‹ Les peuples étrangesChapitre 15 sur 18 · POÈTES PERSANS · texte numérisé non relu

POÈTES PERSANS

C'est toujours avec une vive indignation, bien qu'elle soit rétrospective et vaine, que l'on retrouve dans l'histoire des peuples le mêtne tyran fanatique qui semble suscité par le destin pour effacer les souvenirs dû passé en livrant aux llammes les livres sacrés, les poèmes, les chroniques. En Perse, c'est le calife Omat qui se chargea, vers l'an 20 de l'hégire, de détruire en un instant l'œuvre littéraire de cette antique nation. Après la conquête de la Perse par les Arabes, Saad, fils d'Abou-Wakkas, écrivit au calife Omar pour lui demander l'autorisation de faire transporter en Arabie les livres qu'il avait trouvés en Perse. (.< Jetez tous ces livres dans l'eau, répondit le calife, car si ce qu'ils contiennent peut diriger vers la vérité, Dieu nous a accordé un livre bien supérieur à ceux-là ; si, au contraire, ce qu'ils contiennent est faux, que Dieu nous préserve de les lire ! » Tous ces livres

s'abîmèrent donc dans les fleuves ou furent détruits par le feu.

Pourtant une très-précieuse bibliothèque avait échappé à la destruction ; elle était située à Rei, l'antique Raga. Mahmoud le Gaznévide la fit incendier, parce qu'elle renfermait, disalit-il, des livres contraires à la foi musulmane. Les livres historiques disparurent alors définitivement avec la plus grande partie des livres sacrés. Quelques fragments de ces derniers et les poèmes liturgiques dont il existait de nombreux exemplaires, ont seuls survécu. Ces précieux débris du code sacré des anciens Perses, l'Avesta ou Zend- Avesta : ta Parole vivante, suffisent pour nous faire amèrement regretter ce qui est irrémédiablement perdu. L'Avesta écrit primitivement en zend, langue antique de la Bactriane, fut reproduit, à mesure qu'il traversa les siècles, dans dilTérents dialectes. Longtemps cet ouvrage, dans lequel est développée la doctrine de Zoroastre, demeura inconnu à l'Europe et il ne lui fut révélé que grâce au zèle infatigable des érudits, parmi lesquels il faut citer en première ligne Anquetil- Duperron qui, seul et pauvre, alla dans l'Inde conquérir des manuscrits originaux de l'Avesta, puis Silvestre de Sacy, Eugène Burnouf et plusieurs savants allemands.

Ces différentes parties de l'Avesta sont classées

comme il suit : le Yaçna, les hymnes (ce sont les fragments les plus anciens) ; le Vespered, prières aux chefs des êtres ; le Vendidad, code de purifications légales, et le Khorda, recueil de prières d'une date plus récente. Le Yaçna contient certainement quelques passages textuels émanant du premier Zoroastre, celui qui, d'après Justin, fut contemporain de Ninus. On sait que plusieurs jirophètes ont porté ce nom, qui signifie astre d'or. Le dernier Zoroastre a vécu sans doute vers le sixième siècle avant notre ère.

Quelques extraits de TAvesta ont été traduits en français par M. Eichhof, d'après la version allemande de MM. Spiégel et Hang. Les chants du Yaçna, qui retracent la doctrine monothéiste de Zoroastre, sont empreints d'une grande pureté et d'une remarquable élévation.

« vérité, comment pourrais-je t'atteindre ? »

S'écrie le poëte, qui reprend plus loin :

« On peut le dire à qui voudra l'entendre : je souhaite le mal au menteur, le salut à celui qui respecte la vérité. »

Dans le trentième chant du Yaçna, Zoroastre explique lui-même sa doctrine à une nombreuse assemblée :

<c Je veux proclamer, ô assistants, les sages

paroles d'Âhourâ-Mazda, la louange de l'esprit de vie et de bonté ; les hautes vérités qui se manifestent avec la flamme.

« Ecoutez donc Pâme de la terre, contemplez les rayons du feu avec une dévotion profonde. Vous, les soutiens des anciens jours, réveillezvous et joignez-vous à nous.

