CÉRÉMONIES FUNÈBRES
Chaque jour, à l'heure où Pékin commence à découper sur le ciel rougi par l'aube, les toits relevés aux angles, de ses tours et de ses palais ; à l'heure où la longue perspective des rues, pleines d'une vague poussière bleue, se montre déserte d'un bout à l'autre, et que les marchands, ouvrant leur boutique, accrochent les enseignes verticales dont les riches couleurs, dans la pénombre, ne donnent pas encore tout leur éclat, un char lourd traîné par des bœufs, circule lentement à travers la ville à peine éveillée. Deux hommes vêtus de blanc précèdent l'attelage, un troisième individu le guide, et l'on avance silencieusement le long des rues. De temps à autre, ceux qui marchent en avant font un signe : la voiture s'arrête, tandis que les deux hommes se penchent vers le seuil d'une maison et ramassant quelque chose : c'est le cadavre d'un enfant ; un
lambeau de natte l'enveloppe, ou bien il est enfermé dans un modeste cercueil. On place ce cadavre dans le char qui se remet en route. Sur les places publiques, dans les carrefours, il stationne quelques instants, et de différents côtes des gens en pleurs apportent une nouvelle charge au funèbre véhicule. Aux portes de la ville, la voiture s'arrête une dernière fois devant un petit abri en planches, sous lequel sont déposés plusieurs cadavres d'enfants au-dessous de dix ans. Le gardien de ce triste asile vient entasser les jeunes morts dans le char, qui bientôt s'enfonce sous la voûte perçant les puissantes murailles, et il emporte loin de Pékin sa lugubre charge.
Comme on le voit, il n'existe aucun contrôle, aucune vérification des décès, et cettefaçon d'enlever les morts anonymes abandonnés sur la voie publique pourrait favoriser singulièrement les crimes. Ils sont rares cependant, quoi qu'on en dise, et c'est peut-être justement cette coutume, mal interprétée, d'abandonner ainsi des cadavres d'enfants au bord des chemins qui a accrédité en Europe l'idée que l'infanticide est pratiqué en Chine presque comipunément : « Le tigre luimême ne mange pas ses enfants », dit un proverbe chinois, et plus que tous les autres, les Chinois chérissent leurs descendants ; c'est en eux seuls qu'ils fondent l'espoir de leur vieillesse et
du repos de leurs mânes après la mort. Dans un pays où la piété filiale est la première des vertus, l'homme le plus misérable, ne fût-ce que par intérêt, n'irait pas se priver volontairement de son soutien futur. Le grand philosophe Meng-tseu a dit : « Il y a trois choses qui sont contraires à la piété filiale, et la pire de toutes est de ne pas avoir d'enfants.» Tous les Chinois sont de cet avis. C'est donc le désir de s'exonérer des frais toujours considérables d'un enterrement ou l'impossibilité absolue de payer les plus modestes funérailles, qui obligent les famille^ pauvres à laisser à l'édilité le soin de donner une sépulture à leurs enfants.
Si, au lieu d'être un descendant, le parent décédé était un ascendant, nulle famille n'oserait se dispenser des funérailles. Il n'est pas de sacrifice que l'on ne s'impose pour ensevelir avec pompe ceux à qui on doit le jour. Quelquefois, le mort, bien calfeutré dans son cercueil, attend pendant des années que sa famille ait amassé la somme nécessaire aux frais de l'enterrement ; on vend la maison, le champ qui était la seule ressource du ménage ; à défaut de prppriétés, le fils aine se vend lui-même ou s engage comme serviteur pour dix ou vingt années, et le père aura un bel enterrement.
Lorsque le chef d'une tamille vient de rendre
le dernier soupir, les parents éplorés se précipitent le front contre terre en poussant des hurlements de désespoir. On accroche aussitôt une grosse lanterne blanche à la porte extérieure de la maison, puis le fils aine s'approche du puits qui dessert l'habitation, laisse tomber dedans une pièce de monnaie et puise de Teau. Il lave soigneusement avec cette eau le corps de son père que l'on a étendu sur le plancher.
