‹ Les petits poèmes grecsChapitre 352 sur 358 · PAR J. M. LIMES · texte numérisé non relu

PAR J. M. LIMES

CHANT PREMIER

Arbitre suprême de la terre, Antonin, fils illustre de Sévère et de Domna, etc. Le grec dit seulement Jntonin. J'ajoute «fils illustre de Sévère et de Domna » pour indiquer que le poêle parle de Pempereur Marc-A urèle Caracalla, surnommé Antonin par Sévère. C'est la désignation qu'Oppien lui a donnée au commencement des Cynégétiques.

On sait que l'empereur Seplime Sévère eut pour seconde épouse Julia Domna, fille de Bassianus, prêtre d'Apollon ; que deux enfans provinrent de cet hymen, Bassianus et Géta. Dans la suite, lorsque Sévère, parvenu à l'empire, voulut s'adjoindre ses fils, il fit quitter à l'aîné le nom peu noble de Bassianus et lui donna celui de Marc-Aurèle Antonin: le surnom de Caracalla lui vint d'un habillement barbare, nommé caracalle, qu'il prit lors de sou expédition contre les Parthes.

Tout ce qui vit dans l'abîme , dans le sein des flots orageux, etc. Lippius a très-bien exprimé dans les vers qui suivent le sujet de chacun des chants d'Oppien.

Primus habet coitus, proies et pascua ponti. Ostendit fraudes, cœdes et bella secundus. Tertius in pisces hamos et retia jactat. Ducit amor quarto captos in fata nalantes. In quinto Delphinus amat, celeque necantur.

Celle d'un empereur. Le grec dit : « Basilêios agrê. (Une pèche impériale). »

Le phycis, que les pêcheurs nomment aussi l'inhabile, etc. Rondelet croit que le phycis est une espèce de tanche. Il veut encore que l'épithète d'inhabile, mise dans le texte à la place d'eunuque, ne regarde pas le phycis, mais qu'elle s'applique au gade merlan, et que le pronom grec de la fin du vers 126 as th'alines, ne se rapporte point à phukides.

Le trigle aux couleurs rouges. En latin mullus. «Epercheletriglieson di colorrosato, Veneziani chiaraano mule, le pianelle de loro senatori. I Talini,

mullei, calcei patriciorum. {Note de Salvani.) Les trigles sont de couleur tirant sur le rouge. On les nomme mulli en latin: de là est venu le nom demwles que les Vénitiens ont donné aux pantoufles également rouges de leurs sénateurs. Les Romains donnaient le nom de mullei aux chaussures des patriciens. M

Qui pareil aux animaux ruminans. « Ce poisson, dit M. le comte de Lacépède, non-seulement habite dans la Méditerranée, mais encore vit dans les eaux qui baignent la Sicile et la Grèce et les îles répandues auprès des rivages fortunés de cette Grèce si fameuse. 11 n'est donc pas surprenant que les premiers naturalistes grecs aient pu observer cet osseux avec facilité. Le cheiline est d'une couleur blanchâtre ou livide mêlée de rouge ; il ne parvient guère qu'à la longueur de trois décimètres : les écailles qui le recouvrent sont grandes et très-transparentes; il montre sur les côtés de sa queue des appendices transversales dont la forme et la position ont frappé les observateurs. La conformation de ses dents n'a pas moins été remarquée : elles sont émoussées au lieu d'être pointues et par conséquent très-propres à couper ou arracher les algues et les autres plantes marines que le scare trouve sur les rochers qu'il fréquente. Les végétaux marins paraissent être l'aliment préféré par ce cheiline, et cette singularité n'a pas échappé aux naturalistes d'Europe les plus anciens; mais ils ne se sont pas contentés de rechercher les rapports que présente le scare, outre la forme de ses dents, les dimensions de son canal intestinal, la quantité de ses sucs digestifs et la nature de sa nourriture, très-différeute de celle qui convient au plus grand nombre de poissons, ils ont considéré le scare comme occupant, parmi ces poissons carnassiers, la même place que les animaux ruminans qui ne vivent que de plantes , parmi les mammifères qui ne se nourrissent que de proie , et exagérant ce parallèle, étendant les ressemblances et tombant dans une erreur qu'il eût été cependant facile d'éviter, ils sont allés jusqu'à dire que le scare ruminait; et voilà pourquoi, suivant Arislote, les Grecs l'ont appelé mêrukan. » {Histoire naturelle des poissons, t. 6, p. 277, in-12.)

REMARQUES

Et ceux des poissons, etc. Le grec dit « êde prepontes, » que Lippius traduit par décentes ; d'autres, du nombre desquels est Salvini, en font un nom particulier de poisson. Je ne crois pas devoir suivre son exemple : j'aime mieux croire, comme Lippius, que prepontes exprime seulement la beauté des formes de ceux des habitans des mers dont il est question d'une manière générale.

Est arrêté tout à coup par la bouche d'un poisson d'une taille médiocre \ etc. On ne lira pas sans intérêt ce que M. de Lacépède dit au sujet de ce poisson , dont tout le merveilleux tient à une plaque de diverses lames qui ont la forme de cette espèce d'abat-jour qu'on now.me p er sienne , laquelle est adhérente au-dessous de sa gorge, et qu'il présente aux corps auxquels il s'accroche dans un sens opposé à celui de la fermeture de ces lames , ce qui produit une résistance d'une certaine énergie, mais très-peu capable d'arrêter la marche d'un bâtiment :

« Depuis le temps d'Aristote, dit l'ictyologiste français, jusqu'à nos jours, cet animal a été l'objet d'une attention constante; on l'a examiné dans ses formes, observé dans ses habitudes , considéré dans ses efforts. On ne s'est pas contenté de lui attribuer des propriétés merveilleuses, des facultés absurdes, des forces ridicules ; on l'a regardé comme un exemple frappant des qualités occultes départies par la nature à ses diverses productions, 11 a paru une preuve convaincante de ces qualités secrètes dans leur origine et inconnues dans leur essence ; il a figuré avec honneur dans le tableau des poètes, dans les comparaisons des orateurs, dans les récits des voyageurs, dans les descriptions des naturalistes; et cependant à peine, dans le m®ment où nous écrivons, l'image de ses traits, de ses mœurs, de ses effets, a-t-elle été tracée avec fidélité. Ecoutons par exemple, au sujet de ce rémora, l'un des plus beaux génies de l'antiquité :

« L'echéneis, dit Pline, est un petit poisson accoutumé à vivre au milieu des rochers. On croit que lorsqu'il s'attache à la carène des vaisseaux, il en retarde la marche, et de là vient le nom qu'il porte et qui est formé de deux mots grecs, je retiens, et l'autre navire. Il sert à composer des poisons capables d'amortir et d'éteindre les feux de l'amour. Doué d'une puissance bien plus étonnante, agissant par une faculté morale, il arrête l'action de la justice et la marche des tribunaux; compensant cependant les qualités funestes par des propriétés utiles , il délivre las femmes enceintes des accidens qui pourraient trop hâter la naissance de leurs enfans; lorsqu'on le conserve dans du sel, son approche seule suffît pour retirer du fond des puits les plus profonds l'or qui peut y être tombé. »

' Rondelet croit que l'echéneis d'Oppien est la lamproie et non l'echéneis rémora. Les raisons qu'il en donne ne me paraissent pas décisives.

Mais le naturaliste romain ajoute avant la fin de la célèbre histoire qu'il a écrite une peinture bien plus étonnante du rémora, et voyons comment il s'explique au commencement de son 32e livre:

« Nous voici parvenus au plus haut des forces de la nature , au sommet de tous les exemples de son pouvoir. Une immense manifestation de sa puissance occulte se présente d'elle-même ; ne cherchons rien au delà, n'en espérons pas d'égale ni de semblable. Ici la nature se surmonte elle-même et le déclare par des effets nombreux. Qu'y a-t-il de plus violent que les mers, les vents, les tourbillons et les tempêtes ? Quels plus grands auxiliaires le génie de l'homme s'est-il donnés que les voiles et les rames ? Ajoutez à cela la force inexprimable des flux alternatifs qui font un fleuve de tout l'Océan : toutes ces puissances et toutes celles qui pourraient se réunir à leurs efforts sont enchaînées par un seul et très-petit poisson qu'on nomme echénei s. Que les vents se précipitent, que les tempêtes bouleversent les flots , il commande à leurs fureurs, il brise leurs efforts, il contraint de rester immobiles des vaisseaux que n'aurait pu retenir aucune chaîne , aucune ancre précipitée dans la mer et assez pesante pour ne pouvoir en être retirée. Il donne ainsi un frein à la violence , il dompte la rage des élémens, sans travail, sans peine, sans chercher à retenir et seulement en adhérant. Il lui suffît pour surmonter tant d'impétuosité de défendre aux navires d'avancer. Cependant les flottes armées pour la guerre se chargent de tours et de remparts pour que l'on combatte au milieu des mers comme au haut des tours. 0 vanité humaine! un poisson très-petit contient leurs éperons armés de fer et de bronze et les lient enchaînés ! On rapporte que lors de la bataille d'Actium, ce fut un echéneis qui , arrêtant le navire d'Antoine au moment où il allait parcourir les rangs des vaisseaux et exhorter les siens, donna à la flotte de César la supériorité de la vitesse et l'avantage d'une attaque impétueuse. Plus récemment, le bâtiment monté par Caïus, lors de son retour d'Andara à Antium, s'arrêta sous l'effort d'un echéneis : alors le rémora fut un augure , car à peine cet empereur fut-il rentré à Rome qu'il périt sous les traits de ses propres soldats. Au reste son étonnement ne fut pas long lorsqu'il vit que de toute sa flotte, son quinquerème seul n'avançait pas. Ceux qui s'élancèrent du vaisseau pour en rechercher la cause trouvèrent l'echéneis adhérent au gouvernail et le montrèrent au prince, indigné qu'un tel animal»pût l'emporter sur quatre cents rameurs et très-surpris que ce poisson, qui dans la mer avait pu retenir son navire, n'eût plus de puissance jeté dans le vaisseau. Nous avons déjà rapporté plusieurs opinions, continue Pline, iau sujet du pouvoir de cet echéneis , que quelques Lalins ont nommé rémora. Quanta nous, nous ne doutons pas que tous les genres des habitans de ia mer n'aient une faculté semblable. L'exemple célèbre et

SUR LA PECHE DOPPIEN

consacré dans le temple de Gnide ne permet pas de refuser la même puissance à des conques marines. De quelque manière que ces effets aient lieu, ajoute plus bas l'éloquent naturaliste que nous citons, quel est celui qui , après cet exemple de la faculté de retenir des navires, pourra douter du pouvoir qu'exerce la nature par tant d'effets spontanés et de phénomènes extraordinaires? »

« Combien de fables et d'erreurs accumulées dans ces passages, qui d'ailleurs sont des chefs-d'œuvre de style ! Accréditées par un des Romains dont on a le plus admiré la supériorité de l'esprit, la variété des connaissances et la beauté du talent , elles ont été presque universellement accueillies pendant un grand nombre de siècles ; mais on n'attend pas de nous une mythologie, etc. » (Histoire naturelle des poissons, tome 5, pages 192 et suivantes.)

Non, il n'est pas de douleur plus cruelle , etc. On ne sait ce qu'on doit admirer ici le plus ou du sentiment dont l'auteur est animé ou de l'adresse qu'il emploie dans le choix des idées qui en sont l'expression. Qu'il est beau de voir ce jeune et sensible poëte cherchant, comme sans dessein, à ramener l'attention de l'empereur vers un père condamné à l'exil ! Avec quelle finesse il termine le tableau qu'il n'avait commencé que dans cet objet ! Quelle délicatesse de motif et de sentiment !

John Jones, ou plutôt Diaper, son co-traducteur, a paraphrasé ainsi ce passage:

The love of country's not to man confined

The same propensions sway the brutal mind.

Fishes their native caves vith transport view,

They hâve their counlries, and their fondness too.

Ko nation may with that blest clime compare,

That grave us first acquaintance of our eyes.

How rich the soil.' how beautiful the skyes !

The name of country fills the grateful mind

With ail lhat's tender, generous and kind.

Ah ! wrelched ihose who forc'd from what Ihey love

Necessitous in vagrant exil rove,

Slill restless must the killing grief renew,

Despis'd by ail, or pily'd but few. ( Cn. l«.)

Oppien, dans ses Cynégitiques, avait saisi une circonstance du même genre pour exprimer , quoique d'une manière plus éloignée , son désir d'obtenir le rappel de son père ; on y lit , en parlant de la vache marine.- « Cette espèce chérit singulièrement les lieux qui l'ont vue naître, les forêts où elle fait son séjour et sa retraite accoutumée. Si les chasseurs, après l'avoir enchaînée dans leurs filets, transportent cet animal dans une autre contrée et le laissent courir en liberté dans les vallées , il reviendra bientôt dans les lieux chéris qu'il habitait : il ne peut se résoudre à errer dans un pays où il est étranger. Ce n'est donc ♦point 3ux seuls mortels que la patrie est chère : cet amour est également gravé par la nature dans le cœur des animaux sauvages. » (Traduction de Bclin de Ballu, chant 1er, page 43.)

Ils promènent quelques grains de sable dans leur bouche, etc. Le grec dit : « Apo psammatoio pasanto. (Ils se nourrissent de sable). » J'ai cru devoir adoucir un peu cette idée, qui ne me paraît pas vraie prise dans un sens absolu ; on est moins éloigné de croire qu'ils promènent quelques grains de sable dans leur bouche pour en extraire l'humidité qu'il recèle et qui, dans l'affaiblissement où ils se trouvent, peut suffire à leur nourriture.

L'impétueux physsale, etc. « Cecétacé n'est pas étranger à la Méditerranée. Les anciens n'en ont pas eu cependant une idée bien nette ; il paraît même que, sans excepter Pline ni Aristote, ils n'ont pas bien distingué les formes ni les habitudes de ces grands cétacés. Malgré la présence de plusieurs de ces animaux dans la Méditerranée et malgré les renseignemens que leurs relations commerciales avec les Indes pouvaient leur procurer sur plusieurs autres, nonseulement ils ont appliqué à leur myslicetus des organes, des qualités, des gestes du rorqual aussi bien que de la baleine franche , mais encore ils ont attribué à leurs baleines des formes ou des propriétés du gibbar, du rorqual et du cachalot macrocéphalé mêlé avec ceux du gibbar. » (Lacép. Histoire naturelle des cétacés.)

De ce nombre sont encore les béliers cruels, etc. « Il y a, dit Rondelet, plusieurs autres bêtes marines à nous inconnues, hormis que de nom, comme béliers, éiéphans , panthères , mélanthyes , hyènes , roues , dromons et autres infinies. Oppien, au 1er livre, met les béliers entre les cruels et ceux des hautes mers; au 5e, entre les cétacés. Pline écrit que du temps de l'empereur Tibère, la mer océane, se retirant sur la grève, laissa plus de trois cents bêtes marines de merveilleuse variété et grandeur , guère moins en la côte de Saintonge : entre les autres, des éiéphans, des béliers et plusieurs néréides. iËlien et Oppien ont fait mention de la panthère, des mélanthyes, de l'hyène. » (Liv. 16, ch. 19, lre partie. )

On dit que cette espèce d'hymen les féconde, etc. On ne croit plus aujourd'hui à ce mode de fécondation. Voici comment s'exprime à ce sujet M. de Lacépède dans son discours sur l'histoire naturelle des poissons.

« A peine les femelles sont-elles débarrassées du poids qui les tourmente que quelques-unes dévorent une partie des œufs qu'elles viennent de pondre, et c'est ce qui a donné lieu à l'opinion de ceux qui ont cru que certaines femelles de poissons avaient un assez grand soin de leurs œufs pour les couver dans leurs gueules. D'autres avalent aussi avec avidité la liqueur laiteuse des mâles à mesure qu'elle est répandue sur des œufs déjà déposés, et voilà l'origine du soupçon erroné auquel n'ont pu se soustraire des

REMARQUES

modernes et de très-grands naturalistes qui ont cru que les poissons femelles pourraient bien être fécondées par la bouche. » {Hisloire naturelle des poissons, t. i, p. 136.)

