LE ÏIOYAUME DE SIAM
C'est le moment où la nuit s'achève. Comme un ennemi en déroute, l'azur sombre s'enfuit vers l'horizon occidental, et la vallée de Siam s'éveille paresseusement. La chaîne aux Trois cents Pics affirme sa masse brune dans les pâles clartés matinales; la Colline des Pierres-Précieuses, le Rameau de Sabab, parmi les vapeurs bleues^ se dressent sur le ciel, et, comme si une foule armée de lances escaladait le versant oriental des iftontagnes, des rayons d'or dépassent leurs silhouettes obscures. Déjà, des éléphants, par troupes viennent boire au Meï-Nam qui se déroule large et tumultueux dans le fond de la vallée. Sur les rives, de loin en loin, apparaissent des huttes de pêcheurs, construites sur des poteaux. Elles sont enveloppées par la végétation puissante et fraîche, et la hauteur des arbres aux troncs minces les fait paraître très-basses. Des singes bruns, grimpant lestement dans les branches, se balancent au bout d'une liane ou se
promènent sur le sol. D'autres animaux plus terribles se cachent dans la profondeur des taillis : des tigres^ des chiens sauvages, des reptiles innombrables.
Quelques barques de pêcheurs s'éloignent des rivages, gagnent le milieu du fleuve et s'abandonnent au courant. Elles avancent rapidement et bientôt, devant elles, se découpe le profil d'une grande cité : des dômes blancs s'arrondissent parmi les sveltes palmiers, des clochetons, des flèches, montent dans la lumière, des maisons se groupent et s'étagent, mirant leur toit rouge dans l'eau argentée du Meï-Nam ; c'est Bankok, la capitale du royaume de Siam.
Devant la ville, le fleuve balance un faubourg flottant, de grands bateaux oblongs, surmontés de petites maisonnettes aux légères toitures en feuilles de palmiers, s alignent, maintenus par des poteaux de bambous, le long des rives. Sous le rebord des toitures, des galeries se penchent vers l'eau chargées de fruits, de légumes, de riz, de viandes et de poissons, car c'est dans le faubourg flottant que se tient le marché de Bankok.
Les marchands se livrent déjà à leurs occupations quotidiennes, proclamant sur tous les tons et de toute la puissance de leur voix la nature et les qualités des denrées qu'ils débitent. Mille
barques s'engagent dans les rues liquides, se croisant, s'accostant, abordant aux boutiques. Des prêtres de Gaoutama sortent des pagodes riveraines, et, conduisant eux-mêmes de frêles bateaux, viennent à travers la foule recueillir les aumônes des personnes charitables. Du haut des galeries, des cordonniers, des tailleurs interpellent les passants et se recommandent à eux. Dans de gracieuses embarcations reconnaissables à leurs petites cabines faites de branches entrelacées, quelques Chinois colportent activement des quartiers de porc, du thé et des porcelaines communes. Des cargaisons de plantain, de noix de coco, de citrouilles et de poissons salés, circulent lentement sur de larges bateaux plats dirigés par des femmes. Ça et là une jeune fille, tout en ramant, annonce par son chant aigii qu'elle vend du bétel rouge et des bananes.
Mais bientôt le reflux commence à agiter le fleuve, car la marée du golfe de Siam se fait sentir jusqu'à Bankok; on attache les canots aux rivages, les acheteurs s'éloignent du côté de la ville, et les talapoins regagnent les pagodes. C'est l'heure où d'ordinaire les marchands ferment leurs boutiques, afin de se reposer et de dormir ; mais aujourd'hui, nul ne se reposera et nul ne dormira. C'est jour de fête : plusieurs criminels doivent subir différents supplices, et il est tout à
fait indispensable d'^aller voir comment ces gens sauront mourir. Parés et parfumés, c'est-à-dire le haut des jambes ceint d'un lambeau de toile brodée et le torse enduit d'un vernis jaune et odorant que l'on fabrique avec du safran et du bois de santal pulvérisé, les bateliers, les marchands, les pêcheurs abandonnent leurs maisons flottantes, et se dirigent à travers les rues étroites de Bankok, vers le grand carrefour où les exécutions doivent avoir lieu.
