NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D'HOMÈRE
Homère a-t-il existé ? Ces admirables poésies que les siècles se sont transmises avec un respectueux enthousiasme ont-elles un auteur certain? Voici une question controversée : elle n'est pas encore résolue, et ce n'est pas nous qui prétendons la résoudre en ce5 pages. Xousavonsà raconter maintenant ce que nous savons de la vie de l'homme auquel on attribue, à tort ou à raison, i Iliade, ['Odyssée, la Batrachomyomachie, le Mary liés et les odes à Apollon et à différens dieux ou déesses. Les honneurs que sa mémoire a gardés se reflètent dans toutes les râbles qui environnent sa naissance. Selon quelques-uns. il est Dé en Egypte. Damasgoras fut son père, Écleras fut sa mère ; il eut pour nourrice une prophétesse . fille d'Orus , prêtresse d'Iris. L'esprit de poésie s'abattit sur son berceau; ses mains jouaient avec des tourterelles, et les premiers aecens de sa voix imitaient le ramage de plusieurs espèces d'oiseaux. Ses fidèles admirateurs lui ménagent encore une naissance plus illustre : Apollon est un de ses ancêtres : il descend du dieu en ligne directe. Quel autre qu'un Gis d'Apollon eût pu écrire X Iliade? Entre toutes les vies d'Homère que nous a transmises L'anlitiquité, il en est une que nous devons citer en restant toujours dans notre rôle d'observateur et refusant de nous mêler par une conviction personnelle à une lutte inutile et chanceuse.
Hérodote, à qui celte vie d'Homère est attribuée , raconte que le poète grec naquit à Smyrne : que. devenu oruhelin de bonne heure, il profita de l'offre que lui faisan un patron de vaisseau, nommé Mentes , et le suivit dans de nombreux voyages. Il visita l'Italie et l'Espagne , étudiant avec soin les mœurs et les coutumes de louis peuples; il débarqua à Ithaque, et là recueillit de nombreuses traditions sur Ulysse. Durant ses courses lointaines, il avait commencé l'Iliade ; rentré dans s\ patrie, à Smyrne, il acheva ce premier poème ; mais l'envie et l'ingratitude accueillirent son chef-d'œuvre : il quitta sa patrie et parcourut plusieurs villes de l'Asie Mineure, récitant ses vers et demandant à l'hospitalité un asile que
la mauvaise fortune lui avait enlevé. Enfin il s'établit à Chio, où il ouvrit une école, se maria et eut deux enfans. Devenu aveugle, il consacra ses loisir? à un nouveau poème et fit l'Odyssée; il voulut aller jouir en Grèce de la gloire de son nouvel ouvrage , mais il mourut dans la traversée à l'île d'Ios, une des Sporades : les habitans lui élevèrent un tombeau sur le bord de la mer. Aucune preuve ne vient appuyer ce récit , mais du moins il n'est pas invraisemblable. Toutes les traditions et les livres anciens nous représentent Homère aveugle, ie front courbé sous la gloire et la méditation, visitant les villes grecques et chantant ses hymnes aux dieux dans son pèlerinage vagabond : nous ie voyons aux fêtes publiques luttant de poésie avec Hésiode, réciter au peuple assemblé les beaux vers de ses poèmes.
Les citoyens de Chio se vantèrent pendant longues années de posséder parmi eux les descendons d'Homère et leur donnèrent le nom d'Homérides : ils frappèrent en son honneur une médaille qui d'un coté représentait le poète, et de l'autre . le fleuve Mêlés, d'où lui a été donné le nom de Mélésigène,
Cette obscurité qui environne la vie d'Homère, l'époque de son existence, le lieu même de sa naissance, laissaient un vaste champ aux hypothèses et aux systèmes. Les érudits s'y sont précipités, et plusieurs d'entre eux sont arrivés aux résultats les plus étranges, aux paradoxes et aux non sens absurdes. L'un d'eux, le docteur Bruyant, fait naître Homère dans la Thèbes d'Egypte : c'était un poëte âge , voué à l'adoration mystique des divinités égyptiennes; il déroba les poèmes de l'ingénieuse Phantasia, dissimula habilement les lieux et les noms en conservant les scènes, remplaça les bords du Nil par les bords du Scamandre, et se revêtit d'une gloire dont il était le plagiaire. D'autres allèrent plus loin encore : Hollandais voués à une admiration exclusive pour leur pays, ils préten daient qu'Homère et Hésiode étaient leurs compatriotes, qu'ils étaient nés en Belgique.
Enfin vint un homme qui , avec le poids d grande science et l'autorité d'immenses recherches.
NOTICE
eootesla sérieusement l'existence d'Homère. Aux prétentions de cette école esthétique qui voulait voir dans la beauté des œuvres du poëte la preuve de son existence , WolfT opposa une école historique forte d'argumens et d'érudition. 11 soutint d'abord qu'Homère n'avait pas écrit, mais chanté les vers qui pendant plusieurs siècles s'étaient conservés dans la mémoire des poètes. Wood, de Mérian et M. Milgen partagèrent cette opinion, fondée principalement sur le silence absolu d'Homère relativement à l'art matériel d'écrire. Puis, passant à l'examen de toutes les œuvres du poète , rapprochant les analogies et les contrastes qui se trouvent entre quelques-unes de leurs parties, Wolffen vint a soutenir qu'elles appartenaient à plusieurs auteurs. Ce système fut développé avec un art, avec un esprit remarquable ; il fit révolution , et un grand nombre de littérateurs l'accueillirent. De nos jours , Dugas-Montbel l'a reproduit dans son Essai sur les poésies homériques. Quelques anciens croyans protestèrent avec énergie. Renoncer à Homère, c'était renoncer à leur dieu. Larcher, Sainte-Croix, Cesarotti, et plus récemment M. Pagne- Knight dans les prolégomènes de son édition d'Homère, soutinrent l'existence du poëte et se constituèrent les défenseurs de l'unité de ses œuvres.
