leur prodigue de son côté ses douces caresses, s'agite sans cesse autour d'eux, ivre d'orgueil et de joie, leur tend à tous deux ses mamelles d'où chacun peut faire jaillir un lait doux et nourrissant. Les dauphins ont reçu des dieux du lait et des seins semblables à ceux des mortelles : aussi exercent-ils le doux ministère des nourrices. Les petits sont-ils devenus plus forts, aussitôt leur mère les conduit et les précède dans le lieu de leur chasse et leur enseigne à la faire aux poissons. Elle ne s'en éloigne point, elle ne les abandonne point à eux-mêmes que leurs forces ne soient entièrement développées , elle est toujours auprès d'eux mère surveillante et protectrice. Quel navigateur pourrait tenir son âme fermée à l'admiration en voyant l'aimable spectacle qui s'offre à lui lorsque, dans un temps calme, dans une mer mollement caressée des zéphirs, ses regards se portent sur ces troupes superbes de dauphins , l'amour et l'orgueil des ondes ? Les jeunes marchent en avant et réunis comme des troupes d'enfans, comme des chœurs dont la figure et le dessin varient à tout instant. En arrière est l'armée de réserve, composée de ceux qui l'emportent par leur taille et par leur âge et qui ne s'écartent jamais des plus jeunes. Us ressemblent à des bergers qui dans le printemps suivent leurs tendres agneaux aux pâturages. On voit tous les jours des enfans qui sortent en foule des écoles , et des maîtres d'un âge avancé (car la vieillesse rend l'homme respectable) qui les suivent de près, veillent sur eux et sont les régulateurs de leur marche, de leurs mouvemens, de leur esprit. C'est ainsi que les dauphins plus âgés vont à la suiie des jeunes pour les garantir de tout accident funeste.

Les phoques ont aussi grand soin de leurs petits ; leurs femelles ont également des mamelles qui fournissent d'abondans ruisseaux

de lait. Ce n'est point au milieu des flots, mais sur la terre, qu'elles gémissent*, à leur terme, des douleurs de l'enfantement : elles y passent douze jours avec eux ; le treizième, au lever de l'aurore, elles les prennent sous leurs aisselles et , fières de ce doux fardeau , courent à la mer pour leur montrer leur patrie et leur élément naturel. Ainsi qu'une femme qui, s'étant délivrée dans une terre étrangère, retourne avec plaisir sur ses loyers, se complaît à tenir tout le jour son enfant enlre ses bras, à lui montrer le toit paternel, et se livre avec une inépuisable tendresse aux doux soins de la maternité, tandis que l'enfant, trop jeune pour connaître ce qu'il voit, considère néanmoins toutes choses, îa maison , les divers objets qui servent aux auteurs de ses jours ; ainsi les phoques transportent leurs petits à îa mer et leur en apprennent les secrets et les travaux.

Grands dieux! l'homme n'est donc pas le seul en qui l'amour de ses enfans soit plus fort , soit plus doux que la lumière et la vie. Les oiseaux, les bêtes féroces, les monstres des mers éprouvent aussi-pour les leurs cet irrésistible et si vif sentiment : il est inné en eux , il leur fait braver avec audace les maux les plus terribles, la mort même. Déjà le chasseur a rencontré sur la montagne la lionne rugissante qui couvre ses lionceaux de son corps, qui combat pour les défendre : elle s'inquiète peu du nombre de pierres ou de traits qui volent sur elle. Frappée , repoussée de mille manières, son opiniâtre résistance demeure inébranlable, elle ne cède qu'en mourant : à moitié domptée, elle leur sert encore d'égide"; elle s'occupe moins du danger qui la menace que du malheur de les voir tomber dans la cage funeste qu'on leur destine. Et ce pâtre, si familier tout à l'heure avec sa chienne qui vient de mettre bas, n'ose toucher à ses petits, effrayé du grognement de leur mère irritée, qui s'emporte pour repousser sa main téméraire -, elle est également féroce pour quiconque ose l'approcher. A quelle fureur ne sont pas en proie les génisses qu'on prive de leurs veaux? Elles poussent des sanglots et des gémissemens qui ne diffèrent point de ceux des femmes, qui affligent et attendrissent leurs ravisseurs eux-mêmes. Quel mortel ne connaît les lamentables douleurs de l'orfraie lorsqu'elle déplore avant le jour la perle de ses aiglons? Qui n'a entendu celles du chantre harmonieux des bois, de la triste et

plaintive Phiiomèle ? Qui n'a pas vu au printemps le deuil inquiet des hirondelles lorsqu'elles viennent d'être privées du fruit de leurs amours, que des hommes impitoyables ou des dragons cruels ont arraché de leur nid?

Les dauphins se distinguent éminemment des autres poissons par leur amour pour leur progéniture : il en est d'autres qui montrent aussi une grande affection pour la leur. Les chiens de mer, si vagabonds, en sont un exemple admirable -, ces animaux nouveau-nés restent toujours auprès de leur mère qui leur fait un rempart d'elle-même. Ont-iis quelque chose à craindre, survient-il quelque sujet pressant d'alarmes , elle leur donne asile dans ses flancs par la même route , par la même voie que celle de leur naissance. Elle affronte volontiers toutes les douleurs qui l'attendent, et recèle une seconde fois ses petits dans son sein maternel pour leur donner de nouveau le jour lorsque le danger aura cessé.

La riné (ou squale ange) use en faveur des siens d'un semblable stratagème, sans cependant les recevoir dans son corps comme les chiens de mer. Au-dessous de ses nageoires pectorales, des deux côtés sont des plis profonds qui ressemblent assez aux membranes branchiales des autres poissons; c'est là qu'elle enferme ses petits palpitans d'effroi. D'autres espèces rassemblent les leurs dans leur bouche, qui leur sert ainsi d'asile et de refuge. Quel amour ne ressent pas pour les siens la femelle du glaucus1, le poisson ovipare qui l'emporte sur tous les autres par ses soins maternels? Elle reste constamment auprès de ses œufs jusqu'à ce qu'ils soient éclos. Ses petits sont-ils nés, elle nage toujours avec eux-, lorsqu'elle voit qu'ils sont effrayés de l'approche de quelque poisson plus fort, son palais s'ouvre pour les recevoir et leur sert d'abri jusqu'à ce que l'ennemi se soit éloigné : elle les rejette et les exhaie alors dans les eaux.

Je ne crois pas qu'il existe dans les mers d'animal plus barbare, de mœurs plus féroces que le thon. Lorsqu'il est parvenu , au milieu des plus vives douleurs à pondre ses œufs , ces œufs qui sont son ouvrage et sa substance, il dévore impitoyablement tous ceux qu'il rencontre ; il en fait de même des jeunes thons qui îi'ont pas appris à se soustraire par la fuite à

' Le caraai glauque.

OPP1EN

sa dent meurtrière : il n'a ni pitié ni respect pour son propre sang.

îl est je rie sais combien de poissons qui ne naissent d'aucun autre, qui ne proviennent d'aucun hymen , mais qui se produisent euxmêmes , qui sont le résultat d'une génération spontanée : de ce nombre sont, ces espèces si nombreuses d-'huîtres qui prennent l'être d'un vil limon ; on ne distingue en elles aucun sexe, ni mâle ni femelle 5 elles sont toutes semblables et d'une organisation uniforme. C'est ainsi que la race misérable de la faible aphye naît sans avoir été engendrée, sans avoir eu de père. Lorsque des masses de pluie s'échappant des nuages , suivant les desseins du maître des dieux , se précipitent avec fureur et en lorrens sur les vastes plaines des mers, toutes leurs ondes confondues et converties en tourbillons agités se heurtent, se couvrent d'écume, deviennent tumescentes : les aphyes alors se produisent, vivent et se montrent en nombre immense, entassées les unes sur les autres, faibles et de couleur blanche, sans qu'on sache par quels rapprochemens , par quels ressorts secrets et cachés leur existence a été déterminée \ c'est ce qui leur a fait donner le nom d'aphrétides (nées de l'écume). D'autres naissent dans la vase limoneuse: lorsque la violence des vents se fait sentir par le choc des eaux jusque dans les précipices , et que la mer bouillonne tourmentée, bouleversée, son immense limon s'entasse et ne forme bientôt qu'un seul corps. Le calme rétabli, toutes les substances qui se trouvaient pêle-mêle dans la vase et dans les eaux, fermentent, se décomposent ; il en provient des quantités considérables d'aphyes , qu'on prendrait pour des vers. Il n'est pas d'espèce plus frêle, ni plus débile que celle de ce malheureux poisson ; sa chair est du goût de tous les autres, qui en font leur proie. Les aphyes se lèchent entre elles et se servent ainsi mutuellement de nourriture. Lorsqu'elles se meuvent dans les mers en masses réunies , à la recherche de quelque rocher qui projette de l'ombrage , de quelque retraite , de quelque abri au fond des eaux, l'azur des plages d'Amphitrite se change en un blanc éclatant. Lorsqu'un vent violent d'ouest a couvert la vaste plaine d'une neige abondante , on n'aperçoit plus la couleur noire de la terre, mais seulement le blanc de la couche épaisse qui l'enveloppe-, de même les champs de Neptune prennent la teinte et la

LA PECHE

blancheur de ces immenses quantités cTaphyes qu'on y rencontre.

CHANT SECOND

Tels sont les lieux que iréquentent , où se nourrissent les nombreux habitans des eaux. Tels sont aussi les doux hymens, les heureuses reproductions dont ils goûtent les charmes 5 les hommes en doivent sans doute la connaissance I à quelqu'un des dieux : car que peuvent les ' mortels sans leur secours ? Ils seraient même inhabiles a soulever la plante de leurs pieds, à mouvoir leur frêle paupière. Les dieux, toujours près quoique éloignés, ordonnent et disposent de tout -, c'est donc une irrésistible nécessité de se soumettre. En vain la force ou la puissance, telles qu'un coursier qui rejette le mors, exciteraient leurs bouches rebelles à secouer témérairement le frein ; arbitres suprêmes de tout, les immortels font toujours incliner les rênes du côté qu'ils veulent. Le sage obéit donc sans murmure et n'attend pas d'y être contraint par les durs aiguillons d'un fouet incita leur. L'homme leur doit l'industrie féconde et un génie propre à tout ; ils en ont tous reçu un nom et un honneur particuliers, à cause des divers travaux auxquels chacun préside : Cérès est recommandable par le joug imposé aux bœufs, par la culture et les sillons de la terre , par les précieuses moissons des grains 5 nous tenons de Pallas l'art de fabriquer des armes , de construire des maisons, de transformer en riches étoffes la douce toison des brebis -, Mars nous a fait don du glaive, des armures protectrices , des casques, des lances, de tout l'appareil cher à Bellone -, Apollon et les Muses nous ont fait présent de la divine mélodie; nous devons à Mercure Téloquence et les vigoureux combats des jeux publics -, Yulcain veille aux pénibles et suans travaux des forges. La même divinité qui , comblant d'abord les vastes gouffres de la terre avec les eaux réunies des fleuves , en a formé la masse amère des mers qu'elle a enchaînées, couronnées de coteaux et de rivages, a fait aussi connaître aux humains les secrets des ondes, les races et les mœurs de leurs habitans, les moyens d'obtenir d'heureuses pêches, quel que soit d'ailleurs le nom qu'on doive lui donner, celui de tout-puissant Neptune, de

vieux Nérée, ou mieux encore de Phorcus ou de quelque autre souverain des eaux. Toutefois, vous tous dieux immortels qui habitez les célestes lambris, le vaste Océan , la terre fertile, les plaines des airs, daignez sourire, accordez votre bienveillance à mon heureux prince , à son illustre fils, à leurs peuples , à mes chants. les poissons n'ont entre eux ni justice, ni pudeur, ni amitié : ils sillonnent les mers, chaque espèce ennemie implacable de l'autre espèce; le plus fort dévore toujours le plus faible : ils se précipitent les uns sur les autres pour se donner la mort; ils sont toujours la proie et l'aliment les uns des autres. Les uns triomphent des moindres par la puissance plus énergique de leurs muscles ou de leurs mâchoires : les bouches de ceux-ci recèlent un venin destructeur -, ceux-là , pour échapper aux coups mortels des autres , sont armés de pointes, de piquans aigus, instrumens terribles d'une ardente fureur. Ceux à qui les dieux n'ont accordé ni la force , ni aiguillon osseux qui s'élance de leur corps , trouvent en euxmêmes une arme aussi redoutable , une source féconde de ruses : c'est ainsi que d'autres poissons, plus grands et plus robustes, tombent souvent victimes de leur adresse. De quelle puissance propre et inhérente à sa substance , n'est pas douée la molle torpille pour balancer et subjuguer la force : son corps faible est sans ressort, sa lente et lourde masse l'affaisse; on ne la prendrait point pour un animal qui nage. Se glissant quelquefois dans l'eau limpide, elle se roule surtout dans les endroits troubles et obscurs. Des deux côtés, à chacun de ses flancs, sont deux séries de rayons ou tuyaux, appareil de ruse et supplément de sa faiblesse. Tout être vivant qui en approche et qui la touche, sent ses forces se briser, son sang se contracte et se glace, ses membres ne servent, ne soutiennent plus son corps ; la nature s'arrête en lui enchaînée par ce stupide habitant des eaux. Connaissant toutefois davantage dont elle dispose, elle se tient accroupie dans le sable , elle y reste sans mouvement et comme morte : tout poisson qui l'effleure est à l'instant foudroyé; il tombe, abandonné de ses sens, dans un sommeil léthargique. Elle s'élance alors avec précipitation , quoique peu prompte elle-même, et, transportée de joie, le déchire vivant comme s'il avait cessé de l'être. Elle se traîne souvent à la I rencontre des poissons qui nagent dans les mers,

OPPIEN

amortit en les touchant leur impétuosité, arrête et suspend la rapidité de leur course -, infortunés qui, raides et dénués de force, ont perdu le souvenir de leur roule ou de leur fuite, et sont dévorés sans défense, sans en avoir le sentiment! Lorsqu'un homme dans les pénibles agitations d'un songe se croit frappé d'épouvante et fait effort pour fuir, son cœur saute et s'agite, tandis que ses genoux gémissent immobiles sous le poids des chaînes qui contiennent ses élans : tel est l'effet produit par l'engourdissante compression de la torpille.