Bientôt arrivent les Tao-see que l'on a été quérir en toute hâte. A peine entrés dans la maison, ils commencent à faire entendre un effroyable et prodigieux tintamarre, frappant sur desgongs, sur des tambours, froissant des cymbales l'une contre l'autre, et poussant des cris qui n'ont rien d'humain. Ce singulier concert a pour but d'épouvanter certains génies qui rôdent autour des cadavres chauds encore et incitent celle des trois âmes du mort qui doit rester sur la terre à élire domicile dans le corps d'un animal inférieur. Lorsqu'ils jugent que les mauvais génies sont en fuite, les Tao-see se retirent, et la famille prépare et expédie les lettresde faire part. Celles-ci sont de dimensions colossales etécrites avecde l'encre de deuil, l'encre bleue. Voici comment ces lettres sont conçues :
a Apprenez que le fils dénaturé nommé (Li- Tso) qui avait mille fois mérité, par ses crimes,
de périr de mort violente, n'est pas mort, et que c'est sur son digne père que le malheur est tombé, sur cet homme vénérable à qui l'empereur régnant de la grande dynastie des Tsins, avait conféré (tel ou tel grade civil ou militaire), sur celui qui, aux examens littéraires, avait obtenu le titre de kiu-jen (licencié).
« Le père de celui qui écrit, le vénérable {Li- Kia^ng), tomba malade le troisième jour de la présente lune; il souffrit cruellement jusqu'au dixième jour où il fut emporté aux pays d'en-haut (il était né à telle époque et avait tel âge).
« A peine avait-il rendu le dernier soupir, que ga famille était plongée dans le désespoir, et maintenant, hélas ! elle a la douleur de vous le faire savoir. Nous avons choisi les douzième, treizième et quatorzième jours de ce mois pour les visites à rendre au défunt.
« On ne recevra pas de présents funéraires.
« Celui qui écrit et ses frères cadets sont plongés dans la douleur; ils versent des larmes de sang, les parents et les descendants du sage qui nous a quittés sont à genoux devant le cercueil et frappent la terre de leur front.
« De la résidence de celui qui est dans le deuil, nommée (le verger des pommiers en fleurs). »
Dans la salle de réception toute tendue de dra-
peries blanches, le corps du défunt, revêtu de ses plus riches habits, est déposé dans un cercueil magnifique et placé sur une table surmontée d'un dais et tout enveloppée de soies blanches. Ce cercueil, taillé dans le bois le plus dur et le plus indestructible, a la forme arrondie d'un gros tronc d'arbre; il est fouillé, ramage, sculpté comme la plus fine branche d'éventail. Sur le couvercle on remarque un grand caractère qui signifie longévité : c'est une allusion à la vie future. Depuis longtemps le cercueil faisait partie du mobilier de la maison ; il était placé à l'endroit le plus apparent de l'appartement, et le défunt le montrait avec orgueil à ses amis ; s'il voyageait il l'emportait avec lui pour être bien sûr, en cas d'accident, d'y dormir le dernier sommeil.
Le corps devrait être exposé sept jours, mais ces sept jours sont d'ordinaire réduits à trois. C'est pendant ce temps que les invités viennent rendre leur visite de condoléances. Ils saluent le défunt comme s'il était encore vivant. C'est Konfou-tse qui le veut ainsi ; il a dit quelque part : « Rendez aux morts les mêmes devoirs que s'ils étaient parmi vous et pleins de vie. » Le fils aîné 8e tient à. la tête du cercueil et répond aux saluts des visiteurs, tandis que les femmes, cachées par les draperies, poussent des »sanglots déchirants. On brûle des parfums sur un petit autel, devant
la tablette funéraire qui sera suspendue dans la salle des ancêtres. Une des âmes du défunt doit résider désormais dans cette tablette.
