‹ Les peuples étrangesChapitre 16 sur 18 · U.NE VILLE RETROUVÉE · texte numérisé non relu

U.NE VILLE RETROUVÉE

« Le pharaon d'Egypte était monté et avait pris Gezer et Favait brûlée, est-il dit dans le livre des Rois, et il avait tué les Cananéens qui habitaient dans cette ville. Mais il la donna pour dot à sa fille, femme de Salomon. »

C^tte ville que Salomon reconstruisit dès qu'elle fut en sa possession, était une des plus anciennes cités de la Palestine; Josuéy trouva un roi, Horam, le tua et donna Gezer avec ses faubourgs aux lévites de la famille de Kehath et elle çut le rang de cité sacerdotale. Point stratégique sans nul doute d'une haute importance, elle joua plus tard un rôle considérable pendant la lutte des Hasmonéens contre les rois grecs successeurs d'Alexandre.

L'emplacement de cette ville était, malgré, les recherches, demeuré inconnu. Un jeune savant français y M. Clermont-Ganneau vient de retrou- •^er Gezer.

Il est curieux de voir par quelles suites de recherches ingénieuses M. Clermont-Ganneau est arrivé à cette importante découverte.

« Les renseignements sur la position de Gezer , dit-il dans son rapport au Palestine exploration fund, abondaient soit dans les E<Titures, soit dans les textes non bibliques; Ton savait par les livres hébreux, par l'histoire des Machabées, par FI. Josèphe, par Eusèbe et saint Jérôme, que Gezer était située non loin de Bethoron, dans la région de Tabné et de Jaffa, sur les confins du territoire d'Azote, à quatre mille romains d'Emmaiis - Nicopolis, dont l'emplacement est parfaitement déterminé.

c( Il est rare d'avoir sur les villes de Palestine des éléments d'information aussi précis, et pourtant, malgré cela, l'identification de Gezer était restée jusqu'en 1870 une des pierres d'achoppement de tous les exégètes, une des lacunes les plus regrettables de la topographie biblique, puisque ce point, outre son intérêt propre, devait nous donner la clef de la jonction des trois territoires de Dan, de Juda et d'Ephraïm, et partant leurs limites.

« Je vous ferai grâce des divers systèmes proposés pour adapter aux exigences des textes les observations erronées faites sur le terrain. EA

désespoir de cause, la plupart des commentateurs, s'appuysMit sur une ressemblance superficielle des noms, mirage auquel trop souvent se laissent prendre les explorateurs peu familiarisés avec les langues sémitiques, se décidèrent à mettre Gezer au petit village de Jazbûr, à l'ouest et tout près de Jafîa. La philologie et l'histoire étaient cependant d'accord ponr faire écarter ce rapprochement, insoutenable, comme vous l'allez voir; mais il fallait bien se contenter de cet expédient, après avoir inutilement, et à vingt reprises, fouillé dans tous les sens cette région, si facile d'ailleurs à parcourir.

(( Eh bien, j'ai eu à cette époque le privilège de résoudre ce problème, et de réussir là où tous mes devanciers avaient passé et échoué. Je l'ai même résolu sans bouger de place, du fond de mon cabinet, comme un astronome qui fixe dans l'espace la place d'une planète encore inaperçue par lui, j'ai marqué sur la carte le point exact, en disant ; C'est là ! avant même de l'avoir visité, et ma visite n'a fait que confirmer des prévisions établies a priori,

« N'allez pas crier au miracle ! Oh ! mon Dieu, c'est bien simple; ce résultat, qui semble tenir du prodige, n'en a que les apparences, et je me hâte de dire qu'it n'est nullement dû à une pénétration exceptionnelle ou à une inspiration subite.

Il s'explique de la façon la plus naturelle du monde.

« En lisant certain chroniquenr arabe de Jérusalem, Moradjir-ed-Din, dont on parle beaucoup, sur la foi de quelques très-mauvais extraits donnés par M. de Hammer-Purgstall, mais qu'on connaît fort peu, je remarquai, au milieu d'un fatras rebutant, j'en conviens, la relation d'un incident qui eut lieu en Palestine en l'an 900 de l'hégire. Il s'agissait d'une escarmouche entre un parti de Bédoins pillards et un gouverneur de Jérusalem, nommé Djan-Boulat, en tournée dans le district de Ramlé. Je vous épargne les détails de ce fait divers qui manque un peu trop d'actualité, qu'il vous suffise seulement de savoir que, dans cette affaire, les cris des combattants qui se pourfendaient au village , parfaitement connu aujourd'hui de Khoulda, étaient distinctement perçus à un autre village appelé Tell-el-Djézer, la colline de Djézer.