Le batrachos est un poisson également lent et mou ; il est horrible à voir : sa bouche présente une ouverture immense ; la ruse lui sert aussi à se procurer la nourriture. Enfoncé dans un vaste limon , il y reste tranquillement couché en soulevant une excroissance' charnue, déliée, blanche, mais d'une odeur forte qui naît de dessous l'extrémité de sa mâchoire supérieure 5 il l'agite fréquemment en guise d'appât pour les petits poissons, qui bientôt l'aperçoivent et cherchent à s'en saisir -, le bairachos la retire alors en arrière jusqu'à sa bouche en l'y balançant mollement : ceux-ci ne soupçonnant point le piège , l'y suivent et tombent engloutis tous ensemble dans cette gueule énorme. Un homme qui veut attirer au trébuche! les oiseaux légers , le garnit au dedans des mêmes grains qu'il vient de répandre au dehors à l'entour des portes et assure ainsi le succès de sa ruse. L'attrait séducteur d'un aliment dont ces oiseaux sont avides, les entraîne et les fait entrer dans la cage funeste d'où toute issue leur est fermée et qui leur montre un bien triste résultat de leur repas ^ c'est par un semblable stratagème que le lourd batrachos attire les petits poissons, qui sont loin de songer qu'ils courent à leur ruine. On dit que le rusé renard exécute une manœuvre à peu près pareille. Lorsqu'il aperçoit une troupe nombreuse d'oiseaux, il se couche, le dos recourbé, les jambes tendues, ferme les yeux et rappro-

1 Oligén sarka é ra oi ek genuos nealës upenerlhe pephukei. Celte excroissance charnue est double et placée au-devant des yeux. Bloch leur donne le nom de houppes :

« Les deux longues houppes, dit-il, de matière cornée, qui se trouvent devant les yeux, qu'Aristole compare à des cheveux , Pline à des cornes, Oppien à des verrues, leur servent à attirer les autres poissons. Le docteur Parson les a trouvées de la longueur de deux pieds dans un poisson de quatre pieds trois pouces. On en voit encore sur le dos quatre de même nature qui tiennent par le bas à une membrane. » Histoire générale et particulière des poissons , 3eoarlie, p. 75.

che exactement ses lèvres. On dirait qu'ii est enseveli dans un sommeil prof ond , ou plutôt qu'il est étendu à terre mort réellement. Il est ainsi, sans pousser le moindre souffle, à concerter les ruses les plus adroites et les plus variées. Cependant les oiseaux qui le voient en cet état volent en foule sur lui, grattent et feutrent son poil de leurs pieds, insultant insolemment à son sort : dès qu'ils sont assez près de ses dents , il donne l'essor à ses ruses 5 sa vaste bouche s'ouvre, fond'avec avidité sur ces téméraires oiseaux et saisit par cette irruption précipitée une proie abondante.

La trompeuse sépie ' déploie aussi les ruses dans ses chasses. Du sommet de sa tête partent des prolongemens charnus, longs et grêles, semblables à des cordes, avec lesquels elle pêche les poissons comme avec des lignes ; gisante ou retirée sous son tégument dans le sable, elle s'en sert pour s'accrocher aux corps solides lorsque les tempêtes d'hiver font enfler les ondes : on la prendrait pour un bâtiment amarré par ses câbles aux rochers du rivage.

Les carides 2 sont petites sans doute et n'ont pas une grande force, mais elles rendent victime de leurs ruses un plus fort poisson, le labrax , qui doit son nom à sa voracité : empressé d'en faire sa proie, il se jette à la hâte sur elles : fuir ou résister est au-dessus de leur pouvoir; prêtes à périr, elles font périr et blessent à mort leur meurtrier. Par des sauts et des élans réitérés, elles percent son palais d'une pointe aiguë, qui s'élance de l'extrémité de leur tête. Le labrax , tout entier à son vorace appétit, s'occupe peu des coups dont il est percé ; cependant sa blessure se nourrit et s'étend : il succombe enfin aux maux et aux douleurs et reconnaît trop tard que celle qu'il priva de la vie lui fait perdre la sienne.

Il est un poisson qui se tient d'habitude dans la vase, ami de la chair de l'homme, le bœuf3, le plus grand de tous en étendue. Sa largeur est souvent de dix et même de douze coudées; il n'a point la vigueur en partage , son corps est mou , destitué de force , ses dents sont intérieures , à peine visibles , petites et faibles. S'il triomphe , ce n'est point par sa puissance , mais par la ruse -, il fait cependant sa proie de

1 La sèche.

! 11 paraît qu'il s'agit ici de la sguilla gibba , ou du caramot de Rondelet, chap. 8, liv. XVIII, i»* partie. ' La raie flassade.

LA PECHE

l'homme , dont il met en défaut le génie pénétrant , car il aime beaucoup à s'en nourrir 5 sa chair a beaucoup d'attrait , est un repas trèsagréable pour lui. S'il en voit quelqu'un audessus des eaux , que quelque soin attire dans leur fond , plus léger à cause de sa grande surface, il s'élève et nage constamment au-dessus de sa tête, immobile, étendu sur lui, semblable au toit d'une maison. Il le suit en cet état dans tous ses mouvemens : il est toujours audessus comme une fermeture. De même qu'un enfant qui dresse le piège fatal à la souris avide, qu'un imprudent appétit attire sans soupçon au dedans, mais qui bientôt surprise par le bruit du creux instrument de sa captivité , ne peut en sortir, malgré ses efforts, que lorsque l'enfant la saisit et la tue souvent avec un ris moqueur : de même ce funeste poisson plane sur la tête de l'homme et l'empêche de remonter sur l'onde; enchaînant parla sa respiration, il lui fait perdre la vie au sein des flots, il tombe alors sur lui et le dévore; c'est ainsi qu'il doit à la ruse cette difficile conquête.

On louera , on admirera sans doute l'ingénieuse industrie du cancre dans ses trous tapissés de mnies : les dieux lui ont donné l'adresse nécessaire pour faire des huîtres une nourriture aussi agréable que facile. Lorsqu'elles ouvrent la barrière de leurs écailles pour saisir le limon ou pour s'abreuver d'eau, et qu'elles s'accrochent aux angles des rochers , le cancre prend sur le rivage une petite pierre et la porte engagée en travers dans ses pinces aiguës , il approche à la dérobée et la place dans le milieu de l'huître , qu'il se met ensuite à dévorer en savourant ce mets chéri. Ce misérable mollusque veut en vain refermer ses valves , il n'en a plus le pouvoir : elles restent ouvertes par l'effet d'une dure nécessité, jusqu'à ce qu'il meure et que son ennemi en ait fait un ample repas.

Les rampantes étoiles de mer ont un art à peu près semblable, et c'est encore contre les huîtres qu'elles l'exercent-, ce n'est point d'une pierre qu'elles s'aident ou dont elles font leur instrument , mais d'un corps osseux qu'elles passent entre leurs valves baillantes : les huîtres sont ainsi à leur discrétion et deviennent leur nourriture.

Il est une coquille bivalve dans laquelle habite un mollusque qui porte le nom de pinne , qui est inhabile à combiner, à faire quelque

chose par elle-même. Elle vit en communauté de toit et de demeure avec un cancre qui la nourrit et veille à sa sûreté , ce qui lui a valu le surnom de pinnophulaœ (garde -pinne).

Quelque animal pénètre-t-il dans la coquille, le cancre réveille aussitôt son attention en la pinçant, en la stimulant par d.'utiles morsures : pressée par la douleur, elle contracte ses valves, y emprisonne l'animal qui devient la proie de l'un et de l'autre; ils en font ensemble un doux repas. C'est ainsi que parmi les habitans des eaux comme parmi les hommes, on remarque de la sagacité dans les uns, de l'inaptitude dans les autres : ils n'ont pas tous le même degré d'intelligence.

On chercherait en vain un poisson qui l'emportât par sa stupidité sur î'émérocet ■ ; la mer n'en renferme pas qui croupisse dans une plus grande inertie. Ses yeux sont dirigés sur la partie supérieure de sa tête vers le ciel, sa bouche vorace est placée entre ses yeux: il reste tout le long du jour couché.sur le sable , plongé dans le sommeil. Seul de tous les habitans des eaux , 11 veille la nuit et vague dans leur sein ; il est aussi appelé nuctéris (animal nocturne). Une faim déplorable est le résultat de son insatiable avidité ; il ne connaît ni terme ni mesure dans ses appétits. La fureur d'un irrésistible besoin , d'une faim toujours dévorante l'entraîne d'une manière impérieuse. Il ne cesse de se gorger d'alimens que lorsque son ventre se déchire , qu'il tombe étendu sous leur poids ou qu'il est saisi par un autre poisson , avalant encore le dernier morceau. Quelle preuve plus frappante de cette immodérée voracité ! Dans les filets même du pêcheur, si une main le provoque en lui présentant quelque nourriture, il en remplit son estomac, jusqu'à ce qu'elle retourne à son palais. Apprenez par cet exemple, ô mortels! quelle est la triste fin de cette passion insensée pour la table , quels maux en sont l?inévitabble fruit. Evitez donc cette oisiveté funeste de l'esprit et du corps , ce dérèglement des trop somptueux repas. Prenez-les avec mesure et sans livrer votre âme à leur folle joie. Combien parmi vous qui ne connaissent aucun frein, qui s'abandonnent à tous les débordemens d'un goût qui les maîtrise ! Regardez I'émérocet : que la leçon que vous offre son malheur ne soit point perdue pour vous.

1 L'uranoscope rat.

OPPIEN

Les oursins à pointes aiguës onl un instinct qui leur fait prévoir et juger la force des vents , l'approche des terribles tempêtes : ils lestent alors leur dos d'une pierre aussi lourde que les intervalles de leurs piquans peuvent le permettre, et luttent ainsi chargés contre la fureur des flots : ils craignent surtout que le courroux des ondes ne les roule et ne les jette sur le rivage.

Personne n'ignore l'art qu'emploient les poulpes qui, semblables aux rochers sur lesquels ils se moulent, y appliquent leurs bras : donnant ainsi le change soit aux pêcheurs , soit aux animaux plus grands , ils parviennent à leur échapper. Lorsqu'ils font la rencontre d'un plus petit , ils quittent leur forme , leur apparence de pierre , et reparaissent sous celle de poulpes et d'êtres vivans ; par cette adresse ils en prennent alternativement qui sont différentes et se dérobent à la mort. On dit que l'hiver ils ne vaguent point dans les eaux, qu'ils en redoutent beaucoup les orageux tourbillons : retirés et tremblans dans leurs creuses retraites , ils dévorent comme une proie étrangère leurs propres bras , qui»repoussent ensuite après leur avoir servi d'aliment. Ils doivent cette pratique auxinspirations de Neptune. C'est ainsiqu'en use ï'ours farouche et rugissant : pour se soustraire aux rigueurs de la froide saison , il se réfugie dans le lieu le plus reculé des cavernes, et trompe sa faim en léchant et suçant ses pattes; avide d'une nourriture si vaine, il reste fixé dans sa tanière jusqu'au retour du jeune époux de la nature.

