‹ Les pharesChapitre 21 sur 23 · LE ROMAN DE LA TOUR D'EDDYSTONE · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE LA TOUR D'EDDYSTONE

Est-ce rariecdole que nous avons reproduite plus haut qui a servi de sujet à certaine petite nouvelle que nous avons lue dans un recueil international justement estimé, la Revue britannique^ ou bien est-ce avec la nouvelle qu'on a fait Tanecdote, c'est ce que nous ne saurions dire. Mais comme toutes deux appartiennent à notre sujet, nous nous som. mes permis de remprunter, en l'abrégeant, à cet excellent recueil , assez riche pour prêter sans compter.

Je n'ai pas voulu faire un conte en écrivant ce qu'on va lire ; c'est une confession pour soulager mon âme du loui'd poids qui pèse sur elle depuis de longues années*

LA VIE DAiNS LES PHI^KES. 241

J*ai débuté dans la vie par la marine. Après avoir hésité entre diverses professions, je m'engageai un beau matin sur le trois-mâts de commerce le Neptune^ qui, après sa campagne, me ramena enfin au port d'où il était parti. C'est dur le métier du marin! Cependant, lorsqu'il me fallut songer de nouveau à vivre, je pensai à redemander du travail à la mer. Seulement, comme le service du Neptune m'avait dégoûté de la marine marchande, je résolus de m'engager dans la marine royale, et à cet effet je me dirigeai vers Plymouth.

Le moment était mal choisi, car en arrivant à Devonport, j'appris qu'il ne s'y trouvait aucun navire en armement. J'avais heureusement quelque argent, c est-à-dire de quoi attendre dix ou quinze jours. J'entrai donc hardiment dans Admirai Rodnexfs Taverriy où je pris une chambre confortable. Puis comme les environs m'étaient inconnus, je m'amusai à les parcourir ; en sorte que le temps s'écoulait fort agréablement pour moi.

Quinze jours passèrent ainsi, et j'aurais volontiers consacré le reste de mes jours à ce far niente; mais je comptais sans mon hôte, comme on dit. CeluiHîi me rejeta dans la réalité en me présentant le total de mes dépenses. Je le payai, ce qui allégea ma bourse assez complètement pour que je comprisse que le temps des rêves était passé. Par bonheur mon aubergiste était un homme honnête et compatissant ; il me donna de bons conseils et entre autres celui de partir immédiatement pour Bristol^ où je trouverais facilement à m'engager pour le

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commerce, ce qui était plus sage que d'attendre indéfiniment Tarmement d'un bâtiment de l'État.

Je réfléchissais à ce que Taubergiste me conseillait, lorsqu'un homme déjà âgé entra dans la salle.

— Encore un d'envolé, mon brave Jem, dit-il à l'aubergiste: le nouvel oiseau a aussi abandonné la cage. Le ciel me confonde, si ce n'est pas le troisième depuis deux mois !

— Monsieur arrive à point pour vous, me dit l'hôte. Voilà votre affaire, à moins toutefois que vous n'ayez peur de l'isolement et d'un travail régulier.

— De quoi parlez-vous? demandai-je.

— Monsieur, reprit l'aubergiste, est inspecteur des phares. Le gardien de celui d'Eddystone l'a quitté subitement. Voulez-vous sa place? Cet emploi vous conviendra parfaitement, car, ajouta-t-il en riant, je ne crois pas me tromper en supposant que vous n'aimez pas le travail outre mesure.

Cette proposition m'enchanta, et j'acceptai l'offre sur-le-champ. On m'accueillit de même, car j'avais de bons certificats, et aucun postulant n'était sur les rangs, ce qui ne laissa pas que de m'étonner un peu. Le vieil inspecteur me dit qu'il fallait signer un engagement de six mois, parce qu'on était fatigué de voir les recrues déserter leur poste après quelques jours de service. J'étais si content que j'offris dem'engager pour un an ; l'inspecteur sourit et me répliqua que six mois suffisaient.

Ainsi que l'avait dit mon hôte, cette position me convenait parfaitement, et je me réjouis intérieure-

ment de ma bonne fortune. Bons appointements, abondance de vivres, chaude retraite, vie facile, que fallait-il déplus? Aussi je cherchai vainement le motif qui avait pu contraindre mes prédécesseurs à quitter le service, el ne le trouvant pas, je les rangeai au nombre de ces gens que rien ne satisfait et qui ne sont réellement bien que là où ils ne sont pas.

Le séjour du phare, il faut l'avouer, devait être parfois un peu monotone. Pour obvier à cet inconvénient, je fis quelques emplettes propres à me divertir. J'achetai un jeu de cartes, une boîte à musique d'occasion et un livre de bons mots et de chansons populaires. Puis, comme il me restait quelque argent et que je savais que je n'aurais pas avant longtemps Foccasion de le dépenser agréablement, je donnai une fête. Je veux dire que je payai deux violons et une flûte qui nous firent danser jusqu'au matin dans une arrière-salle de mon auberge. Que d'années se sont écoulées depuis lors ! Depuis je n'ai pas retrouvé de nuit aussi heureuse !

Le lendemain matin, je fis mes adieux à mon hôte et je m'embarquai dans la chaloupe affectée au service du phare. En route, un matelot me fit remarquer que j'allais commencer ma tâche un vendredi.

— Que m'importe ! répliquai je. Suis-je une vieille femme pour redouter le vendredi?

— Nous verrons, nous verrons, reprit le superstitieux marin.

Je me moquai de lui, et, pour montrer combien ses paroles me troublaient peu, je m'écriai que je

2n LES PlIAUES.

ne voulais plus d'autre nom que celui du compagnon de RobinsonCrusoé. Comme lui, n'aliais-je pas d'ailleurs habiter une île déserte? Je me souviens très-bien-de cet incident. Alors j'étais plein d'espérance.

Le temps était beau, la brise légère. Trois heures après notre départ, nous atteignîmes notre destination et nous débarquâmes sans difficultés. On transporta dans la tour les provisions que contenait la chaloupe; ceci fait, Tembarcation mit le cap sur Plymouth et me laissa seul, ou du moins avec mon compagnon de garde.

Celui-ci était un vieil Écossais, dont la physionomie n'était point faite pour me séduire. Il avait l'air sombre et ne paraissait point communicatif. Il me montra pourtant ma nouvelle demeure, qui me convint.

Je n'avais jamais vu l'intérieur d un phare. Le pied de la tour ne formait qu'un seul massif de maçonnerie : au-dessus se trouvaient quatre chambres superposées et dominées par la lanterne. Celles du bas servaient de magasins ; la troisième était la cuisine, et la dernière contenait nos lits. C'était la même économie d'espace que dans un vaisseau, et, comme dans un vaisseau aussi, je constatai qu'il y régnait la même propreté. La seule différence était le peu de place que l'on avait pour se mouvoir, au moins dans le sens horizontal ; on ne pouvait prendre d'exercice qu'en montant et en descendant; mais je n'y songeai point sur-le-champ.