« Or le mot Djézer est l'exacte correspondance du nom hébreu Gezer, surtout si on le prononce à l'égyptienne Guézer, la région convenait à merveille à l'identification. Malheureusement, toutes les cartes que je consultai restaient muettes sur cet endroit, dont l'existence m'était cependant démontrée de la façon la plus positive

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et corroborée par Fassertion d'un géographe tirabe du treizième siècle de notre ère, Yakout, qui cite ce Tell-el-Djezer comme une place forte du district de Falcstin, c'est-à-dire de Ramlé.

c( En y réfléchissant bien, ce Tell-el-Djezer étant à portée de voix de Khoulda, ne pouvait en être bien éloigné ; même en accordant aux hurlements poussés dans cette sanglante fantasia par les gosiers bédouins une extraordinaire intensité, je ne pouvais tonrner autour de Khoulda que dans un rayon assez restreint.

« Je me mis donc en chasse sur cette piste, et, après quelques recherches aux environs, je découvris mon Gezer à moins de trois milles de Khoulda, tout près d'un village figurant dans les cartes sous le nom d'Abou-Chouché. J'\ constatai l'emplacement d'une grande cité présestant tous les caractères d'une ville forte et répondant à foutes les conditions énoncées. Ce ne fut pas sans peine, du reste, que j'arrivai à la réalisation matérielle de mes calculs ; le nom de ce Tëll-el- Djezer conservé par tous les habitants d'Abou- Chouché qui en font partie était inconnu aux gens de Khoulda leurs voisins à qui je m'adressai tout d'abord. C'est au moment où je désespérais du succès et où je commençais même

à douter de la justesse de mes conjectures, qu'une vieille paysanne me dit que c'était à Abou-Chouché que je devais allercherher Tellel-Djezer.

. « On m'a fait plusieurs fois l'honneur, en France surtout, de m'accuser d'avoir la main heureuse; le hasarda qui j'abandonne très- volontiers tout le mérite de cette trouvaille me

réservait là bonne fortune complémentaire d'en rencontrer la confirmation la plus inespérée, une preuve unique jusqu'ici et qu'on ne possède pour aucune autre ville de la Judée sans en excepter Jérusalem.

(( Quatre ans après être arrivé à cette solution

que je fus admis à exposer devant notre Academie des inscriptions et belles-lettres et qui ne fut pas accueillie sans quelque incrédulité, je revenais sur ce lieu même chargé par vous d'une mission et j'y découvris, avec une émotion que vous comprendrez, des inscriptions bilingues, grecques et hébraïques, profondément entaillées dans le roc, et marquant le périmètre hiératique, la zone sabbatique qui enveloppait Gezer, avec son nom biblique écrit en toutes lettres et répété deux fois, »

Quel cri de joie a dû pousser en effet cet heureux chercheur, lorsque à ses questions patientes et

persistantes, le passé a répondu avec cette netteté irréfutable. M. Clermont-Ganneau,' il faut bien Tavouer, semble, en effet, privilégié, c'est lui qui a contraint à rompre le silence, la Judée muette depuis tarit de siècles ; elle n'a voulu livrer qu'à lui les précieuses inscriptions contemporaines des temps bibliques, et une fois domptée c'est aveoune profusion surprenante que cette terre jalouse a abandonné à son vainqueur ces textes gravés sur le roc et si vainement cherchés. Lors de son premier voyage en Palestine, le catalogue des inscriptions découvertes par M . Clermont-Garineau fut dressé à sonretour et ne contint pas moins de 83 numéros.