Une haine affreuse existe surtout entre le crabe ardent , la murène et le poulpe : ils se donnent mutuellement la mort les uns aux autres. Le genre de discorde et de guerre qui est propre aux habitans des eaux règne toujours sur eux : ils se dévorent réciproquement. S'élançant de dessus les roches des mers , déjà la fougueuse murène se roule à travers les flots à ia recherche d'une proie ; bientôt elle aperçoit îe poulpe qui se traîne sur les sommités du rivage , et toute joyeuse se précipite sur cette victime chère à son goût. Son approche n'échappe pas au poulpe : dans son inquiétude , il se détermine à la fuite ; mais comment se déroberait-il en rampant à la murène qui nage et fond si violemment sur lui , qui le saisit à Fins tant et le presse de sa mâchoire cruelle ? Il se trouve donc forcément engagé dans ce

combat funeste : il roule autour d'elle ses membres-, il la serre dans tous les sens des contours nombreux de ses bras, cherchant par ses efforts à se débarrasser des siens. Tain espoir, plus de remède , l'ardente et visqueuse murène glisse comme l'onde d'entre ses liens ; il en étreint tantôt son dos , tantôt son cou, ici l'extrémité de sa queue-, là il les pousse contre l'ouverture de sa bouche , contre les parties cachées de ses mâchoires. Tels que deux lutteurs habiles et robustes qui font longtemps assaut de leurs forces, des membres desquels découle déjà une sueur grasse et abondante, qui essaient et promènent partout les ressources variées de leur art , et dont les bras nerveux flottent agités autour de leurs corps , tels ceux des poulpes errent sans ordre et se toui*mentent dans des luttes inutiles. La murène le dévore de ses dents aiguës; son estomac recèle quelques-uns de ses membres, tandis que d'autres sont encore triturés dans ses mâchoires acérées ; d'autres enfin à moitié rongés palpitent et se contournent encore vivans comme cherchant à lui échapper. Dans les forêts , un cerf au bois fourchu qui parcourt les bois fréquentés des serpens , flaire, trouve leurs traces , parvient à leur repaire , en fait sortir un de ces reptiles , et se presse de le mettre en morceaux , dans le temps même que l'animal se roule autour de ses jambes, de son cou , de sa poitrine, et que ses tronçons à moitié dévorés jonchent la terre ou sont broyés sous sa dent rapide; ainsi se replient les parties en mouvement du malheureux poulpe. En vain cherchera-t-il son salut sous la forme de la pierre ! Si , se débarrassant de la murène , il court appliquer ses membres sur une roche et se fondre dans sa couleur, ce stratagème n'échappera pas à son ennemie-, elle ira le saisir, et sa ruse restera sans succès. Quel est le mortel qui , voyant sa mort déplorable , pourrait se défendre de la pitié ? Etendu sur la pierre et faisant corps avec elle, la murène d'un air moqueur s'approchera de lui. On croirait que la cruelle lui tient ce langage insultant : « Poulpe trompeur, que crains-tu ? Espères-tu de me surprendre! Nous verrons bientôt si tu es de la pierre ou si la pierre te servira d'asile et te garantira de ma dent. » Se portant alors sur son enveloppe sinueuse et testacée , elle l'engloutit dans sa gueule , à mesure qu'elle l'arrache tout tremblant de dessous la roche. Quoique mis en pièces et dévoré, il

LA PECHE

ne la quille point , il ne cesse de s'y retenir, il l'embrasse toujours jusqu'à ce que ses bras accrochés soient les seules parties qui existent encore. De même lorsque dans une ville livrée à la fureur des ennemis , où les enfans et les femmes sont entraînés dans une dure captivité , un homme , suivant la triste loi de la guerre , cherche à ravir un jeune enfant qui repose dans les bras et sur le sein de sa mère , celui-ci se tient avec plus de force à son cou , le presse de ses mains, tandis que celte mère, poussant des cris aigus , résiste à le livrer et se laisse plutôt entraîner avec lui -, de même le corps du malheureux poulpe se presse contre la pierre humide dont il se sent arracher et ne s'en détache jamais.

Quelque redoutable que soit la murène , le crabe la dévore 5 elle est vaincue par son ardeur même. Arrivé près de la roche qu'habite son agile ennemie, il dresse ses deux aiguillons^ son souffle rare et guerrier, sonnant la charge, la provoque au combat. Semblable au chef d'un des premiers rangs d'une armée , qui, fier de sa vaillance , de son adresse militaire , des armes qui renforcent son corps vigoureux, agite sa lance aiguë , défie celui des ennemis qui osera paraître, et bientôt excite et voit s'avancer contre lui l'un des chefs opposés -, c'est ainsi que le crabe aiguillonne la murène. Celleci ne se fait pas attendre : s'élançant de son obscure retraite, la tête raide et courbe de colère, elle se présente en proie à la plus violente fureur 5 mais cette rage est impuissante contre le corps rude du crabe. En vain elle le presse de ses fortes mâchoires , en vain ses dents robustes se fatiguent pour l'entamer-, repoussées comme par une pierre raboteuse , elles rentrent émoussées dans sa bouche : leur impétueuse activité reste sans effet. Cependant son cœur féroce s'agite et bouillonne jusqu'à ce que le crabe, rapprochant ses longues pinces, la serre dans le milieu du corps. Il la comprime, il la retient sans relâche dans cet état, comme avec des instrumens de fer ; il ne les desserre point , quelque effort qu'elle fasse pour s'échapper. Contenue par la force , accablée de douleurs , elle roule et contourne obliquement son corps de tous côtés, en frappe, en serre de plusieurs tours le dos hérissé du crabe , et s'engage ainsi elle-même dans les pointes, dans les aiguillons de ce crustacé : elle succombe enfin toute couverte de blessures , qu'elle doit aux coups

mêmes qu'elle s'est donnés. Sa mort est soa propre ouvrage , celui de son audace insensée. Ainsi, lorsqu'un homme habile dans l'art de tuer les bêtes féroces, la lance en arrêt, le corps raide et oblique , au milieu d'un peuple groupé autour des maisons, attend la panthère effarouchée du sifflement des lanières, du bruit des épouvantails , qui ,à la vue du tranchant de l'acier, s'arme et s'enflamme de la plus terrible fureur, et dont la gueule énorme se précipite elle-même comme un fourreau sur le fer acéré ; ainsi la malheureuse murène s'emporte à une rage aveugle : elle périt des maux qu'elle s'est faits.

Tels sont les combats que se livrent sur la terre, dans le fond des bois, le serpent et l'oursin épineux lorsqu'ils viennent à s'attaquer. Dès que celui-ci soupçonne l'approche du funeste reptile, il se retranche, sous forme sphérique, derrière le rempart de ses longues et nombreuses épines qui lui servent de bouclier, et se traîne de l'intérieur. Le serpent , de son côté, se porte sur lui et l'essaie de ses dents gorgées de venin sur tous les points de sa surface circulaire-, mais ses efforts sont inutiles : quelque terribles que soient ses mâchoires, elles ne peuvent arriver jusqu'à son corps, à travers la fourrure épineuse dont il est enveloppé. Roulé en cercle, en masse globuleuse, il se meut, il se précipite en tours nombreux sur lui-même, et des piquans dont il est hérissé, frappe le reptile , fait couler de ses membres une sanie sanglante, et l'accable d'une multitude de blessures. L'odieux serpent le couvre aussi en entier des longs et robustes replis de son corps , le presse , le serre malgré les pointes horriblement aiguës dont il est percé de toutes parts. La fureur ajoute à son audace. L'oursin, ferme au centre de ses aiguillons , ne cesse de lutter de toutes ses forces, et ne gémit que malgré lui dans cette dure compression. Sous l'abri protecteur de la voûte cachée qui le recèle , il attend que son ennemi meure ; souvent il périt lui-même en l'accablant : ils sont ainsi l'un à l'autre un instrument de ruine et de mort. Souvent le malheureux oursin s'échappe, semble surgir du sein du reptile qui le tenait emprisonné, et en emporte à ses piquans les chairs expirantes. C'est à peu près de la même manière que la murène tombe victime du crabe : elle est pour lui une nourriture dont il est avide et qui flatte son goût.

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Le poulpe , quoique faible et lent dans ses mouvemens, fait sa proie du crabe à la fois rude et rapide. Lorsqu'il l'aperçoit en repos et sans méfiance sur une roche , il se jette furtivement sur son dos , qu'il enchaîne de ses bras longs et forts , de leurs dernières articulations comprime en même temps avec violence le conduit de ses alimens . et arrête en lui le jeu alternatif de l'aspiration et de l'expiration de l'air ( car il est nécessaire même aux habitans des eaux ) : il le retient ainsi en l'accablant de toutes parts. Le malheureux crustacé nage, s'arrête, s'élance en bonds, quelquefois se déchire dans ses parties extrêmes 5 nul relâche à son supplice que ses forces et sa vie ne l'abandonnent; son ennemi le dévore alors tranquillement sur les sables du rivage. Tel qu'un enfant qui presse de sa bouche le sein de sa nourrice pour en aspirer le ïait . il en retire et en absorbe les chairs, vide en entier par ses succions ce corps à aiguillons nombreux et remplit son estomac de cette nourriture chérie. Un voleur de profession, qui médite de noirs projets ; qui, toujours hors des sentiers de la justice , atlend la nuit en embuscade dans une rue étroite que quelque passant au sortir d'un repas tombe dans ses pièges, en voit bientôt approcher un dont le vin rend la marche chancelante , à qui il fait exhaler quelque chanson à boire où la soferiété n'est pas trop célébrée , fond alors à la dérobée et par derrière sur lui , frappe à coups redoublés sur sa tête , l'accable de ses mains cruelles, et le met dans un état d'engourdissement et de sommeil peu différent de la mort , lui ravit ensuite tout ce qu'il porte et se retire en emportant ce butin illicite et si honteusement acquis ; l'instinct des poulpes les porte à mettre en usage des moyens du même genre. Tels sont surtout les habitans des eaux qui s'attaquent et sont ennemis entre eux. Seuls parmi les divers genres de poissons , ils sont tour à tour meurtriers et vengeurs les uns des autres.

D'autres sont venimeux, ont autour de leur bouche un venin funeste qui laisse partout l'odieuse empreinte de leurs morsures. Telle est la scolopendre , ce fatal reptile des mers dont la forme est assez semblable à celle de terre, mais qui porte un bien plus grand préjudice. Si quelqu'un en approche et la touche de quelque partie de son corps , il s'y établit aussitôt une démangeaison, une rougeur vive et brûlante qui fait trace comme celle de la plante à

laquelle on donne le nom d'ortie ', à cause des douleurs cuisantes qu'elle produit. La présence de la scolopendre est surtout exécrée des pêcheurs ; pour peu qu'elle ait effleuré les filets, aucun poisson ne touche aux appâts, tant le venin dont ils ont pu s'imprégner les leur rend odieux.

Les iuSis 2 aux couleurs variées sont également redoutables par la puissance de leur bouche. Les plongeurs, qui vont fouiller le fond des mers, et les pêcheurs d'épongés , accoutumés aux plus rudes épreuves, les ont surtout en horreur. Lorsqu'ils aperçoivent quelqu'un de ces chercheurs sous-marins se livran t dans l'onde à ses travaux, ils s'élancent par milliers de dessus les roches, fondent, se pressent de toutes parts sur lui, l'embarrassent dans ses recherches et dans sa marche , en l'accablant à la fois de tous côtés de leurs téméraires morsures. Il se consume en vains efforts pour lutter contre les eaux et ces odieux iuiis : ses pieds , ses mains s'agitent pour repousser leurs masses ennemies; leur opiniâtre activité s'attache avec acharnement sur lui ; tels ces incommodes essaims de mouches qui volent sans cesse dans l'été autour des hommes livrés aux pénibles soins des moissons. Tout suans de fatigue et des ardeurs immodérées d'un ciel embrasé, ils ont encore à gémir de Fimportunité de ces insectes qui ne se relâchent jamais qu'ils ne reçoivent la mort ou ne se rassasient du sang vermeil des moissonneurs. C'est ainsi que le sang de l'homme a un attrait vif et puissant pour les habitans des eaux. Il en est dont les morsures ne sont pas légères, telles sont celles du poulpe rampant et de la sépie, qui recèlent en eux-mêmes une liqueur, une encre en petite quantité, mais dangereuse et nuisible.

Certains poissons tiennent de la nature des instrumens d'attaque, de forts aiguillons : ce sont le gobie , ceux des scorpions qui se plaisent sur les rochers ou dans les sables, les chélidons rapides, les dragons , et ceux des chiens marins qui tirent leurs noms "° de leurs piquans redoutables; ces pointes portent toutes un venin funeste dans les chairs où elles s'implantent profondément.

La trygone et le xiphias ont chacun reçu des dieux un don terrible, une arme d'une grande

1 En lalin urlica, qui vient à'urere, brûler.

s Le labre gi relie.

' Et principalement la cenlrine.