« Dès l'origine, existent deux génies doués d'une activité distincte : le bon et le mauvais esprit, bon ou mauvais en pensée, en parole, en actions. Choisissez entre les deux, soyez bons et non pas méchants !

a Choisissez l'un de ces deux génies : ou celui du mensonge qui fait le mal, ou celui de la vérité et de la sainteté. Quiconque adopte le premier se prépare le sort le plus triste ; quiconque adopte le second, honore Ahoura-Mazda fidèlement et réellement par ses œuvres. »

Quelquefois un chant fait allusion aux luttes des cultivateurs Iraniens contre les nomades qui ravageaient leur champ :

« L'âme de la terre vous a crié : Pourquoi m'avez-vous produite ? Qui m'a formée ? Contre moi se déchaînent l'attaque et la violence des audacieux et des puissants; vous seuls pouvez les repousser et assurer le salut de l'agriculteur.

« Alors le Producteur de la terre demanda à TEsprit de la vérité : Quelle loi avez? vous donnée à la terre, quand vos forces l'ont produite, avec ses pâturages pour las troupeaux ? Quel être vivant aVez-vous créé pour repousser l'attaque des pervers ?

« L'Esprit de vérité, qui ne connaît aucune haine, répondit : J'ignore les choses qui appartiennent au Maître suprême du feu, car il est le plus puissant des êtres, et moi-même je vais l'invoquer. »

Une prière du Vespered commence ainsi :

« Soyez purs dans vos pensées, soyez purs dans vos paroles, soyez purs dans vos actions ! «

Le premier chapitre du Vendidad est certainement le plus ancien document qui constate l'origine des Aryas. Il permet de suivre les Iraniens dans leurs émigrations d'Orient en Occident, depuis l'Airyana-Vaéja, le berceau des Aryas iraniens et indiens, jusqu'en Perse.

Voici comment débute ce précieux fragment d'une antique cosmogonie :

« Ahoura-Mazda dit au saint Zarathoustra :

« J'ai créé, ô saint, Zarathoustra, un lieu, une création de délices dont rien ne pouvait approcher.

« J'ai créé le premier et le meilleur des lieux et des séjours, moi qui suis Ahoura-Mazda :

(f L'Airyana-Vaéja de la bonne création.

« Mais Agra-Mainyous (le mauvais esprit) qui est plein de mort, créa un antagoniste :

« Un grand serpent et l'hiver que les Daevas ont produit. »

Puis on voit successivement apparaître les diverses stations des Iraniens.

« Gâu, la demeure de Sougdha » (c'est la terre de Sogdiane). « Mourou, le saint, le sacré » (le pays de Merwan). « Bakdhi la belle, avec ses hauts drapeaux » (c'est la capitale de la Bactriane, une des plus antiques villes du monde), « Haroyou, qui est riche en maisons » (le Herat actuel). « Urva qui est rempli de pâturages. Raga qui contient trois châteaux » (ville de Médie nommée aujourd'hui Rei), et d'autres localités dont la trace est perdue. Le chapitre se termine ainsi :

« Il existe encore d'autres lieux, d'autres séjours des plaines et des pays. »

Dans le vingtième chapitre, Zoroastre demande à Ormuzd quel est le premier des hommes qui ait connu l'art de guérir, et Ormuzd lui répond ; « C'est Thrita. «

« Il désirait que Kchathra-Vairya lui accordât la faveur d'un remède pour résister à la mort, pour résister à la douleur, pour résister au feu de la fièvre ;

a Pour résister à la pourriture et à la malpropï'eté qu'Agra-Mainyous a apportées au corps des hommes.

« Alors, moi, qui suis Ahoura-Mazda, j'ai fait naître les arbres salutaires par trentaines, par milliers, par centaines de mille. »

Thrita, ce génie légendaire de la médecine, était né, d'après la tradition, dans le Tabaristan.

La renaissance des lettres persanes n'eut lieu qu'à l'époque dés Samanides. Roudegui, Belami ont laissé des œuvres illustres et la poésie continua à prospérer après la chute des princes samanides. Mahmoud le Gaznévide protégea les arts, et c'est par son ordre que le Schah-Nâméh fut composé par le célèbre poète Firdousi. Mais le prince musulman avait lui-même, en brûlant la bibliothèque de Rei, tari les sources auxquelles le poëte aurait pu puiser les documents de sa

:i02 LES PEUPLES ÉTRANGES

chronique héroïque, et les avis sont partagés sur la valeur historique de ce magnifique poëme.

