II
Nous aurions préféré n'avoir pas à prononcer ce mol sinistre de naufrageurs^ dans ce petit livre tout consacré aux efforts faits justement pour éviter le naufrage et ses suites. Malheureusement notre tâche serait incomplète si nous passions sous silence ces monstres qui, changeant le but que se sont proposé les amis de l'humanité en éclairant les mers, ont employé et emploient encore ces feux, ailleurs si bienfaisants, pour causer la perte des navires, la mort ou la ruine des navigateurs. Oui, tandis que sur la rive, ceux-ci allumaient des phares destinés à guider les bâtiments dans leur course incertaine, pour leur montrer le port, et comme pour leur dire : « Ici des cœurs battent pour vous, des yeux veillent, des mains amies attendent les vôtres, venez à nous sans crainte ; voici
le salut; » d'autres allumaient aussi des feux, mais ceux-ci deslinés à conduire le navire sur les écueils où, brisé bientôt, il allait enrichir de ses épaves les mains criminelles qui l'avaient lâchement attiré dans le piège.
Les annales de ces forbans sont longues; elles commencent à l'antiquité la plus reculée, et ne sont pas finies. En remontant le cours des siècles, aussi loin qu'on peut aller, nous rencontrons Scylla, sur la côte du Rhegium. Qu'est-ce que Scylla si ce n'est un phare de naufrageurs'? Ulysse, on s'en souvient, y vit six de ses compagnons saisis par le monstre, et autant dans la caverne des Cyclopes, dont l'œil frontal n'était probablement que la machine circulaire contenant le feu placé au haut de leurs temples ou phares. Les Arimarpes ou Cyclopes hyperboréens entretenaient également un feu perpétuel au sommet de leurs monuments religieux, nommés Charis ou Charisia, et suivaient les mêmes coutumes. Ceux des provinces siciliennes de Léontium et de Xuthia, qui avaient Polyphème pour chef, sont restés célèbres par leur cruauté; ils sacrifiaient tous les étrangers qui abordaient à leurs côtes. Euripide fait déclarer à Silène que la chair de ces malheureux était considérée comme délicieuse; et quant aux prêtresses Cananéennes ou Cuthites, qui vivaient principalement sur les côtes de la Campanie, a les plages où se trouvaient leurs
* Le sommet de la roche Scylla est encore surmonté d'un château, bâti probablement sur les ruines de la tour qui s'y trouvait iadis.
lentes, dit Virgile, étaient couvertes des ossements des marins qui y avaient abordé, séduits par leurs chants harmonieux; » aussi Circé recommandat-elle à Ulysse de fermer ses oreilles aux voluptés de leurs hymmes sacrés et de leur musique enivrante. Les prêtres qui desservaient les tours maritimes 'dédiées à Jupiter Lycœen ou Apollon, y avaient également introduit les sacrifices humains, et donnaient la préférence aux enfants, etc.
Mais la barbarie des rites du paganisme et la perfidie de ceux qui gardaient les passages les plus, difficiles, sont suffisamment connues, sans avoir besoin de recourir à l'histoire des Lestrygons, des peuples de Leoiitium, qui portèrent leurs cruautés dans toute la Grèce, le Pont, la Libye ; ni à celle des Furies et des Harpies, qui étaient également des prêtresses du feu, et qui pioussèrent leurs excès si loin , qu'on finit par les confondre avec les démons. La manière dont elles sacrifiaient Jes étrangers était particulière ; elles les forçaient à combattre un de leurs prêtres, sorte d'athlète, qui attendait leur victime dans une cour disposée pour cette lutte, devant le phare ou le temple. Celui-là habitué à cet exercice et familiarisé avec Tœuvrede la mort, avait bientôt renversé son adversaire, puis on procédait aux autres parties du sacrifice. Il est inutile de rapporter ce qui se passait chez les Druides ou les Hères.
Rappelons encore le stratagème derNauplius, roi de l'île d'Eubée. Irrité de ce que les Grecs avaient fait périr son fils Palamède, il mit des feux sur le
mont Caphareus (aujourd'hui Kavo Doro), pour y attirer la flotte grecque pendant la tempête, et elle s'y perdit presque tout entière.