Le jour de l'enterrement arrivé, le cortège funèbre quitte la maison mortuaire et se met en marche dans l'ordre prescrit ; des bonzes vêtus de jaune s'avancent en tête, et psalmodient d'un ton aigu des prières en langue thibétaine; derrière eux viennent de jeunes garçons, protégés par un petit dais rouge monté sur quatre hampes ; ils frappent lugubrement sur des taihbours et font se heurter des cymbales ; ces enfants sont vêtus de robes rouges, leur tête est ceinte d'iin bandeau blanc qui laisse pendre jusque sur leurs yeux des effilés noirs. Puis marche la foule des invités en habits de fête et ayant seulement supprimé le gland rouge qui orne le chapeau de cérémonie; les parents viennent ensuite vêtus de blanc et éperdus de douleur ; le fils aîné, couvert d'un cilice de toile blanche, marche le dernier. A un signal donné, tous les parents se retournent vers le char funèbre et font, en gémissant, neuf saints et trois prosternements. Le fils aîné pousse quelquefois le désespoir jusqu'à s'évanouir à intervalles égaux. A ce moment un homme place près de lui un petit matelas sur lequel il peut tomber.
Une double haie de pleureurs, qui s'étend quelquefois pendant l'espace d'un kilomètre, est ran*
gée sur le passage du convoi ; ces pleureurs en robes noires nouées par des ceintures blanches, coiffés d'un chapeau noir orné d'une houppe rouge, portent tous quelque attribut : les uns de grands écriteaux sur lesquels sont tracés ces mots : Recueillez-vous y gardez le silence, faites place; d'autres, des bannières triangulaires qui rappellent les différents titres du défunt ; ou bien ce sont les emblèmes du roi des enfers que l'on voit briller dans les plis de la soie ; enfin beaucoup de ces hommes soufflent de tous leurs poumons dans des trompes d'un mètre et demi de lojg, et imitent à s'y méprendre les mugissements des bœufs.
Le catafalque s'avance, soutenu par quarantehuit porteurs, pour le moins, disposés de façon à former la figure d'un éventail ouvert dont le côté le plus étroit serait appuyé au corbillard. Le catafalque est une sorte de brancard immense surmonté d'un dais voûté et posé sur quatre colonnes ; une large frise richement ornée court au faite des colonnes et borde la toiture du dais ; un baldaquin élégamment découpé, en satin violet brodé d'or descend de cette frise; au-dessous, sur le brancard, le cercueil disparaît sous un amoncellement de draperies superbes en étoffes violettes chargées d'énormes et pesants dragons d'or. Sur le devant du catafalque, en dehors du
dais, se tiennent debout trois personnages singuliers en costume de théâtre : ils ont pour mission de représenter lès trois âmes du défunt. L'un est vêtu comme une femme : il a des fleurs dans les cheveux, des fruits et des animaux brodés dans la soie de ses robes ; c'est Pâme terrestre, celle qui habitera la tablette funéraire ou le corps d'un animal plus ou moins noble. Le second porte le costume que doit porter, le grand mandarin des enfers : c'est l'âme chargée d'expier les fautes du défunt; elle résidera dans les enfers. La troisième, c'ei^t l'âme victorieuse, celle qui habitera au ciel avec les sages et les dieux ; celui qui la représente est vêtu comme un guerrier, un héros, un triomphateur ; deux immenses plumes de faisan s^élancent de sa coiffure.
De chaque côté du catafalque marchent des hommes et des jeunes garçons qui jettent sur leur passage des ronds de cartons dorés percés au milieu d'un trou carré comme les pièces de monnaie. Ces sommes imaginaires, ainsi jetées au vent, ont pour but d'apaiser les mauvais génies qui en veulent aux restes du défunt.
