‹ Les petits poèmes grecsChapitre 329 sur 358 · SUR LES OEUVRES D'HESIODE · texte numérisé non relu

SUR LES OEUVRES D'HESIODE

» Dans ce temps, les enfans des Dioscures , ayant construit des radeaux et des navires, se livrèrent à la navigation, et jetés par les flots près du mont Cassius, ils y consacrèrent un temple.

» Les compagnons d'Ilus ou de Cronos furent surnommés Eloïm , c'est-à-dire les Croniens. Tels sont les hommes qu'on dit avoir vécu sous Cronos.

» Cronos, ayant eu un fils nommé Sadidos, l'immola de son propre fer, parce qu'il s'était méfié de lui , et devenu le meurtrier de son fils, il le priva de la vie.

» Il coupa aussi la tête de sa propre fille; de sorte que cette résolution de Cronos frappa d'étonnement tous les dieux.

» Dans la suite des temps , Uranus , mis en fuite, envoya contre Cronos une de ses filles encore vierge, Astarté, avec deux autres de ses sœurs , Rhéa et Dioné , en les chargeant de le faire périr par ruse. Cronos, voyant ses sœurs en âge de se marier , les épousa. Uranus l'apprit et fit marcher contre Cronos Imarméné et Hora avec d'autres alliés ; mais Cronos se les attacha par l'amitié et les retint auprès de lui.

» Le dieu Uranus, ajoute Sanchoniathon , inventa les bétyles en fabriquant des pierres animées.

» Cronos eut d'Astarté sept filles Titanides ou Artemides ; il eut encore de Rhéa sept fils , dont le plus jeune reçut l'apothéose dès sa naissance. Dioné ne lui donna que des filles ; il eut encore d'Astarté deux enfans mâles, Pothos et Eros.

» Dagon , après avoir trouvé le blé et la charrue , fut appelé Zeus Arotrius (Jupiter laboureur).

» Une des Titanides, unie à Sydyc, appelé le Juste, enfanta Asclépius. Cronos eut encore dans la Pérée trois enfans , Cronos , qui porta le nom deson père , Zeus Relus et Apollon.

» Dans ce temps naquirent Pontus , Typhon et Nérée, père de Pontus.

» De Pontus naquirent Sidon , qui la première , à cause de la mélodie extraordinaire de sa voix, trouva le chant des hymnes, et Poséidon.

» Démarus eut pour fils Mélicarthe, qui est le même qu'Hercule.

» Ensuite Uranus fait la guerre à Ponthus, et, se séparant de lui, s'allie a Démarus. Démarus fond sur Pontus, mais Ponlus le contraint à fuir. Démarus dans sa fuite fit le vœu d'un sacrifice.

» Dans la trente-deuxième année de son pouvoir et de son règne, Ilus, c'est-à-dire Cronos, ayant dressé une embuscade à son père Uranus dans un endroit situé au milieu des terres, et s'étant armé d'un glaive, lui coupa les parties génitales sur le bord des fontaines et des fleuves. C'est là qu'Uranus obtint l'apothéose ; il y avait perdu le souffle de la vie, et le sang de son organe viril avait coulé dans les fontaines et dans les ondes des fleuves. On montre encore aujourd'hui le théâtre de cet événement.

» Telles sont les actions de Cronos ; tel est le récit véritable du çenre de vie ciu'ont célébré les Grecs et

qu'on a placé sous le règne de Cronos. Voilà les mortels qu'on dit avoir formé la première race de l'âge d'or, de cet âge où le bonheur des anciens hommes a été si grand. »

L'écrivain ajoute à ce qu'il a déjà rapporté et dit entre autres choses :

« Astarté la très-grande , Jupiter Démarus et Adodus, roi des dieux, régnaient sur le pays, du consentement de Cronos.

» Astarté mit sur sa propre tête, pour marque de sa royauté, la tête d'un taureau. En parcourant la terre , elle trouva un astre tombé du haut des airs , qu'elle prit et consacra dans l'île sainte de Ty r . Les Phéniciens disent qu'Astarté est la même qu'Aphrodite.

» Cronos , faisant aussi le tour du monde , donna le royaume de l'At tique à Athéna sa fille. La peste et la mortalité étant survenues , Cronos sacrifie à son père Uranus son fils unique et coupe ses parties génitales, obligeant ses compagnons à faire la même chose,

» Peu de temps après , un autre fils qu'il avait eu de Rhéa, et qui se nommait Muth, étant mort, il lui décerna l'apothéose. Les Phéniciens donnent à ce fils le nom de la Mort et de Pluton.

» Ensuite Cronos donna la ville de Ryblos à la déesse Baaltis, qui est la même que Dioné, etBéryte à Poséidon, aux Cabires , aux Agrotès (les agriculteurs) et aux Aliens (les pêcheurs), qui consacrèrent dans Béryte les restes de Pontus.

Avant ces événemens, le dieu Taaut, imitant Uranus , figura les images des dieux Cronos et Dagon et des autres pour en faire les caractères sacrés des lettres.

» II donna à Cronos, pour signe de royauté, quatre yeux par devant et par derrière la tête : deux veillaient tour à tour et se reposaient. Il plaça aussi sur ses épaules quatre ailes , deux comme déployées et deux comme abaissées.

» Ce symbole montrait que Cronos veillait en restant couché et restait couché en veillant. Il en était de même pour les ailes, qui signifiaient qu'il volait en se reposant et se reposait en volant.

» Quant aux autres dieux, il ne donnait à chacun que deux ailes sur leurs épaules , pour montrer qu'ils accompagnaient seulement le vol de Cronos.

» De plus, il mit sur la tête de Cronos deux ailes , comme emblèmes , l'une de la supériorité de son esprit dans le commandement , l'autre des sensations de son âme.

»Crouos, étant allé dans le pays du Notus, donna toute l'Egypte au dieu Taaut pour qu'elle devînt son royaume.

» Les premiers qui ont raconté tous ces événemens, dit-il, sont les sept fils de Sydyc, les Cabires et leur huitième frère Asclépius , comme le leur avait recommandé le dieu Taaut.

» Le fils de Thabion (Sanchoniathon), le premier hiérophante des Phéniciens, né dès la plus haute

NOTES

antiquité, allégonsa tous ces récits, ks enveloppa d'idées physiques et cosmiques , et les transmit aux chefs des orgies et aux prophètes qui présidaient aux sacrifices.

» Ceux-ci , cherchant surtout à en augmenter l'importance, les communiquèrent à leurs successeurs et aux initiés , au nombre desquels était Isiris , l'inventeur des trois lettres , le frère de Chna , qui fut surnommé le Phénicien. »

Ensuite il continue en Ges termes :

« Les Grecs, qui ont surpassé tous les peuples par l'étendue de leur esprit, se sont approprié la plupart de ces anciennes histoires , les ont surchargées d'ornemens ambitieux, et, dans le dessein de plaire par le charme de leurs fables, les ont diversifiées à l'infini. C'est de là qu'Hésiode et les autres poètes

cycliques, si renommés, ont forgé leurs théogonies, leurs gigantomachies , leurs titanomachies et ces morceaux détachés qu'ils ont inventés à plaisir en étouffant la voix de la vérité.

» Nos oreilles , nourries de leurs fictions et prévenues en faveur de tant de siècles, conservent comme un dépôt cet amas de fables qui leur a été transmis, ainsi que je l'ai dit au commencement. Ces fables, dont la croyance a été fortifiée par le temps, ont acquis une autorité difficile à détruire, de sorte que la vérité même paraît un mensonge et que ces traditions mensongères semblent la vérité.

» Tels sont les récils tirés de Sanchoniathon , traduits par Philon de Byblos et regardés comme authentiques par le philosophe Porphyre. »

NOTES SUR LÀ THÉOGONIE

(1) Guiet a regardé comme supposés les cent quinze premiers vers de la Théogonie. Heyne pense que le début n'est qu'un assemblage de plusieurs exordes distincts composés par divers chantres. Il remarque une poésie différente depuis le cinquième vers jusqu'au onzième , du onzième au vingt-quatrième , et de celui-ci au trente-cinquième. Un autre rhapsode , suivant lui , a intercalé l'exorde placé entre ce dernier vers et le cinquantième. Wolf croit reconnaître dans le commencement du poème la manière des anciens rhapsodes, qui, avant de chanter les poésies des autres , avaient coutume de réciter quelques fragmens de leurs propres vers. Ces sortes de préfaces poétiques renfermaient ordinairement les louanges des dieux , des déesses et des Muses , célébrées dans le style de l'épopée ; comme elles étaient souvent répétées et mises par d'autres chantres à la tête des poèmes antiques, on ne doit pas s'étonner qu'elles y soient demeurées tellement attachées qu'on les a confondues avec les poèmes eux-mêmes et conservées sous le nom d'un seul auteur. Wolf signale dans ce début, qu'il compare à un hymne, beaucoup de pensées incomplètes ou incohérentes et plusieurs hémistiches empruntés d'Homère.

Toutes ces remarques sont justes : on ne trouve pas d'unité de conception dans l'exorde de la Théo gonie ; mais il nous est impossible de spécifier ce qui appartient à Hésiode ou aux rhapsodes ; nous nous bornerons à observer que tout ce morceau est fortement empreint du caractère de la poésie ancienne, qui, toujours liée à la religion, commençait par invoquer les dieux pour mettre en quelque sorte ses inspirations sous leur Drotection et leur sauvegarde.

Toutefois la poésie d'Hésiode ne remonte pas si haut que celle d'Homère : Homère ne parle ni du nombre et du nom des Muses, ni de leur séjour sur PHélicon, ni du Permesse , ni de l'Hippocrène.

Le nom de Muses vient, suivant Jean Diaconus, de deux mots : omou ousai (étant ensemble) , et suivant Leclerc du mot phénicien motsa (inventrice) , que les anciennes colonies de la Phénicie apportèrent en Grèce. D'après le système de Leclerc, qui donne à tout un sens historique , un chœur de neuf vierges, d'abord célèbre par ses talens en Béotie et en Thessalie, fut institué par Jupiter, roi de cette dernière contrée. Les âges suivans feignirent qu'elles avaient inventé la poésie , la musique et l'éloquence ; ils les divinisèrent et leur donnèrent pour mère Mnémosyne, parce que c'est la mémoire qui fournit les sujets de poèmes et de discours. Diaconus , dans ses allégories sur la Théogonie, voit en elles une image des âmes, qui, débarrassées des liens du corps, s'épurent en montant plus haut, et, devenant plus légères, connaissent la nature des choses , soulèvent le voile de toutes les vérités, comprennent l'harmonie des astres et pénètrent les mystères de la création. Les Muses sont la personnification des sciences humaines.

(2) Jupiter était honoré sur l'Hélicon. Les anciens élevaient des temples et des autels sur les montagnes. C'est sur les hauts lieux que les Persans et les Hébreux sacrifiaient. Le Mérou de l'Inde rappelle l'Qlympe de la Grèce.

(3) Leclerc pense qu'Hésiode a fait chanter et danser les Muses pendant la nuit afin de ne pas laisser

SUR LA THEOGONIE.

découvrir l'artifice de sa poésie et parce qu'on pouvait lui objecter que les Muses n'avaient jamais été vues de personne. Cette interprétation nous semble trop subtile. Leclerc est tombé dans le défaut de ces critiques qui veulent donner de l'esprit à leurs auteurs et qui jugent les siècles anciens d'après les idées modernes. L'épithète de ennuckiai s'accorde avec l'image de ce voile ténébreux dont le poëte environne les Muses. Les divinités antiques aimaient à s'entourer d'obscurité lorsqu'elles descendaient sur la terre. Dans Homère, les dieux marchent presque toujours enveloppés d'un nuage pour échapper aux regards des mortels. Dans Virgile, Vénus environne d'un manteau de nuage (nebulœ amictu) Enée et les héros Iroyens (JSn. hb. 1, v. 411). Les dieux alors n'avaient pas la faculté de se rendre invisibles par l'effet de leur seule volonté, ils ne le pouvaient qu'en employant un moyen matériel.

La poétique image de ces Muses qui, dans l'ombre du mystère, forment des chœurs de danse et font résonner l'Hélicon de leurs chants harmonieux a peutêtre inspiré au génie d'Horace l'idée de représenter Vénus présidant la nuit aux jeux des Nymphes et des Grâces (Od. , lib. 1 , c. 4 ).

Apollonius de Rhodes a imité Hésiode en parlant des Nymphes qui célèbrent Diane dans leurs chants nocturnes. (Lib. 1 , v. 1225.)

(4) Junon était appelée Argéiê parce que, suivant Strabon, on la croyait née à Argos. Quand Hésiode la montre appuyée sur des brodequins d'or , il n'a pas eu l'intention de nous donner une idée de la noblesse de sa démarche , ni encore moins de désigner l'air éclairé par le soleil , comme le prétend Barlaeus ; il a rappelé par là, involontairement sans doute, cette époque de première civilisation où la sculpture métallique fabriquait les statues des divinités.

Junon était appelée Chrusopedilos probablement parce que ses antiques statues la représentaient avec des brodequins d'or, de même que Minerve était appelée Glaucopis parce que le métal qui figurait ses yeux avait une teinte bleuâtre. L'épithète de Chruséê appliquée à Vénus, épithète que l'on a tort , selon nous, de traduire par blonde, comme si l'éclat de l'or voulait désigner la couleur de ses cheveux , indique également que les statues de cette déesse étaient d'or ou la représentaient couverte d'une parure de ce métal. Neptune aux noirs cheveux (Cuanochaités), Thétis aux pieds d'argent (Arguropèza), Hébé à la couronne d'or (Chrusostephanos) , attestent encore que la sculpture primitive employait l'assemblage des métaux pour figurer les images des dieux. Les épithètes, chez les anciens Grecs, ne peignaient en général que les objets matériels; même en retraçant un souvenir mythologique, c'était encore d'une source physique qu'elles provenaient. Ainsi on appelait Junon Boopis sans doute parce qu'elle avait été d'a-

bord adorée sous l'image d'une vache. L'origine de ce culte remontait jusqu'aux Hindous, chez qui le bœuf représentait Siva comme père et générateur , et la vache était consacrée à Bhavani et à Lakchmi. On doit donc traduire exactement toutes les épithètes et ne pas les détourner de leur signification primitive , soit en leur donnant un sens moral , soit en les remplaçant par une image équivalente : leur reproduction fidèle peut servir beaucoup à l'intelligence du polythéisme grec. Nous devons remarquer qu'elles sont semblables chez Hésiode et chez Homère , tant elles se trouvaient intimement liées au fond même de la religion !

Barlaeus signale des traits de ressemblance entre l'Apollon grec , à qui on attribue l'invention de la musique , et Jubal, que Moïse (Genèse, 4) appelle le père de ceux qui chantent sur la lyre. Platon , dans le Cratyle, lui attribue quatre talens : la musique , la divination , la médecine et l'art de lancer des flèches. Cicéron (De naturâ deorum, lib. 3) compte quatre Apollons , dont le plus ancien est, selon lui , l'Apollon né de Vulcain et gardien d'Athènes. Le plus célèbre de tous est le fils de Jupiter et de Latone. C'est à tort que beaucoup de mythologues l'ont confondu avec le soleil (Hélios), comme ils ont pris Diane pour la lune (Sélènê); l'épithète de brillant (Phoibos), qui est devenu ensuite un second nom propre d'Apollon, a pu faire naître cette erreur. M. Kreuzer pense que les rayons mâle et femelle de la lumière étaient personnifiés, l'un dans Apollon, l'autre dans Artémis, et que cette lumière avait pour symbole, aux yeux des prêtres lyciens , les flèches qu'on représente comme l'attribut de ces deux divinités , attendu qu'Olen apporta leur culte de la Lycie, pays d'archers et de chasseurs. Quelque ingénieuse que soit une telle conjecture, le soleil et la lune, du temps d'Homère et d'Hésiode, étaient entièrement distincts d'Apollon et de Diane, dont l'image ne présente aucune trace d'une corrélation apparente ou secrète avec ces deux astres.

(5) Thémis représente la Justice ou la vengeance céleste, qui récompense les bons ou punit les mechans ; l'épithète de Aidoia convient à la dignité de son emploi. Aulu-Gelle la décrit ainsi (lib. 14):« Imaginem Justitiœ fieri solitam forma atque filo virginali, adspeclu vehementi et formidabili , luminibus oculorum acribus, neque humilem, neque atrocem , sed reverendœ cujusdam tristitiœ dignilate. Pline dit(#-iVlib. 4. c. 3) qu'elle eut près du Céphise en Béotie un temple où elle rendait ses oracles, et que Deucalion et Pyrrha après le déluge vinrent la consulter sur la manière de repeupler le monde. Cicéron compte quatre divinités de ce nom. (De naturâ deorum, lib. 8.)

Les anciens , témoins des bienfaits de la lumière

NOTES

et des mouvemcns éternels des astres, représentèrent l'aurore, le soleil et la lune sous l'image des trois divinités qui présidaient au joar et à la nuit. L'astrolâtrie, comme on le sait , remonte presque jusqu'au berceau du monde ; les Grecs, à cause de leurs relations avec l'Orient, durent s'y livrer dans l'origine; mais son règne s'affaiblit d'âge en âge au point de disparaître entièrement du temps d'Hésiode. Cette personnification des astres subsista seulement comme un témoignage, comme un débris des croyances primitives.

Nous remarquerons qu'Hésiode dit Hélion mégan, de même que Moïse (Genèse, 10) appelle le soleil luminare majus.

(i) Hésiode, au sujet de Latone, de Japet, de Saturne, de la Terre,. de l'Océan et de la Nuit, confond les divinités, qui de son temps n'étaient plus l'objet d'aucun culte avec celles qu'on adorait encore. Saturne, symbole du Temps, qui a commencé avec la marche des astres et avec la sphère céleste ; Japet , dont le nom, semblable -à celui de Japhet, fils de Noé et père des Européens, rappelle peut-être le souvenir de l'établissement des peuples dans une des parties du monde ; la Nuit , qui avant la naissance des dieux occupait l'espace vide et ténébreux appelé le Chaos ; l'Océan , représenté comme un des principes de la création, à laquelle l'humidité est nécessaire; la Terre, qui dans l'acte de la génération est l'élément femelle comme le ciel est l'élément mâle ; toutes ces divinités, liées soit à des idées cosmogoniques, soit à un ancien système religieux, se trouvent invoquées pêle-mêle avec les dieux qui, comme Jupiter, Neptune et Apollon, sont en possession de tous les honneurs divins et ont survécu à la ruine du culte primitif. Cette confusion mythologique peut servir à confirmer nos doutes sur l'authenticité du début de la Théogonie. Avouons toutefois que le poëme entier n'offre guère qu'une œuvre à double face, où des idées contradictoires viennent trop souvent s'entre-choquer et s'entasser sans ordre.

(8) Les poètes anciens ou les héros de leurs poèmes n'étaient guère dans l'usage de prononcer leur propre nom lorsqu'ils parlaient d'eux-mêmes. Achille dit cependant (Iliade, eh. l, v. 240) : « Les enfans des Grecs regretteront Achille. »

Mais Homère ne parle jamais de lui et ne se nomme nulle part. Si Hésiode prononce ici son nom , nous ne croyons pas, comme Wolf, que cette tournure respire une certaine simplicité antique ; nous pensons qu'elle indique plutôt une époque où, la poésie étant devenue moins générale et par conséquent moins naïve, les chantres , éprouvant le besoin de l'individualisme, aimaient à fixer sur eux l'attention et suivaient les conseils de leur vanité au lieu de ne songer qu'aux intérêts et aux plaisirs du grand nombre.

Hésiode se représente gardant des troupeaux, non comme un pasteur mercenaire, mais conformément à l'usage d'un siècle où les emplois champêtres étaient le partage des héros et même des rois : peut-être a-t-il voulu montrer comment les Muses peuvent de la condition la plus simple élever un homme jusqu'au rang de poëte. Lucien et Perse semblent s'être moqués de cette apparition des Muses à Hésiode ; Ovide y fait allusion deux fois d'abord dans les Fastes, 6, v. 13 :

Ecce deas vidi, non quas praeceptor arandi Viderat, ascrœas cùm sequeretur oves.

Ensuite dans le poème deXArt d'aimer, 1 , vers 27 i

Kec mini sunt visse Clio Cliùsque sororesy Pascenti pecudes vallibus, Ascra^ tuis;

(9) L'habitude qu'avaient les poètes de Commencer et de finir leurs chants en invoquant les dieux remonte à la plus haute antiquité, puisque la religion était le centre d'où partait et où revenait sans cesse la poésie. Les expressions employées ici par Hésiode se retrouvent dans ses vers sur Linus , dans le fragment d'un hymne homérique à Apollon , dans le début des Pensées de Théognis et dans beaucoup d'autres poésies consacrées à l'éloge des dieux. Une telle formule de louange s'appliquait même aux monarques ; ainsi dans Y Iliade (ch. 9, v. 97), Nestor dit à Agamemnon : « C'est par toi que je commencerai, c'est par toi que je finirai ce discours. »

Les poêles latins ont emprunté des Grecs cette pen^ sée qui marque toujours la déférence et le respecL Horace (Épitre i, lib. i, v. 1) s'adresse ainsi à Mé* cène :

Prima dicte mini , summâ dicende Camœnâ.

Virgile a dit également (Égloque 8, v. n) ;

A te principium tibi desinet.

(10) Cette expression proverbiale : «Pourquoi m' ar* rêter ainsi autour du chêne ou du rocher? » voulait probablement dire : « Pourquoi parler de choses étrangères à ce quim' occupe? » Le Clerc pensequ'elle était venue de ce que les poètes qui avaient commencé la description d'une montagne ou d'une forêt se jetaient quelquefois dans de longues digressions qui les éloignaient de leur but. La conjecture de Le Clerc nous semblerait plus fondée s'il eût dit que c'était le chêne ou le rocher qui servait de digression au lieu d'être le sujet du récit principal. Ce proverbe se trouve originairement dans 1'/liade et dans X Odyssée. Hésiode a préféré le sens qu'il a dans ce premier poëme à celui qu'il présente dans le second.

Dans X Iliade ( ch. 22, v. 126), Homère fait dire à Hector prêt à combattre Achille : « Ce n'est plus le

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temps de s'entretenir ici sur le chêne ou sur le rocher, comme les vierges et les jeunes hommes qui discourent ensemble. » Heyne et Wolf prétendent que cette tournure indique la sécurité avec laquelle on s'entretient, comme lorsque deux personnes assises dans un lieu élevé , sur un arbre ou sur une roche , se plaisent à causer tranquillement. L'expression d'Hésiode péri drun ou péri pétres est à peu près conforme à celle d'Homère apo druos , apo péirès, que les traducteurs ont eu tort, selon nous, d'expliquer comme si le poëte disait : « Ce n'est plus le temps de parler du chêne ou du rocher. » Nous croyons qu'Homère laisse à entendre que ce n'est plus le temps de s'asseoir sur le haut d'un rocher ou à l'ombre d'un chêne pour discourir longuement , comme font les bergers oisifs. C'est dans le même sens qu'Hésiode emploie ce proverbe qui rappelle la grande simplicité des mœurs antiques et l'époque où les hommes vivaient encore plutôt dispersés dans les forêts que réunis daus les cités.

Dans Y Odyssée (ch. 19, v. 163), Pénélope dit à Ulysse, qu'elle ne reconnaît pas : « Dis-moi quelle est ta puissance ; car tu n'es pas né de l'ancien chêne ou du rocher. » Les scholiastes prétendent que cette croyance populaire est due à la tradition fabuleuse d'après laquelle, les femmes déposant leurs enfans dans le creux des arbres , ceux qui trouvaient ces enfans les disaient nés du chêne ou du rocher, ou qu'elle s'est répandue parce que les premiers hommes , encore nomades , s'accouplaient avec les femmes dans les lieux arides et dans les forêts sauvages. D'autres commentateurs y voient une allusion à la métamorphose des pierres en hommes par Deucalion, métamorphose qui fournissait aux enfans des sujets d'entretiens -futiles. Quoi qu'il en soit, elle retrace ici d'anciens et obscurs souvenirs ; elle rappelle confusément ce mystère des origines qui se perd dans la nuit des âges. Un pareil sens ne peut s'appliquer ni à l'autre passage de Y Iliade ni au vers de la Théogonie. Voici comment ce vers est paraphrasé par Wolf : «Sed quid in his quœ ad eam rem quam tracto, minus faciunt, tam diù velut otiosus moror ? » Une telle explication est conforme à celle du scholiaste. Wolf trouve que cette réflexion d'Hésiode a quelque chose de brusque et de forcé. En effet elle ne se rattache ni à ce qui la précède ni à ce qui la suit. Peutêtre a-t-elle été ajoutée par un de ces rhapsodes dont souvent la mémoire, confondant les anciens poèmes , intercalait dans l'un les vers qui appartenaient à un autre.

(il) Ce vers ressemble au trente-deuxième et par conséquent est tiré de Ylliade. Nous retrouvons dans Hésiode beaucoup de vers qui existent déjà dans Homère ; on a voulu en conclure que l'auteur de la Théogonie était postérieur au chantre de la guerre de Troie. Mais qui peut décider quel est celui de ces

deux poêles qui a copié ou imité l'autre? La véritable preuve de la postériorité d'Hésiode , ce ne sont pas quelques formes de langage qui étaient entrées pour ainsi dire dans le domaine public , c'est le sujet particulier de ses chants , c'est le fond même de la poésie.

(12) Cette image de la parole, comparée à un flot qui coule , a son origine dans Y Iliade (ch. l, v. 249). Homère dit que les paroles coulaient plus douces que le miel de la bouche de Nestor.

(13) La poésie grecque, malgré sa simplicité ordinaire, prêtait aux choses inanimées le sentiment de la douleur ou de la joie , mais elle n'avait recours que rarement à cette espèce de personnification poétique. L'idée de faire sourire le palais de Jupiter quand les Muses chantent a été probablement inspirée à Hésiode par ce passage de Y Iliade (ch. 19, v. 362) :

« L'éclat de ces armes monte jusqu'au ciel, et la terre tout entière sourit aux éclairs de l'airain. »

L'image employée par Hésiode semble aussi belle , quoique moins hardie, que les expressions d'Homère ; le merveilleux et l'extraordinaire s'appliquaient naturellement au chant des Muses et au séjour des dieux. Dans Homère , il s'agit de l'appareil des batailles, de l'éclat menaçant des lances et des boucliers , tandis qu'Hésiode nous représente les Muses charmant l'Olympe de leurs accords pacifiques et harmonieux : l'image du sourire qui fait naître l'idée du calme et de l'allégresse paraît donc ici plus convenablement placée.

Ces deux passages de Y Iliade et de la Théogonie ont eu de nombreux imitateurs.

(14) L'épithète de neigeux, appliquée à l'Olympe, est d'origine homérique et indique que la demeure des dieux n'était autre chose qu'une montagne de Thessalie couverte de neige à cause de son élévation. L'humanité avait servi de type à l'image de la divinité : les dieux se livraient à tous les plaisirs et à toutes les passions des hommes; ils aimaient comme eux les festins et la musique. Ce qui établissait leur supériorité, c'.était leur force physique, c'était le lieu où ils demeuraient ; si dans l'origine ils avaient habité la terre , leur séjour ne s'était reculé que sur une montagne, et l'anthropomorphisme avait construit et peuplé leur Olympe.

(15) Les Muses chantent d'abord la Terre et Uranus et tous les dieux enfantés par ces deux divinités , les dieux appelés Uranides ou Titans , les dieux du premier ordre ; puis Jupiter et ses descendais , qui appartiennent à la seconde race ; enfin les héros , c'est-à-dire les fondateurs de villes, les bienfaiteurs de l'humanité , les inventeurs des arts , les guerriers fameux qui ont joui des honneurs divins après leur mort. Il n'est pas étonnant que les Muses célèbrent

les héros , puisque les dieux étant venus dans les premiers siècles se mêler familièrement avec les hommes , il y avait eu entre eux communauté d'actions et de sentimens. Ces trois classes de dieux étaient les seules que reconnussent les contemporains d'Hésiode , dont la pensée ne remontait pas plus haut que jusqu'à la Terre et à Uranus.

D'après les physiciens et les allégoristes, la Terre, mère et nourrice de tous les corps , n'a pu rien enfanter sans être fécondée par les rayons de la chaleur : de là le mythe qui l'a supposée l'épouse du ciel. Les anciens les considérèrent tous deux comme les principes mâle et femelle qui avaient produit toute chose. Dans la Genèse , le ciel et la terre naissent dès le premier jour ; il en est de même dans la Théogonie; seulement Hésiode fait jouer à la matière informe et aveugle, au chaos qui existe avant tout, le rôle d'être créateur que Moïse attribue à Dieu. La notion de ce Dieu suprême, auteur de l'univers, était inconnue aux anciens Grecs ou se confondait dans leur esprit avec l'idée de Jupiter, qu'Hésiode cependant range parmi les dieux du second âge , mais qui alors était l'objet du culte dominant et regardé comme le'centre de la sphère mythologique.

(16) Les Muses devaient plaire à l'assemblée céleste en chantant les géans que Jupiter avait vaincus. D'après Hésiode, ces géans naquirent de la Terre et du sang d'Uranus , privé par Saturne de ses parties génitales. Apollodore (lib. 1, c. 6, § 1) prétend qu'ils étaient d'une force et d'une taille extraordinaires , qu'ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, des jambes couvertes d'écaillés de serpent , et qu'ils lancèrent contre le ciel des rochers et des chênes enflammés. Josèphe , dans ses Antiquités judaïques , raconte qu'ils provinrent de l'accouplement des démons avec les femmes. Macrobe (Saturnales, liv. 1 0, c. 20) croit que c'était une race d'hommes impies qui avaient voulu chasser les dieux du ciel. Les uns les disaient fils de Titan et de la Terre, les autres nés du sang des Titans tués par Jupiter. Peut-être les nombreux poèmes anciennement composés sous le titre de Gigantomachies n'étaient-ils inconnus ni d'Ovide ni de Claudien. Dans cette fable il y a beaucoup de traits qui se rapportent à la Thessalie, bouleversée , comme l'indique encore aujourd'hui l'aspect du sol , par d'anciens tremblemens de terre et par de grands incendies. La cause physique, comme il est arrivé souvent , a pu se transformer en un mythe, et le théâtre de ce mythe a été transporté dans d'autres contrées où de semblables catastrophes avaient eu lieu, comme dans les champs phlégréen?, près de Cumes, en Italie. D'après Pausanias (lib. 8, c. 29), la gigantomachie avait eu lieu en Arcadie , sur les bords de l'Alphée, et à.Tartesse, en Espagne, suivant le scholiaste d'Homère (Iliad, c. 8, v. 479). Les poètes feignirent que les géans furent plongés dans le Taitare

NOTES

ou que, foudroyés par Jupiter, ils furent ensevelis sous l'Etna ou sous les îles de Mycone et de Lipare. On les a confondus souvent avec les Titans , et leur combat offre des traits de similitude avec la défaite de Typhon. Les orientalistes leur ont trouvé des rapports avec les hommes audacieux qui bâtirent la tour de Babel (Genèse , 6) et. avec Josué faisant la guerre aux Cananéens (Nombres, 1 3) . La fable de leur combat n'a été inventée qu'après Homère et Hésiode, qui n'en parlent point. Les géans dont il est question dans Y Odyssée (c. 7, v. 59 et 205), voisins des Phéaciens et sujets d'Eurymédon, père de Péribée , sont représentés comme un peuple sauvage et impie; mais le poète ne dit pas de quelle manière ils périrent avec leur roi. Apollodore, dans ce qu'il raconte delà défaite des géans, a probablement suivi la tradition de Phérécide, d'Acusilaus et de quelques anciens poètes. Quant à leurs noms , ils en ont eu plusieurs. Apollodore (liv. 1, c. 6, §. 1 et 2) cite Phorphyrion, Alcyonée, Ephialte, Euryte, Clytius, Encelade, Pallas, Polybotès, Hippolyte, Gration, Thoon et Agrius. Mimas a été célébré par Euripide (Ion. 215) et par Horace (0. 3. 4, v. 53), qui parle aussi de Rhétus. C'est Alcyonée qui a fait naître la fable de la lutte d'Antée avec Hercule. Pindare (Néméennesi,v. 100) parle de la victoire remportée par ce dieu sur les géans.

Les physiciens ont vu dans la gigantomachie la lutte des vents, qui, renfermés dans le sein de la terre et ne trouvant pas d'issue , brisaient les plus hautes montagnes et en lançaient les débris contre le ciel. Des mythologues ont supposé que le bruit souterrain des volcans n'était que le gémissement des géans écrasés sous leur poids. Nous pensons que dans ce mythe comme dans beaucoup d'autres, les inventions de la fable reposent sur un fonds de vérité historique. Presque toutes les traditions primitives parlent d'une race d'hommes supérieure en stature et en force : Homère représente souvent les anciens héros comme plus vigoureux que ceux de son temps, et s'il donne à quelques-uns de ses dieux une taille surnaturelle , cette fiction atteste peut-être sa croyance à des êtres humains doués de dimensions gigantesques, puisque c'était l'homme qui, dans le polythéisme grec, avait servi de type à la divinité. Hésiode, en nous parlant de l'existence des géans, confirme donc cette opinion des savans qui prétendent que l'univers a été peuplé dans l'origine d'une race plus grande et plus vigoureuse.

(17) Hésiode, au milieu du polythéisme, semble quelquefois reconnaître l'unité de la puissance divine en montrant Jupiter comme le maître des dieux , le dispensateur de tous les emplois, le souverain du ciel et de la terre ; la foudre est l'emblème et l'instrument de son pouvoir. Sa victoire sur son père Saturne est une preuve de sa force ; elle atteste un

SUR LA THÉOGONIE

nouvel ordre de choses et la substitution d'une monarchie à une autre. Jupiter ayant été d'abord un roi de Thessalie , les Grecs mêlaient en lui la notion de l'homme avec celle du dieu , ils confondaient le mont Olympe avec le ciel.

(18) Suivant les pythagoriciens, les Muses étaient les âmes des sphères célestes , qui en s'éloignant du centre du monde rendaient des sons différens et marchaient les unes plus lentes , les autres plus rapides , mais par leur mouvement universel produisaient cette harmonie divine que Pythagore disait avoir entendue souvent.

