‹ Les petits poèmes grecsChapitre 328 sur 358 · PAR M. A. BIGNAN · texte numérisé non relu

PAR M. A. BIGNAN

EusèDe dit que Sanchoniathon , antérieur à la guerre de Troie , avait composé sur la Phénicie une histoire remarquable par l'exactitude des recherches. Nous avons parlé de cet auteur dans notre Essai sur Hésiode. Voici tout le fragment de Sanchoniathon traduit en grec par Philon de Byblos et cité par Eusèbe dans sa Préparation évangélique (livre 1 , chap. 7) :

« Sanchoniathon établit pour principe de toute chose un air ténébreux et spiritueux , ou plutôt le souffle d'un air ténébreux, et en outre un chaos confus et obscur ; toutes ces matières sont infinies et sans bornes à cause de leur longue durée :

« Lorsque, dit-il , l'esprit devint amoureux de ses propres principes et qu'il s'opéra une conjonction, cette conjonction s'appela le Désir. Telle fut l'origine de la création de tous les êtres. Mais l'esprit ne connaissait point sa propre création. De la conjonction de l'esprit avec ses principes sortit le Mot, qui est un limon selon les uns , et suivant les autres une corruption d'une mixtion aqueuse d'où provinrent toutes les semences de la création et l'origine de toute ohose.

» Il y avait certains animaux privés de sentiment, d'où naquirent des animaux intelligens appelés sophasémis, c'est-à-dire contemplateurs du ciel, et présentant la forme d'un œuf.

» Alors brillèrent Mot, le soleil, la lune, les astres et les grandes planètes. »

» Telle est la cosmogonie des Phéniciens , et elle conduit directement à l'athéisme. »

Voyons maintenant ce que Sanchoniathon rapporte de la zoogonie. Il dit :

« L'air , la mer et la terre ayant jeté une vive clarté à cause de leur conflagration, il en résulta des vents , des nuages et de larges épanchemens , de grandes chutes des eaux célestes. Après que ces élémens furent séparés et chassés de leur place par l'ardeur du soleil, ils se rejoignirent tous dans l'air, s'entre-choquèrent et produisirent les tonnerres et les éclairs. Au bruit des tonnerres, les animaux intelligens dont il a été déjà parlé se réveillèrent , s'effrayèrent de ce fracas, et mâles ou femelles commencèrent à se mouvoir sur la terre et dans la mer. »

Telle est la zoogonie des Phéniciens. Le même écrivain ajoute :

« Tout cela se trouve rapporté dans la Cosmogonie de Taaut et dans ses Annales , conformément

aux conjectures et aux preuves que son esprit a su trouver par expérience et dont il nous a éclairés. »

Ensuite , après avoir dit les noms de Notus, de Borée et des autres vents, il continue ainsi :

« Ces hommes furent les premiers qui consacrèrent les productions de la terre , les appelèrent des dieux et les adorèrent, parce qu'ils s'en nourrissaient eux et leurs descendans , à l'exemple de tous leurs devanciers ; ils faisaient en leur honneur des libations et des sacrifices. » Sanchoniathon ajoute : « Ce mode d'adoration convenait à leur faiblesse et à la timidité de leur âme. »

Puis il rapporte « que du vent Colpia et de sa femme Baau, dont le nom signifie la nuit, naquirent OEon (la durée) et Protogonos (le premier-né), qui étaient des hommes mortels ainsi appelés, et qu'OEon avait trouvé la manière de se nourrir du fruit des arbres ;

»Que les enfans nés de ces deux êtres furent appelés Génos (genre) et Généa (race) et habitèrent la Phénicie ; que de grandes chaleurs étant survenues, ils levèrent leurs mains au ciel vers le soleil. Car, dit-il, ils regardaient le soleil comme un dieu , seul maître du ciel , et l'appelaient Bulsamen , ce qui signifie chez les Phéniciens maître du ciel, et Zeus chez les Grecs. »

Après il reproche ainsi aux Grecs leur erreur :

« Ce n'est point sans motif que nous établissons souvent ces distinctions; nous suivons la succession des noms et l'ordre des choses que les Grecs , par ignorance , ont entendus différemment , trompés par l'ambiguïté de l'interprétation. »

Ensuite il dit « que de Génos, fils d'OEon et de Protogonos , naquirent des enfans mortels dont les noms furent Phos (la lumière), Pyr (le feu) et Phlox (la flamme). Ceux-ci, dit-il, d'après le frottement du bois, inventèrent le feu et en enseignèrent l'usage. » Ils engendrèrent des fils doués d'une grandeur et d'une taille extraordinaires; leurs noms furent donnés à quelques montagnes dont ils s'emparèrent; de là vinrent les dénominations du Cassius, du Liban, de l'Anliliban et du Brathy.