Là se dresse la demeure du roi de Siam, amoncellement prodigieux de grands escaliers qu'encombrent de^ statues peintes, de colonnes plantées sans ordre dont les chapiteaux incrustés de verroteries supportent des globes de cristal, de dômes inégaux couleur de neige, et de cônes de marbres aux pyramidions dorés.
Une foule innombrable, à chaque instant accrue, s'agite devant le palais. Tous les rangs, tous les âges, tous les costumes se coudoient. Des gens du peuple, vêtus de lambeaux, forment des groupes loqueteux. Des mandarins se promènent avec gravité, d'un air dédaigneux et fier ; on les reconnaît à leurs chapeaux pointus, à leurs chemises de mousseline et à leurs babouches recourbées. De jolies filles, aux longs yeux noirs, passent en souriant, la gorge nue, les reins enveloppés d'un pagne étroit de toile ou de laine, les
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cheveux libres et rejetés en arrière. D'élégantes Birmanes, vêtues de grêles jupes traînantes et de tuniques brodées qu'enlace une souple écharpe d'azur, des étoiles d'or aux oreilles, une petite couronne au sommet de la tête, considèrent avec surprise de naïves Malaises au doux visage. Cellesci portent un grand sarrau d'étoffe brune, brodé et chamarré de petits fruits brillants qui ressemblent à des grains de cristal; elles ont la tête entourée d'un voile de gaze dont les bouts retombent sur leurs épaules, la poitrine chargé^ de grands colliers faits de vertèbres de serpent, et comme suprême ornement des bouquets de fleurs bizarres s'épanouissent dans la large ouverture de leurs belles oreilles.
Tout à coup la foule s'entrouvre, avec mille clameurs, pour livrer passage aux condamnés qui s'avancent entre deux files de soldats, et que suivent des bourreaux chargés dé haches, de souf- . flets et de charbons qu'ils portent dans de grands bassins de bronze.
Au milieu de la place se creuse un vaste bestiaire plein de miaulements de tigres et de barets d'éléphants sauvages. C'est près de cette fosse que fait halte le triste cortège, et les bourreaux commencent de sinistres apprêts sous le regard niQrne et résigné des coupables.
Ceux-ci sont au nombre de quatre. L'un a in-
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cendié la maison de son voisin; il perdra le poi-. gnet. L'autre a commis plusieurs meurtres; ou découpera en petits morceaux ses entrailles. Le troisième a trahi le roi ; sa chair vile sera le jouet des éléphants et la proie des tigres. Le dernier a insulté un dieu immobile dans sa niche dorée ; il a versé sur les autels de la boue et des immondices; des flammes vengeresses calcineront les tempes du sacrilège.
Les bourreaux se sont hâtés ; ils ont aiguisé les haches et les sabres, dressé les fourneaux et accroché les soufflets. Ils s'approchent de l'incendiaire : celui-ci leur livre son poignet qui saute d'un seul coup. Ensuite, mutilé mais indifférent, sans un cri, sans une contraction de visage, il s'éloigne et se mêle à la foule pour assister aux supplices.
Le meurtrier s'est assis sur une pierre. Pendant qu'on commence à l'éventrer, il tire de sa poche une banane et la mord. Les bourreaux avancent dans leur besogne ; le patient claque des dents et ses mains se crispent ; il essaye de porter encore une fois le fruit à ses lèvres. Mais bientôt il se tord, blêmit et meurt silencieusement.
Courbé vers la fosse, Thomme coupable d'avoir trahi le roi conseille aux tigres d'aiguiser leur appétit. Les exécuteurs s'emparent de lui ; ils font passer une corde sous ses bras, le soulèvent
et le laissent glisser dans l'antre terrible; puis brusquement la corde est retirée. Alors des chocs sourds résonnent; comme une balle lancée en l'air, une forme humaine apparaît et retombe ; on entend des bris de crâne et de membres; on devine d'épouvantables déchirements, et à des bruits de piétinements se mêlent des hurlements affreux; mais pas un cri humain n'est monté du bestiaire.
