LES PREMIERS HOMMES
Chaque jouF, de nouvelles découvertes apportent quelques documents à l'histoire si attrayante si émouvante même, de l'apparition de l'homme sur la terre et des premières manifestations de son intelligence. Ces notions des temps de la jeunesse du monde, c'est dans l'écorce de notre vieux globe qli'il faut les rechercher attentivement, et chaque couche que l'on soulève, comme le feuillet d'un livre énorme, découvre une nouvelle phase de l'histoire du monde, histoire pleine d'obscurité et d'énigme, que la logique persévérante des savants finit cependant par expliquer.
Dès que l'homme apparaît sur la terre, sans se soucier du démenti qu'il donne à ceux qui tiennent absolument à descendre du singe, il se montre dans .sa conformation physique tel qu'il sera toujours ; le type de ces races primordiales s'est même conservé intact sur plusieurs points du globe, et l'on peut voir encore aujourd'hui des descendants directs de cette population, dont
la principale station à l'époque quaternaire, était située dans les environs de la Vézèré.
Voici coi;nment s'^expriment à ce sujet MM . Quatrefages et Hamy, dans un des récents bulletins de la Société d'anthropologie : « L'un de nous a depuis longtemps attiré l'attention sur les rapports qui unissent les anciens Troglodytes du Périgord à certaines populations méridionales. Non-seulement les Basques du Zaraus, mais aussi les hommes de Roknia que nous a fait connaître notre éminent président, et certains Kabyles des - Beni-Menasser et du Djurjura signalés par le docteur Guyon, rentrent, à bien des points de vue, dans cet ordre d'idées. Mais c'est surtout parmi les Guanches de Ténérifîe que le type de l'antique race de la Vézère semble s'être le mieux conservé. La collection recueillie par Bouglinval au Barranco-Hundo et que se partagent aujourd'hui le Muséum et l'Ecole des hautes études, contient I)lusieurs têtes qui ne peuvent laisser de doute sur ce point. »
Les crânes que l'on possède de nos ancêtres de la Vézère offrent les plus belles proportions : le front est large, haut, la boîte osseuse vaste. M. Broca a trouvé que l'un d'eux ne jauge pas moins de 1,590 centimètres cubes, ce qui est, dit-il, un chiffre supérieur à celui de la moyenne des populations européennes. L'homme primitif
était donc en possession d'une intelligence au moins égale à la nôtre. Qu'eût-il fait, d'ailleurs, sans cette part divine qui lui était échue? La nature, si prévoyantie d'ordinaire, le déshérite complètement : tandis que les animaux sont par elle chaudement vêtus, pourvus de griffes et de dents formidables, elle le laisse nu et sans armes au milieu d'une population de bêtes féroces. Il n'avait pas encore d'ancêtres, on ne lui avait donc légué aucune connaissance, et c'est lui qui, lorsqu'il se baissa pour ramasser un éclat de silex avec l'idée de s'en faire une arme, travailla le premier pour l'humanité.
La pensée était née, tout était dit, l'homme était le maître du monde, et à peine savait-il façonner cette pierre qui était pour lui arme et outil, que déjà son esprit s'élevait au point de concevoir cette sublime espérance d'une vie future, de l'immortalité de l'âme! Oui, dès que les yeux de l'homme reflétèrent la lumière,- il les leva vers le ciel et chercha quelque chose au-dessus de lui, hors du monde. Cette afïîrmation, comme on le sait, s'appuie sur des faits. Bien qu'aucune tradition de ces temps fabuleusement lointains ne soit venue jusqu'à nous, les détails ne nous manquent pas sur les mœurs de ces antiques familles. Comme nous le disions plus haut, la terre conserve dans son sein de mv-^térieuses
annales, et chaque jour elle nous en livre une page nouvelle. On a retrouvé des sépultures des hommes contemporains du grand ours et du mammouth, ces animaux depuis si longtemps disparus ; les hommes de cette période ensevelissaient donc leurs morts ; ils le faisaient même avec un soin touchant et au milieu d'une grande pompe : un repas funèbre avait lieu devant la grotte sépulcrale, et, s'il faut en juger par la quantité d'ossements brisés que la terre nous a* gardés, les convives étaient nombreux et le festin formidable. Près du mort, on plaçait des quartiers de viande, puis la hache, la lance de silex, les flèches en bois de renne et les outils qui lui avaient servi pendant sa vie. Ces soins, ce respect des morts, ces armes placées près d'eux, afin qu'ils fussent prêts à de nouveaux combats, ne démontrent-ils pas clairement le soupçon d'une autre existence ?