— Je vivrai ici très-commodément et avec tout le

confort désirable, pensai-je. Après avoir couru le monde comme je l'ai fait sur le Neptune^ je dois m'estimer très-heureux de rencontrer un tel asile.

Il n'est pas fort doux, en effet, de faire le quart sur le pont d'un navire, durant une nuit froide et pluvieuse, désagréablement ballotté par le tangage et le roulis, ou bien de grimper dans la mâture pour prendre des ris pendant un coup de vent. Je me rappelai précisément que l'année précédente, à la même époque, je passais le cap Horn sur le Neptune. Pendant trois semaines nous avions vécu au milieu de fatigues et d'inquiétudes incessantes, sans qu'il nous fût possible d'ôter nos vêtements et de dormir une heure avec tranquillité. Une mer en fureur nous assaillait sans repos de ses lames courtes et dures, tandis que la brise aiguë du pôle antarctique nous fouettait de la neige au visage et sur les mains. Jour et nuit il fallait être aux pompes quand on n'était pas à la manœuvre ; pour comble de malheur, nos provisions s'épuisaient, et nous ne pouvions pas passer... Quel contraste maintenant! Je n'avais qu'à entretenir une lampe et à veiller pendant quelques heures dans un excellent fauteuil ; un bon lit, une bonne nourriture m'attendaient ; j'étais abrité contre les tempêtes et pouvais dormir en toute sécurité. Grande était la différence, on ne le niera pas.

J'ignorais, hélas I que je regretterais bientôt la destinée à laquelle je me félicitais d'avoir échappé, et que je ne tarderais pas échanger mon bien-être

contre les plus dures épreuves de mon ancienne profession.

Quand j'eus visité les étages inférieurs du phare, mon compagnon me conduisit dans la lanterne, m*expliqua le mécanisme de l'appareil et mes nouvelles fonctions. 11 entra à ce propos dans des détails si minutieux, quoique le sujet ne prêtât point à de longs discours, et il parla si longuement, que ses explications m'ennuyèrent d'une façon •prodigieuse. Je redescendis dans la chambre, où je m'occupai de mon installation.

Le soir venu, mon compagnon et moi retournâmes dans la lanterne. Il m'apprit à allumer et à diriger la lumière de l'appareil. Cette leçon prise, je revins dans la cabine, car devant veiller pendant la seconde partie de la nuit, je crus nécessaire de me préparer par le sommeil.

Toutefois je ne dormis pas tout de suite. Je commençais à éprouver le sentiment de la solitude. Je crus d'abord que cela tenait à la nouveauté de ma situation. Cherchant autour de moi quelque chose qui pût m'occuper, mes regards tombjèrent sur la bibliothèque de mon camarade, si Ton peut appeler bibliothèque une demi-douzaine d'ouvrages occupant un rayon. J'avais lu pendant mon enfance quelques-uns de ces livres, les autres ne me semblèrent pas intéressants; je n'avais jamais eu de goût pour les lectures religieuses; je ne troublai donc pas la bibliothèque du vieux gardien.

Deux lunettes d'approche étaient pendues à des clous contre la muraille ; je les démontai et les

nettoyai toutes les deux, non qu'elles en eussent besoin, mais cela me fit passer quelque temps. J'ouvris ensuite les différents tiroirs qui se trouvaient dans la pièce ; je ne découvris qu'une suite de gravures représentant les signaux du phare et un livre explicatif de ces images, les vêtements de mon compagnon, plusieurs outils de charpentier et des bagatelles insignifiantes : il n'y avait pas de quoi me monter l'imagination. Je résolus néanmoins de ne pas me laisser abattre, et, quoiqbe je n'eusse pas faim, je descendis dans la salle qui renfermait nos provisions : là, je pris un morceau de petit salé. Après l'avoir mangé de bon cœur, je me fis un verre de grog, j'allumai ma pipe et remontai ma boîte musicale pour me donner quelque distraction.

Je me mis alors à réfléchir sur ma vie et mes aventures passées : le moment me sembla favorable pour commencer une entreprise que j'avais eu plusieurs fois le projet d'accomplir, mais que je n'avais jamais pu exécuter ; il s'agissait d'écrire mes Mémoires. Cette idée me remplit de joie, et aussitôt je cherchai comment je débuterais ; mais, ayant fumé deux ou trois pipes, ma boîte ayant joué plusieurs fois ses ritournelles, je m'aperçus que le temps avait passé d'une manière assez prompte : dans une heure, j'allais être de quart. Ce n'était pas la peine de mettre si tard la main à l'œuvre ; je pensai qu'il valait mieux monter près du vieil Écossais et attendre avec lui mon tour de garde.

Je le trouvai lisant la Bible; cela me déplut, non

pas qu'il y ait du mal à lire TÉcriture; mais que mon unique compagnon fût un être grave, ennuyeux, insociable, et, de plus bigot, c'était vraiment par trop fort. Je regrettai presque d'avoir accepté ma nouvelle place ; je me reprochai au moins de n'avoir pas pris des renseignements sur mon futur commensal. Je crois qu'il s'aperçut de ma mauvaise humeur, car il mit son livre de côté, plaçant ses lunettes en guise de signet dans l'endroit qu'il était ocfcupé à lire.

— N'éprouvéz-vous jamais d'ennui sur ce rocher? lui demandai-je en surmontant ma répugnance et en m'asseyant près de lui. C'est une résidence un peu triste et un peu solitaire que votre tour.

— Oui, me répondit-il avec une horrible prononciation écossaise, on se trouve parfois un peu seul ici ; mais je serais seul partout, car je n'ai ni parents ni alliés sur la terre ; j'ai appris à me suffire.

— Vous pourriez alors vous passer de ma compagnie maintenant et toujours? répliquai-je.

— Vous ne devez pas vous offenser, quand je n'ai pas eu l'occasion de vous déplaire. Je suis très content

— Oh I je ne m'irrite pas pour si peu ! m'écriai-je en l'interrompant. Notre destinée, d'ailleurs, est presque pareille. Lorsque je débarquai en Angleterre, il y a un mois, je trouvai tous mes parents morts et ensevelis, ma mère, ma sœur, mes deux frères ; depuis longtemps, mon père les avait précédés. Je suis seul, tout à fait seul dans le monde.

— Sort fâcheux I dit l'Écossais d'une voix nasii-

larde, mais celui qui mesure le vent à la brebis tondue

— Oh ! oui, je connais cette maxime, m'écriai-je de peur qu'il ne me fît un sermon ; cela est bien vrai. Les hommes, d'ailleurs, ne peuvent pas vivre toujours ; ils doivent mourir tôt ou tard ; tout est pour le mieux.