Les bourreaux étendent le sacrilège sur une planche, l'y attachent solidement et disposent son front entre deux brasiers. Cela fait, ils soufflent le feu et dirigent des jets de la flamme vers la tête du patient. Celui-ci entonne une chanson impie. Le misérable a les tempes rongées par les tisons, des flèches horribles lui percent le crâne; n'importe! il chante. Cependant son corps est brisé dans d'atroces convulsions, ses yeux saignent, ses os craquent, et son âme s'échappe en un eff'royable cri, lambeau déchiré de sa chanson.
Les quatres supplices terminés, la multitude demeure plongée en une extase muette.
Tout-à-coup une bruyante musique résonne; gens du peuple, mandarins, femmes parées se retournent vivement, puis s'écartent et se rangent en deux haies. Mais ce n'est plus pour livrer passage à des condamnés. Il s'agit de faire honneur à
l'illustre Prah-Klang, à l'impeccable mandarinministre qui, selon sa coutume de chaque jour, va rendre compte au Seigneur des Têtes des affaires du gouvernement.
Vingt gardes montés sur des chevaux sombres courent devant le mandarin en agitant Pétendard siamois, où est brodé un éléphant blanc sur un fond de satin rouge. A droite et à gauche, accoutrés d'un justaucorps de drap écarlate et d'un pantalon court qui laisse voir à nu leurs minces mollets bruns, coiffés d'un haut chapeau pointu fait en corne de rhinocéros, armés de longues piques et de fusils, des soldats marchent à grandes enjambées pour se maintenir au pas du magnifique éléphant caparaçonné de velours rouge brodé d'or qui porte le Prah-Klang. Une seconde troupe de vingt gardes montés sur des chevaux blancs ferme l'escorte, et la foule s'élance à la suite du ministre qui pénètre déjà dans la première cour du palais:
La grande joie des habitants de Bankok est de voir leur roi, ou, pour mieux dire, de l'entrevoir, car nul n'ose regarder en face la souveraine splendeur. Il ne leur est pas interdit de pénétrer dans les premières cours du palais, derrière quelques grands personnages et d'apercevoir de loin la salle des audiences officielles. Suivi d'une cohue immense, le Prah-Klang traverse plusieurs
cours spacieuses, qu'encadrent des édifices aux dômes couleur de neige ; il s'arrête devant une grande porte de laque incrustée d'or, où sont placés en sentinelle huit éléphants attentifs. Sa monture s'agenouille, il met pied à terre. Toujours accompagne d'un peuple de curieux, il entre dans une vaste pièce pavée et plafonnée de marbre vert, au fond de laquelle, un peu en avant d'une cloison de santal rouge, se range, immobile, une seconde troupe d'éléphants superbement caparaçonnés, derrière une ligne compacte de soldats vêtus d'écarlate et chargés de boucliers noirs.
A l'aspect du Prah-Klang et de son cortège, la ligne des soldats se rompt, les éléphants se déplacent et l'on voit une grande ouverture que barre un magnifique paravent de satin cranioisi. Le ministre écarte le paravent et salue avec respect la salle des audiences officielles.
Dans ce lieu immense et superbe, le sol est pavé d'une délicate mosaïque. Lq plafond bleu très-élevé, de forme concave, s'étoile somptueusement d'ors, de cristaux, de fleurs peintes, et des troupes de Génies se poursuivent le long de la corniche saillante. Trois cents piliers s'appuient aux murailles, toutes pailletées de verroteries multicolores, et chaque pilier a pour base le dos d'une statue agenouillée qui courbe son
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front vers la terre. x\u milieu de la salle, sur quatre éléphants de marbre blanc, s'élève un grand trône voûté comme la niche d'un dieu, mais un rideau de velours rouge est tiré devant le trône.
A la suite du Prah-Klang, plusieurs mandarins ont pénétré dans la salle, ils se sont rangés devant le trône. Bientôt le rideau s'agite, puis se lève. L'assemblée se prosterne, et, touchant la terre du front, demeure dans une silencieuse attente.
Le roi est assis dans la niche, les jambes croisées comme une idole indienne. Il est vêtu d'une robe d'or tellement chargée de pierreries qu'elle est éblouissante et lance continuellement des rayons de toutes couleurs. Au pied du trône, de jeunes serviteurs, vêtus de tuniques pourpre, agitent des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes, et les arômes doux du bois d'aigle qui se consume dans des bassins d'argent s'élèvent en blancs nuages vers les narines du roi.