Le cortège funèbre sort de la ville et se dirige vers le lieu de la sépulture. Cet endroit, un magicien habile dans son art l'a désigné exactement comme le plus propice à l'ensevelissement du mort; il a dit aussi de quelle façon le cadavre de-
vait être placé dans la fosse, pour pouvoir reposer en paix ; si ^ face devait regarder Torient ou l'occident, le nord ou le midi. La détermination stricte de la posture que doit avoir le mort dans son tombeau est, paraît-il, de la plus haute importance; dernièrement, un grand fonctionnaire estimé pour son esprit et sa sagesse, quitta précipitamment Pékin et entreprit le long et pénible voyage de Tartarie, pour aller changer Torientation du cadavre de sa mère; le magicien lui avait avoué qu'il s'était trompé dans ses calculs et que les mânes de la défunte ne devaient trouver aucun repos.
Près du tombeau creusé à l'avance, on a dressé une tente vaste et haute sous laquelle sont disposées de nombreuses tables chargées de mets. Tous les invités prennent place, mangent et boivent, vident de nombreuses coupes à la mémoire du défunt, et ce n'est qu'après le repas fini, que l'on descend le cercueil dans la fosse. Tandis qu'il glisse lentement dans son dernier asile, un homme frappe en cadence sur une tige de bambou creuse. Le rhythme qu'il bat peut se rendre par une mesure de deux temps : une noire, deux croches. Ce bruit est d'ailleurs fréquemment couvert par les hurlements de douleur poussés par les parents.
Si celui que l'on vient d'ensevelir est un
prince ou un grand personnage, la famille habite deux jours entiers sous des tentes auprès du tojnbeau; si c'est un simple particulier, on rentre aussitôt dans la ville. •
Le soir, entre neuf et dix heures, un nouveau cortège se dirige vers la place la plus voisine de la maison mortuaire. Des hommes portant des lanternes blanches raccompagnent et éclairent les singuliers objets que Ton transporte. Ce sont des vêtements, des meubles, des animaux, chevaux^ bœufs, chiens, chats, perroquets, le tout en papier doré, * puis une maison quelquefois grande comme nature, faite d'une carcasse en bois de sorgho, recouverte de carton et de papier dorés. Cette maison est de tous points semblable à celle qu'habitait le défunt. Ces animaux sont l'image des bêtes familières qu'il aimait et soignait; ces meubles, ces vêtements, sont ceux qu'il préférait à la fin de sa vie. Bientôt une énorme flamme illumine le quartier .-.toutes ces effigies s'en vont en fumée, elle monte dans le ciel et porte aux âmes flottantes du mort le souvenir des objets qu'il a chéris. Désormais celui qui vient de quitter la terre peut dormir tranquille, il n'a rien à reprocher à la piété filiale de ses descendants, tous les rites sont accomplis.
l'enfer.
Un soir, voyagant sur une route du Kouan- Ton, je m'arrêtai dans une pagode afin d'y passer la nuit. En Chine, les bonzes donnent l'hospitalité aux voyageurs ; on est, chez eux, mieux et plus tranquille qu'à l'auberge. Il faisait nuit déjà lorsque j'arrivai ; j'étais las, et après avoir partagé le frugal repas des bonzes, je mo fis conduire à ma chambre, où je ne tardai pas à m'endormir.
Le lendemain, lorsque je voulus repartir, on me dit que la neige était tombée pendant la nuit en grande abondance et que les chemins déjà si mauvais en Chine, étaient devenus impraticables. La campagne était toute blanche, en effet; les cèdres du jardin ployaient sous des paquets
de neige, les toitures de la pagode, ainsi que
les dragons et les monstres accroupis à leurs angles, semblaient recouverts d'hermine.
Le chef de la bonzerie, un vieillard sans barbe, à la tête rasée, à la mine spirituelle, vint me trouver afin de m'aider à passer le temps de ma captivité; il me fît visiter la pagode et m'apprit qu'elle était spécialement dédiée à Kouan-chi-in, la déesse de la Miséricorde.