Calliope était la plus importante des neuf Muses , parce qu'elle présidait à l'épopée : l'épopée, consacrée aux héros , aux rois et aux dieux , devait obtenir la préférence sur tous les autres poëmes dans un siècle où la religion et l'histoire étaient les deux sources fécondes de la poésie populaire.

(19) Le Chaos enfante l'Erèbe et la Nuit : l'Erèbe représente la masse lourde et confuse de ces ténèbres qui s'étendaient partout avant la naissance du monde, comme nous le dit Moïse. Les poêles l'ont pris pour l'enfer. La Nuit, qu'Orphée appelle la mère des dieux et des hommes , la Nuit , l'épouse naturelle de l'Erèbe , est née du Chaos , parce qu'avant la création du soleil et des astres , l'air était ténébreux.

(20) De l'Erèbe et de la Nuit naquirent l'Ether et le Jour : l'Ether est la partie supérieure de l'air; il forme cette région de feu dont parle Anaxagore. Sa chaleur remplit, féconde et nourrit tout. On a dû l'adorer comme un esprit divin qui anime le vaste corps de l'univers : « Mens agitât molem. » Le Jour est regardé comme le fils de la Nuit , parce qu'il ne peut briller qu'après le départ de la nuit qu'il remplace.

(21) De l'hymen de la Terre et d'Uranus naquirent d'autres enfans :

Céus, un des Titans, dont parle Virgile ;

Créus , qui fut peut-être un roi puissant , comme l'indique son nom, dérivé de créin (commander) ;

Hypérion, père du Soleil et qui, suivant Diodore de Sicile, connut et enseigna aux hommes la marche de tous les astres ;

Japet, père de Prométhée et considéré comme l'auteur du genre humain ;

Théia, mère du Soleil, parce que les bienfaits que cet astre répand semblent venir d'une nature divine : théia ;

Rhéa, mère et nourrice de tous les hommes et dont le nom vient de rhéin (couler), parce que, selon Chrysippe, les eaux coulent de son sein, ou parce que, suivant Platon, elle représente le temps, qui coule et ne reste pas ;

Themis, qui enseigne ee qui est permis ou défendu

et instruit les hommes à la sagesse et à l'équité ;

Mnémosyne, mère des Muses et déesse de la Mémoire , à l'aide de laquelle on peut acquérir et conserver tous les trésors des sciences ;

Phébé, qui, d'après les physiologues , exprime paF son éclat la pureté de l'air et porte une couronne d'or comme symbole de cet éclat;

Télhys, épouse de l'Océan , mère des Néréides et différente de cette Thélis qui épousa Pelée et enfanta Achille;

Enfin Saturne, vieillard impénétrable, vivant emblème du temps, qui produit et dévore tous les êtres.

Ces différens noms, comme on le voit, rappellent des traditions historiques ou des allégories physiques ou morales. Voici ce que dit à ce sujet le savant M. Guigniaut (Religions de l'antiquité, ouvrage traduit de Frédéric Creuzer, tome 2, lre partie, p. 862) :

« Les uns sont les personnifications des élémens confusément entassés dans le chaos et qui peu à peu s'en dégagent, se limitent réciproquement et entrent en accord ; les autres représentent symboliquement les relations du soleil, de la lune et des étoiles, dont l'observation donne la mesure du temps ; d'autres sont les lois religieuses, les mœurs et les institutions personnifiées ; quant à Cronos ou Saturne, c'est le dieu caché, retiré en lui-même, l'abîme ténébreux et incommensurable du temps. »

(22) Les mythologues comptent trois races de Cyclopes : d'abord ceux qui , nés de la Terre et d'Uranus, passaient pour les plus anciens, puis ceux qui bâtirent les murs de Mycène et de Tyrinlhe et parcoururent diverses contrées où ils laissèrent tant de vieux monumens ; enfin les compagnons de Polyphème , que l'auteur de Y Odyssée et les poètes de l'âge suivant ont placés en Sicile. Malgré celte distinction de races , l'antiquité dut les confondre en une seule et attribuer aux uns ce qui n'appartenait qu'aux autres. Les poètes dans leurs récils consultèrent moins la véritable date de l'origine des Cyclopes que les diverses traditions de leur propre siècle qui s'étaient modifiées avec le temps. Ainsi quoique les Cyclopes de Y Odyssée soient nés après ceux de la Théogonie, leurs mœurs annoncent une époque plus antique ; ils sont représentés comme des hommes encore sauvages, inhospitaliers, étrangers à l'agriculture et à la navigation, tandis que les autres ont en partage l'industrie et les arts. Celle différence vient de ce que le chantre de la Théogonie, étant postérieur à celui de Y Odyssée, s'est conformé aux changemens que, grâce aux progrès de la civilisation, la tradition avait subis dans Pinlervaiie des deux poëmes.

La fable relative à l'œil des Cyclopes est peut-être née de leur nom même, quoique, selon la remarque de Heyne, ce nom , dans le principe , puisse avoir signifié des yeux ronds, énormes el menaçans. Le

NOTES

scholiaste nous apprend que Hellanicus disait qu'ils étaient ainsi nommés de Cyclops, fils d'Uranus. Les physiciens ont vu dans leur œil unique tantôt le mouvement des astres autour de la terre ou les tourbillons circulaires des vapeurs et du feu , tantôt les éclairs qui jaillissent des sombres nuages ou la bouche enflammée des volcans. On peut raisonnablement supposer que les Cyclopes offrent la personnification de quelque phénomène physique ; leurs dénominations de Brontès, Stéropès, Argès indiquent des rapports avec les explosions électriques de l'atmosphère : Brontès signifie le tonnerre ; Stéropès , l'éclair; Argès, la blancheur ou l'activité de la flamme. L'emploi que leur attribue Hésiode confirme une pareille opinion ; il les représente comme des forgerons habiles qui ont fabriqué la foudre de Jupiter.

(23) Après les Cyclopes, la Terre enfanta les trois Centimanes, Coîtus, Briarée, qui, suivant Homère (Iliade, ch. 1, v. 404), est le même qu'Egéon, et Gygès, qu'Apollodore appelle Gyés (lib. i, ch. 1, S l) : tous les trois secoururent Jupiter dans sa guerre contre les Titans. Sous le rapport fabuleux, leur origine peut remonter jusqu'à la mythologie indienne, qui représente ses dieux armés de tètes et de bras innombrables et qui leur donne des figures bizarres et des formes monstrueuses. Le fragment suivant de Sanchoniathonnous montre quelques similitudes entre les croyances phéniciennes et les traditions du polythéisme grec :

« Ceux qui étaient nés d'OEon et de Protogonos s'appelèrent Génos et Guénéa et habitèrent la Phénicie.

» De Génos naquirent des enfans mortels nommés la Lumière, le Feu, la Flamme.

» Ils procréèrent des fils d'une grandeur et d'une fierté extraordinaires, dont les noms furent donnés à certaines montagnes qu'ils envahirent. »

Sous le rapport historique, c'étaient peut-être, comme le suppose Leclerc, trois anciens brigands redoutables par la force de leurs corps et par le grand nombre de leurs complices : aussi Hésiode les appelle-t-il ouc onomastoi , épithèle applicable aux hommes impies dont on tremble de prononcer le nom sinistre et à laquelle répond exactement le mot latin nefandi.

Sous le rapport physique, Bergier veut.qu'ils aient été des montagnes ; Heyne pense qu'ils pouvaient signifier la force impétueuse de la nature manifestée par quelque effet cosmogonique ; M . Guigniaut [Religions de l'antiquité, tome 2 , lre partie, p. 362) voit dans la double triade des Cyclopes et des Centimanes une opposition symétrique de l'été et de l'hiver : les uns, selon lui, sont les explosions électriques de l'air, propres à la saison brûlante ; les autres désignent l'hiver avec le vent et l'inondation qui accompagnent toujours la saison froide et pluvieuse.

Quoi qu'il en soit de ces diverses suppositions, les Centimanes semblent nous rappeler ces premiers âges du monde où les hommes étaient à la fois plus vigoureux, plus grands et plus féroces. Moïse nous parle également d'une race de géans qui existait avant le déluge.

(24) Ce récit de Saturne, qui coupe les parties génitales de son pèreUranus, considéré sous le point de vue historique, peut représenter un changement de dynastie, la chute d'Uranus et l'avènement de Saturne ; mais il est vraisemblable qu'il renferme une pensée plus haute et plus profonde et qu'il indique le temps qui détruit la force génératrice. Lorsque, après plusieurs expériences successives de la nature, l'ordre de choses une fois créé subsista pour toujours, le pouvoir d'engend; er des formes nouvelles sembla entièrement anéanti. Uranus peut donc signifier les premiers essais de la création, dont Saturne a été le complément.

Ce symbole de la nature privée de sa puissance génératrice existe dans beaucoup de religions sacerdotales ; la mythologie grecque le leur a emprunté, mais sans en faire une des bases du culte. Nous le retrouvons dans les fragmens de Sanchonialhon, qui ont été probablement le type de la fable d'Hésiode :

« De Elium, appelé Hypsistus (le très-haut), et d'une femme appelée Béruth naquit Epigeios ou l'authocthone , que dans la suite on appela Uranus.

» Uranus eut une sœur descendue des mêmes parens et que l'on nomma Gué.

» Uranus prit l'empire de son père et épousa sa sœur Gué ; il en eut quatre enfans : Ilus ou Cronos, Bétyle et Dagon, qui est Silon (le donneur de blé), et Atlas.

» Uranus eut encore de plusieurs autres femmes une race nombreuse. Gué, devenue jalouse, donna du chagrin à Uranus, et ils se séparèrent. Uranus, privé de son épouse, s'approchait d'elle de force et l'abandonnait de nouveau : il essayait de faire périr les enfans qu'elle mettait au jour.

» Gué rassembla plusieurs persounes qui la secoururent contre Uranus. Cronos, devenu homme, usant des conseils et de l'appui d'Hermès-le-Trismégiste , son scribe , pour honorer sa mère , s'opposa à son père Uranus.

» Cronos combattit et chassa son père de la royauté. Cronos , dans la trente-deuxième année de son règne, s'élant mis en embuscade contre son père Uranus, dans un vallon, d'un coup de sabre lui coupa les parties génitales : cette action se passa entre des fontaines et des rivières.

» C'est là qu'Uranus reçut l'apothéose ; il y avait rendu l'esprit, et son sang, sorti parla blessure, avait coulé, en se mêlant avec les eaux des fontaines et des rivières.

SUR LA THÉOGONIE

» On montre aujourd'hui encore l'endroit où cet événement a eu lieu. »

Le mythe célébré par Hésiode a dû l'être par les chantres antérieurs , comme on le voit par un fragment d'Orphée que nous a conservé Proclus (In Timœum, p. 296) et où il est dit que les Titans entrèrent tous dans la conjuration contre leur père , mais que l'Océan , après avoir délibéré longtemps s'il mutilerait Uranus ou s'il refuserait de partager le crime de Saturne et de ses autres frères , se décida pour ce dernier parti. Hésiode ne parle pas du refus de l'Océan; il dit qu'aucun des frères de Saturne n'osa se charger du soin de venger la Terre et que Saturne seul eut ce courage. Les détails de cette fable s'étaient modifiés avec le temps , mais le fonds en était resté le même. Apollodore. semble avoir suivi la tradition orphique plutôt que celle d'Hésiode.

(25) La Nuit enfante toute seule une foule d'êtres nuisibles et redoutables ; comme elle n'a pas eu d'époux , ce qui a été engendré sans volupté devait inspirer la crainte et l'horreur. Ici les allégories ont un sens tour à tour moral et cosmique. La création se divise et se multiplie ; mais la nature nous montre toujours les élémens du mal et du désordre au milieu même de sa régularité.

Tout le morceau compris entre les vers 210 et 233 a été regardé comme interpolé parRuhnkenius, Hermann et d'autres savans.Heyne rejette les vers 2 12, 213, 220, 221 et 222. Wolf conteste le vers 224. En effet, beaucoup d'idées sont contraires aux diverses traditions qu'Hésiode a suivies dans le reste de la Théogonie. Conformons-nous cependant à l'ordre de création adopté par le poète, tout en signalant ses contradictions.

D'abord la Nuit engendre le Destin et la Parque, qu'Hésiode distingue l'un de l'autre, mais qui l'ont eue pour mère commune, parce que le sort des mortels reste enveloppé d'épaisses ténèbres. Le Destin, dans Homère , est un enchaînement successif de causes et d'effets qui domine les hommes et qui finit toujours par l'emporter sur les dieux, quels que soient les obstacles que leur volonté ou leur puissance lui oppose. D'après l'opinion des stoïciens, il représentait l'esprit divin qui a tout créé avec ordre et prescrit ses bornes à la vie humaine.

La Parque dont il s'agit ici est probablement une des trois qu'Hésiode nomme v. 218. On ne voit pas pourquoi il la sépare de ses sœurs.

La Mort est fille de la Nuit parce qu'elle amène une nuit éternelle ; les anciens l'adoraient comme une déesse. Le Sommeil est son frère dans Hésiode ainsi que dans Homère. (Iliad., ch. 14, v.23l, et eh. 16, v. 672 et 682.) L'idée de celte fraternité se reproduit en Grèce dans les arts comme dans la religion. Pausanias (Élide, c. 18) dit que sur le côté gauche du fameux coffre de Cypsélus on voyait une femme tenant sur sur son bras droit un enfant blanc endormi,

et sur l'autre un enfant noir qui semblait aussi dormir, et que les inscriptions apprenaient que ces enfans étaient la Mort et le Sommeil, et que la Nuit leur servait de nourrice. On se rappelle le vers de Virgile conforme à celte tradition grecque :

El consanguineus leihi sopor. (Mn. 6, v. 278.

La troupe des songes , compagne naturelle du sommeil, devait aussi être enfantée par la Nuit, qui nous fait dormir et rêver. Ici l'allégorie est trop frappante pour avoir besoin d'être démontrée. Il n'en est pas de même de celle qui concerne la naissance de Momus. Ce dieu est peut-être regardé comme enfant de la Nuit parce qu'il est plus facile de se moquer en secret qu'à découvert. Momus, en effet , est le dieu qui découvre et ridiculise les défauts et les vices. Voici comment il trace lui-même son portrait dans Lucien [l'Assemblée des dieux, t. 2 , p. 709, Ed. Amstelod) : « Tout le monde sait que j'ai le langage libre et que je ne tais rien de tout ce qui se fait de mal . Je blâme tout et je dis ouvertement ce que je veux sans craindre personne, sans jamais dissimuler ma pensée par une fausse honte. Aussi je parais insupportable à beaucoup de personnes, enclin à la calomnie, et je suis appelé par elles un accusateur public. » Leclerc observe qu'Hésiode a mieux saisi que Lucien le caractère de la médisance, qui est de naître dans le mystère et de s'exercer dans l'ombre. Le Momus d'Hésiode est donc la personnification du blâme , de la moquerie, de la méchanceté. Sa qualification de dieu du silence est une invention des poètes postérieurs.

(26) Nérée épouse Doris dont le nom indique l'abondance des richesses que procure la mer. Leclerc veut que leurs cinquante filles soient les âmes de ceux qui avaient péri sur la mer ou qui avaient habité les premiers les îles de la Méditerranée. On sait combien le système de Leclerc sur la manière d'entendre le nom de nymphes est susceptible de controverse. Nous croyons plutôt que cette famille de Nérée et de Doris a pu désigner le grand nombre de fleuves qui se jettent dans lePont-Euxin ou les sources qui en général répandent la fertilité.: « Les cinquante filles nées » de cet hymen, dit M. Guigniaut (Religions de l'anti- » quité, t. 2. lre part. p. 364), rappellent les cinquante » filles de Danaùs, où l'on a reconnu avec raison sous » un point de vue les cinquante fontaines du pays d'Ar- » gos. Ce sont les sources et les Nymphes qui y prési- » dent ; mais les noms de quelques-unes ont trait à » d'autres idées. En effet, dans l'antiquité, les prophè- » tes, les législateurs, les Sybilles, les devineresses sor- » tent des abîmes souterrains ; les Muses primitives » qui toutes sont des Nymphes, s'élèvent du sein des » eaux, chantent près des sources et des rivières. Est-ce » une allégorie du sentiment profond donné en partie a » la femme ou bien un symbole de sa volonté variabie » et changeante comme le cours des eaux ? >.

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NOTES

Les noms de ces Néréides se trouvent pour la plupart dans X Iliade (ch. l S, v. 39). Le nombre de cinquante que leur donne Hésiode a été conservé parPindare (Isth. 6, 8), par Euripide {Ton. 1081, et Iphigénie en Tauride, v. 274), par l'auteur des Hymnes orphiques (23, v. 3), et par Elien (De nat. anim., 14, 28). Il a été porté jusqu'à cent par d'autres auteurs, comme par Platon dans le Critias et par Properce (3, 7, 67). Ces divers noms sont accompagnés dans Hésiode des mêmes épithètes que dans Homère; ils offrent quelquefois de légères différences avec ceux que cite Apollodore. Nous avons suivi le texte donné par M. Boissonnade , excepté seulement au vers 245, où il change le nom propre de Thoê en une épithète appliquée à Spio ; car alors il n'y aurait que quaranteneuf Néréides, attendu que Cymatolége doit, non pas être rangée parmi ces Nymphes, mais être regardée' comme une déesse de la mer, ainsi qu'Amphitrite, avec laquelle elle se trouve jointe par la même préposition sun. La construction de la phrase ne laisse pas le sens douteux.

(27) Le fils de Pontus , Thaumas, qui préside aux vapeurs naissant delà mer, aux météores produits par le ciel , aux effets merveilleux de la lumière et de l'onde, s'unit avec la fille de l'Océan, Electre, qui représente le reflet de la vague colorée par le soleil.

De leur hymen naît Iris, dont Cicéron a dit (De Naturel deorum, lib. 3) : « Cur non arcûs species in deorum numéro reponatur? Est enimpulcher §t ob eam causam, quia speciem habet admirabilem, Thaumante dicitur esse nata.» Iris a été vénérée comme déesse par les Egyptiens, par les Phéniciens et par les Grecs ; il paraît , d'après ce passage de Cicéron , qu'elle n'était pas adorée chez les Romakis. Les anciens, remarquant que l'arc-en-ciel apparaissait dans les temps pluvieux , comprirent aisément (^ue c'était la pluie qui le produisait ; de là les poètes le firent naître de la Mer. Eblouis de l'éclat et de la beauté de ses couleurs, ils l'assimilèrent à une échelle par laquelle les messagers des dieux descendaient parmi les hommes ; aussi donnèrent-ils à la messagère du ciel le nom d'Iris, qui, selon le scholiaste, vient de eiro (je dis) , attendu qu'elle répétait les ordres des habitans de l'Olympe. Ce nom dérive de la même source que celui d'Irus , ainsi appelé dans YOdyssée (ch. 18, v. 6), parce qu'il servait de messager aux Ilhaeiens.

Les Harpies, dont le nom vient du verbe harpasein (enlever), désignent les vents qui emportent tout sur leur passage et qui accompagnent souvent Iris dans les jours de pluie et d'orage. Homère est le premier qui en parle lorsqu'il dit (Iliade, ch. 16, v. 150) que la harpie Podarge conçut du souffle du Zéphyre les deux coursiers Xanthe et Balie. Quand Télémaque (Odyssée, ch. 1 , v. 241) se plaint que les Harpies ont enlevé honteusement son père, il faut entendre parce

mot les tourbillons et les tempêtes. Hésiode dit positivement qu'elles volent avec les vents et les oiseaux, et qu'elles portent des ailes : il les représente ornées d'une belle chevelure.

Ce sont les poètes des âges suivans qui ont imaginé les premiers de leur supposer des traits difformes, des mains crochues , un visage pâle de famine. Apollonius de Rhodes dit (ch. 2, v. 187), au sujet de Phi née : « Tout à coup élancées du sein des nuages, les Harpies avec leurs becs ne cessaient d'enlever les alimens de sa bouche et de ses mains ; elles ne lui laissaient que le peu de nourriture qui était nécessaire pour vivre et pour souffrir. Elles exhalèrent ensuite une odeur fétide, et aucun convive n'osait approcher les mets de ses lèvres ni même se tenir devant la table, tant les restes du repas infectaient les airs! » Le récit d' Apollodore (Lib. i, c. 9, § 21 ) s'accorde avec celui d'Apollonius. Valerius Flaccus a suivi également la tradition du chantre des Argonautiques. Quant aux vers de Virgile (JEn. 3, 216), ils sont trop connus pour avoir besoin d'être rappelés. Les Harpies présentent donc la personnification des vents et ne sont pas , comme le veut Leclerc , des sauterelles dont le vol peut faire croire qu'elles sont apportées parles nuages. Leurs noms, Aeilo et Ocypète, expriment l'impétuosité de la tempête. Virgile leur donne une troisième sœur appelée Céléno, de Célainos (noir), parce que l'orage noircit la mer et lescieux.

(28) Tout le mythe relatif à la race de Phorcys et de Céto se refuse à une interprétation précise ; il semble se détacher entièrement du reste de la mythologie grecque et appartenir à une époque primitive où la fable s'était chargée d'aucun ornement. Peut-être doitil naissance aux récits des navigateurs phéniciens qui portèrent leurs courses jusqu'aux extrémités occidentales de l'Afrique et de l'Espagne ou à l'imagination des poètes qui chantèrent les exploits de Persée, d'Hercule et des Argonautes.

(29) Homère ne dit rien de la fable des Gorgones et de Persée; cette fable ne porte pas l'empreinte d'une origine grecque. Eschyle donne la description des Gorgones dans son Prométhée (voy. 797). Il les représente ailées et la tète hérissée de serpens. D'après Apollodore (liv. 2, chap. 4, § 3), elles avaient des dents comme des défenses de sanglier, des mains d'airain, des ailes d'or, et elles changeaint en pierres tous ceux qui les regardaient. Probablement ces monstres n'étaient dans le principe que l'image de la Terreur personnifiée. La tête de la Gorgc-ne figurait sur la cuirasse de Pallas, sur l'égide de Jupiter et sur le bouclier d'Agamemnon. Bergier, qui applique à tout son système aquatique, voit des fontaines dans les Gorgones. Fou^nont ( t. 7 des Mémoires de l'Académie des belles-lettres, pag. 220), prétend

SUR LA THEOGONIE.

que ce sont les trois premiers vaisseaux à voiles que virent les Grecs. M. Creuzer veut qu'elles aient trait à la lune , considérée comme corps ténébreux , et qu'elles désignent avec Méduse l'impureté naturelle de cet astre qui doit être purifié par le soleil , par Mithras Persée, armé du glaive d'or. On ne pourra jamais donner une explication satisfaisante de ce mythe dont le théâtre indique l'antiquité et la bizarrerie ; en effet les premiers poètes, de la Grèce plaçaient toujours leurs fables les plus singulières dans les régions éloignées et inconnues comme l'étaient l'Afrique et la mer occidentale.

(30) Hésiode énumère maintenant toute la race de l'Océan, principe des eaux et père des dieux, suivant Homère {Iliade, ch. 14, v. 302) et de Téthys, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre Thétis , mère d'Achille. Cette énumération est faite sans ordre ; Hésiode n'avait , comme ses contemporains, que des notions incomplètes en géographie : à l'exception du Nil, du Pô, du Danube et de l'Ardesque, que le scholiaste place en Scylhie, tous les fleuves dont parle Hésiode appartiennent à la Grèce et à l'Asie mineure. Homère en avait déjà désigné un grand nombre qui descendaient du mont Ida dans la Troade {Iliade, ch. 12, v. 20). ■

Homère appelait Égyptus le fleuve auquel Hésiode donne le nom de Nil. Le scholiaste en conclut ainsi qu'Eustathe {ad. Odyss., ch. 4, p. 1510) qu'Hésiode doit-ètre regardé comme moins ancien. Suivant Diodore de Sicile ( lib. î) le Nil, dans les premiers temps, était appelé Egyptus, c'est-à-dire le fleuve par excellence de l'Egypte. Ce n'est que plus tard qu'il échangea ce nom primitif contre celui de Nil {Neilos), qui , suivant l'observation de Leclerc, formé du mot hébreu nahhal, n'est pas le nom distinctif d'un seul fleuve, mais le nom de tous les fleuves en général.

Les noms des autres fleuves mentionnés par Hésiode expriment l'idée générique de la mer, dont les eaux réduites en vapeurs se résolvent en piuie et alimentent les rivières et les fontaines. La reconnaissance due à leurs bienfaits et la crainte qu'inspiraient leurs ravages leur méritèrent les honneurs du culte et le litre de dieux.

(•31) Téthys conçoit encore de l'Océan trois mille Nymphes chargées d'élever l'enfance des héros. Rien n'est plus faux, selon nous, que le sens prêté par plusieurs commentateurs au mot kourizousi. On sait que les anciens Grecs étaient dans l'usage de consacrer leurs cheveux aux fleuves et de les couper en leur honneur; témoin Achille qui, dans \' Iliade (chant 23, v. i4i), coupe sa chevelure, qu'il laissait croître pour le Sperchius, et en offre l'hommage aux mânes de Patrocîe. Dans les grandes douleurs ils en faisaient le sacritice, comme nous l'atteste Hérodote (liv. z , c. 36 ; liv. 4, c. 34 ; liv. 6, c. 21 ).

(32) Styx, fille de l'Océan et de Téthys, s'unit à Pallas et enfanta l'Émulation, la Victoire, la Force et la Violence : « Sous cette généalogie apparente, dit M. Guigniaut {Religions de V Antiquité, t. 2, lre partie, p. 367), se cache un sens profond et fopt antique. Sitôt que Pallas s'unit avec Styx, c'est-à-dire sitôt que la source ténébreuse de la nalure physique et de l'homme naturel est agitée et mise en mouvement , à l'instant se soulèvent les passions , les penchans tumultueux, la jalousie et la violence, qui triomphent de tout et foulent tout aux pieds. » Nous doutons qu'Hésiode ait pénétré toute la profondeur d'une pareille signification. Sans doute il donnait à sa poésie une tendance plus allégorique que ne le faisait Homère ; mais ces allégories , pour être comprises, demandaient à être en quelque sorte transparentes, comme celle dont il est ici question. Cette personnification des passions et de leurs effets, introduite par Hésiode dans la poésie grecque, inspira plus lard aux auteurs tragiques l'idée de manifester les sentimens cachés de l'homme sous l'image vivante de l'homme même. On sait qu'Eschyle a fait figurer la Force et la Violence au nombre des personnages de son Prométhée. La Victoire, adorée comme une déesse, était gravée sur l'airain ou ciselée sur le marbre , avec des ailes aux épaules, des couronnes sur la tête et des palmes à la main ; on lui dressait des statues et des autels. Ainsi les quatre enfansde Pallas et de Styx présentent une allégorie qui s'explique d'elle-même, et en suivant partout les pas de Jupiter, ils ajoutent à l'idée de sa toute-puissance et de sa grandeur. Si toutefois , quand les fictions de la poésie antique se laissent aisément deviner à travers le voile léger qui les couvre , ii n'est pas besoin d'en chercher l'explication dans l'histoire : on peut ici admettre les conjectures de Leclerc, qui entend par Styx les habitans des bords de celte fontaine , les héros arcadiens venus les premiers au secours de Jupiter dans sa guerre contre les Titans ; ces héros contribuèrent à lui assurer la victoire et restèrent auprès de lui pour le garder. Jupiter, jaloux de les attirer dans son parti, leur avait promis non-seulement de les maintenir dans la possession de leurs anciens honneurs , mais de récompenser leurs services par de nouveaux privilèges. Cette époque est donc celle d'un changement de dynastie ou du moins d'un changement de religion , lorsque Uranus et Saturne furent remplacés par Jupiter et par une foule d'autres dieux; alors le cercle de la mvthologie s'élargit avec celui de la création.

(33)ApollodoreetApoîloniusaeRhodess'accordenl avec Hésiode, qui fait d'Hécate la fille de Perses. Le scholiaste d'Apollonius (liv. 3, v. 467) dit cependant qu'elle était fille de Cérès dans les poèmes orphiques , de la Nuit selon Bacchylide, d'Astérie et de Jupiter d'après Musée, et d'Arislée, fils de Péon , suivant Phérécyde. Ces diverses traditions prouvent combien

NOTES

son nom et son culte étaient anciens et répandus. Hésiode semble avoir puisé dans plusieurs sources ce qu'il rapporte sur cette déesse. C'est surtout la do*clrine orphique qu'il imite lorsqu'il réunit en elle ces nombreuses fonctions relatives à la nature, à la nuit ou à la lune , à laquelle l'antiquité attribuait une si grande influence sur le cours des saisons , sur la destinée des hommes. C'est Hécate qui procure les honneurs et la victoire, préside aux arrêts de la justice, favorise les athlètes, les navigateurs, les bergers. Jupiter lui a aussi confié l'emploi de nourrice des enfans. On invoque sa puissance dans tous les sacrifices ; elle règne sur la terre , dans le ciel et sur la mer ; en un mot elle est comme un résumé de toutes les autres divinités. Quoiqu'elle ait été adorée avant Jupiter, Jupiter lui conserve tous les privilèges dont elle jouissait déjà sous les dieux précédens, sous Uranus et sous Saturne, tant son pouvoir la place à l'abri des révolutions du culte! Tout manifeste dans Hécate une origine étrangère. Ses nombreuses attributions offrent un mélange des notions relatives à la magie, à la philosophie ou à la génération du monde. Jablonsky (Panthéon égyptien) la considère comme étant la Titrambo égyptienne. M. Creuzer, qui la compare à Brimo, voit en elle cette idée orientale de la nuit primitive , à laquelle se rattachent d'autres idées empruntées des trois phases de la lune, de ce triple pouvoir d'où viennent les épilhètes de trimorphos (triformis) . On ne peut nier qu'il n'y ait des rapports remarquables entre Hécate et la lune : cet astre ayant été en grand honneur dans la Béotie, le scholiaste a peut-être raison de supposer que c'est pour ce motif qu'Hésiode, en qualité de Béotien, fait un éloge si étendu de cette déesse de sa patrie. Benjamin-Constant regarde Hécate comme une divinité malfaisante et reléguée dans une sphère qui la sépare entièrement de toutes les divinités agissantes et populaires. Cependant Hésiode nous la montre invoquée dans tous les sacrifices, protégeant les hommes dans toutes les carrières qu'ils embrassent et rassemblant en elle seule tout le pouvoir partagé entre les autres dieux ; quoique son souvenir se rattache à la génération passée , elle fait encore partie de la génération présente : en cela elle diffère de ces divinités que détrôna l'avènement de Jupiter au trône de l'Olympe.

(34) Voici maintenant, comme l'observe Heyne, un nouveau système de cosmogonie plus conforme aux croyances vulgaires des Grecs. Voici la postérité de Rhéa et de Saturne. Saturne est détrôné et remplacé par Jupiter; avec Jupiter commence une autre mythologie et naissent des fables plus douces et plus agréables : de nouvelles divinités apparaissent et chacune reçoit ses attributs distinctifs. Jupiter a la foudre pour emblème de sa puissance. L'Olympe de Thessalie est assigné aux dieux pour demeure. Tout

I s'éclaircit, tout se coordonne, tout se détermine dans cette troisième et dernière période de la religion grecque.

Saturne et Rhéa engendrent trois filles, Vesta, Cérès, Junon, et trois fils, Pluton, Neptune, Jupiter. Ces divinités présentent un sens physique.

(35) Hésiode va célébrer un nouvel ordre de fables, un nouvel arbre généalogique qui tient plus encore à la souche hellénique. La race de Japet est une source de mythes qui renferment un fond symbolique et allégorique caché sous les ornemens de la poésie, comme les mythes de Prométhée et de Pandore. Heyne pense que tout le passage compris depuis le vers 506 jusqu'au vers 616 est en grande partie interpolé et mutilé. Les fragmens que le temps a épargnés ne doivent nous en paraître que plus pré cieux. Japet est dans Hésiode l'époux de Clymène, et dans Appollodore ( lib. 1, c. 2, v. 3.) d'Asie, fille de l'Océan. Il eut encore pour femme Thémis, suivant Eschyle (Prométhée, v. 209). Quant à se senfans, Proclus (Commentaires sur les Travaux et les jours, p. 24) porte leur nombre jusqu'à vingt-neuf. Les seuls qui nous soient connus sont les quatre dont il est question dans Hésiode et dans Appollodore et une fille appelée Anchiale, qui, suivant Etienne de Byzance, fut la fondatrice d'une ville à qui elle donna son nom.

Japet, en qui plusieurs savans voient le fils de Noé Japhet dont la postérité peupla l'Europe, est dans le système de M. Creuzer un dieu du feu habitant dans les profondeurs de la terre, avec l'Océanide Clymène, également puissance souterraine. De leur hymen naissent Atlas , Ménétius , Prométhée et Epiméthée.

(36) L'auteur de l' Odyssée est le premier qui ait parlé d'Atlas (chant 1, v. 52) en disant qu'il connaissait les profonds abîmes de l'Océan et soutenait les hautes colonnes placées entre la terre et les cieux. Suivant Pausanias (Élide, c. Il et 18) deux bas-reliefs du coffre de Cypsélus et du trône de Jupiter à Olympie le représentaient également soutenant le ciel et la terre. Dans Hésiode, il ne soutient que le ciel. Laquelle des deux traditions d'Hésiode ou du chantre de Y Odyssée doit-elle être considérée comme la plus ancienne ? Nous présumons que c'est celle d'Hésiode, parce qu'elle est la plus simple. Quoique venu plus tard, Hésiode offre dans ses poésies plus de rappport avec cette vieille civilisation grecque qui précéda l'époque homérique. Or il est vraisemblable que dans le principe les Grecs regardaient la terre comme un disque sur les extrémités duquel s'appuyait le ciel, c'est-à-dire une voûte solide, pesante et semblable au fer ou à l'airain, comme l'indiquent les épithètes de polucalcos, calcéos , sidéréios. Celte voûte ne pouvant rester susoendue dans

SUR LA THÉOGONIE

les airs sans avoir quelque soutien , on imagina de lui donner pour support un principe animé , un être divin , un Titan , issu de cette famille japétique qui habitait les derniers confins de l'Afrique. De là naquit Atlas, personnification de l'idée cosmographique. L'Atlas montagne, ne fut connu que dans les temps postérieurs, où les premiers physiciens changeaient en agens physiques les êtres crées par la mythologie. Comme le pense M. Letronne, on ne peut trouver de traces de l'Atlas géographique avant l'époque du voyage de Colaéus de Samos à Tartesse en 639 avant J.-C. C'est depuis cette époque que les relations des Samiens et des Phocéens avec les peuples de l'Afrique firent appliquer le nom d'Atlas aux montagnes de cette région. Ce nom s'étendit à toute la chaîne, jusqu'au delà des Colonnes et jusqu'à l'Océan même. Les descriptions d'Hérodote , de Pomponius Mêla et de Virgile prouvent cette transformation d'un être divin en montagne. Dans la suite, les poètes et les historiens lui firent subir une nouvelle transformation et le représentèrent tantôt comme un roi inventeur de l'astronomie, tantôt comme un père ou un frère d'Hespérus.

