CORDOUAN
« Impétueuse est la Manche, dans son détroit où s'engouffre le flux de l'océan du Nord, dit Michelet. Apre est la mer de Bretagne, dans les remous violents de ses découpures basaltiques. Mais le golfe de Gascogne, de Cordouan à Biarritz, est une mer de contradictions, une énigme de combats. En allant vers le Midi, elle devient tout à coup extraordinairement profonde, un abîme où l'eau s'engouffre. Un ingénieux naturaliste la compare à un gigantesque entonnoir qui absorberait brusquement. Le flot, échappé de là sous une pression épouvantable, remonte à des hauteurs dont nos mers ne donnent aucun autre exemple. »
L'éloquent historien de la mer ne fait pas une peinture trop exagérée des violences du golfe de Gascogne ; aussi, dos les temps les plus reculés, lei>
marins ont-ils cherché à en amoindrir les effets en éclairant Tentrée de la Gironde. Il faut remonter très-haut lorsqu'on cherche l'origine du phare de Cordouan. Malheureusement tout est mystère dans son histoire, son origine et sa construction miraculeuse sur un plateau de rochers que balayent et recouvrent les flots à chaque marée. Il est certain que deux phares ont précédé celui que l'on admire aujourd'hui. S'il faut en croire la tradition, le plus ancien aurait été bâti par Louis le Débonnaire. Mais « aucun document ne venante Tappui de cette hypothèse, nous écrit un des hommes qui connaissent le mieux l'Aquitaine et qui en ont le mieux parlé', je serais, pour ma part, porté à croire que la première tour fut élevée seulement au treizième siècle, sur la demande des marchands étrangers qui venaient à Bordeaux charger des vins, et particulièrement des marchands de Cordoue. Matthieu Paris nous apprend, en effet, dans sa Grande Chronique^ que les Maures ayant été refoulés à l'extrême sud de l'Espagne, de grandes relations commerciales s'établirent à cette époque (1236) entre les Gascons et les villes de Cordoue et de Séville. De là serait venu le nom de Cordouan. Je sais que cette étymologie est contredite par plusieurs érudits, et même tournée en ridicule, mais plaisanter n'est pas prouver. Ce qui paraît certain, c'est que la ville de Cordoue (cité de 300,000 âmes au treizième siècle et ancienne capitale du kalifat de ce nom) avait deux
* M . Ribadieu, rédacteur en chef de la Guyenne.
LES PHAHÉS FRANÇAIS. U7
raisons au lieu d'une pour demander l'établissement d'un phare à rentrée de la Gironde; car des marchands venaient à Bordeaux non-seulement y chercher des vins, mais aussi y porter des peaux et des cuirs réputée de tout temps et aujourd'hui encore pour leur finesse et leur bonne qualité. »
Si nous passons du domaine des conjectures dans celui de l'histoire, nous voyons le second phare, bâti au quatorzième siècle ( 1 362-1 570) par les ordres du fameux prince Noir. Ce phare s'élevait de 48 pieds au-dessus du sol. Il était terminé par une plateforme sur laquelle on allumait un feu de bois qu'un ermite était chargé d'entretenir. Cet ermite percevait pour sa peine un droit sur chaque navire de « deux gros de sterling. » On croit généralement que le rocher sur lequel la tour se trouvait était eiicore réuni à cette époque à la côte de Médoc. La configuration du terrain, la distance, la profondeur des passes, les ravages que fait encore la mer à Soulac et à la pointe de Grave viennent à l'appui de cette opinion.
Le phare bâti par le prince Noir n'était pas tout à fait solitaire sur son roc ; on lui avait donné pour compagne une chapelle élevée en Thonneur de la vierge Marie, et plusieurs maisons, construites vers le même temps autour du lieu saint, formèrent peu à peu une espèce de village. C'est là qu habitaient l'ermite, ses aides, et probablement un petit nombre de pécheurs et de pilotes.
Une gravure qui doit être du treizième siècle représente cette ancienne tour. C'est un édifice de
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forme octogonale, à ouvertures quadrangulaires mais allongées. La tour est doublée, si Ton peut dire, jusqu'à la hauteur du premier élage, d'un revêtement extérieur en pierre formant contre-fort. Quelques-unes des maisons qui occupaient jadis cet
Fig'. 21 — Ancienne tour de Cordouan.
emplacement existaient encore à l'époque où lut exécuté ce dessin.