Le souverain fait un geste ; les assistants se relèvent à demi et se tiennent appuyés sur les coudes : le Prah-Klang va parler.
a Propriétaire du monde î maître de nos vies ! infaillible seigneur ! dit-il, j'apporte des nouvelles heureuses à ton oreille sacrée. Sache, ô
glorieux ! jb superbe ! que les peuples de Tringanou, de Kalantau, de Patani et de Quédah n'ont pas encore payé leur redevance mais qu'ils la payeront bientôt ; que ceux de Soungara, de Tu- Loung, de Ligor, de Salang et de Tchaya se sont déjà acquittés. Sache aussi, maître adorable, que d'après ton ordre, j'ai envoyé une ambassade dans le pays des Birmans afin qu'elle entretienne de tes volontés le Roi aux Pieds d'Or. Selon ton désir, seigneur clément, j'ai fait rejeter dans le fleuve tous les poissons pris le troisième jour du mois. Plusieurs criminels ont subi leur peine, et tu n'ignoreras plus rien quand j'aurai ajouté que ton peuple nage dans la joie et dans la prospérité. »
Le roi a prononcé quelques mots. Respectueusement, à voix basse, on transmet au ministre les paroles augustes.
(c Je suis satisfait de tes services, a dit le roi ; je te permets d'incruster de pierreries ta theïre d'or. Continue à bien administrer le royaume. »
Le rideau retombe. L'assemblée ix)usse un cri de douleur et se prosterne par trois fois.
Quant au Prah-Klang, il essayerait en vain de dissimuler sa joie. La faveur que vient de lui accorder le roi est inestimable. Dans le royaume de Siam, le rang, la valeur d'un homme est indiquée par la richesse de la theïre d'honneur
qu'un esclave porte toujours derrière lui. Une theïre d'or incrustée de pierres fines rend un par» ticulier presque l'égal d'un prince royal.
Tandis qu'il sort de la salle des audiences, la foule entoure le Prah-Klang et le félicite ; celuici déclare que pour faire participer le peuple à l'allégresse du ministre, il donne l'autorisation d'aller visiter les royaux éléphants blancs dans leur auguste écurie. Cette \ faveur, rarement accordée, est accueillie par des cris de satisfaction, des trépignements de joie, et la foule s'élance à travers de vastes cours vers le palais des nobles animaux.
Ce palais s'élève au milieu d'une belle pelouse ; ses murs sont en bois de santal, et son large toit, qui luit sous un vernis rouge, est orné çà et là de globes de cuivre et de têtes d'éléphants sculptées.
La multitude pénètre avec respect dans une grande salle affectée aux repas des illustres bêtes. Là se trouvent, à cette heure, le Roi Magnanime, le Prince Formidable, et le Souverain Resplendissant ; leurs défenses sont garnies de clochettes d'or, leur front large couronné d'une chaîne massive. Tous trois sont blancs comme du lait. Ils se tiennent debout devant des tables de marbre et dix-huit serviteurs leur présentent des fruits délicats dans de grands bassins d'or ou
d'argent. Aux poutrelles rouges du plafond, se balancent, avec des contorsions réjouissantes, des singes blancs dont la présence excelle à conjurer les malheurs et à repousser les maladies qui pourraient menacer les nobles animaux.
Autrefois ces blancs éléphants étaient libres, ils couraient, pesants et joyeux dans les belles forêts du Laos, cueillant les pommes sauvages aux arbres enlacés de lianes, buvant par-dessus les saules l'eau d'un lac parfumée de nénuphai?s et d'iris. Mais, un soir en s'adossant pour dormir à leur arbre accoutumé, ils l'ont senti fléchir et se briser tout à coup sous leur poid^, car un homme pendant le jour avait scié le pied de Tarbre. Renversés, ils ont été saisis, liés, livrés à des femelles dressées, qui, à coups de trompe, les ont forcés à se soumettre. Puis on les a offerts au roi de Siam ; et, maintenant, ils s'efforcent d'oublier, au milieu des ors et des marbres, les lacs purs, les beaux champs, les grands bois.