L'Atlas mythologique a donc tour à tour donné lieu à de nombreuses fictions : il a figuré dans les poèmes théogoniques , dans les litanomachies, dans les mythes de Persée, des Gorgones et des Hespérides, dans les Héraclées et dans les fables arcadiennes, qui lui ont supposé du rapport avec l'astronomie à cause de la famille des Pléiades dont il était le père.

Ménétius , dont très-peu de mythologues ont fait mention, était, à ce qu'il paraît, célèbre par son orgueil et par sa conduite insolente envers Jupiter, qui, suivant Hésiode (Théogonie^ 515), le précipita d'un coup de tonnerre au fond de l'Erèbe; Apollodore (lib. l, c. 2. v. 3.) dit que ce fut dans le combat avec les Titans.

Promélhée et Epiméthée, dont les noms composés depro et de manlhanein (savoir d'avance), et de epi et de manthanein (savoir après), semblent offrir un double emblème de la prévoyance et de l'imprudence humaine; Ces deux noms , tout grecs, ne sont probablement pas les mêmes que les premières colonies de la Grèce donnèrent à ces Tilans; ce sont plutôt des surnoms, qui auront remplacés les noms primitifs que le cours des siècles avait fait tomber dans l'oubli. Ces mythes, suivant M. Creuzer, expriment la noble étincelle de la. vie, qui brille et s'éteint tour à tour, et tout ce qu'offre d'incompréhensible ce dualisme de biens et de maux dont cette vie se compose. Prométhée représentant l'invenlion des arts obtenus par le secours du feu, c'est-à-dire par la céleste flamme du génie, Prométhée est tout ensemble la sagesse qui prévoit et l'imagination qui découvre. Epimélhée nous montre les fautes et les malheurs où nous entraîne l'excès de la civilisation même. En

épousant la belle, mais insidieuse Pandore, il introduit dans la société le germe de cette mollesse, de ces désordres^ suites trop fréquentes du commerce des femmes : Epiméthée est à la fois la passion qui s'égare et l'esprit qui ne s'instruit qu'à l'école de l'infortune.

Homère ne parle d'aucun de ces deux personnages, dont la création ne pouvait appartenir qu'à un siècle qui donnait à la poésie une tendance morale et allégorique. Lecïerc , fidèle à sa pensée évhémériste, n'a vu que de l'histoire dans cette fable, dont la pensée est plus haute et plus profonde.

(37) Comme toute cette faole a pour théâtre T Afrique occidentale, il est vraisemblable que c'est sur le mont Atlas qu'Hésiode suppose que Prométhée a été enchaîné par l'ordre de Jupiter. Tous les poêles postérieurs ont fait passer sur le Caucase celte scène de douleur et de vengeance. Apollonius de Rhodes a dit dans le passage où il parle de la navigation des Argonautes (liv. 2, 1251) : « Alors apparaissaient les sommets élevés des monts du Caucase, où Promélhée, attaché à des rocs escarpés par d'indissolubles nœuds d'airain , nourrissait de son foie un aigle qui volait en arrière. »

La fable de Prométhée enchaîné a donné lieu à beaucoup d'explications. Le scholiasle d'Apollonius nous a laissé une note curieuse que nous traduisons en entier :

« Prométhée était attaché sur le Caucase et un aigle rongeait son foie. Agroitas, dans le treizième livre des Scytiques , dit que le foie de Prométhée passait pour être mangé par un aigle parce qu'un fleuve appelé Aétus ravageait la puissante contrée de Prométhée, et que beaucoup de personnes entendaient par le mot de foie, comme par celui de mamelle, une terra fertile en fruits; il ajoute qu'Hercule ayant détourné le cours du fleuve dans des fossés, on avait cru que l'aigle avait été percé des flèches d'Hercule et Prométhée délivré de sa chaîne.

» Théophraste dit que Prométhée, devenu sage, communiqua d'abord aux hommes la philosophie, d'où vint h fable qu'il leur avait donné le feu. Hérodote raconte différemment l'aventure de Promélhée: il rapporte qu'il était roi des Scythes et que ne pouvant procurer à ses sujets des moyens de subsistance, parce qu'un fleuve nommé Aétus inondait ses états, il fut enchaîné par les Scythes, mais qu'Hercule parut, détourna le fleuve et le dirigea vers la mer (cette action fait supposer qu'Hercule avait tué l'aigle), et délivra enfin Promélhée de ses chaînes. Phérécyde, dans son deuxième livre, dit que l'aigle envoyé contre Promélhée était né de Typhon et d'Echidna, fille de Phorcys , et qu'il mangeait son foie pendant le jour, mais que ce qui restait croissait pendant la nuit et rcdevennit d'une égale grosseur. »

NOTES

(38) La croyance de la commune origine des dieux et des hommes se trouve confirmée par ce passage où le poëte nous les montre réunis el se disputant dans la même ville. Quel était le sujet de leur querelle? Était-ce l'invention des arts, la manière d'offrir des sacrifices ou, suivant l'opinion du scholiaste , la question de savoir quels dieux obtiendraient après la guerre le privilège de gouverner les hommes ? Aucun ancien mythologue ne nous l'apprend. Très-peu d'auteurs en effet parlent de celte lutte entre Jupiter et Prométhée. Jïésiode lui-même n'en dit rien dans le poëme des Travaux et des Jours. Heyne ne voit dans cette fable qu'une invention poétique destinée à prouver la supériorité que Prométhée semble avoir sur Jupiter en fait de sagesse ou, ce qui était alors la même chose, en fait d'adresse et de ruse. Le poëte a choisi le moment d'un sacrifice, parce que, dans ces siècles encore à demi barbares , on attachait une grande importance à obtenir la meilleure part des victimes. Il a supposé que Prométhée trompa Jupiter en lui faisant choisir les os du bœuf qu'il avait divisé en deux portions au lieu de lui en donner les chairs et les intestins. Un mythe si antique renferme probablement sous ce voile grossier une allusion à ces temps où la découverte des arts et la naissance de l'industrie attestent les premiers déveioppemens de l'intelligence humaine.

(39) Si Hésiode appelle Prométhée le plus illustre de tous les rois, cette opinion n'entraîne pas l'idée que nous nous formons de nos monarchies modernes. La désignation de roi , ou plutôt de maître , de chef, de protecteur, s'appliquait à tous les personnages qui veillaient sur le sort des autres , aux héros comme aux dieux ; l'image de la puissance divine se confondait alors avec celle de la puissance royale. Ici Prométhée est roi comme Jupiter: avec l'un commence une nouvelle société terrestre, avec l'autre s'établit une nouvelle royauté céleste.

(40) Cette manière de dire une chose par l'affirmation et par une double négation est fréquente dans Homère et dans la Bible. Les littératures primitives aiment les répétitions de pensées et de mots. Leclerc prétend qu'Hésiode n'a pas osé dire que Jupiter a été trompé, mais que la suite du récit prouve qu'il l'a été réellement ; nous croyons que Leclerc est dans l'erreur. En effet le passage dont il est ici question, ne doit pas laisser le plus léger doute. Si plus tard Jupiter entre en fureur lorsqu'il découvre les os de la victime au lieu de ses intestins, il s'indigne nonseulement d'être privé de la meilleure part du sacrifice , mais de ce que Prométhée a conçu l'audacieuse pensée qu'il pouvait l'abuser impunément. Le poëte d'ailleurs représente Jupiter comme doué d'une sagesse éternelle, ce qui confirme l'idée qu'il n'a pas voulu le faire croire le jouet des ruses de Prométhée ; mais

quoiqu'il ait pénétré le perfide dessein du fils de Japet, Jupiter n'en est pas moins résolu à faire retomber sur le genre humain le châtiment mérité par un seul coupable. Ainsi dans les Travaux et les Jours (20), Hésiode dit que souvent une ville tout entière est punie du crime d'un seul homme. Cette vengeance injuste et barbare, dont la pensée se reproduit également dans les Saintes Écritures, est conforme à l'esprit des siècles antiques, qui n'avaient pas encore de saines notions sur la morale et qui attribuaient aux dieux toutes les passions de l'humanité.

(41) Hésiode représente comme un des plus grands maux du célibat l'idée de ne pas laisser après soi d'héritiers légitimes. Homère dit également que c'est un surcroît de douleur lorsque, après la mort des enfans, l'héritage passe en des mains étrangères ; il emploie ces expressions qu'Hésiode a copiées textuellement :

« cherostai de dia ctêsin daléonto.» (Iliade,

ch. v. 158). Le mot cherostai signifie les alliés qui héritaient à défaut de parens en ligne directe. Euslathe entend par là des magistrats qui prenaient soin des successions vacantes, non qu'ils s'en emparassent pour eux-mêmes, mais parce qu'ils administraient les biens au nom de l'état ou des parens éloignés, entre lesquels la fortune était partagée par indivis. Nous ne croyons pas que du temps d'Homère ni même d'Hésiode, ce mot eût déjà une telle signification. D'un côté le prix qu'on attachait à laisser ses richesses à de légitimes héritiers, de l'autre la censure amère des défauts des femmes et des inconvéniens d'un mauvais mariage contribuent à prouver encore que le siècle du chantre de la Théogonie était un composé de vertus et de vices comme tous les siècles où la civilisation commence à introduire plus de fausseté et de corruption dans les mœurs. Les femmes ici jouent un rôle bien plus important que dans Y Iliade ou YOdijssée, puisqu'elles influent si puissamment sur le bonheur ou sur le'malheur domestique. Tout annonce une époque de transition placée entre la rudesse des mœurs antiques et les molles et coupables habitudes que fait contracter l'amour du luxe et des plaisirs.

(41) Cette bataille entre les Titans et les fils de Saturne porte un caractère grandiose qui tient presque du prodige. Le culte des Titans une fois détruit, les poêles postérieurs décrivirent un autre combat des géans et des dieux , et ils en placèrent la scène dans les champs de Phègra et de Pellène : les noms des combattans varièrent , mais le fonds du sujet resta le même. On a souvent confondu la titanomachie et \i gigantomachie ; Hésiode ne fait le tableau que de ia première quoiqu'il ait parlé plus haut ( v. 185 ) de la race des géans nés du sang d'Uranus. Il y a sans doute dans cette titanomachie une personnification des forces secrètes de la nature et de la lutte des éiémens, une allusion aux ravages produits par les tem-

SUR LA THÉOGONIE

pèles et par les volcans . Si l'on n'examine cette description que sous le rapport poétique, on avouera qu'Hésiode n'a pas seulement brillé dans le genre tempéré, comme le dit Quinlilien : «In mediocri Mo dicendi génère», mais que sa Muse s'est élevée juqu'aux plus sublimes hauteurs. Cet ébranlement de la terre, du ciel, de la mer et du Tartare, ce déchaînement des vents, ces éclairs qui se-croisent, cette foudre qui éclate, ce désordre convulsif qui agite le monde et semble le replonger dans le chaos, toutes ces images élevées, fortes, terribles , rendent ici Hésiode l'égal d'Homère lui-même. La fameuse théomachie du vingtième chant de Y Iliade , n'offre rien de plus poétique.

(43) On voit qu'Hésiode plaçait le Tartare non dans l'intérieur mais au-dessous de la terre, en des espaces vides et obscurs dont les anciens ne pouvaient se former une idée précise à cause de leur ignorance de la véritable forme de la terre, qu'ils croyaient non pas sphéiïque et partout environnée d'air, mais appuyée à sa base sur le Tartare et sur le Chaos et inaccessible aux rayons du soleil.

(44) Ici semble commencer un nouveau poème, qui contient la description des enfers. Le poëtenous parle encore de cet espace vide sur lequel reposent les fondemens du Tartare, de la terre, de la mer et du ciel ; gouffre immense assiégé d'horribles tempêtes , chaos infect et ténébreu dont on ne pourrait toucher le fond, même après y avoir roulé pendant une année entière : c'est là qu'est le séjour de la Nuit ; c'est là que demeure Atlas, soutenant le ciel sur sa tète et avec ses mains. On comprend pourquoi l'Atlas, montagne de l'Afrique occidentale, passa à titre de personnification dans la mythologie grecque : cette montagne semblait porter le ciel, parce qu'elle était située à l'extrémité de l'occident, où les anciens plaçaient l'empire de la Nuit et le chemin qui conduisait aux enfers ; l'Atlas était comme une borne posée aux dernières limites du monde antique.

Wolf doute comme Heyne que cette -inscription soit tout entière l'ouvrage d'Hésiode : elle offre plusieurs répétitions inutiles ; le vers 739, copié textuellement d'Homère {Iliade, ch. 20, v. 65), est le même pour le sens que le vers 741; en général la confusion des idées paraît s'être communiquée à la manière de les rendre.

(45) La Mort et le Sommeil, qu'Hésiode représente comme frères, selon la tradition homérique, sont tous deux fils de la Nuit ; leur séjour est celui des ténèbres.

Hésiode fait contraster le charme que répandent îes doux bienfaits du Sommeil avec la cruauté de la Mort, qui renferme dans sa poitrine un cœur d'airain' et inspire de l'horreur à ceux mêmes sur

c'est-à-dire aux

qui elle n'exerce point d'empire dieux immortels. Tout le passage de la Théogonie relatif à la description de la Nuit et du Jour, du Sommeil et de la Mort, nous semble non-seulement porter une date postérieure au siècle d'Homère, mais encore présenter des idées et des expressions plus ingénieuses qu'on n'en trouve dans la manière ordinaire d'Hésiode : peut-être est-il l'ouvrage des rhapsodes.

(46) On ne peut douter, ce nous semble, que Slyx, fille de l'Océan, ne soit ici la personnification de la fontaine dont parlent Hérodote et Pausanias.

Le premier dit (liv. 6, c. 74) que «Cléomène, étant arrivé dans l'Arcadie, trama de nouvelles entreprises, souleva les Arcadiens contre Sparte, et, entre autres sermens qu'il exigea d'eux , obtint celui de le suivre partout où il les conduirait. Il désirait en outre mener dans la ville de Nonacris les Arcadiens les plus puissans pour leur faire prêter serment par l'eau du Styx : c'est dans cette ville que , suivant les Arcadiens , le peu qui paraît de l'eau du Styx coule d'un rocher dans un bas-fond entouré d'un cercle de murailles. Nonacris, dans laquelle se trouve cette source, est une ville d'Arcadie voisine de Phénée. »

Le second, après avoir placé la fontaine du Styx près des ruines de Nonacris, ajoute (Arcadie, c. 18) : « L'eau qui distille du rocher près de Nonacris tombe d'abord sur un autre rocher très-élevé, le traverse et se jette dans le fleuve Crathis ; cette eau donne la mort aux hommes et à tous les animaux. »

Strabon nous a laissé de cette fontaine une description semblable (liv. 8, p. 389). Son eau était regardée comme mortelle et comme sacrée : c'est peut-être pour ce motif que les poêles en ont placé la source dans les enfers. Lorsqu'Homère (ch. 2 , v. 755) dit que le Tartare s'échappe du Styx , on doit entendre, comme le remarque Dugas-Montbel (Observations sur l'Iliade, tome t, p. 128), que le Styx était renfermé dans les entrailles de la terre, puisqu'il n'y avait pas de fleuve de ce nom dans la Thessalie, où coule le Titarèse! Homère le place positivement dans les enfers (ch. 8, v. 366). Hésiode et les autres mythologues grecs et latins ont suivi cette tradition. La description que fait Hésiode de la source du Styxtombant d'un rocher est conforme au sens des paroles d'Homère lorsqu'il l'appelle to catéibomenon stugos hudôr (ch. 15, v. 37;. Les colonnes d'argent qui soutiennent sa grotte représentent, d'après Bergier, ces colonnes de pierre stalactite qui se forment-dans les endroits où l'eau se cristallise en coulant du haut des rochers. Quant au serment prèle sur l'eau du Styx, on voit déjà dans Homère qu'il était le plus redoutable et le plus solennel de lous : les dieux mêmes tremblaient de le prononcer. Hésiode nous trace un tableau menaçant des souffrances réservées aux parjures pour effrayer les mortels par l'exemple des dieux : ces menaces semblent annoncer une époque

JNOTES

où la foi du serment n'est plus aussi respectée qu'auparavant et où les hommes ont besoin d'y être ramenés par la crainte des punitions les plus terribles.

(47) Celte description de combat, animée de tant de verve et de chaleur, semble avoir été inspirée à Hésiode par Homère lui-même. La marche de Jupiter qui fait trembler le vaste Olympe rappelle ici Neptune agitant sous ses pieds immortels les montagnes et les forêts. Hésiode avait probablement sous les yeux ee beau passage de Y Iliade (ch. 13, v. 17) : « Soudain il descend du mont escarpé en s'élançant d'uti pas rapide ; les vastes montagnes et les forêts tremblent sous les pieds immortels de Neptune qui s'avance.

(48) Ce passage est encore une imitation du morceau sublime de Y Iliade (ch. 20 , v. 6 1) qui représente Pluion épouvanté s'élançant de son trône. Ce morceau, qui arrachait à Longin des transports d'admiration, est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rappeler.

(49) Typhoé, principe et agent du mal, est le père de tous les vents, excepté du Notus, de Borée et de Zéphyre. Remarquons ici avec Wolf : l° qu'outre les vents cardinaux, les seuls dont Homère fasse mention, Hésiode en a connu d'autres ; 2° qu'il représente comme kienfaisans et utiles le Notus , Borée et Zéphire , et décrit les autres comme nuisibles et orageux. On pourrait en conclure qu'il en savait plus qu'Homère à cet égard ; cependant il passe sous silence l'Eurus , dont Homère parle souvent : il paraît donc tantôt plus instruit, tantôt plus ignorant qu'Homère. Ainsi ce passage n'est pas un de ceux qui peuvent servir à fixer l'époque où vécut chacun de ces deux poètes.

(50) Ici commence une nouvelle époque : les dieux, vainqueurs des Titans, défèrent la royauté à Jupiter, et Jupiter, fidèle à ses promesses (v. 392) , leur distribue les emplois et les honneurs. La race de Jupiter représente le troisième et dernier âge de la religion grecque ; le voile.des allégories commence à devenir plus diaphane, et le polythéisme se revêt de la véritable forme hellénique.

(51) Métis est la première femme de Jupiter, parce qu'un roi ne doit pas avoir de compagne plus intime que la Prudence : le poëte indique par cette allégorie que la Sagesse est unie à la puissance divine. Le livre intitulé la Sagesse de Salomon nous présente une image semblable (c. 8, § 2) : « J'ai aimé la Sagesse et je l'ai recherchée dès mon adolescence : j'ai désiré l'avoir pour épouse. »

Lorsque Jupiter dévore Métis et la cache dans ses entrailles , c'est pour s'attacher la Sagesse par des

nœuds encore plus indissolubles ; il agit ainsi d'après les conseils d'Uranus et de la Terre, parce que les destins avaient prédit qu'il lui naîtrait un fils qui le détrônerait. Ce mythe bizarre remonte sans doute à une haute antiquité ; nul passage n'a été plus interpolé que celui qui le concerne. Chrysippe , cité par Galien {De Hippocratis et Platonis dogmalum differenliâ, 3, p. 273), lisait dans son exemplaire de la Théogonie une narration bien plus détaillée, que nous avons traduite dans les Fragmens. Cette fable a été mentionnée par le scholiaste de Y Iliade (ch. 1, 195 , et ch. 8, 39), par celui de Platon (p. 204) et par les pères de l'Eglise, saint Théophile {inAutotyco, p. 276) et saint Clément de Borne {Homélie 5, i2). Voici ce que rapporte Apollodore (liv. 1, c. 3, § 6) : « Jupiter s'unit à Métis, qui emprunta toutes sortes de formes pour ne point partager sa couche ; lorsqu'elle fut enceinte, il s'empressa de la dévorer : elle lui avait prédit qu'après la fille qu'elle allait mettre au jour, elle enfanterait un fils qui deviendrait le maître du ciel ; dans cette crainte, il la dévora. Le terme de l'accouchement étant arrivé, Prométhée, ou, suivant d'autres, Vulcain , lui fendit la tète, et Minerve en sortit tout armée sur les bords du fleuve Triton. »

11 y a à la fois quelque chose de cruel et de monstrueux dans cette action de Jupiter, qui engloutit Métis dans ses entrailles. Ce mythe a sans doute une origine orientale, car il ressemble au mythe de Saturne dévorant ses enfans. La naissance de Minerve a des rapports avec celle des brames, issus de la tète de Brama. L'Onga phénicienne apportée par Cadmus à Thèbes (Pausanias, Béolie, c. 13) n'est pas assujettie non plus aux lois ordinaires de la génération ; elle n'a point de mère et émane du sein de l'abîme commun, d'où tout sort et où tout rentre: l'Inde, la Phénicie, l'Egypte, la Libye, ont concouru à la formation de la Minerve grecque.

(52) Latone conçoit de Jupiter Apollon et Diane. Hésiode dislingue Apollon et Diane du Soleil et de la Lune, qui sont nés (v. 372) d'Hypérion et de Thia. Homère avait déjà établi cette distinction. La confusion n'arriva que plus tard, vraisemblablement lorsque le culte d'Hélios et de Sélèné s'affaiblit et disparut. En effet la filiation de ces deux divinités cosmogoniques indique que les Grecs les faisaient remonler jusqu'à l'époque de cet ancien culte sacerdotal dont l'astronomie composait un des élémens et dont les Titans avaient été les fondateurs.

(53) Hésiode fait naître Harmonie de Mars et de Vénus. Apollodore (liv. 3, c. 4) a suivi la même tradition. Mais d'après Diodore de Sicile (liv. 5, c. 48), elle éliit née de Jupiter et d'Electre, fille d'Atlas. Le scholiaste d'Euripide (Phéniciennes, v. 7) rapporte que, suivant Dercyllus, elle avait eu pour père Dracon , fils de Mars et souverain de la contrée où Thè-

SUR LA THÉOGONIE

cm

hes fui fondée par Cadmus. Si les traditions varient sur les paréos d'Harmonie, toutes s'accordent sur le nom de son époux. Le mariage de Cadmus et d'Harmonie est célèbre dans les fables antiques ; il a été chanté ou mentionné parPindare (Pyth. 3, v. 163 ), par Euripide (Phénic. 829), par Théognis (v. 15), par Nonnus {Dionysiaques , liv. 5, 88, 125) , par Pausanias ( 1. 9, c. 5 ), par Diodore de Sicile .( liv. 5 , c. 49), et par Apollodore. Hésiode parle plus bas (v. 975 ^ des enfans issus de ce mariage.

(54) Jupiter et Maïa, fille d'Atlas, engendrent Mercure, qu'Hésiode nomme le héraut des immortels. Les nombreuses découvertes, les nombreux talens que la fable attribua à Mercure doivent faire supposer qu'il a existé plusieurs dieux de ce nom qu'on a adorés et pour ainsi dire résumés dans un seul, comme on a mis sur le compte d'un seul Hercule les travaux que plusieurs avaient accomplis. Nous devons remarquer que du temps d'Homère et même d'Hésiode , Mercure n'est guère représenté que comme le messager des dieux ou le conducteur des ombres dans les enfers; ce n'est que plus lard qu'on lui assigna d'autres fonctions. Comme Hésiode n'en parle pas, il y a lieu de croire que l'hymne homérique à Mercure n'a été composé qu'après ce poêle ; voici le début de cet hymne :

« Muse , célèbre Mercure , le fils de Jupiter et de Maïa , le protecteur de Cyllène et de l'Arcadie aux nombreux troupeaux, l'utile messager des dieux, Mercure qu'enfanta l'auguste Maïa aux beaux cheveux après s'être unie d'amour avec Jupiter. Se dérobant, à la foule des bienheureux immortels, elle habitait au fond d'un antre ténébreux : c'est là que le fils de Saturne s'unit à cette Nymphe aux beaux cheveux, pendant la nuit , tandis qu'un doux sommeil s'était emparé de Junon aux bras d'alLâlre, et il trompait ainsi les immortels et les faibles humains. Quand la volonté du grand Jupiter fut accomplie , le dixième mois brilla dans le ciel, et la lumière du jour éclaira d'illustres merveilles. Alors Maïa enfanta un fils à l'esprit rusé, aux paroles séduisantes, voleur adroit, habile à enlever des bœufs, conducteur des songes, qui veiHe durant la nuit et garde les portes ; ce dieu devait faire éclater bientôt des prodiges parmi les immortels. Né dès l'aurore, déjà il jouait de la lyre vers le milieu du jour, et le sofr il déroba les bœufs d'Apollon qui lance au loin ses traits. »

(55) Bacchus, fils de Jupiter et de Sémélé, fille de Cadmus , est la première divinité qu'Hésiode fasse naître d'un Dieu et d'une mortelle. Cette filiation annonce une nouvelle époque religieuse, celle des hommes qu'un genre de talens inconnu aux siècles antérieurs fit placer au rang des dieux. Peut-être faut-il croire que si des héros tels que Bacchus ou Hercule

étaient censés descendre de Jupiter, c'est qu'ils avaient été les bienfaiteurs de l'humanité, enrichie par eux de découvertes utiles , ou délivrée de ses fléaux ; c'est qu'ils semblaient jouer sur la terre, par leur puissance , le rôle suprême que Jupiter remplissait dans les cieux. Des rois n'étaient-ils pas surnommés les nourrissons, les rejetons de Jupiter (dioiréphéis, diogénéis)? Hésiode ne raconte la naissance de ces demi-dieux qu'après celle de tous les dieux issus d'une origine doublement céleste , parce que leur culte ne s'établit en Grèce qu'à l'époque où le polythéisme éprouva le besoin de renouveler ses antiques idoles et d'élargir le cercle de ses croyances. On sait qu'il y eut plusieurs Bacchus dans l'antiquité ; les deux plus célèbres furent l'un le fils de Jupiter et de Proserpine ou de Cérès, qui sous le nom de Iacchus figurait dans les mystères d'Eleusis , et l'autre le fils de Jupiter et de Sémélé dont Homère parle ( Iliade, ch. 14, v. 325). Homère et Hésiode ne disent rien de la fable bizarre de Bacchus né de la cuisse de Jupiter ni de tous les exploits qu'on lui attribue; ils se bornent à le représenter comme faisant la joie et le bonheur des mortels. Homère l'appelle charma brotoisin-, Hésiode lui donne l'épithète de polugêlhéa. Virgile a copié ces deux poètes lorsqu'il dit {jEneid. 10) : « Jdsis, lœlitiœ Bacchus dator. » L'histoire de Bacchus , ainsi que l'a démontré Bochart ( Chanaan, liv. 1 , c. 18), remonte plus haut que celle de Cadmus, et si Hésiode lui assigne une origine thébaine, c'est pour flatter l'orgueil de sa patrie ou parce que les fondateurs de Thèbes avaient apporlé son culte de l'Orient. Bacchus était connu ailleurs avant de l'être en Grèce; il a eu tour à tour pour berceau l'Inde, l'Egypte el la Phénicie. La première notion de Bacchus est orientale et par conséquent symbolique. On a divinisé en lui dabord la force de la génération, puis l'idée de la civilisation , surtout celle de la découverte du vin, qui amena dans beaucoup d'endroits , comme ailleurs la culture du blé, le commencement de l'industrie et des arts. Les fêtes de Bacchus, qui devinrent des mystères , offraient donc le symbole du passage de la vie sauvage et grossière à une vie plus douce et meilleure; bientôt ces rites religieux se changèrent en cérémonies où régnèrent l'hilarité et la licence, le délire et la fureur. Les mythes venus de la Phénicie , de l'Egypte et de la Thrace, ces mythes si diflerens les uns des autres, furent appliqués au seul Bacchus thébain. Les attributions et le culte de ce Dieu durent leur accroissement successif aux dithyrambes , aux drames satiriques, aux tragédies et aux Dyonysics célébrées dans Athènes,

(56) Hésiode s'écarte ici de la tradition homérique en donnant Aglaïa , la plus jeune des Grâces, pour femme à Vulcain. Dans V Iliade , c'est Charis , nom commun aux Grâces; dans \' Odyssée , c'est Vénus

qui est son épouse. Cornutus (Dénatura deorum, c. 15) dit qu'Homère a marié une des Grâces à Vulcain parce que les ouvrages de l'art sont gracieux. Une telle pensée nous semble trop subtile pour avoir été dans l'esprit d'Homère et même dans celui d'Hésiode. Aglaïa, dont le nom signifie l'éclat, offre plutôt ici quelque rapport cosmogonique avec le feu nersonnifié dans Vulcain.

(57) Voici le début d'un nouveau poëme. Ici commence l'héroogonie ou la naissance des héros conçus par des déesses qui ont épousé des mortels : à la race des dieux succède la race des déesses. Le récit de leurs hymens n'est pas aussi détaillé ni aussi orné que les narrations précédentes , d'où il est permis de supposer avec Heyne qu'Hésiode a manqué de matériaux et que de son temps ces fables n'avaient pas encore été célébrées par beaucoup de poèmes antérieurs.

(58) Cérès s'unit à Iasius et engendre Plutus. Ce ythe remonte jusqu'à Y Odyssée, où il est dit (ch. 5,

v. 125) : « Ainsi lorsque Cérès aux beaux cheveux, cédant aux désirs de son cœur , s'unit d'amour avec Jasion dans un guéret trois fois labouré , Jupiter ne l'ignora point et il tua Jasion en le frappant de sa foudre brûlante. » Apollodore [lib. 3, c. 12, § 1) raconte que Jasion , né de Jupiter et d'Electre, fille d'Atlas, étant devenu amoureux de Cérès et voulant la violer, fut tué par la foudre. Hésiode se tait sur ce genre de mort. Diodore de Sicile (liv. 5, c. 77) rapporte que Plutus naquit dans une ville de Crète appelée Tripolum; mais, comme il est facile de le voir, il a forgé ce nom avec l'hémistiche neio éni tripolo, qui se trouve également dans Y Odyssée et dans la Théogonie. Il ajoute que , suivant les uns , la terre ensemencée par Jasion produisit des fruits en si grande abondance que l'on appela cette abondance Plouton; et que, selon d'autres, de Cérès et de Jasion naquit un fils nommé Plutus , parce qu'il fut le premier qui apprit aux hommes à ramasser et à garder les richesses. Wolf , en reconnaissant dans ce mythe des signes frappans du langage allégorique , cite un passage des Allégories homériques (c. 68) où'Héraclide dit : « C'est avec raison que Jasion , homme adonné à l'agriculture et habitué à recueillir en abondance les fruits de ses champs , passa pour avoir été aimé de Cérès. » Heyne prétend que les fables de Jasion et de Cérès avaient rapport à celles de la Samothrace. Plutus , qui est représente iei comme dispensateur des richesses et du bonheur sur la terre et sur la mer, plus tard fut dépeint sous d'autres couleurs, suivant le génie de chaque siècle, témoin la comédie ^Aristophane qui porte le nom de ce dieu.

(59) Hésiode célèbre l'hymen de Jason, filsd'Ésonet dePolymède, suivant Apollodore, avecMédée, fille d'Éélès et d'Idye. L'unique fruit de ce mariage est Mé-

NOTES

déus, d'après Hésiode. Cependant Pausanias (Corinthie 3 ) nous apprend que les enfans de Médée et de Jason étaient Mermérus et Phérès, et que, suivant Cynéthon de Lacédémone, qui avait écrit des généalogies en vers, ils avaient encore eu une fille nommée Ériopis. Apollodore ( liv. , i c. 9, v. 28) dit que Médéus ou Médus eut pour père Egée, que Médée épousa dans Athènes. On voit que ces généalogies s'éloignent des traditions d'Hésiode. On peut supposer que le récit de l'expédition des Argonautes est un mythe postérieur aux premiers siècles de la Grèce : Homère en effet et même Hésiode ne parlent pas de la conquête de la Toison d'or. Hésiode ne représente pas ici Médée comme une magicienne ; quant à Jason , il se borne à dire que le roi Pélias lui imposa de nombreux travaux , comme Eurysthée à Hercule. Un voyage guerrier ou plutôt la piraterie exercée sur le Pont-Euxin , un riche butin rapporté dans la Thessalie , la conquête d'un vaste trésor ou peut-être de cet or que le Phase roule dans le sable de ses flots, la capture d'une princesse ou d'une femme du pays, que le vainqueur emmena à son retour d'Iolchos, voilà sans doute le fond historique que dans la suite l'imagination des poètes embellit de tant d'ornemens fabuleux. A quelle époque fut composé le premier poëme des Argonautiques? c'est ce qu'il est difficile de préciser. On peut seulement croire qu'il n'a été l'ouvrage ni d'Epiménide ni d'Orphée. L'expédition des Argonautes, à cause de son antiquité et de l'éloignement du pays qui lui servit de théâtre, est un des événemens de l'antiquité que la fable et la poésie ont le plus chargé de fictions empruntées à divers peuples et à diverses époques. Un sujet si obscur ne saurait donc fournir aucun document positif pour établir quelque système de géographie, d'histoire ou de chronologie.