Par là devenu fécond, les anguilles y naissent en foule , etc. On est mieux fixé maintenant sur la manière dont se propagent les anguilles ; longtemps, jusqu'à nos jours même, on a été dans l'erreur à cet égard. Notre ictyologiste français va nous fournir encore des instructions précieuses :

« Comment se perpétue, dit cet illustre naturaliste, cette espèce utile et curieuse? L'anguille vient d'un véritable œuf, comme tous les poissons. L'œuf éclôt le plus souvent dans le ventre de la mère, comme ceux des raies, des squales , de plusieurs blennies, de plusieurs silures. La pression sur la partie inférieure du corps de la mère facilite la sortie des petits déjà éclos. Ces faits, bien vus, bien constatés par les naturalistes récens, sont simples et conformes aux vérités physiologiques les mieux prouvées, aux résultats les plus sûrs des recherches anatomiques sur les poissons et particulièrement sur l'anguille. Et cependant combien depuis deux mille ans ils ont été dénaturés et altérés par unetrop grande confiance dans les observations précipitées et mal faites qui ont séduit les plus beaux génies, parmi lesquels nous comptons non-seulementPline, mais même Aristote. Lorsque les anguilles mettent bas leurs petits, communément elles reposent sur la vase du fond des eaux ; c'est au milieu de celte terre et de ce sable humectés qu'on voit frétiller les murènes qui viennent de paraître à la lumière. Aristote a pensé que cette génération était due à cette fange. Les mères vont quelquefois frotter leurs ventres contre des rochers ou d'autres corps durs pour se débarrasser plus facilement des petits déjà éclos dans leur intérieur. Pline a écrit que par ce frottement elles faisaient jaillir des fragmens de leur corps qui s'animaient, et que telle était la seule origine des jeunes murènes dont nous exposons la véritable manière de naître. D'autres anciens auteurs ont placé cette même origine dans les chairs corrompues des cadavres des chevaux ou d'autres animaux jetés dans l'eau, cadavres autour desquels doivent souvent fourmiller déjeunes anguilles forcées de s:en nourrir par le défaut de tout autre aliment placé à leur portée. A des époques bien plus rapprochées de nous , Helmont a cru que les anguilles venaient de la rosée du mois de mai , et Leuwenhoek a pris la peine de montrer la cause de cette erreur en faisant voir que dans cette belle partie du printemps, lorsque l'atmosphère est tranquille et que le calme règne sur l'eau, la portion de ce fluide la plus chaude est la plus voisine de sa surface, et que c'est cette couche plus échauffée, plus vivifiante et plus analogue à leur état de faiblesse que les jeunes anguilles peuvent alors préférer. Schwenckfeld de Breslaw, en Silésie, a fait

naître des murènes anguilles des branchies du cyprin bordelière. Shoneveld de Kiel , dans le Holstein, a voulu qu'elles vinssent à la lumière sur la peau des gades morues ou des salmones éperlans. Ils ont pris l'un et l'autre pour de très-petites murènes anguilles des gordins, des sangsues ou d'autres vers qui s'attachent à la peau ou aux branchies de plusieurs poissons. Eller, Charlelon,Fakleberg,Gesner, Birchkoltz ont connu au contraire la véritable manière dont se reproduit l'espèce que nous décrivons. Plusieurs observateurs des temps récens sont tombés à la vérité dans une erreur combattue même par Aristote en prenant les vers qu'il voyaient dans les intestins des anguilles qu'ils disséquaient p©ur des fœtus de ces animaux. Leuwenhoeck a eu tort de chercher les œufs de ses poissons dans leur vessie urinaire, et Vallisniéri dans leur vessie natatoire; mais Muller et peut-être Mondini ont vu les ovaires ainsi que les œufs de la femelle , et la laite du mâle a été également reconnue.

«D'après toutes ces considérations, on doit éprouver un assez grand étonnement et ce vif intérêt qu'inspirent les doutes et les recherches d'un des plus habiles et des plus célèbres physiciens lorsqu'on lit dans le Voyage de Spallanzani que des millions d'anguilles ont été pèchées dans les marais, les lacs et les fleuves d'Italie et de la Sicile sans qu'on eût vu dans leur intérieur ni œuf ni fœtus. Ce savant observateur explique ce phénomène en disant que les anguilles ne multiplient que dans la mer, et qu'on n'en trouve pas, continue-t-il, suivant Sennebier, dans le lac de Genève , jusque auquel la chute du Rhône ne leur permet pas de remonter, tandis qu'on les pêche dans le lac de Neufchâtcl , qui communique avec la mer par le Rhin et le lac Brenna. Il invite en conséquence les naturalistes à faire de nouvelles recherches sur les anguilles qu'ils rencontreront au milieu des eaux salées et de la mer proprement dite dans le temps du frai de ces animaux , c'est-à-dire vers le milieu de l'automne ou au commencement de l'hiver.

» Les œufs de l'anguille, éclosant presque toujours dans le ventre de la mère, y doivent être fécondés; il est donc nécessaire qu'il y ait dans eette espèce un véritable accouplement du mâle avec la femelle, comme dans celle des raies, des squales, des syngnathes, des blennies et des silures , ce qui confirme ce que nous avons déjà dit de ses affections. Et comme la conformation de la murène est semblable en beaucoup de points à celle des serpens, l'accouplement des serpens et de la murène doit avoir lieu à peu près de la même manière. Rondelet a vu en effet le mâle et la femelle entrelacés dans le moment de leur réunion la plus intime comme deux couleuvres le sont dans les circonstances analogues, et ce fait a été observé depuis par plusieurs naturalistes. » (Histoire naturelle des poissons, loni? 3, p. 329 et suiv.)

SLR LA PECHE D'OPPIEN

Cest une chose assez reconnue que le serpent ^'accouple avec la murène. Cette jolie mais ridicule fable de l'accouplement de la vipère avec la murène ne trouve plus aujourd'hui personne qui daigne y ajouter foi. Les circonstances qui l'accompagnent dans le tableau que nous offre Oppien la rendent encore plus digne d'être reléguée parmi les erreurs populaires : « Murœna, dit Pline, quocumque tempore parti cum cœteri pisces stato pariant .* ova ejus citissime crescunt , in sicco littore lapsas vulgus coitu serpentium impleri putat. » (Liv. 9, eh. 23.)

Le chien vorace , l'aigle de mer et tous ceux qu'on désigne sous le nom de cartilagineux , les dauphins mêmes, ces rois des poissons, et les phoques aux gros yeux font des petits vivons qui, au sortir du sein de leurs mères, ont les mêmes formes qu'elles. Les dauphins , les phoques, qui font partie des mammifères , sont les seuls réellement vivipares. Quant aux poissons cartilagineux, ils sont tous ovipares , en ce sens que leurs petits viennent tous d'un œuf: mais il en est quelques-uns dans ce nombre dont les œufs éclosent dans le ventre de leur mère ; ce sont ceux de ce genre dont Oppien a raison de dire qu'ils sont en naissant semblables à leur mère : tels sont les raies, les squales, les aodons, la chimère (dans le mâle de laquelle on a remarqué un double instrument de fécondation), la syngnathe, encore ces derniers présentent-ils une particularité remarquable : leurs œufs sortent par une déchirure qui se fait audessous de leur ventre et se disposent dans une espèce de canal sur des rangs plus ou moins nombreux, c'est là qu'ils -sont fécondés à travers la peau trèsmince de ce canal , que les petits rompent lorsqu'ils éclosent.

Les phoques ont aussi grand soin de leurs petits, etc. Buffon, qui faisait un cas particulier d'Oppien non-seulement comme poète, mais encore comme naturaliste, puisqu'il dit de lui (tome 6 de Y Histoire des quadrupèdes) qu'une probabilité devient une certitude par le témoignage d'Oppien, s'explique ainsi sur ces animaux dans son Histoire nat. (t. 27, p. 162, édit. in-12) : « Les phoques femelles mettent bas en hiver ; elles font leurs petits à terre , sur un banc de sable , sur un rocher, sur une petite île et à quelque distance du continent ; elles se tiennent assises pour les allaiter' et les nourrissent ainsi pendant douze à quinze jours dans l'endroit où ils sont nés, après quoi la mère amène 'ses petits avec elle à la mer où elle leur apprend à nager et à chercher à vivre ; elle les prend sur son dos lorsqu'ils sont fatigués.

1 Quand les veaux marins sont en mer , leurs pieds de derrière Içur servent de queue pour nager, et à terre de siège quand ils donnent à teler à leurs petits. ( Voyage de Dampierre, t. I,p. «17.;

(1(1 p. Tin.)

Comme chaque portée n'est que de deux ou trois, ses soins ne sont pas fort partagés et leur éducation est bientôt achevée ; d'ailleurs ces animaux ont naturellement assez d'intelligence et beaucoup de sentiment : ils s'entendent , ils s'entr'aident et se secourent mutuellement; les petits reconnaissent leur mère au milieu d'une troupe nombreuse, ils entendent sa voix, et dès qu'elle les appelle ils arrivent à elle sans se tromper. Nous ignorons combien de temps dure la gestation ; mais à en juger par celui de l'accroissement, par la durée de la vie et aussi par la grandeur de l'animal, il paraît que ce temps doit être de plusieurs mois , et l'accroissement étant de quelques années, la durée de la vie doit être assez longue. Je suis même très-porté à croire que ces animaux vivent beaucoup plus de temps qu'on n'a pu l'observer, peut-être cent ans et davantage , car on sait que les cétacés en général vivent bien plus longtemps que les animaux quadrupèdes : comme le phoque fait une nuance entre les uns et les autres, il doit participer de la nature des premiers et par conséquent vivre plus que les derniers. »

Bile leur donne asile dans ses flancs, etc. Je n'ai pas besoin d'avertir que ce que dit Oppien est une erreur ou tout au moins une méprise qui provient de ce que ces cartilagineux ont des plis à leur peau de dessous le ventre , à l'abri de laquelle leurs petits se réfugient dans le moment du danger, d'où ils sortent ensuite lorsqu'il a cessé. Cependant Rondelet dit la même chose de la torpille : « Elle engendre environ vers l'automne, selon Aristote, non pas des œufs, mais des petits vifs qu'elle éclôt au dedans , lesquels quand ils ont peur les reçoit dans soi, puis les met dehors. » (Partie première, liv. 12, ch. 18.)

C'est ainsi que la race misérable de la faible aphye naît sans avoir été engendrée. On lit dans la belle histoire générale et particulière des poissons de Bloch : « Ce nom d'aphye , qui signifie sans mère, vient sûrement ô'aphya , que les anciens donnaient à un petit poisson qu'ils faisaient naître de l'écume de la mer, sans le secours de la génération. » (Troisième partie, p. 122.) On ne croit plus aujourd'hui à la production spontanée de ces animaux. Cette erreur assez singulière s'est pourtant accréditée jusque parmi nous, puisque Rondelet , qui a consigné dans son 7e livre (ch. 1er) l'opinion des anciens à cet égard , ne fait aucune réflexion qui décèle le moindre doute. Il est cependant certain que ces osseux viennent comme tous les autres d'un œuf et que, se tenant dans le limon des mers, ils se montrent et paraissent naître lorsque les eaux ébranlées par la tempête jusqu'en leurs fondemens en entraînent la vase et ces poissons qui y vivaient. Il en est de même des huîtres : bien loin qu'on ne distingue dans ces mollusques aucun sexe, comme le dit Uppien, on recon-

714 REMARQUES

naît au contraire les deux sexes dans le même indi-

vidu; en sorte que ces animaux sont hermaphrodites. Leurs œufs, ainsi que nous l'apprend le savant auteur de VAnatomie comparée, M. Cuvier, sont situés derrière le foie ; ils sont quelquefois abreuvés par une humeur qui paraît de la semence , laquelle est sécrétée dans un certain temps : cette disposition est nécessaire puisque l'huître ne peut se remuer et par conséquent ne peut aller chercher un autre individu pour s'accoupler. Ce savant a vu dans les moules, et il pense que ce doit être la même chose dans les huîtres, que lorsque les œufs ont été fécondés ils descendent et se placent entre les deux lames qui forment chaque branchie. Il les a vus plusieurs fois, en examinant les moules au microscope , dans cette même place. Il a distingué'dans chaque œuf un petit moule vivant et remuant déjà ses valves, ce qui prouve évidemment que ces animaux sont ovovipares '.

CHANT SECOND

Ou mieux encore de Phorcus, etc. Phorcus, fils de Neptune et de la nymphe ïhoosa, père de Méduse, régna en Sardaigne et en Corse. Allas le vainquit et le détrôna ; il devint dieu marin et fut révéré comme le premier des Tritons et des autres divinités de la mer : c'est ce que les poètes nommaient le chœur de Phorcus.

De quelle puissance propre et inhérente à sa substance n'est pas douée la molle torpille, etc. Rien n'est plus curieux, n'est plus extraordinaire que de retrouver dans les poissons, particulièrement dans la torpille, cette propriété électrique , cet instrument vivant propre à lancer la foudre. Le lecteur pour qui ce fait et sa cause seraient nouveaux me saura peutêtre gré de le mettre au courant de ce que la physique nous en a appris ; il sera ainsi dispensé de chercher • ailleurs des notions sur ce sujet. Nous les trouvons dans l'article de ce cartilagineux de M. de Lacépède. On verra que les idées d'Oppien sur l'organe électrique de ce poisson étaient assez justes. Comme il est bien reconnu aujourd'hui que le fluide électrique est l'agent du phénomène que nous offre la torpille , je joindrai à la citation qu'on va lire un extrait de ce que j'ai écrit en 1 808 sur la nature de l'agent électrique et sur sa manière d'agir pour produire les effets de l'électricité. Cet abrégé de la théorie que j'ai-publiée ne sera pas indifférent à ceux qui aiment à remonter au véritable principe des choses.

« La torpille , dit M. de Lacépède, a reçu de la nature une faculté particulière bien supérieure à la force des dents, des dards et des autres armes dont elle au-

1 Voyez sur ces animaux le superbe ouvrage de Regenfus, et ceux de Knorr, notamment celui qui a pour titre les Délices les yeux et de V esprit.

rait été pourvue : elle possède la puissance redoutable et remarquable de lancer pour ainsi dire ia ioudre ; elle accumule dans son corps et fait jaillir le fluide électrique avec la rapidité de l'éclair ; elle imprime une commotion soudaine et paralysante au bras le plus robuste qui s'avance pour la saisir , à l'animal le plus terrible qui veut la dévorer ; elle engourdit pour des instans assez longs les poissons les plus agiles dont elle cherche à se nourrir ; elle frappe quelquefois ses coups invisibles à une distance assez grande , et par cette action prompte et qu'elle peut renouveler, annulant les mouvemens de ceux qui l'attaquent et de ceux qui se défendent contre ses efforts, on croit la voir réaliser au fond des eaux une partie de ces prodiges que la poésie et la fable ont attribués aux fameuses enchanteresses dont elles avaient placé l'empire au milieu des flots ou près des rivages.

» Mais quel est donc dans la torpille l'organe dans lequel réside cette électricité particulière? et comment s'exerce ce pouvoir que nous n'avons vu encore départi à aucun des animaux que l'on trouve sur l'échelle des êtres lorsqu'on descend depuis l'homme jusqu'au genre des raies?

» De chaque côté du crâne et des branchies est un organe particulier qui s'étend communément depuis le bout du museau jusqu'au cartilage demi-circulaire qui fait partie du diaphragme et qui sépare la cavité de la poitrine de celle de l'abdomen. Cet organe aboutit d'ailleurs par son côté extérieur presqu'à l'origine de la nageoire pectorale ; il occupe donc un espace d'autant plus grand, relativement au volume de l'animal , qu'il remplit tout l'intérieur compris entre la peau de la partie supérieure de la torpille et celle de la partie inférieure. On doit voir aisément que la plus grande épaisseur de chacun des deux organes est dans le bord , qui est tourné vers le centre et vers la ligne dorsale du poisson et qui suit dans son contour toutes les sinuosités de la tête et des branchies, contre lesquelles il s'applique. Chaque organe est attaché aux parties qui l'environnent par une membrane cellulaire dont le tissu est serré et par des fibres tendineuses , courtes, fortes et droites, qui vont depu/s le bord extérieur jusqu'au cartilage demi-circulaire du diaphragme.

» Sous la peau qui revêt la partie supérieure de chaque organe électrique on voit une espèce de bande, étendue sur tout l'organe , composée de fibres prolongées dans le sens de la longueur du corps et qui , excepté ses bords, se confond dans presque toute sa surface supérieure avec le tissu cellulaire de la peau. Immédiatement au-dessous de cette bande on en découvre une seconde de même nature que la première et dont le bord intérieur se mêle avec celui de la bande supérieure, mais dont les fibres sont situées dans le sens de la largeur de la torpille.

» Cette bande inférieure se continue dans l'organe proprement dit par un très-grand nombre de prolon-

SUR LA PECHE DOPPIEN

gement membraneux qui y forment oes prismes verticaux a plusieurs pans , ou pour mieux dire des tubes creux perpendiculaires à la surface du poisson et doDt la hauteur varie et diminue à mesure qu'ils s'éloignent du centre de l'animal et delà ligne dorsale. Ordinairement la hauteur des plus longs tuyaux égale six vingtièmes de la longueur totale de l'organe ; celle des plus petits en égale un vingtième, et leur diamètre, presque le même dans tous , est aussi d'un vingtième ou à peu près.

» Les formes des différens tuyaux ne sont pas toutes semblables : les uns sont hexagones , d'autres pentagones, d'autres carrés; quelques-uns sont réguliers , mais le plus grand nombre est d'une figure irrégulière. Les prolongations membraneuses qui composent les pans de ces prismes sont très-déliées, assez transparentes, étroitement unies l'une à l'autre par un réseau lâche de fibres tendineuses qui passent obliquement et transversalement entre ces tuyaux , et ces tubes sont d'ailleurs attachés ensemble par des fibres fortes et non élastiques qui vont directement d'un prisme à l'autre. On a compté dans chacun des deux organes d'une grande torpille jusqu'à près de douze cents de ces prismes. Au reste, entre la partie inférieure de l'organe et la peau que revêt le corps du poisson, on trouve deux bandes entièrement semblables à celles qui recouvrent les extrémités supérieures de ces tubes.

» Non-seulement la grandeur de ces tuyaux augmente avec l'âge de la torpille, mais encore leur nombre s'accroît à mesure que l'animal se développe; chacun de ces prismes creux est d'ailleurs divisé dans son intérieur en plusieurs intervalles par des espèces de cloisons horizontales, composées d'une membrane déliée et très-transparente , paraissant se réunir par leurs bords , attachées dans l'intérieur des tubes par une membrane cellulaire très-fine, communiquant ensemble par de petits tuyaux sanguins, placées l'une au-dessous de l'autre à de très-petites dislances et formant un grand nombre de petits interstices qui semblent contenir un fluide.