Il est certain que les peuples du moyen âge firent construire des tours à feu sur leurs rivages, mais celles-ci ne furent jamais nombreuses. Ils avaient leurs raisons pour laisser leurs côtes dans l'obscurité. Le chapitre xxxi des Rôles d'Oléron prononçait, contre les inhumains qui tuaient les naufragés pour les piller, au lieu de leur prêter secours, la peine de l'immersion dans la mer et la mort à coups de bâton et de pierre : « Doilvent être mis en la mer et plongés- tant que soient demy morts, et puis les tirer dehors et les lappidér et assomer, comme on feroit un chien ou loup. » Malgré ces lois, ce fut un bon temps pour les naufrageurs 1 pas un hameau situé sur le bord de la mer qui ne considérât Téchouement d'un navire dans son voisinage cogime l'un des avantages de sa position. Ses épaves ne revenaient-elles pas à ceux qui les recueillaient ? « Bona naufraga qux ad littiis régis pervenerint^ régis suntj » disent les lois de Hoël le Bon (dixième siècle).
Les rois et les ducs de Bretagne levaient ce droit de bris ou de lagan jusqu'à Bordeaux et là Rochelle ; ils entretenaient, en outre, dans ces deux villes des hommes qui faisaient payer les brefs à l'aide desquels les marchands pouvaient seulement naviguer dans la mer de Bretagne. Mais ce droit, comme tous les droits à celte époque troublée, était une source permanente de querelles et même de guerres entre ceux qui se le disputaient. Hoël, deuxième roi de
Bretagne, l'ayant concédé au seigneur de Léon, en lui donnant sa fille en mariage, Jean le Roux contesta plus tard ce droit à Guilhomer, héritier de cette principauté. On en vint aux mains, et Guilhomer perdit le château de Quimper, qui fut brûlé, et vit ses terres dévastées. Bien mal acquis ne profite pas, dit-on. C'est ce même seigneur auquel un juif montrait un jour un diamant magnifique : « J'ai mieux que cela, » répondit ce gentilhomme. Et menant le juif à la fenêtre de son château, il lui désigna un récif que la mer qui remontait commençait à envahir. « Voilà, ajouta-t-il ,avec candeur, qui vaut toutes les pierreries de votre écrin. »
Ce récif, qui lui valait dix mille sous par an, suivant dom Lobineau, devait être la pointe du Raz. Malheur au navire que le vent affale sur cette pointe terrible I Sans un miracle, sans une saute de vent très-rare, il est dans l'impossibilité de se relever, il faut qu'il périsse. « Tandis que l'honnête homme palpite à la vue du danger, dit Cambry (1794), l'impitoyable habitant de ces rives s'arme de crocs, de cordes, va se cacher dans les rochers pour y saisir ce que la mer transportera sur le rivage ; il attend sa proie, accroupi pour échapper à l'œil des surveillants. Jadis il assommait le malheureux qui lui tendait les bras, en échappant au courroux des flots, il l'enterrait et le dépouillait sans pitié ; il est plus humain à présent, il accorde la vie, ne tue que rarement, mais il vole; en vain la force armée tente, quelquefois,, de s'opposer à cet affreux désordre. 11 est une digue de.cailloux, vis à vis Plovan ; les
286 LES PIIAUES.
habitants furieux, unis avec leurs femmes, s'y rassemblent, bravent la mort, attaquent les gendarmes; le feu, le sang ne fait qu'augmenter leur audace : les femmes sont des mégères plus hardies, plus intrépides encore que les hommes : le comble de l'injustice, delà cruauté, de la tyrannie militaire est, suivant eux, de leur disputer les dons que le ciel leur envoie. »
Pour mieux tromper les navires, ils pendaient un fanal entre les cornes d'une vache; ils avaient remarqué que le mouvement de Tanimal lorsqu'il marc*he imite le balancement d'un vaisseau; en sorte que le navigateur se croyant loin des côtes avançait toujours et s'échouait bientôt. Cette ruse est ancienne : dès les temps les, plus reculés, on la voit employée par les habitants dû Pont-Euxin.
Une fois la farce se mêla au drame. Cambry raconte qu'en 1794, au moment d'un naufrage, les habitants dePlozevetet de Plovan, après s'être gorgés, comme des sauvages de vin, d'eau-de-vie, de liqueurs, avalèrent une caisse entière de médicaments qui donna la mort aux uns et d'affreuse convulsions aux autres.