LA PECHE

puissance qui est fortement inhérente à leurs membres. La mâchoire de celui-ci donne naissance, naturellement, â un glaive droit, taillé en pointe et en lance d'épée non d'acier, mais de diamant. Poussé avec impétuosité , il n'est point de pierre, quelque solide qu'elle soit, qui puisse résister à son effort tant il a d'énergie et de violence. De l'extrémité de la queue de la trygone sort un horrible aiguillon tout à la fois redoutable par la force et dangereux par son venin. Que leur proie se présente à eux vivante ou morte, ni les xiphias, ni les trygones ne la dévorent avant de l'avoir percée de leurs traits funestes. Sitôt que la vie abandonne le xiphias, son arme puissante périt et s'éteint avec lui: elle n'est plus qu'une masse, qu'un os sans vigueur, qu'il ne serait plus possible de prendre pour un glaive, quelque désir qu'on eût de l'y reconnaître. Il n'est pas de blessure qui fasse un mal plus assuré que celle de la trygone, pas même celle de ce fer que l'art a fabriqué pour les combats , pas même celles de ces flèches ailées qu'empoisonnent les Perses, et dont ils lancent la mort. Ce formidable et si vif aiguillon de la trygone, dont on n'entend point parler sans effroi, ne conserve pas seulement son activité tant qu'elle est vivante , lorsqu'elle a cessé de l'être, sa force et sa roideur se maintiennent encore immuablement. Les animaux ne sont pas les seuls sur qui elle porte le ravage et la destruction ; tout végétal , la pierre même qui tombe sous ses coups , n'en reçoivent pas impunément l'atteinte. Si d'une belle bouture ou d'une riche semence, s'est élevé un jeune arbuste dont la verdure hâtive annonce la vigueur, et que ses racines en soient assez gravement offensées, cet accident fera languir ses rameaux-, ils pencheront vers la terre comme affectés de quelque maladie ; l'aspect gracieux de l'arbuste commencera par s'affaiblir : il ne tardera pas à perdre la parure de ses feuilles, à sécher, à n'être plus qu'un vil tronc.

L'enchanteresse Circé , mère de Télégon », arma autrefois son fils d'un de ces aiguillons de trygone pour lui servir de long dard emmanché et marin, dont il pût exterminer ses ennemis. Il fut jeté sur une île à nombreux troupeaux de chèvres, et en fit un grand butin, sans savoir qu ils étaient ceux de son vieux père qu'il cherchait, et qui, courant à sa défense,

1 Dont Ulysse fut !e porc.

reçut de lui le coup mortel. C'est ainsi que cet ingénieux Ulysse, qui avait été en butte à tant de traverses et de combats sur les mers, mourut du trait rude et rapide d'une trygone.

Le thon et le xiphias portent toujours avec eux un fléau qui les vexe et les déchire sans cesse : ils ne peuvent ni s'y soustraire, ni s'en délivrer-, c'est un insecte, l'œstre cruel, qui se fixe entre leurs nageoires, et qui, dans les chaleurs de l'ardente canicule, se presse avec force contre leur corps, y enfonce violemment son dard vif et acéré. Dans les maux dont il les accable, ils s'emportent à une rage affreuse, et bondissent incités malgré eux comme par des fouets terribles. Rendus furieux par ce noir aiguillon, ils s'agitent dans tous les sens. Là , poussés par les plus intolérables douleurs, ils se tourmentent en courses rapides sur les flots , ici, transportés hors d'eux-mêmes par la véhémence des plus cruelles piqûres, ils sautent et se jettent sur les vaisseaux les plus élevés. Sou- Vent aussi , s'éiançani du^sem des mers , ils se précipitent palpilans sur la terre et remplacent leurs lourmens par la mort, tant leur violence est grande et sans aucun relâche.

Lorsque cet odieux insecte s'attache aux bœufs et perce de son aiguillon le cuir tendre de leurs iîancs , leur conducteur, le pâturage , le reste du troupeau , rien ne peut les retenir. Délaissant leurs étables, leurs parcs , leur nourriture, ils se portent partout en proie au plus cruel délire. Les fleuves, les mers, les précipices, les rochers escarpés ne sont plus pour eux que de faibles barrières • sitôt que d'ardentes piqûres de cet aiguillon pénètrent leur corps et le déchirent des plus cuisantes douleurs, ils vont mugissant et s'élançant par bonds de tous côtés, tant la fureur qui les transporte est terrible et orageuse. Ainsi l'œstre exerce un égal et féroce empire sur les poissons et sur les bœufs.

Les dauphins sont éminemment sur la première ligne parmi les habitans des eaux et se distinguent surtout par leur vigueur, par la beauté de leurs formes, par l'impétuosité de leurs mouvemens ; ils volent sur les mers avec la rapidité d'un trait ; une lumière vive et perçante jaillit de leurs yeux 5 ils aperçoivent le plus petit poisson tremblant dans sa retraite ou roulé dans le sable. Ainsi que les aigles sont les rois des oiseaux, que les lions sont à la tête des animaux carnassiers, que les dragons sont les

OPPIEN

premiers des reptiles , ainsi les dauphins occupent le plus haut rang parmi les poissons; il n'en est aucun qui ose attendre leur approche, ou dont l'œil ne craigne de les fixer 5 ils redoutent même de loin leurs terribles élans, leur respiration rapide et bridante. Lorsqu'ils parcourent les mers à la poursuite de leur nourriture , toutes ces nombreuses espèces se précipitent les unes sur les autres dans le désordre d'une fuite générale et portent partout l'effroi. Se pressant de toutes parts , elles encombrent à la fois les endroits ies plus obscurs, les retraites les plus cachées, les ports, les anfractuosités des rivages; les dauphins choisissant alors sur un si grand nombre la proie la meilleure en font un aussi ample repas qu'ils le désirent. Toutefois les poissons connus sous le nom d'amies , se présentent contre eux en adversaires intrépides, sans songer que ce sont des dauphins qu'elles ont à combattre , et seules elles leur font la guerre. Les amies sont plus minces de corps que les thons, ont les chairs plus grêles, mais leur bouche est hérissée de dents serrées et aiguës; c*est là le principe de leur audace , de cette témérité qui les fait assaillir un des plus forts rois des mers. Lorsqu'elles aperçoivent quelque dauphin seul, éloigné du reste de la troupe, elles s'ébranlent de tous côtés comme une armée au signal de son chef et fondent courageusement en masse sur l'ennemi, telles que des guerriers en fureur, armés de boucliers , qui marchent à l'assaut d'une tour. Le dauphin, fort de ses robustes mâchoires, méprise d'abord celte multitude d'amies qui se pressent à sa rencontre; il se jette tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, et dévore comme un mets agréable toutes celles qu'il saisit. Mais lorsque enveloppé de leurs nombreux bataillons , il se trouve enfermé dans leur enceinte, il sent alors les rudes travaux qui s'ouvrent devant lui; il connaît ainsi seul au milieu d'ennemis innombrables l'affreux précipice où il est tombé , dans quelle lutte pénible sa force est engagée. Pleines de rage, les amies l'environnent, l'accablent dans tous les sens de leurs masses , l'attaquent à la fois de toute la violence de leurs dents , le déchirent dans toutes -ies parties de son corps avec audace et sans jamais lâcher prise. Plusieurs attaquent sa tête , d'autres sa mâchoire azurée ; celles-ci s'attachent à ses nageoires , celles-là impriment leurs bouches cruelles dans

ses flancs; d'autres se saisissent de l'extrémité de sa queue ; un grand nombre se presse sous son ventre , un grand nombre dévore son dos ; celles-ci sont suspendues , les unes au-dessus , les autres au-dessous de sa gorge. Assiégé de tant de maux et de fatigues, il fait mugir l'onde de son souffle; son cœur brûlant de rage et dans une fièvre ardente bouillonne et excite intérieurement en lui un bruissement sourd. Il bondit, il se roule autour de lui-même embrasé par la douleur et dans le plus horrible délire. Semblable à un plongeur, tantôt il disparaît dans l'épaisseur des eaux comme un tourbillon, tantôt il se pousse jusqu'au fond de l'abîme ; il remonte ensuite et reparaît fréquemment à la surface , toujours pour se soustraire à ce nombre immense d'impitoyables poissons. Les amies obstinément serrées ne se relâchent point, l'accablent de l'ensemble de leurs forces, se portent partout avec lui et s'il s'élance au-dessus , s'élancent aussi comme entraînées. On croirait qu'un nouveau monstre vient de paraître dans l'empire d'Àmphitrite, un dauphin-amie;-ieurs dents sont si fortement engagées dans son corps qu'il semble ne faire qu'un avec elles. Ainsi lorsqu'un fils d'Esculape, pour dégorger une plaie, soutire de ses lèvres le fluide impur qui en cause la bouffissure et applique sur la partie malade ces vers des humides marais, les noires sangsues, afin qu'elles en pompent le sang ; celles-ci grossissent bientôt et deviennent gibbeuses , continuent de l'aspirer et ne cessent que lorsque enivrées par de longues succions, elles tombent et roulent d'elles-mêmes semblables à des hommes pris de vin; ainsi ies amies ne mettent point de terme à leur acharnement contre les dauphins avant d'avoir trituré dans leurs bouches celles de ses chairs où leurs dents étaient arrêtées. Mais pour peu qu'elles s'en écartent sitôt qu'elles le laissent respirer un moment , la fureur de ce prince irrité des mers éclate dans toute son énergie , le tour de l'épouvantable supplice des amies arrive; elles fuient ; il tombe sur elles à leur poursuite et les écrase comme la foudre au son terrible, en fait un horrible carnage, une proie continuelle; de ses lèvres ensanglantées, rougit au loin l'onde amère et tire une affreuse vengeance des maux qu'il a soufferts. Les chasseurs racontent que, dans les bois les thos féroces réunis font éprouver le même sort au cerf; ils se jettent sur lui , em-

LA PECHE

portent au moyen de leurs morsures quelques parties de ses muscles et s'abreuvent du sang encore chaud de ses fraîches blessures. Sanglant, rugissant de- douleur, le corps tout couvert de plaies, il cherche un refuge sur le sommet des montagnes voisines 5 les thos ne le quittent point, le suivent de près, avides de sa chair, le déchirent vivant et mettent en pièces sa peau avant qu'il ait exhalé le dernier soupir.

Mais les thos cruels ne portent point la peine réciproque de leur férocité-, ils insultent encore aux cerfs qui sont tombés leurs victimes après en avoir fait un triste et déplorable repas. Les amies belliqueuses au contraire sont aussitôt et bien cruellement punies de leur aveugle audace.

Qui ne serait saisi d'admiration en entendant rapporter ce fait merveilleux des dauphins ? Lorsqu'ils sont attaqués d'une maladie grave et mortelle, ils ont le sentiment de leur état, ils connaissent que leur fin est prochaine. Quittant alors les immenses profondeurs des mers et des vastes bassins, ils se portent sur les bancs des rivages ; ils y meurent dan& l'espoir ou que quelqu'un des mortels qui les verra ainsi gisans devant lui par respect pour le coursier sacré de Neptune , les ensevelira sur cette rive, en mémoire de leur tendre attachement pour la race humaine, ou bien que la mer dans ses tumultueux balancemens les enveloppera elle-même dans les sables. Us ne veulent point qu'un de ses rois soit aperçu mort par les autres habitans des eaux , et qu'après leur trépas quelque ennemi outrage leur dépouille. La fierté , la vertu n'abandonnent donc point l'être qui meurt ; à sa dernière heure encore, il ne dégrade point sa dignité.