Cependant, le soir tombe, et les gardiens annoncent que les éléphants vont se retirer. La foule ,quitte le palais de santal roi^e et, bourdonnante et satisfaite, regagne le carrefour où les exécutions ont eu lieu.
En ce moment, un convoi funèbre le traverse : des Talapoins, habillés de longues robes jaunes et rangés en deux files, poussent des gémisse-
ments désespérés, ou, d'une voix glapissante, psalmodient des hymnes derrière* un long coffre roulant que traînent quatre mules. En tête du cortège marche un homme vêtu de bleu, qui crie d'une voix forte : « Lorsqu'une femme est surprise par la mort en état de grossesse, les saintes lois ordonnent qu'au lieu de brûler son corps, on Tenterre, à la nuit tombante, sur les bords du Mei-Nam ». La foule s'incline respectueusement devant le cercueil et demeure immobile. Mais dès qu'elle ne voit plus que le dos des derniers Talapoins, elle se relève, s'agite, gagne les rues voisines et se répand de toutes parts.
• Bientôt chaque Siamois rentre dans sa maison, s'assied sur une natté devant le repas du soir. Les pauvres mangent du riz ou du balachang, affreuse substance nauséabonde, et s'abreuvent d'eau parfumée ou de suc de palmier. Les riches, dans des porcelaines de Chine, dans des vases d'or et d'argent, se font servir des poissons, des volailles, des œufs de tortue et de fourmis, des nids d'hirondelles salanganes ; ils boivent des vins de Perse et du thé, à moins qu'ils ne préfèrent une liqueur appelée iait, que l'on fabrique avec du riz fermenté.
Dans quelques parties de la ville, les seigneurs donnent des fêtes et des représentations théâtrales.
Voici que la demeure du Phia-pi-pat-kosa^ c'est-à-dire le ministre du second rang, s'illumine. Des esclaves nus, aux corps bruns et grêles, sont accroupis, dans la cour qui précède l'habitation, devant des bassins pleins d'huile ; ils allument les mèches d'étoupe qui trempent dans le liquide. La maison, dont la façade paraît osciller aux lueurs vacillantes des bassins, est large et peu haute, comme toutes les maisons siamoises. Une grande salle, brillamment éclairée par des lampes, s'ouvre sur la cour. Des piliers en bois ouvragé soutiennent le plafond de cette salle dont les murailles sont recouvertes de miroirs prismatiques qu'encadrent çà et là de riches et délicates peintures. Ces peintures méritent qu'on s'arrête un instant devant elles.
Voici l'image d'une bataille qui rappelle sans doute quelque lutte légendaire. Pour lancer des flèches avec leurs arcs d'or, des guerriers se disloquent dans des mouvements fous et charmants ; renversés en arrière au point que les aigrettes de leurs casques caressent les fleurs du chemin, ils courent cependant et si vite qu'ils franchissent les précipices, enjambent les collines, sautent les rivières, se poursuivant, s'entretuant, se montrant les menaçantes grimaces des bêtes sculptées sur leurs casques. Le oiel se mêle à la bataille ; des guerriers tombent des nuages, la tête
la première, précédés d'une flèche déjà lancée ; des oiseaux injustes arrachent aux mains des soldats triomphants leurs arcs tendus et changent les vainqueurs en vaincus. Des fuyards, pour échapper à leurs adversaires, n'ont plus que la ressource de se jeter dans de grands trous d'où • s'élève une fumée menaçante. Mais voici unejeune femme vêtue d'un maillot d'or, la tête ornée d'un casque finement ouvragé, qui se .précipite, en se tordant comme une couleuvre, entre les combattants; elle s'efforce de les séparer et de les attendrir par l'expansion de son désespoir. Sur d'autres panneaux sont représentés des singes de toutes espèces et de toutes grandeurs : loris infiniment petits, orangs-outangs énormes, babouins dangereux qui. rencontrant un homme, le saisissent par un bras, se mettent à rire de toutes leurs forces en fermant les yeux, et, finalement, l'étranglent. Plus loin d'autres peintures mettent en scène des chasses à l'éléphant et des chasses au rhinocéros. La manière dont les Siamois viennent à bout de ce dernier animal est assez curieuse : quatre ou cinq hommes, tenant en main de longs bambous solides dont la pointe a été durcie au feu, se rendent à l'endroit où la présence d'un rhinocéros a été signalée ; ils y exécutent une danse tumultueuse en poussant des cris et en frappant des mains ; l'animal incommodé
par ces bruits, ne tarde pas à sortir de sa retraite ; furieux, il s'élance, ouvrant et fermant tour à tour sa large gueule. Les chasseurs saisissent le moment favorable, ils enfoncent les bambous par la gueule ouverte du rhinocéros jusque dans ses entrailles, puis, vivement, se dispersent de tous côtés. Alors le rhinocéros ébranle le sol de sa chute; avec d'affreux mugissements, il se tord dans la poussière, et vomit autour de lui des ruisseaux de sang, tandis que les vainqueurs hurlent et danse sur un rhythme joyeux. Lorsque le monstre est épuisé, ils se rapprochent et l'achèvent.