Le phare qui fait aujourd'hui, et à si juste titre, Tiidniii ation dcsA'isiteurs fut construit, non sur les
Fi^. 25. — Phare actuel de Cordouan.3
ruines de l'ancien, mais à côté. Commencé, en 1584, par Louis de Foix, architecte de Paris, et auquel Philippe II confia plus lard la construction de PEscurial, il ne fut achevé qu en 1610, par son fils. La tour avait, y compris le massif de la plate-forme, 60 pieds de haut, 70 pieds en y ajoutant la lanterne en pierre. A cette époque, le terrain était tout à fait, et depuis longtemps sans doute, séparé du continent et formait une île d'une certaine étendue, « l'isle de Cordouan, » dit Louis de Foix lui-même, dans le contrat passé avec les autorités de la Guyenne pour la construction de la tour. Celte ile a disparu depuis, ainsi que la chapelle et les maisons dont nous avons parlé; il n'y a plus aujourd'hui, au pied du monumei^t, que le roc nu et quelques langues de sable complètement recouvertes à mer haute.
Le phare, tel qu'il sortit des mains des deux de Foix, se composait d'une plate-forme circulaire que défendait un large parapet, et de la tour, qui était divisée en quatre étages, non compris la lanterne. Le rez-de-chaussée présentait un grand vestibule de forme carrée et quatre petits réduits qui servaient de logements et de magasins. Des escaliers, placés dans les embrasures de la porte d'entrée et des deux fenêtres, conduisaient dans les caves et dans la citerne. A droite et à gauche de cette porte étaient placés, avant la révolution, les bustes de Henri III et de Henri IV. Au premier étage,^ qui portait le titre, probablement peu justifié, « d'appartement du roy, » était une salle de mêmes dimensions que le vestibule, mais plus richement décorée, d'où l'on
pouvait se rendre sur une première galerie extérieure. Une chapelle, de forme circulaire, occupait le second étage ; elle était éclairée par* deux rangs de fenêtres, couverte par une voûte sphérique, et ornée de pilastres corinthiens et d'élégantes sculptures. On a placé au-dessus delà porte de cette chapellele buste de Louis de Foix; et le sonnet suivant, composé dans le galimatias le plus pur du temps, se lit dans un large cadre qui le domine :
QVAND lADMIRE RAVI CEST ŒTVRE EN MON COVRAGK MON DE FOIX MON ESPRIT EST EN ESTONNEMENT.
PORTE DANS LES PENSERS DE MON ENTENDEMENT LE GENTa INGENIEVX DE CE SVPERIJE OVVRAGI.
LA IL DISCOVRT EN LVY ET DVN HTET LANGAGE TE VA LOVANT SVDTIL EN CE POINT MESMEMK.NT QUE TV BRIDES LES FLOTS DV GRONDEVX ELEMENT ET DVN MVTIN NEPTVNE LA TEMPESTE ET LORAGE TROIS ET QVATRE FOIS BIENHEVREVX TON ESPRIT DE CE QVAV FRONT DRESSE CE PUARE IL ENTREPRIT POVR SE PERPETVER DANS LHEYREVSE MEMOIRE TV TES AQVIS PAR LA VN HONNBVR INHNI QVI NE HNIRA POINT QVE CE PHARE DE GLOIRE LE MONDE FINISSANT NE SE RENDE FINY.
Toutes ces parties de la construction primitive subsistent encore et n'ont pas été trop altérées par les restaurations; taais il n'en est pas de même pour la partie supérieure de l'édifice : elle a été complètement détruite lors de l'exhaussement de la tour.
Au-dessus de la seconde galerie, le dôme de la chapelle était accusé au dehors et découpé par des lucarnes richement ornées, qui formaient le second rang des fenêtres de cette salle» Il était surmonté
d'un pavillon circulaire \oûté et décoré de pilastres composites, dont Fenlablement était couronné par la balustrade à jour d'une galerie extérieure conduisant dans la lanterne. Cette lanterne, de dimensions assez restreintes, était exécutée en pierres de (aille, et $e composait de huit arcades, dont les pieds-droits étaient ornés de colonnes, et dont fa coupole se terminait par la cheminée destinée au dégagement de la fumée du foyer.
Sous Louis XV, en 1727, une lanterne de fer fut substituée à cette lanterne en maçonnerie, dont les pierres avaient été calcinées par le feu, et dont les larges pieds-droits présentaient d'ailleurs le grave inconvénient d'occulter une partie très-notable de la lumière ; mais on conserva la même hauteur au foyer, qui n'était élevé que de 57 mètres au-dessus du niveau des plus hautes mers.