» De ceux-ci, dit-il, naquirent Memrumus etHypsuranius. Ils prenaient leurs noms de leurs mères, de ces femmes qui alors se prostituaient sans pudeur à tous ceux qu'elles rencontraient. »

Ensuite il dit « qu'Hypsuranius habita Tyr et imagina de construire des cabanes avec des roseaux, des

NOTES

joncs et des écorces de papyrus; qu'il se révolta contre son frère Usoiïs, qui le premier couvrit son oorps de la peau des bêles féroces dont il se rendait maître ;

» Que de violentes pluies et de grands vents ayant eu lieu, les arbres près de Tyr, se choquant les uns contre les autres, prirent feu et brûlèrent la forêt qui se trouvait dans le pays ;

» Qu'Usoiïs , ayant pris un arbre et l'ayant dépouillé de ses branches, osa le premier se lancer sur la mer , consacra deux colonnes au feu et au vent , les adora et leur fit des libations avec le sang des animaux qu'il prenait à la chasse ;

» Qu'après la mort de cette génération, ceux qui restaient lui consacrèrent des baguettes, adorèrent des colonnes et célébrèrent des fêtes annuelles ;

» Que bien longtemps après la race d'Hypsuranius, naquirent Agréus et Aliéus , inventeurs de la pêche et de la chasse , d'où ils furent appelés les chasseurs et les pêcheurs ;

« Que de ces deux hommes naquirent deux frères qui découvrirent le fer et l'art de le travailler ; que l'un d'eux, Chrysor, se distingua par le talent de la parole, des enchantemens et de la divination; que Chrysor est le même que Vulcain ; qu'il .inventa en outre l'hameçon , l'appât , la ligne et les radeaux ; qu'il fut le premier de tous les hommes qui ait navigué; qu'il fut révéré après sa mort comme un dieu, et qu'on l'appela aussi Diamiehium : on dit que ses frères inventèrent l'art de construire des murailles en briques ;

» Que de cette race sortirent deux jeunes hommes appelés l'un Technitès (l'ouvrier) et l'autre Géinon Autochthone (le terrestre indigène). Ceux-ci trouvèrent le moyen de mêler de la paille au ciment de la brique et de sécher le tout au soleil; ils inventèrent* encore l'art de fabriquer des toits.

» De ces hommes en naquirent d'autres, dont l'un fut nommé Agros , l'autre Agroueros ou Agrotès ; ce dernier avait une statue très-révérée et un temple portatif en Phénicie ; les habitans de Byblos l'appelèrent de préférence le plus grand des dieux.

» Ces deux frères imaginèrent de joindre aux maisons des cours, des enclos et des souterrains. C'est d'eux que vinrent les agriculteurs et les chasseurs, qui sont appelés aussi les vagabonds et les Titans.

» De cette race sortirent Aménus etMagus, qui établirent les villages et les bergeries.

» De ceux-ci naquirent Misoret Sydyc, c'est-à-dire l'homme facile à délier et le juste. Ils trouvèrent l'art d'employer le sel.

» Misor engendra Taaut, qui inventa l'écriture des premières lettres et que les Egyptiens appelèrent Thoor, les habitans d'Alexandrie Thoyth et les Grecs Hermès.

» De Sydyc vinrent les Dioscures ou les Cabires , les Corybantes, les Samothraces , qui les premiers,

dit-il, construisirent des vaisseaux. De ceux-ci en naquirent d'autres qui découvrirent la vertu des plantes, le secret de guérir les morsures des animaux et l'art des enchantemens.

» Dans ce temps-là naquirent un certain Élium appelé Hypsistus (le très-haut) et une femme nommée Bérulh. Ils demeuraient dans les environs de Byblos.

» Ils eurent pour fils Epigéios ou l'Autochthone , qu'ensuite on nomma Uranus. C'est de ce nom que l'élément qui est au-dessus de nous , à cause de sa beauté extraordinaire , s'appela le ciel (Ouranos) .

» Les mêmes époux donnèrent à Uranus une sœur qui fut appelée Gué , et à cause de sa beauté, dit l'auteur , ia Terre reçut d'elle le nom de Gué (Gê).

» Leur père Hypsistus , étant mort de l'attaque de quelques bêtes féroces , obtint l'apothéose, et ses enfans lui offrirent des libations et des sacrifices .

» Uranus , ayant pris le royaume de son père , épouse sa sœur Gué et en a quatre enfans, Ilus, le même que Cronos , Bétyle , Dagon , appelé Siton (l'inventeur du blé), et Atlas.

» Uranus eut encore une nombreuse race de ses autres femmes. C'est pourquoi Gué dans son chagrin, devenue jalouse, blâma tellement Uranus que tous les deux se séparèrent. Mais, quoique éloigné de son épouse, Uranus, lorsqu'il le voulait, s'en rapprochait de force , s'unissait avec elle et la quittait de nouveau ; il tâchait même de détruire les enfans qu'il en avait eus. Gué s'opposa souvent à ses projets en rassemblant de nombreux alliés.

» Cronos , devenu homme, usant des conseils et du secours d'Hermès Trismégiste , qui était son scribe , combattit son père Uranus pour venger sa mère.

» Cronos eut pour enfans Perséphoné et Athéna : la première mourut vierge. D'après l'avis d'Athéna et d'Hermès, Cronos fabriqua une faux et une lance de fer.

» Ensuite Hermès , animant les alliés de Cronos par les discours de la magie, leur inspira le désir de combattre pour Gué contre Uranus. Ainsi Cronos, ayant livré bataille à Uranus, le chassa du trône et reçut la royauté.

» Une concubine très-chère à Uranus, et encoTe enceinte, fut prise dans le combat. Cronos la donna en mariage à Dagon, auprès de qui elle accoucha du fils qu'elle avait conçu d' Uranus et qu'elle appela Démarus.

» Sur ces entrefaites, Cronos entoura sa maison de murailles et bâtit pour première ville Byblos en Phénicie.

» Ensuite s'étant méfié de son propre frère Atlas, d'après les conseils d'Hermès, il le jeta dans une fosse profonde et le recouvrit de terre.

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