Je voyais en effet de tous côtés des statuettes de la même femme, tantôt montée sur un tigre blanc, tantôt debout, tantôt assise sur un lotus. Un grand tableau appendu au mur attira surtout mon attention. J'avais vu déjà de semblables peintures sans songer à me faire expliquer leur sens légendaire. C'était bien le cas de satisfaire ma curiosité. Le tableau représentait l'enfer bouddhique. Un grand nombre de damnés subissaient des supplices très-variés et très-compliqués, tandis qu'une pluie de fleurs tombait d'en haut, ce qui semblait combler de joie les malheureux torturés.
— A quoi cette peinture fait-elle allusion, demandai-je au bonze.
— Si vous voulez le savoir, je vais vous lire la légende do Kouan-chi-in, dit-il.
Il alla chercher un vieux livre dont il secoua la poussière et nous nous assîmes, pour avoi^
chaud, sur une sorte de four en brique recouvert d'un mince matelas.
— Celle que nous vénérons sous le nom de Kouan-chi-in, dit le bonze avant d'ouvrir le livre, se nommait pendant sa première existence Chen; elle était fille de pauvres montagnards; mais lorsqu'elle revint une seconde fois sur la terre, elle était fille de roi et se nommait Miou- Chen ; et maintenant écoutez :
Le bonze, après avoir posé sur son nez une prodigieuse paire de lunettes, ouvrit le livre et lut un fragment de la vie légendaire de Miou- Chen.
Je transcris presque textuellement :
Un jour la belle Miou-Chen s'éveilla d'un long sommeil. Elle était dans une forêt sauvage, couchée sur des lotus ; à ses pieds dormait un tigre couleur de jade.
Tandis qu'elle promenait autour d'elle ses regards surpris, elle vit venir entre les arbres un jeune garçon à la peau brune et luisante qui portait un étendard claquetant dans l'air et froissant le feuillage.
L'enfant s'approcha d'elle, et, appuyant sur lo sol la hampe de sa bannière, et il la salua.
— Je viens à toi par l'ordre du seigneur dos enfers, dit-il ; le grand Roi de Jade admire ta sagesse, et si ton courage est sans défaillance il
consent à te laisser franchir la porte de la terrible cité de Fou-Tou-Tchan et visiter son royaume.
Miou-Chen se leva sans trembler, et à travers la sombre frondaison, regarda les étroits lambeaux du ciel bleu.
— En quelque lieu que je me trouve, tant que ma vertu né faiblira pas, le maître du ciel me protégera, dit-elle.
— Viens donc dit le jeune garçon, en soulevant la bannière sanglante, le roi des dix enfers t'attend près du pont d'or de Pou-Tien !
Bruyamment il se fraya un chemin à travers les branches et Miou-Chen le suivit.
Ils sortirent de la forêt et entrèrent dans une vallée solitaire. Après avoir marché quelque temps Miou-Chen aperçut un homme assis sur le sol, à l'entrée d'une grotte, et elle s'arrêta surprise, car cet homme était entouré d'une bande de démons qui l'assaillaient, tandis que des scorpions escaladaient son corps. A sa gauche des êtres aux corps de léopards, aux faces effroyables, remuaient des chaînes rougies au feu et secouaient des serpents furieux. Une affreuse diablesse, les seins pendants, la tête chauve, les muscles décharnés, tenait une grenouille par la patte et avec un rire stupide et édenté la faisait giiroter devant les yeux du patient. A sa droite
deux jeunes filles d'une beauté surhumaine, magnifiquement parées, mais laissant entrevoir sous leur robe une queue de renard et des pieds difformes, faisaient luire leur beau sourire et leurs regards caressants, tandis que leurs lèvres roses parlaient d'amour à voix basse.
Miou-Chen dit à l'envoyé du roi des enfers :
— Quel est cet homme malheureux.