Ici, le peintre siamois a ingénieusement profité de son sujet pour faire prendre à ses personnages des poses inconcevables, pour se livrer à la plus folle exagération de mouvements. Quelques chasseurs, une jambe rejetée en arrière, les reins tordus tellement que leurs épaules touchent leurs cuisses, la tête penchée en avant, attendent, la pique en arrêt; d'autres, accroupis sur leurs talons, les bras en l'air, tiennent leur arme entre deux doigts ; la plupart gambadent, font la culbute, se roulent sur le sol, en montrant d'affreuses grimaces au rhinocéros qui sort à moitié de derrière les branches, le nez dressé, l'œil sanglant et les dents à découvert. La coloration générale de cette peinture ne témoigne que d'une médiocre
tendance à reproduire les couleurs véritables des choses, mais il ne faut pas oublier que nous sommes dans le royaume de Thaï, c'est-à-dire dans le pays des hommes libres, et qu'il serait, en effet, servile de copier trop exactement la nature : donc le ciel du tableau est en or, les arbres sont violets et roses ; quant au rhinocéros, il est d'un magnifique vert pomme.
Au fond de la salle, devant une porte fermée d'un treillis d'or, un dais doré, de forme conique, surmonte une estrade élevée de plusieurs marches et couverte de tapis. C'est sur cette estrade qu'est assis le Phia-pi-pat-kossi; avec ses fils et les plus illustres de ses invités. Derrière le treillis doré de la porte, on aperçoit, dans une petite salle tendue de satin cramoisi, les femmes du ministre qui tâchent de saisir quelque chose de la représentation. Leurs joyaux scintillent dans la demi-obscurité.
Voici que les musiciens accroupis devant le rideau qui ferme la scène, commencent à souffler dans les kla-nis qui ressemblent à des flageolets, à pincer les luk-kais pareils à des guitares, et à frapper r^ur les ran-nans sortes de gros taml)Ours. Le rideau s'écarte et des danseurs entrent en scène. Ils sont vêtus de tuniques rouges serrées à la taille et toutes couvertes de chnquant, coiffés de hauts bonnets coniques. Leur visage
est caché par un masque qui représente la face d'un sînge. Ils se prosternent d'abord devant le Phia-pi-paf-feosa, puis exécutent une série de gambades, de sauts périlleux, de culbutes réjouissantes, et laissent la place à des danseuses trèsrichement vêtues, dont les ongles prodigieusement longs sont protégés par des étuis d'or et d'argent. Ces danseuses se meuvent lentement avec une grâce nonchalante pleine de langueur. Puis vient une femme enveloppée de gaze légère, qui élève au-dessus de son front un globe resplendissant : elle personnifie la Lumière. En même temps qu'elle paraissent le génie du Bien et le génie du Mal : ils luttent ensemble ; l'un est vêtu de blanc, l'autre de noir. La femme projette les rayons de son globe lumineux sur les deux combattants. Après un combat assez long, la Vertu triomphe du Vice : le génie du Mal est terrassé. Les musiciens exécutent un intermède brillant qui précède la représentation d'une comédie birmane. Cette comédie est intitulée : Za Princesse de la ville d'argent. En voici le scénario : Neuf princesses habitent une ville merveilleuse que ferme une muraille de cuivre en fusion. Mais, bien que les palais dans cette ville soient d'argent, ainsi que les maisons et les pavés des rues, les princesses s'ennuient et voudraient voir du nouveau. Grâce à des ceintures