Cette hauteur, ne permettant pas aux navigateurs d'apercevoir le feu à grande distance, fut bientôt jugée insuffisante. Un projet d'exhaussement de 10 mètres fut rédigé par le chevalier de Borda, qui le soumit à Teulère, ingénieur en chef de la généralité de Bordeaux. Ce dernier démontra la nécessité et la possibilité de porter cet exhaussement à 20 mètres. Les plans furent accueillis, et leur exécution, qui n'était pas sans quelque témérité, eut lieu de 1788 à 1789, avec un succès qui a valu à Teulère une gloire presque égale à celle du premier architecte de la tour.
Le foyer s'élève aujourd'hui à 63 mètres audessus du sol et de 59 mètres du niveau des hautes
mers. Mais il faut avouer qu'au point de vue de Tart, le monument est loin d'avoir gagné. Les formes trop nues de la construction moderne ont quelque chose de sec, qui contraste d'une manière regrettable avec l'élégance et la richesse de l'œuvre de la Renaissance. Le couronnement actViel ne vaut pas, à beaucoup près, celui qui existait autrefois. Cependant, dit justement M. Reynaud, « la première impression que fait éprouver l'édifice ne laisse place à aucun regret ; on est saisi d un profond sentiment d'admiration dès qu'on se trouve en présence de ce majestueux monument, s'élevant avec tant de -hardiesse au sein de l'Océan. »
M. Michelet a magnifiquement exprimé cette sensation dans son beau livre sur la mer. « Pendant six mois de séjour que nous fîmes sur cette plage, dit-il, notre contemplation ordinaire, je dirai presque notre société habituelle, était Cordouan. Nous sentîmes combien cette position de gardien des mers, de veilleur constant du détroit, en faisait une personne. Debout sur le vaste horizon du couchant, il apparaissait sous cent aspects variés. Parfois, dans une zone de gloire, il triomphait sous le soleil ; parfois, pâle et indistinct, il flottait dans le brouillard et ne disait rien de bon. Au soir, quand il allumait brusquement sa rouge lumière et lançait son regard de feu, il Slemblait un inspecteur zélé qui surveillait les eaux, pénétré et inquiet de sa responsabilité. Quoi qu'il arrivât de la mer, toujours on s'en prenait à lui. En éclairant la tempête, il en préservait souvent, et on la lui attribuait. C'est ainsi que l'igno-
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Fig. S4. — Intérieur du phare de Cordouan.
rance traite souvent le génie, l'accusant des maux qu'il révèle. Nous-mêmes, nous n'étions pas justes. S'il lardait à s'allumer, s'il venait du mauvais temps, nous l'accusions, nous le grondions. « Ah ! « Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc « fantôme, nous amener que des orages? »
Une restauration complète du phare de Cordouan a été exécutée dans ces dernières années : elle a eu pour objet de remplacer les pierres rongées par le temps, et elles étaient nombreuses, surtout au dehors, et de faire revivre les sculptures, qu'on avait grand peine à retrouver, tant elles étaient dégradées. On a reconstruit eu outre la totalité des logements qui avaient été à diverses reprises adossés contre le rempart de la plate-forme pour suppléer à l'insuffisance de ceux de la tour. En 1854, on lui a donné les caractères qui le distinguent aujourd'hui des autres feux ses voisins , c'est-à-dire un feu tournant de minute en minute, blanc et rouge, dont la portée est de 27 milles.
L'installation de l'appareil dioptrique de Cordouan est ancienne ; elle remonte aux premières expériences de Fresnel, car c'est une particularité à noter dans l'histoire de ce patriarche des phares, que c'est toujours à lui qu'on a songé lorsqu'il s'est agi d'essayer une invention nouvelle. Il fut l'un des premiers qui virent le charbon de terre remplacé, comme moyen d'éclairage, par des lampes. En 1782, il n'en comptait pas moins de 80, accompagnées chacune d'un réflecteur. Un peu plus lard, lorsque Teulère eut fourni à Borda les éléments du
système catoptrique, ce fut à Cordouan que fut installé le plus grand appareil ^1790). Enfin, quand Augustin Fresnel eut à son tour inventé le système lenticulaire, ce fut encore à Cordouan que fut expérimenté le modèle le plus important.
En présence des nombreux et précieux services que Cordouan a rendus, nous nous demandons si, parmi tant de monuments élevés par l'orgueil des hommes, il en est beaucoup qui soient aussi respectables que cet Abraham des phares. Dans ce nombre, nous n'en trouvons pas un qui mérite, à nos yeux, une plus profonde vénération. Plus noble et plus utile que les trophées dont les conquérants ont semé leurs pas sanglants, ou les bornes fastueuses dressées par les nations à chacune des étapes de leur histoire, il sera aussi plus durable; car ceux-ci n'appartiennent qu'à quelques individus ou il des nations : Cordouan, lui, appartient à la rac(î humaine l