M. de Quatrefagés cite aussi les îles Chausey comme l'un des endroits les plus redoutés de nos côtes antérieurement au seizième siècle ^ S'il faut en croire la tradition, c'étaient des moines qui exerçaient cette horrible industrie de naufrageurs. Tout être vivant qui abordait à leur repaire était mis à mort. Les femmes seules étaient d'abord épargnées,
* ^avenirs d'un iiaturaliUe.
mais plus d'une était ensuite précipitée dans un souterrain communiquant avec la mer, pour qu'elle fût étouffée par la marée montante. « Dans un coin des ruines du vieux fort, ajoute M. de Quatrefages, on m'a montré une fosse carrée à demi comblée de pierres, et qu'on assure avoir servi d'orifice au puits qui conduisait à ces terribles oubliettes. On comprend que des craintes superstitieuses n'ont pas manqué de s'attacher à ces lugubres souvenirs. Aussi, quand la nuit enveloppe ces ruines maudites, quand les rafales du vent d'ouest jettent jusqu'à elles r humide poussière des vagues, pas un habitant de Chausey ne se hasarderait dans leur voisinage, pas un n'oserait s'exposer à voir les longues flammes rouges qui dansent dans la cour du vieux château, ou à entendre les gémissements qui sortent des flancs du rocher pour se mêler au fracas de la tempête. »
Cependant, si certains propriétaires riverains s'étaient arrogé le droit débris, ils ne paraît pas qu'il aient eu leurs souverains pour complices. Depuis longtemps des lois sévères, et dont l'initiative appar-* tient à l'un des Aridronics de Constantinople, sont édictées contre ces usages odieux. En France, en Italie, en Espagne, en Angleterre et. en Allemagne, cette législation veut que les épaves non réclamées par leurs propriétaires légitimes fassent retour à l'État. Elle enjoint aussi aux autorités de veiller à ce que la loi ait son cours. Toutefois l'appât du gain est si vif chez l'homme, que sur nos côtes, non-seulement ces lois n'étaient pas exécutées à la fin
iMK) LES PHARES.
du siècle dernier, ainsi que Cambry nous l'apprend, mais que les magistrats eux-mêmes imitaient la multitude en prenant part au pillage qu'ils étaient chargés d'empêcher*.
Ces magistrats font mieux leur devoir aujourd'hui, au grand regret de leurs administrés, d'après ce que dit M. Elisée Reclus dans ses belles Études sur les Landes. Il est vrai qu'autrefois, les populations landaises, en grande partie composées de pirates*, se livraient à la même industrie que leshabitans du Raz. Ceux des villages les plus rapprochés du littoral — c'est M. Reclus qui parle — racontent de lugubres histoires qui font dresser les cheveux, et, si Ton en croit les mauvaises langues, il y aurait toujours parmi les riverains des hommes qui regrettent ce bon vieux temps de pillage et de meurtre. Encore en 1815, les matelots d'un navire espagnol en détresse , craignant d'être maltraités par les habitants des Landes, essayèrent, dit-on, de gagner les côtes d'Espagne à force de rames, et périrent tous dans les flots.
Coulier prétend que ces lois étaient moins bien observées ailleurs, encore vers 1829. « On n'ose presque pas Tavouer, dit-il, mais il existe en Europe des phares qui peuvent le disputer à ceux de Tantiquité, et qu'on n'éclaire occasionnellement que
» On peut lire à ce propos le Message du Directoire exécutif au conseil des Cinq-cents, en date du 23 thermidor an^ V.
* Suivant les étymologistes, le nom de ÏMbourd (Laphui'dy), qui désigne les cantons basques les plus ra'pprochés du Marensin, signifie contrée de pirates.