enchantées qu'elles possèdent et qui leur permettent de franchir rapidement les distances, elles quittent la ville et vont visiter une belle forêt sur les limites de la terre. Elles arrivent au bord d'un lac charmant, et quittant leurs vêtements, se baignent. Mais tandis qu'elles nagent et folâtrent dans l'eau limpide, un pêcheur survient qui jette son filet sur la plus jeune, la plus belle des princesses. Elle se nomme Mana- Houri. Le pêcheur emmène la jeune fille et la conduit au prince de Pyentsa. Celui-ci, frappé de la céleste beauté deMana-Houri, en devient tellement amoureux qu'il en a fait sa première épouse au détriment d'une femme qu'il vient d'épouser et qui est fille de l'astrologue royal. Bientôt le prince est arraché à son amour ; il doit se mettre à la tête de l'armée et aller combattre les rebelles. Pendant l'absence du jeune prince, l'astrologue persuade au roi que pour apaiser un mauvais génie qui en veut à son pouvoir, il faut qu'il lui sacrifie la belle Mana-Houri. Mais la mère du prince apprenant le danger qui menace la bienaimée de son fils va trouver celle-ci et lui rend la ceinture enchantée que le pêcheur a ramassée au bord du lac. Mana-Houri retourne à la ville d'argent. Mais elle s'arrête en chemin et confie à un saint ermite une bague magique qu'il devra remetti'c au prince de Pyentsa s'il passe jamais
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par ce chemin. Lorsque le prince vainqueur revient dans le royaume de son père, il tombe dans un violent désespoir en apprenant que sa bien-aimée a disparu. Mais sa mère lui marque le chemin à suivre pour la retrouver ; il part aussitôt et rencontre Termite qui lui remet la bague. Enfin, après des aventures sans nombre et des épreuves de toutes sortes, il atteint la ville d'argent et reconquiert la princesse qu'il adore.
Les spectateurs suivent avec la plus grande attention les péripéties compliquées de cette longue comédie. Ils pleurent avec le prince, gémissent avec la prijicesse, et se réjouissent brusquement au triomphe final. Mais bientôt les invités se retirent, la maison devient obscure et silencieuse. Tous les Siamois vont se coucher, et l'époux s'endort à côté de l'épouse dont l'infériorité est indiquée par l'oreiller plus bas que celui du maître, sur lequel elle appuie sa tête.
Bankok s'enveloppe d'ombre et de tranquillité; de larges étoiles s'épanouissent au ciel ; c'est l'heure où les sorciers vont faire leurs maléfices, jeter des sorts : les objets se déforment et prennent des aspects effrayants ; les dômes des pagodes ont l'air de grands crânes chauves ; les palmiers semblent pleins d'oiseaux noirs, l'obscurité s'est blottie sous les buissons et l'on croit voir remuer des reptiles. Les bruits humains ont fait place
aux murmures' nocturnes, au choc de Teau qui assaille les rivages, au froissement des feuilles dans le vent, aux mille soupirs inexplicables qui naissent dans le silence.
Voici que dans une rue peu éloignée du Meï- Nam une porte obscure s'entr'ouvre, et qu'un homme sort à pas lents. Il est vêtu d'un long manteau traînant. Sa tête est nue. Il porte une branche fourchue à la main.
Soudain une vague forme humaine apparaît derrière lui. D'où est-elle venue? Il n'y avait personne sur le chemin; elle n'est pas sortie d'entre les arbres ni d'aucune maison environnante. Cette forme est très-grande et se tient courbée. L'homme se dirige vers le fleuve ; elle ensuit, mais ses jambes ne font aucun mouvement. De longues oreilles flottent sur ses épaules; ses bras descendent jusqu'à ses pieds.