Hésiode dit que Thiron éleva Médéus sur les montagnes. Ce centaure, habitant de la Thessalie, passait dans l'antiquité pour avoir veillé à l'éducation de presque tous les héros. Les hommes les plus célèbres par leur courage ou par leur science, Jason, Achille, Èsculape avaient été ses élèves. Chiron, dont il est souvent parlé dans Homère, était fils de Philyre et de Saturne, suivant Apollodore (liv. 1, c. 2, v. 2). Suidas, cité par le scholiasle d'Apollonius (liv.i, 554), disait dans ses Thessaliques qu'il était né d'Ixion , comme les autres centaures.

(60) Wolf ajoute peu de foi à l'authenticité des deux derniers vers. En effet la généalogie des héros issus des hommes et des femmes célèbres de l'ancienne Grèce ne se rattache pas à celle des dieux, qui fait le sujet principal de la Théogonie. Il dit cependant : « Si les deux derniers vers sont authentiques, lepoëte continuait par l'énumération des héroïnes gunaikonphulon (comme plus haut, 965, theaôn phulon) , c'est-à-dire des femmes mortelles Qui avaient eu des héros pour

NOTES SUR LES TRAVAUX ET LES JOURS

époux et pour fils. Dans ce nombre devait être Alcmène, qui eut d'Amphitryon ïphiclus et de Jupiter Hercule. Ainsi ce poëme , que les grammairiens ont intitulé le Bouclier d'Hercule, devrait être rattaché à la Théogonie, les passages qui se trouvaient entre ces deux ouvrages en ayant été séparés par l'injure des ans. » Il est, selon nous, plus naturel de croire que la Théogonie finissait au vers 1,020, ou que du

moins à la place des deux vers suivans il en existait d'autres qui se liaient davantage au sujet du poëme et qui lui servaient de complément. Le poëme consacré aux femmes célèbres devait former un ouvrage à part. Plusieurs auteurs le désignent par le litre de Megalai Eoïai ou de Katalogos gunaikôn. C'est à ce poëme que se rattachait probablement le Bouclier d'Hercule.

NOTES SUR LES TRAVAUX ET LES JOURS

(l) Le commencement du poëme des Travaux et des Jours a été révoqué en doute. Pausanias en effet ^apporte que les Béotiens, habitans de l'Hélicon, en retranchaient Pexorde sur les Muses et ne le faisaient commencer qu'à l'endroit où il est question des deux Rivalités. Tzetzès dit qu'Aristarque et Praxiphane, disciple de Théophraste, regardaient les dix premiers vers comme supposés ; Plutarque ne semble pas non plus les reconnaître ( Symp. 9, 1, p. 736). Ils sont donc probablement l'œuvre de quelqu'un de ces anciens rhapsodes qui avaient coutume d'ajouter aux poèmes qu'ils chantaient des prologues et des épilogues de leur composition : ils débutaient ordinairement par l'éloge de Jupiter, ainsi que Pindare nous l'apprend (Néméenne, 2, v. 1).

Comme il n'est pas vraisemblable que le poëme ait brusquement commencé par le onzième vers, Hésiode aura composé un exorde qui ne nous est point parvenu et auquel on en a substitué un autre. Si ce début eût été réellement son ouvrage, aurait-il appelé filles de la Piérie les Muses qu'il appelle fiilesde l'Hélicon dans la Théogonie ? Quoiqu'il dise , dans la Théogonie ( v. 53) , qu'elles sont nées dans la Piérie , en qualité de Béotien ne leur aurait-il pas conservé ici la qualification qu'il leur donne ailleurs pour flatter la vanité de ses compatriotes?

Cet exorde, quel que soit son auteur, est remarquable par la peinture poétique du pouvoir suprême de Jupiter, qui renverse ou élève à son grêles hommes. Horace l'a imité dans ce passage :

Valet ima summis Mutare et insignem atténuât Deus Obscura promens ; hinc apicem rapax Fortuna cum slridore acuto Sustulit, hic posuisse gaudet.

(2) Cette phrase doit s'entendre dans une acception ironique. Hésiode dit à son frère : « Quand tu seras riche, alors tu pourras intenter des procès aux autres

pour leur prendre leur bien. Mais ton premier soi/ doit être de te procurer par le travail des moyens d'existence.

(3) Heinsius blâme les commentateurs qui ont expliqué deuteron comme s'il y avait to palin. Il remarque que les anciens , lorsqu'ils engageaient la foi de quelqu'un , lui proposaient une première condition à laquelle ils l'astreignaient, et lorsqu'ils voulaient l'engager moins étroitement lui en proposaient une seconde en employant cette formule: «Toulodeuteros estai,» c'est-à dire : « Si la première chose ne te convient pas, la seconde te sera permise. » Ces mots deuteron esti sont donc synonymes de il est permis {exesti.)

(4) L'épilhète de dorophagoi donnée aux rois annonce l'époque d'une corruption et d'une vénalité inconnues aux siècles homériques. Ici le nom de basilées , qui veut dire littéralement la base, l'appui du peuple, n'entraîne pas l'idée que nous nous formons des rois actuels; ainsi que le remarque Proclus, il signifie les juges et les chefs (tous dicastas cai tous archontas). Il y en avait quelquefois plusieurs dans un même pays. L'auteur de Y Odyssée ( ch. 8, v.40), dit que les Phéaciens avaient, outre Alcinous, beaucoup d'autres rois.

Leclerc prétend que les rois sont appelés dorophagoi parce que, abandonnant le soin de leurs affaires domestiques pour juger les procès, ils exigeaient publiquement un salaire et recevaient en secret des présens de la part des plaideurs. Mais Robinson ne voit pas sur quelle preuve historique Leclerc fonde l'opinion qu'ils recevaient un salaire public: il conclut précisément le contraire de ce passage d'Hérodote (liv. 1, c. 97) relatif au Mède Déjocès, qui exerçait les fonctions déjuge : « Comme le concours du peuple, qui regardait ses sentences comme très-équita-

NOTES

blés, augmentait de jour en jour, Déjocès, voyant que tout le poids des affaires retombait sur lui seul, ne voulut plus siéger ni rendre la justice comme auparavant; il annonça son refus, disant qu'il n'était pas avantageux pour lui de négliger le soin de sa propre fortune pour juger tout le jour les procès des autres. » Kobinson observe que si Déjocès avait reçu un salaire public, il aurait eu mauvaise grâce à se plaindre de la ruine de ses affaires particulières, et que si, dans ce temps , l'usage de faire des présens publics aux juges eût été établi, le peuple mède n'aurait pas laissé sans récompense un homme intègre et usle comme Déjocès. C'est donc parce qu'ils se laissaient corrompre secrètement que les juges sont appelés ici dorophagoi. Ce ne sont plus là ces monarques pasteurs des peuples qu'Homère nous représente rendant la justice sur le seuil de leurs palais et le sceptre à la main.

(5) Hésiode, en disant que la moitié est préférable au tout, conseille à son frère de conserver seulement la tranquille jouissance de la moitié plutôt que de chercher la possession de la totalité en s'exposant aux ennuis et aux dépenses d'un procès. Proclus prétend que la pensée du poète est que la moitié justement possédée vaut mieux que le tout acquis avec injustice. On peut entendre encore par là qu'il y a plus d'honneur à se contenter d'une sage médiocrité qu'à se livrer à de folles dépenses. Platon (lîépubl. 5, p. 466, c. legès 3, p. 690, E.), Arislote (Polit. 4), Cicéron (VerrinesZ, c. 50), le scholiaste de Sophocle (OEdipe à Colonne, 12 il) rappellent ou développent cette maxime d'Hésiode, d'où semble être dérivé cet ancien proverbe : ((Arche hémisupantos.» On trouve dans les cj^stiques de Caton une oensée à peu près semblable.

Quod nimium est fugito, parvo gaudere mémento,

Lucrèce semble avoir imité Hésiode dans ces vers :

Quod si quis verâ vitam ratione gubernet, Divitiae grandes homini sunt vivere parce.

De pareils préceptes, en caractérisant le genre de poésie d'Hésiode, prouvent que les juges et les magistrats de son siècle avaient besoin qu'on leur rappelât souvent, les principes de la modération et de la sagesse. Ces codes de morale ne sont nécessaires oue dans les temps de corruption.

(6) Hésiode continue et complète l'idée exprimée par le vers précédent ; lorsqu'il dit qu'il y a de l'avantage à se contenter de mauve et d'asphodèle, il désigne par ces alimens économiques une vie simple et frugale. On voit par ce passage que les anciens se nourrissaient de ces deux plantes. Plutarquedit, dans le Banquet, des sept sages : « La mauve est bonne à manger et Panthéiïc est doux. »

On se rappene aussi ces vers d'Horace :

flic paseunt olivae, Me cichorca, levesque malva?.

Cet usage de se nourrir de légumes cl de raeincs remonte aux temps les plus anciens : on sait qu'il était recommandé par Pylhagore comme un moyen d'entretenir la santé du corps et de l'esprit.

Hcinsius dit, à propos de ce vers, que les dieux et les habitans des Champs-Elysées se nourrissaient d'asphodèle ; mais cette assertion est erronée. Heinsius prétend que toutes les fôis qu'Homère décrit la prairie d'asphodèle, il ajoute ces mots: «où les hommes jouissent de la manière de vivre la plus facile. » Ce célèbre critique se trompe. Levers qu'il cite se trouve bien dans l'Odyssée (ch. 4, 565) , mais dans un passage où il ne s'agit pas de l'asphodèle ; les seuls vers de Y Odyssée où il en soit question sont les vers 538 et 572 du onzième chant et le vers 13 du vingt-quatrième.

Pline nous apprend (iiv. 22, c. 22) qu'Hésiode avait parlé de l'asphodèle dans un autre ouvrage où il disait qu'il naissait dans les forêts. Cette plante servait quelquefois à un autre emploi qu'à celui de nourrir les hommes : Hérodote (liv. 4. c. 190) dit que les Lybyens construisaient des maisons portatives en tiges d'asphodèles tissues avec des joncs. L'asphodèle appartient à la famille des liliacées et croît abondamment sur les côtes de la Méditerranée.

(7) Le poëte rappelle que Jupiter a été trompé par Prométhée. C'est dans la Théogonie (534) qu'il raconte l'histoire du bœu divisé en deux parts. Le poème où cette histoire est consignée semble avoir du précéder celui qui n'en renferme qu'un simple souvenir. Hésiode se sera cru dispensé de répéter ici ce qu'il avait déjà raconté en détail. Quant au mythe de Pandore, l'existence d'une table rapportée en termes souvent identiques dans deux poèmes différens ne laisse pas d'être un fait singulier et difficile à expliquer.

(8) Hésiode, après avoir établi la commune origine des dieux et des hommes , fait de l'âge d'or une description brillante, mais contradictoire avec ce qu'il a raconté dans la Théogonie des malheurs arrivés sous le règne de Saturne. De ces deux traditions du bien et du mal , laquelle est la plus ancienne ? L'une n'est-eile qu'une fiction? l'autre appartient-elle à l'histoire ? Leclerc préfère le récit de la Théogonie à celui des Travaux et des Jours.

D'abord il trouve que l'attentat de Saturne envers son père, qu'il détrôna , s'accorde mal avec celte innocence qu'Hésiode attribue à l'âge d'or.

En second lieu , ce qu'on rapporte de cet âge ne lui paraît appuyé sur aucun fondement historique: les monumens des Hébreux prouvent qu'avant et

SUR LES TRAVAUX ET LES JOURS

après le déluge, l'histoire du genre humain n'a été que celle de l'injustice et du crime : « Si nous nous souvenons, dit-il , que l'action de Saturne se passa peu de temps avant Abraham , nous comprendrons aisément que tant d'innocence n'a pu être le partage des colons de la Grèce. »

Enfin l'ignorance de ces premiers siècles, étrangers aux arts et à la civilisation, ne lui semble pas supposer de grandes vertus ni uq grand bonheur. C'est dans les temps de barbarie que les passions se déploient avec le plus de fougue et de férocité. Alors les dieux étaient aussi cruels , aussi violens que les hommes.

Leclerc ne dissimule pas que, d'après l'opinion de plusieurs savans, cette peinture de l'âge d'or figure l'état du genre humain avant la chute d'Adam et d'Eve ; mais il ne pense pas que les Grecs aient pu conserver le moindre souvenir de ce bonheur si court dont jouirent nos premiers parens dans le paradis terrestre : il croit plutôt qu'Hésiode n'a fait que retracer un âge d'or idéal. Dans une société déjà corrompue , l'imagination aime à se rejeter vers le passé comme pour échapper au présent. Beaucoup de poètes, à l'exemple d'Hésiode, ont accusé leur siècle et loué les siècles antérieurs.

La plupart de ces observations de Leclerc ne manquent pas de justesse ; mais un fait qu'elles ne détruisent pas, c'est la croyance générale de l'antiquité à un état primitif de bonheur et d'innocence. Le berceau de presque toutes les religions repose dans un Eden. La longévité des hommes avant le déluge dans la Bible, la supériorité de leur force antérieurement au siècle d'Homère dans Ylliade, attestent l'existence de cette opinion qui attribuait à l'espèce humaine plus voisine de la création une nature moins imparfaite et presque divine. En effet quand le monde entier ne consistait encore que dans une seule famille, les vices et les crimes n'avaient pas eu le temps de naître et de se développer ; si les premiers habitans de la terre étaient peut-être moins heureux dans cet état sauvage, il y avait entre leur âme et leur corps une sorte d'harmonie, de vigueur et de beauté. A mesure que la famille s'étendit et se dispersa, les intérêts se divisèrent, les besoins, les passions se multiplièrent et se combattirent ; l'homme devint sanguinaire, cruel , impie. De là l'idée de déchéance qui plane sur toutes les religions de l'antiquité. Hésiode a donc suivi à son insu la tradition qui consacrait cette idée cosmopolite , mais il l'a suivie en adoptant également ce que les Grecs rapportèrent des premiers temps de leur histoire : ainsi dans la Théogonie il raconte le crime de Saturne envers Uranus, et dans les Travaux et les Jours il fait le tableau du bonheur du genre humain sous ce même Saturne. Comme d'un côté les souvenirs mythologiques des Grecs ne remontaient pas au delà d'Uranus et de Saturne, et comme de l'autre tous les peuples anciens croyaient à une époque pri-

mitive de félicité et d'innocence , il a consacré ces deux traditions sans réfléchir sans doute à ce qu'elles offrent de disparate. Remarquons toutefois que ce n'est point dans le même poème qu'il les a confondues; ainsi, prises isolément, elles ont chacune leur vérité relative.

L'opinion sur l'identité d'origine des dieux et des hommes, antérieure sans doute à Hésiode, lui a survécu, puisque Pindare commence ainsi sa sixième JVéméenne :

«L'origine des hommes et des dieux est la même : c'est d'une seule mère que nous avons tous reçu le souffle de la vie. »

Julien dit dans un fragment de lettre (p. 291, t. l, édit. Spanthcius) :

« On dit que les dieux et Jupiter sont homogènes avec nous, etc. »

Dans la mythologie grecque, la Terre est appelée la mère commune de tous les êtres ; dans la Théogonie (126), elle enfante le Ciel.

(9) Plusieurs anciens grammairiens ont cru qu'Hésiode parlait ici des héros à cause de cet hémistiche : «Heêra essamênoi,» que Virgile a rendu par ces mots : «Obscuro aère septi .» et ils ont fait dériver leur nom de aeros. Eustathe (Iliade, ch. ï, v. 3) et le grand étymologiste s'y sont trompés eux-mêmes. Mais Hein sius remarque avec raison que les héros et les Génies ne sont pas ici la même chose. Hésiode, suivant Procîus, divise en quatre classes la hiérarchie céleste et humaine ; dans la première il place les dieux, dans la seconde les Génies , dans la troisième les héros et dans la quatrième les hommes. Ces Génies, agens intermédiaires entre Jupiter et les rois, président à la justice et distribuent la richesse parmi les mortels. Représentans delà Divinité sur la terre, s'ils restent subordonnés aux dieux, leur pouvoir invisible et protecteur s'élève au-dessus de la puissance humaine. Ii y a de l'analogie entre ces Génies et les anges des Hébreux dans la Bible.

(10) Hésiode, dans le tableau de l'âge d'argent , nous montre la race humaine déjà dégénérée : les enfans restent pendant cent années, amollis par une éducation efféminée, auprès de leur mère, et leur intelligence est lente à se développer ; cet état de mollesse et [d'ignorance les porte aux actes de violence et d'impiété.

Ce nombre de cent années pendant lesquelles se prolonge l'enfance prouve qu'il ne faut pas assigner à chacun de ces âges la durée précise des générations ordinaires qu'Homère borne à trente ans. Quoiqu'Hésiode dise que les enfans, une fois parvenus à l'adolescence, ne vivaient que peu, leur vie entière , n'eût-elle été composée que du temps de l'enfance, était encore plus longue que celle des héros de l' Iliade. Hésiode en effet rapporte une tradition qui se

NOTES

rapproche plus que la tradition homérique du berceau de l'univers. Le mot de génération dans les Travaux et les Jours entraîne donc l'idée d'un espace de temps d'une longueur indéterminée. C'est dans l'Orient que la Grèce a trouvé le modèle des âges du monde.

Il y a dans les écrits des Indiens quatre yougas ou quatre âges destinés à la durée du monde : la première période (crita ou satya-yougd) a duré trois millions deux cent mille ans; la seconde (treta-youga), deux millions quatre cent mille ans; la troisième, (dwapara-youga), un million six cent mille ans ; la quatrième (cali-youga)'ào\t durer quatre cent mille ans, dont cinq mille environ sont déjà écoulés. Les hommes vivaient d'abord cent mille ans, puis dix mille ans, ensuite mille ans, maintenant ils ne vivent plus que cent années ; ainsi la durée de la vie diminue à mesure que la corruption s'accroît,

Dans le Zend-Jvesta, la grande pé node de douze mille ans, pour la lutte des deux principes , se divise en quatre âges : dans le premier, Ormuds règne seul; dans le second, Arihman commence à paraître ; dans le troisième, qui est l'âge présent , Arihman combat Ormuds ; dans le quatrième, qui est l'âge futur, le mauvais principe doit l'emporter jusqu'à la fin du monde, où le bon principe dominera pour toujours.

La Grèce, comme on le voit, a réduit l'énormité de ces calculs à des proportions moins gigantesques; mais on trouve encore dans cette partie de ses croyances plus d'exagération que dans les autres, d'où l'on peut conclure que l'empreinte des types orientaux est ici plus franoan'e

(11)' Hésiode dit que l'âge des héros fut plus juste et meilleur que l'âge précédent ; mais, cornue l'observe Leclerc, combien celui-ci ne dut-il pas être criminel, puisque celui-là nous montre les forfaits de la famille d'OEdipe, et les guerres des sept devant Thèbes , et l'enlèvement d'Hélène et le siège de Troie ! Ce siècle est appelé celui des héros et des demi-dieux, parce que les hommes se distinguèrent par leur bravoure , et parce qu'ayant eu pour auteurs de" leurs jours un mortel et une déesse ou bien une mortelle et un dieu, ils participaient également à la nature divine et à la nature humaine.

(12) Il y avait trois villes de Thèbes dans l'antiquité : la première aux sept portes, fondée par Cadiïjus dans la Béotie ; la seconde aux cent portes, en Egypte, et la troisième, appelée Hypoplacie, en Cilicie ; celte dernière, suivant Tzetzès , était située auprès d'Atramytium , lieu ainsi appelé d'Alramytos, frère de Crésus.

(13) Etéocle et Poiynice se disputent les troupeaux d'OEdipe , car dans ces temps primitifs les troupeaux composaient la plus grande partie des richesses royales. Homère nous montre souvent les fils de rois gar-

dant des troupeaux et des brebis ; l'enlèvement de ces animaux était ordinairement l'objet de leurs premières guerres. Cette vie pastorale, à laquelle la muse bu-^ colique rattache des idées de paix, d'innocence et de bonheur, n'était alors qu'une cause de brigandages et de rapines. Il y a loin des paisibles bergers de Virgile et de Théocrite à ces hommes violens et farouches qui dans les siècles héroïques s'arrachaient la vie pour s enlever leurs troupeaux.

(14) L'idée de l'île des bienheureux est évidemment prise dans ce passage de Y Odyssée (ch. 4, v. 561) :

« Pour toi ( c'est Protée qui parle) ton destin n'est point, ô Ménélas! ô nourrisson de Jupiter! de périr dans Argos féconde en coursiers , ni de connaître le trépas. Mais les immortels t'enverront aux Champs- Elyséens, aux extrémités de la terre ; c'est là que règne le blond Rhadamanthe et que les humains jouissent d'une vie fortunée. Jamais de neiges, jamais de longs hivers, jamais de pluies : l'Océan envoie sans cesse les douces haleines du Zéphyre pour rafraîchir les hommes. »

Strabon (liv. 1, c. 1) dit que les îles des Bienheureux furent ainsi appelées parce qu'on les croyait heureuses, à cause du voisinage de ces lieux décrits dans Y Odyssée; il les place vis-à-vis la Maurusie , vers le couchant, du côté de l'extrémité occidentale de liberté. D'après Diodore de Sicile (liv. 5, c. 82), le continent opposé à ces îles ayant été ravagé par de longues pluies, les fruits de la terre se corrompirent et la famine amena la peste; mais les îles, rafraîchies par un air sain et abondantes en fruits , rendirent leurs habitans heureux (macarious) . C'est leur fertilité qui leur valut leur nom ; « et quelques-uns , ajoute Diodore, disent qu'elles ont été ainsi nommées des fils de Macarée et d'Ion qui y régnèrent. En un mot ces îles dont je viens de parler se distinguaient des îles voisines par leur bonheur , non-seulement dans les anciens temps , mais encore dans notre siècle. »

Pindare, Horace, Silius Italicus parlent également du séjour des bienheureux.

Hérodote qui , plus voisin du siècle d'Hésiode que ces auteurs, aurait dû se conformer davantage à sa tradition est cependant celui qui s'en écarte le plus ; il raconle (liv. 3, c. 26 ) que le territoire de k.v.ille d'Oasis, distante de Thèbes de sept journées de marche, portait un nom qui signifiait Vile des Bienheureux. Après tout , dans un temps où tout ce qu'on rapportait sur L'Afrique occidentale était vague et confus , la renommée avait bien pu placer cette île dans une de ces oasis du désert qui sont réellement des îles de verdure jetées au milieu d'une mer de sables. Si Hésiode a relégué Vile des Bienheureux par delà l'Océan , c'est que , parlant d'une chose idéale, il a dû choisir la contrée qui, à cause de son éloigne-

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ment , se prêtait merveilleusement à tout ce que la mythologie avait de singulier et de mystérieux. L'existence et la situation de ce séjour fortuné, où la terre produisait des fruits abondans et délicieux , offrent beaucoup de ressemblance avec le jardin où croissaient les pommes d'or des Hespérides.

(15) La peinture de l'âge de fer dans lequel vécut Hésiode démontre que la corruption et la méchanceté avaient fait d'effrayans progrès depuis l'âge des héros. Peut-être l'auteur, par une exagération permise en poésie , en a-t-il rembruni à dessein les couleurs. Quoi qu'il en soit, il doit y avoir de la vérité dans ce tableau , qui atteste un long intervalle entre les deux siècles d'Homère et d'Hésiode. Le poëte exprime le regret de n'être pas né avant son siècle ou du moins le vœu de ne naître qu'après , comme si les âges futurs devaient être meilleurs. Ce tourment de la pensée qui, fatiguée du présent, a besoin de se reporter vers le passé ou de se lancer dans l'avenir est commun aux hommes d'une époque de malaise et de transition.

(16) Hésiode, pour compléter la peinture d'un siècle d'injustice et d'impiété , nous montre la Pudeur et Némésis prêtes à s'envoler de la terre vers le ciel; la blancheur de leurs vètemens semble indiquer la candeur et la pureté de leur âme. Nous observerons de nouveau qu'Homère n'est pas dans l'usage de personnifier ainsi les idées morales. Ce passage a été imité par Juvenal (sat. 6).

Credo pudicitiam Saturno rege moratam In terris visamque diu.

Paulatim deindé ad superos Astraea recessit Hâc comité atque duee pariter fugêre sorores.

(17) De la peinture des cinq âges du monde, Hésiode passe brusquement à la narration d'un apologue qui semble avoir pour objet de reprocher aux puissans leur iniquité et d'exciter la pitié en faveur des faibles. Tzetzès dit que le poëte se compare au rossignol, à cause de la mélodie de ses vers , et qu'il assimile ses juges àl'épervier à cause deleurrapacilé.

La fable , qui a pour but de fronder nos travers et nos préjugés , de châtier nos vices, de corriger le genre humain en l'amusant, n'a pu naître en Grèce que dans une époque plus civilisée que celle d'Homère : elle annonce un siècle où la complication des intérêts et des besoins a nécessité l'abus de la force et l'emploi delà ruse. Alors la morale emploie un langage détourné pour faire parler la vérité ; elle ne décoche ses traits que d'une manière oblique ; elle appelle l'allégorie à son aide : ce sont les animaux qu'elle met en scène pour que les hommes ne s'offensent pas de reproches qui ne leur sont point adressés par leurs semblables. L'apologue, qui est un symbole développé, une fiction morale mise à la portée de tout le

monde, a existé dans tous les pays parvenus à une certaine civilisation , dans l'Inde, dans la Perse , chez les Hébreux, en Lydie. Fille de l'Asie centrale, cette mère-patrie du symbole et du despotisme, la fable est venue en Grèce lorsqu'elle a eu des défauts et des ridicules à censurer , des grands à punir et des petits à venger. Quoiqu'elle appartienne à la même famille que la comédie, elle naquit longtemps avant elle, parce que le petit nombre de ses acteurs la rendait d'abord accessible à toutes les intelligences. C'est dans Hésiode que nous trouvons le premier type de l'apologue grec, qui se trouve placé entre la simplicité majestueuse des âges épiques et la spirituelle malignité de ces temps où la poésie comique vécut d'allusions politiques ou privées et fît plutôt alliance avec la philosophie qu'avec l'histoire.

(18) La description d'un pays où la justice est sagement administrée contraste poétiquement avec le tableau des malheurs qui servent de cortège à l'iniquité et à l'injure; l'abondance y règne, la Paix y fleurit, la Paix qui accroît la population que la guerre diminue , la Paix à laquelle Hésiode donne pour ce motif la belle épithète de nourrice des jeunes gens.

.Cette épithète est une de celles qui dans la langue grecque ont le privilège d'enfermer dans un seul mot une vaste pensée ou une grande image.

(19) Lorsque le poëte dit que les femmes mettent au jour des enfans qui ressemblent à leurs pères, il parle de la similitude physique. On voit que l'adultère souillait quelquefois du temps d'Hésiode la sainteté du nœud conjugal, puisque la ressemblance des fils avec les auteurs de leurs jours est comptée au nombre des principales preuves qui attestent le bonheur d'un pays où règne la vertu.

Théocrite a copié la pensée d'Hésiode dans sou Éloge de Ptolémée, où il dit (43) :

« La femme qui n'aime pas son époux attache toujours sa pensée sur un autre homme ; mais sa race est facile à reconnaître, et jamais ses enfans ne ressemblent à leur père. »

On se rappelle encore ce passage d'Horace (lib. 4 , v. 6) :

Xullis polluitur casta domus stupris ; Mos et lex maculosum edomuit nefas, Laudantur simili proie puerpera? ; Culpam pœna promit cornes

Et ces vers de Catulle dans son Épithalame de Julie et de Mallius .-

Torquatus vo.o parvulus, Matris è gremio suae, Porrigeus teneras manus, Dulce ridcat ad patrem Semihiante labello.

Sit suo similis patri Mallio et facile insciis Noscitetur ab omnibus Et pudicitiam suae Matris indicet ore.

GtO

NOTES

(20) Celle pensée est conforme à celle de l'Ecclésiaste .• « Sœpè universa civitas mali viri pœnam luit. » On ne peut se dissimuler que ce ne soit accuser d'injustice la Divinité que de la montrer punissant toute une ville pour le crime d'un seul homme. Proclus cherche à justifier Hésiode en prétendant qu'il a voulu dire qu'une ville entière est châtiée pour n'avoir pas empêché, lorsqu'elle le pouvait, le crime d'un de ses habitans. Nous croyons plutôt que cette idée d'un mal universel, qui sert de châtiment à une faute particulière, se rattache au dogme antique de l'expiation dans lequel le juste est puni pour le méchant.

Dans le tableau de la vengeance de Jupiter, Hésiode semble avoir emprunté plusieurs traits des saintes Ecritures qui mettent au nombre des chàtiraens divins la famine et la peste, la stérilité des femmes et l'extermination des armées ; dans Y Iliade , le courroux d'Apollon déchaîne également la peste dans le camp des Grecs. L'hémistiche apophtinousi de laoi est visiblement calqué sur celui de Y Iliade, oleconto de laoi (ch. 1, v. 10).

(21) Josèphe dit, en parlant du nom de loi (contre Apion, liv. 2, c. 15) que: « ce nom n'était pas connu anciennement chez les Grecs, témoin Homère qui ne s'en est servi dans aucune de ses poésies. » Comme Leclerc l'a remarqué , le hasard a voulu que le mot nomos (loi) ne fût pas employé par Homère, qui n'a pas compris dans ses ouvrages la langue grecque tout entière , de même que nous ne trouvons point dans Virgile beaucoup d'expressions que nous lisons dans les meilleurs écrivains de son siècle. L'assertion de Josèphe est encore fausse, puisque Hésiode s'est servi du mot nomos ; et certes quoique Hésiode n'ait pas été le contemporain d'Homère ses poèmes n'en appartiennent pas moins à la haute antiquité de la littérature grecque. Nomos vient de Némésis, distribution, partage, suivant Hésychius et le scholiaste de Venise (II. ch. 20, 249) : alors le mot de loi n'avait probablement pas un sens absolu comme ajourd'hui. On appela lois de Jupiter les coutumes dont on ignorait l'auteur à cause de leur vétusté. Ainsi , dans YAntigone de Sophocle (5. 455), Antigone, qui avait enseveli son frère Polynice malgré la défense de Créon , dit à ce prince :

« Cet arrêt ne m'avait point été dicté par Jupiter ni par la Justice, compagne de ces divinités infernales qui ont prescrit aux hommes de pareilles lois. Je ne croyais pas que tes décrets eussent assez de force pour qu'un mortel violât les lois des dieux , ces lois non écrites , mais immuables. Ce n'est ni d'aujourd'hui ni d'hier qu'elles sont nées ; elies subsistent éternellement et personne ne connaît leur origine. »

(22) Dans YHistoire de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres (T. 3, p. 122) on lit la note suivante: « Hésiode exhorte Perses son frère

au travail ; or, M. l'abbé Sévin observe que l'épÉthète de dion genos ne saurait lui convenir , parce que les poètes ne la donnent d'ordinaire qu'à des personnes distinguées par leur naissance ou par des actions héroïques. Perses n'avait ni l'un ni l'autre de ces avantages ; et quand il les aurait eus , qui s'imaginera qu'Hésiode l'ait ici traité avec tant d'honneur , lui qui, partout ailleurs , se plaint de ses injustices et qui ne le désigne jamais que par l'épithète injurieuse d'extravagant et d'insensé. Il y a donc toute apparence que cet endroit a été altéré; ainsi, à la place de dion génos (descendu des dieux) , il vaudrait beaucoup mieux lire Diou génos (fils de Diul). Cette leçon sauve tous les inconvéniens , et de plus elle cadre parfaitement avec le témoignage des anciens qui font tous Hésiode et Perses fils de Dius. »

On peut répondre à cette note que les anciens poètes donnaient quelquefois l'épithète de divin à de simples mortels , comme pour rappeler la communauté d'origine entre les hommes et les dieux , dont Hésiode a parlé (5. 109) : ils s'en montraient même si prodigues que l'auteur de Y Odyssée l'applique à un gardeur de pourceaux, dion suboten. Les guerriers de Y Iliade, en s'injuriant avant le combat , s'appellent mutuellement fils des dieux ou rejetons de Jupiter. Cette dénomination en effet était plutôt générique qu'individuelle. Hésiode a donc pu appeler son frère dion génos, quoiqu'il l'accuse souvent de folie , de paresse et de perversité.

Quant au père d'Hésiode et de Perses , Hésiode ne cite son nom nulle part , malgré l'occasion qui s'en présentait naturellement dans l'endroit où il parle de ses voyages et de son commerce (5. 632). La généalogie de notre poëte ne peut avoir guère plus de certitude que celle d'Homère. Moschopule prétend qu'il faisait remonter sa race jusqu'à Orphée et à Calliope. Ce qu'il dit de son père , qu'il représente comme un pauvre marchand, ne serait point un motif de ne pas croire à la noblesse d'une pareille origine : l'infortune et l'indigence étaient souvent le partage des héros, des rois et des chantres de l'antiquité.

D'après ces considérations , nous pensons qu'il faut maintenir la leçon de dion génos, qui d'ailleurs a obtenu l'assentiment de Leclerc, de Lcesner, de Gaisford et de M. Boissonade.

(23) Socrate, au rapport de Xénophon (Mémorab. Socratis, liv. 1), avait l'habitude de répéter ce vers. Horace a exprimé une pensée analogue en s'adressant à Mécène délivré d'une maladie dangereuse :

Reddere victimas iEdemque votivam mémento; Nos humilem feriemus agnam. (Liv. II, od. 17.)

On ne saurait trop admirer la sagesse de ces préceptes de religion et de morale , qui , de la bouche d'Hésiode , ont passé dans la mémoire de ses contemporains et se sont disséminés ensuite dans toute

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Pantiquité grecque ou romaine. Quelques-uns nous semblent trop nus el trop vulgaires, parce que les élémens de notre civilisation moderne sont la recherche et l'affectation ; mais c'est à leur simplicité même, c'est à leur forme proverbiale qu'ils ont dû leur privilège de vivre dans le souvenir des hommes. Le poëme des Travaux et des Jours est donc précieux non-seulement à cause du mérite d'une poésie forte et concise, mais parce qu'il nous offre un code moral , un résumé philosophique du siècle d'Hésiode. C'est là que le poëte a consacré en beaux vers les maximes de vertu que les sages et les penseurs opposaient de son temps à l'invasion de l'impiété et du vice. Hésiode a été l'hiéro'phante de la morale chez les anciens Grecs, comme Homère avait été le chantre de leur histoire.

de ces préceptes est attribué àPitthée : «Misthos, etc. » Aristote le philosophe a rapporté aussi ce fait.