Cependant, c'est à tort que Ton considère quelquefois le livre des rois comme une suite de poëmes épiques. Cet ouvrage, qui embrasse rhistoire d'une période de 3,700 ans, ne peut être une œuvre de pure imagination. Bien que les récits soient confus et embrouillés, il est évident que Firdousi se borne à raconter les faits qu'il a pu recueillir dans les traditions et dans les légendes persanes. Si Firdousi avait eu l'intention d'écrire une épopée, il eût choisi sans doute un rhythme poétique plus large, qui lui eût permis de développer et de varier son style. Ceci est Tavis de l'illustre Sylvestre de Sacy :

« Des distiques composés sur une mesure constamment la même, dit-il, formés de deux vers qui riment ensemble et renferment presque toujours un sens complet, ne présentent que des faibles moyens au génie poétique quand il s'agit de grandes compositions. »

Néanmoins, malgré le rhythme étroit dans lequel elle est enfermée, un grand souffle poétique emplit d'un bout à l'autre cette œuvre immense, et quelle que soit l'importance historique qu'on lui accorde, elle demeurera un des plus beaux monuments de l'esprit humain.

Feleki, Khaçani, Anveri, poëtes d'une grande valeur, vécurent peu de temps après Firdousi ; puis vinrent les moralistes, les mystiques : Saadi, Ferid-Eddin-Attar ; ce dernier est moins connu parmi nous que Tillustre auteur du Jardin des roses. Attar était un sofî d'une grande piété ; il écrivit un grand nombre d'ouvrages et entre autres le Pend-Nameh, livre des conseils, et le MantiC'Uttairj colloques des oiseaux. Ce dernier poëme nous a paru particulièrement curieux. Les oiseaux dont il s'agit dans ce livre mystique symbolisent l'humanité s'efforçant de s'élever jusqu'à l'Etre suprême représenté par le mystérieux Simorg.

(c Simorg est le roi des oiseaux ; il est celui qui est près et qui est loin ; aucune langue humaine ne saurait le célébrer ; des milliers de voiles lumineux et obscurs tour à tour le séparent du monde ; il est le seigneur par excellence, parfait dans sa majesté. »

Des pèlerins racontent qu'il réside derrière le mont Caf ; mais il faut un cœur de lion pour parcourir la voie qui mène à lui, car le désert est aussi vaste que la mer est profonde ; les oiseaux ne manquent, pas d'opposer mille raisons à l'utilité du voyage.

C'est le rossignol qui parle le premier, expri-

mant un sens par chacune de ses modulations.

« Les secrets de l'amour, dit-il, me sont connus : toute la nuit je chante pour la rose. C'est à Timitation de mes accents que la flûte gémit et que le luth soupire. Je mets en émoi le cœur des amants, j'enseigne sans cesse de nouveaux mystères. Quiconque écoute mes chants de tristesse perd la raison. Lorsque la rose répand, au printemps, son doux parfum, je commence à chanter; mais le rossignol se tait quand sa bien-ainiée ne se montre pas. Abîmé dans un amour unique, je ne songe plus à ma propre existence : atteindre à Simorg est au-dessus de mes forces. »

La rose sourit au rossignol, elle déploie pour lui ses cent feuilles délicates ; comment pourraitil rester privé une seule nuit de l'amour de sa rose bien-aimée ? Mais la huppe qui est le prédicateur de la troupe ailée, réplique au rossignol que l'éternelle beauté est préférable à la beauté passagère. Chaque oiseau à son tour présente des objections. La gourmande perruche, vêtue de vert comme la pistache, s'avance, un morceau de sucre au bec ; elle désire s'abreuver à la source qui donne l'immortalité, mais elle n'a pas Tambition de s'élever jusqu'à l'aile de Simorg.