On assure que le kestre est de tous les poissons celui dont les mœurs sont les plus douces et les plus innocentes. Il est le seul qui ne soit pas méchant, qui ne fasse point de mal à ceux de son espèce ou à ceux d'une espèce différente, qui ne se nourrisse point de chair morte ou vivante-, race heureuse qui vit sans nuire à aucune autre, sans se souiller de sang, sans soin et sans crime! La verte mnie * des mers ou la vase sont ses alimens. Les kestres promènent aussi leurs bouches sur le corps les uns des autres en se léchant. C'est par ces motifs

C'est une plante et un genre de la famille des mousses.

que les autres poissons les honorent et les révèrent ; aucun n'offense leurs petits nouveaunés comme ils attaquent ceux des autres espèces, ni ne porte sur eux une dent cruelle. Ainsi la vertu obtient partout la récompense qui lui esÉ due ; elle reçoit partout un juste tribut d'honneurs ! Tous les autres habitans des eaux cherchent à se détruire mutuellement; aussi ne les voit-on jamais s'abandonner au doux sommeil. Leurs yeux , le principe de leurs facultés intellectuelles veillent toujours et sont sans cesse en activité; ils ont toujours ou la crainte que quelque poisson plus fort ne tombe sur eux ou le désir de fondre sur un plus faible. Les pêcheurs disent que le seul scare à chair molle n'a jamais été pris dans les filets pendant la nuit -, ils croient qu'il passe ce temps à dormir dans le creux de 'quelque retraite. Toutefois doit-on être si étonné que la Justice habite loin des mers ? Cette déesse, la plus ancienne de toutes , n'a pas toujours eu un temple chez les mortels. Le tumulte, le désordre, Mars, ce dieu féroce , fléau du genre humain ; la discorde , principe de tous les maux, qui fomente l'odieuse guerre , source de tant de larmes, ont longtemps exercé .leur dévorante tyrannie sur les malheureux humains. Ils n'avaient pas construit des villes qui missent une barrière entre eux et les bêles sauvages. Plus cruels que les lions , ils souillaient du sang de leurs semblables et de la noire fumée de Yulcain leurs tours , leurs maisons et les autels odorans des dieux. Enfin le fils de Cronus ' eut pitié de leur race qui se détruisait ainsi elle-même. Enfans d'Enée2, il vous fit aborder sur cette terre et vous en remit l'empire. Yos premiers rois virent cependant l'Ausonie livrée encore aux fureurs de la guerre ; il fallut combattre et les Celtes el les fiers Ibères , et les guerriers de la vaste Lybie,

ceux du Rhin, de l'Ister, de l'Euphrate

Mais pourquoi rappeler ces prodiges de vos armes ? Aujourd'hui , ô fille d'Astrée î loi qui fais fleurir les états, je vois que, descendue parmi les hommes et devenue leur amie , tu es assise sur ce trône éclatant d'où l'auguste An-

1 Cronos , signifie le Temps. C'est le môme que Saturne, père de Jupiter.

3 II n'est sans doute aucun de mes lecteurs assez étranger à l'histoire ancienne et au beau poëme de Virgile pour ignorer qu'après la prise de Troie, Énée conduisit dans l'Ausonie ( aujourd'hui l'Italie) un assez grand nombre de Troyens qui s'y établirent; on sait aussi que les Romains s'honoraient singuliéromentde celle origine.

OPPIEN

tonin et son illustre fils dispensent des lois à la terre, et qu'enfin par eux la suprême puissance ' est arrivée pour notre bonheur à un heureux port. Grand Jupiter et vous chœurs d^immortels , cour brillante des dieux, conservez-nous ces princes! Si la vertu obtient de vous quelque faveur, fixez sur eux votre appui durant une longue , une nombreuse suite d'années et versez sur leur règne un bonheur sans mélange !

CHANT TROISIEME

Accordez maintenant quelque attention , ô mes souverains ! à ce que je vais dire de l'art varié de la pêche, de ses pratiques ingénieuses, des luttes pénibles des pêcheurs et de leurs lois dans leurs travaux. Mes chants ne seront pas pour vous sans intérêt ; la mer, ses divers habilans font partie de votre empire 5 tout ce qui émane de la main des hommes se réfléchit vers Vous. Les dieux m'ont fait naître en Cilicie dans la ville de Mercure pour être votre poëte, pour vous offrir quelque agrément dans mes vers. Et toi, le plus puissant des fils de Jupiter, divinité de Corycie, inspire-moi! chante avec moi cet art qui promet un si grand avantage aux mortels-, dieu de ces contrées, tu as toimême suggéré aux plus habiles pêcheurs tout ce qu'ils mettent en œuvre pour leurs pêches ; tu leur en as montré le véritable objet en leur enseignant les divers moyens de donner la mort aux habitans des ondes. Ces^ secrets des eaux , tu les appris à notre Pan , ton fils , qu'on assure avoir été le défenseur de ton père et le meurtrier de Typhon. Cet horrible géant, séduit par l'attrait d'un superbe repas de poissons , dont Pan trompa son avidité, sortit du fond de sa vaste caverne et se montra sur le bord des mers : il y fut écrasé sous les traits brûîans , sous les coups pressés de la foudre. Embrasé par une pluie de feu , ses cent têtes mises en pièces furent dispersées en éclats de tous côtés. Les extrémités même des rives où viennent expirer les flots et que jaunit leur écume , furent rougies du sang de cet illustre rebelle. Dieu des salutaires conseils , ô Mercure ! c'est toi surtout que les pêcheurs cherchent à se rendre

1 Voyez sur celle phrase la dernière remarque du second chant.

propice ; je t'invoque donc , ainsi que tous les dieux qui président aux heureuses pêches 5 elles vont être le sujet de mes chants.

Que le corps , que les membres du pêcheur soient tout à la fois dégagés et robustes, ni trop musculeux, ni trop peu charnus- la nécessité l'oblige souvent à lutter de toutes ses forces contre les plus forts poissons qu'il veut entraîner, qui en opposent eux-mêmes de terribles , tant 'qu'ils se roulent et s'agitent dans le sein de leur élément naturel. Qu'il soit prompt à s'élancer de dessus un rocher ou sur un rocher. Le temps des travaux des mers arrive-t-il, il faut qu'il fasse agilement à la nage un long trajet, qu'il se précipite lestement au fond des eaux, qu'il y reste plongé, en se livrant, comme sur la terre , aux fatigues et aux combats dans lesquels se consument les marins les plus intrépides sous la masse des flots. Que le pêcheur soit doué d'un génie fécond en stratagèmes divers pour rendre vains ceux auxquels les poissons ont recours lorsqu'ils se voient engagés dans des pièges sans issue. Qu'il soit surtout inaccessible à la crainte, audacieux, mais avec prudence et ennemi d'un trop long sommeil. Que son esprit, que ses yeux toujours vigilans, toujours ouverts, soient dans une continuelle activité. Qu'il sache braver les rigueurs de la froide saison et les feux du brûlant Syrius -, qu'il ait de l'ardeur pour le travail et qu'il aime la mer. Il obtiendra de riches , d'abondantes pêches et l'heureuse bienveillance de Mercure.

Le moment où Phébus se plonge dans Fonde,celui où l'Aurore sort des bras de son vieil époux, sont les plus favorables pour les pêches qui se font vers l'été et l'automne. Celles d'hiver réussissent mieux lorsque le soleil , au haut de sa carrière, lance tous ses feux. Toute heure du jour est également propice pour celles de l'aimable printemps lorsque Lucine et Vénus entraînent les poissons vers la terre par le double attrait de leur ponte ou de leurs amours. Qu'on soit surtout attentif à la présence des vents doux et amis , dont l'innocente haleine ride et balance mollement la masse paisible des mers 5 les poissons craignent, détestent ceux qui sont impétueux , et se gardent lorsqu'ils soufflent, de se jouer à sa surface. C'est dans le calme des airs que la pêche obtient un plein succès. La marche des habitans des eaux est toujours en sens contraire de celle des vents et des ondes 5 ils se portent par là plus facilement

LA PECHE

sur les rivages , sans avoir à gémir des chocs auxquels les expose la violence d'une trop forte impulsion sur leur dos. Le pêcheur, déployant au loin ses filets , les lancera utilement vers Borée lorsque l'humide Ausfer se fait sentir ç vers la mer australe si c'est Borée qui règne. Est-ce l'Eurus qui domine? Qu'il les dirige vers le domaine de Zéphire. Enfin, que celui-ci pousse sa nacelle vers l'Eurus 5 d'innombrables poissons viendront ainsi en foule vers lui, et ses filets prêts à se rompre lui donneront une pêche complète.

Les pêcheurs distinguent quatre espèces différentes de pêches. Les uns se plaisent à faire usage des hameçons (ou haims); ils en font la guerre aux poissons en adaptant à l'extrémité de longs roseaux soit des crins de cheval artistement tressés , soit des fils d'un lin que leurs doigts ont tissu. D'autres préfèrent se servir de cathèthes ou de cordons armés d'un grand nombre d'haims. Ceux-ci emploient plus volontiers des dictues (ou grands filets) qui portent le nom les uns d'amphiblestres, les autres de gryphèes, d'autres de gangames , d'autres d'hypoches circulaires, d'autres enfin de sagènes (ou seines) -, on connaît encore les culumnes (ou voiles) , les pèzes et les sphairones , dont on se sert en même temps que des sagènes; enfin l'oblique et tortueux panagre et mille autres du même genre, de ruses et de formes diverses. Ceux-là trouvent plus commodes les curtes (ou nasses) , qui comblent les vœux du pêcheur pendant son sommeil : ainsi une proie abondante est le prix d'un léger sommeil; il en est enfin qui, des bords du rivage ou de dessus leur nacelle , à leur choix, percent et enlèvent les poissons avec des.lridens à pointes aiguës. Quant à la proportion et à l'ordonnance de chacun de ces instrumens, ceux qui les emploient en sont suffisamment instruits.

Les poissons ne cherchent pas seulement à se surprendre les uns les autres par les fraudes et les combinaisons les plus adroites , les mieux concertées 5 ils parviennent souvent à se jouer des pêcheurs. Déjà même embarrassés dans les pièges, ils se dégagent des hameçons et des flancs des panagres : leur instinct trompe, met en défaut le génie de l'homme et devient pour lui un sujet d'amertume.

Le kestre engagé dans les replis des rets ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est détenu dans une enceinte étroite, il s'élance vers la partie

supérieure des ondes, avide d'atteindre à leur surface -, il bondit et s'élève verticalement d'un saut léger et impétueux , autant que ses forces le lui permettent. Son ingénieuse activité ne trahit pas toujours son attente ; souvent il doit à ses efforts de franchir les dernières attaches des lièges et d'échapper à la mort. Mais si, malheureux dans son premier élan, il retombe dans le filet, touten'ier à la douleur, il ne s'emporte ni ne s'élance plus ; instruit par l'expérience, il réprime un transport inutile. Ainsi lorsqu'un homme en proie aux tourmens d'une maladie féconde en maux divers voit déjà la parque cruelle prête à trancher ses jours , pressé d'abord par l'espoir et le désir de conserver sa vie, il se livre avec une aveugle docilité aux enfans d'Esculape et suit avec ardeur toutes leurs ordonnances. Sentant bientôt que son destin fatal l'entraîne et triomphe, il cesse de prendre aucun soin de lui-même et reste étendu , en abandonnant au trépas ses membres accablés : ainsi le kestre, qui connaît le sort fâcheux qui doit être son partage, demeure immobile à la place même où il est tombé , en attendant qu'il plaise au pêcheur de disposer de lui.

La sphyrène prise dans les filets s'agite dans leurs vastes flancs , en interroge , en essaie toutes les mailles, et, se précipitant à travers , glisse et s'échappe , à la manière des serpens , par Tenet de l'heureuse viscosité de son corps.

Le labrax, creusant de ses nageoires dans le sable un trou capable de le contenir, s'y établit comme dans un gîte. Cependant les pêcheurs rasent de leurs dictues le fond des rivages. Perdu alors dans la vase, il s'échappe et se soustrait avec joie à l'instrument fatal. Le mormyle emploie ce stratagème lorsqu'il s'aperçoit qu'il est l'objet de la pêche ; il s'enfonce aussi dans la terre. Le labrax se sent-il percé du dard crochu de l'hameçon, il frappe fortement la ligne de sa tête, qu'il meut par sauts et avec effort jusqu'à ce que sa plaie s'étant agrandie, il se dégage du fer acéré.

Le grand orcynus en use à peu près de même. Sitôt que la pointe aiguë des crochets s'est implantée dans sa bouche , il se précipite et s'étend dans l'abîme le plus reculé des eaux en faisant violence à la main du pêcheur-; arrivé au fond sur le ferme , il y presse sa tête, rompt s? blessure et se débarrasse des hameçons. Lors que des poissons de plus grande masse sont pri' aux cathètes, comme les bœufs, ou les probates

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ou la bàlis , ou îe paresseux onos , ils ne se laissent point enlever; projetant leur large corps sur le sable, ils se ramassent sur eux-mêmes , luttent de tout leur poids, de toutes leurs forces et font gémir les pêcheurs dans de rudes fatigues -, souvent même dans leur chute ils s'échappent débarrassés des haims. Les véloces amies, les renards ont-ils mordu aux appâts, ils se hâtent de se porter en avant et de rompre de leurs dents robustes ou le milieu des lignes ou les extrémités des crins : aussi ceux qui leur font la guerre adaptent-ils à leurs hameçons un prolongement de plomb creux qui rend inutile tout effort de leurs dents.

La torpille , malgré le tourment que lui cause sa blessure, conserve encore son génie et sa puissance. Bien qu'accablée de douleurs , elle serre ses flancs contre les crins de la ligne; dans Finstant le Irait invincible qu'elle lance passe de l'un à l'autre et imprime sur le bras de celui qui pêche un coup, une torpeur qui porte le nom même du poisson. Souvent la ligne , tous les objets qu'il tient en réserve pour la pêche échappent de sa main , tant elle est subitement et fortement glacée.

La sépie emploie un artifice du même genre. Dans un sac inhérent à son corps est une liqueur noirâtre, d'une couleur plus foncée que celle de la poix liquide (une encre), poison obscur qui se forme sans cesse en elle pour lui servir de défense. Est-elle frappée de quelque danger , aussitôt ce ténébreux fluide jaillit de son corps, la mer en est souillée au loin autour d'elle , toutes les avenues en sont obscurcies, l'œil ne peut plus distinguer aucun objet. A la faveur de ce trouble des eaux, elle se dérobe facilement à la poursuite des pêcheurs et même des plus forts poissons. Les theutis', ces nageurs volans, mettent en œuvre le même art : leur encre n'est pas noire , mais rougeâtre ; ils en font toutefois le même usage.