L'homme de ces temps, nous le savons, est industrieux, actif, franc, il aime sa famille et pleure ses morts, mais il a aussi ses défauts : il est vain, gourmand, brutal, jaloux peut-être! (Ce crâne de femme trouvé dans la grotte de Cro-Magnon et qui porte au front une large entaille à laquelle s'adapte une hache de silez ramassée dans le même tombeau, a peut-être appartenu à la victime du premier partisan du <( Tue-la ! » de
M. Alexandre Dumas.) L'homme primitif était gourmand, nous en avons des preuves ; il aimait avarier sa nourriture, il mangeait j^lus de vingt espèces de mammifères et il avait un goût tout particulier pour la moelle. Avec ses instruments de silex il fendait soigneusement les os pour en extraire son mets de prédilection. Des os humains ont été trouvés ainsi apprêtés, et nos ancêtres de Fépoque quaternaire sont soupçonnés d'avoir été un peu anthropophages.
Théophile Gautier a dit quelque part : « L'idéal tourmente les natures même les plus grossières. Le sauvage qui se tatoue, se barbouille de rouge ou de bleu, se passe une arête de poisson dans le nez, obéit à un sentiment confus de la beauté. Il cherche quelque chose au delà de ce qui est ; il tâche de perfectionner son type, guidé par unQ obscure notion d'art : le goût de l'ornementation distingue l'homme de la brute plus nettement que toute autre particularité. Aucun chien n'a eu l'idée de se mettre des boucles d'oreilles, et les papous stupides, qui mangent de la glaise et des vers de terre, s'en font avec des coquillages et des baies colorés. »
En effet, à peine apparaît-il sur la terre que le désir de s'orner et de s'embellir se manifeste chez lui. A peine a-t-il des vêtements, qu'il a déjà des parures; il se fabrique des colliers, des pende*
loques avec des coquilles, des pierres de couleurs, des dents d'animaux. Mais ce qu'on ne peut constater sans un© surprise pleine d'émotion, c'est que ces hommes, naïfs et dépourvus de tout, avaient déjà créé l'art. Déjà par la sculpture et le dessin, ils s'efforçaient de rendre les scènes qu'ils avaient devant les yeux. Avec un outil de pierre, ils sculptaient les bois de renne ; avec une pointe de silex, ils gravaient sur des lames d'ivoire ou d'ardoise. On se souvient que cinquante spécimens de l'art antédiluvien figuraient à l'exposition de 1867, et parmi eux plusieurs sont restés célèbres, le Combat de rennes entre autres, si finement gravé sur une ardoise; le Mammouth, esquissé sur une lame d'ivoire; l'Homme poursuivant un auroch, sculpté sur un bois de renne. Ces œuvres d'une naïveté charmante témoignent de grandes aptitudes artistiques chez leurs auteurs et il est certain qu'un de nos contemporains qui n'aurait aucune notion du dessin ne parviendrait pas, malgré le degré de civilisation auquel nous sommes arrivés, à reproduire des scènes de la nature d'une façon aussi correcte et avec un sentiment aussi juste que l'a fait l'antique artiste de Tûge de la pierre. L'auroch sculpté sur le bois de renne est très-remarquable ; la tète basse, les naseaux ouverts, la queue arquée, il fuit avec une épouvante très-clairement exprimée devant
l'homme qui le poursuit et va Tatteindre. Quant à la représentation de la forme humaine, elle semble avoir un peu embarrassé l'artiste ; le chasseur d'aurochs est conformé anatomiquement d'une façon assez bizarre; cependant le mouvement est bien rendu, on se rend compte que d'une main il lance un trait et que de l'autre il s'efforce de saisir l'auroch par la queue.
Dans les grottes récemment découvertes en Champagne par M. de Baye et qui remontent à l'époque de la pierre polie, on trouve encore des vestiges de sculptures ; mais l'art n'a pas progressé, il semble être au contraire en décadence. Dans les périodes suivantes il disparaîtra complètement.
Ces cavernes de la vallée du Petit-Morin ont cela de remarquable qu'elles ont été creusées par Thomme dans des bancs de craie. « En pénétrant dans ces grottes, dit M. de Baye dans son rapport à la Société d'anthropologie, il est impossible de ne pas fixer son attention sur les empreintes des coups qui sont en quantité innombrable sur les parois bien conservées. Ces marques doivent être attribuées à l'action d'un instrument en silex. Un savant d'une notoriété célèbre s'écriait, en pénétrant pour la première fois dans nos hypogées : « Elles ont été taillées avec le silex! » J'ai fait moi-même des expériences avec la hache
polie en silex, et j'ai obtenu les mêmes empreintes. La coupure opérée par un tranchant métalIiqujB n'offre pas les mêmes caractères. L'existence de ces empreintes gravées sur la craie a une importance réelle, puisqu'elle peut autoriser des conclusions sur la nature des instruments alors en usage. » Quelques-unes de ces grottes étaient des sépultures, d'autres avaient servi d'habitations; ces dernières étaient pourvues d'une anté-grotte et disposées avec plus de soins que celles réservées aux morts.