Ensuite vient le paon, qui est pareil à une nouvelle mariée dans ses beaux atours. Humilié par la laideur de ses pieds, il ne tient pas à pa-

raître devant celui qui est parfaitement beau. Le canard paresseux sort timidement de Teau ; rien ne lui parait utile, si ce n'est Teau ; pourquoi la quitterait-il? Le faucon, bien dressé pour la chasse, s'approche, la tête haute, en faisant parade de son équipement militaire. « Pourquoi, dit-il, voudrais-je voir Simorg, même en songe ? Pourquoi m'empresserais-je étourdiment d'aller vers lui? Il suffît, à mon désir, de me reposer sur le poing d'un roi. » Mais la huppe répond à chaque discours par de nobles encouragements, et les oiseaux convaincus partent enfin.

Ils atteignent la première des sept vallées qui les séparent de Simorg, la vallée de la Recherche.

« Pour la traverser, il faut renoncer à soi-même et se jouer de tout ce qu'on possède ; il faut entrer dans une mare de sang, en oubliant toute chose, et quand on aura la certitude qu'on ne tient plus à rien, il restera à se détacher de tout. »

Bien des pèlerins renoncent au voyage et reprennent le chemin de leur nid. La seconde vallée est celle de l'Amour.

« Pour entrer dans la vallée de l'Amour, il faut se plonger dans le feu, il faut être le feu soiïïiême, car autrement on ne pourrait vivre dans le feu ; mais quand on aime véritablement, on

est pareil au feu, on a le visage enflammé, on est brûlant et impétueux comme le feu, »

La vallée de la Connaissance, qui est la troisième, n'a ni commencement ni lin.

« Qui ne serait pas découragé par la longueur du chemin qu'il faut faire à travers cette vallée ? car il n'y a pas de route tracée, et aucun chemin n'est pareil à ce chemin. »

Les oiseaux arrivent cependant à la vallée de la Suffisance : « là, il n'y a ni prétention à avoir, ni sens spirituel à découvrir. De cette atonie de l'âme s'élève un vent froid dont la violence ravage soudain un espace démesuré ; les sept océans ne sont alors qu'une mare d'eau ; les sept planètes qu'une étincelle; les sept cieux qu'un cadavre; les sept enfers que de la glace brisée. »

Plus loin, dans la vallée de l'Unité, les pèlerins disparaissent avec la terre qu'ils foulent aux pieds.

« Ils s'évanouissent parce que l'être unique se manifeste; ils sont muets parce que l'être unique parle; la partie devient le tout, ou plutôt elle n'est ni la partie ni le tout, car elle est comme une figure qui n'a ni corps ni âme. »

Dans la vallée de l'Etonnement.

u On est en proie à la tristesse et aux gémissements ; là, chaque respiration sort de la poitrine

comme une épée; chaque souffle est un soupir amer, et de Textrémité de chaque cheveu Ton voit tomber des gouttes de sang ; un feu vivant terrasse les voyageurs : ils se^ sentent brûlés et consumés par Tamour. Comment dans leur f^tupeur pourraient-ils avancer ! ils restent ébahis et se perdent en chemin. »

Enfin se creuse la dernière vallée, la vallée du Dénûment et de la Mort. Mais

« il est impossible d'en faire la description, car ce qu'on peut nommer son essence, c'est l'oubli,

le mutisme, la surdité, la pâmoison. »

Durant le long voyage à travers ces redoutables vallées, combien d'oiseaux se sont découragés !

« Ils s'étaient mis en marche si nombreux, qu'ils emplissaient le ciel ; ils ne sont plus que trente en arrivant sans plumes ni ailes, épuisés et abattus ; leur cœur se brise, leur âme s'affaisse, leur corps succombe ! »

Mais qu'importe ? ils ont atteint le but désirable entre tous. Les trente élus contemplent Simorg, l'oiseau mystérieux dont le nom signifie « trente oiseaux » , et en lui se retrouvent eux-mêmes ; c'est alors qu'ils voient briller l'éclair de la satisfaction, s'évanouir les mondes passés, resplendir cent soleils, scintiller des milliers de lunes et des

milliers d'étoiles. C'est alors qu'ils s'assoient sur le sofa de la Proximité, qu'ils appuient leurs fronts sur les coussins de la Science parfaite, qu'ils contemplent la face de l'Invisible, et qu'enfin leurs âmes, devenues éblouissantes sous le Soleil de la Familiarité, s'anéantissent glorieusement et délicieusement dans Simorg comme trente gouttes d'ombre dans un océan de lumière. »

Lors de l'invasion de Gengis-Khan, Attar devint prisonnier des Mogols ; un Mogol voulait le tuer.