» De plus , chaque organe est traversé par des artères , des veines et un grand nombre de nerfs qui se divisent dans toutes sortes de directions entre les tubes et étendent de petites ramifications sur chaque cloison où ils disparaissent. Tel est le double instrument que la nature a accordé à la torpille ; tel est le double siège de la puissance électrique. Nous venons de voir que lorsque cette raie est parvenue à un certain développement, les deux organes réunis renferment près de deux mille quatre cents tubes : ce grand assemblage de tuyaux représente les batteries électriques si bien connues des physiciens modernes et que composent des bouteilles fulminantes appelées bouteilles de Leyde disposées dans ses batteries de la même manfère que les tubes des organes de la torpille, neaucoup plus grandes à la vérité, mais aussi

bien moins nombreuses. » (Hist. nat. des poissons, t. l,p. 117, édit. in-12.)

La torpille n'est pas le seul poisson qui jouisse de cette faculté foudroyante et électrique ; il en est même qui en sont doués dans un degré plus éminent : tel est le gymnote électrique , plus particulièrement connu sous le nom d'anguille de Surinam. Cette plus grande intensité électrique se manifeste par des étincelles qui supposent une plus grande accumulation ou condensation du fluide électrique'. On connaît aujourd'hui plusieurs autres poissons électriques , le tetrodon, le tri chiure, le malaptérure, etc. Il est à présumer qu'on découvrira par la suite celte propriété avec plus ou moins d'énergie dans beaucoup d'autres animaux.

C'est ainsi que parmi les hommes on remarque de la sagacité dans les uns et de l'inaptitude dans les autres. C'est une chose digne de l'attention d'un philosophe et d'un ami de la nature que celte différence dans les facultés des hommes. Ceux mêmes qui paraîtraient devoir le plus se rapprocher à cet égard, les membres d'une même famille, ceux qui tiennent le jour des mêmes individus, offrent nonseulement' des différences, mais encore des disproportions, pour ne pas dire des disparates, qui sont pour le moraliste des problèmes assez difficiles à résoudre. Des êtres placés dans les mêmes circonstances, nés des mêmes païens, qui ont reçu la même édu cation, présentent cependant des résultats opposés. Trop souvent un homme d'umesprit supérieur a un fils ou un frère imbécile , d'un esprit faux ou borné, quoique celui-ci ait reçu le même enseignement , ait eu les mêmes maîtres. Les exemples , si on voulait les rapporter ici , n'en seraient que trop nombreux ; on n'aurait pas besoin de les aller chercher dans l'an- .tiquité, quoiqu'elle nous en fournisse plusieurs trèsfrappans et trop connus. N'est-ce pas à la physiologie plutôt qu'à la morale à nous donner quelques lumières à cet égard? Ne trouverons-nous pas le principe de cette inégalité dans celte différence physique qui établit des modifications, des nuances d'impression et de sensibilité, d'où'résulle ou l'homme de génie ou l'homme obtus, dans un assemblage d'organes discordais, hors de la proportion et de l'harmonie nécessaires pour constituer ce que le vulgaire appelle un homme heureusement organisé, d'où provient un imbécile ou un fou ? Tels ces instrumens dont les cordes mal d'accord ne présentent à nos oreilles blessées que des tons aigres et faux, qu'une musique détestable. Le docteur Gall, ce savant cranologiste , ne désavouera pas sûrement cette explication. Sa longue

1 Cependant Galvani est parvenu à apercevoir dans l'obscurité quelques étincelles que donnait le lluide émané de la torpille au moyen de deux lames de métal isolées et placées à une petite distance, de manière que ce fluide qui y parvenoil par l'intermède d'une lame pût passer de l'une à l'autre.

REMARQUES

étude de l'organe cérébral, les nombreuses expériences qu'il a été dans le cas de faire pour appuyer son système, lui ont fourni des preuves multipliées de ce que j'avance. Les anciens avaient fait des observations du même genre : Homère décrit la forme aiguë de la tête chauve de Thersite et paraît attribuer à cette forme particulière et bizarre le caractère de ce guerrier.

Aular uperthe Phoxos eên kephalén, psednê d'epenénothe lachne,

(Illiade, chant i<*, vers 21 9.)

Apprenez par cet exemple, 6 mortels ! quelle est la triste fin de cette passion insensée pour la table, etc. Il paraît que l'auteur fait allusion à ces repas des Romains si célèbres par leur luxe monstrueux. En écrivain discret et qui ne veut offenser personne, il se retranche dans les généralités ; il profite de l'occasion de donner une leçon utile ; il le fait toutefois sans humeur comme sans pédanterie , avec cette noblesse d'expression, de sentiment qui constitue l'homme franc et poli tout ensemble. Il est impossible de ne pas s'apercevoir, par la diction pure et distinguée d'Oppien, que son éducation avait été digne de sa naissance.

Ils lestent alors leur dos d'une pierre, etc. Virgile, dans son 4e livre des Géorgiques, donne aux abeilles le même genre d'industrie ; elles luttent ainsi avec avantage contre la force des vents :

Nec vero a stabulis pluvia impendente recedunt Longius, aut credunt coelo adventantibus Euris. Sed circum tulae sub maenibus urbis aquantur , Excursus brèves tentant ; et sœpe lapillos Ul cymbœ siabiles fluclu jactante suburram Tollunt; his sese per inania nubila librant.

L'air est-il orageux et le vent incertain,

Il ne hasarde point de voyage lointain :

A l'abri des remparts de sa cité tranquille ,

Il va puiser une onde à ses travaux utile ;

Et souvent dans son vol, tel qu'un nocher prudent,

Lesté d'un grain de sable, il affronte le vent.

(Trad. de Delille.)

Grégoire Bersmann a rendu la même idée dans les vers suivans :

Adversus autem se notos per nubila Librat, lapillum sustinens rite pedibus, Quo flatuum contra ruentes impetus Se firmat ipsa gravata pondère.

Nam cymba recto non fertur tramite Quam non suburrae fulcit aequilibrium.

Dans les forêts , un cerf au bois fourchu qui parcourt les lieux fréquentés des serpens, etc. Oppien, dans ses Cynégétiques, décrit cette espèce de guerre des cerfs contre les serpens.

De l'extrémité de la queue de la trygone sort un horrible aiguillon tout à la fois redoutable par sa force et dangereux par son venin, etc. C'est

une erreur qui s'est longtemps perpétuée que celle de ce prétendu venin dont on gratifiait les pointes osseuses des poissons. On sait aujourd'hui que l'effet fâcheux qu'ils produisent n'est dû à aucune espèce de venin. Une anatomie bien faite de ces animaux nous a fait connaître qu'il n'existe chez eux aucune glande qui en soit le réservoir. On trouvera dans le discours sur Y Histoire naturelle des poissons de M. de Lacépède un assez long passage sur ce sujet. Je me contenterai de rapporter ce qu'il dit à cet égard à l'article de la raie aigle :

«Lorsque cette arme particulière est introduite très-avant dans la main , dans le bras ou dans quelque endroit du corps de ceux qui cherchent à saisir la raie aigle, lorsque surtout elle y est agitée en différent sens et qu'elle en est violemment retirée par des efforts multipliés de l'animal , elle peut blesser le périoste, les tendons ou d'autres parties plus ou moins délicates de manière à produire des inflammations , des convulsions et d'autres symptômes alarmans. Ces terribles effets ont bientôt été regardés comme les signes de la présence d'un venin des plus actifs, et comme si ce n'était pas assez d'attribuer à ce dangereux aiguillon dont la queue de la raie aigle est armée les qualités redoutables mais réelles des poisons, on a bientôt adopté sur sa puissance délétère les faits les plus merveilleux , les contes les plus absurdes. On peut voir ce qu'ont écrit sur ce venin mortel Oppien, iElien, Pline, relativement aux effets funestes que nous indiquons. Ces trois auteurs ont entendu par leur pastenague ou leur raie trygone non-seulement la pastenague proprement dite , mais la raie aigle, qui a les plus grands rapports de conformation avec cette dernière. Non-seulement ce dard dentelé a paru aux anciens plus propre à donner la mort que les flèches empoisonnées des peuples à demi sauvages, non-seulement ils ont crû qu'il conservait sa vertu malfaisante longtemps après avoir été détaché du corps de la raie, mais son simple contact tuait l'animal le plus vigoureux, desséchait la plante la plus vivace , faisait périr le gros arbre dont il attaquait la racine : c'était l'arme terrible que la fameuse Circé remettait à ceux qu'elle voulait rendre supérieurs à tous leurs ennemis. Et quels effets plus redoutables , selon Pline, que ceux que produit cet aiguillon , qui pénètre dans tous les corps avec la force du fer et l'activité d'un poison funeste ?

» Cependant ce dard , devenu l'objet d'une si grande crainte , n'agit que mécaniquement sur l'homme ou sur les animaux qu'il blesse; et sans répéter ce que nous avons dit des prétendues qualités venimeuses des poissons, l'on peut assurer que l'on ne trouve auprès de la racine de ce grand aiguillon aucune glande destinée à filtrer une liqueur empoisonnée ; on ne voit aucun vaisseau qui puisse conduire un venin plus ou moins puissant jusqu'à ce piquant dentelé ; le dard ne renferme aucune cavité propre à

SUR LA PECHE D'OPPIEN

transmettre ce poison jusque dans la blessure, et aucune humeur particulière n'imprègne ni n'humecte cette arme , dont toute la puissance provient de sa grandeur , de sa durée , de ses dentelures et de la force avec laquelle l'animal s'en sert pour frapper. » (Histoire naturelle des poissons, t. 1er, page 14 , édit. in-12.)

Le thon et le xiphias portent toujours avec eux un fléau qui les vexe et les déchire sans cesse, etc. Rondelet, dans son 8me livre des Poissons, re partie, a tracé, sur la figure qui représente le thon , l'insecte, X œstre dont parle Oppien ; il dit dans son article du xiphias : « Ce poisson est aussi fort tourmenté d'un ver nommé œstrus ou asilus, comme le thon ; il en saute à terre et dans les navires. Ce ver est pourtrait au pourtrait du grand thon ; il se fiche sous l'aile à cause que sa chair y est plus molle et plus tendre ; il en peut sucer le sang et y tient si fort qu'il n'en peut tomber, quelque mouvement du corps qu'il fasse. »

Bloch n'a pas manqué , à l'exemple de tous les iclyologistes , de parler de ce petit animal , si terrible pour le thon et le xiphias :

« Selon Aristote et Pline , dit-il , le thon , dans la canicule , est tourmenté par un insecte qui a la grosseur d'une araignée et la forme d'un scorpion, et qui se met sous les nageoires de la poitrine. Le thon, piqué par cet animal, devient furieux au point que, selon Oppien , il saute dans les vaisseaux et sur le rivage. La raison pour laquelle cet insecte s'attache plus particulièrement au thon qu'aux autres poissons est que la peau du thon est très-molle sous les nageoires de la poitrine. » (Iclyologie ou Histoire générale et particulière des poissons , 2me partie, p. 89.)

Il manquerait quelque chose à cet article si nous ne rapportions ce qu'en a écrit M. de Lacépède, dont le style, dans ce passage comme dans tant d'autres , est si vif et si animé , pour ne pas dire même poétique :

«D'autres fois, et dans certains temps de l'année, des insectes aquatiques s'attachent à sa peau et audessous de ses nageoires pectorales et dans d'autres endroits d'où il ne peut les faire tomber malgré tous ses efforts ; et quoiqu'il se frotte contre les algues , les sables ou les rochers, ils se cramponnent avec obstination et le font souffrir si vivement qu'agité , furieux, en délire comme le lion et les autres grands animaux terrestres sur lesquels se précipite la mouche du désert, il va au-devant des plus grands dangers , se jette au milieu des filets, s'élance sur le rivage ou s'élève au-dessus de la surface de l'eau et retombe jusque dans les barques des pêcheurs. » (Histoire naturelle des poissons, t.4, p. 25.)

» Des animaux marins très-grands et très-puissans, tels que les squales, les xiphias, sont pour les

thons des poissons dangereux contre les armes desquels leur nombre ou leur réunion ne peuvent pas toujours les défendre.

» Mais indépendamment de ces adversaires remarquables par leur force ou par leur dimension, le thon expire quelquefois victime d'un être bien petit et bien faible en apparence, mais qui, par les piqûres qu'il lui fait et les tourmens qu'il lui cause, l'agite, l'irrite, le rend furieux , à peu près de la même manière que le terrible insecte ailé qui règne dans les déserts brûlans de l'Afrique est le fléau le plus funeste des panthères, destigreset des lions. Pline savait qu'un animal dont on compare le volume à celui d'une araignée et la figure à celle d'un scorpion s'attachait au thon, se plaçait auprès et au-dessous de ses nageoires pectorales, s'y cramponnait avec force, le piquait de ses aiguillons et lui causait une douleur si vive, que ce scombre, livré à une sorte de délire et ne pouvant, malgré tous ses efforts , ni immoler, ni fuir son ennemi, ni apaiser sa souffrance cruelle, bondissant avec violence au-dessus de la surface des eaux, la parcourait avec rapidité, s'agitait en tous sens et, ne résistant plus à son état affreux, ne connaissait plus d'autre danger que la durée de son angoisse : excédé, égaré, transporté dans une sorte de rage, il s'élançait sur le rivage et sur le pont des vaisseaux, et bientôt il trouvait dans la mort la fin de son tourment. » (Même volume, p. 459.)

Ils se tourmentent en courses rapides sur les flots. Le grec dit : « Allole d'allé kuma kathippeuousin; mot ii mot : « Ils enjambent, ils enfourchent les flots avec la rapidité d'un coursier, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.» Cette expression, outre qu'elle paraîtrait bien hasardée en français, n'est pas assez noble pour pouvoir entrer dans le texte ; mais je la rapporte ici , en y joignant la phrase grecque , afin que cette image ne soit pas perdue pour le lecteur. Euripide avait dit de même dans les Phéniciennes : «Zephurou pnoiais ippeuanthos enouranô (montant à cheval vers les cieux sur le souffle léger des zéphirs) ; » nous dirions , dans le génie de notre langue : « S'é-lançant vers les cieux sur l'aile des zéphirs. » On lit dans Horace (ode 4, liv. 4) : « Ceu flamma per tœdas vel Eurus per siculas equitavit undas. » Il paraît.que plusieurs auteurs, soit ceux qu'on vient de citer, soit plusieurs autres, se sont emparés de la même exprès^ sion, qui leur a paru tout à la fois vive et hardie.

L'attaquent à la fois de toute la violence de leurs dents sans jamais lâcher prise. Les uns lisent atromoi et les autres atropoi. Les commentateurs préfèrent cette dernière version: c'est aussi celle que j'ai suivie.

Les chasseurs racontent que dans les bois, les thos féroces , etc. Oppien parle des thos dans

718 REMARQUES

le 3me livre des Cynégétiques •. « Souvent, dit -il, l'hymen rapproche les loups et les cruelles panthères, et de leur union naît une race vigoureuse, celle des thos, sur qui brillent réunies les couleurs de ceux dont ils tiennent le jour : ils ressemblent à leur mère par les nuances de leur peau , et par la face à leur père. » {Traduction de Belin de Ballu,\>. 75.). Celui-ci croit pouvoir avaûcer que ce quadrupède n'est pas notre chacal, comme l'avait pensé Buffon; mais il avoue en même temps qu'il ne sait à quel animal connu le rapporter :

« M. de Buffon , dit-il dans ses notes, p. 192, a pensé que le thos était le même animal que le chacal (Hist. des quadrupèdes, t. 6, p. 188). Nous devons sans doute beaucoup déférer aux opinions de ce grand homme, mais il semble que ce sentiment, qu'il a puisé dans l'ouvrage de Gesner sur les quadrupèdes et dans Bochart (Hierozoicon, t. 1er, p. 87), n'est pas absolument exact. Il est constant, d'après ce passage d'Oppien, que le loup doré et le thos sont deux animaux fort différens. Le premier ressemble entièrement à un loup ; il n'a de particulier que le poil doré : le thos au contraire n'a rien du loup que la forme de la tète ; du reste il en diffère essentiellement par la couleur de sa robe et par les taches dont elle est semée : ces taches, semblables à celles que porte la panthère , ont fait croire aux anciens que les thos étaient le produit de l'accouplement du loup et de la panthère; il résulte de là que les chacals, manquant absolument de ces taches et n'ayant qu'un poil doré et de couleur uniforme, ne peuvent être les mêmes que les thos et que ces taches forment un cararctère particulier. Oppien n'est pas le seul auteur qui nous apprenne que les thos ont la robe semée de taches. Arrien, dans son Histoire de l'Inde , p. 329, distingue une espèce de thos dont la robe est semée de nuances différentes. Pline reconnaissait aussi cette espèce de loups tachetés et les peint en ces mots (liv. 8, ch. 9) : « Pompei magni primum ludi ostendere thoem1 quem Galli rufium vocabant effigie lupi, pardorum maculis.» Ainsi, selon ce naturaliste, le thos a le port du loup et les taches de la panthère. Ce qu'Aristote dit du thos est trop abrégé pour qu'on puisse en tirer un caractère propre à fixer sa ressemblance avec quelqu'un des animaux que nous connaissons. Quel est parmi ces animaux celui qui représente le thos d'Oppien et de Pline? je l'ignore ; mais je crois pouvoir assurer que les naturalistes qui pensent que le thos des anciens est le chacal des Perses se trompent ou du moins n'ont point encore prouvé cette identité , contre laquelle l'autorité des anciens s'élève fortement. »

On lit dans Pline (liv. 2, chap. 34) : « Thoes {lu-

porum id genus est procerius îongitudine, brevitate crurum dissimile , velox saltu, venaîu vivens , innocuum homini) hdbitum non colorem mutant per hyemes hirtis œstate nudi. » Cette description conviendrait assez au chacal.