— On éprouve une grande consolation à parler ainsi, quand on est vraiment pénétré du sens de ces paroles, me dit mon interlocuteur.

Il y avait dans cet homme je ne sai$ quoi de décourageant qui avait influé sur ipoi au premier aspect : ses discours, ses regards étaient si fastidieux ! mais je ne voulais pas m'abandonner à cette impression ; je babillai courageusement, chantai une chanson, débitai une foule de plaisanteries excellentes et toutes sortes d'histoires sur mes aventures dans le cours d'une vie agitée ; quelques-uns de ces épisodes étaient fort amusants.

Rien ne servit. Quoique ma conversation eût toujours été jugée agréable, elle ne paraissait pas plaire au vieux dévot. Il m'écouta paisiblement et ne m'interrompit pas une seule fois ; mais je vis que ma gaieté ne lui convenait pas plus que son humeur sombre n'était de mon goût.

L'heure s'écoula néanmoins, et après m'avoir fait bon nombre de remarques sur la lampe, les réflecteurs et le service, il me laissa seul. Lorsqu'il fut parti, je pensai combien il était dur et injuste qu'un homme comme moi, doué de talents naturels et ayant reçu une bonne éducation, eût le même

sort qu'un vieil Écossais ignorant et imbécile; et je me demandai quand viendrait le temps où je serais enfin à ma place. Hélas ! il n'est pas encore venu I Bien des années se sont écoulées depuis que j'étais gardien du phare d'Eddystone, que de situa-» tiens indignes de moi j'ai occupées dans ce long intervalle !

Je réfléchis cependant que j'étais encore mieux sur mon écueil solitaire que sur le pont du Neptune j où je ne me trouvais pas seulement exposé à toute espèce de douleurs physiques, mais aussi à l'humeur railleuse et querelleuse de mes grossiers camarades.

— Je suis certainement mieux ici, pensais-je, qu'au milieu de ces sauvages.

Et lorsque je me rappelai que n'ayant plus d'argent, il aurait fallu me replacer de nouveau parmi ces brutes ou mendier mon pain, je regardai ma situation d'un œil moins défavorable.

Ces idées et d'autres considérations analogues m'occupèrent quelque temps. Je montai alors ma montre et cherchai à m'arrimer pour la nuit. Mais je fis de vains efforts : toutes les positions me déplaisaient î j'éprouvais une sorte d'inquiétude, et je résolus d'aller en bas chercher un verre de grog et ma boîte à musique, que j'avais oubliée. Je descendis en conséquence. Le vieux gardien dormait; un bruit léger que je ne pus m'empécher de faire, comme je passais près de sa cabine, le réveilla en sursaut.

— Qu'est-il arrivé? s'écria-t-il avec une exprès-

LA VIE DANS LES PHARES. 25l

sion de terreur. Que voulez-vous? parlez promptemei^.

— Ne vous effrayez pas, mon vieux, lui répliquai-je; il n'y a rien de nouveau. J'ai seulement besoin d'un verre de grog et de ma boite à musique.

— Quoi I vous osez, pour si peu de chose, quitter la lanterne I s'écriat-il.

Et en articulant ces paroles, il se précipita comme un lunatique le long de l'escalier.

Lorsque j'eu^ préparé mon grog et mis dans ma poche ma boite de Genève, je pris le même chemin que mon Écossais, riant de sa frayeur et de sa colère. J*avais eu tort, sans doute, de quitter mon poste, mais le mal n'était pas grand et sa conduite me semblait d'une rare absurdité.

— Allons, vieillard, lui dis-je lorsque j^eus atteint la lanterne, ne prenez pas un air si rébarbatif. Ne semblerait-il pas que j'ai commis un crime en m'apprêtant un verre de grog? Retournez dans votre lit, ou le froid va vous saisir par vos longues jambes, et il faudra ensuite que je vous soigne comme un nourrisson. Décampez, je vous prie ; je n'abandonnerai plus mon poste.

~Puis-je compter sur vous? me demanda-t-il d'un air d'angoisse qui me fit rire de nouveau.

— Oh ! certes, lui répliquai-je ; je n'ai plus besoin de rien. Descendez donc et mettez-vous entre vos draps. Je vous jure que vous auriez tort d'être inquiet.

Il garda le silence et retourna dans sa cabine. Je

iis jouer ma boîte à musique pendant quelque temps et avalai mon grog. Soit que la liqueur agît svff moi comme un narcotique, soit que je fusse las d'avoir passé d'une manière si joyeuse la nuit précédente, je ne tardai pas à m'endormir profondément et je ne me réveillai qu'au point du jour.

Lorsque j'ouvris les yeux et vis que Taurore se levait, je me hâtai d'éteindre la lampe, puis je descendis auprès de mon compagnon. Nous déjeunâmes. A la fin du repas, l'admonition que j'attendais me servit de dessert.

— Jeune homme, me dit l'Écossais, vous avez eu tort d'abandonner la lanterne la nuit dernière, et il ne faudrait pas commettre une seconde fois la même faute.

— N'y pensons plus. Le mal n'a pas été grand et ne pouvait pas l'être.

— Vous avez navigué, reprit mon compagnon, et vous saviez fort bien que -vous ne deviez pas quitter votre poste lorsque vous étiez de quart.

— Sans doute, répliquai-je ; niais un phare n'est pas un vaisseau. Nous n'avons pas à craindre les rafales ; les récifs semés autour de nous ne menacent d'aucun danger nos personnes et notre demeure.

— Voilà un beau raisonnement! s'écria-t-il, un beau raisonnement ! Nous ne sommes pas exposés^ cela est vrai, jeune étourdi ; mais si le phare se dérangeait et cessait d'avertir les marins, que deviendraient les hommes pour lesquels oji Ta élevé au-dessus des flots orageux ?

— Cinq minutes ne tirent pas à conséquence.

— Vous ne devez pas délaisser vos fonctions un seul moment. Vous et moi, nous sommes ici pour entretenir la lampe. Si, par notre négligence, un navire se perdait sur les rochers qui nous entourent, la mort de chaque homme pourrait nous être imputée à crime; nous serions des assassins, des meurtriers I N'essayez pas une justification impossible : vous savez que vous avez eu tort. Si je pensais...! Mais ce n'a été qu'une simple étburderie de votre part. Vous ne recommencerez pas, j'espère. Oublions donc un moment d'erreur.

