LE.8 PHARES DE LA HÈVE
Doux feux qui protégez et Thétis et la Seine, Sûrs et brillants rivaux des deux frères d'Hélène, Phares, je vous salue ; assurez à jamais Le commerce opulent de l'heureuse Neustrie ;
Fixez dans ma patrie L'abondance, les arts, tous les fruits de la paix.
Personne n'a visité le Havre sans donner au moins une heure au cap de la Hève et aux phares auxquels Casimir Delavîgne rend ce poétique hommage. On fait d'autant plus volontiers cette promenade que pour aller aux phares il faut traverser Sainte- Adresse, et que Sainte-Adresse passe pour l'une des merveilles de la Normandie.
« La délicieuse vallée de Tempe, que les poètes de tous les temps se sont plu à embellir des prestiges
de leur imagination, n'a rien sans doute que puisse lui envier le vallon de Sainte- Adresse ; ses eaux limpides, les douces collines qui l'embrassent, les petits jardins où cette fois la main de l'art n*a point outragé Tœuvre de la nature ; cetle fraîcheur si pure qu'on y goûte en respirant le parfum de mille fleurs, que n'emporte pas lèvent de la plaine, tout charme, tout séduit, et l'on s'écrie : Heureux celui qui peut passer sa vie dans un séjour que Flore et Pomone embellissent ! La déesse Uygie l'habite toute l'année, et, par une heureuse alliance avec Borée, l'une et l'autre se disputent le plaisir de protéger ce nouvel Éden contre le hideux cortège des infirmités humaines. Peintres, saisissez vos crayons, et que son image renaisse sous vos pinceaux imitateurs ; poètes, venez-y chercher des inspirations ; etc. »
Ainsi s'exprime Morlent dans sa Monographie du Havre. Il est vrai que Morlent, — est-il besoin de le dire? — écrivail en 1825. Depuis celte époque bien des choses ont changé, le style descriptif comme le vallon de Sainte-Adresse, qui n'est plus aujourd'hui qu'un faubourg dil Havre, couvert de bâtisses plus ou moins pittoresques.
Ce que Sainte-Adresse a* conservé de plus curieux, c'est l'origine de son nom. On raconte qu'emporté par les courants, et près de se briser sur la ilève, qui se prolongeait alors fort loin dans la mer, un vaisseau allait périr. Déjà, les matelots découragés avaient abandonné la manœuvre ; le pilote, ayant quitté le gouvernail, imitait le reste de Téquipage, et recommandait son âme à saint Denys, chef de
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Caux, dont par intervalles on apercevait le clocher* : « Mes amis, dit le capitaine, qui dans celte circonstance avait conservé toute sa présence d'esprit, ce n'est point saint Denys qu'il faut invoquer, c'est sainte Adresse^ car il n'y a qu'elle en ce moment qui puisse nous faire arriver au port. » Les matelots reprirent courage ; le navire entra au Havre, et le mol de Sainte-Adresse fit fortune.
A propos de la Ilève, le grand écrivain havrais. Bernardin de Saint-Pierre, raconte une légende charmante.
« La Seine — c'est Céphas, l'un des personnages de VArcadie qui parle — « la Seine, fille de Bacchus et nymphe de Gérés, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu'elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Gérés eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, les prairies où coule aujourd'hui la rivière. La déesse y consentit et accorda, de plus, à la fille de Bacchus, de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d'elle, de peur qu'elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comm^ sa fille Proserpine l'avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s'amusait à courir sur ces
* Le Saint-Denys-Chef-de-Caux était autrefois le port de ce qui est aujourd'hui bainte-Adresse. C'est là qu'en 1415, Henri, V, roi d'Angleterre, débarqua lorsqu'il vint assiéger Harfleur. Mais peu à peu la mer, en dévorant le cap, a détruit et le village et le port et l'église où était vénéré ce saint Denys.
sables en cherchant des coquilles, et qu'elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de là mer qui quelquefois lui mouillaient les pieds, Héva sa compagne aperçut sous les ondes les chevaux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de TOcéan, examinant avec son trident si leurs profondeurs n'avaient pas été ébranlées. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et avertit Ja Seine, qui s'enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des meï*s avait aperçu la nymphe de Gérés, et touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l'atteindre, lorsqu'elle invoqua Bacchus son père et Gérés sa maîtresse. L'un et l'autre l'exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la^Seirie fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d'émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu elle a aimés étant nymphe ; ce qu'il y a de plus remarquable, c'est queNeptune,*malgrésa métamorphose, n'a cessé d'en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l'est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit avec de grands mugissements; et chaque fois la Seine s'enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le
cours naturel des fleuves *. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.