C'est l'opinion de M. Larcher, qu'il exprime ainsi dans ses notes (t. 3 de sa traduction d'Hérodote, p. 581) : « Cet animal paraît être le chacal que les Anglais écrivent jack-all. Il y en avait un à la Tour de Londres tandis que j'étais en Angleterre, en 1752. Il est d'une couleur plus obscure que le renard et à peu près de la même grandeur ; il glapit aussi de même que cet animal. Les Arabes l'appellent deeb ou chathall. Le nom anglais jack-all vient sans doute de ce dernier nom et non pas parce que c'est le pourvoyeur du lion, comme on le croit communément en Angleterre. Quand je parle d'une opinion communément reçue, j'en excepte toujours les savans, qui font le plus petit nombre. Il est si peu son pourvoyeur que si le lion survient lorsqu'il dévoré sa proie, il s'enfuit aussitôt : « On voit souvent le jack-all1 ronger les carcasses dont le lion a mangé partie pendant la nuit. Cette circonstance et le bruit que le jack-all fait en quelque manière de concert avec le lion et que j'ai souvent entendu moi-même est tout ce qui peut favoriser cette opinion. »

Camus trouve des probabilités pour l'identité du chacal avec le thos ; cependant il hésite à se ranger du côté de ceux qui l'adoptent. On peut voir ses motifs à l'article thos dans sa traduction de Y Histoire des animaux d'Aristote, p. 805.

Ainsi la vertu obtient partout la récompense qui lui est duel Le grec <\\idïkês aidoiés. Je traduis ces mots par celui de vertu, d'abord parce que celui de justice ne convient point à la circonstance dont il est ici question , en second lieu parce que cette version ne s'accorderait point avec ce que l'auteur dit plus bas : « Doit-on être si étonné que la justice habite loin des mers? »

1 Je trouve dans le texte de Pline que cite Belin une petite différence ; on y lit : « Pompei magni primum ludi osienderunt chaum quem Galli raphium vocabanl, effigie lupi, pardojum maculis. »

Enfans d'Enée, il vous fit aborder sur cette terre et vous en remit l'empire, etc. Oppien termine ce second chant par un éloge des Romains aussi adroit que flatteur; il retrace rapidement et comme en masse tous leurs exploits guerriers contre les divers peuples successivement soumis à leur puissance : « Mais pourquoi, dit-il, rappeler ces prodiges de vos armes? » Il quitte ces souvenirs de leurs conquêtes pour se livrer au sentiment qui semble le presser de rendre hommage à l'empereur et à son fils. Quelle vivacité, quelle abondance d'expressions et d'idées ! Quel mouvement , quel élan de l'imagination et du cœur dans les vœux qu'il forme pour leur conserva-

Voyages de Shaw en Barbarie et auLevant, t. Ier, 321.

lion ! L'histoire nous apprend que les vers d'Oppieu, cuire le rappel de son père, qui était l'objet principal pour ce jeune po'éte, lui valurent autant de statères (for qu'il y avait de vers dans ses poèmes. Ah ! sans doute le passage dont nous nous occupons ne fut pas celui qui contribua le moins à celte générosité , dont il n'existait peut-être pas d'exemple , comme elle n'a pas été prise pour modèle.

Je ne puis m'empècher de remarquer qu'il est un des vers de ce morceau qui ne me parait pas avoir été bien entendu ou du moins bien traduit par aucun traducteur latin, ni par Salvini, dont nous avons cité quelquefois la traduction italienne ; c'est celui que j'ai rendu par ces mots : « Et qu'enfin par eux la suprême puissance est arrivée pour notre bonheur à un heureux port, »

Ek ton moi glukus ormos anaktoriês pepetastai. Lippius l'explique ainsi :

Nascitur ex istis mos et doctrina regendi,

ce qui offre un sens tout à fait différent de celui du texte. Riltershusius, dans son interprétation latine, me paraît avoir approché de la véritable idée de l'auteur sans cependant y être arrivé tout à fait : « Ex quitus mihi dulcis portus imperii aperitur. » La traduction de Salvini est à peu près celle de ces mots latins : « Da questi aperlo è a me un dolce porto di corte, » ce qui peut signifier : « Par eux le doux port de la suprême puissance m'est ouvert. » Quoique ces mots rendent à peu près ceux qui leur correspondent dans le grec , comme ce sens paraît insignifiant et qu'il l'a paru vraisemblablement à Lippius lui-même, puisqu'il en a cherché un plus éloigné, je crois qu'il est convenable d'en imaginer un autre qui s'adapte davantage au motif du morceau entier dont il fait partie. Je pense donc que moi peut être ici prs pour noi et que l'auteur a voulu dire que la suprême puissance est arrivée pour le bonheur des humains à un heureux port1, puisqu'elle est établie pour un grand nombre d'années sur la tête d'Anlonin et de son fils, ce qui met l'empire pour longtemps à l'abri des secousses et des malheurs qui ont si souvent ensanglanté la venue au trône des nouveaux Césars. Ce sens me parait beau, naturel, digne d'Oppien et de l'honneur qu'il veut attacher au règne de ses souverains. On pourrait aussi admettre la version suivante, qui serait peutêtre moins éloignée : « Je vois que , descendue parmi les hommes et devenue leur amie, tu es assise sur ce trône éclatant d'où l'auguste Antonin et son illustre fils dispensent des lois à la terre, et que je leur dois d'en avoir laissé ouvrir pour moi la douce barrière. »

1 J'ai vu avec plaisir que Diaper avait eu la même pensée : The heav'nly power will look propitious down, By sure succession fix UY establish'd Ihrone, Préserve th' iaimortal sire, and the god-like son

SUR LA PECHE D'OPPIEN

CHANT TROISIÈME

accordez maintenant quelque attention, ô mes souverains ! à ce que je vais dire de l'art varié de la pêche. On voit par les premiers vers de ce chant que c'est seulement dans celui-ci qu'Oppien commence à parler de la pèche. On a vu qu'il était question dans les précédens d'une foule d'autres circonstances qui concernent ces nombreux habilans des eaux, de leurs amours, de leur ponte, de leurs habitudes, des lieux où ils se plaisent , de la nourriture qu'ils préfèrent, des combats qu'ils se livrent, etc. Il est évident que l'auteur a eu raison de ne pas donner à son poëme le seul titre de la Pêche , comme ont voulu le faire ceux qui se contentent de le désigner ainsi. Ce n'est pas sans motif que le poëte grec lui a donné un nom plus convenable, plus analogue au plan qu'il avait fait, qu'il a si heureusement exécuté. C'était aussi le devoir d'un traducteur de ne pas en rétrécir l'idée, de conserver jusque dans le titre du poëme ce bel ensemble qui en fait !a matière et l'objet, de lui donner enfin le nom qu'Oppien lui a donné. Je l'inlitule donc les Halieutiques , quoique ce mot tout à fait grec ne présente pas d'abord pour le commun des hommes ce qu'il signifie. Pour prévenir toute difficulté à cet égard , j'en ai donné l'explication dans le titre même. Ovide, qui avait aussi un poëme sur la même matière , dont il ne nous reste que des fragmens , l'avait également intitulé les Halieutiques. M. Gail, cet helléniste et littérateur distingué ., en a usé ainsi dans sa traduction des Cynégétiques de Xénophon à laquelle il a laissé le titre grec.

Ces secrets des eaux, tu les appris à notre Pan, ton fils, qu'on assure avoir été le défenseur de ton père et le meurtrier de Typhon , etc. Typhon , l'un des géans qui escaladèrent le ciel, fut contraint pour se dérober à la vengeance du maître des dieux , de se retirer dans un antre du mont Imariné, ou, selon d'autres, du mont Etna ; le dieu Pan, fils de Mercure, l'attira au dehors en l'invitant à un repas funeste sur le bord de la'mer, où il fut atteint et écrasé par les foudres de Jupiter.

Les extrémités même des rives où viennent expirer les flots et que jaunit leur écume furent rougies du sang de cet illustre rebelle, etc. Certains commentateurs veulent que le texte porte etheirai au lieu de ochthai , ce qui alors fait un. sens tout différent et ce qui signifie : « Ses cheveux blancs furent par suite de sa rébellion rougis de son sang sur le bord des mers. » Lippius a suivi à peu près ce sens , quoique le mot ochthai existe dans le texte grec du même volume. Mais la version que j'ai suivie me paraît meilleure : « Puisque ses cent têtes furent dispersées en éclats de tous côtés, » corn/he

le dit Oppien, rien de plus naturel que d'ajouter « que les bords du rivage furent souillés de son sang. »

Que le corps, que les membres du pêcheur soient tout à la fois dégagés et robustes. Oppien dit à peu près la même chose dans ses Cynégétiques.

Le moment où Phébus se plonge dans l'onde, celui où l'Aurore sort des bras de son vieil époux sont les plus favorables pour les pêches qui se font vers l'été et l'automne , etc. Le grec dit opôrinêsin enôrais. Le mot opôrinêsin exprime tout à la fois la fin et le commencement de l'automne.

Les pêcheurs distinguent quatre espèces différentes de pêches : les uns se plaisent à faire usage des hameçons ou haims, etc. Ce passage d'Oppien contient l'énumération des divers instrumens dont les anciens se servaient dans leurs pèches. Il serait inutile de donner d'autres détails sur ceux dont l'explication est dans le texte même. Oppien dit des hameçons, qu'on les adapte à l'extrémité de longs roseaux , que les haims ou crochets sont attachés à des crins ou à des fils. Il dit des cathètes , que ce sont des cordons armés d'un grand nombre d'haims, et le nom grec indique que ces cordons sont destinés pour le fond des mers. Suivant quelques-uns, ce sont de grands hameçons qu'on place et qui reposent dans des endroits creux. On tire alors ce sens de kathiêmi (je suis couché). D'autres veulent que kathêtes soit le plomb même dont on charge la corde de la ligne afin qu'elle soit entraînée par ce poids au fond de l'eau; dans ce cas ils font venir son nom de kathienai (être entraîné en bas) .

Quant aux dictues (diktuon de dikô je jette), ce sont de très-grands filets dont la forme est variable et qui prennent un nom particulier et spécifique de la forme qu'ils présentent. Ainsi on les nomme amphiblestres lorsqu'ils sont faits de manière à pouvoir enfermer les poissons de tous côtés et sans doute d'une manière circulaire : ils tirent leur dénomination Ù'amphiballein ; gryphées, lorsque faits d'osiers ils sont à plusieurs compartimens et contours propres à prendre et à tenir les poissons prisonniers ; gangames, lorsque, représentant nos verviers ou verveuœ, ils sont à mailles fortes dont les bords sont retenus et arrêtés par une bande circulaire de fer ; hypoches, espèces de dictues destinées à emprisonner et à resserrer fortement les poissons qui y sont pris ; sagènes ou seines, ce sont de grands filets qui s'étendent dans un très-grand espace, qui, placés dans la largeur d'une rivière, par exemple, la traverseraient en entier ; calumnes , espèces de voiles qui , en se déployant au moment qu'on les lance à l'eau, occupent une assez grande étendue à sa surface; pezes, espèces de petites dictues ; sphairones, filets circulaires en forme de bourse ou'on plaçait à terre

REMARQUES

et dont la bouche semblait offrir une issue aux poissons arrêtés dans leur course par les sagènes ; panagre, le mot même indique que c'était un filet propre à toute espèce de pêche : il servait aussi pour la chasse , ainsi que le dit Oppien dans ses Cynégétiques , mais sans en donner aucune description ; kurtes, nasses ou paniers faits d'osiers : on les place dans la nuit, on ne les lève que le lendemain. On peut consulter sur ces instrumens et sur ceux qui leur correspondent Shneider (Pétri artedi synonymia piscium), Duhamel [Traité des Pêches), l'Encyclopédie méthodique (volume ayant pour titre Dictionnaire de toutes les Pêches), M. de LaCépède dans les divers volumes de son Histoire naturelle des poissons, etc.

Dans l'instant le trait invisible qu'elle lance passe de l'un à Vautre et imprime sur le bras de celui qui pêche un coup, une torpeur, etc. Nous avons vu que la torpille a la faculté de lancer sur les animaux dont elle veut faire sa proie une espèce de foudre qui amortit leurs forces vitales et qui les livre par ce moyen à sa voracité; nous avons dit que cet effet est dû au fluide électrique que la torpille a la propriété de pouvoir projeter hors d'elle-même. Elle emploie le même moyen contre les pêcheurs ; elle dirige le fluide, non sur eux, parce qu'ils sont trop éloignés et parce qu'ils sont isolés par rapport à elle, mais contre la ligne dont le pêcheur tient à la main l'extrémité, qui sert ainsi de conducteur et porte la foudre sur le bras de l'homme. Celui-ci, dompté par la douleur, laisse tomber ses instrumens. de pèche et renonce forcément à faire sa proie de ce poisson.

Écoutez d'abord avec quelle adresse la pêche des anthias est conduite dans mon heureuse patrie, vers le promontoire de Sarpedon, etc. M. de Lacépède n'a pas manqué de décrire, à l'article de ce poisson, la manière dont les anciens en faisaient la pêche : « Plusieurs auteurs grecs et latins, dit-il, ont parlé de l'anthias , et particulièrement Oppien et Pline se sont occupés de la manière de le pêcher. Selon ce que rapporte le naturaliste romain, les luljans de cette espèce étaient très-communs auprès des îles et des écueils voisins de l'Asie-Mineure. Un pêcheur, toujours vêtu du même habit, se promenait dans une petite barque pendant plusieurs jours de suite, et chaque jour, à la même heure, dans un espace déterminé, auprès de ces écueils et de ces îles , il jetait aux anthias quelques-uns des alimens qu'ils préfèrent. Pendant quelque temps cette nourriture était suspecte à ces animaux, qui, armés pour se défendre bien plutôt que pour attaquer, doivent être plus timides, plus réservés, plus précautionnés, plus rusés que plusieurs autres habitansdes mers. Cependant, au bout de quelques jours, un de ces poissons se hasardait à saisir quelques parcelles de la pâture

SUR LA PECHE D'OPPIEN

qui lui était offerte. Le pécheur l'examinait avec attention, comme l'auteur de son espoir et de ses succès, et l'observait assez pour le reconnaître plus facilement. L'exemple de l'individu plus hardi que les autres n'avait pas d'abord d'imitateurs ; après quelque temps, il ne paraissait qu'avec des compagnons dont le nombre augmentait peu à peu, et enfin il ne se montrait qu'avec une troupe nombreuse d'autres anthias qui se familiarisaient bientôt avec le pécheur et s'accoutumaient à recevoir la nourriture de sa main. Ce même pécheur cachant alors un hameçon dans l'aliment qu'il présentait à ces animaux trompés , les retenait , les enlevait, les jetait avec vitesse et facilité dans son petit bâtiment, mais avait un grand soin de ne pas saisir l'anthias imprudent auquel il devait la bonté de sa pêche et dont la prise aurait mis à l'instant en fuite tous ceux qui ne s'étaient avancés vers le navire qu'en imitant sa témérité et se mettant en quelque sorte sous sa conduite.

» Oppien raconte que lorsque, dans d'autres circonstances, un anthias est pris à l'hameçon, ses compagnons s'empressent à l'aider et à le détacher du fatal crochet ou de la ligne en le poussant avec leur dos, et que même quelquefois l'individu retenu par la corde la coupe avec l'aiguillon long et dentelé de sa nageoire dorsale , etc. ( Histoire naturelle des poissons, tome 7, page 170).

Soit l'île d'Eleusa , etc. Dans laquelle était la ville de Sébaste, suivant ce que dit Danville dans sa Géographie ancienne, article Cilicie, p. 114, in-4°. Il parle aussi d'un lieu nommé Corycus, et d'un autre nommé Curco, célèbre par la bonté du safran qui y croissait : il marque dans sa carte le promontoire de Sarpedon, dans la contrée de la Cilicie nommée Celis,

Les présens, les festins, les témoignages d'amitié sont prodigués, etc. Non-seulement ceux qui recevaient des étrangers leur faisaient des présens , mais les étrangers en faisaient aussi à leurs hôtes. Les uns et les autres étaient nommés d'un nom commun xenia-, ils portaient le même nom, œenia, chez les Romains.

En même temps la maison qui leur sert d'asile retentit des cris intéressans de ces jeunes oiseaux. Le grec û\U«Jpan d'epi dôma lelêken andros xeinod'ochoio liga klazousi.» Je croirais qu'au lieu de andros xeinod'ochio , il faudrait mettre métros erchomenoio. « Au retour, à l'arrivée, à l'approche de leur mère, toute la maison retentit des cris de ces jeunes oiseaux. » Ce sens me paraît plus naturel, plus vrai que celui du texte tel qu'il est, et qui signifie la maison de l'homme qui leur donne l'hospitalité retentit, etc. Je croirais donc que la phrase entière devrait être ainsi traduite: « Ainsi, lorsque

l'oiseau du printemps ( l'hirondelle), messager des douces haleines , donne la pâture à ses petits nouveau-nés et nus ; que ceux-ci, frétillant et piolant de joie, s'élancent de leurs nids autour de leur mère, le bec largement ouvert, avides de saisir ce qu'elle leur destine, et qu'à son approche toute la maison retentit des cris intéressans de ces jeunes oiseaux. » Les commentateurs eux-mêmes conviennent, que le texte était altéré. Les éditeurs ont rempli cette lacune: je crois qu'ils n'ont pas été parfaitement heureux dans leur travail ; et les mots métros erchomenoio me paraissent préférables

De même lorsqu'un chasseur a disposé dans la forêt un piège contre les animaux féroces, etc. Oppien, dans ses Cynégétiques, parle de ce genre de piège dont on se sert pour prendre les thos.