Et je n'y songeai plus effectivement. Par malheur, des circonstances tragiques vinrent bientôt me rappeler ces paroles : « Si par notre négligence, un navire se perdait sur les rochers qui nous entourent, la mort de chaque homme pourrait nous être imputée à crime. »

Mais elles ne me firent aucune impression dans le moment, ainsi que je l'ai dit ; je tournai même en ridicule le langage de l'Écossais ; j'attendis néanmoins que je fusse seul, car il y avait alors dans son regard, dans sa physionomie, dans sou accent quelque chose de solennel qui m'imposait malgré moi. Ef cependant, quoique je me moquasse de ses discours, je le délestai plus que jamais. Il était écrit que nous devions avoir une querelle ce jourlà. Elle eut effectivement lieu et voici de quelle manière. J'avais bu plusieurs verres de grog, moins par nécessité que pour me fournir une distraction quelconque. Il s'en aperçut au niveau du rhum

dans la bouteille. Fermant alors l'armoire qui contenait les liqueurs, il en prit la clef. Je fis semblant de ne pas le voir; mais, bientôt après, désirant un autre verre, je m'approchai du vieillard qui était hors de la lanterne, dans la galerie circulaire et je lui dis poliment :

— Ayez la complaisance de me donner la clef de l'armoire.

— Non, jeune homme, vous ne l'aurez pas. Vous ne paraissez pas savoir vous arrêter : vous aurez désormais une ration journalière et pas une goutte de plus.

— Quel droit avez-vous de mesurer ainsi ma boisson? m'écriai-je. Donnez-moi la clef, vieux marsouin, ou je vais vous apprendre à vivre.

Je le saisis par le. bras comme j'articulais ces paroles ; mais, avec la rapidité de l'éclair et sans que je pusse empêcher ce mouvement, il lança la clef du haut de la galerie dans la mer.

— Vous avez voulu employer la force, me dit-il d'un air rude, parce que vous êtes plus jeune et plus robuste que moi. Considérez les suites de voire mauvaise intention ! Voyez ce que vous m'avez contraint de faire! Vous n'aurez plus de grog du tout maintenant; car vous n'oserez pas briser* la serrure : du moins vous feriez mieux de ne pas essayer, attendu que l'effraction parlerait d'elle-même. Mais si vous demeurez tranquille, je ne vous accuserai point, n'étant pas un dénonciateur.

Je donnai au malin vieillard une rude secousse, et, dès ce moment, nous fûmes ennemis.

Il avait raison de dire que je n'oserais pas rompre la serrure de l'armoire. On s'en serait aperçu au premier voyage de la chaloupe, et l'histoire eût été découverte. J'essayai toutes les autres clefs, mais aucune n'allait. Pour comble de malheur, la marée était haute dans le moment de notre dispute ; quand les eaux baissèrent, je fis des recherches attentives ; mais, comme je devais le prévoir, elles furent inutiles.

Le jour s'écoula sans que j'éprouvasse d'ennui; la colère m'empêchait de songer à ma position. C'était mon tour de veiller le premier; je fis mon service, et lorsque minuit sonna, je m'enfermai dans ma cabine et dormis profondément.

Mais après avoir passé deux ou trois jours au milieu d'une tristesse croissante, je ne pus me dissimuler que ma situation était insupportable; voyant mes efforts inutiles pour résister au découragement, j'abandonnai la lutte. J'avais essayé de me divertir en lisant mon livre de bons mots ou en chantant les chansons qui le terminaient; j'avais feuilleté quelques-uns des ouvrages formant la bibliothèque de mon camarade, lorsqu'il n*était pas là; rien n'avait produit l'effet désiré. lime fallait exercer une contrainte assez violente sur moi-même, pour comprendre les pages placées devant mes yeux, tant mes pensées étaient vagabondes ; et lorsque je voulais chanter, ma voix rendait un son si creux, si triste, si monotone, qu'elle m'effrayait moi-même. Elle me semblait aggraver mon malheur. Ma boîte à musique, avec sa perpé-

256 LES PHAKtS.

luelle uniformité, me causait un sentiment d'irritation et je me gardai bien d'en faire usage

Je renonçai à mon projet d'écrire ma biographie; mon esprit n'était jamais dans la disposition nécessaire, et je ne parvins à rédiger que la première phrase. Je n'avais rien, absolument rien à faire, rien à espérer, rien à craindre, rien à désirer, rien qui pût me causer un souci ou m'inspirer une idée. Mon esprit et mon corps étaient éga- ^ lement condamnés au repos. Il n'y avait pas moyen de se distraire en prenant de l'exercice, car cette tour étroite mç cernait comme une cage ; en deux pas j'atteignais l'extrémité de la chambre. Je •commençai à comprendre l'inquiétude, l'agilation perpétuelle des animaux captifs, à sympathiser avec leur douleur ; mais je les trouvais bien plus heureux que moi, car ils n'avaient pas d'âme pour souffrir, comnle la mienne, les tortures d'un emprisonnement -moral.

Quelquefois, je songeais à la vie que menaient les habitants de Plymouth, dont quelques milles seulement me séparaient. Quelle différence cruelle entre nos destinées i Je me les représentais dans, toute l'activité de l'existence, se mouvant au milieu de la foule, saluant leurs connaissances, parlant, plaisantant d'une manière agréable avec leurs amis, achetant, vendant, lisant les journaux, fréquentant les salles de théâtre, s'offrant tour à tour des parties de plaisir. Je me peignais Tarsenal de marine, plein d'ouvriers actifs, retentissant du bruit des haches et des marteaux; je voyais la gaie

cohue des mousses et des équipages, le port où l'on chargeait et déchargeait les navires, etc., etc. Pendant que toutes les scènes auxquelles je songeais avaient réellement lieu, j'étais captif dans une tour isolée, n'ayant, pour me distraire, que le murmure monotone de l'Océan, et la vue, plus monotone encore, de ses flots sans limites!

Chaque heure du jour me ramenait à ces idées; le matin, je me peignais le réveil de Tindustrieuse cité, l'ouverture des boutiques, la circulation naissante dans les rues, les caresses des familles avant de commencer les travaux du jour ; le soir, je pensais aux réunions près du feu, aux causeries intimes, aux souhaits pour une bonne nuit, plusieurs fois répétés. Moi, malheureux, ces instants ne me rappelaient que ma solitude, ma douleur, mon découragement et ma misère, avec l'accablante uniformité d'un immobile avenir !

Les vaisseaux qui passaient ne pouvaient m'inspirer l'intérêt et la sympathie qu'ils éveillent lorsqu'on est bercé comme eux par le mouvement des lames. J'enviais le plaisir des matelots qui s'y trouvaient fraternellement rassemblés, joyeux et sans soucis : leur navire les entraînait vers un port, leur existence avait un but ! Pas un de ces * marins ne songeait au pauvre garde du phare; et cependant, c'était pour eux qu'il veillait et souffrait I L apparition d'un navire ne faisait donc que m'attrister; je me sentais comme un malheureux proscrit, abandonné dans une île déserte, qui aperçoit un vaisseau sans être aperçu de l'équipage. La

vue de la terre me produisait le même effet. Avec un télescope, je distinguais quelques maisons ; le laboureur y trouvait le soir une famille, des compagnons de sa destinée, lorsque j'étais seul, entièrement seul, car un vieillard insupportable ne pouvait me tenir lieu de société.