D'où cela peut-il venir? Comment se fait-il que là où ses devanciers ont échoué il réussisse si complètement ? Dans ses voyages, le jeune savant aurait-il retrouvé quelque secret des anciens mages de la Chaldée et sait-il voir à travers la terre? On serait tenté de le croire. Cependant, à notre avis, tonte la magie de ces réussites extraordinaires tient à la profonde et intime connaissance que M. Clermont-Ganneau possède des langues sémitiques, à une rare pénétration et à une persévérance que rien ne rebute. Il faut quelquefois de l'héroïsme pour poursuivre la conquête d'un bloc de granit ou d'une simple

pierre à l'apparence insignifiante. Les Arabes,

dès qu'un étranger s'avise de gratter le sol ou de frapper le roc, s'imaginent qu'il cherche des trésors ou viole d'antiques sépultures, il faut lutter alors et rispuersa vie si l'on ne veut interrompre les fouilles. Souvent ne comprenant pas pourquoi on tient tant à une pierre usée et sans valeur, les Arabes la brisent pour voir peut-être si elle n'enferme pas un trésor. C'est ainsi que le stèle de Mêsa, après un combat sanglant, fut mise en pièces par ces fanatiques. M. Clermont-Ganneau ne s'avoua pas vaincu et tous les débris de ce précieux bloc sont aujourd'hui au Louvre, rétablis dans leur position première, et enchâssés dans un ciment. Sans doute, une aventure analogue, sur laquelle M. Clermont-Ganneau né s'explique pas dans son rapport, est venue lui arracher les inscriptions de Gezer, desquelles il ne resté plus que deux lettres ; fort heureusement les estampages sont intacts.

M. Clermont-Ganneau indique généreusement ses procédés de recherches : la lecture attentive des chroniques arabes où parfois la découverte d'un détail en apparence insignifiant peut devenir des plus précieuses, puis la fréquentation intelligente des habitants des campagnes, parmi lesquels les traditions les plus lointaines sont conservées d'une façon surprenante. Voilà tout le secret du jeune chercheur. Cette population atta-

chée au sol, qu^aucune guerre, aucune invasion n'a pu détruire ni déplacer, et que M. Clermont- Ganneau recommande d'étudier, descendrait d'après lui, non pas des anciens hébreux, mais des peuplades (Chananécns, Jébusites, Philistins, etc.) que les Juifs troublèrent eux-mêmes établis en Palestine.

Il serait trop long de suivre le jeune savant dans le développement de cette opinion pleine d'intérêt et de vraisemblance. Nous signalerons seulement avec lui quelques-unes des particularités qui trahissent encore à travers les voiles superposées de mille influences étrangères, l'origine antique de ces races singulières que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de fellahs,

« J'appellerai votre attention, dit M. Clermont- Ganneau, sur leurs sacrifices propitiatoires exécutés dans ces formes qui semblent empruntées au rituel phénicien ; leurs superstitions relatives à la lune; leurs amulettes : mains magiques, yeux d'Osiris en émail d'Hébron fait avec les procédés des verriers phéniciens ; leurs fêtes, leurs apologues, leurs contes, leurs vieux chants dans un arabe étrange; les particularités de leurs dia- .lectesdans lesquels la vocalisation se rapproche étonnamment de la ponctuation massorétique de l'hébreu. »

Mais selon nous la plus curieuse de ces vieilles coutumes conservée intacte à travers* les âges, c'est l'érection sur les hauts lieux de petites coupoles blanches que les fellahs nomment makams, et que du temps de Moïse on appelait makoms, et qui marquent l'emplacement ou rappellent le souvenir de ces sanctuaires détruits, maudits cependant par les prophètes hébreux et voués à l'exécration. Les makams modernes sont identiques à ceux dont parle le Deutéronome, et bien qu'ils les mettent à l'abri sous l'invocation d'un saint musulman, les fellahs, par les bizarreries et les détails de leur culte laissent deviner qu'ils adorent en réalité Baal, les Elohims ou quelque dieu (Jout le nom est perdu.

11 y aurait certainement une riche moisson de renseignements à récolter parmi ces hommes qui conservent avec tant de soins ces traditions obscuress dont la source se perd dans la nuit des âges; ils mettront sans donte sur la voie de nombreuses découvertes; mais ils sont, paraît-il, pleins de défiance, et s'effarouchent à la moindre question. Ce sera donc avec les plus grandes difficultés que Ton parviendra à écarter le voile dont ils enveloppent leurs vieilles légendes et leurs coutumes antiques. Pourtant il faut se hâter, la civilisation, qui pénètre partout, va bientôt effacer ces vestiges du passe.

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M. Clermont-Ganneau publiera incessament le compte rendu détaillé des découvertes qu'il a faites dans son second voyage en Palestine; il n'en donne dans son rapport qu'un résnmé succinct; mais ce résumé est gros de promesses.

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