« Héva mourut de regret de la perte de sa maîtresse, Mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires, qu'on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu'Héva, après sa mort, prévînt par l'ouïe et par la vue les marins des djingers de la mer. Ce tombeau, c'est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le nom d'Héva. »
Ce cap de la Hève, l'ancien promontoire des Calètes, est l'une des jetées de la grande embouchure de la Seine ; il s'étendait, au dixième siècle, trèsavant dai^s la mer, et faisait partie intégrale du banc de rÉclat, qui en est maintenant séparé par une passe d'environ 2 kilomètres. Ce banc en a été distrait, comme son nom l'indique, par une irruption subite des courants ou par un tremblement de terre.
Depuis, l'Océan n'a pas cessé ses ravages, et l'on estime à 2 mètres ce qu'il enlève au cap tous les ans.
Si nous en croyops une vieille chronique, des phares de la Hève auraient une origine assez ancienne. Ils remonteraient à l'époque où Harfleur était le rendez-vous des flottes espagnoles, La tour qu'on voyait alors sur le groing de Caux aurait été construite en 1364 ; on y faisait du feu en tout temps, et
* Nos lecteurs ont compris qn'il s'agit ici du phénomène du mascaret.
on l'appelait la Tour des Castillans. Il n'en restait 'aucun vestige lorsque les instances réitérées du commerce et de la marine déterminèrent le gouvernement de Louis XV à céder aux vœux de la chambre de Normandie, en construisant les phares qui éclairent aujourdhui le Havre.
Les édifices que représentent notre dessin ont été consiruits en 1774- Surmontés d'abord par des foyers dans lesquels on brûlait de la houille, chacun d'eux fut couronné en 1781 par une lanterne qui contenait un appareil d'éclairage formé de seize réflecteurs sphériques illuminés les uns par trois, les autres par deux lampes à mèches plates. Il y avait quarante becs par appareil. Des réflecteurs à deux paraboloïdes de Bordier-Marcet, au nombre de six par phare, furent substitués en 1811 et 181 4 à ces vicieux appareils. Ils furent portés à dix en 1819. Enfin, en 1845, les deux tours ont été restauréeset modifiées à leur partie supérieure, de manière à recevoir des appareils lenticulaires el des lanternes de 3"*, 50 de diamètre*. De la mêmeépoque datent les logements de gardiens établis entre les deux tours. Ces gardiens ont chacun deux chambres à feu, un cabinet, un grenier et un bûcher qui est établi dans une cour de service. On voit qu'il ne sont pas trop mal logés.
Les élévations des phares de la Hève présentent un fort beau caractère. Le spectacle dont on jouit de leur sommet est également très-imposant; quelques
* Ces tours viennent d'être encore modifiées pour recevoir un appareil électrique^
voyageurs ont même comparé la vue immense que l'œil embrasse à celle de Corinthe et de Constantinople. Lorsque le ciel est pur, on découvre en effet jusqu'à Barfleur, dans le sud-ouest ; à Touest, c*est Ronfleur, Trouville et lous ces petits bains de mer que la spéculation a élevés depuis une dizaine d'années sur la côte normande : Villers, Houlgate, Cabourg, Beuzeval, etc. ,enfin, plus loin, la Hougue, si tristement célèbre. Au nord, c'est le câp d'Antifer, et les rochers sombres et déchirés d'Étretal. Les phares de la Hève nous Tavons dit^plus haut, sont les premiers dans lesquels on ait fait,, en France, l'application de la lumière électrique. Cette lumière est évaluée à 5,000 becs de Carcel, et on lui donne une portée de 27 milles, qu'elle dépasse certainement, et de beaucoup. Les deux feux sont fixes, ils rayonnent à 20 mètres au-dessus de ia falaise, et à 121 mètres du niveau des hautes mers.