Quelquefois je fondais en larmes et je me désolais comme un enfant pendant une heure entière, mais les larmes ne m'apportaient aucun soulagement. Chaque jour me paraissait ne devoir jamais finir, et lorsqu'il arrivait à son terme, je n'en éprouvais point de satisfaction. Je savais qu'un ennui ^e même nature devait fondre sur moi le lendemain. J'avais suspendu ma montre à un clou pour mieux apprécier la fuite du temps, mais les aiguilles m'avaient l'air de ne pas se mouvoir. 'Je me disais alors en moi-même : « Je vais rester longtemps sans y jeter les yeux, » et lorsque je croyais avoir laissé passer un long intervalle, je la regardais et m'apercevais que quelques minutes seulement s'étaient écoulées. A la fin son tic-tac m'agaça les nerfs. Je la mis dans ma poche pour en étouffer le bruit ; mais je l'entendais toujours ou me figurais l'entendre. Je la logeai en divers endroits, afin d'échapper à son ennuyeux tintement, mais avec aussi peu de succès, et je finis par la briser dans* un transport de colère. Je m'en repentis aussitôt, car il me devint dès lors impossible de mesurer le temps, si ce n'est par le mouvement des ombres que projetait le soleil, quand le soleil se montrait, chose rare dans cette saison orageuse.

J'appris que des curieux venaient assez souvent visiter le phare, et je les attendais avec impatience, mais aucun ne parut pendant mon séjour à Eddystone.

Ainsi mes journées se passaient, l'une après l'autre; je n'ai pas besoin de décrire chacune d'elles. Je ne le pourrais pas d'ailleurs, quand même je le voudrais, car elles ne m'ont laissé aucun souvenir. Cette époque s'offre à moi comme un vide; je cessai même de calculer le temps, et je finis par ignorer dans quel jour du mois ou de la semaine je me trouvais. Il me semblait que je vivais des éternités : je me trompais grossièrement, car une très-petite fraction de mes six mois s'écoula de la sorte.

Une fois, je surmontai si bien ma répugnance envers mon compagnon, que j'eus le courage de lui demander s'il ne voulait pas faire une partie de cartes. J'avais longtemps balancé avant de m'y résoudre, mais l'ennui fut le plus fort. Je ne m'imaginais pas qu'il lui fût possible de refuser, en sorte que je comptais sur une distraction.

— Jouer aux caries ! y pensez-vous? s'écria le vieil Écossais. Ne savez- vous point que les jeux de hasard sont une invention du démon? compromettre le salut de mon âme pour me procurer un frivole plaisir, en admettant que je trouvasse du plaisir à » remuer des morceaux de carton historiés et chamarrés! Non, non; le ciel me préserve d'une pareille folie!

Cette brusque réponse me fit grincer des dents.

2e0 LES PHARES

La présence du vieillard me devint tout à fait insupportable. Je me serais trouvé bien mieux sans lui. Je le pris en horreur, car il aurait pu me rendre ma situation tolérable, et je le regardais comme la cause principale de mon infortune. Avec un jovial compagnon tel que moi, je n'aurais pas eu beaucoup à me plaindre; toutes mes souffrances venaient donc de sa sécheresse et de son égoïsme; je lui vouai une si profonde haine, que je déteste encore sa mémoire.

Je compris bientôt pourquoi on avait souri quand j'offrais de contracter un engagement d'une année, et pourquoi mes prédécesseurs avaient abandonné la place. C'était un cruel séjour que le phare d'Eddystone. Par moments j'éprouvais le désir do me briser la tète contre les murs et de terminer > ainsi tout d'un coup ma misérable destinée; d'autres fois, je voulais me précipiter dans la mer; un seul mouvement eût mis tin à mon existence. En plusieurs occasions, je me rendis sur la grève, pendant la marée basse, avec le projet de m'élancer du haut d'un roc, mais au moment d'accomplir mon dessein, je reculais toujours. La vague espérance d'un meilleur sort me retenait. Une voix mystérieuse semblait me dire : «L'heure n'est pas venue, attends encore. » Et le temps s'écoulait sans m'apporter le remède suprême. Ma situation continuait à empirer. Une fièvre lente me brûlait le sang et j'avais des crampes dans tout le corps; des étourdissements, des éblouissements me fatiguaient le cerveau. J*éprouvais un perpétuel désir de faire

quelque chose, n'importe quoi; la vigueur naturelle de mon tempérament se révoltait contre la torpeur dans laquelle j'étais enseveli.

Par moments, je croyais que je devenais fou.

Je trouvais mes pensées incohérentes; des idées bizarres, fantastiques s'offraient à mon esprit et j'avais toutes les peines du monde à les repousser. Mon intelligence vagabondait sans cesse; aucun lien n'unissait mes diverses réflexions, aucun but ne leur servait de centre. Je crois que je perdais réellement la raison ; je voudrais en être pleinement convaincu du reste, car alors je n'aurais plus de responsabilité morale. Quelquefois, dans ces jours terribles, je doutais que je fusse éveillé, j'espérais que tout cela était un rêve affreux dont j'allais bientôt sortir en souriant de ma douleur et de mon inquiétude. Mais les jours s'écoulaient l'un après l'autre et le songe continuait.

Telle était ma vie au phare d'Eddystone. J'avais souvent pensé que le plus grand supplice corporel devait être de rester indéfiniment dans une même position. Ce que cette torture serait pour les organes matériels, ma situation l'était pour mon esprit. Assurément, si je nourrissais contre un homme une implacable haine et qu'on me donnât le choix de ma vengeance, je me contenterais de le mettre dans une cellule isolée, de lui rendre impossible toute communication avec ses semblables ; je l'empêcherais d'entertdre le son d'une voix humaine, je lui interdirais tout travail, toute occupation, je ferais le vide autour de son esprit. Voilà comment je me

vengerais, si un châtiment pareil n'était pas trop infernal, même pour la plus grave offense; car, en admettant que certains crimes méritent la mort, rien ne doit nous induire à jouer le rôle du diable, à vicier, mutiler et détruire les âmes.

Pendant cette terrible période, je cherchai autant que possible un refuge dans le sommeil. Sauf à l'époque de mes débuts, quand c'était mon tour de veiller là seconde partie de la nuit, je m'étendais sur le plancher de la lanterne ^et dormais profondément : la lampe brûlait comme elle pouvait. Cette négligence systématique amena une seconde querelle entre le vieil Écossais et moi. Voici comment elle s'engagea. Uije nuit, j'aurais dû être en faction depuis très-peu de temps, lorsque mon camarade monta et me trouva endormi. C'était environ trois semaines après mon arrivée dans la tour, comme je le supputai par la suite, ayant perdu toute conscience de la durée au moment où la discussion eut lieu. Quand je me réveillai, je l'aperçus tranquillement assis près de moi, occupé à lire son éternelle Bible. Il se contenta de me dire que je pouvais descendre, si cela me plaisait. Je le pris au mot ^t disparus.