Tels sont les stratagèmes de ces animaux, qui ne peuvent les soustraire au génie actif et vain-

' Les calmars, ainsi nommés parce qu'ils portent une encre, et une partie au dos qu'on a comparée à une plume. Rangés par M. de Lamarck dans la classe des mollusques et dans la section des céphalopodes nus, ayant pour caractère un corps charnu, allongé, contenu dans un sac ailé intérieurement , et renfermant vers le dos une coquille allongée en forme de plume. Dix bras couronnent la tête , huit plus courts que les deux autres, ornés de ventouses, excepté les bras pédunculés, qui n'ont de ventouses qu'à l'extrémité, tandis que les autres en ont sur toute leur longueur. Le mot calmar veut dire écriloire, l'animal ayant de l'encre, une plume, etc.

queur de l'homme ; il en fait aisément sa proie lorsqu'ils sillonnent la haute mer, car ils n'ont que des moyens très-bornés. Certains , errant sur les ondes, se laissent entraîner par les bulbes de quelques plantes ou même par des hameçons sans appât. Ceux qui vivent dans le voisinage de la mer, cet immense bassin des eaux, ont un instinct moins obtus. Cependant les moins considérables sont attirés par les carides, de moindre prix encore. Les theutis se prennent à des morceaux d'étoffe, à des cancres. Les petits de ces crustacés , de la chair même salée , les lombrics des rochers, tout ce qui se trouve à portée sous la forme d'êtres vivans peut indifféremment servir d'amorce. Les moindres de ces derniers doivent seulement être offerts aux plus grands-, également avides de nourriture , ils courent tous à leur ruine : une faim dévorante aiguillonne sans cesse leurs races nombreuses Le coracin (ou corbeau) attire le thon , et la grasse caride le labrax. Les chaunes sont un appât pour les phagres, les bœufs pour les synodontes, les iulis pour les hippures. Le trigle fait tomber l'orphe dans le piège , la perche * a de l'attrait pour la scienne, le chrysophrys ne résiste point à la vue des mainis , la terrible murène se précipite sur les poulpes. Parmi ceux d'une certaine grosseur, le callichte brûle de dévorer le thon ; l'onisque (ou l'aselle) est recherché de l'orcynus. Vous aurez dans le labrax une arme puissante contre l'anthias; présentez l'hippure au xiphias et le kestre au glaucus. Armez-vous d'une espèce contre une autre espèce, et toujours d'une plus petite contre une qui le soit moins \ elles sont toutes l'une à l'autre un appât sûr et chéri : leur voracité les conduit , les livre toutes tour à tour à la mort. Rien n'est donc plus funeste pour les mortels qu'un appétit impérieux, qu'un ventre importun, lorsqu'ils régnent sur eux en maîtres cruels et sont partout à leur suite en tyrans fâcheux et exigeans qui ne laissent aucun relâche à leur insatiable avidité. Us ont fait chanceler la raison d'un grand nombre et les ont poussés à leur perte et à leur déshonneur : odieuse passion qui domine les bêtes féroces , les reptiles , les habitans des airs-, elle exerce une puissance encore plus grande sur les poissons ; elle

1 La perche, en grec perké, tire son nom du mot perkos , qui veut dire tacheté. On remarque en effet sur ce poisson un grand nombre de taches. Cette étymologie paraît avoir échappé à nos ictyologistes modernes.

LA PECHE

est presque toujours la cause de leur trépas. Écoulez d'abord avec quelle adresse la pêche des anthias est conduite dans mon heureuse patrie, vers le promontoire de Sarpedon, et par ceux qui habitent soit la vilie de Mercure , Corycie, célèbre par ses vaisseaux, soit l'île d'Éîeusa. Un homme intelligent remarque dans les parties qui avoisinent la terre ces roches excavées et sillonnées de trous nombreux qui servent de retraite à ces poissons. En frappant Tonde de ses rames pour faire avancer sa nacelle, il en bat les flancs, qui résonnent sous ses coups : ce bruit a des charmes pour les anthias. Déjà l'un d'eux s'élance au sein des eaux pour contempler la barque et son pilote : ce dernier jette à l'instant vers lui des perches ou des coracins qu'il tenait en réserve, et fait le premier à son hôte les présens de sa bienvenue. L'anthias s'en saisit tout joyeux, savoure ce mets si doux et balance mollement sa queue en signe de reconnaissance envers le pêcheur. Ainsi lorsqu'un homme marquant par des ouvrages d'art ou d'esprit arrive dans la maison d'un hôte hospitalier, il en est reçu avec toutes les démonstrations de la joie-, les présens, les festins , tous. les témoignages de bienveillance sont prodigués, comme autant de preuves d'affection 5 heureux l'un de l'autre, ils se livrent à table et dans des libations réciproques aux délices d'un doux commerce-, de même, tandis que le poisson goûte le bonheur d'un repas inattendu , le pêcheur sourit enivré d'espérance. Il continue pendant une longue suite de jours, sans cesse ni relâche , d'envoyer vers les roches de nombreux fragmens de nourriture. Les anthias se rassemblent aussitôt autour de lui , comme à la voix d'un chef. Toujours il offre à plusieurs et aux plus empressés une proie à ravir. Toutes leurs retraites, tout autre séjour s'effacent de leur mémoire : ils restent établis dans celui-ci comme des troupeaux dans leurs é tables pendant la rigoureuse saison d'hiver, sans aucun désir de se répandre au dehors. Dès qu'ils voient la nacelle nourricière se détacher du rivage et s'avancer accélérée par la rame propice, élancés, transportés, ils s'agitent dans tous les sens à la surface des eaux et viennent, en se jouant avec un grâce tout à fait aimable, audevant de leur nourrice. Ainsi lorsque l'oiseau du printemps (l'hirondelle), messager des douces haleines, apporte la pâture â ses petits nouveau-nés et nus, ceux-ci , frétillant et piolant

de joie, s'élancent du fond de leurs nids autour de leur mère, le bec largement ouvert , avide? de saisir ce qu'elle leur destine -, en même temps la maison qui leur sert d'asile retentit des cris intéressans de ces jeunes oiseaux : ainsi les anthias , à l'approche du mortel qui leur prodigue une si grande abondance d'alimens , se portent en délire à sa rencontre et forment autour de lui comme un cercle et un chœur de danse. Des vivres qu'il leur envoie sans mesure, une main amie qu'il leur tend toujours chargée de ses dons , les rendent envers lui confians et familiers. Dociles à ses ordres comme à ceux d'un souverain, ils se jettent sur-le-champ partout où le moindre de ses gestes leur en donne le signal. Soit que son bras se tourne vers le devant de la nacelle, soit qu'il se dirige vers la partie opposée ou du côté de la terre, ils se précipitent tels que des enfans qui , dans les divers exercices du gymnase, vont çà et là partout où leur maître l'ordonne. Le terme de tant de soins arrive enfin : c'est le tour de ceux de la pêche. L'extrémité du fil de la ligne roulé autour de sa main, déjà le pêcheur l'arme du terrible et rapide hameçon -, il écarte et disperse à la fois d'un signe toute la bande des anthias -, il prend une pierre et la jette dans l'onde ; ils y courent, croyant poursuivre quelque aliment. Parmi ces poissons il en est un dont il a fait choix, qu'il a laissé à l'écart \ infortuné ! qui n'a plus qu'un dernier repas à faire. C'est à lui qu'il présente au-dessus des eaux l'appât fatal ; l'anthias y mord sans délai 5 lui, plein d'ardeur, le tire de ses deux mains , cherchant à l'enlever furtivement et avec célérité, sans être aperçu des autres, car s'ils voient ou s'ils entendent qu'un de leurs compagnons est entraîné par suite d'une frauduleuse nourriture, elle n'aura plus aucun attrait pour les ramener: ils s'éloigneront en maudissant ces dons traîtres , ce lieu funeste. Que le pêcheur soit donc robuste et enlève le poisson d'un bras vigoureux, ou qu'un second se joigne à lui pour l'aider dans ce travail. S'ils ne s'aperçoivent point qu'on use de fraude à leur égard , déjà gras des mets dont ils se sont nourris , ils continueront de le devenir de plus en plus. On en fera ainsi quand on voudra une pêche riche et conforme à ses désirs.

D'autres, fiers de leur force et de la vigueur de leurs membres, engagent avec les anthias un combat, une lutte terrible , sans emprunter

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le secours des alimens ou d'une feinte amitié. Ils les attaquent des pointes aiguës de leurs haims et les combattent avec la plus active intrépidité. Le fer ou le dur airain est la matière de leurs hameçons. Un double crochet est attaché à une longue corde de lin tordu. Ils disposent tout autour un labrax vivant, lorsqu'il en est à leur portée -, s'ils n'ont pu l'obtenir que mort , ils attachent au-dessous de sa bouche un plomb auquel ils donnent le nom de dauphin \ Chargé de ce poids, il meut et porte sa tête en bas , tel qu'un poisson plein de vie. Les câbles de la nacelle sont longs et forts : dès que les anthias en entendent le bruit , ils s'élancent de la mer. Cependant le soin de la rame est remis en d'autres mains. Le pêcheur , du haut de la poupe , jette dans l'onde l'instrument redoutable , en le ramenant un peu vers lui : les anthias se mettent aussitôt à suivre la nacelle qui vogue et s'éloigne. Trompés par la ressemblance du poisson , ils se pressent à l'envi les uns des autres et se disputent cette proie -, on croirait voir un homme qui court de toutes ses forces , mis en fuite par un ennemi. Ils sont tous ambitieux de faire cette belle conquête : le pêcheur l'avance du plus beau qu'il a pu remarquer -, celui-ci , saisissant avec avidité ce don funeste , se retire en même temps en arrière. Il faut voir alors la force, l'ardeur réciproque de deux combattans, du pêcheur et du poisson qu'il veut arracher des eaux ; les bras nerveux de l'un, son front, ses épaules, son cou , les muscles de ses jambes tumescens et tendus par la véhémence de ses efforts; l'autre, le poisson, brisé par la douleur, furieux, tirant avec rage le bras qui le tire, brûlant de l'entraîner dans l'abîme. Le premier crie à ses aides de ne point ménager les rames ; pendant que la nacelle s'avance, il est précipité de nouveau du haut de la poupe par l'impétuosité du poisson. On entend frémir la corde de la ligne, sa main est sciée et sanglante-, toutefois il reste ferme et opiniâtre dans ce combat pénible. Ainsi que deux hommes robustes qui font assaut de leurs forces et qui , s'étant engagés l'un l'autre dans des liens , cherchent à le rompre par les élans vigoureux de leur dos, en proie longtemps tous les deux à des fatigues égales , ils tirent et sont tirés avec une égale énergie -, ainsi le pêcheur

1 A cause de sa forme, qui sans doute ressemble à celle d'un dauphin, comme le dit Vitruve, au sujet du plomb dont on faisait usage dans l'architecture sous le nom de dauphin. <

et le poisson luttent avec le même avantage, celui-ci pour s'échapper, celui-là pour entraîner l'autre. Cependant ses compagnons n'abandonnent point l'anthias dans ce moment de détresse ; ils viennent aider à sa défense , ils se jettent et s'appliquent tous ensemble sur lui ; insensés! qui ne voient pas qu'ils l'accablent de leur masse. Souvent ils se portent sur la corde de la ligne , dans l'espoir de la rompre de leurs morsures- vains projets : leur bouche mal armée est impuissante. Succombant enfin à la fatigue et au tourment de sa blessure , frappé de nombreux coups de rames , il cède et se laisse enlever par l'ardent pêcheur, qui , pour peu qu'il se fût donné de relâche, n'aurait pu y parvenir, tant la puissance des anthias est grande et terrible. Souvent il tranche la corde de l'aiguillon aigu de son dos et s'enfuit des mains du pêcheur, qui restent vides. Le callichte , la race des orcynus, tous les poissons d'une grande taille, opposent la même résistance, qui est vaincue par les même moyens.