Aristote {Morale, liv. 9,.c. l) cite les premiers mots de ce vers qui était devenu proverbial.

Plutarque cite le vers {de vitioso Pisdore i l , p. 533 B).

(25) Phèdre a imité ainsi cette pensée : «Periculosum est credere et non credere.» (L. 3, 10.)

(24) Dans quelques éditions on lit deinè , mais le sens indique que la véritable leçon est deilè. Le vin est meilleur au milieu du tonneau qu'au commencement ou au fond : aussi Hésiode conseille-t-il aux buveurs de ménager le milieu afin de prolonger leur jouissance. On peut consulter, sur le sens de ce passage, Plutarque {le Banquet des sept sages, 3, 7) et Macrobe (7, Saturn., c. 12). Tzetzès et Proclus disent qu'Hésiode fait ici allusion à une fête grecque appelée Pothoïgie et célébrée en l'honneur de Bacchus, fête pendant laquelle les maîtres ouvraient leurs tonneaux et permettaient à tous les esclaves et à tous les mercenaires de boire avec eux en commun. Dans cette hypothèse, le poëte donnerait aux intendans de la maison le conseil de modérer l'empressement des buveurs, lorsque leur première soif est calmée, pour que les plaisirs de la fête durent plus longtemps. Suivant Proclus, d'autres commentateurs voyaient dans l'image du tonneau divisé en trois parties , une allégorie de l'enfance , de la virilité et de la vieillesse : Hésiode aurait voulu faire entendre qu'il faut consacrer le premier et le dernier âge au plaisir et l'âge mûr au travail. Nous doutons que le poëte ait eu cette pensée. Ces préceptes sur la boisson , comme tous les autres, ne doivent être pris que dans leur signification naturelle et en quelque sorte physique.

Hésiode dit qu'il faut toujours donner à nos amis le salaire convenu quand il nous ont rendu un service, soit afin de prévenir tout sujet de querelle , soit pour ne pas abuser de la bienveillance d'un ami indigent qui ne voudrait pas accepter une récompense égale à sa peine. Il paraît que cette maxime n'appartient pas en propre à Hésiode, comme nous l'apprend Plutarque au commencement de la Fie de Thésée, où il dit en parlant de Pilthée, aïeul de ce héros : « Il jouit plus que tous ses contemporains de la réputation d'un homme plein de raison et de sagesse. Celte sagesse avait le caractère et la force de celle qui valut tant de gloire à Hésiode, surtout à cause de ses sentences du poëme des Travaux. Un

(26) L'épithète pugostolos signifie nates exornans. Il s'agit probablement des parures indécentes dont les femmes de mauvaise vie surchargeaient leurs robes par derrière , quoique Tzetzès et Proclus disent qu'on peut aussi entendre par là les bracelets et les bagues dont elles aimaient à se parer. Cette épithèle annonce , comme le dit Moschopule , une courtisane qui. s'habille pour la débauche. Suidas lui donne la signification de meretrix.

Ce passage atteste d'une manière frappante la disparité qui règne entre les deux siècles d'Homère et d'Hésiode. Dans Ylliqde on ne trouve que déjeunes captives qui servent de maîtresses à leurs vainqueurs ; dans les Travaux et les Jours on voit des courtisanes impudiques se prostituant aux hommes débauchés. Là le plaisir des sens a pour excuse le droit de la guerre ; ici les loisirs de la paix ont produit la corruption d'une vie efféminée et dissolue.

(27) Après avoir tracé les règles de la justice, Hésiode nous propose comme moyen de la conserver le travail, qui seul peut nous préserver du vice et de la pauvreté. La plus utile des occupations , l'agriculture est le premier objet de ses chants ; la navigation ne viendra qu'après. A la partie morale de son poëme il fait donc succéder la partie économique, mais sans avoir l'intention de diviser son ouvrage en deux livres ; celte division n'existe ni sur les anciens manuscrits ni dans les notes des scholiastes. Si l'on voulait absolument séparer le poëme en deux parties , il faudrait plutôt, pour se conformer à l'esprit de son double titre, ne faire commencer la seconde qu'au vers sept cent vingt-trois, où le poëte passe à la définition des bons et des mauvais jours; mais une telle distinction a été inconnue à toute l'antiquité. Les Travaux et les Jours n'ont pas été composés de la même manière que les Géorgiques, dont, les quatre premiers vers annoncent la division en quatre chants. Hésiode, qui n'écrivait pas plus qu'Homère, n'a pas songé davantage à diviser son ouvrage en plusieurs livres; pour cela il aurait fallu que l'écriture eût été en usage : or il chantait ses poëmes en les improvisant devant tout un peuple. C'est dans la seule mémoire des hommes que le dépôt s'en est conservé, mais non sans éprouver des pertes d'une part et sans recevoir beaucoup d'additions de l'autre. La poésie de ces anciens chantres

SUR LES TRAVAUX ET LES JOURS

de la Grèce était donc étrangère, par sa nature même, h ces combinaisons de plans, à ces calculs de l'art auxquels nous attachons une si grande importance ; elle ne suivait d'autre loi que l'inspiration.

(28) Hésiode dit à Perses qu'il lui faudra débarrasser ses urnes des toiles d'araignée pour signifier que la récolte sera abondante. En effet, dans les années de stérilité cette précaution devient inutile, puisque tous les vases destinés à renfermer le blé ne sont pas alors nécessaires. La poésie antique ne dédaignait point les images simples et vulgaires, même en traitant les sujets les plus relevés : ainsi Télémaque dit à son père dans Y Odyssée ( ch. 15, v. 35) : « Sans doute la couche d'Ulysse languit abandonnée et remplie d'odieuses toiles d'araignée. »

Properce a dit (2,5):

Sed non immerito velavit aranea fanura Catulle , pour décrire une bourse vide , emploie cette métaphore pittoresque

Nam lui Catulli Plenus sacculus est aranearum.

(29) Chalceion thocon signifie un endroit où l'on fabrique l'airain , un atelier de forgeron. Ces boutiques , comme nous l'apprend Proclus , étaient sans portes ; tout le monde pouvait y entrer et s'y chauffer ; les pauvres y passaient la nuit. Quant au mot leschè , voici ce que rapporte Harpocration : Antiphon dit en son discours contre Nicoclès : « On appelait (leschés) Leschas certains lieux publics où les oisifs venaient s'asseoir en foule. »

Homère a dit : « Tu ne veux pas aller dormir dans la boutique d'un forgeron ou dans quelque leschè. »

Cléanthe, dans son ouvrage sur les dieux , dit que les leschès étaient consacrées à Apollon, qu'elles devinrent semblables aux exèdres (assemblées de gens de lettres) et que quelques-uns reconnaissaient un dieu surnommé Leschinorion.

Les leschès., où l'on se rassemblait pour causer et se chauffer pendant l'hiver, étaient pour les Grecs ce qu'étaient pour les Romains les stationes et les tonstrinœ. Proclus dit qu'il y en avait dans Athènes trois cent soixante. On donnait aussi ce nom aux écoles et aux lieux de réunion des philosophes. Pausanias (Phocide, c. 25 ) dit que les Delphiens avaient appelé ainsi un édifice renfermant les tableaux de Polygnote. Du temps d'Hésiode, il ne faut entendre par là que les endroits publics où se rassemblaient les oisifs. Hésiode conseille donc à Perses de ne pas s'y arrêter ; il lui interdit également l'entrée des ateliers de forgerons, parce que l'homme assis devant un foyer contracte l'habitude de la mollesse et de l'oisiveté. Un passage de Xénophon, dans ses OEconomiques , atteste que les arts sédentaires pratiqués à l'ombre des arbres ou auprès du feu étaient regardés par les anciens comme propres à énerver l'esprit et le corps et comme in-

dignes de l'homme. L'agriculture passait pour l'occupation la plus noble , parce que c'est en plein air qu'elle s'exerce. La vie antique était presque tout extérieure

(30) Hésiode compare les animaux à un homme courbé par la vieillesse. L'épithète de Tripodi fait sans doute allusion à l'énigme du Sphinx rapportée par Diodore de Sicile (liv. 4) :

« Quel est l'être qui est à la fois bipède, tripède et quadrupède? OEdipe répondit que le sujet de cette énigme était l'homme qui, encore enfant, se traînait sur quatre pieds , qui n'en avait que deux lorsqu'il était grand, et qui, devenu vieux, en avait trois, parce qu'il se servait d'un bâton à cause de sa faiblesse. »

(31) Ces préceptes , relatifs à la manière de se préserver du froid, ne sont curieux qu'en ce qu'ils nous donnent une idée exacte des vètemens dont les Grecs se couvraient du temps d'Hésiode. Un manteau de laine des brodequins de cuir de bœuf, une peau de chèvre jetée sur les épaules ne formaient pas une parure bien élégante ; mais nous devons songer que c'est aux habitans de la campagne que s'applique surtout ce costume. Le luxe des habillemens avait dû naître déjà dans les villes remplies de riches oisifs et de femmes débauchées.

(32) Cet usage de se laver les mains avant d'offrir des libations à Jupiter et aux autres dieux existe également dans Y Iliade. L'origine de cette pratique religieuse remonte sans doute jusqu'à l'Inde, où les peuples du Gange se purifiaient par de fréquentes ablutions. Nous regardons maintenant comme des superstitions puériles des préceptes dont l'oubli dans les dogmes de la théocratie antique suffisait pour irriter la vengeance céleste.

(33) Celte défense de se moquer des mystères pendant les sacrifices indique que la religion, loin d'être extérieure comme dans Y Iliade, tendait à se renfermer dans le cercle des cérémonies superstitieuses. Alors elle n'était plus accessible à toutes les intelligences les plus*vulgaires et elle avait des secrets qu'on ne pouvait tourner en ridicule sans offenser les dieux.

(34) Ces superstitieuses idées de bonheur et d'infortunes attachées à tel ou tel jour provinrent sans doute des Chaldéens , qui , d'après l'observation des astres, imaginèrent des rapports entre les mouvemens célestes et les événemens terrestres ; elles ne furent point particulières aux seuls habitans de la Grèce : elles passèrent chez les Romains , comme nous l'atteste Pétrone, qui rapporte dans le Banquet de Trimalcion (c.30) qu'on voyait suspendus à deux po^ teaux deux tableaux dont l'un représentait le cours de la lune et les images des sept étoiles, et marquait les

NOTES SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

jours heureux ou néfastes. Properce a dit (liv. 2, élég. 26^:

Quœritis el cœlo Phœnicum inventa sereno Quae sit Stella homini commoda, quaeque mala.

Les Grecs , au rapport de Proclus , regardaient comme propices ou contraires à leurs entreprises nonseulement les jours tout entiers, mais encore les différentes parties de la journée. Proclus ajoute que, par exemple, ils consacraient l'avant-midi aux dieux et et l'après-midi aux héros. Nous ne nous étendrons point sur l'importance qu'ils attachaient à la distinction des divers jours, parce que , suivant Hésiode lui-même, peu d'entre eux en savaient la raison. Ces puériles superstitions faisaient partie de leurs croyances nationales et se transmettaient des pères aux enfans, comme il arrive assez souvent chez les peuoles

modernes les plus avancés dans les voies de la civilisation , tant l'homme éprouve le besoin impérieux de croire même à des choses futiles et absurdes !

(35) Hésiode termine ici ses préceptes sur l'indication des bons et des mauvais jours ; il ajoute que les autres sont indifférens et que chacun les loue diversement suivant son caprice, parce que, selon Tzet zès, Orphée et Mélampus en avaient vanté d'autres.

La maxime qui couronne le poëme rachète par sa sagesse et par sa piété ce que toutes ces superstitions offrent de puéril et de ridicule. Après tout, de pa reilles superstitions n'occupent que peu de place dans les Travaux et les Jours, dont l'ensemble présente une collection précieuse de préceptes utiles aux tra vaux de la campagne , à l'exercice de la religion et à la culture de la morale.

NOTES SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

(1) Hermésianax de Colophon voyait dans le mot êoiê\e nom d'une amante d'Hésiode que le poëte avait voulu immortaliser : cette hypothèse n'est guère vraisemblable. Nous n'avons pas besoin non plus de réfuter l'opinion de ces critiques qui veulent, comme Guiet et Robinson, que ce mot signifie matinale ou elle seule. Peut-être, comme le suppose Heinrich, le poëte s'adressait-il à sa Muse en ces termes : « Muse î dis-moi quelle fut cette héroïne ou quelle fut cette autre (ê oie aut qualis). » Leclerc pense qu'Alcmène pouvait être comparée ici à quelque déesse, comme dans Y Odyssée (ch. 6, v. 102) Nausicaa est comparée à Diane. On peut se livrer à de nombreuses conjectures toutes les fois qu'on manque, comme dans cette circonstance, de preuves solides et d'argumens authentiques. L'opinion qui nous semble le moins s'éloigner de la vérité est celle qui rattache ce début au poëme des Megalai êoiai. Nous pensons donc que cette formule ê oie établissait un terme de comparaison entre les diverses héroïnes chantées par le poëte et servait de transition pour passer de l'éloge de l'une à celui de l'autre.

Hésiode dit qu'Alcmène quitta sa patrie, tfest-àdire Mycène, que son père Électryon possédait avec Tirynthe et Midée. Alcmène est appelée Mideaiis Héroina dans Théocrite (13, 20 et 24, v. l).

(2) Le nom d'Alcmène étaitcélèbre dans l'antiquité grecque : il est parlé d'Alcmène dans Y Iliade (ch. 1 4,

323, etch. 1 9, v. 99) et d&nsY Odyssée (ch. 2, v. 120, et ch. ll,v.266);cedernierpoëmecontient(ch. Il, v. 224) une récapitulation des femmes dont la gloire s'était le plus répandue. Les femmes des âges héroïques n'étaient pas, comme elles le furent dans la suite, séparées du commerce des hommes ; elles avaient des occasions de signaler leurs vertus : leurs mariages avec les héros et leurs amours avec les dieux servaient encore à augmenter leur renommée. Il y eut donc avant Hésiode des chantres et des rhapsodes qui célébrèrent les héroïnes de l'antiquité, comme après lui on vit paraître l'auteur du poëme intitulé ta JSaupactica et Pisandre de Camire , qui composa le poëme aDDelé Héroicai Théogamiai,

Alcmène était fille d'Electryon et d'Anaxo, suivant Apollodore (liv. 2, c. 4, § 5) ; sa mère était, d'après Plutarque {Vie de Thésée, c. 7), Lysidice, fille de Pélops. Pausanias rapporte (Élide , c. 17) que le poëte Asius disait qu'Alcmène était née d'Amphiaraiis et d'Ériphyle. Ce même auteur raconte que Jupiter emprunta la figure d'Amphitryon pour avoir commerce avec elle ; qu'après sa mort elle fut changée en pierre ; qu'on voyait son lit à Thèbes parmi les ruines d'une maison ; que son tombeau existait à Mégare près de l'Olympiéum, et qu'elle avait un autel dans le temple d'Hercule à Athènes. Toutes ces traditions ont pu être consignées dans le poëme d'Hésiode, dont le temps n'a respecté que le morceau relatif à l'union d'Alcmène avec Jupiter. Homère et Hésiode sont les

NOTES

deux sources primitives de la mythologie hellénique.

(3) L'image de cette grâce qui respire dans les cheveux et dans les yeux d'Alcmène comme dans ceux de Vénus a pu être empruntée d'un passage de Y Hymne à Vénus (v. 174).

Le verbe grec aênai répond au verbe latin spirare ; Horace a dit (ode 4, 13, 19) :

Faciesquae spirabat amores.

Virgile a voulu sans doute imiter Hésiode dans cette élégante et gracieuse description de Vénus {JEn., liv. 1, v. 406) :

Dixit et avertens roseâ cervice refulsit, Ambrosiœque comae divinum verlice odorem Spiravêre.

(4) Hésiode dit qu'Amphitryon tua volontairement Électryon dans une dispute élevée au sujet d'un troupeau de bœufs ; d'autres auteurs ont supposé que ce fut par hasard qu'il commit ce meurtre. Voici comment Apollodore raconte cette histoire (liv. 2, c. 4, §6):

« Électryon régnant à Mycènes , les fils de Ptérélaiis vinrent avec Taphius réclamer le trône de Mestor, le père de sa mère, et comme Électryon le leur refusa, ils enlevèrent ses bœufs. Les fils d'Électryon voulant s'y opposer, il s'engagea une bataille où ils se tuèrent les uns les autres. Il ne se sauva des fils d'Électryon que Licymnius encore très-jeune, et des fils de Ptérélaiïs que Évérès , qui gardait les vaisseaux. Ceux des Taphiens qui s'enfuirent sur la flotte emmenèrent les bœufs qu'ils avaient pris et les confièrent à Polyxène , roi des Éléens. Amphitryon, les racheta de Polyxène et les reconduisit à Mycènes ; mais Électryon, jaloux de venger la mort de ses enfans, donna à Amphitryon son royaume et sa fille Alcmène, et lui fit jurer de respecter sa virginité jusqu'au retour de la guerre qu'il projetait contre les Téléboens. Il alla recevoir les bœufs, mais l'un d'eux s'étant échappé , Amphitryon lui lança une massue qu'il tenait entre ses mains et qui, ayant frappé les oornes de l'animal, rebondit sur la tête d'Électryon et le tua. »

Nous lisons la note suivante dans le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (liv. l, v. 747) :

« L'île de Taphos est une desÉchinades où s'établirent les Téléboens, ces premiers habitans de l'Acarnanie, ces peuples adonnés à la piraterie. Étant.allés à Argos , ils enlevèrent les bœufs d'Électryon, père d'Alcmène ; un combat eut lieu, et Électryon y périt avec ses fils ; aussi Alcmène promit-elle sa main à celui qui vengerait le meurtre paternel ; Amphitryon l'ayant vengé épousa Alcmène. Cette histoire est clairement expliquée dans Hésiode. »

Jean Diaconus dit qu'Amphitryon tua Électryon en le frappant d'un bâton qu'il avait* lancé sur un bœuf. Ainsi on ne voit ni dans Apollodore, ni dans le scholiaste d'Apollodore, ni dans Jean Diaconus,

que le meurtre du père d'Alcmène ait été l'ouvrage volontaire d'Amphitryon. Hésiode dit cependant que ce héros tua Électryon d'une manière violente ( iphi damassas ) et avec colère ( chosaménos). Faut-il croire que les trois écrivains cités plus haut ont puisé les détails de cette mort dans un autre ouvrage d'Hésiode ou dans les poëmes d'un autre auteur? Ces histoires des siècles héroïques avaient été chantées par un grand nombre de poètes ; elles servirent d'aliment fécond aux Muses tragique et lyrique. Eschyle avait fait une Alcmène; Sophocle, un Amphitryon; Euripide, une Alcmène et un Licymnius ; Pindare (Néméenne, 10, 26) a chanté la victoire d'Amphitryon sur les Téléboens,

(5) On voit dans Hésiode comme dans Homère que si les meurtriers étaient contraints de fuir leur patrie , ils trouvaient un asile dans les pays voisins. Hésiode ne dit pas qu'Amphitryon, réfugié à Thèbes, se soit fait purifier par Créon , comme le rapporte Apollodore (liv. 2, c. 4, § 6) et comme le voulait le mode d'expiation établi pour les supplians , témoin dans Hérodote (liv l , c. 35) l'histoire du phrygien Adraste qui , ayant tué son frère involontairement, trouva un refuge à la cour de Crésus.

(6) L'auteur de Y Odyssée parle des Taphiens comme dépeuples navigateurs et pirates (ch. 1, v. 105, 181, 419; ch. 14, v. 452 ; ch. 15, v. 427 et ch. 16 v. 426), mais il ne fait pas mention des Téléboens. Ces deux peuples habitaient la même contrée. Comme Hésiode ne dit pas qu'Amphitryon dans son expédition contre eux se soit servi de vaisseaux , on peut conjecturer qu'à celte époque les Téléboens habitaient encore le continent de l'Acarnanie, d'où ils passèrent dans l'une des îles Echinades , situées vis-à-vis ce continent. Les Téléboens, qui faisaient partie des Lélèges, étaient plus anciens que les Taphiens. Suivant Apollodore ( liv. 2,c. 4, § 5) , Taphius, fils de Neptune et d'Hippothoé , fonda Taphos et donna à ses peuples le nom de Téléboens parce qu'il était allé loin de sa patrie ( oti têlon tes patridos êbê). On lit dans le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (liv. 1 v. 747) que, d'après Hérodote , Hippothoé et Neptune eurent un fils nommé Ptérélas qui fut père de Téléboas et de Taphus , et que ce dernier donna son nom à l'île de Taphos , dont les habitans prirent de tous deux la dénomination de Taphiens et de Téléboens. Quel que soit le plus ou moins de vraisemblance de ces diverses étymologies, on voit que du temps d'Hésiode ces deux peuples n'en formaient qu'un seul, ou que du moins ils habitaient l'un près de l'autre ; car il est possible qu-alors les Taphiens fussent déjà établis dans l'île de Taphos et que les Téléboens demeurassent encore sur le continent de TAcarnanie. Ces peuples, dans la suite, occupèrent un grand nombre d'îles et entre autres celle de Caprée, comme nous l'apprennent Virgile

SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

{Mn., 7, 733) et Silius Italicus (7, 418). Dès l'origine, ils s'étaient adonnés au brigandage, et ils étaient venus enlever les bœufs d'Electryon, dont ils avaient tué les enfans. Alemène, fille de ce roi , avait promis de n'accorder ses faveurs à Amphitryon qu'après qu'il aurait vengé la mort de ses frères. Amphitryon fit donc dans leur pays une expédition qui passa pour un des plus beaux exploits de l'antiquité. Pindare parle de cette guerre (Néméenne. 10, v. 25) et Hérodote rapporte (liv. 5, c. 59) qu'il vit dans le temple d'Apollon Isménien un trépied dédié aux Thébains avec cette inscription en lettres cadméennes :

AMPHITRYON m'a CONSACRE A SON RETOUR DE LA GUERRE CONTRE LES TELEBOENS.

(7) Hésiode appelle les Locriens Jnchémachoi (combattant de près) , ce qui est contraire à ce qu'Homère dit de ces peuples (Iliade, ch. 13, v. 713).

Aussi quelques commentateurs pensent-ils qu'il faut lire Fnchémachoi , (combattant avec la lance). Nous n'avons cru devoir rien changer au texte ordinaire. Hésiode n'a peut-être point parlé des mêmes Locriens qu'Homère ; car, suivant Pausanias , il y avait les Locriens Hypocnémidiens , les Locriens Ozoles, et ceux d'Opunte, de l'île d'Atalante, de Thronium et d'Italie ; ces divers peuples devaient différer de mœurs et d'usages. Les Locriens Ozoles étant voisins non-seulement de la Phocide , mais encore des Taphiens et des ïéléboens , à qui Amphitryon fit la guerre , furent probablement ceux qui accompagnèrent ce héros avec les Béotiens et les Phocéens, tandis que ce furent les Locriens d'Opunte qui allèrent au siège de Troie sous les ordres d'Ajax, fils d'Oïlée.

(8) Amphitryon, suivant Apollodore (Hv. 2, c. 4, § 5) , était fils d'Alcée et d'Hipponome, fille de Ménécée. D'après Pausanias (Jrcadie, c. 14), les Phénéates disaient qu'Alcée avait eu Amphitryon de Laonomé, fille de Gunéus, et non de Lysidice, fille de Pélops.

(9) Le mont Typhaon, qui devait être placé. entre l'Olympe et Thèbes , peut-être dans la .Phocide, n'étant mentionné par aucun auteur, Leclerc a proposé de lire Tilphosion, parce que le mont Tilphosius existait en Béotie à cinquante stades d'Haliarte, suivant Pausanias (Béotie,c. 33). Bochart conjecture que Tilphosius était un surnom de THélicon.

Quant au mont Phicius , il ne laisse pas de doute sur son existence ; les poètes et les mythologues en parlent fréquemment. Situé en Béotie, près de Thèbes, il tirait son nom du mot éolique Phix, qui est le même que celui de Sphiœ. C'était là que le Sphinx avait séjourné.

Hésiode semble avoir voulu présenter l'image grandiose de Jupiter arrivant en deux pas de l'Olympe au

Typhaon et du Typhaon au Phicius. Le prodige d'une telle marche, admissible quand il s'agit d'un dieu, fait ressouvenir de Neptune qui, dans Y Iliade (ch. 13, v. 20) franchit en trois pas une vaste dislance. Ainsi, dans Pindare (PythiqueZ, 75), Apollon d'un seul pas accourt arracher son fils Esculape des flancs de sa mère inanimée.

Ces miracles de vigueur et d'agilité, que la poésie grecque attribuait souvent aux divinités , étaient un débris de la croyance primitive, qui en avait fait des êtres pourvus de formes gigantesques et de forces prodigieuses. Ce ne fut que par degrés que les dieux se rapprochèrent davantage de la nature humaine.

(1 0) Le fond de ce mythe est dans Homère (Iliade , ch. 19, v. 98, etc.). Hésiode ne dit point que Jupiter, pour mieux tromper Alemène, emprunta la figure d'Amphitryon , ces sortes de métamorphoses n'étant point conformes au génie de la mythologie grecque primitive. Ce fait aura été imaginé par des poêles postérieurs, qui l'ont fourni à Apollodore (liv. 2, c. 4, § 8 ) et à Diodore de Sicile ( liv. 4, c. 9 ). Ces deux écrivains rapportent que Jupiter demeura trois nuits avec Alemène , et de là vint le surnom de Triesperos appliqué à Hercule. Il passa neuf nuits et neuf jours auprès d'elle, suivant Clément d'Alexandrie ( Pro- Irept., p. 28 ) et Arnobe ( Contrà.gent. , p. 1 45 ), et deux nuits seulement d'après Ovide (Jmorum, liv. l, él. 13, v. 415) et Properce (liv. 2 él. 18, v. 25). Hésiode dit qu'il ne resta qu'une seule nuit dans sa couche. Ainsi les traditions s'amplifient et se dénaturent à mesure qu'elles s'éloignent de leur première source.

(il) Les rois et les princes des siècles héroïques faisaient consister dans leurs troupeaux leur principale richesse ; ils ne dédaignaient pas de les visiter et de les soigner eux-mêmes. Amphitryon, après une longue absence et une guerre pénible, devait donc n'avoir rien tant à cœur que de revoir ses troupeaux et ses bergers. Mais Hésiode nous le représente tellement amoureux de sa femme qu'il néglige pour elle un si vif plaisir. Ce passage, tout en nous offrant dans l'amour d'Amphitryon pour Alemène l'idée d'une époque où le sentimenl conjugal se perfectionne, nous montre, jusque dans la preuve de cet amour, un reste de la simplicité et de la rudesse des premiers âges , puisqu'il n'y a qu'une épouse qui puisse l'emporter sur des troupeaux dans le cœur de ce guerrier. Il y a là , comme dans presque tout Hésiode , le mélange de deux sociétés , la fusion de deux époques.

(12) Hésiode compare la joie d'Amphitryon rentrant dans sa maison à celle d'un homme échappé à un dur esclavage ou à une dangereuse maladie. Ainsi, dans Y Odyssée (cb. 5, v. 394) , Ulysse, errant sur

NOTES

la mer, quand il aperçoit le rivage, éprouve autant de plaisir que des fils dont le père revient à la vie :

« Lorsque des enfans voient renaître un père chéri qui, abattu par la maladie, en proie à des maux cruels, a langui longtemps consumé de souffrances et vaincu par une terrible divinité, ils se réjouissent de ce qu'enfin les dieux l'ont affranchi de ses douleurs : ainsi Ulysse aperçoit avec ioie la terre et les forêts. »

(13) Ces deux vers (55 et 56) ne présentent qu'une froide répétition de ce qui a été déjà dit; comme ils sont cependant nécessaires pour servir de lien à ce qui va suivre, il est probable qu'ils ont été interposés par le rhapsode ou par le diaskévaste qui a réuni les deux parties du poërne.

Malgré l'addition de ces deux vers, on sent qu'il y a une lacune immense entre le début du poème et sa continuation. Est-il croyable que le même poète ait passé brusquement de la naissance d'Hercule à son combat avec Cyenus ? n'aurait-il pas donné quelques détails sur son enfance et sur ses autres exploits ? Hésiode avait parlé plus longuement de ce héros dans son poërne des Mégalai éoiai, comme l'atteste le fragment conservé par Aspasius (Ad Arist. Eth. Nicom., 3, p. 43) et dans lequel Alcmène dit à Hercule :

« 0 mon fils! le puissant Jupiter t'a rendu le plus infortuné et le plus généreux des hommes. »

C'est donc ici que finit le morceau des Mégalai éoiai qui a survécu à la perle des autres, et c'est également ici que commence le poërne d'un antique rhapsode qui a célébré le combat d'Hercule contre Cyenus, combat peut-être oublié par d'autres chantres et qui a intercalé dans son récit la description du bouclier.

(1 4) Il y a dans les fables grecques trois Cyenus : l'un, fils de Neptune et de Céyx, qui fut tué par Achille , l'autre fils de Mars et de Pyrène , et le troisième fils de ce même dieu et de Pélopie. Apollodore (liv. 2, c. 6, § 11 ) dit qu'Hercule, près du fleuve Échédore, rencontra , le second, qui le défia au combat, et que Mars ayant voulu prendre la défense de son fils , la foudre tomba au milieu d'eux et les sépara. Il raconte aussi (liv, 2, c. 7, §7) qu'à son passage à Itone , Hercule fut provoqué par le troisième et le tua dans un combat singulier ; mais il est vraisemblable, comme le remarque Clavier, qu'Apollodore d'un seul combat en a fait deux, et qu'il a été trompé par la différence du nom que les auteurs ont donné à la mère de Cyenus. C'est du fils de Mars et de Pélopie qu'il s'agit dans le Bouclier d'Hercule. Telle est l'opinion de Heyne ( Observaliones ad Apollodorum, p. 170), car Apollodore prétend qu'il fut tué près d'Itone , et Hésiode dit qu'il se trouvait dans le bois consacré à Apollon Pagaséen , lequel

bois n'était pas éloigné de cette ville ni de celle de Trachine , et que son tombeau fut détruit par l'Anaurus, fleuve de Thessalie, dont Euripide (Hercule furieux, y. 386 ) parle également. Le combat d'Hercule et de Cyenus , qui cependant n'est pas classé parmi les douze travaux d'Hercule , a été célébré par les sculpteurs, les historiens et les poètes. Suivant Pausanias (Laconie, c. 18 ), il était figuré sur le trône d'Apollon Amycléen. Pausanias avait vu (Attique, c. 27) dans la citadelle d'Athènes une autre sculpture dont le même combat était le sujet. Diodore de Sicile en fait mention (liv. 4, c. 37 ) . Pindare en parle ( Olympiques 10, v. 19) et il dit que la force d'Hercule fléchit un moment sous celle de Cyenus ; en effet, d'après le seholiaste de Pindare (loc. cit.), Stésichore avait composé un poëme lyrico-épique , intitulé Cyenus , dans lequel le résultat du combat était la retraite d'Hercule. Hésiode ne dit rien de cette fuite, que probablement Stésichore aura imaginée pour rehausser la gloire de son héros. Stésichore racontait dans son poëme que Cyenus tranchait les têtes des voyageurs et en construisait un temple à Apollon. Hésiode se contente de dire qu'il se plaçait en embuscade pour dépouiller les étrangers qui venaient consacrer à ce dieu des offrandes et des hécatombes. Pausanias rapporte (Atlique, c. 27) qu'il avait tué beaucoup de personnes , entre autres Lycus de Thrace , et qu'il promettait un prix à celui qui pourrait le vaincre. La conduite de Cyenus rappelle la férocité de ces premiers siècles, où les hommes, confiant dans leur force et libres du frein des lois , infestaient les routes et dressaient des embûches aux voyageurs. Cyenus est le brigand qui ravage la terre, Hercule est le héros qui la délivre ; ils sont la personnification l'un d'un reste de barbarie, l'autre d'un commencement de civilisation.

(1 5) L'Apollon Pagaséen était l'Apollon adoré à Pagase, ville de Thessalie, appelée dans la suite Démétrie , située au nord du golfe Pélasgique et d'où les Argonautes partirent pour la Colehide, Hygin dit, d'après Callimaque, qu'ils y avaient érigé un temple à ce dieu. Le seholiaste d'Apollonius de Rhodes rapporte (ch. l, v. 238) que cette ville s'appelait ainsi , parce que le navire Argo y avait été fabriqué (apo tou ecai pepechtai tên Argo) , et que Scepsius prétendait que son nom provenait des sources dont ses environs étaient arrosés (apo tou pe'~ gais pêrirréesthai tous topous). Ce nom a pu aussi lui être donné par l'Hyperboréen Pagasus, qui, suivant une tradition consignée dans Pausanias (Phocide, ch. 5), avait fondé avec Agyéus l'oracle de Delphes.

Rien n'est plus poétique que l'image du bois et de l'autel d'Apollon que l'aspect de Mars et de ses armes remplissent d'une clarté soudaine. C'est ordinairement par leur éclat que les dieux chez les poètes

SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

trahissent leur présence ; témoin ce passage de YOdijssée(ch. 19, 33).

Pallas, portant un flambeau d'or, répandait une lumière magnifique. Alors Télémaque se hâte de s'adresser à son père :

« 0 mon père! certes un grand prodige frappe mes regards. Les murs de ce palais , ces superbes lambris, ces poutres de sapins , ces hautes colonnes brillent à mes yeux comme une flamme étincelanle. Sans doute une des divinités qui habitent le vaste Olympe est descendue parmi nous. »

Le prudent Ulysse lui répond ainsi

« Tais-toi ! modère ton impatience et ne m'interroge pas. C'est ainsi que les habitans de l'Olympe ont coutume de nous apparaître. »

Dans l'hymne à Cérès , cette déesse manifeste sa présence de la même manière (275):

« A ces mots , la déesse change sa figure et sa taille et se dépouille de la vieillesse ; la beauté se répand autour d'elle, une suave odeur s'exhale de ses voiles parfumés , un vif éclat s'échappe de son corps immortel et ses blonds cheveux voltigent sur ses épaules. Tout le palais se remplit alors d'une splendeur semblable aux éclairs. »

Virgile environne aussi Vénus d'une lumière divine ( JSn.,\iv. 1, v. 406) :

Dixit et avertens rosêa cervice refulsit.