— Cet homme est le ^age Ma-Min. Le grand Roi de Jade lui a envoyé ses diables pour le tenter.
Alors Miou-Chen s'approcha du sage :
— ! Ma-Min, dit-elle, je vois ta pensée immaculée monter de ton front comme une vapeur et former la nuée glorieuse qui t'élèvera au royaume des immortels.
Puis la jeunes fille continua sa route vers les ejifers. Elle arriva dans la province de Sée- Tchoen, et atteignit le pont d'or qui aboutit à la porte de l'enfer. Comme elle allait le franchir, elle fut contrainte de reculer par une foule tumultueuse d'hommes et de bêtes qui accourait de l'autre extrémité du pont. Et comme elle s'étonnait :
— ^ Tu vois ici ceux qui deviennent à la vie sous une forme nouvelle, lui dit son jeune guide : ces rois superbes étaient autrefois pauvres et vertueux; ces mendiants difformes furent pleins
d'orgueil ; ces reptiles qui se trainent en sifflant ont été des hommes envieux et sournois ; ces oiseaux étaient de jeunes fous au cœur léger et insouciant ; quant à cette bande d'ânes qui ruent et braillent, ce sont pour la plupart d'anciens fonctionnaires sans probité.
Lorsque le troupeau bruyant se fut éloigné Miou-Chen passa le pont et se trouva devant la porte voûtée et jaune, comme une porte impériale, de Fou-Tou-Tchan la cité sévère. De chaque côté de l'entrée deux démons, l'un ayant une tête de bœuf, l'autre une tête de cheval, faisaient sentinelle ; un troisième être couleur de suie, et dont la tête était en fer, balayait le seuil. A l'approche de la jeune fille il s'écarta et les portes s'ouvrirent. Elle entra, derrière elle, avec un retentissement plaintif, les lourds battants retombèrent.
Elle longea les larges rues de la ville de justice, suivant la foule des nouveaux morts que des soldats poussaient vers le palais des jugements suprêmes. Elle vit à l'angle des carrefours ainsi que des morceaux de débris iuutiles, de vieux registres déchirés, des instruments de torture rompus par l'usage, et qui n'étaient plus bons ; mais plus loin des forgerons actifs battaient l'enclume et tordaient le fer.
Le jeune garçon que guidait Miou-Chen pé-
nétra dans la salle d'un vaste palais, et la jeune fille après lui. Elle aperçut alors le Roi de Jade sur son trône, elle admira sa coiffure frangée de perles et son visage couleur d'orange mûre, respirant la franchise et l'équité. En face de lui, sur une estrade, se dressait le tribunal dernier auquel siégeait le grand juge Loun-Yo, sous deux bannières flamboyantes d'étoiles, assisté de nombreux serviteurs feuilletant et mettant en ordre les dossiers des morts appelés. Tout autourde la salle étaient assis les mandarins de l'enfer: Fou-chou, porteur de la lance à trois dards ; Pcna-tchan, le gourmand, lepou-sah de la bonne chère ; Ti-tsan, prêtre du culte infernal, et Tatchai, l'espion nocturne qui enregistre les insomnies et les rêves criminels.
Le Roi de Jade salua Miou-Chen et lui dit :
— Veux-tu, jeune fille, descendre avec moi les soixante-douze degrés de l'enfer.
Elle fit signe que oui et le roi se leva de son trône. Miou-Chen vit alors au milieu de la salle un gouffre béant,et les premières marches d'un escalier de pierre. Le roi commença à descendre; elle le suivit et s'enfonça tremblante et pâle dans les lourdes ténèbres de l'enfer.
Bientôt, des hurlements et des sanglots s'élevèrent comme une bouffée amère. La jeune fille vit au-dessous d'elle un précipice peuplé de ser-
pents, de dragons et de monstres furieux^ un pont étroit le traversait et était gardé par le démon de cîet enfer assisté d'un guerrier à tête de bœuf portant un écriteau où Ton voyait écrit : « le Bien et le Mal. » Les damnés étaient poussés vers ce pont et, trébuchants, pleins d'épouvante, ils tombaient avec des cris d'horreur sur les gueules béantes et avides.