Les opinions de Wolff, qui consistent à nier l'existence d'Homère, ont cependant acquis en France, à l'aide de ses partisans distingués, tels que Lévesque, Clavier et Dugas-Montbel , une sorte de popularité. Les textes des deux poëmes d'Homère ont subi de telles altérations que des vers entiers de l' Iliade et de ['Odyssée , cités par Platon , Anstote et Plutarque, n'existent plus dans les manuscrits ou les éditions qui nous restent. Or, selon Wolff, qui a développé ces idées en 1793, Homère n'a jamais rien écrit : de son temps , l'art de l'écriture n'existait pas chez les Grecs ; il a pu composer , réciter , chanter çà et là quelques fragmens qu'on a retenus, complétés, mis en ordre. Pour établir ce système, Wolff a besoin de faire Homère un peu plus ancien qu'il n'a paru l'être, ou plutôt de supposer que, depuis la prise de Troie jusqu'à l'an 950 avant notre ère, un poëte ou plusieurs poètes ont célébré Agamemnon, Achille, Nestor, Ulysse, déploré la mort de Patrocle et raconté les malheurs de Priam. On a même fait remonter jusque vers le temps des Argonautes ces familles de rhapsodes qui parcouraient les villages et les villes en chantant leurs vers ou ceux d'autres poètes. Homère n'aurait été qu'un de ces rhapsodes célébrant de préférence dans ses vers les exploits des Grecs vainqueurs des Troyens. Ses chants et ceux des autres rhapsodes ses contemporains ou ses successeurs, rassemblés sous Lycurgue, sous Pisistrate, et collationnés par les grammairiens d'Alexandrie , ont pris peu à peu une liaison épique à laquelle ni Homère ni les Homérides n'avaient jamais pu songer.
Telles sont les hypothèses habilement présentées
tour à tour par Ch. Perrault, Vico, Wolff et Dugas- Montbel. Mais l'ingénieuse sagacité qui organisait ce système avait à lutter contre des faits qu'elle ne pouvait détruire.
Avant l'établissement de l'école d'Alexandrie, Aristote admirait la parfaite unité qu'Homère avait su imprimer à ses grands poëmes : il le trouvait supérieur en ce point à tous ceux qui avaient composé des héracléides, deslhéséides et autres épopées. Il le trouvait en outre si habile à rapprocher tous les détails qui tenaient à une seule action, à lier entre elles toutes les parties d'un même tout , que ses ouvrages ne pouvaient admettre nulle part des transpositions. L'antiquité entière et presque tous les littérateurs modernes en ont conçu la même idée , et si c'est là une opinion fortement appuyée par les faits, c'est aussi un sentiment dont on ne peut se défendre en lisant r Iliade et l' Odyssée. Est-il possible de concevoir que plusieurs intelligences aient travaillé à une œuvre aussi grandiose, aussi parfaite d'unité? Cet ensemble, qui résume tant de traditions, formé de détails si habiles, appartient à une seule conception, à une conception mûrie par l'expérience et par l'âge : nous devons en croire surtout cette impression qui résulte de la lecture de son poëme.
Quel que soit le terme de cette discussion , qui est presque devenue une dispute , l'antiquité ellemême a cru à l'existence d'Homère. Sept villes ont voulu s'honorer d'avoir été sa patrie : Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chios, Argos, Athènes. Un voile obscur couvrait son origine. Ce mystère semble ajouter de la grandeur à sa mémoire.
Des statues , des bustes ont prouvé l'admiration des Grecs pour cet homme divin ; cependant, nous pouvons douter avec Pline que l'on ail possédé son portrait véritable. Les monnaies des anciens, consacrées à la divinité et sur lesquelles il est si rare de trouver d'autres portraits que ceux des maîtres du monde , nous ont conservé l'idéal de la tète d'Homère.
Smyrne , Ios , Amastris, Prusia, Larisse, nous offrent des portraits qui tous ont entre eux de l'analogie, malgré la différence de l'exécution. Constantinople a placé cette image sur les tessères et les pièces de bronze destinées au service de ses jeux et de ses cérémonies. Voici comment nous y voyons la tète d'Homère ' :
Son front est élevé, saillant. Son œil est ombragé par un sourcil épais. La réflexion plus que la cécité semble avoir creusé son orbite. Le nez, qui arrondit le profil, lui donne de l'analogie avec celui du lion , qui de tous les animaux a l'aspect le plus noble et le plus imposant. Ces lèvres d'où s'échappaient des torrens d'éloquence s'entr'ouvrent avec un mouvement de fierté et sont entourées d'une barbe ondoyante.
1 Portrait d'Homère d'après les médailles qui se trouvent au cabinet des médailles de la bibliothèque du roi.