— Arrête, dit un autre, laisse vivre ce vieillard ; je te donnerai mille pièces d'argent pour prix de son sang.

— Garde-toi de me vendre à si bon marché, dit Attar, tu trouveras de moi un meilleur prix.

Quelques instants plus tard, le Mogol eut de nouveau la fantaisie de tuer le poëte. Mais un soldat l'arrêta encore.

— Ne tue pas cet homme, dit^il ; je te donnerai pour son rachat un sac de paille.

— Vends-moi sans plus tarder, s'écria Attar, car c'est tout ce que je vaux.

Le Mogol le tua aussitôt.

Ferid-Eddin Attar avait cent dix ans.

Saadi, surnommé Mosleh-Eddin, c'est-à-dire:

le bien de la religion^ naquit à Schiraz l'an 589

de rhégire. D'après un biographe persan, il passa trente ans à étudier, trente ans à voyager, trente ans dans une pieuse retraite. Lorsqu'il mourut dans l'ermitage qu'il s'était fait construire auprès de sa ville natale, il était âgé, à ce qu'on slfïîrme, de cent deux ans.

Les vers de Saadi sont en général plus simples, moins hyperboliques et moins obscurs que ceux de la plupart des poëtes orientaux, et bien que ses œuvres ne soient pas toujours exemptes de passages singulièrement grossiers, sa morale est pure et sa piété sincère. Il a par-dessus tout horreur des hypocrites : « Ces longues prières que tu fais pour être remarqué de tes semblables, ditil à un sofî, sont la clef de l'enfer. Si la voie où tu marches te conduit partout ailleurs qu'à Dieu, c'est dans le feu de l'enfer que l'on placera le tapis sur lequel tu te prosternes pour prier. »

Sàadi, pendant ses années de voyages, fit une campagne contre les croisés et fut réduit en esclavage, il le raconte lui-même dans le GuUltan : « Je devins captif des Francs, et ils me forcèrent à travailler en même temps que des juifs à la tranchée de Tripoli. Un des principaux habitants d'Alep, avec lequel j'étais lié depuis fort longtemps, vint à passer, et m'ayant reconnu, il me dit : Mosleh-Eddin, à quel état est-tu réduit ! Je lui répondis : Je fuyais la société des hommes.

et je m'étais retiré dans la solitude pour ne m'occuper que de Dieu, lorsque je suis tombé dans la captivité en compagnie de gens qui ne méritent même pas le nom d'hommes. Et tu le sens, être enchaîné avec des êtres que l'on aime est plus doux que de vivre dans un jardin délicieux avec des étrangers* Cet homme eut compassion de moi : il me délivra des chaînes des Francs et m'enmena chez lui, à Alep. Il me donna sa fille en mariage avec une dot de cent dinars. »

Ce mariage ne fut pas heureux et il remplit d'amertume toute l'existence du poëte; il le déplore souvent dans ses vers : Une épouse affectionnée, dit-il, procure les délices du cœur. Mon Dieu ! préservez-nous de celle qui est accariâtre et méchante. Le perroquet obligé de vivre dans la société d'un corbeau s'estimera heureux d'abandonner sa cage; ainsi, époux infortuné, condamne-toi à une vie vagabonde ou résighe-toi à passer tes jours dans le désespoir. Ne vaut-il pas mieux marcher les pieds nus que d'avoir des chaussures trop étroites? Ne vaut-il pas mieux supporter les fatigues du voyage que de vivre dans ses foyers exposé à de continuelles disputes ? être enfermé en prison par ordre du cadi est moins pénible que de vivre dans sa propre maison en face d'un visage rébarbatif dont les sourcils sont toujours froncés.