(16) Dans YAntîgone de Sophocle (1180), l'épouse de Créon est Eurydice ; ici elle s'appelle Hénioché : ce n'est pas la première fois que nous avons remarqué des différences de noms dans les mythes grecs. Créon d'ailleurs a pu avoir plusieurs épouses, comme l'observe Heinrich.

Hénioché est appelée tanupépïos (au long voile), comme Hélène dans Y Iliade (ch. 3, v. 230).

(1 7) Cet hémistiche « tou men phrenas éxéléto » est pris de Y Iliade (ch. 4 , v. 234, et ch. 19, v. 137).

Si l'on voit souvent dans les poètes les dieux ôler aux hommes l'esprit de sagesse, leur inspirer de fatales passions et même les entraîner au crime, de pareilles fictions ne sont point des traits d'impiété : elles attestent seulement que les Grecs s'étaient fabriqué des dieux à leur image et qu'ils leur prêtaient quelquefois tous les défauts de l'humanité. La pensée d'Homère a été copiée ou imitée par plusieurs poètes : d'abord par l'auteur du Bouclier d'Hercule, ensuite par Eschyle, dont Platon rapporte ce passage :

« La Divinité fournit un motif de perte aux mortels lorsqu'elle veut ruiner de fond en comble leur maison. »

Et par un auteur tragique inconnu dont Grotius cite les paroles dans ses Excerpta, p. 461 :

« Lorsque la Divinité prépare des malheurs à un

homme, elle commence par égarer l'esprit à l'aide duquel il délibère. »

Les saintes Ecritures, comme les poésies grecques , nous montrent la Divinité aveuglant les hommes, leur fermant les oreilles et leur endurcissant le cœur. Le Jéhovah de la Bible est jaloux, sanguinaire, violent comme les dieux du paganisme.

(18) On sait que les anciens poètes ont donné aux fleuves la forme de taureaux et qu'ils les ont appelés taurocranous ou tauropodas. Horace a dit ( liv. 4 ,

Od. 14, 25) :

Tauriformis volvitur Anfidus.

Et Virgile , (Géorg. 4, y. 37 i; :

El gemina auratus tauriuo cornua vultu Eridanus

On a cherché la cause de cette image symbolique tantôt dans le bruit des ondes comparé au mugissement des taureaux, tantôt dans les détours et les sinuosités des fleuves, semblables aux cornes de ces animaux, tantôt dans la fertilité des champs dont le bœuf fut l'emblème chez les anciens ; des fleuves , cette image a passé à Neptune, qu'on a nommé Tauréos, comme s'il était représenté sous la forme d'un taureau.

C'est dans ce sens que Grœvius a pris cette épithète à laquelle se rapporte celle de Taurocranos que , dans Or este, Euripide applique à l'Océan. Selon Voss , Pépithète de Tauréos indique que Neptune fournit leur nourriture aux taureaux dans les pâturages situés sur des rivages peu élevés, de même que ce dieu est appelé Hippios ou Hippoposêidôn parce qu'il abreuve les chevaux de ses ondes. Mais une pareille explication n'est confirmée ni par les témoignages des écrivains ni par les monumens de Part. On doit plutôt, comme le veut Heinrich, ajouter foi aux paroles de Tzetzès, qui prétend que dans les villes de la Béotie, et surtout à Oncheste, on immolait des taureaux à Neptune, qui reçut de là le surnom de Tauréos.

Il y avait, suivant Hésychus, des fêles consacrées à Neptune et appelées Tauréa. Athénée parle d'une fête de ce nom célébrée à Éphèse, dans laquelle des jeunes gens tout nus , qui présentaient les coupes , s'appelaient Tauroi. C'est la qualité des victimes immolées dans cette fêle qui lui a valu son nom et à Neptune Pépithète de Tauréos.

D'où les Grecs ont-ils emprunté cet usage de sacrifier des taureaux ? Il est probable que c'est de la religion persane. Dans \eZend-Avesla, Milhras immole le taureau, qui est le symbole de la génération et delà vie et dont les cornes produisent tous les -fruits ; il lui ouvre le sein pour donner un passage aux eaux fécondées. Il y a donc analogie entre ce taureau primitif qui porte en lui-même les germes de toutes choses et l'élément de l'eau qui répand la fertilité. De là est venue chez les Grecs la coutume d'immoler des taureaux en l'honneur des fleuves et de la mer. Ce rite

NOTES

était un hommage rendu au principe humide de la création.

Diane et Bacchus dans les premiers temps avaient porté une tête de taureau , sans doute comme un symbole d'origine orientale.

(19) Le cheval Aréion ou Arion est très-célèbre dans les fables d'Adraste. Homère est le premier qui en parle {Iliade, ch. 23, v. 347). Stace en fait aussi mention (ch. 6, v. 301).

Voici ce qu'en dit Pausanias (Jrcadie, c. 25) :

« On rapporte que Cérès eut de Neptune une fille , dont il n'est pas permis de dire le nom à ceux qui ne sont point initiés, et le cheval Arion. Voilà pourquoi, dit-on, les Arcadiens ont donné les premiers le surnom d'Hippius à Neptune. »

Il cite à l'appui de ce qu'il avance des vers de 17liade et de la Thébaïde.

Homère dit dans Y Iliade , au sujet d'Arion :

« Non, quand même un héros, derrière toi , exci- » terait le divin Arion, ce rapide coursier d'Adraste , » dont la race est immortelle. »

On sait, d'après la Thébaïde , qu'Adraste s'enfuit de Thèbes :

« Portant des vêtemens de deuil et conduit par » Arion aux crins verts. »

Ils prétendent que ces vers indiquent que Neptune était père d'Arion. Cependant Antimaque dit qu'Arion était fils de la Terre.

« Adraste , fils de Talaus , descendant de Créthée, » le premier desDanaens, poussa en avant ses fameux » chevaux , l'agile Cérus et Arion le Thelpusien, que » la Terre elle-même enfanta près du bois d'Apollon » Oncéen pour qu'il devînt l'objet de l'admiration » des mortels. »

On peut dire également d'un cheval né«de la Terre, qu'il est de race divine, et il peut aussi avoir la crinière verte. On dit encore qu'Hercule, faisant la guerre aux Eléens, demanda ce cheval à Oncus, et qu'ii était traîné par Arion lorsqu'il s'empara d'Élis. On ajoute qu'Hercule le donna ensuite à Adraste ; c'est pour cela qu'Antimaque dit en parlant d'Arion :

« Qu'il était alors conduit par Adraste , son troisième maître. »

Apollodore raconte (liv. 3, c. 6, v. 8) qu'Adraste, dans la défaite des Argiens , fut seul sauvé par son cheval Arion, que Cérès, transformée en Furie, avait conçu de Neptune. Les scholiastes de Y Iliade (ch. 23, 347) et de Lycophron (153) lui attribuent la même origine.

Nous remarquerons que, dès les siècles héroïques, on avait l'habitude de donner des noms propres aux chevaux les plus célèbres , et. qu'ici le char qui porte Hercule et Iolaûs est traîné par un seul cheval, tandis que les héros de l'antiquité en conduisaient ordinairement deux et quelquefois un troisième attaché

aux autres par une corde et appelé hippos seiraios ; séi raphoros , ou pare'oros , comme^dans Y Iliade (ch. 8, v. 81).

(20) Suivant Tzetzes, onchalque était un mélange formé de l'airain qui, naturellement rougeâtre, devenait blanc par suite d'une certaine préparation. Virgile (uEn.t 12, v. 87) dit : album orichalcum ; de même que nous trouvons ici oreichalcoio phaéinou. Cet hémistiche a été copié par Apollonius de Rhodes (liv. 4, v. 973). Le scholiaste de ce poète dit que l'orichalque est une espèce d'airain ainsi nommée d'un certain Oréius qui la découvrit ; il ajoute que plusieurs auteurs, entre autres Aristote, nient l'existence de ce métal factice, mais que d'autres, comme Stésichore, Bacchylide et Aristophane le grammairien en font mention, et que d'autres , comme Socrate et Théopompe, dans son vingt-cinquième livre, prétendent que c'était le nom d'un statuaire. Voici ce que dit Strabon (liv. 13, c. 1, v. 56) :

« Aux environs d'Andira on trouve une espèce de pierre qui se change en fer par l'action du feu ; ensuite ce fer, mis en fusion avec une certaine terre, produit le faux argent qui, mêlé avec de l'airain, devient ce métal que quelques-uns appellent l'orichalque. »

Des brodequins d'airain, une cuirasse d'or, une épée , un carquois , une lance , un casque , un bouclier, telle est l'armure d'Hercule. Celte description est imitée des passages de Y Iliade qui concernent l'armure de Minerve (ch. 5, v, 736), et â'Jgamemnon (ch. Il, v. 16). Hercule est donc armé ici comme les guerriers d'Homère et comme tous ceux des âges héroïques. Il n'a point la peau de lion , la massue et l'arc que lui donnèrent la poésie et la sculpture dans les siècles suivans. Alors on voulut le représenter avec le costume de ces premiers temps de barbarie où les hommes n'étaient revêtus que de la dépouille des animaux sauvages , ne combattaient qu'avec des bâtons et n'avaient pour boucliers que des peaux de chèvre. Mais une pareille armure, quoique historiquement elle ait dû précéder l'autre , n'a été qu'une invention postérieure aux siècles d'Homère et d'Hésiode. La véritable armure antique d'Hercule consistait dans le bouclier, la cuirasse , l'épée et la lance ; telle était également celle des dieux et des déesses. Ce n'est que plus tard que s'opéra un changement dans l'appareil guerrier de ce héros. Suivant Athénée (12, p. 512, F.), Stésichore fut le premier qui lui donna la massue et la peau de lion. Strabon prétend (15, p. 1009, B.) que ce fut Pisandre ou un autre chantre des Héraclées. Remarquons que Thésée, regardé presque comme un autre Hercule, a été d'abord armé de l'épée, et que l'idée de la massue n'est venue que dans les âges postérieurs.

Malgré son changement d'armure , Hercule conserva encore chez plusieurs poètes quelques-unes des

SLR LE BOUCLIER D'HERCULE

anciennes armes que lui avaient attribuées les chantres des siècles héroïques. Dans les temps même où les jeux de la scène et les monumens de la sculpture le représentaient armé delà massue et chargé de la peau de lion, Sophocle l'appela (Philoctête , 727) chalcaspis aner (le héros au bouclier d'airain). Moschus raconte {Megara , v. 98) qu'Alcmène a vu en songe Hercule tout nu, sans son manteau et sa tunique, et ensuite reprenant les vètemens dont il était couvert. Apollodore dit (liv. 2, c. 4, §-. il) qu'ayant appris d'Eurylus à tirer de l'arc , Hercule reçut de Mercure une épée, d'Apollon des flèches, de Vulcain une cuirasse d'or, de Minerve un manteau , et qu'il coupa lui-même une massue dans la forêt de Némée. On voit que les poètes et les mythologues ont confondu les dates et les détails de son armure et de son costume. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'auteur du Bouclier le montre vêtu et armé comme il Ta été primitivement, comme l'étaient les guerriers des siècles héroïques. Cette circonstance suffirait donc pour attester la haute antiquité de ce po'éme, qui présente partout les traditions et la couleur homériques.

(21) Le poëte s'est étendu sur la description des flèches d'Hercule, que dans la suite, on supposa empoisonnées, et que Sophocle {Philoctète, 106) représente comme inévitables et messagères de carnage. Ici leurs pointes présentent la mort et sont trempées de larmes, des larmes arrachées aux parens de leurs victimes. L'épithète de lathiphtongoio (qui arrache la voix), appliquée à la mort , ne se rencontre dans aucun autre poëte grec. La description de toute l'armure d'Hercule annonce le travail d'un auteur qui a cherché les images hardies et les effets grandioses.

(22) Voici ce fameux bouclier dans la description duquel le poëte, à l'exemple d'Homère, a donné une ample carrière à son imagination. Ce bouclier est un chef-d'œuvre remarquable par la variété et la profusion des figures , non telles que le poëte les a vues réellement, mais telles que son esprit les a conçues et que son talent les a embellies. Ce n'est donc point d'après les règles sévères de la ciselure qu'il faut examiner et juger ce morceau. Ces personnages qui se meuvent, ces héros qui se poursuivent, cette discorde qui crie, ces serpens qui sifflent, ces Muses qui chantent, tous ces prodiges sont le produit d'un enthousiasme et d'une licence de poëte. Quoique le bouclier d'Achille, dans Homère, soit sans doute supérieur à celui d'Hercule pour le mérite de l'invention et pour la noble simplicité de la poésie, il y a cependant de l'injustice à leur avoir'appliqué ce vers de Sannazar:

Ulum hominem dicas, hune posuisse deura.

. (23) L'éclat des armes chez les anciens en faisait, comme on sait, un des principaux mëriles. Toute la

surface du bouclier d'Hercule, qui était de forme ronde, paraissait donc étincelante de divers métaux qui remplissaient les intervalles d'une ciselure à l'autre.

Titano. Comme l'observe Bergier, il paraît que la peinture en émail n'était pas inventée du temps d'Hésiode: qu'ainsi ce mot ne signifie que de la soudure. Bergier pense qu'il faut entendre par là l'élain, et alors le terme latin stannum en serait dérivé. Les scholiasles expliquent titanos par gupsos ou scirros. Suidas prétend que c'était du gypse ou de la poussière du marbre, et il ajoute que c'était une pierre calcinée appelée d'abord titanos et par suite asbestos. Pline dit {Hist. Nat., 36 , c. 59) : « Cognata calei res gypsum est. » L'usage d'employer le gypse avait fait naître l'art appelé gupsemplasticé. techné (V. Saumaise, exerc. Plin.). Ici donc le gypse ne sert pas à composer les figures tracées sur le bouclier, mais à séparer et à distinguer les divers morceaux de ciselure.

Leuco félephanti. L'ivoire , dès les temps les plus anciens, a servi, comme l'atteste Homère, d'ornement aux ouvrages de l'art. Grâce à son emploi dans le bouclier, sa blancheur devait ressortir davantage, mise à côté du fer, de l'or ou de l'acier.

Électro. Ce métal était un mélange d'or et d'argent. Pline en parle ainsi (H. iV.,33,c. 23): «Ubicumque quinta argenti portio est, electrum vocatur. Fit et cura electrum argento addilo , et electro aucloritas , Homero teste, qui Menelai regiam auro electro , argento , ebore fulgere tradit. » Le mot electro a pour nous la signification d'ambre jaune.

Pluches. C'étaient des lames de fer, d'airain ou d'acier plaquées les unes sur les autres pour défendre les boucliers contre les coups de lance et de flèche, ainsi qu'on le voit dans l'Iliade (ch. 7, 247 ; ch. 18, 481 ; ch. 20, 269); ces lames, qui étaient bleues, s'allongeaient (diélélanio) sur tout le bouclier, quelquefois aussi elles servaient, de rempart aux cuirasses. La cuirasse d'Agamemnon (Iliade, ch. il, 24) était garnie de dix lames d'azur foncé, de douze d'or et de vingt d'étain.

(24) Au milieu du bouclier se dressait un dragon. Pausanias parle aussi (Phocide, c. 26) du bouclier de Ménélas, sur lequel on remarquait le dragon qui parut à Aulis lors du sacrifice et qui fut regardé comme un présage. Pindare dit (Pythique, 8, v. 65) qu'Alcméon portait devant Thèbes un bouclier que distinguait un dragon tacheté. Dans VIlia.de (ch. 1 1 , v. 38), un dragon à trois tètes est figuré sur la courroie à laquelle est suspendu le bouclier d'Agamemnon. Les poètes voyaient dans ce reptile une image propre à inspirer l'effroi dans les combats.

(25) Sur la tête de ce dragon voltigeait Éris ou la Discorde, fille de la Nuit. Rien n'est plus poétique

NOTES

que la description de cette déesse : elle punit les ennemis téméraires qui osent attaquer Hercule ; euxmêmes descendent dans les enfers, et leurs ossemens pourrissent sur la terre, desséchés par le soleil. Remarquons que le germe de cette pensée peut avoir existé dans les premiers vers du premier chant de VIliade, où Homère dit que la colère d'Achille envoya chez Pluton les âmes illustres d'innombrables guerriers et livra leurs coips en pâture aux chiens et aux oiseaux.

' Leclerc reproche à l'auteur du Bouclier d'y avoir entassé plus d'images qu'il ne pouvait en contenir et de l'avoir rempli d'objets qui se meuvent d'euxmêmes. On peut lui répondre : 1° que la Toreutique pouvait aisément ciseler une grande quantité d'objets sur un bouclier proportionné sans doute à la taille et à la force des hommes des âges héroïques ; 2° que l'artiste n'avait eu besoin que de représenter la Discorde avec des ailes déployées pour lui donner l'apparence d'un être qui volait dans les airs. Ainsi pour figurer des guerriers qui se poursuivaient ou qui poussaient des cris, il lui suffisait de les montrer avec le corps penché ou la bouche entr'ouverte. D'ailleurs toutes ces images doivent être prises dans un sens figuré. Ajoutons que comme il s'agit d'une armure fabriquée par Vulcain, l'ouvrage d'un dieu autorise la supposition de toutes les merveilles de l'art.

(26) Les diverses personnifications de toutes les circonstances du combat peuvent avoir été l'ouvrage plutôt de l'imagination du poëte que du talent de l'ouvrier. Proioxis est l'action de poursuivre, palioœis est celle de se retourner.

(27) Le combat des Lapithes et des Centaures aux noces de Pirithoùs et d'Hippodamie a été célébré par le chantre de Y Odyssée (ch. 21-295) et par u.ne foule d'autres poètes. Il a servi de sujet à un grand nombre de bas-reliefs et de peintures. En effet, Thésée , héros indigène des. Athéniens, s'étant distingué par sa victoire remportée sur les Centaures , les artistes d'Athènes mettaient une sorte d'amour-propre national à représenter ce combat.

Les Lapithes et les Centaures étaient deux peuples deThessalie ou plutôt , comme le pense Clavier {Histoire des premiers temps.de la Grèce, t. 1, p. 279, seconde édition), les Centaures avaient la même origine que les Lapithes, car, d'après Diodore de Sicile (iiv. 4, c. 69), ils étaient fils de Centaurus, frère de Lapithes; il paraît qu'on appelait ainsi ceux des Lapithes qui avaient les moyens d'entretenir un cheval. L'équilation devait être connue alors dans la Thessalie, où l'on pratiquait la chasse aux taureaux décrite par Héliodore (OEthiopiques,\. 10, p. 428) etqui a donné naissance au nom de Centaures , composé des deux mots centein taurous (piquer les taureaux). Les Centaures n'avaient pas de rois, tandis que les Lapithes en avaient,

comme étant le peuple principal. Dans le dénombrement du deuxième chant de Y Iliade (740) , les Lapithes marchent sous les ordres de Polypetés et de Léontée. Cette nation, qui était une colonie des Pélasges de la Thessalie , occupait un vaste pays entre la Phthiotide, le Pinde, l'Olympe et la Perrhébie. On trouve dans Y Iliade la liste des Lapithes (ch. 1 , v. 262) ; celle du Bouclier d'Hercule en contient quatre nouveaux : Hoplée , Phalère , Prolochus et Mopsus ; mais elle ne parle point de Polyphème. Le vers relatif à Thésée est le même dans les deux poèmes.

Quelques commentateurs ont pris titarêsion pour un nom propre de Lapithe , mais ce mot n'est qu'un adjectif qui se rapporte à Mopsus , fils d'Ampyx, et dérive du nom de la patrie de ce héros, comme le dit Jean Diaconus : « apo titarésiàu topou ; » soit du Titarèse , fleuve de Thessalie, dont Y Iliade parle (ch. 2-751) , soit du mont Titarus d'où ce fleuve descend. Ainsi Apollonius de Rhodes a dit de Mopsus (ch. 1 , v. 65) :

« Là vint aussi Mopsus le Titarésien , que le fils de Latone avait rendu savant parmi tous les augures dans l'art d'interpréter le vol des oiseaux. »

Qrphée {Argon. , v. 126) le place au nombre des Argonautes :

« Et Mopsus, venu de Titarus ; Mopsus, que Arégonis, mariée à Ampyx , mit au jour sous un hêtre de Chaonie. »

Lycophron {Alexandr. 881^ a dit avec une légère différence :

« Mopsus Tiléronien. »

Les noms des Centaures sont Pétréus, Asbole, Arctus, Urius, Mimas, Périmède et Dryale ; ils ont pour armes des massues. La massue en effet convenait à ces guerriers encore farouches et sauvages qu'Homère appelle des monstres habitans des montagnes (IL ch. 1, 268) et tout hérissés de poils (//. ch. 2, 743). Ces dénominations ont pu faire naître longtemps après Homère et Hésiode l'idée de les représenter comme étant moitié hommes et moitié che-

(28) « L'expression de « Muses de la Piérie, » dit Heinrieh, n'a pu venir d'Hésiode ni dans cet endroit ni au commencement du poëme des Travaux et des Jours. Un poëte-d'Ascra aurait dit : « Les Muses de UHélicon, » comme au début de la Théogonie : « Les Muses, dont le culte fleurit d'abord dans la Thrace et la Piérie , étant venues en Grèce , établirent leur séjour sur l'Hélicon , montagne de Réotie. » Or croira-t-on qu'un poëte voisin de cette montagne ait mieux aimé tirer la dénomination des divinités de son pays du nom de leur demeure , qui était la plus éloignée et dont le souvenir avait presque péri de son temps ? » Voilà un nouveau motif de supposer que la description du Bouclier d'Hercule n'est pas l'ouvrage d'Hésiode.

SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

(29) Cetle action de rejeter l'eau par les narines est conforme aux habitudes des dauphins , dont Pline a dit (liv. 9, 7) : « Cùm famé conciti, fugientem in vada ima persecuti piscem , diutiùs spiritum continuer e, ut arcu emissi , ad respirandum emicant , tantâque viexsiliunt, ut plerumque vêla navium transvolent. »

(30) Théocrite (Idylle 1, v. 39; nous montre également un pécheur ciselé sur une coupe :

« A côté d'eux sont un vieux pêcheur et un roc escarpé sur lequel un vieillard s'empresse de traîner un vaste filet pour le lancer dans les eaux et ressemble à un homme qui se livre avec vigueur à de pénibles efforts. »

La description qui se trouve dans le Bouclier (l'Hercule a quelque chose de plus gracieux et de plus doux que celle de Théocrite : ce n'est pas ici un vieillard qui , sur une roche escarpée , se fatigue à traîner de lourds filets, c'est un pêcheur assis sur le rivage , guettant paisiblement les poissons et prêt à jeter le filet qui doit les saisir ; une telle occupation est plutôt un plaisir qu'un travail.

(31) Le tableau de Persée poursuivi par les Gorgones est l'objet le plus important du Bouclier, d'abord parce que le poète semble y avoir apporté un soin particulier, ensuite parce que Pensée, fils de Jupiter et de Danaé , étant l'aïeul d'Hercule , c'est à dessein que son image a été mêlée aux autres peintures. La fable du combat de Persée avec les Gorgones est d'origine argienne ; elle a dû, être 'chantée par les anciens poêles les plus illustres , quoiqu'il n'y en ait que de rares vestiges. Homère ne cite le nom de Persée qu'une fois [Iliade, ch. 14, 319), et il ne parle que d'une seule Gorgone (Iliade, ch. 5, 74i ; ch. 8 , v. 349, et ch. il, 36); ce qui a fait dire à Hésychius, in Gorgô, qu'il avait ignoré la fable de Danaé, de Persée et des Gorgones. Pausanias rapporte (Élide, ch. 1 8) que sur le coffre de Cypsélus les Gorgones étaient représentées poursuivant Persée qui volait comme elles. L'image de Persée est ciselée sur le bouclier d'Achille dans X Electre d'Euripide (v. 458, 463), et Stace (Achilleid. , 3 , 7) a fait une élégante description d'un tableau dont il est le sujet. L'histoire de Persée est racontée en délai! par Apollodore, qui a suivi le récifdePhérécyde, conservé en partie par le scholiaste d'Appoltonius ( 1. 4. 1091 et 1515).

(32) Cette expression : « Il volait comme la pensée», est imitée du passage suivant de Y Iliade (ch. 15, v. 80):

« Comme s'élance la pensée d'un homme qui, après avoir parcouru beaucoup de pays, se dit dans son esprit prudent :« J'étais ici, j'étais là,» et se rappelle une foule de souvenirs. » Ainsi l'auteur de Y Odyssée a

dit (ch. 7, 36) : « Leurs vaisseaux sont rapides comme l'aile ou la pensée. »

On lit dans l'hymne à Apollon (v. 186) : « De là il s'élance de la terre vers l'Olympe comme la pensée et monte dans le palais de Jupiter. »

Et dans l'hymne à Mercure (v. 43) :

« Comme une rapide pensée traverse l'esprit de l'homme tourmenté de nombreux soucis. »

Malgré ces exemples, de pareilles comparaisons entre un objet physique et un objet moral ne se présentent que rarement chez les poètes primitifs ; elles sont au contraire très-fréquentes dans les poètes de seconde main.

(33) La tête de Méduse avait été d'abord un objet effrayant, comme le prouvent plusieurs passages de Y Iliade et de Y Odyssée (Iliade, ch. 5, 741, et ch. 11, 36; Odyssée, ch. il, 633); c'est lorsque le culte se dépouilla de ses premières formes laides et horribles qu'on lui attribua les traits de la beauté. Pindare a dit (Pyth., 12, 28) « euparaou crata Medoisas. » L'auteur du Bouclier a suivi la tradition primitive.

(M) Aides (Pluton) veut dire l'invisible. Son casque empêchait donc celui qui le portait d'être vu. Comme Minerve le prend dans Y-Iliade (ch. 5, 845) pour échapper aux yeux de Mars, de même Persée s'en couvre pour tromper la poursuite des Gorgones, de Sthéno et d'Euryale , qui cherchent à venger la mort de leur sœur Méduse. Ces Gorgones étaient si bien ciselées que leur marche semblait faire retentir le bouclier. La hardiesse de cette image prouve la différence qui règne entre les beautés naïves et simples d'Homère et la poésie souvent ambitieuse et recherchée des âges suivans.

(Zb) Kêres signifie les destinées ,• il ne faut pas les confondre avec les Parques (Moirai). Homère, qui les appelle kêres thanatoio, n'en a mis qu'une seule (kêra) dans le bouclier d'Achille (IL, ch. v. 1 8, 535). Virgile a dit (Mn., 1. 8 , 692) : « Trislesque ex œthere Dirœ. » Ces déesses sont la personnification des désastres sanglans qui ont lieu dans les combats : la blancheur de leurs dents , les ongles qui arment leurs mains, leur avidité à boire le sang, comme Mars ô&ns Y Iliade (ch. 5, 289etch. 22, 267), tout en elles conspire à répandre la terreur ; on trouve dans celte peinture un débris de la férocité de ces premiers siècles, où une barbarie presque sauvage régnait dans les batailles.

L'expression « bail' onuchas mégalous » du vers 254 a pu faire naître celle deVirgile : «InjeceremanumParcœ.»(JEn., lOv. 419.)

(36) Les trois Parques sont ici distinguées par leurs noms, comme dans la Théogonie (v. 217 et

NOTES

903). Homère ne connaissait pas eneore'leurs diflerens noms. Elles sont appelées Kataklôthes dans Y Odyssée (ch. 7, 197) , attendu que le nom de Clotho , que dans la suite on n'attribua qu'à une seule , était, dans l'origine, commun à toutes les trois. Atropos est représentée comme la plus vieille. Elles n'étaient pas toutes du même âge : il en est d'elles , sous ce rapport, comme des Harpies, des Grâces et des Nymphes.

(37) La description du combat est poétiquement couronnée par l'image de la Tristesse qui plane sur tout le champ de bataille et rassemble en elle seule toutes les horreurs que la guerre engendre. La Tristesse est pâle, parce que ses forces sont épuisées et consumée par la faim , parce que le combat a duré longtemps ; elle chancelé sur ses genoux , se roule dans le sable et s'agite en proie aux convulsions du trépas. Cette personnification de la tristesse est tout entière pleine de beautés hardies et fortes ; la poésie est comme son sujet , sombre , énergique et grave.

(38) Homère a décrit pareillement dans le Bouclier d'Achille les jeux et les fêtes d'une ville en temps de paix {Iliade, ch. 18, 490); et Quintus de Smyrne a imité cette description (liv. 5, 60). Le tableau tracé par le chantre du Bouclier d'Hercule est rempli d'éclat et de richesse.

La ville dont il s'agit ici a sept portes, quoiqu'il soit difficile de concevoir comment le sculpteur avait pu rendre à la fois visibles les sept portes dont cette ville devait être entourée. Comme le pense Diaconus , il est vraisemblable qu'il est question de Thèbes , puisque le Bouclier est fabriqué pour un héros thébain. D'ailleurs Thèbes est ordinairement désignée de cette manière, comme dans Ovide (Métam., 13, 685), qui dit au sujet d'une coupe ornée de figures ciselées :

Urbs erat, et septem posses oslendere portas, Hœ pro nomine erant et quae foret illa, docebant.

Remarquons que l'idée du nombre sept a pu être communiquée à la Grèce par la Perse, qui en avait fait un symbole religieux. Dans la doctrine persane il y avait parmi les symboles une échelle ayant sept sortes de divers métaux et au-dessus une huitième, lesquelles avaient rapport au soleil, à la lune, aux astres et au passage des âmes dans ces planètes. On se rappelle les sept enceintes d'Ecbatane distinguées ehacune par une couleur différente, les sept portes de l'antre de Mithras, les sept pyrées ou autels des monumens de ce dieu, les sept Amchaspands ou Génies invoqués par les Perses et les sept notes de la musique sacrée. Le nombre sept était un nombre mvstiaue dans beaucoup d'autres religions orientales,

(39) Toute l'idée de cette pompe nuptiale est imi-

tée de ['Iliade; les expressions en sont même quelquefois empruntées textuellement, comme cet hémistiche : « Polus de humenaios orom. »L'épithète/>olus signifie que l'hymne d'hyménée était chanté par beaucoup de voix. Dans la suite cet hymne s'appela Harmateion mêlos, parce qu'on avait l'habitude de traîner les jeunes vierges sur des chars pour les mener à leurs nouveaux époux, comme nous le voyons ici.

L'emploi de la cavalerie , dans les âges héroïques, n'était point encore appliqué aux batailles; mais, comme on a dû monter sur les chevaux avant de les atteler à des chars , l'équitation était déjà connue. Seulement il paraît que les exercices équestres formaient un art qui se pratiquait en temps de paix et comme objet de divertissement. Ainsi Ajax, dans Ylliade (ch. 15, v. 679), est comparé à un cavalier qui dirige quatre chevaux en sautant tour à tour sur chacun. Le chantre du Bouclier nous montre également l'équitation exercée non par des guerriers qui combattent, mais par des hommes qui s'occupent à lutter entre eux. La description de cet art a été embellie par la muse de Virgile (Mn., 7, 162) et d'Ovide (Met. 6,218).

(40) Après avoir décrit la course des chars, le poêle nous montre, à l'exemple d'Homère (Iliade, ch. 18, v. 606), l'Océan coulant autour du bouclier, parce qu'alors on le considérait comme un fleuve. Rien n'est plus gracieux que l'image des cygnes qui folâtrent sur ses ondes. Le verbe êpuon, que Virgile semble avoir voulu paraphraser ainsi (JEn. , il, 458) :

Dant sonitum rauci per stagna loquacia cycni, doit s'entendre moins du chant des cygnes que du bruit qu'ils produisent en agitant leurs têtes et leurs ailes. Heinrich doute que le verbe êpuein, qui signifie en général faire du bruit, puisse signifier chanter en particulier. Ce verbe entraîne la même idée que l'adverbe Maggédon qu'Homère applique aux cygnes qui jouent sur les bords du Caystre (IL, ch. 2, v. 463). C'est à tort que quelques poètes ont vanté l'harmonie du chant de ces oiseaux ; il est donc vraisemblable que l'auteur du Bouclier n'a voulu parler que du bruit qu'ils faisaient en nageant.

(41) Minerve vient au secours d'Hercule ; la protection qu'elle accordait à ce héros est une chose connue dans l'ancienne mythologie. Nous n'en citerons d'autre preuve que le passage de V Iliade (ch. 8 , v. 362) où Minerve rappelle qu'elle a secouru Hercule dans l'exécution des travaux que lui avait imposés Eurysthée

(42) Voici une note de Tzetzès : « Lyngée était roi d' Argos ; il fut père d'Abas , Abas d'Acrisius , Acrisus de Danaé ; de Danaé vint Persée , de Persée Al-

SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

cée, d'Alcée Electryon et Amphitryon; d'Amphytrion Hercuie, d'Iphiclus Iolaùs. »

Hercule et lolaiis ayant les mêmes ancêtres , Minerve les appelle tous les deux Lunkeos geneê ( race de Lyncée). L'orthographe primitive exige qu'on lise Lunkeos , comme dans le schoiiaste de Lycophron qui rapporte ce vers (1124). Cette leçon est confirmée par l'assentiment de Heyne, de Heinrich, de Gaisford et de M. Boissonade.

(43) Robinson dit à propos du conseil que Minerve donne à Hercule de blesser Mars :

« Les poêles célèbrent partout l'inimitié de Minerve et de Mars. Au cinquième chant de Y Iliade, Minerve excite Diomède à blesser ce dieu ; au vingtième, elle lui est opposée dans le combat des dieux et elle le renverse. Les poètes en effet désignaient ainsi la lutte de la sagesse et de la fureur guerrière. Mais on peut s'étonner ici que, lorsqu'au cinquième chant de V Iliade Dioné énumère les maux que les hommes ont fait éprouver aux dieux et surtout le châtiment que Mars lui-même avait subi de la part des Alcides , Homère ait passé sous silence cette histoire si fameuse (la blessure de Mars par Hercule), de même que l'autre histoire qu'Hésiode raconte plus bas (v. 358) (la rencontre de Mars et d'Hercule devant Pylos).»