Il en est d'autres qui se laissent prendre aussi par l'appât trompeur des alimens : le canthare est le premier qui se présente ; il se plaît parmi les rochers et les pierres. Le pêcheur se pourvoira d'une nasse arrondie et aussi grande qu'il pourra se la procurer, en entrelaçant à quelques bâtons de faibles rameaux ou des spartium d'Ibérie «. L'entrée en sera étroite et la panse vaste. Dans le milieu seront placés pour amorce une poulpe ou un crabe grillés au feu ; leur fumet entraînera les canthares dans l'intérieur. Ce piège ainsi conçu et disposé sera établi au sein des eaux , sur le penchant d'un rocher. Bientôt l'odeur attire le poisson-, il y entre d'abord avec méfiance et se reporte au dehors sitôt qu'il a saisi la nourriture : le pêcheur aura soin d'en placer une nouvelle et de tenir son filet toujours garni -, leur fatale avidité ne tarde pas à y conduire les canthares; ils s'y rendent comme des convives qui s'amènent les uns les autres. Sans crainte maintenant et réunis en troupe dans la nasse, ils y restent toute la journée; ils y sont comme dans une

1 C'est une plante de la famille des légumineuses fort commune en Espagne, dont il est beaucoup parlé dans les auteurs anciens. Les Espagnols en font des cordes et surtout des tapis très-propres et très-commodes. Il serait extrêmement utile de propager cette plante dans les pays méridionaux de la France pour l'employer au même usage. Je la recommande dans ce sens aux botanistes cultivateurs. J'en ai rapporté d'Espagne une assez grande quantité de graines , dans l'espoir de la naturaliser dans mes propriétés

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nouvelle demeure, qui deviendra pour eux une bien triste retraite. Ainsi , lorsque dans la maison d'un jeune homme privé de l'auteur de ses jours se rassemblent, invités ou sans l'être, d'autre jeunes gens qui n'ont pas trop la réserve en partage, qui, s 'emportant au contraire à tous les désordres d'une jeunesse sans frein , sont toute la journée à dissiper son héritage, qu'aucun chef ne gouverne ; ainsi les canlhares, amoncelés dans la nasse , ne sont pas loin de leur ruine. Lorsqu'ils sont en assez grand nombre et devenus assez gras , le pêcheur clôt la nasse de son couvercle et l'arrête avec de forts liens, il les retire ensuite , glacés de crainte dans leur prison et prêts à s'endormir du sommeil de la mort. Voyant alors trop tard le sort qui les attend, ils palpitent avec plus de fréquence et cherchent à s'échapper; fol espoir : la nasse n'est plus pour eux un asile propice et ami.

Faites avec l'osier d'automne des nasses contre l'adonis * -, fixez-les dans le fond des eaux en les assujettissant par Faplomb d'une pierre qu'on aura percée pour l'y attacher; que des lièges y soient suspendus et en marquent la place sur les ondes. Mettez au dedans quatre humides cailloux des rivages : leur onctuosité y attirera la blanche écume des mers , qui a tant d'attraits pour les espèces viles et voraces des petits poissons ; elle les rassemblera bientôt en grand nombre dans les nasses ; ils s'établiront dans leurs sinuosités. Les adonis voyant leur affluence les y poursuivront précipitamment, avides d'en faire leur proie ; ils ne pourront toutefois les saisir : la petitesse de ces derniers leur permettra de glisser à travers les mailles ; quant à eux , quelque désir qu'ils aient d'en sortir , toute issue leur est fermée -, se faisant obstacle les uns aux autres, ils y trouveront tous la mort. De même lorsqu'un chasseur des montagnes a disposé dans la forêt.un piège contre les bêtes féroces et lié dans son enceinte un chien dont un nœud cruel serre étroidement les parties les plus sensibles 2, auquel il fait pousser des cris de douleur qui, se propageant au loin , font retentir tout le bois ;

1 Le grec dit ad môsin; je crois qu'il faut lire adonisi : Je n qui termine le mol ad môsin est évidemment superflu, puisque celui qui suit commence par une consonne. Il est évident qu'avec le même nombre de traits, on peut écrire le mot adonisi. C'est une erreur des éditeurs, d'autant plus facile à reconnaître que le mot ad môsin ou son nominatif n'est celui d'aucun poisson connu ni cité par aucun autre auteur.

2 Le grec dit apo médea.

la panthère, à ce bruit qui éveille sa faim, s'élance pour en connaître la direction, arrive à la hâte et se précipite vers le leurre. Le chien subitement enlevé par quelque secret ressort est à l'abri de sa dent terrible, tandis qu'elle roule culbutée dans la fosse iniquement occupée des moyens de fuir, elle ne songe plus à sa proie ; il ne lui est plus possible d'échapper. Telle est l'affreuse situation des adonis, au lieu d'alimens , ils ne rencontrent que leur perte et l'inévitable trépas.

Quelqu'un pense-t-il à la pêche d'automne des thrisses et des chalchis ; en veut-il à la belle race des trachures , que ses nasses de spartium soient fortement tissues ; qu'il fasse griller des orobes ] et les trempe dans un vin odorant-, qu'il en mette aussi une certaine quantité dans ses nasses ; il y mêlera quelques larmes de cette princesse d'Assyrie , fille de Théante, qu'on assure avoir conçu pour son père une affreuse passion, et malgré Vénus irritée, avoir consommé cet exécrable inceste. Depuis que les dieux la changèrent en une plante de son nom , versant d?intarissables pleurs, elle gémit et déplore les horribles faveurs auxquelles son crime força l'amour. Mêlant donc à ces orobes quelqu'une de ces gouttes divines, il enverra sa nasse dans les eaux-, l'odeur délicieuse qui s'en répandra dans l'instant sur les ondes servira comme de rappel aux cohortes éparses de ces poissons ; son charme enivrant les entraînera dans les nasses, qui en seront ainsi remplies et combleront les vœux du pêcheur.

Les humides fucus ont toujours pour la saupe un irrésistible attrait; on les emploie aussi pour en faire la pêche. Celui qui l'entreprend dirige, durant plusieurs jours, sa navigation vers la même partie des mers. Il jette sans cesse dans les flots de petites pierres qu'il a enveloppées de verts fucus. A peine la cinquième aurore brillera dans les cieux, les saupes seront réunies dans le lieu de ce§ algues pour ,en faire leur nourriture : c'est alors le moment pour le pêcheur de disposer sa nasse. Il place au dedans des pierres recouvertes de fucus; il garnit l'entrée de plantes marines, de celles qu'il sait être agréables aux saupes ou aux autres poissons phytophages; elles arrivent bientôt et dévorent ces plantes ; elles se

1 L'orobe, plante de la famille des légumineuses , l'ers*

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portent ensuite dans l'intérieur de la nasse. Le pêcheur, l'enlevant alors promptement, vogue avec célérité ; il poursuit son travail dans le plus profond silence, les rameurs sans ouvrir la bouche, les rames sans faire aucun bruit , car le calme et le silence sont favorables à toute espèce de pêche et surtout à celle des saupes, qui sont d'un naturel craintif et facile à s'effrayer : la crainte ruine l'espérance du pêcheur.

Il n'est pas de poisson qui s'accommode de plus vils alimens que le trigle : tout lui est bon, jusqu'à la moindre ordure. Il recherche singulièrement tout ce qui est d'odeur fétide : le mets qui flatte le plus son goût est le cadavre d'un homme en putréfaction , lorsque la mer gémissante lui en offre quelqu'un ; aussi les appâts qui se distinguent par la plus repoussante puanteur l'attirent- ils plus aisément. Des mœurs qui ont de l'analogie, des appétits également immondes, rapprochent le cochon et le trigle, et tous deux occupent le premier rang, l'un parmi les habitans des eaux, l'autre parmi les animaux terrestres.

Vous ne prendrez point le mélanure avec vos filets, vous ne l'attirerez point facilement dans vos nasses-, c'est de tous les poissons celui qui a le moins d'énergie et d'intelligence 5 sa chair n'est ni délicate, ni d'un bon goût. Tant que la mer est calme , il repose sur son fond et ne s'élève jamais à la surface ; mais lorsqu'elle s'enfle agitée par les vents impétueux, les seuls mélanures en sillonnent les vagues courroucées sans redouter ni l'homme ni d'autres poissons. Ceux-ci frappés d'effroi se réfugient dans les dernières profondeurs des eaux. Les mélanures se répandent sur les rives* retentissantes , circulent autour des rochers, dans l'espoir que l'agitation des flots y aura conduit quelque aliment. Insensés ! ils ne savent pas combien les mortels l'emportent sur eux par les .ressources de leur esprit et qu'ils tombent dans leurs mains , quelque effort qu'ils fassent pour se dérober à eux. Lorsque l'empire d'Amphitrite bouillonne , soulevé par les tempêtes d'hiver, le pêcheur se place sur le penchant d'une roche que l'onde environne, dans le lieu où le bruit qu'elle fait contre ses flancs est le plus fort-, il sème dans les parties où elle vient se briser des fragmens de pain et de fromage pétris ensemble : les mélanures, pleins de joie , s'élancent , empressés de s'en saisir» Lorsqu'il les voit s'y précipiter en foule

il relève son corps incliné pour que son ombre? ne tombe point sur les eaux et n'effraie point les poissons • ses mains sont armées d'un léger roseau : une corde grêle d'un léger crin lui est inhérente et sert d'attache à de nombreux petits hameçons; il y accroche pour appât le même mets qu'il jetait naguère dans les mers, il le lance dans leur sein trouble et tourmenté : les mélanures y fondent aussitôt, et y trouvent la mort. Le pêcheur, de son côté, n'a plus un instant de repos ; il faut que son bras enlève fréquemment la ligne , emoique souvent sans aucune proie : il ne saurait reconnaître, au milieu du déchirement des ondes, si ce sont elles qui l'entraînent ou si c'est quelque poisson. Dès que l'un d'eux a mordu aux haims, le pêcheur se presse de le tirer avant que les autres mélanures s'aperçoivent de la fraude et que la crainte leur fasse prendre la fuite. Telle est la pêche dont son adresse vient à bout dans lea temps rigoureux de l'hiver.

Quoique le kestre ne soit pas vorace, on le trompe en lui présentant des hameçons enlacés dans des appâts d'un mélange de pain et de la matière solide du lait, dans lequel on aura fondu la menthe odorante, qu'on dit être une jeune nymphe, fille du Cocyte. Longtemps Pluton l'honora de sa couche; mais lorsque le dieu des enfers eut ravi sur le mont Etna la fille unique de Cérès, cette mère irritée des fureurs téméraires , des emportemens jaloux de la fière Menthe, la foula impitoyablement aux pieds. Cette nymphe superble osait prétendre qu'elle l'emportait par sa naissance, par sa beauté, 9ur Proserpine aux beaux yeux noirs ; elle ne craignit point de publier que Pluton lui rendrait son cœur et renverrait sa rivale. Quel prix terrible de tant d'orgueil et de jactance! Changée en menthe', elle s'élance de terre, humble plante de son nom. Les pêcheurs la mêlent donc dans leurs appâts : le kestre, lorsque l'odeur en est parvenue jusqu'à lui, ne tarde pas à s'approcher ; il reste d'abord à une certaine distance de l'hameçon et le considère d'un œil oblique et en dessous ; semblable à un homme qui, arrivant à la naissance de trois chemins, reste en suspens et pensif : un secret mouvement l'entraîne tantôt à se porter vers

1 Tout le monde connaît la menthe. C'est un genre de plante à nombreuses espèces de celles qui composent la famille des labiées, rangée par Linné dans la classe de la didynamie geianospermie.

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celui qui est à gauche, tantôt à préférer celui qui est à droite : il tourne ses regards sur chacun d'eux-, son esprit flotte comme l'onde des mers ; il se fixe et se décide enfin ; de même le kestre éprouve à la fois des impressions diverses. Cet appât lui paraît tantôt un piège, tantôt un mets innocent -, enfin cette dernière impulsion l'emporte et le conduit au trépas. Près d'arriver, il s'en retourne tout tremblant. Que de fois, comme il touchait à l'hameçon, la frayeur l'a saisi et ramené en arrière ! Ainsi qu'une fille en bas âge qui convoite quelque mets ou quelque autre objet en l'absence de sa mère, mais qui tremble de s'attirer son courroux et n'ose s'avancer, quelque tentée qu'elle soit de s'emparer de ce qu'elle désire -, qui le fait toutefois , mais à la dérobée, et revient au même instant sur ses pas , le cœur dans un combat continuel entre l'assurance et la crainte cruelle , et les yeux toujours attachés sur le seuil de la porte : tel ce timide poisson, se poussant vers l'appât , balance et recule; mais lorsque , devenu plus téméraire , il s'en approche davantage, il n'y touche pas encore : il le bat et l'essaie auparavant de sa queue pour reconnaître s'il ne recèle point quelque chose qui respire -, car les kestres ont pour loi de ne faire leur nourriture d'aucun être vivant; il l'effleure ensuite et l'entame à peine du bout de de ses lèvres : dans ce moment le pêcheur le presse, le perce de Fhameçon en le tirant à lui, tel qu'un cavalier ' qui, du frein modérateur de sa bride, retient l'ardeur trop vive de son checheval ; il l'enlève enfin , et le jette palpitant sur le rivage.