// y mêlera quelques larmes de cette princesse d'Assyrie, fille de Théante, qu'on assure avoir conçu pour son père une affreuse passion, etc.

Il s'agit de Myrrha, qui, ayant eu avec son père Cynire un commerce incestueux, menacée d'en recevoir la mort lorsqu'il reconnut le crime involontaire qu'elle lui avait fait commettre, fut changée en une plante d'où découle la mirrhe.

Il n'est pas de poisson qui s'accommode de plus vils alimens que le trigle .■ tout lui est bon , jusqu'à la moindre ordure, etc. Les goûts de ce poisson, si ce que dit Oppien est vrai, sont bien peu analogues à la belle parure , aux couleurs brillantes et magnifiques que les ictyologistes admirent en lui. Rondelet dit qu'on trouve dans Aristote que cet animal vit d'algue, d'huîtres, de fange, de chair. Bloch le met au nombre des poissons voraces qui dévorent tout ce qu'ils rencontrent. M. de Lacépède se contente de dire qu'il vit de crustacés. Après avoir fait de ce beau poisson un portrait si intéressant, i*l n'a pas voulu sans doute nous le représenter faisant sa nourriture des alimens les plus vils et les plus immondes au moment de nous le montrer dans les mains et sur les tables de ces Romains si recherchés dans leur luxe effréné, pour y offrir cette succession des couleurs les plus riches et les plus variées par lesquelles ils passaient avant d'expirer. Cet article de M. de Lacépède est si bien fait, les richesses d'expression y sont si bien déployées que ce serait faire tort à nos lecteurs de ne pas le mettre sous leurs yeux:

« Avec quelle magnificence, dit M. de Lacépède, la nature n'a-t-elle pas décoré ce poisson ! Quels souvenirs ne réveille pas ce mulle dont le nom se trouve dans les écrits de tant d'auteurs célèbres de la Grèce et de Rome ! De quelles réflexions, de quels mouvemens, de quelles images son histoire n'a-t-elle pas enrichi la morale, l'éloquence et la poésie ! C'est

REMARQUES

h sa brillante parure qu'il a dû sa célébrité ; et en effet , non-seulement un rouge éclatant le colore en se mêlant à des teintes argentines sur ses côtés et sur son ventre , non-seulement ses nageoires resplendissent des divers reflets de l'or, mais encore le rouge dont il est peint, appartenant au corps proprement dit du poisson et paraissant au travers des écailles très-apparentes qui revêtent l'animal, reçoit par sa transmission et le passage que lui livre une substance diaphane , polie et luisante , toute la vivacité que l'art peut donner aux nuances qu'il emploie par le moyen d'un vernis habilemeut préparé.Voilà pourquoi le rouget montre encore la teinte qui le distingue lorsqu'il est dépouillé de ses écailles , et voilà pourquoi encore les hommes du temps de Varron gardaient les rougets dans leurs viviers comme un ornement, qui devint bientôt si recherché que Gicéron reproche à ses compatriotes l'orgueil insensé auquel ils se livraient lorsqu'ils pouvaient montrer de beaux mulles dans les eaux de leurs habitations favorites.

» La beauté a donc été l'origine de la captivité de ces mulles ; elle a donc été pour eux, comme pour tant d'autres êtres d'un intérêt bien plus vif, une cause de contrainte, de gène et de malheur. Mais elle leur a été bien plus funeste encore par un effet bien éloigné de ceux qu'ellefait naître le plus souvent; elle les a condamnés à toutes les angoisses d'une mort lente et douloureuse : elle a produit dans l'âme de leurs possesseurs une cruauté d'autant plus révoltante qu'elle était froide et vaine. Sénèque et Pline rapportent que les Romains, fameux par leurs richesses et abrutis par leurs débauches , mêlaient à leurs dégoûtantes orgies le barbare plaisir de faire expirer entre leurs mains un des mulles rougets afin de jouir de la variété des nuances pourpres , violettes et bleues qui se succédaient depuis le rouge du cinabre jusqu'au blanc le plus pâle, à mesure que l'animal, passant par tous les degrés de la diminution de la vie et perdant peu à peu la force nécessaire pour faire circuler dans les ramifications les les plus extérieures de ses vaisseaux le fluide auquel il avait dû ses couleurs , en même temps que son existence, parvenait enfin au terme de ses souffrances longuement prolongées. Des mouvemens convulsifs marquaient seuls l'approche de la fin du tourment du rouget: aucun son, aucun cri plaintif n'annonçaient ni la vivacité des douleurs ni la mort qui allait les faire cesser. Les mulles sont muets comme les autres poissons ; et nous aimons à croire, pour l'honneur de -l'espèce humaine, que ces Romains , malgré leur avidité pour de nouvelles jouissances qui échappaient sans cesse à leurs sens émoussés par l'excès des plaisirs, n'auraient pu résister à la plainte la plus faible de leur malheureuse victime. Mais ses tourmens n'en étaient pas moins réels, ils n'en étaient pas moins les précurseurs de la mort. Et cependant le goût de ce spectacle cruel ajouta une

telle fureur pour la possession des mulles ; ce désir raisonnable, s'il eût été modéré, de voir ces animaux animer par leurs mouvemens et embellir par leur éclat les étangs et les viviers , que leur prix devint bientôt excessif. On donnait quelquefois de ces osseux leur poids en argent '. Le Calliodore, objet d'une des satires de Juvénal , dépensa 400 sesterces pour quatre de ces mulles. L'empereur Tibère vendit 4,000 sesterces un rouget du poids de deux kilogrammes dont on lui avait fait présent. Un consul nommé Célère en paya un S, 000 sesterces. Les Apicius épuisèrent les ressources de leur art pour parvenir à trouver la meilleure manière d'assaisonner les mulles rougets. Et c'est au sujet de ces animaux que Pline s'écrie : « On s'est plaint de voir des cuisiniers évalués à des sommes excessives; maintenant c'est au prix des triomphes qu'on achète les cuisiniers et les poissons qu'ils doivent préparer. » Et que ce luxe absurde, ces plaisirs féroces, cette prodigalité folle, ces abus sans reproduction, cette ostentation sans goût , ces jouissances sans délicatesse , cette vile débauche , cette plate recherche , ces appétits de brute qui se sont engendrés mutuellement , qui n'existent presque jamais l'un sans l'autre et que nous rappellent les traits que nous venons de citer ne nous étonnent point. De Rome républicaine, il ne restait que le nom ; toute idée libérale avait disparu : là servitude avait brisé tous les ressorts de l'âme ; les sentimens généreux s'étaient éteints; la vertu, qui n'est que la force de l'âme, n'existait plus ; le goût, qui ne consiste que dans la perception délicate des convenances que la tyrannie abhorre, chaque jour se dépravait; les arts, qui ne prospèrent que par l'élévation de la pensée , la pureté du goût , la chaleur du sentiment , éteignaient leurs flambeaux : la science ne convenait plus à des esclaves dont elle ne pouvait éclairer que les fers. Des joies fausses mais bruyantes et qui étourdissent , des plaisirs grossiers qui enivrent, des jouissances sensuelles qui amènent tout. oubli du passé, toute considération du présent , toute crainte de l'avenir; des représentations vaines de ces trésors trompeurs , entassés à la place des vrais biens que l'on avait perdus ; plusieurs recherches barbares , tristes symptômes de la férocité , dernier terme d'un courage abâtardi , devaient donc comenir à des Romains avilis, à des citoyens dégradés, à des hommes abrutis. Quelques philosophes , dignes des.respects de la postérité, s'élevaient encore au milieu de cette tourbe asservie , mais plusieurs furent immolés par le despotisme, et dans leur lutte trop inégale contre une corruption générale, ils éternisèrent par leurs écrits la honte de leurs contemporains sans pouvoir corriger leurs vices funestes et contagieux. » (Histoire naturelle des poissons, t. 6, p, 82 et suiv. de l'édition in-12.)

1 Des rougets ont pesé deux kilogrammes ; le kilogramme d'argent vaut à peu prés deux cents francs.

SUR LA PECHE DOPPIEN

Dans les parages de la ville sacrée de Marseille. Les Phocéens, n'ayant pas voulu se soumettre a la domination de Cyrus , qui voulait les constituer en monarchie , se retirèrent dans la Gaule Narbonnaise et y bâtirent la ville de Marseille. Elle a été citée par tous les auteurs comme l'asile de toutes les vertus ainsi que de toutes les idées libérales , ce qui lui a mérité l'épithète de sacrée. On pourrait ajouter aujourd'hui qu'elle réunit à ces avantages celui de tous les agrémens.

Là vivent d'énormes, de prodigieux, d'inabordables œiphias d'une immense grosseur et d'une forme toute différente de celle des poissons. Ce passage difficile parait avoir été mal entendu par Lippius, qui le traduit ainsi : « Qui superant reliquos ingenti mole notantes-. — Qui l'emportent par leur masse énorme sur tous les habitans des eaux. » En réfléchissant sur le texte d'Oppien, que voici :

Keiii gar ekpagloi téj kai iklhusin ouden omoioi Aplaloi xiphiai mëgakétées énëmé thon lai.

dont la traduction littérale est en tète de cet article , j'ai été entraîné à en conclure que ce poëte désignait, peut-être sans le savoir lui-même, quelque monstre des mers autre qu'un des poissons de notre genre xiphias. Comment en effet. appliquer à nos xiphias oe que dit ici Oppien, que « souvent ces robustes habitans des eaux plongent leurs glaives dans les flancs oreux des bateaux, etc.? » Il paraîtrait que ce n'est qu'au narwhal ou au squale scie que cette circonstance pût convenir. Comment présumer surtout qu'on pût dire de nos xiphias qu'ils sont d'une immense grosseur et d'une forme toute différente de celle des poissons ? Me livrant à ce sujet à diverses conjectures et à de longues recherches , j'ai cru enfin reconnaître qu'il devait être question du poulpe colossal ou du poutpe kraken, dont M. Denys Montfort nous a donné une longue et si étonnante histoire qu'elle trouve beaucoup d'incrédules.

En parcourant ce qu'il a écrit sur ces énormes animaux, je suis arrivé à une citation d'Olaus Magnus, qui m'a paru devoir dissiper tous les doutes. On y lit en effet1 la note suivante extraite de l'ouvrage de ee savant (De Piscibus monstruosis, 743) : « Xiphia est animal .nulli alteri simile nisi in aliquâ proportione ceto. Caput habet horridum ut bubo, os valde profundum veluti barathrum immensum quo terret et fuget inspicientes ■. oculos horribiles , dorsum cuneatum, rostrum mucronatum quo naves perfossas asserit,elc. » — « Le xiphias, dit M. Denys Montfort, ne ressemble à aucun autre; ses seules proportions colossales le rapprochent des cétacés. Sa tète, qui ressemble à celle du hibou, est épouvantable ; sa bouche , extrêmement vaste et ou-

; Histoire générale et particulière des mollusques , tome 2, pag. 304 et suiv.

verte, ressemble à une immense caverne qui glacerait d'épouvante et d'effroi l'homme le plus intrépide; les yeux sont horribles et le dos élevé en pointe, etc.» Dans la figure extrêmement de caprice qui sert de frontispice à cette courte description du xiphias , on peut cependant encore reconnaître la tête du poulpe. Des espèces de barbes, courtes à la vérité, entourent antérieurement la tête de cet animal ; ses yeux rap^ pellent ceux de ce mollusque; son large et énorme bec, qui engloutit ou un morse ou un hippopotame, ne laisse plus aucun doute à cet égard. Mais le reste du corps, galonné dans toute sa longueur, ne ressemble plus à rien et peut être relégué dans le pays des chimères. Il paraît qu'Olaus Magnus a mêlé avec ce qui pouvait appartenir à ce monstre ce qui doit être rendu au narwhal, et surtout lorsqu'il dit qu'attaquant les vaisseaux avec son nez pointu, il les fait périr en les perçant dans leur fond et en y faisant de larges voies d'eau qui le font couler bas.

Il est à présumer qu'Oppien en a fait autant : il attribue à cet animal, qu'il ne connaissait sans doute que par les relations fausses ou exagérées des naturalistes qui l'avaient précédé, ides choses qui conviennent tout à la fois aux véritables xiphias et à d'autres monstres des mers, ce qui fait. qu'on a peine à reconnaître celui-ci dans la description très-peu fidèle qu'en fait ce poëte.

M. Denys Montfort est porté à croire que les effets merveilleux racontés par les anciens de Pechénéis rémora , et de la puissance qu'ils lui ont accordée de pouvoir arrêter la marche des vaisseaux, doivent plutôt être attribués au poulpe colossal, ou que du moins un pareil acte n'est pas hors de leur pouvoir, comme il l'est très^-certainement de celui du rémora.

Ce qui paraît confirmer cette idée , c'est ce qu'on voit dans la description qu'Oppien fait de l'echénéis lorsqu'il dit que « le dessous de sa tète présente une bouche terminée en pointe arquée pareille à la coufbure d'un hameçon. » Or le véritable echénéis rémora, celui auquel le poëte ne donne que la longueur d'une coudée, qu'il dit être noirâtre et d'une forme assez semblable à celle des anguilles , n'a pas une « bouche terminée en pointe arquée pareille à la courbure d'un hameçon1, » tandis que ce caractère conviendrait fort bien au poulpe colossal. Il paraîtrait donc qu'encore ici Oppien aurait mêlé la'description du véritable echénéis à celle d'un autre animal des mers qui pourrait bien être le prétendu poulpe colossal, et que ce qu'il dit de la puissance de cet osseux, de pouvoir arrêter la marche des vaisseaux , devrait peut-être s'entendre du même poulpe colossal.

M. Denys Montfort, en parlant du fabuleux poulpe kraken, met Oppien au nombre des auteurs anciens qui en ont parlé , mais il n'indiaue nas sous auel

1 Ce qui avait fait croire à Rondelet que l'echéHÔiu d'Oppier était la lamproie (liv. 13, ch. 3).

REMARQUES

nom. Si cela est, nous pensons que ce ne peut être que sous celui de xiphias et dans le passage qui donne lieu à la discussion qu'on vient de lire.

L'existence de ces poulpes colossaux et kraken n'est rien moins qu'admise par tous les naturalistes. Ils pensent que ce n'est que sur l'autorité de Pline qu'on a avancé qu'il existait des poulpes assez grands pour faire engloutir des vaisseaux : « In eodem esse statius sebosus haud modico miraculo affert , termes branchiis Mnis sexaginta cubitorum qui nomen a facie traxerunt •. his tanîas esse vires ut elephantos ad potum venienîes, modicus comprehensa manu eorumabstrahant.»{Y\me,\. 9. e. 15.) On lit également dans iElien : « Temporis longiquitaîe polypi adeo magni evadunt, et ad ceti magnitudinem accédant , cetateique generis numerum obti néant (liv . 12, ch. 10). »

Ils se procurent ainsi une pêche étonnante et immense, etc. La pêche des thons est une des plus intéressantes et des plus curieuses. Elle ne se fait pas toujours de la même manière , comme on va le voir par la description extrêmement détaillée que nous en donne M. de Lacépède :

« On donne, dit-il, le nom de thonnaire ou tonnaire à une enceinte de filets que l'on forme promptement dans la mer pour arrêter les thons au moment de leur passage. On a eu pendant longtemps recours à ce genre d'industrie auprès de Couilloure, où on la pratiquait et où peut-être on la pratique encore chaque année depuis le mois de mars jusqu'à celui d'octobre. Pour favoriser la prise des thons, les habitans de Couilloure entretenaient, pendant la belle saison, deux hommes expérimentés qui, du haut de deux promontoires , observaient de loin ces poissons qui s'avançaient par bandes de deux ou trois mille ; ils en avertissaient les pêcheurs en déployant un pavillon par le moyen duquel ils indiquaient l'endroit où ces animaux allaient aborder. A la vue de ce pavillon, de grands cris de joie se faisaient entendre et annonçaient l'approche d'une pèche dont les résultats importans étaient toujours attendus avec une grande impatience. Les habitans couraient alors vers le port, où les patrons de bâtimens pêcheurs s'empressaient de prendre les filets nécessaires et de faire entrer dans les bateaux autant de personnes que ces embarcations pouvaient en contenir afin de ne pas manquer d'aides dans les grandes manœuvres qu'ils allaient entreprendre. Quand tous les bateaux étaient arrivés à l'endroit où les thons étaient réunis, on jetait à l'eau des pièces de filets lestées et flottées, et on en formait une enceinte demi-circulaire dont la concavité était tournée vers le rivage et dont l'intérieur était appelé jardin. Les thons renfermés dans ce jardin s'agitaient entre la rive et les filets et étaient si effrayés par la vue des barrières qui les avaient subi-

tement environnés qu'ils osaient à peine s'en approcher à la distance de six ou sept mètres.