(44) Minerve dit à Hercule qu'il ne lui est pas permis d'enlever l'armure de Mars ; cependant Hercule raconte ailleurs (366) qu'il la lui a déjà ravie. Pour concilier ces deux passages, Heinrich prétend que le poëte n'a suivi ici que sa propre imagination, tandis qu'il s'est conformé plus bas à la tradition la plus ancienne et par conséquent la plus barbare, qui rapportait qu'Hercule avait dépouillé Mars de ses armes toutes sanglantes (enara brotoenta.)

(45) Heinrich s'étonne que le poëte fasse remonter Minerve sur son char lorsqu'il n'a pas raconté qu'elle en était descendue , et il pense qu'il y a une lacune dans l'endroit (v. 324) où elle s'approche d'Hercule et d'Iolaùs pour leur parler. Heinrich n'a pas réfléchi que Minerve n'a point de char et qu'elle ne fait que monter sur celui des deux guerriers, auprès de qui elle reste afin de les encourager, et qu'elle les quitte à la fin du poëme, quand ils sont vainqueurs , et se retire dans l'Olympe.

Minerve lient dans ses mains la victoire et la gloire. Si on s'attache au sens littéral de ces expressions, on doit entendre qu'elle porte une petite slatuede la Victoire, comme Phidias l'avait représentée à Athènes , comme le Jupiter -Olympien tenait dans sa main droite une statue de la Victoire en ivoire et en or. Mais un pareil sens n'est point conforme à la simplicité de la poésie antique, qui ne personnifie pas ainsi la Victoire. Le poëte a voulu dire seulement qu'elle amenait avec elle le succès et la gloire. Ainsi nous

voyons dans Homère (Iliade, ch. 5, 593) Bellone parcourant l'armée troyenne en portant le désordre, et dans Mimnerme (Fragm. 2 , v. 6) les Destinées portant l'une la vieillesse funeste et l'autre la mort.

On ne doit voir dans ces diverses expressions que des images et des allégories poétiques dont la sculpture chercha plus tard à matérialiser la pensée. C'est sans doute ce passage relatif à Minerve qui donna l'idée de la faire adorer à Athènes sous le nom de Nikephoros et de ïa représenter avec une statue de la ^Victoire à la main. Elle s'appelait aussi Nike ( la Victoire), comme l'attestent Sophocle (Philoctète , 134), Euripide (Ion., 457, 1529), Aristophane (Lysistrata, 317) et Pausanias (Attique, ch. 42).

(46) Cette comparaison de Cycnus et de Mars avec la flamme ou la tempête est imitée d'un vers de l' Iliade (ch. 13, v. 39).

Tout ce passage, comme la description du reste du combat, porte l'empreinte homérique ; il y a identilé dans le fond de la pensée et les formes du style. Signalons toutefois une différence : dans Y Iliade, c'est toujours pour répandre l'effroi et pour présage'r des désastres que Jupiter secoue l'égide ; ici Minerve agite cette armure pour inspirer de l'audace et de la confiance aux chevaux d'Hercule. On trouve une belle imitation de ce morceau dans Y Enéide (lib. 12, v. 332) où il s'agit de Mars au lieu de Minerve :

Sanguineus Mavors super increpat alque furentes, Bella movens, immittit equos ; Mi œquore aperto Ante Notos Zephyrumque volant. Gémit ultima pulsu Thraca pedura

Ces derniers mots sont la paraphrase de l'hémistiche : « Perisionachize de gaia. »

(47) Trachine était une ville de la Phthiotide, située sous le mont OEta. Voici ce qu'en dit Hérodote (Polymnie, c. 99) ;

« La ville de Trachine est éloignée de ce fleuve Mêlas de trois stades; elle est bâtie sur l'espace le plus large qui dans tout le pays se trouve entre la montagne et la mer ; cet espace forme une plaine de vingt-deux mille plèthres. Dans la chaîne de monts dont le territoire de Trachis est entouré, on remarque , au midi de la ville, une ouverture à travers laquelle le fleuve Asopus coule au pied de la montagne. »

(48) Céyx, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre Céyx, fils de Lucifer et mari d'Alcyone, était roi de Trachine et l'un des descendans de Dorus , fils d'Hellen. Hésiode, d'après le scholiaste d'Apollonius de Bhodes (liv. 1, v. 1290), avait fait un poëme intitulé les Noces de Céyx. Le poëte ne dit pas pour quel motif Hercule se rend auprès de ce roi: selon Apollodore (liv. 2, c. 7, § 6), ce fut pour avoir tué, dans un festin chezOEnée, Eunome, fils d'Architelès.

NOTES

D'après Pausanias (Atlique-, c. 32) , il quittait Tirynthe et fuyait Eurysthée. Peut-être, comme le conjecture Diaconus, allait-il se plaindre à Céyx de la conduite de son gendre Cycnus envers les étrangers qui apportaient des offrandes à Apollon, ou lui déclarer la guerre, d'après les conseils de ce dieu. On ne sait donc si la rencontre d'Hercule et de Cycnus est préméditée ou involontaire. Il paraît cependant que c'est Cycnus qui pousse son char contre Hercule pour l'attaquer , comme il agissait envers tous les voyageurs.

(49) Hercule et Cycnus descendent de leurs chars pour combattre , selon l'usage antique ; les écuyers rapprochent les deux attelages afin de contempler la lutte et de secourir le vaincu. Sans doute toute la description du combat est pleine de beautés larges et d'images brillantes ; mais l'accumulation de ces images et des comparaisons semble révéler le travail d'un rhapsode qui se tourmente pour produire de grands effets. La poésie d'Homère, malgré son abondance et sa richesse , a quelque chose de plus naïf , de plus inspiré. Dans X Iliade, Homère n'a devant les yeux que la nature • dans le Bouclier d'Hercule, le poète ne fait trop souvent que la copie des tableaux homériques ; la plupart de ses comparaisons sont empruntées de Ylliade : témoin d'abord ceHe du vers 373, qu'Homère a inventée le premier (Iliade, ch. 13, 137). Voici les plus célèbres imitations que plusieurs poètes ont faites de celte comparaison :

« Comme du faite élevé d'une grande montagne , de lourds rochers se précipitent en roulant les uns sur les autres et dans leur rapide chute entraînent un grand nombre de chênes à la haute chevelure, de pins et de peupliers aux profondes racines, jusqu'à ce que ces confus débris arrivent tous dans la plaine, etc . » (Le Bouclier d'Hercule, v. 373.)

Ac veluti, montis saxum de vertice prseceps Cùm ruit avulsum vento, seu turbidus auster Proluit, aut annis solvit sublapsa vetustas ; Feriur in abruptum magno mons improbus actu, Exultatque solo; sylvas, armenta, virosque Involvens secum.

(Virgil., Mn., 12, 684.^

Sic ubi nubiferum montis latus aut nova ventis Solvit hyems, aut victa situ non pertulit setas ; Desilit horrendus campo timor, arma, virosque Limite non uno, longaevaque robora secum Praecipitans, tandemque exhaustus turbine fesso, Aut vallem cavat aut medios intercipit amnes.

(Stat, Thébaïd., 7, v. 744.)

« Lorsque d'une montagne élevée tombe un rocher immense que l'infatigable Jupiter, en lançant sa foudre terrible, a précipité d'en haut; tandis qu'il se brise dans les épaisses forêts et dans les longues vallées dont les profondeurs retentissent au loin , la frayeur égare dans les bois les taureaux ou les autres troupeaux qui paissaient exposés à sa chute, et tous cherchent à fuir le choc violent et funeste du

rocher qui roule : ainsi, etc. » (Quintus de Smyrne, ch. 2, 379.)

Quai fasso talor ch' o la vecchiezza Solve dà un monte, o svelle ira de venti; Ruinos dirupa, e porta e spezza Le selve e colle case anco gii armenti. (Le Tasse.)

Si nous avons cité ces diverses imitations , c'est pour montrer combien elles s'éloignent de l'esprit de leur modèle : elles ont en général pour but de signaler les ravages que la chute du rocher produit parmi les forêts , les troupeaux, les cabanes et les habitans de la campagne, tandis qu'Homère ne s'attache qu'à représenter les accidens de cette, chute qui du haut de la montagne descend jusque dans la plaine. Le poëte primitif en effet ne retrace que les objets qui sont devant ses regards ; sa pensée ne s'étend pas au delà de leur observation matérielle. C'est quand la poésie compte déjà plusieurs siècles d'existence qu'elle devient métaphysique et qu'elle tente d'approfondir les causes et de peindre les effets.

(50) Les cris des deux combattans font retentir tous les pays voisins. Les cités dont il est ici question appartiennent à la Thessalie. La ville des Myrmidons est Phthie, le séjour de Pelée et la patrie d'Achille , appelée également Murmidonôn astu dans l' Odyssée (ch. 4, v. 9), et qui du temps de Diaconus n'était autre que Pharsale. S'il faut en croire Velléius Paterculus (liv. 3), toute la contrée qui dans la suite reçut le nom de Thessalie s'appelait d'abord Myrmidonum civitas, le mot polis s'employant dans le sens de chôra. Eschyle (les Perses ,487) a dit Thessalôn polisma pour désigner la Thessalie ellemême. La ville d'Iaolcos ou d'Iolcos avait été fondée par lolcos, fils d'Amyrus. Selon Etienne de Byzance (F. Iôlkos), Crethée, fils d'Eole , s'en empara et s'y établit ; Homère et Hérodote en parlent (Iliade , ch. 2 , 712 , et ch. 5, 94). Arné , ville de Béotie dans Homère (II., ch. 2, 507), existait aussi en Thessalie, suivant Strabon (liv. 9, p. 630, c. 633, B.) et Pausanias, qui rapporte (Béotie, c. 40) qu'elle tenait son nom d'Arné, fille d'Eole. Hélice, ville d'Achaïe (Hérodote, liv. 1, 145, et Pausanias, Jchaïe , c, 34), fut submergée deux ans avant la bataille de Leuctres. Strabon (liv. 8, p. 590; dit qu'il est question dans Hésiode de la ville d'Hélice située en Thessalie, et il fait évidemment allusion au poëme du Bouclier d'Hercule. Quant à Anthée, c'est un nom appliqué à des villes, soit de l'Achaïe, soit de la Messénie ; le poëte appelle celle-ci poiêessa (fertile en heibes); Homère (Iliade, ch. 9. 151-293) lui donne l'épithète de bathuleimos ( aux g.ras pâturages ) ; mais ce ne peut être la même ville, malgré la ressemblance des épithètes. Celle dont parle Homère n'était pas située en Thessalie : elle faisait partie du royaume d'Agamemnon, puisqu'elle est une des cités que ce roi promet à Achille pour désarmer sa colère.

SUR LE BOUCLIER D'HERCULE

(51) C'est pour célébrer un grand événement que Jupiter fait pleuvoir des gouttes de sang, comme dans l'Iliade (ch. 8, 171; ch. 11,53, etch. 16,459); ces pluies de sang étaient rangées au nombre des prodiges et des présages : tantôt elles semblaient une marque d'honneur et de protection que Jupiter accordait aux hommes : ainsi il fait pleuvoir du sang dans l' Iliade pour honorer son fils Sarpédon tué par Patrocle, et dans le poëme du Bouclier pour annoncer la victoire que son fils Hercule remportera sur Cycnus; tantôt elles servaient de prélude à quelque événement funeste : ainsi dans le vingt-septième chant des Dionysiaques de Nonnus , une pluie de sang présage aux Indiens leur défaite dans la bataille que Dériade va livrer à Bacchus.

(52) La saison de l'été est ici désignée par le chant des cigales, par la maturité du millet, qui se couronne d'épis et du raisin qui se colore sous les feux du soleil : on voit qu'il s'agit de l'époque de la plus grande chaleur. Homère est le premier qui ait parlé du chant harmonieux des cigales (II. , ch. 3, 152), qu'il représente assises sur des arbres. L'auteur du Bouclier dit également en parlant de cet animal : « ozo éphézoménos», et il ajoute que la féconde rosée lui sert de nourriture. Anacréon nous montre de même la cigale, qu'il appelle le doux messager de l'été, buvant la rosée sur le sommet des arbres et chantant comme un roi.

Saint Grégoire de Naziance parle aussi du chant de la cigale.

Le poêle dit que l'été est la saison où l'on sème le millet , tandis que nous voyons dans Columelle (2, p. 18 ; il , 2 , 33) et dans Virgile (Géorgiques, 1, 216) que les anciens le semaient au printemps, à la fin du mois de mars^.

Le verbe aiollontai indique le changement decouleur du raisin qui mûrit. Cette expression a peutêtre donné à Horace l'idée des vers ( 2, 5, 9, 12) par lesquels il cherche à détourner un ami de soupirer pour une vierge non encore nubile:

Toile cupidinem Immitis uvae;.jàm tibi lividos Distinguet autumnus racemoa Purpureo var.ius colore.

Le vers 399 se trouve dans un fragment du poëme des Megalai eoiai conservé par Athénée (10, p. 423). C'est à tort, comme le pense M. Kœppen , qu'il a été intercalé dans le poëme du Bouclier. Cette conjecture est encore confirmée par l'existence du mot oia qui , étant-neutre , ne peut se rapporter au substantif féminin omphakès.

(53) Voici encore une comparaison dans le genre de celle du v. 373. Mais ici le poëte semble avoir voulu plutôt décrire les obstacles opposés au rocher qui roule que les désastres causés par sa chute. Il y

a beaucoup de rapport entre ce passage et le morceau suivant de Quintus de Smyrne (liv. 1, v. 696) :

« Comme , lorsque la pluie rapide ou la foudre de Jupiter détache d'un lieu escarpé une pierre d'une grosseur immense, sa chute précipitée fait retentir les vallons ; emportée par un bruit continuel , elle roule et rebondit mille fois, jusqu'au moment où, arrivée dans la plaine , elle s'arrête tout à coup malgré son désir. »

Quoique le fond de ces deux comparaisons soit le même, on voit dans celle de Quintus de Smyrne une versification qui cherche à prêter du sentiment aux objets inanimés. Ainsi la pierre ne s'arrête que malgré elle.

(54) Cette épilhèle Brisarmatos (qui fait plier les chars ) est également appliquée à 3iars dans l'hymne homérique à cette divinité (v. ï). La poésie supposait que les dieux et les déesses faisaient plier les chars sous le poids de leurs corps, qu'on croyait plus grands et plus robustes que ceux des simples mortels. Ainsi Minerve, dans Y Iliade (ch 5, 838), fait crier l'essieu d'un char. Ovide dit la même chose d'Apollon {Met., 2 , lêï). Les vaisseaux semblent fléchir également lorsqu'ils portent un dieu ou même un héros , comme Bacchus ( Hymne homérique à Bacchus, 17, 18) ou comme Enée (Mn. , 6, 413).

(55) Leclerc observe qu'il est étonnant qu'Hercule, après avoir tué Cycnus , gendre de Céyx , ose aller chez ce roi, qui se montra très-sensible à la perte de ' Cycnus, puisqu'il lui rendit, avec son peuple, de magnifiques honneurs funèbres. On peut répondre à cette remarque qu'Hercule avait une double excuse du meurtre de Cycnus : d'abord la nécessité où il s'était vu réduit de repousser la force par la force , ensuite la vengeance qu'il avait tirée des outrages de Cycnus envers Apollon. Cette visite d'Hercule à Céyx avait été le sujet d'un poëme lyrique de Bacchylide , dont Athénée (4 , p. 178, B.) nous a conservé un fragment, le discours du héros à son arrivée.

(56) L'Anaurus était un fleuve de Thessalie dont Euripide fait mention en rappelant le meurtre de Cycnus [Hercule furieux, 390). On voit par là que les anciens regardaient comme un grand malheur pour les morts d'être privés de leurs tombeaux par suite de l'inondation des fleuves ou de tout autre accident. Si l'Anaurus engloutit la tombe de Céyx, ce fut par l'ordre d'Apollon, jaloux de se venger des outrages de Céyx envers les voyageurs qui lui apportaient des offrandes. Apollon semble ainsi avoir voulu détruire le souvenir du brigandage et du crime. Il y a peut-être dans ce mythe un sens physique que la tradition et la poésie ont converti en une allégorie religieuse.

NOTES

(57) Qelques traducteurs ont eu tort de rendre le mot Puthoi par celui de Delphes, dont le nom ne se trouve ni dans l'Iliade ni dans Y Odyssée, et qui n'existait pas encore, à ce qu'il paraît, du temps où le Bouclier d'Hercule a été composé. Clavier, dans un mémoire sur les oracles des anciens, imprimé dans le troisième volume de son Histoire des premiers temps de la Grèce, pense que la fondation du temple de Delphes n'a eu lieu qu'après la guerre de Troie, à l'époque de l'établissement des Doriens dans la Dryopide, qui prit alors le nom de Doride : « Le Parnasse, dit-il, et ses environs étaient déjà habités par quelques nations doriennes, comme les Méliens de Trachine et les Doriens, sujets d'Autolycus. Ces peuples se réuniront pour ériger en commun un temple à Apollon , leur divinité tutélaire , ce qui fut le principe de l'amphicthyonie de Delphes. Il est bien possible que les prêtres de ce temple se mêlassent dès lors de prédire l'avenir, à l'exemple de ceux de Dodone ; mais l'oracle ne prit mie forme régulière que longtemps après, et j'ai de fortes raisons pour croire qu'elle lui fut donnée par Lycurgue. »

Le temple et l'oracle de Delphes n'existaient donc pas du tenaps de la guerre de Troie. Quant au nom de Pytho , il ne se trouve que deux fois dans Y Iliade

et deux fois dans Y Odyssée , et parmi ces quatre pas sages, ceux où il s'agit de ce temple et de cet oracle (Iliade, ch. 9, v. 401 ; Odyssée, ch. 8, v. 81) ont été reconnus pour avoir été interpolés. Or, il est vraisemblable que du temps d'Hésiode il n'y avait pas encore d'oracle établi à Pytho , qui s'appela Delphes dans la suite , quoique plusieurs traditions poétiques assignent à cet oracle l'antiquité la plus reculée.

Leclerc pense que le poëme du Bouclier ne se terminait point ici et qu'il lui manque beaucoup de choses à la fin ainsi qu'au commencement. Certes , nous sommes loin de croire à l'unité de conception de ce poëme, puisque nous pensons que le début appartient à Hésiode et que le reste est l'ouvrage d'un autre chantre; mais le fragment qui concerne le combat d'Hercule et de Cycnus nous semble former un tout; en effet, la célébration des funérailles delà victime en est le complément naturel. L'Iliade n'at-elle pas également pour conclusion les honneurs funèbres rendus à Hector ? L'auteur du Bouclier ajoute même qu'Apollon se vengea des impiétés de Céyx en faisant disparaître sa tombe sous les eaux de l'Anaurus. On dirait qu'il ait voulu terminer son poëme par une pensée morale et religieuse.

NOTES SUR LES FRAGMENS

(1) Hésiode est Fauteur le plus ancien qui parle de Linus, de ce vieux chantre qui, avec Eumolpe, Orphée et Musée, fonda la secte de ces poètes sacerdotaux dont les chants civilisèrent la Grèce encore sauvage. Ici la poésie sert, comme dans tous les poëmes primitifs, à confirmer les récits de l'histoire. Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, liv. 3 , c. 67) raconte que Linus fut l'inventeur de la poésie grecque , qu'il transporta le premier dans sa langue les lettres phéniciennes, célébra les exploits du premier Bacchus et d'autres faits mythologiques , eut pour disciples Hercule , Thamyris et Orphée , et fut tué d'un coup de lyre par Hercule, qu'il avait frappé pour le punir de sa lenteur à apprendre la musique. Selon Clément d'Alexandrie (Stromates, 1, p. 330), Hésiode, après avoir dit que ce Linus possédait tous les talens, ajoute qu'il était aussi habile dans l'art de la navigation. Apollodore (Bibliothèque, 1. ï, c. 3, § 2) prétend que Linus naquit , Comme Orphée , de Calliope et d'OEagre, mais qu'il passait comme lui pour fils d'Apollon : il s'accorde avec Diodore de

Sicile sur la manière dont il périt (Bibliothèque , 1. 2, c. 4, § 9). Pausanias (Béotie, c. 29) rapporte qu'il y eut deux Linus, l'un né d'Uranie et d'Amphl^ marus, fils de Neptune, et tué par Apollon, parce qu'il avait osé se comparer à ce dieu pour le chant , et le second nommé le fils d'Isménius et tué par Hercule enfant, à qui il enseignait la musique.

Le même auteur dit que les Grecs avaient une chanson sur.les malheurs de Linus, ce qui est conforme au fragment d'Hésiode ; qu'après sa mort le deuil se répandit même parmi les nations barbares, et qu'il existait chez les Égyptiens une chanson de Linus à laquelle ils donnaient dans leur langue le nom de Mnuéros. Hérodote (Euterpe, c. 79) parle aussi du cantique de Linus qui se chantait en Egypte comme en Phénicie , à Cypre et en d'autres pays ; il ajoute que ce cantique porte différens titres suivant la différence des contrées , mais qu'il s'accorde toujours avec celui que les Grecs connaissent sous le nom de Linus ; enfin il ne peut s'expliquer d'où les Egyptiens ont pris ce nom. J. Leclerc cherche \ dé-

SUR LES FRAGMENS

montrer la cause de celle étymologie. En remarquant que dans la langue phénicienne lin signifie gémissement, surnom donné à Linus à cause de la douleur que sa perte excita parmi ses disciples et parce qu'il avait vécu à une époque où les lettres phéniciennes venaient de s'introduire en Grèce, il prétend que cet hymne funèbre portait en Egypte le même nom que dans la Phénicie et dans la Grèce, ces trois contrées ayant entre elles beaucoup de rapports de langage et de mœurs.

Ce fragment sur Linus prouve encore l'existence d'une civilisation grecque antérieure au siècle d'Homère. A cette première époque, la poésie est un présent céleste ; son inventeur est fils d'Uranie, de l'une de ces Muses filles de Jupiter et de Mnémosyne ; son nom est sacré parmi les hommes , et longtemps après sa mort sa mémoire obtient un culte dans les cérémonies de la religion comme dans les pompes des festins. Le contraste de cet hymne de deuil qui précède et accompagne les banquets et les danses n'a-t-il pas quelque chose d'auguste el d'attendrissant? La poésie était toute l'occupation, toute la pensée, toute la vie de ces Grecs, peuple jeune et enthousiaste ; elle présidait, à leurs travaux et à leurs plaisirs : avant de commencer leurs repas, les convives trouvaient dans leur voix des noies graves et tristes pour pleurer le plus ancien de tous leurs poètes. Rien n'est tout à la fois plus instructif et plus poétique que cette image de la mort associée aux joies de la vie.

(2) Le grand élymologiste (p. 523, 1.8) loue, sans nommer Hésiode , une partie de ce beau fragment. C'est à tort , suivant la remarque de Ruhnkenius , qu'lleinsius a changé knuoe (la gale) en kruos(\e froid) ; mais il a eu raison de transformer, pour la mesure du vers, kaleschen en katescheihen. Cette maladie, qui était probablement une espèce de lèpre, fut une vengeance divine qui tomba sur les filles de Prétus , appelées , suivant Apollodore (1.2, c. 2, § 2)Lysippe, Ipbinoé et Iphianasse; suivant Elien (Histoires diverses, 1. 3, c. 42), Elegé et Célèné , et suivant Servius (ad Virg., Églog. 6, v. 48), Lysippe, Hipponoé et Cyrianasse. Apollodore (loco cit) dit que, parvenues à l'âge de puberté, elles devinrent folles : selon Hésiode, pour avoir méprisé les mystères de Bacchus, ou selon Acusilas, pour avoir outragé une statue de Junon. Apollodore s'est peut-être trompé involontairement en admeltant pour cause de leur folie le courroux de Bacchus, une telle tradition ayant pu se glisser dans l'un de ces nombreux poèmes composés et répandus sous le nom d'Hésiode. Comme il ne nous est parvenu aucun fragment d'Hésiode qui la confirme ou qui la fasse soupçonner, nous sommes autorisés à la rejeter avec d'autant plus de raison que la cause de leur maladie est spécifiée dans le vers d'Hésiode que Suidas cite comme relatif aux fiiles de Prétus :

« A cause de leur honteux libertinage, elles perdirent la tendre fleur de leur beauté. »

Celte opinion semble encore justifiée par le passage où Elien (Histoires diverses, 3, 42) dit que la reine de Cypre les rendit impudiques. Hésiode, dans le Catalogue des Héroïnes, dit que Junon punit leur libertinage effréné en souillant par une maladie impure la beauté de leur tête. On peut donc croire que les déréglemens où les entraîna Vénus excitèrent la colère et la vengeance de Junon. Les vers dans lesquels Hésiode décrit leur mal , sont pleins d'une âpre énergie. Leur sombre et forte couleur rappelle les plus beaux passages de la Théogonie.

(3) Dans l'endroit de Ylliade à propos duquel Eustathe cite ce vers , il s'agit du Céphise dont les sources se trouvent auprès de la ville de Lilée, en Phocide. Le scholiaste de Venise (IL, 2; Catal., 29) l'attribue comme Eusthate à Hésiode. Runkhenius observe qu'il fait partie de l'hymne homérique à Apollon (v. 241 ); mais on peut croire qu'Hésiode s'en est servi également : Strabon en effet (lib. 9, c. 3, § 17 ) dit que ce poêle avait décrit longuement le cours du Ce phise. On doit songer d'ailleurs qu'à une époque où la poésie était chantée et non pas écrite , les poêles devaient s'emprunter mutuellement une grande quantité de vers. Homère, qui a été tant de fois copié par ses successeurs, n'a-t-il pas lui-même copié quelques-uns de ses devanciers ? Tous les vers qui servaient non pas à exprimer le langage de la passion ou un sentiment individuel, mais à caractériser les dieux,les héros et les pays, étaient en quelque sorte entrés dans le domaine public. Un poète ne passait donc point pour un plagiaire lorsqu'il ne faisait qu'user de la propriété commune. De là le retour des mêmes épithèles et des mêmes formes , et cette identité de couleur que revêtait la poésie d'une même époque.

(4) On ne peut connaître ni même conjecturer de quel héros Hésiode veut parler. Comme il s'agit de Péon qui possède le secret de guérir tous les maux, sans doute il est ici question d'un homme blessé d.ins les combats et près de mourir si Apollon ou Péon ne vient à son secours. Ce fragment est peut-être tiré du poëmede l'Héroogonie-, malgré sa brièveté, on y retrouve le caractère de la poésie épique.

(5) D'après Homère , les plus célèbres enfans de Nestor sont Antiloque et ïhrasymède ; les autres étaient (Odyssée, 3, v. 413 ) Echéphron, Slratius, Persée, Arétus et Pisistrate. Neslor les avait eus d'Eurydice, l'aînée des filles de Clymène, suivant le témoignage d'Homère (Odys., 3. 452). Euslalhe (ad IL, 2., 29G, 25) raconte qu'après la mort d'Eurydice, Nestor épousa Anaxibie, sœur d'Agamemnon; cependant on voit dans Pausanias (l 1, 29) et dans le scholiaste d'Euripide (Orcste, 764) que celle Anaxi-

NOTES

î>ie fut l'épouse de Strophius et la mère de Pylade. Apollodore (Bibl. 1, c. 9, § 9) prétend que Nestor épousa Anaxibie, fille de Craliéus, et qu'il en eut sept fils et deux filles, Pisidice et Polycasle. Il ne fait pas mention cle l'Eurydice de Y Odyssée. En donnant à Nestor Polycasle pour -fille, il aura probablement suivi Hésiode, car Homère n'en parle point. Quant àTélémaque, qui n'est pas marié dans Y Odyssée, si Hésiode lui donne Polycasle pour femme, on voit, d'après Eustalhe [Od., 16, p. 17, 96, v. 597), qu'Aristote, dans son ouvrage sur le Gouvernement des Ithaciens , et Hellanicus disaient qu'il avait épousé Nausicaa, fille d'Alcinoùs. Ces récits contradictoires prouvent combien plus une époque est antique, plus les traditions s'accumulent les unes sur les autres. Chaque âge ajoute aux faits que lui a transmis l'âge précédent. Placés comme nous le sommes à une si longue distance, il nous est bien difficile de reconnaître ce qui appartient à chaque siècle en particulier. Nous ne pouvons nous former de ces temps reculés qu'une idée générale.

(6) Voici la traduction de la note d'Eustathe. « Il (Homère ) appelle Argos poludipsion ( brûlante de soif), ou -comme étant très-regrettée par les Grecs, ou parce qu'on raconte qu'elle était alors privée d'eau. On dit qu'elle en fut pourvue dans la suite , soit parce que Neptune ouvrit les fontaines de Lerne à cause de s(Hl amour pour Amymone, de laquelle provinrent dans Ah'gos les eaux amymoniennes, soit parce que les Danaïdes ventes d'Egypte enseignèrent aux nabitans l'art de creuser des puits. Ainsi Hésiode: Argos, anudron eon Danaai poiessen enudron.

Strabon(l. 8, c. 6) cite ce même vers, mais sans en nommer l'auteur et avec quelques changemens: Argos anudron eon Danaai thesan Argos enudron.

ui nt lui, la ville d'Argos, bâtie dans un lieu privé d'eau, renfermait beaucoup de puits dont l'invention était due aux Danaïdes; quatre de ces puits étaient consacrés et honorés d'une manière spéciale. Strabon parle de la fontaine Amymone qu'on montrait aux environs de-Lerne , marais situé entre Argos et. Mycène. Apollodore (Bibl., 2,c. l,§4) raconte ainsi la fable relative à cette fontaine : « Le pays étant dépourvu d'eau parce que Neptune avait tari toutes les fontaines, dans sa colère contre Inachus qui avait attesté que la contrée appartenait à Minerve, Danaé envoya ses filles puiser ailleurs de l'eau ; l'une d'elles (Amymone), cherchant une source , lança un trait contre un cerf et atteignit un satyre endormi. Ce satyre s'éveilla et désira s'unir avec elle ; mais il s'enfuit à l'aspect de Neptune : Amymone se livra à ce dieu, et Neptune lui découvrit les fontaines deLerne.» Dans Euripide (Phéniciennes, p. 1 95) lafontainejaillit de terre sous un coup du trident de Neptune. Quelle -que soit l'origine d'une semblable fable , le vers d'Hé-

siode est un débris de poésie précieux pour l'histoire; en nous montrant Danaé procurant de l'eau à une ville qui en manquait, il nous donne une idée de la civilisation égyptienne, qui , fertilisant les contrées arides, transporte le bienfait des arts sur le sol de la Grèce.

(7) Ce fragment, tiré du Catalogue et conforme au récit de Stésichore, comme nous l'apprend Strabon, fait conjecturera ce géographe que c'est d'Arabus que l'Arabie a pris son nom. Quel était cet Arabus? Sans doute un puissant héros, puisqu'il devait la naissance à un dieu et à la fille d'un roi , à Mercure et à Thronie. L'épilhète de bienfaisant appliquée à Mercure peut étonner les lecteurs habitués à le regarder comme le dieu tutélaire des marchands et des voleurs. Qu'ils songent que ces attributs de bonté ou de méchanceté que la mythologie grecque donna à ses dieux et à ses déesses furent presque tous des inventions postérieures aux premiers temps du polythéisme. Dans les siècles d'Homère et d'Hésiode , les divinités ne se cachaient pas encore sous ce voile de symboles et d'allégories dont les tragiques et les autres mythographes les surchargèrent : Mercure n'était pas plus le dieu de l'éloquence ou le protecteur du vol que Vénus ou Diane n'était l'emblème de l'amour ou de la chasteté. On appelait donc Mercure bienfaisant parce que, étant supérieur aux hommes, il pouvait, comme toutes les divinités, les secourir et les protéger.

(8) Homère est le premier auteur qui parle de la roche d'Olène (ll.t lib. 2, v.6i7);illa place dans le voh* sinage d'EÎJs. Pausanias ( Élide , c. 20) dit qu'il -existait en Elide une roche olénienne ainsi nommée d'un habitant du pays savant dans l'art de l'équitation. Il rapporte aussi (Achaie, c. 18) qu'à 40 stades de Dymc, on trouve l'endroit où le fleuve Pirus se jette dans la mer, et qu'il y avait autrefois près de ce fleuve une ville appelée Olène. Suivant Strabon (lib. 8, c. 3, § 10) , on conjecturait que la roche olénienne était la montagne que de son temps on appelait Scollis, montagne pierreuse, voisine de Dyme et d'Elis. Le fragment d'Hésiode doit avoir de l'autorité même dans une question géographique ; on peut donc supposer, d'après le voisinage du fleuve Pirus et de la roche olénienne mentionnée dans ce vers , que cette roche était située dans l'Elide.

(9) Suivant Strabon, qui, dans sa description de fa Crète , nous a conservé ee fragment , Hésiode dit que Hécateus et une fille de Phoronéé eurent cinq filles d'où naquirent les nymphes Oréades, les Satyres et les Curetés. Nous ne répéterons pas ici tout ce qui a été dit sur la lubricité et sur l'intempérance des Satyres ou sur les danses sacrées de ces Curetés , qui ont été confondus avec les Corybantes et avec les Dactyles de l'Ida et dont les mythes ont été aussi mêlés aux fables phrygiennes et Cretoises. Nous re-

SUR LES FRAGMENS

marquerons seulement que l'origine de ces traditions remontait à la plus haute antiquité , puisqu'elles ont été célébrées par Hésiode. Le nom de dieu que ce poète donne aux Curetés s'accorde avec la qualité de devins que leur attribuèrent les mythologues postérieurs.

Il y a dans ce fragment quelque chose qui indique une époque de religion primitive et une importation du culte oriental. Leclerc pense que le mot saturoi vient du phénicien schatar , qui chez les Arabes signifie molester, parce que les Satyres ne jouissaient des Nymphes ou des femmes qu'après les avoir lassées de leur poursuite. Il croit aussi que Y épllhète orches- 1ères (danseurs) appliquée aux Curetés a sa racine dans le mot phénicien charar (danser).