C^tte tristesse, ce chagrin constant qui empoisonna la vie de Saadi, ne parvint pas à aigrir son caractère, ni à en altérer la compatissante douceur ; il s'exhorte lui-même à la résignation, àla patience, et oubliant ses propres peines, il trouve des larmes pour toutes les infortunes. « Étends ton ombre sur la tête de celui à qui la mort a enlevé un père ! s'écrie-t-il ; secoue la poussière qui le couvre, arrache l'épine qui le blesse. Prends garde qn'un orphelin ne pleure, car les cris de l'orphelin font trembler le trône de Dieu. » Mais autant îl est plein de tendresse pour les faibles et les justes, autant il se montre sévère envers les fourbes et les méchants. « Le savant dont les mœurs sont déréglées, dit-il dans le Gulistan^ ressemble à un aveugle qui porte un flambeau dont il éclaire les g,utres sans pouvoir s'éclairer lui-même. » Et plus loin : « La compassion pour les méchants est une injure pour les bons, et rien ne porte plus d'atteinte à la vertu que l'indulgence pour le crime. »

Les odes de Saadi sont par-dessus tout belles et puissantes, d'un style pur et coloré, pleines d'élans passionnés et d'amour mystique. En voici une qui peut donner une idée de ce genre de conception :

« Je suis pareil au papillon, car je me suis brûlé à la flantme, et je continue à voler. Mais

comment pourrais-je oublier un seul instant ma brûlure?

« Si tu peux te décider à prendre mon cœur, hâte-toi de le faire, sinon je serai comsumé, tu auras beau me chercher, tu ne me trouveras plus.

« Sache-le, mon amour n'est pas de ceux qu'un regard rassasie ; toutes les eaux du Djinoun ne sauraient apaiser la soif brûlante de mes désirs.

tt J'incline devant toi la tête de la soumission et de la bonne volonté, frappe-moi, châtie-moi à ton gré, je ne refuse aucun de tes coups.

« Si ton plaisir était de me jeter cent fois dans un brasier et de m'en retirer cent fois, comme l'or qui après être fondu est encore de l'or, tu me retrouverais le même.

a Ton caprice est-il de me frapper à coups de pierre ? Je ne me rendrai coupable d'aucune résistance.

« Quel hommage pourrais-je t'offrir qui soit digne de toi; ma tête n'est pas mise à prix, sinon je la jetterais à tes pieds.

« Que suis-je ? un débauché, un libertin ivre d'un fol amour ; le censeur le plus malveillant ne pourrait, en parlant de moi, dire rien de plus.

« J'ai été trouver le médecin, je lui ai exposé la situation de mon cœur, sa folie, ses emportements; les soucis, lui ai-je dit, ne permettent pas à mes yeux de sô clore un seul instant de la nuit.

« Saadi, m'a-t-il répondu, le mal que tu éprouves est Tamour; pour les douleurs qu'il procure je ne possède aucun remède. »

Parmi les poëtes persans, celui qui nous paraît le plus digne d'admiration après Saadi est Kheyam, ce philosophe fataliste et sceptique que la traduction de M. J. B. Nicolas a fait récemment connaître en France. Kheyam est doué de l'esprit le plus audacieux et le plus singulier qui soit. Ce mystique ivrogne, qui exalte sans relâche les vertus du vin et s'enivre désespérément pour ne pas se sentir vivre, étonne et effraye par son dédain irrémédiable pour tout ce qui est et ne sera plus.

« Puisque la vie s'écoule, dit-il, qu'importe qu'elle soit douce ou amère ; puisque l'âme doit passer par nos lèvres, qu'importe que ce soit à Nîchapour ou à Bélkh. Bois donc du vin, car après toi et moi, la lune bien longtemps encore passera de son dernier quartier à son premier, et de son premier à son dernier. »

« Tu as parcouru le monde, dit-il encore, eh bien ! tout ce que tu y as vu n'est rien ; tout ce que tu y as vu, tout ce que tu y as entendu n'est rien. Tu es allé d'un i30ut à l'autre de l'univers, tout cela n'est rien ; tu t'es recueilli dans un coin de ta chambre, tout cela n'est encore rien, rien.»

314 LES PEUPLES É.TRATÎGES

Cependant malgré son mépris pour la vie et ses aspirations vers le monde futur, le poëte laisse percer dans ses vers une vague terreur mêlée de regrets lorsquUl songe à la cessation de Texistence.