— Ceci est la première région de la pénitence, dit le roi ; tu vois les ambitieux cruels et gonflés d'orgueil.
Et il continua à descendre.
Elle vit alors un démon pâle et immobile assis sur un trône de glace, le corps couvert de neige ; autour de lui était un lac glacé, et, comme prises dans des gangues de cristal, les têtes violacées des condamnés, dont les dents claquaient avec un bruit sinistre, dépassaient à des intervalles égaux la surface dure de l'étang.
Miou-Chen pleurait et ses larmes se figeaient sur ses cils.
— Ces hommes sont les avares et les riches implacables qui laissèrent mourir de froid à laporte de leur palais les mendiants qui suppliaient, dit ' le Roi de Jade.
Ils atteignirent le troisième enfer où étaient torturées des femmes nues attachées à des poteaux. Plusieurs démons au corps sanglant leur
arrachaient les entrailles et les remplaçaient par des charbons ardents, ensuite ils recousaient la peau.
— Celles-ci sont les épouses adultères. Que leur Yentre coupable subisse le remords brûlant.
Et le roi s'enfonça vers la quatrième région. Là se trouve une vaste mer de sang dans laquelle se débattent une foule d'honmies et de femmes, tandis que sur ses flots épais navigue la nacelle du diable de cet enfer. Ce diable était entièrement vêtu de blanc et portait sur la tête un immense chapeau conique. Lorsque les damnés s'approchaient pour escalader la barque, il écarquillait les yeux, tirait la langue et, en se tordant de rire les repoussait d'un coup de pied.
— Tu assistes au supplice des débauchés et des femmes qui vendent leur sourire dit le roi : ce diable blanc, c'est Ti-Fan.
Miou-Chen descendit encore quelques marches, et vit le cinquième enfer, dont le sol est pavé de glaives et de lames tranchantes, sur les- (juels les démons font courir sans relâche les juges iniques et les calomniateurs.
Le sixième enfer est le plus terrible. Le diable qui le régit, avec sa face borgne couleur d'ébène, hérissée de poils rouges, est le plus redoutable des diables. Sous ses ordres les damnés emprisonnés dans une auge de bois sont sciés
lentement ei méthodiquement avec une scie édentée.
En pénétrant dans cette région, Miou-Chen soupira, et mit la main sur ses yeux, mais le Roi de Jade lui dit :
— Ne gémis pas ainsi, jeune fille, car ces hommes sont des parricides.
Elle descendit rapidement l'escalier lugubre et atteignit le septième enfer où les victimes hurlaient dans l'huile bouillante.
Ceux-ci sont les empoisonneurs.
La jeune fille, le cœur plein de tristesse, versant des flots de larmes, arriva au huitième cercle, et vit qu'un énorme coutelas, se levant et s'abaissant, tranchait en mille rtiorceaux le corps des voleurs et des assassins.
Dans la neuvième région infernale, des meules de fer broyaient les incendiaires, tandis que des chiens furieux léchaient le sang et arrachaient des lambeaux de chair aux suppliciés.
Elle atteignit enfin le dernier des dix enfers, où l'on brise les dents dans la bouche des menteurs, et où les langues sont arrachées avec des fers rouges. Là, elle se jeta à genoux, et tordant ses bras, cria :
— A-Mi-To-Fo !
Puis, perdue dans une prière ardente, elle demeura longtemps immobile.
Alors, lentement une. pluie de lotus descendit sur le sol ; de cercle en cercle, on entendit les cris de rage des démons et le bruit des instruments de torture qui se brisaient ; les damnés délivrés de leurs souffrances entonnèrent des chants d'allégresse dont le bruit s'envola vers le ciel occidental.