Le jour suivant, il me demanda si je n'étais pas honteux de m'être endormi, de ne pas avoir exécuté ma consigne. 11 s'étonnait que je n'eusse pas un sentiment plus délicat de mes devoirs. Je lui répondis que, pour mes sentiments , c'était une affaire de conscience qui me regardait seul. Quant â mon sommeil, ajoutai-je, je dors si légèrement?

que je me serais sans aucun doute éveillé, si le moindre accident était survenu au luminaire.

— Comment! s'écrîa-t-il, vous essayez de défendre et de justifier votre conduite? Supposez que la lanterne eût pris feu ? Ne savez-vous pas que ce malheur est arrivé une fois et que le plomb fondu de la toiture tomba dans la bouche d'un gardien, en sorte qu'on en trouva huit onces dans son estomac, quand le docteur fit l'autopsie du cadavre.

— Allons donc, vieux radoteur; pensez- vous' m'ef frayer par vos ridicules histoires? Qui croira jamais que le plomb fondu ait coulé dans le gosier d'un homme jusqu'à son estomac! Ce n'est pas moi toujours qui avalerai de tels contes, gardez-les pour un auditeur capable de les digérer. Du reste, ce ne seront ni vos sornettes, ni vos regards furieux qui m'empêcheront de fermer l'œil quand il me plaira ; cela ne peut causer aucun dommage ; si je me sens fatigué, je me reposerai, entendez-vous?

11 me regarda d'un œil fixe pendant quelque temps, mais ne me répondit point. Prenant alors le livre des signaux, il le consulta, en choisit deux et monta dans la galerie. Bientôt après, je le vis revenir; il posa sur la table de Tencre, des plumes et du papier, en me disant :

— Je viens de faire le signal convenu pour appeler la chaloupe, et je vais écrire à l'administration; mon devoir est de l'avertir que vous ne me secondez point.

— Faites ce que vous voudrez, lui dis-je avec indifférence.

J'étais enchanté effectivement que les choses eussent pris ce tour ; quoique je dusse subir un châtiment, l'espoir de quitter mon affreuse prison me transportait de plaisir. Je montai aussitôt dans la galerie et je fixai avidement mes yeux sur le point où la barque devait apparaître; je demeurai ainsi deux heures sans rien découvrir. Ce fut seulement alors que je remarquai, tant j'étais préoccupé du désir d'être libre, que je remarquai, dis-je, la profonde agitation de la mer. Elle battait le roc d'Eddystone avec une si grande furie, qu'il était impossible à la barque d'en approcher. Montlésappointement fut extrême, car les vents de l'équinoxe régnaient dans toute leur force et paraissaient devoir régner longtemps encore. Je pensais néanmoins que, quand même ils souffleraient pendant quinze jours, deux semaines, après tout, n'étaient pas six mois.

Ayant ainsi ranimé mon courage, je descendis près de mon camarade.

— Allons, vieux dénonciateur, lui dis-je, vous pouvez gardez votre épitre pour de meilleurs jours. Aucune chaloupe n'abordera ici par un temps semblable ; votre lettre ne partira point, ni moi non plus, ce qui ne fait pas mon affaire.

. — C'est ce que nous^allons voir, me répliqua-t-il.

En prononçant ces mots, il roula sa missive, puis la glissa dans une bouteille qu'il ferma soigneusement et enduisit de cire.

— Tiens I lui dis-je, voilà un nouveau genre

d'enveloppe; je comprends voire intention, mais j'avoue que je ne vous croyais pas si ingénieux.

Dans l'après-midi, la chaloupe se montra au loin fendant les vagues avec peine pour approcher de la tour; mon camarade fit signe aux matelots de se mettre en panne sous le vent. Lorsqu'ils y furent arrêtés, il lança la bouteille dans la mer. Elle vogua vers eux, et j'eus la joie de savoir que ma faute était pleinement connue.

Chacun des trois jours suivants, la barque mit à la voile et s'efforça vainement d'atteindre le phare. Le quatrième et le cinquième jour, un vent terrible du sud-ouest l'empêcha de quitter le port. Pendant tout ce temps, le vieillard fit seul le service de nuit, car il ne voulait plus se fier à moi; j'étais charmé qu'il me débarrassât d'une tâche ennuyeuse. L'espoir d'une prompte délivrance achevait de m'égayer le cœur.

Au milieu de ma satisfaction, je ne m'apercevais pas que mon camarade perdait rapidement ses forces; des veilles continues le minaient. Si je l'eusse regardé, j'aurais vu sur sa figure la trace de ses fatigues, mais je détournais constamment les yeux de son visage.

La tempête dura deux jours encore. Le soir du second, je m'endormis, comme d'habitude, peu de temps après le coucher du soleil. Au bout de quelques heures, je fus réveillé par le son de la cloche d'alarme, qu'un fil de fer mettait en communication avec la lanterne. Me levant aussitôt, je m'habillai à la hâte et escaladai rapidement

réchelle, non sans sourire de l'idée qu'un accident était survenu pendant que le soigneux vieillard montait la garde. Je vais peut-être voir, me disais-je, la fameuse expérience du plomb fondu. Mais le spectacle qui s'offrit à moi changea mes dispositions.

Le vieux gardien était couché tout de son long sur le parquet de la lanterne. Il avait été pris d'un mal soudain, et avait l'air de beaucoup souffrir.

— Ah ! me dit-il, vous voilà enfin ! ce que je craignais est arrivé... Je me meurs, jeune homme!

— Vous perdez la raison, lui répondis-je, avec un sentiment de terreur; vous ne pouvez être aussi mal que vous le dites : prenez courage.

-— Mes forces sont épuisées... J'ai eu trop d'inquiétudes, il ne me reste pas longtemps à vivre; mais laissons cela. Que va devenir le phare, lorsque vous serez tout seul?

— Ne songez point au phare, lui répliquai-je ; il faut d'abord s'occuper de votre état. Que puis-je faire pour vous? Quel remède vous apporterait du soulagement? Parlez, disposez de moi.

— Tout secours sera inutile, dit le vieillard, qui commençait à s'exprimer avec peine; approchezvous, et écoutez-moi. Il faut veiller cette nuit, à ma place, lorsque je serai mort. Aussitôt que vous verrez le jour paraître, vous prendrez le livre des signaux, qui est là, sous ma Bible, et vous annoncerez à l'administration que la chaloupe doit venir quand même.

— Très-bien, Irès-bienl lui répliquai-je sans faire grande attention à ses paroles, car la crainte de le voir mourir m'enlevait toute lucidité d'esprit. Je n'avais pas prévu un tel malheur.