« Les nuages se répandent dans le ciel et recommencent à pleurer sur le gazon. Oh! il n'est plus possible de vivre un instant sans vin couleur d'amarante. Cette verdure réjouit aujourd'hui notre vue, mais celle qui germera de notre poussière, la vue de qui réjouira-t-elle ? Le breuvage de notre existence est tantôt limpide, tantôt bourbeux; nos vêtements sont tantôt de laine, tentôt de soie. Tout cela est insignifiant pour un esprit éclairé ; mais est-il insignifiant de mourir? »

Kheyam ne cesse de poursuivre de ses sarcasmes les docteurs de l'islamisme, les hypocrites mouUahs qui de leur côté ne lui ménagent pas les injures; sa doctrine est bien faite d'ailleurs pour exciter la colère des docteurs orthodoxes, il ne croit guère plus au paradis qu'à l'enfer, et il ose énoncer une pensée dangereuse que l'on retrouve sous une autre forme dans les arcanes les plus mytérieuses de la Kabbale : « Devant Dieu le péché est sans conséquence aucune. » D'autre

part, réloge qu'il fait sans cesse du vin, porte au dernier degré la fureur des croyants auxquels Fusage du vin est interdit.

Kheyam, comme tous les Persans d'ailleurs qui, lorsqu'ils boivent du vin, ont l'air d'avaler une potion amère, n'aime pas la liqueur pour elle-même, mais seulement à cause de l'ivresse qu'elle procure. Souvent aussi l'ivresse dont il parle est celle que procure l'amour de Dieu. C'est dans ce sens, à ce qu'il parait, qu'on doit interpréter ce quatrain étrange déjà illustre et qui devrait servir d'épitaphe au sublime ivrogne qui l'a conçu :

« Je veux boire tant et tant de vin que l'odeur puisse en sortir de. terre quand j'y serai rentré, et que les buveurs à moitié ivres de la veille qui viendront visiter ma tombe puissent,^ par l'effet seul de cet odeur, tomber ivres-morts, »

Djebal Eddin Roumi, auteur d'un recueil de distiques assez obscur, mais fort estimé des Persans, Khosrou de Delli, Hafiz, qui fut contemporain deTimour le boiteux, — Timour Lenc, dont nous avons fait Tamerlan, — sont comptés parmi les grands poètes de la Perse. A la fin du quinzième siècle, la littérature persane brilla encore d!un vif éclat. Le ministre Ali Schir, poëte distingué lui-même, protégeait et encourageait

les arts. C'est à cette époque que vécurent les fameux historiens Mirkhond et Khondemir, et le poëte Djami, l'auteur le plus fécond que la Perse ait possédé.

De nos jours, tous les Persans sont un peu poëtes, depuis le roi jusqu'à l'écolier. Feth Ali Schah composa des odes assez remarquables ; la Bibliothèque nationale possède un manuscrit qui renferme plusieurs compositions de ce prince. Le style moderne est plus que jamais imagé et rempli d'exagération. Hafîz disait déjà : « la route est tout humide des larmes que l'amant infortuné verse en abondance. » Aujourd'hui, « les champs sont couverts d'eau, les ruisseaux se changent en torrents, les montagnes sont à demi submergées, un voyageur demande : — Par quoi a été déterminée cette terrible inondation ? On lui répond : — par- les larmes que verse nuit et jour un amant malheureux qui pleure l'absence de sa bienaimèe. »

Nous ne pouvons passer sous silence une figure farouche et poétique, déjà légendaire, bien qu'elle soit toute moderne, qui se détache lumineuse-

ment sur le fond sanglant des luttes religieuses qui agittèrent la Perse, de 1847 à 1852. C'est celle d'une femme, d'une prophétesse qui, merveilleusement belle, jeune, adorée, abandonna sa famille et s'en . alla répandre et expliquer la doctrine d'une religion nouvelle : le Babysme. Le comte de Gobineau, dans son très-intéressant ouvrage sur les religions de l'Asie, raconte tout au long l'histoire de cette secte étrange qui a eu ses dieux, ses martyrs, ses prophètes et qui, bien qu'étouffée en apparence, n'est peut-être pas bien morte encore. Cette doctrine, enveloppée d'obscurité, peut se résumer ainsi : Dieu est en tout, donc tout est Dieu. Le chef de la religion, le Bab, c'est-à-dire, la porte ou le point, n'est qu'une émanation plus directe de la divinité.