On leurre aussi le xiphias avec le funeste hameçon; mais il n'y trouve pas la mort de la même manière que les autres habitansdes eaux. Aucun appât ne garnit les crochets : nus et à découvert, ils sont seulement, liés et suspendus postérieurement aux deux bouts d'une corde ; on y attache au-dessus, à la distance de trois palmes 2 un de ces poissons mous et blancs ; on l'y dispose avec adresse en le fixant par les extrémités de la tête. Lorsque le xiphias s'y porte avec impétuosité , son glaive ardenî met en pièces le corps du poisson. Les liens alors, dont ce dernier était retenu, tombent sur l'ha-

' Le grec dil éniochôs , qui signifie proprement un conducteur àe chars

a La largeur de chacune est celîe de quatre doigts de la main.

meçon et l'enveloppent. Le xiphias, sans soupçonner le piège et la mort qui l'attendent , se précipite la bouche largement'ouverte sur cette horrible nourriture, et devient la proie du pêcheur qui le tire avec violence. On attaque encore le xiphias par beaucoup-d'autres moyens, et principalement dans la pêche qui s'en fait dans la mer Thyrrénienne , dans les parages de la ville sacrée de Marseille et dans ceux des Celtes. Là vivent d'énormes , de prodigieux , d'inabordables xiphias d'une immense grosseur1 et dune forme toute différente de celle des poissons. Dans ces contrées, les pêcheurs construisent des bateaux armés de fers redoutables , qui ont la structure et la ressemblance des xiphias : ils en attaquent ces animaux : ceux-ci ne se portent point sur eux comme sur une proie; ils les prennent non pour des bâtimens à riches galères , mais pour des compagnons , des poissons de même espèce , jusqu'au moment où ils se voient emermés de toutes parts dans un cercle de pêcheurs ennemis. Frappés alors du terrible trident, ils reconnaissent l'extrémité cruelle où ils sont réduits; tous leurs efforts sont vains, la fuite n'est plus en leur pouvoir , il faut qu'ils succombent à l'impérieuse nécessité. Souvent ces robustes habitans des mers se défendent avec leurs glaives et les plongent dans les flancs creux des bateaux ; les pêcheurs se pressent aussitôt de les rompre, de les séparer de leurs têtes à grands coups de hache. Ils entraînent les xiphias ainsi désarmés, tandis que leurs glaives restent fixés dans le bois comme des pieux de fer. Lorsque des guerriers, dans le dessein d'entrer par ruse dans une ville et dans ses tours , se revêtent des dépouilles des ennemis restés morts sur le champ de bataille et se présentent dans cet état aux portes , les habitans, croyant voir arriver à la hâte leurs concitoyens , leur ouvrent et n'ont pas lieu d'être fort conlens d'avoir reçu de pareils amis : de même le xiphias se laisse surprendre à la ressemblance trompeuse des bateaux. Lorsqu'il est emprisonné dans les .obliques cavités des rets, il périt par sa folle imprudence en s'emportant, pour s'échapper, à des sauts pernicieux. Il redoute extrêmement les filets •. dans la crainte de s'embarrasser dans leurs replis, il se livre sans défense ; son cœur est loin d'être aussi puissamment armé que sa tête, il

Voyez l'intéressante remarque du chant troisième, qui cor« cespond à ce passage.

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reite glacé d'effroi dans un abattement honteux, jusqu'à ce qu'il soit entraîné sur le rivage : là les pêcheurs l'accablent , écrasent sa tête des coups redoublés de leurs lances -, sa sotte faiblesse cause sa ruine.

C'est aussi leur folie qui fait prendre le scombre , le thon charnu , les raphis et les nombreuses espèces de synodontes. Les scombres, voyant certains des leurs bondir au dedans des rels , veulent aussi entrer dans cette enceinte de mort. Le plaisir qu'ils ressentent à la vue de leurs compagnons est le même que celui des enfans sans expérience qui, frappés du vif éclat d'un brasier enflammé, sourient réjouis de ces rayons de lumière; ils désirent de la toucher, ils avancent vers elle leur main novice -, mais dans l'instant le feu leur paraît un ennemi terrible. Les scombres désirent aussi de pénétrer dans ces retraites sans issue; ils forment un bien misérable vœu : les uns plus à l'aise , bondissent emprisonnés dans de plus vastes; d'autres entassés dans de plus étroites, périssent dans les affreux tourmens d'une trop forte pression. Vous en verriez un grand nombre , lorsque les rets ont été ramenés sur le rivage , qui adhèrent fortement à leurs flancs , comme s'ils y étaient fixés par des clous; d'autres qui entrent à l'instant dans ce séjour du trépas; d'autres qui brûlent impatiemment d'en sortir , mais que retiennent sans espoir ces humides prisons,

Les thons doivent de même à leur folie de finir leur sort dans les mêmes angoisses que les scombres. Poursuivis par un égal désir de leur perte, ils ambitionnent également de s'embarrasser dans le rets fatal. Ils ne pénètrent point dans son intérieur , ils l'attaquent de leurs dents obliques pour y faire une trouée où leur corps puisse passer ; ces mailles mouillées s'engagent ainsi dans leurs dents ; plus de moyens de fuir. Gémissant dans ces liens dont leur bouche est entravée, ils sont entraînés sur la terre, victimes de leur folle témérité. Les raphis ont les mêmes mœurs : lorsque échappés de l'enceinte des diclues ils s'étaient aussi soustraits aux tourmens de leur captivité , ils se reportent de nouveau dans les filets , excités par la vengeance à les déchirer de leurs morsures ; leurs dents s'y attachent avec force et y sont irrévocablement enchaînées.

Les synodontes vont par troupes. Lorsque les pêcheurs leur présentent l'hameçon , ils font tous volte-face les uns vis-à-vis des autres et ne

veulent point approcher; mais si quelque synodonte d'une autre bande s'élance pour saisir l'appât, la confiance renaît en eux , ils y courent et sont pris. Leurs compagnons, les voyant alors sur la proie , s'abandonnent aux plus vifs transports, tandis que le pêcheur les entraîne y ils se disputent , se pressent à l'envi les uns des autres à qui se jettera le plus tôt dans ses mains, à qui mourra le premier, comme des enfans qui se livrent joyeusement à leurs jeux.

Les thons viennent du vaste Océan et se rendent dans nos mers après l'époque des ardeurs du printemps , après qu'ils ont goûté les doux plaisirs de l'hymen. On les voit d'abord sur la mer d'Ibérie, où les pèchent les vaillans et fiers» Ibères ; ils se portent ensuite vers l'embouchure du Rhône , où les prennent les Celtes , ces anciens habitans de la Phocide. On les rencontre en troisième station sur les rivages de l'île de Trinacris 2 et le long de la mer de Thyrrène 5. De là ils se répandent de toutes parts dans les immenses profondeurs des flots, dont ils remplissent toute l'étendue. Lorsque les nombreuses phalanges des thons paraissent au printemps, la pêche est aussi riche qu'extrêmement abondante. On commence par faire choix d'un lieu de la mer qui ne soit pas trop resserré vers le plan incliné du rivage, qui ne soit pas trop battu des vents, mais qu'en défendent ou la nature du climat, ou des abris protecteurs. Un habile thunnoscope4 se place en sentinelle sur la cime d'un mont élevé ; il guette l'arrivée des diverses troupes des thons , il observe leur qualité , leur nombre ; il en donne connaissance aux autres pêcheurs : aussitôt toutes les dictues , transportées au milieu des eaux, sont disposées comme une ville ; on y voit des avenues , des portes étroites et intérieures : les thons y entrent en bataillons nombreux; tels seraient ceux d'une armée. Là sont ceux des plus jeunes, plus loin ceux des plus âgés, ici ceux d'un moyen âge ; ils se portent dans tous les détours des filets , en colonies innombrables qui n'ont

1 Cette épithète a toujours été donnée à ces peuples : ils ne l'ont jamais démentie.

2 Tout le monde sait que la Sicile est ainsi nommée de ses trois caps ou promontoires, Lilibaee, Pachine et Pélore.

3 Aujourd'hui la mer de Toscane.

* Un habile guetteur. Je conserve en français le mot thunnoscope, qui me paraît rendre parfaitement en un mot la commission qui lui est départie de veiller à l'arrivée des thons. Ce mot ne doit avoir rien qui répugne , puisque nous avons déjà dans notre langue télescope, termoscope, microscope, urar noscope, etc.

LA PECHE

de terme que les désirs des pêcheurs et qu'au moment où ceux-ci enlèvent les dictues. Ils se procurent ainsi une pêche étonnante et immense.

CHANT QUATRIEME

Les amours des poissons en font tomber un grand nombre dans les mains des pêcheurs -, leur mortel empressement pour leurs femelles les entraîne à de funestes hymens , à de bien fatales jouissances. 0 vous , le plus puissant de ceux qui commandent aux mortels, An(onin,et vous son cher, son divin fils ! voyez avec complaisance, avec intérêt ces ravissans tableaux des mers dont les Muses en me comblant de leurs faveurs ont tracé les heureuses images dans mon esprit et dans mes chants : poëte , elles ont ceint mon front de leurs lauriers immortels , pour me rendre digne de faire passer à vos oreilles et dans vos âmes le charme enivrant de la douce harmonie î

Amour! trompeur Amour! le plus beau sans doute des dieux , mais le plus terrible lorsque tu portes inopinément le trouble dans un cœur : tu y exerces le ravage comme la tempête; tu y souffles d'horribles tourbillons de feux -, tu y développes le ferment des douleurs aiguës, des plus intraitables fureurs ; tu le fais un jeu cruel de voir verser des larmes, d'entendre pousser des soupirs , des sanglots , d'embraser , de rougir les entrailles d'un feu dévorant , de ruiner cette fleur de la beauté du corps , de creuser les yeux, de livrer l'âme enfin au plus affreux délire. Que de victimes de ta rage effrénée , en proie au plus horrible désordre , ont été englouties dans la tombe ! Ce sont là les sacrifices qui te plaisent. Qui que tu puisses être , ou la plus ancienne des divinités sortie rayonnante des gouffres de l'informe chaos , qui as établi le premier les lois et les nœuds de l'hymen et fait connaître le véritable objet du rapprochement des sexes , ou que tu aies pour mère la reine de Paphos , l'ingénieuse Ténus, et que, dieu ailé, tu tiennes d'elle cette ressemblance avec les oiseaux , daigne m'être propice ! Viens avec ton aimable et douce bienveillance, dicte toi-même mes chanis. Quel téméraire oserait blâmer l'ouvrage de l'Amour ! Ton empire s'étend sur tout ce qui existe : partout on te désire et partout on te redoute. Heureux celui dont un amour

tranquille occupe et remplit le cœur! Les habitans de l'Olympe, la race des humains ne suffisent pas à ta puissance : tu ne dédaignes ni les bêtes féroces ni les êtres qui peuplent les vastes régions de l'air -, tu pénètres dans l'abîme des eaux , armé de tes flèches acérées , afin que rien n'échappe à ton impérieuse et nécessaire influence, pas même le poisson qui vit au sein des ondes.

Quel amour , quelle véhémence dans l'ardeur des scares aux couleurs variées ! Loin de se délaisser entre eux dans le danger, ils se prêtent un appui réciproque. L'un d'eux gémitil engagé au terrible hameçon , un autre s'élançant à sa défense, rompt la corde de ses dents, lui sauve la vie et prive le pêcheur contrislé du prix de ses travaux : celui-ci , captif dans les nasses est délivré par un autre scare , qui l'en retire et l'arrache au trépas. Lorsque ce beau poisson se voit pris dans le filet, il cherche, il essaie tous les moyens de se soustraire à son malheur. La tête et les yeux tournés en bas , il nage de sa queue en arrière en la passant dans le cou delà nasse; il redoute surtout les brins aigus et allongés qui en hérissent l'entrée et qui, tels que des piquans blessent sa face et ses yeux lorsqu'il se présente par sa partie antérieure. Ceux de son espèce voyant son inquiétude , son embarras , s'élancent de dehors à son secours et ne l'abandonnent point dans sa détresse : l'un d'eux lui tend sa queue, comme si elle était une main dont il pût le prendre-, elle lui sert à s'y accrocher de ses dents : il l'entraîne ainsi hors de sa prison, la bouche comme enchaînée à cette queue conductrice. Souvent c'est celui qui est dans la nasse qui avance sa queue; un autre s'en saisit, le fait suivre et l'enlève du précipice. C'est par cet industrieux manège qu'ils se dérobent à la mort. Ainsi lorsque des hommes gravissent un mont escarpé durant une nuit ténébreuse, quand la lune a cessé de paraître, voilée par les crêpes rembrunis des noirs nuages , ils se tourmentent dans l'obscurité, et s'égarant dans des sentiers qui ne sont point battus, se donnent la main les uns aux autres et s'entr'aident en se tirant mutuellement ; ainsi l'amour des scares les uns pour les autres les entraîne à se secourir entre eux; il est même souvent la cause de la ruine de ces infortunés : attachement aussi amer que funeste , qui les précipite dans les mains ennemies des pêcheurs! Quatre

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