Je m'agenouillai auprès du pauvre homme et je saisis sa main, elle était froide et humide. Dans ma surprise et mon angoisse, je la laissai retomber. Une minute ou deux s'écoulèrent : je demeurais silencieux et immobile, ne sachant que dire et que faire. Une étrange expression anima la face du malade, son état empirait, sans le moindre doute. Je fus frappé de terreur.

— Que vais-je devenir? m'écriai-je. Allons, ranimez-vous, domptez le mal, secouez-vous.

Il essaya de prononcer quelques paroles, mais je ne pus rien entendre distinctement. Tout à coup, il s'écria d'une voix claire et nette :

— J'ai fait mon devoir, je ne pouvais pas faire plus.

Son visage s'éclaira, pour ainsi dire; il tressaillit convulsivement et essaya de se lever, mais la force lui manquant, il retomba en arrière, murmura d'un ton sourd : « Le phare I le phare! » et expira.

Je l'examinai quelque temps en silence, dans une terrible agitation. Je l'appelai, criant de plus en plus, mais je n'entendis que l'écho de ma propre voix. Je finis par me hasarder à toucher le cadavre. Un frisson passa sur tout mon corps. Je soulevai la tète, les lèvres étaient contractées et l'œil vitreux.

Le regard terne, immobile et sans expression de cet œil mort me fit frémir : jamais je ne roublierai. Une sueur froide coula sur mon front ; je me sauvai de la lanterne, dans une angoisse de terreur. Je me précipitai vers la chambre d'en bas et fermai l'écoutille, puis je me jetai *suf mon lit, complètement désespéré, me bouchant les oreilles pour ne pas entendre le silence formidable et solennel qui régnait autour de moi : le silence de la mort! Je n'avais plus désormais d'autre compagnon. Une sorte de folie troubla mon cerveau et je me tins ramasssé sur moi-même, croyant ouïr des murmures, des chuchotements, des soupirs, des frôlements, comme s'il y avait eu quelqu'un dans la pièce. Je me pressai contre le mur de peur d'être saisi par derrière; jeçetins mon haleine de peur qu'elle ne me trahît. Mais le regard fixe, le regard vitreux du cadavre était toujours présent à ma pensée : il me poursuivait même au milieu de l'obscurité profonde qui m'entourait. De temps en temps un frisson d'horreur courait sur ma peau : mon sang paraissait couler avec plus de lenteur. Je me trouvais accablé, anéanti, j'élais seul avec la mort.

Je crus que cette nuit ne finirait jamais; l'aube parut cependant. Épuisé par la crainte et la fatigue, je m'endormis. Chose étrange! mes rêves furent agréables, et je m'éveillai avec le sourire sur les lèvres : il était grand jour. Je fus quelques secondes sans me rappeler le terrible accident; mais tout à coup le souvenir en traversa ma mé-

moire comme un éclair, el je retombai sur mon lit comme si quelqu'un m'avait frappé violemment. Je compris de nouveau l'horreur de ma position; ce que la solitude m'avait fait souffrir précédemment n'était rien en comparaison de ce que j'endurais. Auparavant, j'avais du moins une créature humaine près de moi; quoique j'eusse peu de relations avec le vieillard, c'était cependant une société, je pouvais me réunir à lui quand je le voulais; il refusait habituellement de me parler, mais il rompait le silence dans l'occasion et lorsqu'il le fallait. Maintenant, au contraire, j'étais entièrement abandonné; la mort seule était ma commensale, la mort était ma compagne délit, la mort partageait ma demeure sur un écueil battu de la tempête.

J'essayai de me conformer à la dernière injonction de rÉcossais : le désir de quitter ma prison ne m'y engageait que trop. Je montai à l'échelle pour faire les signaux, m'efforçant d'oublier que je devais passer près du cadavre. Je gravis quelques échelons, puis je m'arrêtai : il m'était impossible de poursuivre ma route et je descendis. Entrer dans la lanterne! revoir cette figure décomposée, cet œil sinistre! C'était au-dessus de mes forces!

Je conçus néanmoins le projet de me maîtriser, de courir au cadavre et de le jeter dans la mer; il me semblait qu'alors les fantasmagories qui me poursuivaient tomberaient d'elles-mêmes. Je pensai toutefois que si j'abandonnais aux vagues le corps mort, sans qu'il eût été vu de quelqu'un, on m'accuserait d'avoir assassiné le vieillard, d'autant

plus que son message devait faire supposer que nous n'étions pas bien ensemble.

Le jour s'écoula ainsi. Ce n'était qu'un jour, mais il me sembla qu'il durait une éternité : il me produit encore cet effet, quand j'y pense. Le soir vint. Je n'allumai pas la lampe. J'aurais désiré le faire, car je savais que c'était mon devoir, je connaissais ma responsabilité et les dangereuses suites que pouvait entraîner ma négligence. Mais j'eusse en vain essayé de remplir cette fonction; l'idée seule qu'il me faudrait demeurer près du cadavre me remplissait de terreur.

La nuit vint : nuit que je n'oublierai jamais, dussé-je vivre aussi longtemps que les patriarches de la Bible! Le vent soufflait dans toute sa rage; quoique voilé, le ciel laissait glisser à travers les nues la pâle lumière de la lune. Je me tenais près d'une croisée que j'avais ouverte pour que la brise me rafraîchît le visage, la fièvre m'avait porté le sang à la tête. Je suivais de l'œil les vagues qui se brisaient contre le rocher : je les voyais grossir, former des masses énormes, fondre sur l'écueil avec le bruit du tonnerre et le poids d'une avalanche, puis se retirer en nappes d'écume phosphorescente. Je les observais depuis quelque temps d'un œil flegmatique, car une sorte de stupeur avait succédé à mon agitation, lorsqu'il me sembla entrevoir une lumière du côté d'où soufflait le vent. Elle disparut, et je me figurai que j'avais commis une erreur, mais elle se montra de nouveau* Je regardai plus attentivement et, après deux

OU trois alternatives semblables, j*eus la certitude que c'étarit le fanal d'un vaisseau, caché, puis, démasqué tour à tour par l'ondulation de la mer. Lorsque je l'aperçus encore, j'espérai ardemment qu'a traverserait la ligne de mon rayon visuel. Mais, hélas ! il en fiit autrement : chaque fois qu'il reparaissait, il n'avait point changé de place relativement à l'horizon. J*acquis la certitude qu'il 'naviguait directement, ou peu s'en faut, vers le fatal écueil où j'étais placé. Un affreux pressentiment me saisit et une voix accusatrice s'éleva dans ma conscience. C'était de ma faute si la fidèle lanterne n'avertissait pas les marins, ne les éloignait pas de la route qui les conduisait à la destruction; l'utilité du phare se trouvait anéantie} par moi, et la terrible conséquence de mon délit approchait rapidement. 11 eût mieux valu pour le malheureux navire que l'on n'eût jamais construit le fanal d'Eddystone ; les matelots n'auraient pas compté sur sa lumière et nç se seraient pas crus loin du funeste rocher, devenu, grâce à moi, un piège mortel pour eux.