La jeune inspirée, que Ton nommait Gourretoul-Ayn : la consolation des yeux, parcourut les villes et les campagnes ; elle étonnait ' par sa science et la puissance de son esprit, le feu de sa parole rémuait la foule déjà subjuguée par sa beauté radieuse, elle s'élevait contre la polygamie, et, rejetant l'usage du voile, se montrait en public le visage découvert. Bientôt la persécution commença. Gourret-oul-Ayn fut poursuivie, elle se réfugia dans les forêts du Mazandaram et revint peu après à la tête d'un gros de partisans (qui

étaient tous amoureux d'elle, à ce que disaient

ses adversaires) ; la réputation de la jeune femme ne fut pas atteinte cependant par ces calomnies, elle mérita toujours le titre charmant sous lequel on la désignait : Son Altesse la Pure.

Avant de livrer bataille, Gourret-oul-Ayn du haut d'une estrade de planches dressée au milieu de la plaine, prononça un discours resté célèbre, qui avait attiré autour de ses soldats les habitants de tous les villages voisins. L'énergie de son style, simple, brutal même, enthousiasma tellement les assistants qu'ils éclatèrent en sanglots et que l'armée se trouva grossie de tous ceux qui étaient venus par simple curiosité.

Cependant après quelques victoires les babys furent défaits. Le bab prisonnier fut conduit à Tebriz où on le supplicia. Un miracle faillit lui sauver la vie. On l'avait suspendu par une corde passée sous ses bras, contre la muraille de la forteresse ; les soldats devaient le fusiller d'en bas ; la décharge eut lieu. Le bab ne fut pas atteint, mais une balle coupa la corde, et il tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal. Il s'enfuit, mais se jeta dans un corpè de garde où il fut massacré. Nul doute que s'il s'était dirigé du côté de la foule stupéfaite du miracle, il n'eût été sauvé.

Son Altesse la Pure, elle aussi, était prisonnière, mais le premier ministre subissant comme

tout le monde le charme de cette femme, lui rendit la captivité aussi douce que possible et s'efforça de lui sauver la vie. Un matin, il entra chez elle tout joyeux :

— J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre, dit-il.

— Je le sais, dit Gourret-oul-Ayn.

-i- Demain, on vous demandera en public; êtes- vous baby? répondez : non, et vous êtes sauvée.'

— Ce n'est pas cela, dit la prophétesse, demain vous me ferez brûler vive. Ne croyez pas. que je renie ma foi dans un but aussi puéril que celui de conserver pendant quelques jours de plus une forme transitoire. Toi, Mahmoud Khan, qui es aujourd'hui en faveur, tu seras mis à mort par l'ordre du prince. Tâche à ce moment d'avoir élevé ton âme à la connaissance de la vérité.

Le lendemain, en effet, Gourret-oul-Ayn monta sur le bûcher, et plus tard sa prédiction s'accomplit, Mahmoud Kan, accusé injustement, fut condamné à mort.

Après le supplice de Son Altesse la Pure, l'héroïsme des martyrs baby s fut inouï : les femmes, les enfants ne faiblirent pas un instant. Un père, menacé s'ilne reniait sa croyance, de voir ses deux fils égorgés sur sa poitrine,' se coucha aussitôt à terre et découvrit sa poitrine. Alors une altercation

s'éleva entre les deux enfants : Tun, faisant valoir violemment son droit d'aînesse, exigeait d'être tué le premier.

Si le babysme existe encore, il se cache soigneusement à tous les yeux ; depuis les derniers martyrs, on n'en a plus entendu parler; on se souvient seulement de la belle inspirée dont la parole enflammait les esprits.

La poésie dramatique chez les Persans ne manque pas d'un certain intérêt. Les pièces que l'on représente à l'occasion de certaines fêtes rappellent beaucoup nos anciens mystères ; elles ont presque toujours pour sujet la vie ou la mort des imans. Celle qui est intitulée : les Noces de Kassera, est parmi les plus célèbres. Les Persans raffolent de ces drames ; ils leur arrachent des larmes, des cris et.des imprécations,, et cependant ils méprisent profondément les poëtes qui les ont conçus, de sorte que ces œuvres, quelquefois très-remarquables, sont toutes d'auteurs inconnus.

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