L'homme se retourne :
— Pourquoi me suis-tu ? dit-il. Pour m'empêcher d'avoir la Tête et les Pieds ? Je marcherai sur tes pieds et sur ta tête.
La forme passe devant l'homme, puis sautille à reculons. L'homme réussit à lui marcher sur le pied. Il la renverse et passe sur son corps qui se dissipe dans le sol.
Il poursuit sa route vers la rivière. Une bande de grands singes se déploie en travers du chemin
Us ont de longs museaux pointus, hérissés d'épines, et font d'abominables grimaces qu'éclairent des yeux flamboyants.
— Pourquoi vous mettez-vous en travers de mon dessein ? dit l'homme. Pour m'empêcher de prendre l'Avenir que vous tenez prisonnier dans un coffre de bronze ? Je vais chercher la clef qui ouvre le coffre mystérieux. Singes, aux yeux de soufre, allez-vous-en !
L'homme frappe en l'air de sa branche fourchue. Les singes disparaissent.
Il continue à s'avancer.
Des embuscades grouillent derrière les arbres ; dans les branches, des yeux s'allument ; le sol ondule, plein d'animaux gluants et informes. Il marche. toujours»et se fraye un chemin du bout de sa baguette. Mais, où il croyait trouver la terre, il voit la mer furieuse qui l'arrête en grondant.
— Apparences ! dit-il, tromperies, pièges de l'ennemi ! cessez d'abuser mes yeux. J'aurai les mains et les pieds ; j'aurai la tête; car mon pas est ferme et mon. cœur n'a pas tremblé.
La mer n'est plus. Une troupe de cavaliers emportés se précipite contre lui. Ils sont noirs comme des charbons éteints. Le front qu'ils présentent occupe toute la largeur de la route. ïh galopent furieusement. L'homùie fiche sa branche en terre, s'y appuie des deux mains, se soulève,
et quand le tourbillon s'approche, le franchit. Tout s'évanouit derrière lui, mais sa branche a disparu.
Il est à présent sur le bord du fleuve. Il voit sa propre femme ensanglantée, mutilée, qu'un homme traîne vers l'eau.
— Je ne me détournerai pas de ma route dit l'homme. Le présent ne me persuade pas du présent. Ma femme est à cette heure dans ma maison et dort sur l'oreiller inférieur.
Un monstre effroyable se présente. Il semble un bloc de fer rouge. Des étincelles jaillissent de son corps. Sa gueule ouverte montre un brasier. . .
— Je touche au but ! dit l'homme. Retourne d'où tu viens ! redescends l'escalier de cendre que tu as gravi ! Je vais chercher les ciseaux brûlants qui déchireront le manteau de l'Avenir.
Le monstre s'éteint.
L'homme marche encore. Il s'approcha d'une tombe. C'est la tombe de la femme, enterrée ce jour même, que la mort a surprise eu état de grossesse.
Il s'agenouille; il essaye de creuser la terre avec ses ongles. Il pose la main sur un nœud de serpents.
— Les vipères n'éclosent pas sur les tombes nouvelles, dit-il.
Les serpents se dissipent en fumée. ^
Il reprend son travail ; mille ronces lui déchirent les doigts.
— Les ronces ne poussent pas sur les tombes nouvelles, dit-il.
Les ronces disparaissent. Il continue à creuser ; un vent terrible sort de la tombe et le renverse.
— Le vent vient de Test, de l'ouest, du nord ou du midi, dit-il en se redressant. Le vent ne souffle pas des tombes.
Le vent s'enfuit.
L'homme creuse encore ; la terre se change en flammes.
— Le bois, la paille, les feuilles seules brûlent facilement, dit-il. La terre ne s'enflamme jamais.
La terre ne flamboie plus, mais une multitude de démons effroyablement verdâtres, armés de piques rougies et de fouets de feu, assaillent le sacrilège et le fouettent sans relâche. Lui, insensible, farouche, frénétique, plonge ses bras dans la fosse enfin ouverte et accomplit une hideuse besogne.
Tout à coup il se dresse. Il brandit un cadavre nouveau-né. Il fuit sous la lune pâle. Il crie :
— J'ai conquis l'Avenir !