Mon premier mouvement fut de courir allumer la lampe, et j'aurais sans doute bravé l'horreur que m'inspirait la lanterne; mais je réfléchis qu'une demi-heure ne suffirait pas pour la mettre en ordre, car elle avait brûlé aussi longtemps qu'elle avait pu et le manque d'huile l'avait seul éteinte. 11 aurait donc fallu réparer d'abord, avec beaucoup de peine, les effets de ma négligence. Une demi-heure I et je savais que dans quelques minutes le navire serait brisé sur l'écueil ou aurait passé auprès.

La lumière avançait rapidement. Avec quelle émotion je la voyais approcher! je perdis le sentiment de mes douleurs personnelles au milieu de mon inquiétude.

Le bâtiment approchait toujours, la lumière était à unedemi-encâblure de moi. 11 n'était plus possible que les matelots évitassent le rocher : ils se dirigeaient précisément vers le point de l'écueil où je me trouvais. Je criai inutilement de toute ma force, le bruit de l'orage et celui des vagues écumantes dominèrent ma voix. Tout à coup je vis dévier la lumière; ils avaient aperçu le roc et changé la plosition du gouvernail : il était trop tard! ce n'était pas faute de vigilance que le malheureux équipée courait à la mort. J'entendais le choc des vergues qui heurtaient les mâts et le claquement des voiles agitées par la tempête. Je vis quelque chose do blanc passer près de moi, c'était, selon toute apparence, une voile détachée violemment de sa ralingue.

Presque au même moment j'entendis un épouvantable fracas : la lumière disparut; et le craquement des mâts qui tombaient par-dessus les bordages se mêla aux sifflements de la brise. 11 y eut ensuite un instant de silence; puis, Téquipage entier jeta un cri terrible, la cloche d'alarme sonna ; ce fut leur glas funèbre : hommes, navire, agrès, marchandises, tout s'engloutit dans les flots !

Je fermai la fenêtre et me jetai sur une chaise, je perdis sans doute connaissance presque immédiatement, car je ne me rappelle plus rien, si ce n'est

Pig. U.

Presque au même iDoraent j'entendis un épouveiilatile (racas... (page 272.)

que je m'éveillai lorsqu'il était grand jour. Me levant alors, je commençai à mettre la pièce en ordre. Une ou deux fois je m'arrêtai pour maudire la mémoire du vieil Écossais, le regardant comme la principale cause de tout ce qui éfait advenu. Je tâchais de me fortifier contre les souvenirs de la nuit. « Le mal est fait, me disais-je, et ce qu'on ne peut réparer ne doit pas laisser de regrets. Au bout du compte, ce n'est qu'un vaisseau de perdu, ainsi qu'une foule d'autres l'ont été auparavant : il faut que l'homme meure tôt ou tard. » ♦

Je me parlais ainsi à moi-même, tandis que je rangeais les meubles de la chambre, les remuant, les changeant de place, sans autre but que celui de m'occuper. J'avais tort de penser si légèrement à un si grand malheur ; mais ce fardeau que mon âme portait d'abord avec une sorte, d'aisance coupable, est devenu plus lourd pour moi tous les jours ; il a fini par surcharger ma conscience d'un poids intolérable. J'entends sans cesse retentir à mes oreilles les formidables paroles du vieux gardien : « Si, par notre négligence, un navire se perdait sur les rochers qui nous entourent, la mort de chaque homme pourrait nous être imputée à crime, nous serions des assassins, des meurtriers! »

Assassins, meurtriers! meurtriers, assassins! voilà les mots qui me poursuivent nuit et jour.

Le secret que je porte dans ma conscience, car personne, excepté moi, ne connaît la triste fin du vaisseau et de l'équipage, ce terrible secret ne me laisse aucun repos* Je crains constamment de le

trahir par inadvertance ou pendant mon sommeil ; il me semble toujours qu'on y fait allusion et qu'on me soupçonne ; pourtant je désire le confier à quelqu'un , je le sens venir sur mes lèvres dans une foule d'occasions ; j'éprouverais, je crois, du soulagement i\ le communiquer; mais je n'ose pas le faire et encore à présent je ne sais si je publierai ces pages. Peu de temps après la deslruction du vaisseau, la tourmente s'apaisa : le vent perdit presque toute sa force et la mer devint assez calme pour que la chaloupe pût quitter le port. Deux ou trois hommes débarquèrent au pied du phare; le premier était celui qui, pendant, que je m'y rendais pour la première fois, avait remarqué que nous étions alors un vendredi.

— Je l'avais prévu, dit-il en m' apercevant, vous voyez ce que l'on gagne à se mettre en route un vendredi... Ah I vous dormez pendant votre garde! Vous êtes un fier paresseux! Que serait-il arrivé si la lampe était venue à s'éteindre?

Je laissai échapper un gémissement involontaire. Se trompant sur la cause de ma douleur, le matelot reprit :

— Oh ! vous avez raison de gémir sur votre honteuse conduite. Où est l'Écossais?

— 11 est mort, répliquai-je.

Us tressaillirent tous.

— Son corps est dans la lanterne, continuai-je, je l'ai laissé à l'endroit où il a rendu l'àme.

Je racontai en détail les circonstances de sa mort, disant que si je n'avais pas touché son

cadavre, c'était non-seulement par suite d'une terreur superstitieuse, mais pour ne pas être soupçonné d'avoir mis fin à ses jours.

— Vous avez dû passer une triste nuit dans la lanterne en veillant près de ce corps mort, dit l'officier, homme d'un certain âge; c'était une désagréable corvée; je ne vous croyais pas dans une si fâcheuse position la nuit dernière, quand j'ai vu briller le fanal au milieu des ombres.

Quand il avait vu briller lé fanal I se moquail-il de moi? La perte du vaisseau était-elle connue?

On ne savait rien. Quelque étrange que cela puisse paraître, l'officier était certain d'avoir aperçu la lampe : il en aurait fait serment.

Personne ne se douta de ma négligence criminelle. On sut que le Jupiter^ navire de la Compagnie des Indes, avait péri près de la côte : des espars et des membrures qui portaient son nom, échouèrent sur le rivage au bout d'un jour ou deux. Mais nul ne pensa qu'il se fût brisé contre le roc d'Eddystone.

Les magistrats, considérant ce que j'avais souffert, ne voulurent pas user de rigueur envers moi. Us se contentèrent de me retenir mes gages et de m'expulser. Je venais ma montre brisée à un juif, pour vingt-quatre schellingset un verre de grog. Je m'en séparai avec chagrin, car elle me venait de ma mère. Je n'avais malheureusement pas d'autre ressource. Cette petite somme me permit de vivre misérablement pendant une quinzaine de jours, après quoi je trouvai à m'engager sur un navire caboteur.

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