LES NAUFRAGBURS. tiW
pour tromper les marins et concourir aux naufrages;' malheur aux navires qui, sortant de la mer Noire, voudraient donjier de confiance dans le canal de Constantinople, en prenant imprudemment, pour se guider, les deux feux qu'ils y rencontrent ! les habitants des côtes voisines éteignant ceux qui pourraient réellement servir, pour en allumer d'autres où il n'existe pas de passage, leur tendent le piège le plus perfide, et en quelques heures les navires et leurs équipages sont, pour ainsi dire, anéantis, pour ne laisser aucun indice de leur crime. »
«En se reportant sur notre continent, ajoute Coulier, la comparaison ne saurait nous être favorable, puisqu'il n'est que trop avéré que les navires qui viennent s'y briser n'ont souvent point d'espoir de salut; et, comme il est important de ne rien avancer au hasard en pareille circonstance, je citerai le Ctmom, brick grec, qui, en 1825, fut se briser à Alderney, et dont l'équipage, après avoir conjuré l'orage par des efforts inouïs, fut mis à nu par la civilisation européenne du dix-neuvième siècle^ »
* « Je quitte àTinstantles débris du navire, qui avait à l)ord uiic riche cargaison, écrit au Moniteur l'un de ses correspondants ; mais je regrette d'avoir à vous dire que je n'ai jamais vu une telle scène de pillage. Les deux tiers au moins des objets précieux qui étaient à bord, ont été volés et emportés à la ville, ou cachés dans le sable jusqu'à ce qu'on pût venir les prendre avec sûreté. Un jeune homme, même de très-bonne famille, a emporté une poche pleine de cuillers d'argent ; et d'autres des sabres montés en argent. Des femmes ont volé des pièces entières de mousseline et de batiste. D autres objets ont été emportés par des enfants. Les gens de l'équipage avaient des effets à bord, qu'ils ont tenté de sauver; mais ils n'y ont réussi qu'en partie; aussi pouvaient-ils bien
' Depuis l'époque où se sont passés ces faits odieux, des progrès notables se sont accomplis dans le cœur des hommes et dans la pratique des lois. On pourrait en arguer qu'aucune tentative propre à faire échouer les navires ne saurait avoir eu lieu : il n'en est rien cependant. Au moment où nous écrivons, le Moming-Post, de Londres, appelle l'altention du gouvernement anglais sur la barbare coutume des habitants des côtes qui allument, dit ce journal*, de faux signaux sur le rivage, afin d'y faire échouer les navires, dont ils se partagent les débris. Cette coutume particulière, autrefois au comté de Cornouaille, ajoute le Morning-Posty semble se répandre aussi dans celui de Durham, sur les côtes de la mer du Nord; Ce qui paraît confirmer nos appréhensions, c'est le grand nombre de navires qui se sont perdus récemment entré Sunderland et Tynemouth, sur des rochers où on avait vu briller de faux signaux, que les navires prenaient pour des phares ordinaires. C'est bien assez des tempêtes de l'Océan si fréquentes dans cette saison, sans que la malveillance vienne encore ajouter à la furie des éléments. Aussi, proposerons-nous de prendre des mesures énergiques pour réprimer cefe crimes odieux. Il faut appliquer purement et simplement les anciennes lois de George II, par les-
s'écrier , comme l'un d'entre eux l'a fait ce matin : « Oh ! plût à « Dieu que j'eusse fait naufrage sur quelque rivage turc; là je me « serais attendu à la mort et me serais résigné ; mais ici parmi les « chrétiens, j'attendais charité et protection, et n*ai trouvé que le « pillage et l'insulte. »
* Année 1866.
quelles le fait seul d'avoir allumé de faux signaux était assimilé au crime de « félonie capitale, » et la tentative de s'approprier les épaves jetées à la côte comme un « vol ordinaire. » Nous proposerons aussi que toutes les épaves soient désormais vendues au profit des gardes-côtes ; cela ôtera^ aux paysans du rivage toute tentation d'attirer les navires sur des écueils où ils se brisent. »
Ce n'est pas tout. Dans cette même Angleterre, qui la première a fondé ces admirables institutions de Life-Boats, aujourd'hui si intelligemment imitées en France, il s'est formé d'odieuses associations dont il nous faut aussi parler. Ceux qui les composent, leurs compatriotes les appellent aussi naufrageursj et c'est leur véritable nom. Seulement, au lieu de provoquer le naufrage et d'attendre ses épaves à la côte, ils vont les chercher en mer. Un petit navire leur est-il signalé, vite, ils sautent dans leur cutter, se dirigent sur le bâtiment en vue, l'accostent, montent à bord, s'emparent de la barre et du commandement, le mènent dans le premier port anglais venu, et là, les lois à la main, exigent une rançon qui, la plupart du temps dépasse la valeur du navire. Les Annales de notre intéressante Société de sauvetage ont publié sur ce sujet une étude où nous trouvons vingt exemples de ce genre d'escroquerie actuellement dénoncée avec beaucoup d'énergie par notre gouvernement au gouvernement anglais.
L'ère des naufrageurs, on le voit, n'est pas encore close, et nous craignons qu'elle ne le soit jamais.
'294 LES IMIAIIES.
car si les lois sont sévères, la justice ne saurait être partout, tandis que la race inextinguible des mauvaises passions rôde à toute tieure et sur tous les chemins !
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