(ïO)Strabon(lib. 14, c. 1, §27) raconte que Calchas à son retour de Troie visita l'oracle d'Apollon Clarien, et qu'y ayant rencontré Mopsus , fils de Manto , fille de Tirésias , il lui proposa l'énigme du figuier, et périt de chagrin après avoir entendu sa réponse. Suivant Strabon, Phéréeyde rapporte que Calchas demanda à Mopsus combien décochons portait une truie pleine ; que Mopsus répondit qu'elle en portait trois, dont l'un était une femelle , et que le nombre s'étant trouvé juste , Calchas en mourut de dépit. D'après le même auteur, Sophocle, dans sa pièce intitulée Ilelenès apaitesis ( la Réclamation d'Hélène ) , disait qu'il était dans la destinée de Calchas de mourir lorsqu'il aurait trouvé un devin plus savant que lui, et il transportait dans la Cilicie le théâtre de sa dispute et de sa mort.

La singularité de l'énigme rapportée par Hésiode, et dont il est difficile de saisir le sens, attesterait seule, quand bien même nous manquerions d'autres preuves, la disparité de l'âge d'Homère et de celui d'Hésiode. En effet , l'obscurité de la pensée, la tendance de la poésie vers la recherche et l'ambiguïté, cette lutte d'esprit établie entre deux devins , ce Calchas qui meurt de chagrin parce qu'il a rencontré un rival plus habile, tout cela n'indique-t-il pas une époque où les Muses ont moins pour but d'émouvoir les nations, en célébrant les grands événemens guerriers et populaires , que de piquer la curiosité d'un peuple oisif par des inventions futiles et bizar-res? Dans 17Y?'ade , Calchas interroge le vol des oiseaux , prophétise en plein air, conduit la flotte des Grecs et demeure dans leur camp où il n'est pas moins guerrier que devin. Ici Mopsus et Calchas se rencontrent à l'oracle d'Apollon, probablement dans l'enceinte d'un temple; ils ne viennent pas consulter le dieu sur le sort des peuples: ils s'amusent à se porter un défi, et le vaincu périt de honte et de douleur, tant la superstition lui faisait attacher de prix î la gloire de son art ! Dans le siècle d'Homère, les caractères, les passions, le culte, tout est extérieur. Dans celui d'Hésiode, la civilisation a depuis longtemps introduit ia dissimulation cl la ruse ; les crovan-

ces sont moins vives ; les formes de la religion deviennent plus compliquées , plus minutieuses; la divination acquiert plus d'importance: on sent déjà que la puissance des prêtres ne tardera point à s'établir; enfin la superstition commence à' succéder à la foi, .a recherche à la simplicité , une poésie spirituelle et réfléchie à ces chants naïfs et spontanés qui, en sortant de la bouche d'un seul homme, semblaient s'échapper du cœur de tout un peuple.

(il) Pausanias, en rapportant ce fragment, dit qu'il appartient à l'auteur du poëme que les Grecs nomment Mégalai éoiai. Quoiqu'il puisse sembler singulier qu'il ne nomme pas Hésiode , ce n'est qu'à ce poëte que ces vers peuvent être attribués. Cet Orchomène, qu'il ne faut pas»confondre avec un autre Orchomène fils de Lycaon (Jpollodore, lib. 3, c. 8, § 1), était, suivant Pausanias (Béolie, eh. 36), fils de Minyas et donna son nom à sa ville. Ce fut sous son règne qu'Hyetlus, exilé d'Argos pour un meurtre, vint se réfugier auprès de lui. Orchomène lui céda le canton où furent depuis le bourg d'Hyette et le territoire adjacent.

Pausanias en disant que cet Hyeltus, meurtrier de Molyre, qui avait séduit sa femme, est le premier homme connu qui ait tiré vengeance d'un adultère , ajoute que dans la suite Dracon, législateur des Athéniens , plaça cette sorte de vengeance au nombre des actions qui ne devaient pas être punies. Cette loi de Dracon atteste que de son temps le sentiment moral avait fait des progrès dans l'esprit des Grecs et qu« la société, plus civilisée quoique plus corrompue , regardait comme un crime digne du dernier châtiment l'injure faite à la sainteté du mariage. Dans les temps primitifs, la violation de la loi conjugale n'était pas considérée comme un délit plus grave que ions les autres; le meurtrier de l'homme qui l'avait outragé par un adultère n'inspirait pas plus de pitié, ne méritait pas plus d'excuses que le meurtrier d'un homme innocent : comme un coupable, il était obligé de fuir sa patrie. Convenons cependant qu'à une époque où les femmes ne jouaient qu'un rôle subalterne et vivaient renfermées dans le cercle de leurs devoirs et de leur existence domestiques, ce genre de délit ne devait pas être fréquent, ou du moins l'honneur des époux n'y attachait pas une grande importance, puisque cet Hyetlus était, selon Pausanias, le premier mari qui eût tué le séducteur de sa femme. C'est dans la maturité ou la vieillesse des sociétés que les délicatesses de l'amour-propre s'augmentent avec la violence des passions et avec la corruption des mœurs.

(1 2) Les deux premiers vers de ce fragment sont cilés par Tzelzès et les trois derniers par le scholiaste de Pindare (Pyih. 4, 252). Ce passage faisait partie du poëme de la GénéjJogie des liéros.

Dans l'édition de Leclerc et dans plusieurs autres.

NOTES

on lit ainsi le premier vers : « Hellènes d'égenonto themistopoloi basilèes. » Leclerc conjecturait cependant qu'il fallait lire Hellénos. S'il avait consulté le texte du scholiaste, il aurait eu la satisfaction de voir cette hypothèse confirmée. Il est étonnant que Rohinson et Gaisford aient écrit themistopoloi basilèes, lorsqu'il y a dans Tzetzès themistopolou basileou. Ces deux mots se rapportent à Hellen.

Au second vers , Heinsius avait mis Choros. Leclerc propose avec raison d' écrire Doros. Tel est effectivement le nom qu'Apollodore donne à l'un des fils d'Hellen (lib. 1, c. 7, § 9) ; il appelle les deux autres Xuthus 'et Éole comme dans Hésiode. Quant à Hellen, il rapporte qu'il eut ces trois fils de la nymphe Orséis et qu'il fut le premier enfant de Deucalion et de Pyrrha ; il ajoute que quelques-uns le disaient fils de Jupiter.

Robinson a changé les deux derniers mots de cet hémistiche :

Kai huperthumos péri kéri ,

en un seul mot, Périêrês. C'est le nom de ce Périérès qui, d'après Apollodore (lib. l, c. 7, § 3), était avec Créthéus , Alhamas, Sisyphe et Salmonée au nombre des enfans qu'Éole eut d'Enarète, fille de Déimaque. Apollodore en nomme deux autres dont Hésiode ne parle pas , Déïon et Magnés.

L'épilhèle de thémistopolos ( dispensateur des lois) et celle de adikos (inique) , également appliquées à Salmonée , peuvent sembler sine contradiction du poêle ; mais on doit songer que les Grecs donnaient ordinairement aux rois les mêmes qualités, comme celle de themistopoloi ou de diolrophoi, (nourrissons de Jupiter) ; par là ils voulaient désigner un des attributs généraux de la royauté, ce qui ne les empêchait point d'appeler un monarque dêmoboros (dévorateur de peuple) , comme dans Homère (IL, c. 1, v. 231 ), ou dôrophagos (mangeur de présens), comme dans Hésiode ( les Travaux et les Jours, v. 39 ) : autre chose en effet était le caractère du souverain, autre chose la conduite particulière de l'homme. N'oublions pas d'ailleurs que l'habitude de chanter les vers favorisait le retour des mêmes épi- Ihètes appliquées aux mêmes personnages. Une poésie chantée rend agréables et presque nécessaires des répétitions qui ne seraient que fatigantes et inutiles dans une poésie écrite.

(13) Ce fragment est vraisemblablement la source première où Pindare a puisé sa fable sur Pelée et sur Acaste, fils de Pélias et roi d'Iolchos. Le poëte ne rapporte pas le motif de la vengeance que ce roi exerça contre Pelée. Suivant Apollodore (lib. 3, c. 13, § 3) , Astynamie, femme d'Acasle, devenue amoureuse de Pelée, et honteuse d'un refus, l'accusa d'avoir tenté de la séduire. Acaste furieux le conduisit à la chasse sur le Pélion où il le laissa endormi

après avoir caché son épée. Pelée, s'étant réveillé , chercha son arme et tomba entre les mains des Centaures ; mais il fut sauvé par Chiron. Le scholiaste d'Apollonius de Rhodes rapporte celte fable à peu près de la même manière (lib. 1, v. 224) ; seulement il diffère sur le nom de la femme d' A caste , qu'il dit s'être nommée Crilhéis, ou Hippolyte , comme l'appelle Pindare ( Ném. 4, v. 93). Il raconte que Mercure ou, selon d'autres, Chiron, voyant Pelée désarmé sur la montagne où Acaste l'avait abandonné pour qu'il servit de pâture aux bêtes féroces , lui donna une épée magnifique avec laquelle ce héros , rentré dans la ville, égorgea Acaste et son épouse.

On doit remarquer la ressemblance qui existe entre l'aventure de la femme d'Acasle el de Pelée et celle de Bellérophon (Iliade, c. 6, v. 160), qui fut aussi aimé d'Antée , femme de Prétus , et accusé par elle auprès de son mari d'avoir voulu profaner sa couche. Le type de ces deux histoires est peut-être l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar. L'Egypte et la Grèce eurent des points de contact nombreux. En parcourant la route de l'antiquité, on trouve souvent les mêmes jalons dispersés loin les uns des autres.

(14) Comme Hésiode, Pindare (Ném. 3, v. 93) dit que Chiron éleva Jason. Chez les poêles, presque tous les héros les plus fameux ont le Centaure pour maître.

(15) Ce fragment était, suivant le scholiaste, le début du poème sur les préceptes de Chiron pour l'éducation d'Achille. Pausanias (Béolie, c. 31) met ce poëme au nombre des ouvrages attribués à Hésiode. Comme il appartient au genre didactique, on doit le regarder comme le produit et l'expression d'un siècle où la poésie antique s'éloignait de son but primitif, qui était d'émouvoir plutôt que d'instruire , de célébrer les événemens historiques et non de tracer des préceptes de morale.

(1 6) Le scholiaste nous apprend que le père des deux héros dont parle Hésiode était Halirrhothius, fils de Périérèsetd'Alcyone. Apollodore (lib. 3, c. 14, § 2) fait mention d'un autre Halirrhothius , fils de Neptune et de la nymphe Euryte , qui, voulant violer Alcippe, fille de Mars et d'Agraule , fut surpris et tué par Mars.

(17) Ce fragment, suivant le scholiaste de Sophocle, appartenait au poème des Mégalai êoiai. Suivant lui, on croyait que le pays de Dodone était le même que l'IJellopie. Slrabon, qui cite le premier et le cinquième vers (lib. 7, c. 7, § 10), dit que Philochore rapporte la même chose. Le nom d'Hellopie venait peut-être des Selles (Selloi ou Elloï), qui avaient rendu célèbre cette contrée: car, selon Hésychius ,

SUR LES FRAGMENS

ella était le siège de Jupiter à Dodone, c'est-à-dire l'escabeau où se plaçaient les ministres de ce dieu , lorsqu'ils révélaient l'avenir.

Runkhenius propose de lire ainsi le sixième vers :

Tên de zeus édélèsen eon chrêstêrion einai,

et de mettre au septième vers naien au lieu de naion, suivant la leçon de Valckener.

Ceschangemens nous semblent heureux. Il n'en est pas de même de celui que Runkhenius propose pour le huitième vers, qu'il écrit ainsi :

Enthên êpichtoniois manteia panta phérontai.

Ces remarques sont peu importantes : ce qui mérite d'être observé , c'est la conformité du sens des deux derniers vers avec ce passage tiré de l'hymne homérique à Mercure , 540 :

« Si quelque mortel ( c'est Apollon qui parle ) vient à moi , guidé par le chant ou par le vol des oiseaux choisis , mes ordres lui seront propices et je ne le tromperai point ; mais si l'un d'eux, se confiant à des oiseaux trompeurs, veut interroger mon oracle malgré ma volonté et désire en savoir plus que les dieux immortels , je lui prédis que sou voyage sera inutile, et pourtant je recevrai ses dons. »

Ce passage prouve à la fois que les hymnes attribués à Homère portent une date moins antique et qu'ils n'ont précédé que de peu de temps les poèmes d'Hésiode. Dans l'hymne à Mercure et dans le fragment d'Hésiode , Apollon et Jupiter sont encore avides de présens, comme dans Y Iliade; mais ils attachent plus d'importance aux augures favorables tirés du vol des oiseaux : la divination est devenue un art plus sacré. Hésiode surtout nous révèle un changement dans l'essence et dans les formes du culte. C'est dans le creux d'un hêtre que repose l'oracle ou plutôt l'image de Jupiter. Tous les mortels se font un devoir de le consulter. La divinité s'entoure d'un mystère plus profond pour inspirer un respect plus religieux.

(18) Apollodore (livre 3, c. Il, § 1) s'est conformé à la tradition d'Hésiode en disant que Ménélas eut d'Hélène Hermione et Nicostrate. Pausanias (Corinthie, c. 13) prétend que c'est d'une esclave que Ménélas avait eu ce Nicostrate et un autre fils nommé Mégapenthès , le même dont parle Homère (Od., 4, 10). On lit dans les scholies de Arenise (//., 3, v. 175) qu'Hélène avait donné à Ménélas un fils appelé Morraphius selon Diéthus, ou Nicostrate d'après Cinélhon. Homère ( Odyssée , ch. 4 , v. 12, et Iliade, ch. 3 , 175) dit qu'Hélène n'avait pas eu d'autre enfant qu'Heimione: Hésiode lui en donne deux-, d'autres poètes en ont encore augmenté le nombre. Ainsi les vieilles traditions tantôt s'accroissent, tantôt diminuent, et presque toujours s'altèrent avec le temps.

(19) Probablement, comme le dit Etienne de Byzance, ce fragment est extrait du second livre d*Égimius, poëme très-ancien que les plus habiles critiques ont attribué à Hésiode ou à l'un de ses rivaux nommé Cercops de Milet. Ce poëme était consacré à Egimius, roi des Doriens, dont les entons contribuèrent au retour des Héraclides dans le Péloponèse pour reconnaître les services rendus à leur père par Hercule, car nous voyons dans Apollodore (liv. 2, c. 7, § 7) qu'Egimius , étant en guerre avec les Lapilhes et se trouvant assiégé, fut secouru et sauvé par Hercule, qui tua leur chef Coronus. Le récit de Diodore de Sicile (liv. 4, c. 37) s'accorde avec celui d'Apollodore. Suivant le scholiaste d'Apollonius (liv. 1, v. 77), les Eubéens s'appelaient Abanles, du nom d'un héros appelé Abas, qui avait probablement régné sur eux. Strabon (liv, 10 , c. 1, § 3) rapporte que l'Eubée fut anciennement appelée Macris et Abantis : « Aristote, dit-il, prétend que les Thraces, venus d'Abas en Phocide, fondèrent une colonie dans l'île et nommèrent Abantes ceux qui l'occupaient ; d'autres font dériver ce nom d'un héros, comme l'Eubée dut sa dénomination à une héroïne/De même que le nom de boos aulê (la retraite des bœufs) est resté à un antre situé sur le, rivage qui est tourné vers la mer Egée et où l'on dit qu'Io accoucha d'Épaphus, c'est peut-être une cause semblable qui a valu ce nom à l'Eubée. Un autre de ses noms fut celui d'Oché , nom que porte la plus grande des montagnes de cette île. » Si nous nous bornons à examiner le fragment d'Hésiode, nous y trouverons un indice presque certain que cette dénomination de YEubée est venue de la fable d'Io, car il était question de cette fable dans le poëme d'Égimius, comme le prouvent l'assertion d'Etienne de Byzance et les quatre vers sur Argus, qui nous ont été conservés par le scholiaste d'Euripide et qui se rattachent au même poëme. La métamorphose d'Io en vache, l'allégorie de ce personnage d'Argus, à qui Hésiode donne quatre yeux et qui ne dormait jamais, la singularité de l'origine du nom de l'Eubée, tout cela nous paraît entièrement conforme à l'esprit d'un siècle ami des fictions et du merveilleux.

Hésiode donne à l'Eubée Pépithète de divine parce que cette île était consacrée à Junon.

Quand il rapporte que les dieux l'appelaient autrefois Abantis, il semble rappeler que les noms les plus anciens étaient toujours attribués aux dieux, comme Homère nous le fait "entendre souvent dans Y Iliade en établissant une distinction entre la langue des dieux et celle des hommes. Lorsqu'il nous dit que Jupiter donna à cette île le nom de l'Eubée, il nous montre l'époque où une nouvelle religion, victorieuse de l'ancien culte , introduisit ses changemens dans l'Olympe comme sur la terre. C'est sous le règne de Jupiter que le polythéisme grec trouva enfin le point d'appui qui le fixa d'une manière certaine et durable,

NOTES

(20)Eur-ygyès est le même héros qu'Androgée, fils de Minos. Apollodore raconte (1. 3, c. 15, § 7) qu'il vainquit tous ses rivaux dans les Panathénées, mais qu'Egée l'envoya contre le taureau de Marathon, qui le fit périr, ou que, d'après une autre tradition, étant allé à Thèbes aux jeux funèbres de Laïus, il fut tué dans une embuscade par ceux qui devaient lui disputer le prix. Properce (liv. 2, 1, 63 ) suppose qu'il fut ressuscité par Esculape. Pausanias dit (Jttique , c. 28) que Minos vengea sa mort sur les Athéniens ; il parle (Atlique, c. 1) d'un autel nommé X autel des héros que les Athéniens dédièrent à Androgée. Suivant Hésychius, Mélésagoras disait qu'on célébrait dans le Céramique des jeux funèbres en son honneur. Rien n'est plus touchant qu'un tel hommage rendu à ce héros, mort dans la fleur de son âge. Hésiode l'appelle X enfant de la sainte Athènes, comme si la ville tout entière adoptait sa gloire et pleurait son souvenir avec la tendresse et la douleur d'une mère.

Runkhenius conjecture avec raison qu'il faut rapporter à Androgée ce fragment où le po'éte semble déplorer une mort prématurée.

(21) Plutarque cite ce vers à propos de Thésée, qui abandonna Ariane dans l'île de Naxos , parce qu'il s'était épris d'amour pour Eglé. Suivant lui, Héréas de Mégare prétendait que Pisistrale avait fait retrancher ce vers du poëme d'Hésiode, de même que pour faire plaisir aux Athéniens il avait intercalé le vers suivant dans le onzième chant de X Odyssée (630) : «Thésée et Périlhous, glorieux enfans des dieux. »

On voit parla que les poèmes recueillis par l'ordre de Pisistrale n'ont souvent qu'une authenticité problématique, puisque ce roi, jaloux de flatter l'orgueil des Athéniens, tantôt en était les passages injurieux à la mémoire de leurs ancêtres et tantôt en ajoutait d'autres qui pouvaient augmenter encore la gloire de leurs anciens héros.

Un passage d'Athénée ( 13, p. 557 ) confirme ce que dit Plutarque. Le voici : « Hésiode rapporte que Thésée épousa légitimement Hippé et Eglé en faveur de laquelle il viola les sermens qu'il avait faits à Ariane, comme le dit Cercops. »

(22)Ces vers, où il est question de l'art de la divination, étaient peut-être compris dans laMélampodie.

(23) Ces deux vers semblent se rattacher au passage précédent , car ils ne peuvent s'appliquer qu'à Jupiter. Quel que fût du temps d'Hésiode le respect qu'inspiraient les devins, leur puissance n'était pas comparable à celle du roi de tous les dieux , de ce Jupiter dont ils ne pouvaient pénétrer les desseins ni suspendre la volonté. Nous avons préféré la leçon io, approuvée par Gaisford. à celle de séo , qu'a-

dopte M. Boissonade. Il nous a semblé plus naturel de rapporter la première à Jupiter que d'appliquer la seconde soit à un devin soit à un autre homme à qui le poète s'adresserait.

(24) Ce bizarre fragment, qui a été imité par Callimaque et qui a inspiré Ovide, est extrait de la Mélampodie. Voici ce qu'Apollodore (lit). 3, c. 6y v. 7) dit à ce sujet : « Hésiode rapporte que Térésias, ayant trouvé à Cyllène deux serpens accouplés et les ayant blessés , devint femme drhomme qu'il était : mais ayant retrouvé ces mêmes serpens encore acccouplés, il redevint homme. Aussi Jupiter et Junon, se disputant pour savoir qui, de l'homme ou de la femme , jouissait de plus de plaisir en amour, le choisirent pour arbitre. Il répondit que des dix-neuf parties qui composaient la jouissance , l'homme en éprouvait neuf et la femme dix. Junon , à cause de cette réponse , le priva de la vue , mais Jupiter lui donna le (aient de la divination. » Apollodore cite, à l'appui de cette fable, les deux vers d'Hésiode. Heyne propose de corriger le commencement du dernier, en mettant Ennea d' au lieu de tas deka, attendu, dit-il , que de dix parties , quand on en ôte une , il en reste neuf. Il se fonde principalement sur ce que Phlégon (de Mirabil , c. 4) dit que Térésias répliqua que des dix parties qui composent la jouissance, l'homme en goûte une seule et la femme en éprouve neuf. La leçon proposée par Heyne offre sans doute quelque vraisemblance ; nous croyons cependant qu'on doit conserver le texte ancien, dont le sens paraît le plus véritable. Hésiode, en effet, a voulu dire que l'homme n'obtenait qu'une partie de la jouissance , mais que la femme la savourait tout entière. Or cette jouissance n'aurait pu être complète si elle n'eût été composée que de neuf parties : il fallait que la femme les éprouvât toutes les dix. D'ailleurs le mot dont se sert le poëte , empiplêsi, exprime Taction d'accomplir une chose dans son entier.

Ce fragment est curieux en ce qu'il porte encore l'empreinte d'une époque où le plaisir des sens avait tant de charmes et de puissance que Jupiter et Junon même se disputaient pour savoir quel sexe en éprouvait davantage. Dans ces temps à demi civilisés, les hommes ne recherchaient dans l'amour que la jouissance physique. Si un rivai ou un vainqueur leur enlevait leurs esclaves, ce n'était pas leur cœur qui gémissait d'une telle perte, c'était leur orgueil qui souffrait et s'indignait de se voir arracher la récompense de leur valeur. L'habitude d'une vie guerrière ou politique les avait rendus indifférens à ces égards et à ces soins qu'exige la compagnie assidue des femmes. Le siècle d'Hésiode nous montre bien, il est vrai , les femmes liées davantage au sort des hommes et troublant déjà la société par les désordres de leur mauvaise conduite,, mais il ne faut pas en conclure que les plaisirs matériels ne conservassent pas

SUR LES FRAGMENS

tout leur empire : les passions avaient gardé quelque chose de violent et de brutal qui rappelait une époque voisine de la barbarie. Rien n'annonçait encore ces temps où, sous Périclès, les femmes exercèrent tant d'influence sur la vie privée et sur la destinée de l'état.

(25) Harpocration attribue ce vers à Hésiode, d'après le témoignage d'Hypéride, qui prétend qu'il se trouvait dans le poëme sur Àutoeles. Il est cité par Aristophane le grammairien. L'idée philosophique qu'il renferme est pleine de sagesse et de vérité. Le mérite de' sa concision, qualité nécessaire au genre didactique , le range parmi le petit nombre de ces vers qui résument quelquefois tout un siècle. Il n'a pu être composé qu'à une époque où la poésie, commençant à s'allier avec la morale , s'attachait moins aux faits qu'à la pensée.

Lepoëme d'Autoclès, d'où il est extrait, était probablement un poëme d'une nature semblable à celle du poëme des Travaux et des Jours. Hésiode devait s'adresser à Autoclès pour lui donner des conseils de morale, comme il s'adresse à Perses pour l'exhorter au travail.

f": (26) Apollonius Dyscolus, dans son Traité sur les Pronoms, nous apprend que la particule tin, en perdant quelquefois le tau, conserve la même valeur.

Hésychius dit que l'usage de cette particule est très-rare et que in auto signifie la même chose que autos auto. Ces sortes de pléonasmes sont dans le génie des langues grecque et latine.

Apollonius Dyscolus ne cite que les cinq premiers mots de ce vers sans désigner le héros auquel ils se rapportent. D'après le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (lib. 4 , v. 57 ) , il s'agit d'Endymion, né d'Aéthlius , fils de Jupiter et de Calyscé , qui avait reçu de Jupiter le privilège de fixer lui-même le moment où il voudrait mourir. Les idées sur le pouvoir d-uEestin s'étaient déjà modifiées depuis Homère jusqu'à Hésiode. Jupiter, dans Y Iliade , cherche quelquefois à dominer le Destin; mais le Destin finit toujours par l'emporter , parce qu'il est la marche nécessaire des événernens , l'inévitable enchaînement des .causes et des effets. qui réagissent les uns sur les autres. Ici no-us voyons un héros qui reçoit la faculté de décider lui-même l'heure de sa mort : la destinée elle-même cède à l'ascendant du pouvoir que les dieux confèrent aux hommes.

(27.) Schœfer pense que cet hémistiche n'est qu'une variante du vers 56 des Travaux et des Jours ,- mais Apollonius Dyscolus rapportant qu'il est tiré du troisième chant a' un poëme d'Hésiode, M. Boissonade a cru devoir.le comprendre parmi les fragmens.

(28) Nous trouvons ici une nouvelle preuve de l'i-

dée répandue dans l'antiquité sur la commune origine des hommes et des dieux et consignée dans lespoëmes d'Hésiode.

On dirait que cette communauté de repas et d'assemblées dont parle ce fragment fait supposer une époque antérieure à l'âge d'or , l'époque où les habitans de la terre et du ciel vivaient confondus.

(29) On trouve ce vers dans Aristote et dans le scholiaste d'Eschyle (les Suppliantes, 444), qui le cite sans nom d'auteur. Dans Suidas ( in aïké potlxoi ) , Apollon le prononce en prophétisant sur Aurélien. Les vers de ce genre, que la justesse de leur morale et leur brièveté popularisent comme des proverbes , courent risque d'être attribués à d'autres qu'à leur véritable auteur et appliqués à d'autres sujets qu'à ceux auxquels ils se rapportaient primitivement.

(30) Apollodore (lib. 3, c. 9, § 2) dit que, suivant Hésiode et quelques autres, Atalante n'était pas fille d'Iasus, mais de Schenée. L'épilhète qu'Hésiode lui donne, podokès, s'accorde avec ce que la fable raconte de sa vitesse à la course. Cet hémistiche est probablement extrait du poëme des Me gai ai e'oiai.

(31) On voit dans les scholies de Venise que ces vers , tirés du Catalogue des Héroïnes, se rapportent à la fi.le d'Agénor. Heyne (II. t. 6, p. 564) pense que Démodocé est la même que Démonice , fillle d'Agénor et d'Epicaste, dont Apollodore parle (liv.i,c.7, §7).

(32) Apollonius, en disant que l'on emploie le mot phoibon dans le sens de kalharon (pur), cite ce vers, qu'il attribue àHéliodore. Yilloison a substitué le nom d'Hésiode à celui d'Héliodore , et ce changement est confirmé par le témoignage du grand étymologiste (p. 796) et d'autres grammairiens. Il est impossible de deviner de quel fleuve il est ici question. La marche du vers est assez embarrassée à cause de la place qu'occupe le mot lieras ( bras de rivière). En voici la traduction littérale en latin :

Puram undam adducens cornu Oceani fluentis,

(33) Constantin Porphyrogénète, en citant ce passage , dit que la Macédoine a reçu son nom de Macédon, fils de Jupiter et de Thyia, fille de Deucalion Suivant Hellanicus, ce héros était fils d'Eole. Apollodore et Pausanias ne disent rien de lui.

(34) M. Boissonade prend tê Méliboia pour le nom d'une femme, deMélibée,qui fut, d'après Apollodore (1. 3 , c. 8 , § 1 ), la fille de l'Océan et l'épouse de Pélasque. Il est permis d'élever quelques cloutes sur cette opinion. Dans une telle hypothèse, Mélibée aurait enfanté Phellus , et aucun poète ou mvthologue ancien ne lui donne un fils de ce nom. Ne serait-il uas plus naturel de croire qu'il s'agit de la

NOTES SUR LES FRAGMENS

ville de Mélibée dont Apollonius de Rhodes fait mention (lib. 1, 592 ) et qui , suivant le scholiaste (ibid), était située dans la Thessalie ? La construction de la phrase nous semble favoriser cette interprétation : Phellon eummelien téké lé Méliboia.

L'expression de téké enfanta ne peut se rapporter qu'à une femme , et ce verbe ne peut être gouverné par un substantif dont le cas est le datif ou l'ablatif. On doit donc , selon nous , traduire ainsi : « Elle enfanta dans Mélibée Phellus, habile à manier la lance.» Quelle était cette femme, mère de Phellus? c'est ce qu'on ne saurait deviner. Un vers isolé ne peut rien nous apprendre.

(35) Ce fragment, dont il est impossible d'expliquer le sens, se trouvait, selon Hérodianus Dindymus, dans le deuxième livre d'Hésiode, en deuterô. Peut-être, comme le conjecture M. Boissonade , désigne-t-il ainsi le second chant du Catalogue des Héroïnes.

(36) Hérodianus Dindymus dit que cet hémistiche est tiré du troisième livre, en tritô. Il s'agit peut-être encore du troisième chant du Catalogue des Héroïnes. L'obscurité de ce fragment ne saurait pas plus s'éclaircir que celle du précédent. Nous avons donné à noulhos la valeur du mot nothos , qui signifie faux, illégitime, vain. Les grammairiens disent nothos logismos (un faux raisonnement). Suidas prend le mot de nothos dans le sens de xénos (étranger).

(37) Ce fragment, que Galien nous a conservé comme étant rapporté par Chrysippe, peut servir de variante et de développement aux passages de la Théogonie qui concernent le mariage de Jupiter avec Métis (v. 886) et l'enfantement de Vulcain par Junon (v. 927). Plusieurs vers de la Théogonie reparaissent dans ce fragment, dont le texte est trèscorrompu et le sens quelquefois très-obscur. Runkhenius en a corrigé heureusement beaucoup de parties (Epist. crit. , p. I00);mais il avoue avec franchise qu'il n'a su comment le corriger tout entier. M. Boissonade a ajouté quelques corrections. Son texte est celui que nous avons préféré; cependant nous avons suivi pour la dernière phrase une ponctuation différente, qui consiste à placer un point à la fin du dix-septième vers et seulement une virgule à la fin du dix-huitième ; en cela nous avons adopté le sens proposé déjà par Runkhenius : ce n'est pas Thémis, mais Métis qui, dans le corps de Jupiter , fabriqua une égide pour Minerve, qui s'élança tout armée du cerveau de son père, comme l'atteste l'hymne homérique (v. 5) consacré à cette déesse. Cette fable de Métis renfermée dans le corps de Jupiter est consignée dans l'hymne orphique qui nous a été conservé par Stobée [Éclog. , liv. 1, p. 40, Hceren) et qui se termine ainsi :

« Il est une force, un dieu, grand principe du tout , un seul corps excellent qui embrasse tous ces êtres, le feu, l'eau, la terre et l'éther , la nuit et le jour, et Métis la créatrice première et l'Amour plein de charmes. Tous ces êtres sont contenus dans le corps immense de Jupiter. »

(38) Aspasius, dans ses Commentaires sur Aristote, dit que le mot ponêros s'emploie dans le sens de épiponos (laborieux), et ûedustuchés (malheureux), et il cite comme un exemple ce fragment des Mégalai éoiai où Alemène, s'adressant à Hercule, l'appelle le plus infortuné et le plus généreux de tous les hommes. L'existence de ce fragment est un nouveau motif de croire que le poëme du Bouclier d'Hercule n'est pas complet, qu'il règne une lacune considérable entre le récit de la naissance d'Hercule et celui de son combat avec Cycnus. Les vers conservés par Aristote se rattachaient vraisemblablement à cette partie du poëme qui ne nous est point parvenue et qui devait célébrer les travaux et les exploits du fils d' Alemène.

(39) Clavier, qui rapporte ces vers dans les notes de son Histoire des premiers temps de la Grèce (tome 3, p. 18), observe avec raison que la tradition contenue dans ce passage diffère de celle que nous offrent les autres po'ëmes d'Hésiode. En effet, suivant la Théogonie (v. 576) et les Travaux et les Jours (v. 60), Pandore avait épousé Epimélhée; il n'est point question de son union avec Jupiter, ni de son fils Grœcus: elle fut mère de Pynha, femme de Deucalion. Il ne serait pas cependant impossible qu'Hésiode eût voulu parler ici d'une autre Pandore que de celle qui fut formée par l'ordre de Jupiter. Clavier observe encore que, dans la Théogonie (v. 1012), Agrius et Latinus sont fils d'Ulysse et de Circé, et non pas de Pandore et de Jupiter. Mais le fragment dont il s'agit ne dit pas, comme il le prétend, que Jupiter ait eu de Pandore Agrius et Latinus. Clavier aurait dû s'apercevoir qu'il fallait placer un point après ces deux noms : Agrion êde Latinon, lesquels se rattachent probablement à une phrase précédente qui finit là , et non pas à celle qui concerne Pandore et qui commence ainsi : « Kourê d'en, etc. » Sa première observation suffît donc pour, faire soupçonner l'authenticité des vers cités par Lydus. Comme on ne les trouve dans aucun écrivain plus ancien que cet auteur, Clavier pense qu'ils ont été forgés même depuis la translation de l'empire à Constantinople. Malgré ces justes soupçons sur leur légitimité, nous avons cru devoir les rétablir ; ils ne sont pas compris dans les éditions de Gaisford et de M. Boissonade. En voici le texte .-

Agrion éde Lalinon.

Kourê d'en mégaroisi agauou Deukalionos Pandore DU pairi ihéon semantori panion Michteis en philoieii téké Graillon ménécharmen.

H%tMVtt\V»\ttV\%VW\tVl\tVt»\vtMt\ttitWUU1

NOTES DES OLYMPIQUES

PAR M. PERRAULT-MAÏNAND.

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