» Cependant , à mesure que ces scombres s'avançaient vers la plage, on resserrait l'enceinte, ou plutôt on en formait une intérieure et concentrique à la première avec des filets qu'on avait tenus en réserve , en laissant une ouverture à cette seconde enceinte, jusqu'à ce que les thons eussent' passé dans l'espace qu'elle embrassait; et en continuant de diminuer ainsi , par des clôtures successives et toujours d'un plus petit diamètre , l'étendue dans laquelle les poissons étaient renfermés, on parvenait à les retenir sur un fond recouvert uniquement par quatre brasses d'eau ; alois on jetait dans ce parc maritime un grand boulier , espèce de seine dont le milieu est garni d'une manche. Les "thons, après avoir tourné autour de ce filet dont les ailes sont courbes, s'enfonçaient dans la poche ou la manche. On amenait à force de bras le boulier sur le rivage ; on prenait les petits poissons avec la main , les gros avec des crochets ; on les chargeait sur les bateaux pêcheurs et on les transportait au port de Couilloure. Une seule pêche produisait quelquefois plus de quinze mille myriagrammes de thons ; et pendant un printemps, dont on a gardé avec soin le souvenir, on prit dans une seule journée seize mille thons dont chacun pesait dix ou quinze kilogrammes.

» Il est des parages dans la Méditerranée où l'on se sert pour prendre les thons d'un filet auquel on a donné le nom de scombrière ou combrière, de courantille , qu'on abandonne aux courans et qui va pour ainsi dire au-devant de ces scombres , lesquels s'engagent ou s'embarrassent dans ces mailles. Mais hâtons-nous de parler du moyen le plus puissant de s'emparer d'une grande quantité de ces animaux si recherchés ; occupons-nous d'une des pèches les plus importantes qui aient lieu dans la mer : jetons les yeux sur la pèche pour laquelle on emploie la madrague .- nous en avons déjà dit un mot au traité de h raie mobular ; tâchons de la mieux décrire.

» On a donné le nom de madrague à un grand parc qui reste construit dans la mer, au lieu d'être établi pour chaque pèche , comme les thonnaires. Ge parc forme une vaste enceinte distribuée en plusieurs chambres dont les noms varient suivant les pays; les cloisons qui forment ces chambres sont soutenues par des flottes de liège étendues par un lest de pierre et maintenues par des cordes, dont une extrémité est attachée à la tète du filet et l'autre amarrée à une ancre.

» Comme les madragues sont destinées à arrêter les grandes troupes de thons au moment où elles abandonnent les rivages pour voguer en pleine mer, on établit entre la rive et la grande enceinte une de ces longues allées appelées chasses: les thons suivent cette allée, arrivent à la madrague, passent de chambre en chambre , parcourent quelquefois, de com-

SUR LA PECHE ÛOPPIEN

partiraient en compartiment , une longueur de plus de mille brasses et parviennent enfin à la dernière chambre , que l'on nomme chambre de mort ou corpon. Pour forcer ces scombres à se rassembler dans ce corpon, qui doit leur être si funeste, on les pousse et on les presse pour ainsi dire par un filet l'ong de plus de vingt brasses que l'on tient tendu derrière ces poissons par le moyen de deux bateaux, dont chacun soutient un des angles supérieurs du filet et que l'on fait avancer vers la chambre de mort. Lorsque les poissons sont ramassés dans ce corpon , plusieurs barques chargées de pêcheurs s'en approchent : on soulève les filets qui composent cette enceinte particulière, on fait monter les scombres très-près de la surface de l'eau , on les saisit avec la main et on les enlève avec des crocs.

» La curiosité attire souvent un grand nombre de spectateurs autour de la madrague; on y accourt comme à une fête ; on rassemble autour de soi tout ce qui peut augmenter la vivacité du plaisir : on s'entoure d'instrumens de musique. Et quelles sensations ne font pas en effet éprouver l'immensité des mers, la pureté de l'air, la douceur de la température , l'éclat d'un soleil vivifiant, que les flots mollement agités réfléchissent et multiplient; la fraîcheur des zéphirs, le concours des bàtimens légers, l'agilité des marins, l'adresse des pécheurs , le courage de ceux qui combattent contre d'énormes animaux, rendus plus dangereux par leur rage désespérée ; tes élans rapides de l'impatience, les cris de la joie, les acclamations de la surprise , les sons harmonieux des cors, le retentissement des rivages, le triomphe des vainqueurs , les applaudissemens de la multitude ravie! » (Hist. nat. des poissons , t. 4, p. 459 et suiv.; édit. in-12.)

CHANT QUATRIÈME

Amour! trompeur amour! le plus beau, sans doute , des dieux, etc. Ce morceau, qui commence le quatrième chant , étincelle des beautés du premier ordre. Quel élan sublime! quel heureux délire! Qu'Oppien est beau dans ces vers où, entraîné par un sentiment qui le presse, il donne l'essor à son génie et se sent échauffé de ce feu divin et inspirant qu'ApoHon n'accorde qu'à ses favoris, qu'Ovide a si bien peint dans ces mots : agitante calescimus illo! Quel beau mouvement dans ce qui suit : « O vous, les plus puissans de ceux qui commandent aux mortels ! Antonin et vous son dier, son divin fils, voyez avec complaisance, avec intérêt ces ravissans tableaux des mers dont les Muses, en me comblant de leurs faveurs, ont tracé les heureuses images dans mon esprit et dans mes chants! Poète, elles ont ceint mon front de leurs lauriers immortels pour me rendre digne de faire passer à vos oreilles et dans vos âmes le charme enivrant de la douce harmonie. »

Le tableau qui vient après cette peinture si vive et

si animée des bienfaits, des malheurs de l'amour, se ressent de celte inspiration céleste qui avait produit les vers précédens. Le début de ce chant ne le cède en richesse de poésie à aucun autre sorti de la plume de ce poète. Il en a insère un du même genre dans le second chant des Cynégétiques que je joins ici pour qu'on puisse en faire le rapprochement.

« Amour, puissant Amour! que tu es grand! que ta force est immense ! que ton empire est absolu ! Dieu suprême ! quels sont les jeux ! La terre est assise sur ses fondemens, et tu la fais trembler sous tes traits ; l'Océan est agité, et tu rends ses flots immobiles ; tu t'élances dans les airs, et le vaste Olympe frémit de ta présence. Tous les êtres tremblent devant toi, depuis la voûte immense des cieux jusqu'aux entrailles de la terre. Les tristes habilans de l'empire dePluton, qui ont bu l'onde insensible du Léthé et se sont dérobés à tous les maux, te redoutent encore. Ta puissance pénètre où n'a jamais pénétré l'œil du soleil : sa lumière cède en tremblant à tes feux, que respectent les foudres même de Jupiter, tant ils sont violens les traits que tu nous lances, dieu terrible ! ces traits douloureux et brûlans qui corrompent la raison , inspirent une folle ivresse, allument des fureurs extrêmes ; ces traits dont rien ne peut guérir les coups et dont tu te sers pour enflammer le cœur des animaux de désirs qu'ils ne peuvent calmer par une douce union! »

L'un d'eux gémit-il engagé au terrible hameçon, un autre, s' élançant à sa défense, rompt la corde de ses dents, etc. M. de Lacépède, en citant à ce sujet Oppien, rapporte la même chose de ces animaux:

« Les individus de cette espèce , dit-il , vivent en troupe ; et le poète grec Oppien, qui a cru devoir chanter leur affection mutuelle , dit que lorsqu'un scare a été pris à l'hameçon, un de ses compagnons accourt et coupe la corde qui retient le crochet et l'animal, avec ses dents obstuses dont il est accoutumé à se servir pour arracher ou scier l'herbe qui tapisse le fond des mers. Il ajoute que si un scare enfermé dans une nasse cherche à en sortir, la queue la première, ces mêmes compagnons l'aident dans ses efforts en le saisissant avec leur gueule par celte queue qui se présente à eux , en la tirant avec force et constance ; et enfin, pour ne refuser à l'espèce dont nous nous occupons aucune nuance d'attachement, il nous montre les mâles accourant vers une femelle retenue dans une nasse ou par un hameçon et s'exposant. pour l'amour d'elle, à tous les dangers dont les pè cheuis les menacent. Mais je n'ai pas besoin ce remarquer que c'est un poète qui parle. El combien le naturaliste, plus sévère, n'est-il pas forcé de réduire à quelques faits peu extraordinaires des habitudes si touchantes et que la sensibilité voudrait conserver comme autant d'exemples utiles et d'heureux souve-

72fi

REMARQUES

mrs ! » (Histoire naturelle des poissons , tome 6 , p. 279, édit. in-12.) .

Les sépies, malheureuses dans leurs amours, éprouvent le sort le plus fâcheux, etc. La sèche est, suivant M. de Lamarck, un des céphalopodes nus compris dans la classe nombreuse des mollusques , ayant un corps charnu , déprimé , contenu dans un sac ailé dans toute l'étendue de sa longueur et renfermant vers le dos un os crétacé , spongieux , ayant des bras garnis de ventouses. Ce que dit Oppien du secours qu'elles se portent mutuellement est vrai et rapporté par tous ceux qui ont écrit l'histoire de cet animal.

Semblables à de jeunes mariées que personne n'a vu se montrer devant la maison de leurs époux, etc. On lit dans Jean-Louis Vives, liv. 2 : « Novas nuptas amissâvirginitatemensesaliquot latere convenit. » Il y a donc apparence que cet usage, qui annonçait une réserve si éloignée de nos mœurs, a eu lieu, puisqu'il est mentionné tout à la fois par deux auteurs différons.

Les sargues ont un vif amour pour les chèvres. Cet amour pour les chèvres, qu'Oppien et d'autres anciens naturalistes attribuentaux sargues, n'est point véritable ou n'a d'autre cause que l'espèce de suin qui émane de ces quadrupèdes, qui les attire par son odeur assez forte et dont quelques molécules détachées par les eaux peuvent en s'y mêlant avoir de l'attrait pour ces poissons. Il paraît que notre po'éte ajoutait quelque foi à cet empressement des sargues pour les chèvres , puisqu'il en parle ainsi dans les Cynégétiques.

« Les sargues, dit-il, s'attachent aux boucs, et une foule de poissons de toute espèce , éprise d'amour pour le subus, se range autour de lui lorsqu'il fend les flots et lui forme un immense cortège. Transportés de joie, ils le pressent de toutes parts, et l'Océan écume autour d'eux, frappé sous leurs blanches nageoires. Mais insensible aux caresses de ces étrangers, le quadrupède sans pitié dévore ses amis d'une dent meurtrière. En vain ils voient le sort dont ils sont menacés: ils ne peuvent haïr celui qui leur donne le trépas et ne veulent point se détacher de lui. Mé-* chant et cruel subus, les pécheurs te dresseront un jour dans les flots de mortelles embûches dont tes ruses ni les cruautés envers les poissons ne te sauveront pas! » (Traduction de Belin de Ballu, chant 2e.

M. de Lacépcde, bien loin d'admettre que ces os^ seux se portent vers les chèvres lorsqu'elles entrent au sein des eaux , par l'effet de quelque cause qui les attire vers elle , et après avoir rejeté ce prétendu amour des sargues pour ces animaux, présente des idées loula.fait différentes et qui sont assez ingénieuses pour que le lecteur qui n'en a pas connaissance ne soil pas bien aise que je les insère ici :

« A l'égard , dit-il , de Vamour merveilleux qu'iElien et Oppien ont attribué à ce thoracin pour les chèvres, et de la propriété qu'on a supposée dans les incisives ou les molaires de ce spare, qui, portées avec soin , préservent, dit-on ', de tout mal aux dents, nous ne ferons pas à nos lecteurs le tort de les prémunir contre des assertions dont l'état actuel de la science ne permet pas de craindre la répétition. » (Histoire naturelle des poissons, t. 7, p. 9, édit. in-12).

« Ajoutons que les mâles de l'espèce (du spare mendole) dont nous nous occupons présentent fréquemment des nuances ou reflets noirâtres, surtout sur les nageoires et les opercules , pendant que les femelles sont encore pleines, et que dès le temps d'Aristote, ils recevaient des Grecs à cette époque, de l'altération des couleurs en noirâtre ou en noir, le nom de boucs (tragoi). Nous avons vu à l'article du sargue , qu'iElien a parlé du prétendu amour de ces derniers pour les chèvres. On pourrait trouver l'origine de cette croyance ridicule dans quelques con-* tes absurdes substitués maladroitement par l'ignorance à une opinion peut-être fausse, mais que l'on ne pourrait regarder au moins comme très-invraisemblable. Les espèces du sargue et de la mendole ont tant de rapports l'une avec l'autre que des mâles de la première peuvent très-bien , dans la saison du frai , rc-. chercher les œufs pondus par les femelles de la seconde et ces femelles elles-mêmes. Cette habitude aura été observée par les anciens Grecs, qui dès lors, auront parlé de l'affection des sargues pour les mendoles femelles. Ces mendoles femelles auront été désignées par eux sous le nom de chèvres, comme les mendoles mâles l'auront été sous celui de boucs ; et dans un pays ami du merveilleux et où l'histoire de la nature était perpétuellement mêlée avec les créations de la mythologie et les inventions des poètes, on aura bientôt dit et répété que les sargues avaient un amour assez violent., non pas pour les mendoles ap^ pelés chèvres, mais pour les véritables chèvres que Ton conduisait dans les gras pâturages arrosés par la mer. » (M., t. 7, p. 2t.)

Lorsque tout retentit des bêlemens de joie de ces tendres chevreaux , l'aimable sourire anime la figure des bergers. Quelle idée riante! Qu'elle aimable peinture! Le grec dit seulement : « L'esprit des bergers sourit. » Lippius traduit :

Omnia cum circum reboant loca vocibus illis , Pastores dulces fundunt de pectore risus.

Salvini traduit plusbrièvement :«É ne ride la mente depastori. » Image charmante qui est suivie d'une autre qui ne l'est guère moins : « Lorsqu'un assez long séjour dans les eaux a salifait leurs désirs et leurs

' Oppien ne parte pas de celte propriété ridicule des dents du spare ou sargue.

SUR LA PECHE DOPPIEN

besoins, elles (les chèvres) retournent vers la bergerie. Les sargues affligés les suivent alors tous en masse et de près jusqu'à la dernière ride des ondes qui touche à la terre. » Expressionheureuse pour rendre une idée tout à fait agréable :

Eutan d'einaliôn men adén ichôsi loetrôn Ai depalin sieichôsin es auliaydé tote sargoi Achnumenoi, mala pantes aollees egchus eponlai Kumalos akrolaloio gelas ollii cherson ameibei.

Lippius n'a pas traduit ces vers, qui méritaient cependant de ne pas être oubliés. Salvini a été plus exact. Voici sa traduction :

Quando appunto De' marini lavacri a sofficienza Abbiano, ed aile stalle elle ne riedano ; Allora, sarghi addolorati in folla Segueno presso del estremo flutlo, Ove il riso del mare el lerren varca.

Ces comparaisons ne seront pas jugées inutiles : elles font connaître tout à la fois les divers génies des langues et des traducteurs. Rien ne forme plus le goût que ces rapprochemens.

Dans les anses paisibles des mers, un jeune pêcheur fait, en jouant, la pêche des anguilles. Cette manière de pêcher ces animaux est curieuse etmême nouvelle pour nous : elle n'est pas mentionnée dans nos divers ouvrages sur la pêche. L' Encyclopédie méthodique, outre celle à la nasse, à la ligne dormante , à la main, celle à la faveur d'une préparation empoisonnée , fait mention de deux autres assez intéressantes. La première est nommèzpêche des anguilles à lafouane: « Lafouane, y lit-on, est un instrument particulier à cette pèche. On le promène le long de la rivière et on fiche l'instrument au fond de l'eau, en remuant de côté et d'autre, comme pour faire sortir le poisson. Si la fouane est maniée par une main industrieuse et qu'il y ait des anguilles aux lieux où on la fait agir , elles se prennent entre les branches , et on en lire quelquefois deux ou trois d'un seul coup. On doit cette méthode au solitaire inventif.

» Le secret suivant n'est sans doute qu'une imitation de la pêche à la fouane On prend du sarment dont on fait une javelle que l'on noue par les deux bouts ; on la jette ensuite au fond de l'eau avec une grosse pierre ou un pieu auquel on l'attache, et on ne la retire que la nuit suivante. On y trouve souvent des anguilles entrelacées. Ce poisson se trouve pris par les dents qu'il n'a pu retirer du sarment après l'avoir mordu. » ( Encyclop. méihod., Dictionn. de toutes les pêches ) .

Il est un poisson malheureux et dénué de force, l'espèce misérable de la faible aphie, à laquelle on donne le nom d'engraule, etc. Nous avons déjà parlé d'une autre aphie bien différente de celle-ci el que nous avons dit être le cyprin aphie. Les engraules sont de l'espèce appartenant au genre chipée, que

nous nommons Yanchois : « Cet osseux . dit Wil lugby, est beaucoup plus connu par l'usage qu'on en fait pour l'assaisonnement que par sa forme, qu'on est rarement à portée d'observer, parce qu'elle se trouve dénaturée par les préparations que l'on fait subir à ce poisson avant de nous l'envoyer. Sa longueur ordinaire est d'un doigt et s'étend quelquefois jusqu'à une palme et au delà ; sa grosseur est égale à celle du pouce de la main ; il a le corps plus épais que le hareng, dépourvu d'écaillés et remarquable par une transparence qui n'est interrompue qu'à l'endroit de l'épine ; le dos est d'une couleur brune ou cendrée avec un mélange de vert , celle du ventre est argentée ; les mâchoires sont luisantes et ont une teinte rouge ; le museau est terminé en pointe ; la mâchoire supérieure dépasse de beaucoup l'inférieure , ce que Linnaeus et Artedus donnent pour le principal caractère spécifique de Y anchois ; l'ouverture de la gueule est d'une grandeur démesurée par proportion au volume de ce poisson : il en faut dire autant des ouvertures des ouïes; les yeux , qui ont pareillement un diamètre considérable à raison des autres dimension de l'anchois , sont recouverts par une peau lâche : leurs iris sont argentés.