« Dans l'une de ces habitations des temps préhistoriques, sur la paroi latérale, à gauche de l'antégrotte, dit M. de Baye, on voit une figure sculptée, d'un dessin grossier ; le nez est proéminent d'une manière exagérée, les yeux sont représentés par deux trous remplis d'une matière noire. La figure rappelle celle d'un oiseau. Je pense qu'on a voulu représenter une divinité. Un collier retombe sur la poitrine du sujet représenté : le médaillon placé au milieu du collier est teinté en
jaune. Cette couleur appliquée sans art a pu être empruntée à des dépôts d'hydrate de fer dont l'anté-grotte est pour ainsi dire constellée. Deux seins très-proéminents sont représentés, mais dans une situation peu naturelle, l'artiste n'était pas fort en anatomie. Quant au reste dû sujet, rien n'est apparent, les membres inférieurs ne
sont point accusés, les bras n'ont point été représentés non plus. Cette sculpture est certainement de la même époque que la grotte. On y voit les coups des instruments en silex, même dans la partie la plus irt'égulièrement travaillée. Il est impossible d'y reconnaître aucune trace de retaille opérée par un tranchant métallique. »
Si cette figure, que Ton retrouve toujours la même, sur les parois de plusieurs grottes, représente une divinité, comme le suppose M. de Baye nous aurions là un bien précieux renseignement sur la religion des temps néolithiques.
Ces antiques peuplades auraient-elles donc vénéré un dieu à forme humaine, une divinité féminine ? Les nouvelles et si curieuses découvertes de M. Prunières semblent même jeter quelques lumières sur le culte possible de cette déesse primitive : dans les cavernes, dans les dolmens, qui, on le sait, ne sont pas, comme on Pavait cru, des monuments druidiques, mais des tombeaux de l'âge de la pierre polie, M. Prunières trouva des crânes auxquels un travail humain avait enlevé un fragment d'os de la largeur d'une pièce de cinq francs. « Dans les crânes ainsi perforés, dit-il, les bords sont quelquefois incisés, comme sciés, offrant ainsi de toutes petites rayures qui pourraient être discutées et regardées quelquefois comme dues à la dent des rongeurs ;
mais plusieurs ont des bords d'un poli tellement parfait qu'ils paraissent éburnés. Chez quelquesuns, des parties polies alternent avec d'autres parties incisées ou sciées* Ce poli semble avoir été produit par un long râclement creusant un sillon de plus en plus profond et étroit jusqu'à la face interne autour d'une rondelle osseuse à détacher, et de là les deux biseaux qu'on trouve, d'un côté sur le crâne, de l'autre sur la pièce obtenue. » Car on a retrouvé aussi ces rondelles s soigneusement enlevées aux crânes, elles sont d'ordinaire percées d'un trou.
Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, sur dàs morts que ces perforations étaient opérées, mais bien sur des vivants, la cicatrisation parfaite de ces os ne laisse aucun doute à ce sujet ; elles devaient être pratiquées le plus souvent sur des adolescents, car les cicatrisations paraissent presque toujours fort anciennes.
Quel pouvait être le but de cette étrange opération ? Voici à ce sujet l'opinion de M. Broca : « Un Dieu bien défini, dit-il: un Dieu à forme humaine, doit avoir nécessairement des prêtres initiés, et l'initiation par le sang, l'initiation chirurgicale se retrouve, on le sait, chez un trèsgrand nombre dépeuples, même civilisés. Objectcra-t-on que les mutilations crâniennes, dont nous retrouvons les cicatrices, étaient trop graves
LES PEUPLES ÉTRANGES l3
pour être acceptées dans des cérémonies religieuses ? Mais il ne faut pas croire que la trépanation soit, par elle-même, une opération bien dangereuse. Si elle est aujourd'hui très-souvent mortelle, c'est parce qu'elle est presque toujours pratiquée dans descas déjà désespérés. » L'hypothèse que ces perforations crâniennes avaient un sens religieux est assez vraisemblable ; il semble évident que l'on portait aces rondelles osseuses prélevées sûr les crânes un respect superstitieux ; elles étaient certainement considérées comme des amulettes précieuses : on se souvient qu'elles sont percées d'un trou destiné à les suspendre ; et on les restituait pieusement à leurs propriétaires, lorsque celui-ci était couché dans son tombeau. Cependant le plus souvent lu rondelle retrouvée dans un crâne n'est pas celle qui a été prélevée sur lui. A défaut de celle-là, on lui en restituait une autre, afin sans doute que l'homme, le prêtre peut-être, arrivât tout entier dans l'autre monde.
Le culte d'une divinité féminine pourrait puiser une preuve dans cette cérémonie farouche de laquelle les femmes n'étaient pas exclues, car on a trouvé plusieurs crânes féminins, accommodés de cette façon. L'avenir éclaircira sans nul doute toutes ces questions si pleines d'intérêt mais encore enveloppées de brumes. Néanmoins, on
ne peut songer qu'avec une respectueuse surprise à ces hommes formidables, dont l'histoire s'est perdue à travers la longueur des siècles, qui dans leur orgueil se bâtissaient des sépulcres avec des pierres tellement énormes, que nous nous demandons avec stupeur comment ils ont pu les remuer et qui, en vue d'on ne sait quelle superstition, s'enlevaient des morceaux du crâne.