» La nageoire du dos est garnie de quinze rayons ; les nageoires pectorales en ont chacune quatorze; les ventrales, situées au delà des précédentes , en allant vers la queue, n'ont chacune que sept rayons : on en compte dix-sept à la nageoire anale. La queue est évidée en forme de fourche.

» L'anchois est commun dans les parties de la Méditerranée qui baignent les côtes de Venise, de Gênes et de Rome. On sale ce poisson et on l'envoie dans de petits barils ; mais avant de l'apprêter, on a soin d'ôter la têle, que l'on dit être d'un goût très-amer, ce qui a fait donner à ce poisson, par les anciens, le nom é'encrasicholus, c'est-à-dire qui a du fiel à la tête.

» Comme les anchois se dissolvent aisément dans presque toutes les licjueurs que l'on expose sur le feu, on fait avec ce poisson une saumure propre à relever la saveur des mets qu'elle accompagne. » Noie extraite du volume de l'Encyclop. méthod. sur les poissons, article anchois.

De même le front du rivage, etc. Le grec dit : « Ophrus agchialou leukainetai aigialoio . » Lippius n'a pas rendu l'image agréable que présente le mot ophrus ( le sourcil, la bordure ) ■.

Piscibus innumeris canentsic Ultora ponti.

Salvini l'a conservée.

Dali' apue innumerabili il ciglione Del lido presso il mare si s'imbianca

L'Euœin est la patrie des pélamys ; les thunms farouches leur donnent l'être. Il paraît que ie

REMARQUES

mâ?e de ces poissons portait le nom de tunnos et la femelle celui de thunnis ; que les petits en changeaient en passant par différens âges, comme nous l'apprend Rondelet:

« Touchant ce poisson , dit-il, aucuns sans raison reprennent Aristote , disant que les pelamydes se changent en thons , car ils prennent notre thon vulgaire pour le thon d' Aristote. Aussi n'a-t-il jamais entendu les pelamydes se changer en thons ; mais voulant désigner que ce poisson a divers noms, pour les divers âges, il dit les petits thons s'appeler cordylas; quand ils sont un peu plus grands , s'appeler pelamydes ; quand encore sont plus grands , s'appeler thons. Mais je ne le croirai pas volontiers quand il dit que les thons ne vivent que deux ans. Mais je pense qu'il le dit plutôt par l'opinion des pécheurs que par la sienne , ce que montrent assez ces paroles. Aristote aussi écrit les pelamydes et thons ne faire leurs petits ailleurs qu'au Ponte , et après lui Pline. Il est hien vrai que le Ponte leur est bien plus commode pour ce, et plus abondant pour leur nourriture à cause de l'abondance des eaux douces qui y tombent , lesquelles les thons aiment fort et s'engraissent, encore que de leur nature ils vivent de la chair des autres. Nous voyons par expérience les poissons être plus gras et plus gros quand il pleut fort , au contraire maigres et petits quand l'année est sèche et sans pluie. En outre au Ponte il n'y a guère de grandes bêtes marines qui tourmentent fort les autres poissons. Mais, si pour cette raison on conclut qu'ils ne font leurs petits qu'au Ponte , qu'on n'en voit point ailleurs, il me semble que la conclusion n'est pas nécessaire, car je crois qu'on n'en trouve point guère de petits, ni au Ponte ni ailleurs, vu que tout poisson croisse bientôt au Ponte , comme écrit Pline après Aristote, par quoi ils sont cachés au profond des eaux où ils s'engraissent fort. Mais chacun pensera de cette affaire ce que bon lui semblera. Aucune fois les thons entrent aux rivières ; on en a vu en A gde monter jusqu'au pont. » ( Première partie, liv. 8, chap. 10, pag. 196.)

C'est ainsi que dans les forêts, sur les montagnes, les chasseurs prennent par un heureux artifice les cerfs timides en suspendant aux arbres extérieurs des cordons , etc. Oppien dit à peu près la même chose dans ses Cynégétiques, au sujet de l'ours. Il ajoute seulement qu'on suspendait aussi à des cordes des rubans de toutes couleurs : « L'usage de cette corde, chargée de bandelettes de pourpre et de plumes de différentes couleurs, était d'effrayer les animaux qui auraient voulu sortir par le côté du demicercle que traçaient les filets et les toiles : on l'appelait en latin formido , comme les Grecs l'appelaient deima, qui a la même signification. Cette corde était soutenue dans sa longueur sur de petites fourches que les Latins appelaient ancones , valli , veri ,

cervi. » (Note du chant quatrième de Belin de Ballu.)

Ou s'enfuit sous les herbes marines, sous les humides fucus. En français varec ; c'est une plante cryptogame de la famiile des algues. Il est des rivages de la mer où on l'accumule en si grande abondance qu'on s'en sert et qu'on le brûle pour fumer les terres. C'est un excellent engrais.

Ainsi que l'oiseau-géant de la Libye. On voit assez qu'il est question de l'autruche. Oppien, dans ses Cynégétiques , décrit cet animal le premier pour la grandeur de tous ceux qui comoosent la grande tribu des oiseaux.

L'un d'eux prend alors de t argile onctueuse et quelques racines de la plante connue des enfans d'Esculape sous le nom de cyclamen. Vulgairement pain de pourceau. La racine assez grosse de cette plante est acre , caustique et un violent eroménagogue ; elle provoque des vomissemens et des superpurgations funestes. Sans doute qu'elle communique son dangereux effet à l'eau qui est en contact avec les roches ou les fonds sur la surface desquels elle est frottée.

CHANT CINQUIÈME

Soit que leur cœur porte la trempé de l'empreinte de l'essence divine. Le grec dit: «Kradiên de theôn echrisen aloiphê.» Mot à mot : « et queProméthée ait oint leur cœur de l'essence divine ; » ce que Lippius traduit par ces mots: et corda perunxit plasmate divino ; » et Salvini par ceux-ci : « e ilcuor unse colV unto deglidei. » Ce dernier ajoute : « Cuore e principal parte dell' uomo, e da quel sanguigno punto , che si vede nel torlo d'ell' uovo , chiamato punto saltante e originato il moto, lo spirlo e la vita dell' animale, e cosi nella sua fabrica vien considerato singularmente. Orazio :

Et fertur insani leonis Vim sfcomacho apposuisse noslro

questo disse credendolo residenza dell' anima , mettendoci l'unzione divina, cio.e lo spirto, l'aura vitale. »

' Enchaîné par l'homme, le noir quadrupède de l'Inde, etc. On comprend assez au'il est question de l'éléphant.

Ils se dévorent entre eux et se servent les uns aux autres de nourriture, etc. Voici ce qu'on lit à cet égard dans le volume de l'Encyclopédie où Bonaterre traite des cétacés :

« En recueillant les observations des pêcheurs et des naturalistes, il paraît que dans les cétacés chaque espèce a ses alimens particuliers : en effet s'ils

SUR LA PECHE DOPPIEN

prenaient tous la même nourriture, la mer, quelles que soient sa population et son étendue, ne pourrait déjà plus suffire à la subsistance d'une famille si nombreuse.

» Suivant Otho Fabricius , la baleine franche vit principalement de cancers et de planorbes : on est étonné qu'une bête aussi énorme que la baleine se nourrisse de si petits animaux et qu'elle engraisse au point de donner plus de cent vingt milliers de lard; cependant cette assertion paraîtra plus probable si l'on fait attention que ces vers et ces insectes sont en si grand nombre dans les mers du Nord qu'en ouvrant simplement la gueule, la baleine en engloutit plusieurs mille à la fois. Linné et plusieurs autres naturalistes disent qu'elle se nourrit de méduses, mais cette opinion ne parait pas vraisemblable. M. Otho Fabricius n'en a pas entendu parler en Groenland, et d'ailleurs ces vers n'offrent qu'une espèce de substance gélatineuse qui semble peu propre à produire une grande quantité de graisse : « Certaines gens prétendent encore, ajoute M. le chevalier Pages, que la baleine avale des polypes de la grosseur d'une fève; l'on m'assura qu'elle se nourrissait d'une petite carnosilé qu'on m'apporta : elle était de la grosseur d'un œuf, à peu près de la forme d'un melon, et des fibres qui en resserraient la surface lui donnaient la forme des côtes de ce fruit ; certaines fibres rouges répandues dans la carnosité lui donnaient une couleur rougeâtre; le reste ne me parut être qu'une matière visqueuse. Je doutai fort qu'une baleine pût s'en nourrir, car l'ayant mise à sécher, il ne resta presque rien de solide , et l'aliment de la baleine a certainement un peu de solidité , puisque ses excrémens, couleur de safran, en ont assez; je crus plutôt qu'elle se nourrissait de chevrettes : un loup marin que l'on prit dans la suite, qui en avait l'estomac plein, m'indiqua qu'elles abondaient au fond de la mer ; les fanons de la baleine seraient très-propres à les amasser et assez forts pour les écraser. »

» Le nord-caper se nourrit de maquereaux, de thons, de morues et de harengs. M., de Bréville, capitaine des vaisseaux de la compagnie des Indes, a observé que quand une baleine de cette espèce rencontre un banc de harengs , elle frappe l'eau avec sa queue et la fait bouillonner de manière à étourdir ces poissons , et qu'alors elle en fait sa proie. Willugby a trouvé vingt ou trente morues dans un individu de cette espèce, et Harrebows raconte que les Islandais trouvèrent six cents morues vivantes et, outre cela, une grande quantité de sardines et quelques oiseaux aquatiques dans l'estomac d'un nord-caper qui en poursuivant des poissons s'était jeté sur le rivage. Toutes les autres espèces de ce genre se nourrissent de harengs, de salmones arctiques et d'appâts de vase.

» Le narwhal choisit de préférence les cynoglosses et les actinies : à la vérité il n'a point de dents pour saisir sa proie, mais des auteurs dignes de foi assu-

rent qu'il enfile ces poissons avec ia dent qui sort de sa mâchoire supérieure, et qu'après les avoir ainsi ramenés jusque sur le bord des lèvres, il les suce et les détruit en y passant continuellement la langue.

» Les cachalots donnent la chase aux phoques , aux dauphins, aux cycloptères et aux baleines à bec. Le grand cachalot poursuit avec acharnement le requin, dont il fait sa nourriture ordinaire, et cet animal, d'ailleurs si formidable , est saisi d'une telle frayeur à la vue de cet ennemi terrible qu'il va se cacher dans la terre ou sous le sable pour se soustraire à sa dent meurtrière ; quelquefois, se voyant assailli de toutes parts, il se précipite à travers les rochers et se frappe avec tant de violence qu'il se donne lui-même la mort , tant est grande la terreur dont il est pénétré! « Cet effroi va même si loin, ajoute M. Otho Fabricius, que ce chien de mer, qui recherche avec tant d'avidité le cadavre des autres cétacés , n'ose pas même s'approcher de celui du grand cachalot. »

» Le cachalot microps n'attaque guère que les phoques , qui prennent la fuite aussitôt qu'ils l'ont aperçu : les uns gagnent précipitamment le rivage , les autres grimpent sur les glaçons ; alors si le cachalot est seul, il se cache sous les glaces et attrape les phoques à mesure qu'ils redescendent dans l'eau, et lorsqu'il y a plusieurs cachalots réunis, ce'qui arrive communément, ils entourent le glaçon , le renversent et se saisissent de leur proie.

» Les dauphins vivent de morues, d'aiglefins, de persèques, de pleuronectes et de beaucoup d'autres poissons d'une grandeur médiocre. L'épaulard est, dit-on, le plus hardi, le plus vorace et le plus fort de cette famille ; presque tous les naturalistes s'accordent à dire qu'il attaque même les grosses baleines, qu'il les met en fuite et qu'il est cause qu'elles viennent souvent échouer sur nos côtes. » (Introduction p. 18.)

De là le nom de conducteur qu'on lui a donné, etc. Ce poisson est celui que nous nommons le centronote pilote. Voici ce qu'en dit M. de Lacépède : «Le centronole dont nous traitons dans cet article parvient très-rarement à la longueur de deux décimètres; malgré les dents dont quelques parties de son corps sont hérissées , il ne pourrait donc se défendre avec succès que contre des ennemis peu redoutables ni attaquer avec avantage qu'une proie presque invisible ; son espèce n'existerait donc plus depuis longtemps s'il n'avait reçu l'agilité en partage. Il se soustrait par des mouvemens rapides au danger qui peut le menacer ; d'ailleurs sa petitesse fait sa sûreté et compense sa faiblesse. Il n'est recherché ni par les pêcheurs ni par les grands habitans des mers : l'exiguïté de ses membres le dérobe souvent à leur vue ; le peu de nourriture qu'il peut fournir empêche qu'il ne soit l'objet des désirs des marins ou des appétits

730 REMARQUES

des squales. Il en résulte pour cette espèce cette sorte de sécurité qui dédommage le faible de tant de privations : pressée par la faim, ne trouvant pas facilement à certaines distances des rivages les œufs, les

vers , les insectes, les mollusques qu'elle pourrait saisir, elle ne fuit ni le voisinage des vaisseaux ni même la présence des squales ou des autres tyrans des mers ; elle s'en approche sans défiance et sans crainte, elle joue au-devant des bâtimens ou au milieu des terribles poissons qui la dédaignent; elle trouve dans les alimens corrompus que l'on rejette des navires ou dans les restes des victimes immolées par le féroce requin des fragmens appropriés parleur ténuité à la petitesse de ses organes. Elle précède ou suit avec constance la proue qui fend les ondes ou des troupes carnassières de grands squales, et frappant vivement l'imagination par la tranquillité avec laquelle elle habite son singulier asile, elle a été bientôt douée par les amis du merveilleux d'une intelligence particulière : on lui a attribué un instinct éclairé, une prévoyance remarquable, un attachement courageux ; on l'a revêtue de fonctions très-extraordinaires et on ne s'est arrêté qu'après avoir voulu qu'elle partageât avec l'echénéis le titre de conducteur du requin, de pilote des vaisseaux . Nous avonsété bien aise de rappeler cette opinion bizarre par le nom spécifique que nous avons conservé à ce centronoteavec le plus grand nombre des auteurs modernes. Celui qui écrit l'histoire de la nature doit marquer les écueils de la raison, comme l'hydrographe trace sur ses cartes ceux où ont péri les navigateurs. {Histoire naturelle des poissons, t. 5, p. 403 et suivantes, édit. in- 12.)

Ainsi qu'un jeune iiomme que son vieux amour fait rendre à son vieux père, etc. Cette comparaison est si touchante, si belle que je crois devoir mettre sous les yeux du lecteur la traduction latine de Lippius, celle italienne de Salvini et celle anglaise de John Jones, afin qu'il -puisse les comparer à l'original et à la version française. Voici celle de JJppius

Ac veluti natus confecto œtate parenti Debitor officii jam praemia justa rependït, Debilibus membris, caligantemque senectam Luminibus servans, dèxtram prétendit eunti. Et movet a cano cuncta impedimenta parente : Sic nova longcevi sunt patris robora nati.

.Voici celle de Salvini :

Quai fanciullo carezza il vecchio padre,, Co'pensier governanti la viecchiezza, Del nodrire pagando le mercedi, È quelle- infiebolito délie membra, È degli occhi, con studio maneggiando, L'abbracia, è per le vie la mano porge E in tutte 1/opre aita ; é al padre i flgli ïuvecchiato, valor sono novello.

$uit la traduction anglaise de John Jones .

As when some filial breast wilh lenderesl charme

Nurture repaying love, and duty warms,

The grateful youth, in life's declining stage

His sire deprest with joynt-enfeebling âge

Supports, when dim diffusion veils his eyes

Sticks to his side, nor ail the day dénies

His guiding arm ; along the dang'rous street

The glad old man with unsupplanted feet

Stalks on secure ; in sons of duteous mind

A secound youth reviving fathers find. (Can. 5.)

Ils lui envoient de grandes outres remplies d'air, etc. Le grec dit pnoiês andromeês (du souffle des hommes) , c'est-à-dire de l'air qui sert ou qui a servi à la respiration des hommes. Il n'était pas possible de conserver cette expression dans la traduction française : « Les Groenlandais, dit M. de Lacépède, par un usage semblable à celui qu'Oppien attribue à ceux qui péchaient de son temps dans la mer Atlantique, attachent aux harpons, qu'ils lancent avec autant d'adresse que d'intrépidité contre la baleine, des espèces d'outrés faites avec la peau de phoques et pleines d'air atmosphérique ; ces outres , très-légères , non-seulement font que les harpons qui se détachent flottent et ne sont pas perdus, mais encore empêchent le cétacé blessé de plonger dans la mer et de disparaître aux yeux des pêcheurs : elles augmentent assez la légèreté spécifique de l'animal dans un moment où l'affaiblissement de ses forces ne permet à ses nageoires et à sa queue de lutter contre cette légèreté qu'avec beaucoup de désavantage pour que la petite différence qui existe ordinairement entre cette légèreté et celle de l'eau salée s'évanouisse et que la baleine ne puisse pas s'enfoncer. » (Histoire naturelle des cétacés, t. 1er, p. 134, édit.in-12.)

Les pêcheurs entonnent alors le grand pœan de la victoire, etc. Le pœan élait un hymne qui se chantait lorsque quelque grand et heureux avantage avait été remporté; cet usage tirait son origine du chant de joie que les habilans de Delphes chantèrent en l'honneur d'Apollon après qu'il eut mis à mort à coups de flèches le serpent Python, ce qui donna lieu aussi à l'institution des jeux Pythiens,

Il la retourne et l'asseoit sur sa carapace. On pê*. che les tortues de diverses manières que 'M. de Lacépède rapporte dans son histoire naturelle des quadrupèdes ovipares.

« Malgré les ténèbres , dit-il , dont les tortues franches cherchent pour ainsi dire à s'envelopper lorsquelles vont déposer leurs œufs, elle ne peuvent se dérober à la poursuite de leurs ennemis. A l'entrée de la nuit, surtout lorsqu'il fait clair de lune, les pêcheurs se tenant en silence sur la rive , attendent le moment où les tortues sortent de l'eau ou reviennent à la mer après avoir pondu ; ils les assomment à coups de massue et ils les retournent rapidement sans leur donner le temps de se défendre et de les aveugler par le sable qu'elles font quelquefois rejaillir avec leurs

SUR LA PECHE D'OPPIEN

nageoires. Lorsqu'elles sont très-grandes , il faut que plusieurs hommes se réunissent et quelquefois s'arment de pieux /comme d'autant de leviers , pour les renverser sur le dos. La tortue franche a la carapace trop plate pour pouvoir se remettre sur ses pattes lorsqu'elle est ainsi chavirée-, et on a dit que lorsqu'elles étaient retournées hors d'état de se défendre et qu'elles ne pouvaient plus s'épuiser qu'en vains efforts, elles jetaient des cris plaintifs et versaient un torrent de larmes. Plusieurs tortues, tant marines que terrestres, font entendre souvent un sifflement moins fort et même un gémissement très-distinct lorsqu'elles éprouvent avec vivacité ou l'amour ou la crainte : il peut donc se faire que la tortue franche jette des cris lorsqu'elle s'efforce en vain de reprendre sa position naturelle et que la frayeur a commencé à la saisir ; mais on a exagéré sans doute les signes de sa douleur. Pour peu que les matelots soient en nombre, ils peuvent dans moins de trois heures retourner quarante ou cinquante tortues qui renferment une grande quantité d'oeufs. Ils passent le jour à mettre en pièces celles qu'ils ont prises la nuit ; ils en salent la chair et même les œufs et les intestins ; ils retirent quelquefois de ia graisse des grandes tortues jusqu'à trente-trois pintes d'une huile jaune ou verdàtre qui sert à brûler, que l'on emploie même dans les alimens lorsqu'elle est fraîche et dont tous les os de ces animaux sont pénétrés , ainsi que ceux des cétacés , ou bien ils les traînent renversées sur leur carapace jusque dans les parcs où ils veulent les conserver. On peut aussi prendre les tortues franches au milieu des eaux: on se sert d'une varre ou d'une sorte de harpon pour cette pèche ainsi que pour celle de ia baleine. On choisit une nuit calme où la lune éclaire une mer tranquille ; deux pêcheurs montent sur un petit canot que l'un d'eux conduit. Ils reconnaissent qu'ils sont près d'une grande tortue à l'écume qu'elle produit lorsqu'elle monte vers la surface de l'eau ; ils s'en approchent avec assez de vitesse pour que la tortue n'ait pas le temps de s'échapper. Un des pêcheurs lui lance aussitôt son harpon avec tant de force qu'il perce la couverture supérieure et pénètre jusqu'à la chair; la tortue blessée se précipite au fond de l'eau, mais on lui lâche une corde à laquelle tient le harpon, et lorsqu'elle a perdu beaucoup de sang, il est assez aisé de la tirer dans le bateau ou sur le rivage.

k On a employé dans la mer du Sud une autre manière de pêcher les tortues. Un plongeur hardi se jette dans la mer à quelque distance de l'endroit où , pendant la grande chaleur du jour, il voit les tortues endormies nager à la surface de l'eau ; il se relève trèsprès de la tortue et saisit sa carapace vers la queue. En enfonçant ainsi le derrière de l'animal, il le réveille, l'oblige à se débattre, et ce mouvement suffit pour soutenir sur l'eau la tortue et le plongeur qui l'empêche de s'éloigner jusqu'à ce qu'on vienne les pêcher.

» Sur les côtes de la Guyane , on prend les tortues avec une sorte de filet nommé la foie. Il est large de quinze à vingt pieds , sur quarante à cinquante de long ; les mailles ont un pied d'ouverture en carré, et le fil a une ligne et demie de grosseur. On attache de deux en deux mailles deux flots d'un pied et demi de longueur faits d'une tige épineuse que les Indiens appellent moucou-moucou et qui tient lieu de liège ; on attache aussi au bas du filet quatre à cinq grosses pierres du poids de quarante à cinquante livres pour le tenir bien tendu. Aux deux bouts qui sont à fleur d'eau , on met des bouées , c'est-à-dire de gros morceaux de moucou-moucou qui servent à marquer l'endroit où est le filet ; on place ordinairement les foies fort près des îjots , parce que les tortues vont brouter les espèces de fucus qui croissent sur les rochers dont ces petites îles sont bordées.

» Les pêcheurs visitent de temps en temps les filets ; lorsque la foie commence à caler, suivant leur langage, c'est-à-dire lorsqu'elle s'enfonce d'un côté plus que de l'autre , on se haie de la retirer. Les tortues ne peuvent se dégager aisément de ces sortes de rets, parce que les lames d'eau, qui sont assez fortes près des îlots, donnent aux deux bouts du filet un mouvement continuel qui les étourdit au les embarrasse. Si l'on diffère de visiter les filets , on trouve quelquefois les tortues noyées. Lorsque les requins, ou les espadons , rencontrent des tortues hors d'état de fuir et de se défendre , ils les dévorent et brisent le filet. Le temps de foler la tortue franche est depuis janvier jusqu'en mai.

» L'on se contente quelquefois d'approcher doucement dans un esquif des tortues franches qui dorment et, flottent à la surface de la mer. On les retourne, on les saisit avant qu'elles n'aient eu le temps de se réveiller et de s'enfuir ; on les pousse ensuite devant soi jusqu'à la rive, et c'est de cette manière que les anciens les péchaient dans les mers de l'Inde. Pline a écrit qu'on les entend ronfler d'assez loin lorsqu'elles dorment en flottant à la surface de l'eau. Le ronflement que ce naturaliste leur attribue pourrait venir du peu d'ouverture de leur glotte, qui est étroite, ainsi que celle des tortues de terre , ce qui doit ajouter à la facilité qu'ont ces animaux de ne point avaler l'eau dans laquelle ils sont plongés.

» Si les tortues demeurent quelque temps sur l'eau, exposées pendant le jour à toute l'ardeur des contrées équatoriales , lorsque la mer est presque calme et que les petits flots, ne pouvant point atteindre jusqu'en dessus de leur carapace, cessent de la baigner, le soleil dessèche cette couverture , la rend plus légère et empêche les tortues de plonger aisément, tant leur légèreté spécifique est voisine de celle de l'eau et tant elles ont de peine à augmenter leur poids, etc. » (T. ïer, p. 92 et suivantes, édit. in-12.)

Qui n'a connaissance de cette antique histoire

732 REMARQUES

du chanteur de Lesbos, etc. C'est l'histoire assez connue d'Arion. « On a répété , dit éloquemment M. de Lacépède, l'histoire de Phallante sauvé par un dauphin après avoir fait naufrage près des côtes d'Italie. On a honoré le dauphin comme un bienfaiteur de l'homme ; on a conservé comme une allégorie touchante, comme un souvenir consolateur pour le génie malheureux l'aventure d'Arion, qui, menacé de la mort par les féroces matelots du navire sur lequel il était monté , se précipita dans la mer, fut accueilli par un dauphin, que le doux son de sa lyre avait attiré, et fut porté jusqu'au port voisin par cet animal sensible et reconnaissant.

» On a nommé barbares et cruels les Thraces et les* autres peuples qui donnaient la mort aux dauphins. » (Histoire naturelle des cétacés, t. 2 p. 212.)

Peut-être aussi a-t-on présente à la mémoire cette affection si justement célèbre d'un dauphin pour ce jeune berger de la Libye. Les dauphins ont toujours passé pour avoir une affection particulière pour les jeunes individus de l'espèce humaine. Pline (liv. 9, ch. 8) raconte plusieurs traits de ces poissons qui en offrent des preuves multipliées. M. de Lacépède n'a pas manqué d'en rapporter quelques-uns.

« Les animaux de leur espèce , dit-il , ne sont pas les seuls pour lesquels ils paraissent concevoir de l'affection ; ils se familiarisent du moins avec l'homme. Pline a écrit qu'en Barbarie, auprès de la ville d'Hippodiarrhite , un dauphin s'avançait sans crainte vers le rivage , venait recevoir sa nourriture de la main de celui qui voulait la lui donner, s'approchait de ceux qui se baignaient , se livrait autour d'eux aux mouvemens d'une .gaîlé très-vive, souffrait qu'ils montassent sur son dos, et obéissait avec autant de docilité que de précision. » (Histoire naturelle des cétacés, t. 2, p. 199.)

« Les anciens ont préîendu que la familiarité des cétacés était plus grande avec les enfans qu'avec les hommes avancés en âge. Mécénas-Fabius et Flavius- Alfius ont écrit dans leurs chroniques, suivant Pline, qu'un dauphin qui avait pénétré d'ans le lac Lucrin recevait tous les jours du pain que lui donnait un jeune enfant, qu'il accourait à sa voix , qu'il le portait sur son dos , et que l'enfant ayant péri , le dauphin, qui ne revit plus son jeune ami , mour*ut bientôt de chagrin. Le naturaliste romain ajoute des fails semblables arrivés sous Alexandre de Macédoine ou racontés par Egésidème et par Théophraste. Les anciens enfin n'ont pas balancé à supposer dans les dauphins, pour les jeunes gens avec lesquels ils pouvaient jouer plus facilement qu'avec les hommes faits , une sensibilité, une affection et une constance presque semblables à celles dont le chien nous donne des exemples si touchans. » (Id., p. 202)

L'entière JEolide conservera toujours le souve-

nir de cette tendre amitié qu'un dauphin, etc. Le tableau que nous présente ici Oppien est si touchant, ces exemples de l'amour des dauphins pour les jeunes gens ont un si vif intérêt que nous croyons faire plaisir à nos lecteurs de mettre sous leurs yeux la trentetroisième épître de Pline le jeune, qui nous rapporte un fait du même genre dans un style qui en rend le récit plus piquant :

A Cavinius.

« J'ai découvert un sujet de poëme. C'est une histoire qui a tout l'air d'une fable. Il mérite d'être traité par un homme comme vous , qui ait l'esprit agréable, élevé, poétique. J'en ai fait la découverte à table, où chacun comptait à l'envi son prodige. L'auteur passe pour très-fidèle , quoiqu'à vrai dire qu'importe la fidélité à un poète? Cependant c'est un auteur tel que vous ne refuseriez pas de lui ajouter foi si vous écriviez l'histoire. Près de la colonie d'Hippone , qui est en Afrique, sur le bord de la mer, on voit un étang navigable d'où sort un canal qui, comme un fleuve, entre dans la mer, ou retourne à l'élangmême, selon que le flux l'entraîne ou que le reflux le repousse. La pèche, la navigation, le bain y sont des plaisirs de tous les âges , surtout des enfans que leur inclination porte au divertissement si à l'oisiveté. Entre eux ils mettent l'honneur et le mérite à quitter de plus loin le rivage, et celui qui s'en éloigne le plus et qui devance les autres est le vainqueur dans cette sorte de combat. Un enfant, plus hardi que ses compagnons, s'étant fort avancé , un dauphin se présente et tantôt le précède, tantôt le fuit, tantôt tourne autour de lui, enfin charge l'enfant sur son dos, puis le remet à l'eau ; une autre fois le reprend, et l'emporte, tout tremblant d'abord, en pleine mer ; mais peu après il revient à terre et le rend au rivage et à ses compagnons. Le bruit s'en répand dans la colonie, chacun y court, chacun regarde cet enfant comme une merveille ; on ne peut- se lasser de l'interroger, de l'entendre, de raconter ce qui s'est passé. Le lendemain tout le peuple court au rivage ; ils ont tous les yeux sur la mer ou sur ce qu'ils prennent pour elle; les enfans se mettent à la nage, et parmi eux celui dont je vous parle, mais avec plus de retenue. Le dauphin revient à la même heure, il s'adresse au même enfant ; celui-ci prend la fuite avec les autres. Le dauphin, comme s'il voulait le rappeler et l'inviter, saute, plonge et fait cent tours différens. Le jour suivant , celui d'après et plusieurs autres de suite, même chose arrive, jusqu'à ce que ces jeunes gens, nourris sur la mer, se font une honte de leur crainte: ils approchent le dauphin , ils l'appellent, ils jouent avec lui ; ils le touchent , il se laisse manier. Cette épreuve les encourage , surtout l'enfant qui le premier en avait couru le risque; il nage auprès du dauphin et saute sur son dos = il est porté et apporté; il se croit reconnu et aimé , il aime aussi. Ni l'un ni l'autre n'a de peur, ni n'en donne ; la confiance de

SUR LA PECHE DOPPIEN

celui-là augmente, et en même temps la docilité de celui-ci; les autres enfans même l'accompagnent en nageant et l'animent par leurs cris et par leurs discours. Avec ce dauphin en était un autre (ceci n'est pas moins merveilleux) qui ne servait que de compagnon et de spectateur: il ne faisait, il ne souffrait rien de semblable, mais il menait et ramenait l'autre, comme les enfans menaient et ramenaient leur camarade. Il est incroyable, mais pourtant il n'est pas moins vrai que tout ce qui vient d'être dit, que ce dauphin qui jouait avec cet enfant et qui le portait avait coutume de venir à terre , et qu'après s'être séché sur le sable, lorsqu'il venait à sentir la chaleur, il se rejetait à la mer. Il est certain qu'Oclavius Avitus, lieutenant du proconsul, emporté par une vaine superstition, prit le temps que le dauphin était sur le rivage pour faire répandre sur lui des parfums , et que la nouveauté de celte odeur le mit en fuite et le fit sauver dans la mer. Plusieurs jours s'écoulèrent depuis sans qu'il parût : enfin il revint d'abord languissant et triste ; et peu après ayant repris ses premières forces, il recommença ses jeux et ses tours ordinaires. Tous les magistrats des lieux circonvoisins s'empressaient d'accourir à ce spectacle : leur arrivée et leur séjour engageaient cette ville, qui n'est pas déjà trop riche, à de nouvelles dépenses et achevaient de l'épuiser. Le concours du monde y troublait d'abord et y dérangeait tout. On prit donc le parti de tuer secrètement le dauphin qu'on venait voir! Avec quels sentimens ne pleurerez-vous pas son sort ! avec quelles expressions , avec quelles figures ne releverez-vous point cette histoire, quoiqu'il ne soit pas besoin de votre art pour l'augmenter ou l'embellir et qu'il suffise de ue rien ôter à la vérité ! Adieu. » (Trad. de M. de Sacy.)

On a de petites nasses tissues de joncs très-serrés, dont la forme est celle des paniers connus sous le nom de talares, etc. Les talares étaient des paniers oblongs où les personnes du sexe mettaient leur iaine et qui servaient aussi à d'autres usages.

Ils s'en servent ensuite pour faire passer sur de

riches étoffes leur belle, leur surperle teinte pourpre, etc. L'espèce de pourpre qui fournissait aux anciens celte belle couleur du nom de ce mollusque est , à ce qu'on croit, celle qui dans la nomenclature de ces animaux porte le nom de purpura palula. Il en existe une autre espèce nommée purpura capillus dont on se sert maintenant dans le Nord pour colorer en rouge.

Je ne crois pas qu'il y ait de pèche qui présente de plus rudes combats, de plus déplorables travaux à ceux qui s'y livrent que celle des éponges, etc. «Les éponges, dit INI. de Lamarck, sont des polypiers polymorphes constituant une masse flexible et poreuse, ayant une croûte, substance gélatineuse, irritable dans l'état frais et se desséchant à la sortie de la mer, ayant le plus grand rapport avec les alcyons et s'en distinguant en ce que dans l'état sec, ils sont plus mous, moins encroûtés, qu'ils offrent dans l'état frais une matière gélatineuse qu'on ne voit point dans les alcyons.

Princes chéris de Jupiter, 6 mes souverains l telles sont les diverses merveilles, les scènes variées , ouvrages de la nature et de l'art, que nous offrent les mers et dont j'ai recueilli la connaissance. Le grec dit seulement : « Toss' edaên, skeptouche diotrephes, erga lhalessês .»l\Iotàmot : «Prince chéri de Jupiter, tel est le grand nombre des travaux des mers que j'ai connus. « — Tot,princeps generose, maris novimus artes, traduit Lippius. J'ai cru devoir donner plus de développement au mot erga, le vers où il se trouve étant la péroraison de ce poëme, dont il exprime l'objet et le contenu. J'aurais pu me contenter de mettre : « Tel est le grand nombre des merveilles des mers venues à ma connaissance. Ce que j'ai ajouté me paraît terminer beaucoup mieux l'ouvrage dans lequel il est réellement question de tout ce que la nature et l'art présentent de curieux et d'utile concernant les animaux des mers. Je craindrais sans cela que cette péroraison ne parût trop concise et trop brusque

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